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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 00:00

 

                                                                                     La Villa D'arboréa

 

La villa d’Arboréa

 

 

 


Ève brossait ses cheveux de son peigne.

Adam la regardait mêler l’écaille au crin,

ne songeant pas qu’un peintre la lui peigne.

Il lui dit : Je t’aime, mais pensait : je te crains ! 

  Jean-Luc

 

 

 

 

 

 

D’une saison à l’autre, de jour en jour, l’ennui se faisait le principal artisan de ma déchéance. Aucune seconde de mon existence ne pouvait justifier de sa moindre utilité et ni même la présence d’un faible souvenir, mais, après ce que j’ai dû vivre et subir, je suis tenté de regretter cette vie antérieure. Aussi, je n’ose pas suffisamment me situer en tant que victime, et l’histoire que je vais vous conter, non sans peine, se limitera à la description d’un simple reflet du passé. Cette histoire, c’est tout d’abord le portrait d’une femme. Une très belle femme devrais-je ajouter ! Son nom ?... Arboréa. 

Je ne sais si dois-je encore la nommer ni même la considérer ; il sera à vous d’en juger. Pour ma part, je ne l’ai pas quitté.

 À  l’instant même où j’écris, je suis encore accablé de remords et d’insatisfactions permanentes que sa présence œuvre à amplifier. Aisément, cela vous le comprendrez, mais, moi, comment pourrais-je l’abandonner ?

C’est pourtant ce que je tenterai de faire en accompagnant mon langage d’un minimum de passion, car je garde néanmoins toute ma part de responsabilité. D’ailleurs, il m’est autrement impossible de prouver mon innocence ; bien au contraire !

Je me regarde souvent comme étant coupable de la plus abjecte des profanations, et, autant pour elle que pour moi, j’entretiens le sentiment que rien ne pourra effacer cette féerie trop présente dans l’inconnu qui rôde comme une buse sur nos devenirs. Il reste entendu que, si je devais accuser quelqu’un de ce qui arriva, ce ne pourrait être que moi-même. Alors, acceptez que la toile de cette morne alliance ne puisse engendrer l’espoir à son âme qui en a déjà trop souffert, et acceptez également que cette réalité se transforme, par ces mots, en statue d’exemple sans prétention pour la raison, mais toujours au profit de l’amour.

J’ai encore bien du mal à me placer aux côtés de tant de subtilités de la part des choses. Auparavant, je construisais ma sécurité sur de fausses interprétations de l’existence, et, n’accordant aux formes de ma vie qu’une simple fatalité, de cette liaison, je ne méritais guère plus la jouissance du premier aspect des phénomènes que les horribles conséquences du second. Autrement dit, je dois reconnaître qu’un autre que moi aurait pu finir à son bas. D'ailleurs, ce fut une bien puérile tentation qui m’entraîna dans ce gouffre dont j’étais alors incapable de soupçonner les jours. 

Avec cette femme, je suis allé jusqu’au bout de la sensualité, ou plutôt au cœur d’une sensualité que je qualifierai de plus qu’inhumaine puisque appartenant au rêve, et lorsque je pense à notre première rencontre, je suis contraint d’admettre qu’elle fut et restera le reflet de toute ma culpabilité.

Mais comment puis-je retomber sur ces fatigants souvenirs ?

Arboréa avait pourtant laissé plus d’un continent entre elle et moi, une étendue assez vaste où mes instincts, étouffés par eux-mêmes, pouvaient sans peine se nourrir de la volupté qu’offrait son image.

Toute la splendeur qu’elle avait eu soin de répandre comme une nappe d’allégorie sur nos relations témoignait que, sous le regard de quelque divinité, nos destins étaient déjà liés dans une vague infinie.

Je voyais une nymphe de porcelaine sur l’échiquier de mon désir, je voyais une dame en noir, sa robe plaisante de velours, intense de chaleur malgré sa froide élégance. J’aurais pu voir aussi une géante mère ou mer de beauté, fille de la mort, scintillante et rompue de couleurs vives mais disparues.

J’aurais pu voir tant d’autres choses encore… Hélas ! mon exécrable impatience devait tourner la page des agréments pour aboutir à celle du grotesque.

Absorbé par le désir, je devins une proie aisée s’offrant aveuglément au pire que couve l’attrait féminin ; plus d’un empire s’est bâti sous une telle influence !

 Qu'aurais-je donc pu éviter ?

Quand bien même je l’aurais souhaité, mon âme, alors incendiée, ne pouvait échapper aux suaires éternels d’Arboréa.

Arboréa, ce nom que j’ai tant de fois évoqué puis enseveli dans le vin sans pouvoir écarter à jamais l’effroi de ces quatre syllabes ainsi que la douceur de son visage. Arboréa, ce bonheur et ce mal qu’engendre le flot de ma mémoire sur cette effusion de phrases qui, tremblantes, se dirigent vers la mort pour ne plus souffrir notre rencontre, car seule l’agonie détient le pouvoir de me séparer de l’idéal qu’elle avait épousé.

Dépourvu d’identité, son philtre dissimulé se mouvait plus encore sur la scène des figures, des sons et des prières que sur toutes idées qu’il m’était impossible de désunir de sa propre destinée. J’eus donc le loisir de pouvoir le constater, mais ce fut trop tard …

Une somptueuse demeure abritait tous ses charmes, et son image de printemps sans terme régnait en ces lieux comme Isis au cœur de l’Antique.

Je ne puis me souvenir avec exactitude de ce qui amena ma faiblesse à jouir pour la première fois de cet endroit. De brèves pensées me feront dire, qu’à cette époque, je le voyais sous la forme d’un palais plutôt que sous son aspect véritable. Ce dernier, d’un genre particulier, et malgré une mince envergure, imposait néanmoins au regard une certaine empreinte de majesté.

La fraîcheur matinale comblait mes visites de parfums harmonieux, et la réalité du luxe qui nous entourait offrait à toutes ces apparences la valeur d’un songe. 

Chaque jour, après avoir franchi le portail du parc, des gens de maison me conduisait à l’arrière de la villa, où, dans l’attente, je dominais d’étroites mosaïques richement fleuries. Le regard fixé sur la terrasse par laquelle Arboréa devait me joindre, je me plaçais à l’ombre d’un laurier qui, je le crois, prolongera en ma mémoire l’éternité de cette séparation. Pourtant, il ne possédait nullement l’attrait de son entourage, et son aspect appauvri semblait avoir vécu ici bien avant que la demeure ne fut bâtie, ainsi que le parc, ses jardins et tout ce qui composait le décor, lui-même témoin de ces moments débordants de désirs charnels.

L’impatience qui régnait sous cet arbre était certainement l’œuvre d’Arboréa dont la magie avait eu soin de doter la retenue nécessaire à mes sens pour que se prolongent nos relations.

L’entrée du pavillon m’était interdite. Mais, autant que puissent m’en accorder mes souvenirs, il me semble que je n’éprouvais aucunement l’envie d’y pénétrer.

Du reste, je me contentais volontiers de l’extérieur du bâtiment dont la finesse de l’architecture attirait parfois mon admiration. Le galbe des croisées, la ciselure des huisseries, la façade ou le balcon qu’ornaient deux minces colonnes d’un style oriental, tous les détails de cette maison exprimaient la beauté, et offraient l’attrait de l’art au motif de mon attente. Comprenez-moi, aucune perfection terrestre ne pouvait égaler ce lieu, où la clarté du ciel se confondait avec la grâce d’Arboréa.

Au bout d’un temps de préparation, elle me retrouvait au cœur du jardin toujours accompagnée d’une dame de sa suite (aussi vieille que muette), en présence de laquelle mon enthousiasme ne se traduisait qu’en de simples courtoisies. Heureusement, ce malaise n’était qu’éphémère, et nous ne tardions guère à poursuivre notre entrevue, allégée par l’absence de cette antique bonne femme, occupant elle aussi une place dans ma mémoire au côté du gris laurier.

Arboréa, le teint toujours aussi blanc qu’énigmatique, tenait beaucoup à s’excuser la première en m’offrant un sourire propre à effacer la gêne. Puis la timidité s’installait entre nous, juste l’instant de faire pivoter trois fois l’ombrelle reposant sur son épaule afin d’agacer ce stupide embarras.

Alors, elle tranchait d’un ton abusé :

- Choisissez votre file.

Cette expression qui comportait, et je ne peux en douter aujourd’hui, une faute de ma compréhension au dernier mot, semblait parfois résonner comme un ordre. Il s’agissait là d’emprunter l’une des fines allées du parc qui se proposaient face à nous. 

En raison du simple fait que tous ces chemins, aussi droits que nous les prolongions, nous conduisaient impérativement au point de départ, mon choix ne pouvait donc avoir la moindre importance. Néanmoins, il semblait solliciter l’attention d’Arboréa qui enjambait le sentier du jour autant d’un air satisfait que d’une façon absurde. Sa marche leste et gracieuse l’excusait !

Alors, envoûté par ses charmes, je ne tardais guère à sceller son bras autour du mien, et, ainsi peu soumise, elle se livrait à une avalanche de paroles que me dictait le cœur.

- Bien que mes intentions ne soient pas orientées à vous faire un affront, accordez-moi le fait que si je fus né prudent je vous en voudrais d’être épris de vous.

Hier encore, où nous parcourions une allée voisine, la peur ne s’était pas emparée de moi comme à cette heure. Aussi, cette même peur serait-elle celle de l’insuffisance ?...

Entendez alors que chaque lendemain, qui vous aime plus qu’aujourd’hui, nourrit la réflexion qu’il ne diffère en rien de la veille. Mon impatience se transforme alors en appréhension, et c’est l’angoisse de vous agacer qui naît en moi. Regardez, même en ce moment, je ne puis me flatter de vous appartenir.

- Cela fut certes mon désir, répondit-elle à sa main droite qui l’inquiétait d’un défaut.  Mais sachez apprécier à languir. Peut-on savoir si l’ennui régnera sur un avenir grisonnant, tôt après nos amours ? Présentement, je me flatte, moi, de la minutie qui nous entoure.

À chaque croisée de chemins, elle effectuait une pause, et mon regard se dirigeait fatalement sur la villa que l’on apercevait en bout de l’allée traversée.

Ce souvenir me hante…

- Quel est donc ce sens de la minutie que vous tenez à me

convaincre ?

Elle me répondit avec un rire partiellement déçu :

- Comment, vous ne savourez point nos deux âmes qui se distancent puis se heurtent quelquefois sous ce bois merveilleusement tissé ?

 Si ces plaisirs ne vous convenaient pas, je m’en verrais froissée, et s’il vous préoccupe tant de m’appartenir, sachez que ce serait chose déjà faite si vous ne pressiez point tant nos vices pour consommer si tôt mon peu de vertu.

Tous les mots qu’elle prononçait sur nos rapports ambigus ne faisaient qu’accroître ma naïveté. C’était une trame plaisante , aussi pesante à ne pas en douter, mais j’accordais volontiers que ce bonheur, autant réel que violent, s’unisse avec l’inconnu, et pour conserver sa présence beaucoup trop fragile, je me gardais souvent de l’interroger davantage sur ce manque de naturel.

Ignorant alors que ce tact nous préservait du véritable malheur, je ne cessais de m’inquiéter non pas sur son essence mais sur mon impuissance face à tant de mystères. Même si nous étions comparables à son expression, je n’en demeurais pas moins étranger. Autrement, mes réflexions achevèrent peu à peu d’être rebelles, et, sans discernement, je savourai le piège éventuel, mon faible esprit gravé de l’attrait féminin et de désirs corporels.

De là, les suites dessinées sur le parchemin du futur avaient déjà pris forme sur les allées de cet instant.

Cet instant, nous le parcourions autour d’un silence où la méfiance aurait pu trouver son aise. 

Sous un sombre fouillis de lianes se tenait un minuscule banc de pierre. Elle s’y assit, et, croisant les jambes, elle accompagna son geste d’un sentiment de lassitude. Jamais sa beauté ne me parut rayonner avec autant de contraste. Je ne pouvais pas omettre, quand bien même je l’aurais souhaité, le respect à cet éclat de magnificence. À présent, tout mon être se fondait dans cette apparence rêveuse, et, à aucun moment, je ne pus dissiper l’ardeur de mes sens. Également, aucune force céleste ne put contraindre la violence de ma passion à ne pas succomber aux enchantements de cette femme. Entendez que je me trouvai entièrement possédé par ses charmes…

Son regard, ses gestes, sa légèreté, aussi le banc même où elle était assise auraient soumis toutes les puissances de la terre. Mon âme, si modeste sous ce voile de séduction, fut engloutie par la vague absolue qui créa les délices de son élégance. L’espoir et la fascination s’étaient confondus avec une substance divine exposant nu le martyre de mon existence aux chaleurs de la mort, déversées là comme un parfum de ciboire sur tout le corps d’Arboréa.

Dans un élan guidé par l’au-delà, je m’agenouillai à son bas, étreignant la forme de son pied de mon aisance presque animale. Maintenant, je multipliai mes baisers sur la courbe de sa jambe, et, bercée par la douceur de son corps et le chant de quelques mésanges, ma main, caressant la blancheur de sa cuisse, atteignit la dentelle d’une jarretière. Un silence de glace se dessinait sur les plis de sa jupe. Adroitement, je les écartai alors pour briser un moment la fragilité du décor, et m’enfouir dans l’imprudence.


Un été s’écoula. Peu à peu un amour s’inscrivit sur les remparts de ma solitude. Mais j’ai peine à décrire ces saisons. Ce qu’elles avaient de riches et spontanées mérite encore un silence. Pour ma part, je n’ai que la honte à vous offrir, ai-je dis ; la honte d’avoir soudé la chaîne de ma frénésie à celle d’une idée. 

Quant à la suite de notre alliance, elle devait hanter ma mémoire à jamais par le souvenir aigu d’une nuit d’automne. Ce soir là, une mélancolie peu motivée me contraignit à l’inonder dans quelques tavernes ne m’étant pas inconnues. J’appréciais perdre mon temps autant que mon argent, ici, dans ces lieux insalubres. Cette fois-ci, l’ennui me fit abuser de quelques vapeurs maladives, puis, ivre de rhum, toujours de solitude, je titubais dans la ville, à la recherche d’une autre enseigne. Mon éthylisme remarqué ne m’offrit guère de loisirs en ce sens. Parcourant alors de sombres ruelles ornées de noires maisons, j’errais en vain dans l’espoir de céder une couche à mon sommeil. Ce sommeil qui nous entraîne parfois au tribunal des plus violentes vérités, ou encore au creuset d’une chaude absurdité, cette nuit là, il me reconduirait chez moi, au ventre de la plus morne sécurité.

Bientôt, je me perdis hors des enceintes, et, vacillant dans une profonde obscurité, je m’égarais peu à peu dans les immondices du bas quartier. Il s’agit-là d’un faubourg plutôt malsain, comme possèdent toutes les cités, et dont les demeures, vulgairement bâties, abritent pour la plupart la hantise des honnêtes gens. Entendons que la pègre régne en ces lieux autant que les odeurs de poubelles grasses. Tout ici annonce la misère.

La nuit, fort avancée, recouvrait ce désert fétide d’une pâleur froide et horrifique, et, parmi les taudis façonnés en barricades, le hurlement des chiens - à mon passage - ajoutait au désordre un carillon infernal qui ne tarda point à transformer mon euphorie en un certain malaise.

L’assurance de mon pas, accompagnée d’une tribu de rats audacieux, allait bientôt se perdre dans un labyrinthe de puanteur, dont les rues furent peu à peu recouvertes de boue et d’immenses nappes d’eau dans lesquelles je trébuchais, évitant bien souvent de m’y entasser.

Ayant quelque peu rétabli l’équilibre de ma course, il devenait nécessaire à présent de quitter cette lugubre géographie.

Je longeais la haute muraille d’un bois, espérant qu’elle me conduise vers une artère mieux éclairée, lorsque j’aperçus, entre deux arbres, la silhouette étonnante d’une vaste demeure. En examinant les contours de la construction, j’y trouvais également une étrange ressemblance avec la villa d’Arboréa, mais, au cœur de cette jungle de pourriture, je ne pus me résoudre à la pensée que ce fut elle, s’élevant dans la nuit avec autant de désolation. 

De jour, elle m’apparaissait plus basse, plus intime, là, elle m’était étrangère. Le pas allégé (ma curiosité l’animait), je contournais les extrémités de cette bâtisse, et, à ma grande stupéfaction, je constatais peu à peu la déplorable coïncidence qu’il m’était jusqu’alors impossible de réaliser. Il s’agissait bien là du domaine qui abritait toute la richesse de mes amours. Le mystère planant sur ce saisissant portrait étreignit mon cœur d’une vive terreur. 

Était-ce le rhum qui m’imposait cette vision ?

Je frottai violemment une main sur mon visage. Jamais je n’avais subi une telle déception. Etait-il possible que cette demeure, aussi triste sous le voile de la nuit, corresponde avec la même image rayonnante de beauté sous la clarté du soleil ?

Une insupportable réalité me paralysa le corps. Le mental ainsi affligé parcourait tout mon être d’une engeance intérieure, et, combinant d’impression ce tableau de misère, mon état décadent écuma ses frissons sur le seuil de mes passions.

Cette erreur de nature ne pouvait satisfaire son auteur. Encore ma honte s’écoulait maintenant sur le sol, obligeant ainsi les remords à se perdre dans l’excuse. 

Une obligation dont j’aurais pu m’abstenir !

 Mon pas lourd d’imprudence se noyait bientôt dans le grincement du portail et la détestable aisance de mon audace. Aucune sensation de gêne ne flottait sur mon esprit, et j’allais pénétrer dans l’inconscience sans en être autorisé. 

La propriétaire des lieux reposait sans doute à quelques pas d’ici, baignant peut-être dans la nostalgie de notre agréable et dernière rencontre ; celle où brillait encore la finesse de ma correction.

Hélas, une main nerveuse agitait déjà la cloche des domestiques, et le vacarme s'ensuivant se fit l’écho de mon infecte bestialité, ainsi  perturbant toute cette partie de la ville.

Rien ne se produisit. Aucune lumière ne voulut s’imposer de l’intérieur. Je me proposai donc d’ouvrir la porte afin de me hasarder seul jusqu’à la chambre d’Arboréa.

Ce que j’entrepris à ce sujet avec tant d’enthousiasme ne me laissa point baigner dans le même assentiment, lorsque je fus arrivé ensuite de l’autre côté de la porte. En effet, ce ne fut certes pas chose aisée d’orienter mes mouvements dans la totale obscurité régnant à l’intérieur. Quoi que j’eusse quelque peu rétabli mon équilibre auparavant, mon visage se heurta tout de même contre une paroi du vestibule, à peine m’y étais-je introduit.

La pénombre  absolue me fit oublier la douleur causée par ce choc, mais après ce dérisoire incident, il devenait nécessaire d’accompagner mes recherches d’un minimum de prudence. Ma main droite se plongea dans la poche de mon veston dans l’espoir d’y trouver une source de lumière, tandis que l’autre main bâclait l’atmosphère pour éviter le heurt d'avec d’éventuels objets. Bientôt, le ridicule de mes efforts se mêla à un étrange nuage de poussière qui devenait quelque peu insupportable. Cela semblait être comme des fils de soie entrecroisés les uns sur les autres.

Mon état ne m’offrit guère la possibilité d’analyser l’origine de cette multitude de nœuds qui se propageaient dans l’air vers le centre de la salle, et je jugeai qu’il ne m’était pas utile de m’embarrasser d’une question aussi ambiguë qu’indiscrète. Je poursuivis donc ma course sans me préoccuper de la densité progressive de ces fines artères quelque peu d’apparence végétale. D’ailleurs, le désagréable ne tarda point à se mêler avec l’habitude. 

Non ! ce qui me préoccupa davantage résidait dans le fait que tout l’ameublement du salon, au seuil duquel je me trouvai maintenant, était recouvert de draps blancs. Malgré l’absence d’éclairage, la caractéristique d’une telle précaution témoignait que les lieux devaient être inoccupés. Toutes les libertés que j’avais prises jusqu’à présent s’avéraient inutiles. Je me trouvai donc certainement dans une demeure abandonnée, de surcroît n’ayant aucun rapport avec celle d’Arboréa. Pourtant, l’aspect extérieur, le portail, le son de la cloche même ne pouvaient justifier cette pensée. Et puis, il restait encore possible que seule la pièce que je découvrais ainsi  subisse une telle condamnation du mobilier en raison de sa peu fréquente utilité.

Je prolongeai donc mon excursion le long de la rampe d’un gigantesque escalier s'élevant au cœur de l’habitat, au sommet duquel m’attendait un véritable cauchemar.

Mais que m’était-il possible de prévoir en de telles circonstances ? 

Pour l’heure, l’intrus c’est moi !

L’étage semblait quelque peu bénéficier du clair de lune, mais celui-ci, étant moindre cette nuit-là, ne m’accordait guère plus de visibilité au premier qu’au rez-de-chaussée. Enfin, il m’évitait tout de même le choc de ma tête contre les murs, et me permettait d’accélérer mon pas sur le tapis des couloirs.

À plusieurs reprises, je dus m’essuyer le visage, agacé par cette poussière désagréable qui persistait dans toutes les chambres, leur donnant ainsi ce même aspect d’abandon. Là aussi d’ailleurs, le mobilier n’était plus en fonction.

Dans le silence de la nuit, proche de son terme, je découvris   la morphologie intérieure de cette villa  sans pour autant y rencontrer la présence d’âme qui vive. Bien que je ne fus point informé de son départ, Arboréa avait du cependant s’absenter quelques jours. Soit ! mais à quelle époque ? 

Pourtant, une chose semblait vivre à mon insu, et non loin de là.

La facilité avec laquelle j’avais pu pénétrer dans ces lieux se révélait énigmatique. J’en étais convaincu : Arboréa dormait bien chez elle, mais l’étrange m’interdisait de rejoindre sa couche. Tout ceci ne tarda pas à me plonger dans l’inquiétude. Hésitant envers mes recherches, l’incertitude me fit envisager une retraite. Je me dirigeai déjà vers l’escalier lorsque, devenu plus attentif,  j’aperçus, à l’extrémité d’un couloir, une porte dont je n’avais guère soupçonné l’existence avant d’y poser mon regard. Mon délire fut au préalable grandement responsable de cette inattention, je dois l'admettre !

Cette porte m’introduisit dans une chambre plus somptueuse et plus vaste que toutes les autres, certainement celle de ma bien aimée, mais combien plus empoussiérée, et encore le lit déserté.

Je  suis assurément pas apte à me plaindre. Bien au contraire, j’ai maintenant le privilège d’effleurer la couche d’Arboréa. Un privilège insatisfait, certes !

Je l’imagine là, étendue, plongée dans un rêve, reposée au centre d’un palais dont les remparts savamment dressés par mes soins ne gardent pour trésor que son pied nu, débordant du lit, avec l’élégance comme unique valeur.

Étouffé de déception, je pris la liberté malsaine d’ôter ma veste et de satisfaire mon sommeil sur la literie de ma bien aimée. Ce geste, dépourvu de correction ne méritait qu’une leçon de savoir vivre, je le reconnais, mais ce fut tout autre chose que je subis au terme de mon indélicate euphorie.

Même si en ce moment Arboréa désire me tendre un piège, voire m’imposer une épreuve, son absence ne diminue en rien toute l’affection que j’éprouve pour elle. Bien-sûr, elle doit jouer avec mon âme, et je vois ici, en son invisibilité, le même divertissement qu’elle s’accordait à mes dépends, le matin dans les allées du parc. 

Oui ! je la vois et la revois dans ce jardin de taille moyenne mais infiniment vaste pour que ses pas se croisent et se perdent sous mon regard abusé. Rien n’est traversé avec autant de délicatesse ; les ombres, les lumières, les nuages, les allées du parc et plus, la réalité ou le rêve donnent à cette fugue vers le plaisir imaginé l’aspect d’un accord parfait, ou d’une marche profonde. Non pas aussi puissante que le désespoir, mais profonde d’harmonie autant que de fragilité.

Elle m’apparaît fine, légère, épousant l’image d’un rosier. Le vent semble vouloir me l’emporter, mais l’inégalable reste pour moi une nourriture, et elle répond à mon appel, plutôt heureuse que surprise, et beaucoup moins surprise qu’heureuse. Elle me répond d’une voix courbée : « peut-être », ou un peu plus. Mais ce fut une voix, et que demanderais-je de plus. Le vent souhaiterait encore me l’enlever, mais le vent s’attarde parfois sur des propos inexistants. Il s’attarde de la même façon que je m’attarde moi-même sur ces apparences de tristesse. Arboréa m’est perdue, je le sais depuis qu’elle me fut offerte.

Mais encore bien des états se succéderont, car je n’ai pas de mains posées sur le bonheur, je n’ai seulement que le rêve. Alors, pourquoi tous ces songes inutiles ?

Je l’aime toujours davantage, et probablement plus encore.

Sur mon bras resté immobile depuis un moment, je sentis comme une main griffée s’agrippant à ma chemise. Je détournais le regard et fus soudain pétrifié à la vision d’une énorme araignée me parcourant la manche. Paralysé, je la laissai arpenter jusqu’à mon épaule. Était-ce une perversité qui m’interdisait le moindre mouvement dirigé contre elle ? 

Je n’en étais pas à cette réflexion ! 

Pourtant, j’en  eus grandement le temps, car elle se déplaçait avec une lenteur presque calculée, comme pour m’offrir une chance qu’elle savait être la dernière. Mon être tomba dans l’inconscience la plus ineffable.

L’araignée, cet animal abject qui me répugne, me glace, me terrorise parfois ; j’avais sur le bras l’espèce sans doute la plus redoutable, et je ne bougeai pas. Je la laissai grimper jusqu’à mon cou, où elle se trouvait maintenant, immobile à son tour, ses pattes plantées dans ma chair.

Elle n’était plus qu’à quelques centimètres de mon âme.

Mon corps, lui, demeurait impuissant. Mon cœur même ne battait plus son rythme. Seule mon âme et cette inqualifiable araignée. Plus rien n’existait, mais un enfer aurait pu naître entre elle et moi.

Peu à peu, la lune s’estompa d’une complicité infernale accusant toujours l’absence d’Arboréa. Toute ma passion, tous mes espoirs de bonheur ne me laissaient que l’obscurité pour unique décor et cet horrible monstre pour compagnie.

Elle reposa ainsi une éternité, inerte, m’étreignant la gorge de sa présence exécrable, comme si elle reprenait souffle sur n’importe quel marbre. Une profonde angoisse m’interdit le moindre mouvement, et je maudissais l’heure où je me fus assoupi sur ce lit auquel je suis, à présent, étrangement cloué comme une buse empaillée, pendue à la poutre d’un grenier.

Néanmoins, je gardai le sentiment qu’un certain mérite se gravait tout au long de ces atroces minutes. Je ne contrôlai plus autour de moi cette aberration dont la vulgarité traduisait ma honte devenant toujours plus infernale, et défiant même l’hideuse anatomie de l’araignée.

Elle même devait être plus rivée à l’amour que le ridicule de ma frayeur. 

Sans que mon entière paralysie en soit soulagée, elle se retira vers le sol, puis j’eus peine à distinguer les mouvements qu’elle effectuait sur elle-même. Il me sembla qu’elle gémit un instant. Si la lune ne s’était pas entièrement dissipée, j’aurais pu sans doute apercevoir à son œil une larme manifestant sa solitude, également la mienne autant que la stupidité universelle. J’en devins l’unique coupable et haranguai, en silence, l’atmosphère épaisse qui se dressait entre nous comme une muraille infranchissable.

Bientôt, l’araignée entra dans une métamorphose inexplicable. D’elle-même, sa taille se mit à grandir, chaque seconde amplifiait l’épaisseur de ses membres, et, peu à peu, sa tristesse devint égale à la mienne.

Comment avait-elle pu se modifier de la sorte ? Je ne pus me l’expliquer, mais rien, en son nouvel état, ne m’angoissa davantage, et, malgré son aspect repoussant, accru d’épouvante, j’éprouvai néanmoins une certaine pitié envers son origine. 

La peur et l’immense rejet scellé entre nous firent place à certains liens qui ne tardèrent peu à révéler leurs identités.

Un silence de mépris s’inscrivait encore sur nos regards, et son haleine répulsive trahissait un mal comparable au mien.

L’aube allait bientôt paraître sur une scène lamentable.

Las de massacrer son image sans me soucier de son cœur, mes craintes et ma haine s’évanouirent peu à peu, et sa tristesse sollicita en moi un amour inhumain.

Un violent désir de la pénétrer m’envahit. À présent, je cherche un refuge à cette idée, mais rien ne se manifeste, excepté Arboréa dans sa nouvelle forme. Je l’aime si fort que j’en oublie jusqu’à l’impossibilité d’un acte physique entre elle et moi.

Elle se découvre le ventre, offrant ainsi au jour qui se lève une sensualité mendiant une agression à laquelle je prend part, non plus dans l’inconscience qu’elle m’avait soumis. 

Nos deux âmes confondues allaient ignorer leur soutien afin de nourrir une alliance qu’aucun corps solide n’aurait pu trancher.

Alors empli du plus profond de mes sentiments, dépourvu de toute volupté, je me penche vers le sol et vers ses larmes.

Puis, je ne peux retenir ma main qui frôle maintenant l’intérieur de sa cuisse, où aucune dentelle ne freine ni ne gêne mon imprudence.

 

LAFARGEAS Laurent, 1980.

Éd. 2014

 

        La villa d'Arboréa                                                                   Gustave Doré



 

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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 00:00

   
Concerto pour piano et violon in G minor (allegro non molto)
Musique de Vincent Lafargeas.

Mense

L‘ignorance est un état dont les frontières
sont consolidées par la raison.


Le square paraissait déserté sous la persévérance d’une pluie fine et glacée dont la ville était couverte depuis quelques heures. Déjà, nous approchions du soir. Derrière la brume, les premiers éclairages bordaient l’horizon d’une faible lumière rose. Par endroit, le pavé humide brillait comme une guirlande mêlée de plusieurs couleurs, et, en dehors des artères du parc, aux pieds des arbres, l’obscurité naissante, au-dessous d’un ciel gris, traduisait sévèrement la pauvreté de la saison .

Ce fut dans la pâleur de ce décor que je devais rencontrer Mense.

Aussi, ce jour là, j’avais froid !...

Soudainement, cette fée entra dans ma vie comme un apaisement incontestable, hélas une guérison précaire ; peut-être aussi une passion accidentelle qui ne fit qu’amplifier mon désespoir au-delà de notre brève relation. Cette relation dont j’ai encore bien du mal à définir la nature exacte, mais dont la cause en devait assurément trouver sa source dans l’ambiguïté de ma réalisation affective. Ici, je devrais parler plus honnêtement d’absence de tout rapport affectif, du moins d’aucun partage épanouissant. Le bénéfice de ma naissance en effet se traduisait volontairement au sein d’une profonde misère sentimentale. Le pourquoi, je le cherche toujours. Non pas que j’entretenais mon isolement au profit d’une vocation perpétuelle, mais une soif de perfection imposait son règlement au moindre écart de mes instincts.

Et que d’autres que mes instincts pouvaient être sollicités par l’absurdité du langage qu’entretient l’humanité ; celle-ci davantage au service d’un relationnel d’intérêt plus qu’à celui d’un échange équitable ?

Aussi, l’origine de ma souffrance, constituée essentiellement de ce manque d’équité, trouvait également sa raison dans mon refus inviolable à m’assujettir - par opposition - aux lois de la convoitise, de la vanité et de l’autosatisfaction qu’elles engendraient.

Il reste cependant toujours vrai que ce mépris des côtés productifs du désir ne favorisait en rien mon équilibre, ici vulgairement nommé, pas plus que mon état de méritant. Ce dernier, fort heureusement, demeure accessible à personne. D’ailleurs personne ne s’embarrasse de la difficulté ; et je m’en console !

Je considérais, j’associais et j’assimile encore cette paresse générale à tout ce qui doit impérativement s’écarter de ma fonction vitale ; si le court espace temps de mon existence détient une fonction, bien entendu. Car, dans l’hypothèse que notre âme ne nous appartienne pas, il devenait donc déjà indispensable pour moi de m’interdire le mauvais usage du bien d’autrui. En résumé, la question de l’utile ou de l’inutile accomplissement total m’importait peu, mais l’atteindre un jour, trouver l’idéal, composait un précepte incontournable avec lequel je me dictais mes propres règles. Pourtant, je me disais souvent qu’il serait aisé et plaisant de bâtir une cellule privée avec une femme, et une seule, me protégeant ainsi du bien et du mal qui, du fait de l’existence même des ces milliers de cellules de l’insouciance, continuent inlassablement d’évoluer en parallèle ; et le mal surtout !

Je ne peux donc toujours pas nier que mes émotions subissaient un étranglement contre nature, et que c’était bien là l’unique partie de ma personne en lutte permanente avec le reste de l’individu, lui persuadé d’appartenir à d’autres coutumes...

Lorsque je vis Mense pour la première fois, elle ne me suggéra que de l’attention, de la curiosité. Puis, très peu de temps après l’avoir quitté, un immense désir de la revoir me fit retourner auprès d’elle. Pour moi, un désir étranger mais un désir justifié.

Tout en elle sollicitait la contemplation : ses formes, son visage, sa grâce. Aussi, tout en elle exposait l’amour ; bien sûr, ma définition de l’amour. Dans la même soirée, je la vis trois fois, et sans la moindre lassitude. Pour la connaître tout d’abord, pour l’admirer ensuite, avant de l’aimer, avant de l’adorer. Le lendemain et les jours suivants, je retournais la voir ; ceci régulièrement. Le plus souvent, une certaine agitation intérieure ralentissait ma course de vers elle ; probablement ici la crainte de mes envies, ou bien, peut-être, la fragilité du cordage de mon indiscipline. Ainsi, je n’osais l’approcher. Je me séparais d’elle en masquant mon obsession derrière une haie dense, feuillue, mais jamais infranchissable ; jamais longtemps…

Une seconde de trop, le passage de quelques promeneurs malveillants, et c’était mon infortune.

Mense s’élevait avec quatre vingt dix huit pour cent d’élégance. 

Les deux derniers résidaient dans ce que nous pourrions nommer la faculté du défaut. Cette part d’imparfait de chacun qui recueille précisément l’affection de l’autre. Ce défaut qui crée la différence, mais qui peut aussi tout autant unir ou opposer le créateur à sa créature, le penseur à sa pensée, l’auteur à son œuvre, et parfois même l’œuvre à son auteur. Cette imperfection : principe fondamental de l’intimité !...

Un voile gris couvrait à peine son profil, ne laissant ainsi apparaître qu’une partie de son expression déjà affaiblie par un manque de façonnage à cet endroit. Son regard de désert conservait néanmoins ce qu’il m’appartient de définir comme l’absence du verbe entre elle et moi, entre la souffrance que j’incarne et l’inertie qui la fit reine du désir ; ce désir qui demeure étranger, mais justifié. Parfois, son immobilité se laissait trahir par l’abondance de lumière que précédait la sévérité de l’ombre. Constamment, je luttais pour ne pas la toucher,  quelquefois je ne pouvais y résister, et, à la nuit tombante, dès que l’obscurité le permettait, lorsque l’audace m’avait vaincu, alors plus rien ne s’opposait à ma frénésie, et ma main se perdait un temps sur sa nuque, une épaule, puis un sein. Là, cette main s’y attardait, encerclant toute la volupté de ses formes, avant d’y inviter l’autre main qui s’emplissait, de la même façon, de l’autre galbe de sa poitrine.

Son ventre, je l’écoutais, ses pieds, je les embrassais, et tout ces débordements me procuraient la joie d’un nouveau sens : celui de l’enchantement... Oserais-je dire celui de l’absolu ?

Bercé ainsi d’un chant muet, rythmé par l’enjouement et la vélocité de mes gestes, la flamboyance de ce délit éveillait en moi le goût de l’irraison. Car, à cet instant, seulement pour moi, son sommeil finissait, et, tandis que mes yeux se fermaient dans une immobilité identique à la sienne, je criais mon amour …,  puis, je reculais d’un pas. Je m’agenouillais. J’invoquais alors mon insuffisance ; j’hurlais ma faiblesse…

Mense n’était pas une substance soumise à mon analyse. C’est ce que j’avais pourtant cru le jour de notre première rencontre. Ici, une fois de plus, je m’étais enlisé dans l’erreur, car elle fut, et peut-être à mon insu, autant ma nourriture que ma fonction, autant ma vitalité que ma finalité. Elle avait été l’amour, et le vrai. Celui qui se prive de lieu, d’objet et même de temps. J’aimais et j’aime encore celle qui n’existe pas ; j’aimais celle qui n’existe plus, ou qui n’existera jamais.

Je m’étais abreuvé d’une beauté appartenant au passé et au futur mêlé.  Ceux-ci réunis dans un seul présent : celui de l’intemporel …, le toujours.

J’avais vécu l’image de l’union absolue ; j’avais communié avec l’absolu.

 

Concerto pour piano et violon in G minor (andante)
Musique de Vincent Lafargeas.

Mense avait été le véhicule de toutes les réflexions ; le porteur d’un message écrit par l’au-delà, adressé à mon âme sinistrée, perdue dans sa part d’infini, mais surtout prisonnière de l’incertitude.

N’étais-je pas moi-même qu’une représentation ?

Probablement, car comment aurait-elle pu sinon me mettre ainsi dans l’obligation d’aimer ?...

Cet amour, je l’avais peut-être déjà connu. Cette chaleur je l’avais sans doute déjà vécue puisque très vite elle me fut familière, sécurisante ; très vite elle m’enlaça d’un bien-être comme retrouvé. Aussi, au cours de la deuxième semaine de notre alliance, le désir m’apparut souvent trop faible à précéder cette communion.

Pourtant, je l’avais cependant comparé au désir d’un aveugle pour la lumière, mais il persistait dans sa qualité de verbe sans sujet, et moi je profitais donc du sujet sans l’action.

Pas même l’action du baiser ; de l’inutile baiser dont je m’étais interdit puisque traduisant une désuétude de l’offrande corporelle.

Pas même donc la vétille de ce baiser n’avait eu place à une quelconque forme d’échange matérialisé, car Mense avait réduit le besoin à sa plus vile forme ; à plus aucune signification réelle. D’ailleurs, et j’en suis à présent convaincu, Mense avait été la pluralité tant que l’unicité, aussi le refuge de l’abandonné que j’étais, mon réconfort - celui du martyr -, mon issue.

En m’accompagnant du souci de l’exactitude, je préciserais que les parfums de cette liaison, de cet hymen, m’offrirent, et je m’invite à ne pas l’oublier, une évasion : un verrou qui s’était brisé laissant s’enfuir mon âme et mon cœur qui ne soupçonnaient pas auparavant l'effective présence de leurs chaînes.


 

Concerto pour piano et violon in G minor ( allegretto)

Musique de Vincent Lafargeas.


Je m’étais échappé de mes propres murailles, délivré comme une eau jaillissante, pour m’unir avec une robe d’accalmie dont était revêtue cette beauté plus que femme.

Hélas, un jour, elle devait disparaître ; avec elle tout le réconfort du dialogue. Ce dialogue que l’on attend tous …

Lorsque Dieu créa les souffrances, il commença par le culte de l’identité, précisément dans le but de l’opposer à l’immortalité de l’âme. Non pas de l’esprit qui lui doit avoir un âge pour devenir constructif, mais de la pensée dont la route est longue ; la pensée qui doit alors préparer son chemin en ce sens ; la pensée qui, même sous la forme d’un murmure, doit toujours se confondre à un cri puisqu’elle est perçue comme un cri. Et Dieu, s’il s’amuse de nos épreuves, c’est justement dans l’intention de nous rapprocher de ses règles. Mais des cris aux soupirs, à chacun de mes rêves, j’ai l’impression d’en avoir volé un peu. Considérons alors que l’amour reste un métier, et qu’il me faudrait au moins trois vies d’apprentissage avant de pouvoir l’exercer parfaitement. À cet effet, puisque dans l’envol il y a plusieurs mouvements, je remercie l’au-delà de m’avoir permit de pratiquer à ma guise au moins celui de l’élan.

Mense disparue…

Suivant mes habitudes, je lui rendis une première visite matinale.

Aussi, ce jour là, j’avais froid !…

Le parc venait d’ouvrir ses portes. Je devais être alors l’unique promeneur sous les galeries et les arbres dont le silence paraissait se vouer à la circonstance du jour. À l’extrémité sud du jardin, à l’endroit où l’amour m’avait invité, en ce lieu où de coutume je la priais, au centre d’une géométrie de fleurs adroitement disposée, ne se trouvait plus qu’un amas de terre retournée. Mense avait-elle été déplacée ?

Ce fut ce que j’espérai un instant, mais en vain, car les quelques effigies et autres statues du voisinage jamais ne purent m’enivrer de moi-même autant que Mense qui s’en était probablement enrichie, et, tandis que je vomissais de pauvreté, sa disparition me fit comprendre que moi seul ajoutai la tristesse à la fin de nos relations, aussi que l’absurdité du monde qui devait hélas, de son côté, demeurer inviolable, s’était peut-être contenue là, entre mon âme et cette pierre.

À présent, en qualité de collectionneur d’ivresses, il ne me manque qu’une partie de la mort. J’échangerais donc volontiers cette dernière contre cette passion et toutes les autres dont les effets s’éventent peu à peu, et dont je me lasse de plus en plus.

L’ennui, c’est que l’inaccessible réside dans le fait de mourir parfait.

 

LAFARGEAS Laurent, 1981.

ed. 08.07.2009. <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/"><img alt="Licence Creative Commons" style="border-width:0" src="http://i.creativecommons.org/l/by/3.0/88x31.png" /></a><br />Ce(tte) oeuvre est mise à disposition selon les termes de la <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/">Licence Creative Commons Attribution 3.0 non transposé</a>.

 

 

 



 

 

 


 

 

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