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Préface aux pays sombres
(Martial de Saint-Quasry)
 
Où se trouvent les pays sombres ? Eh bien, dans vos cauchemars, à mon humble avis - dans vos rêves peut-être -, mais également aux portes de chez vous ; les pays sombres, c'est la rue d'à côté ! C'est là où les colères deviennent homicides, là où les miroirs de solitude gardent la rancune de vos fautes, là où votre influence, même réduite en poudre, peut assombrir toute liesse spontanée. Les pays sombres, c'est là où les oiseaux indiquent, nous observent, nous jugent, puis attendent notre départ du globe ; où les araignées dévoreuses utilisent à leurs fins le charme plutôt que la toile ; où les plus ignobles criminels se trouvent au sein même de la police ; où les âmes les plus insipides se rangent et se conservent néanmoins éternellement en vue d'un futur imprévu service. C'est là où la mort devient une amie, où la passivité détruit mieux que "l'agir", où l'on dédaigne ceux que pourtant l'on a profondément aimé. Les pays sombres, c'est aussi là où toute fortune précède une infernale misère ; là où le désir de tuer demeure instantané ; là où la neutralité et la neurasthénie détiennent un rôle parfois prédominant ; là où l'enseignement des fantômes offre une saloperie de vérité à vous glacer le bout des ongles ; là où l'on ne sais jamais qui vraiment l'on est, et là où même la voûte célèste s'encombre d'opportunistes. Et, en parcourant les pays sombres comme je les ai parcouru, sans frémir, et à l'encontre de cela quelquefois s'euphoriser à toutes les pages, vous aurez malgré tout, le sentiment franchement désagréable, d'à quelques angles, demeurer le responsable de maintes adipeuses situations. Alors, en insistant sur le fait qu'ici, il vous reste possible de remonter le temps afin d'en subir davantage, je vous inviterais cependant à visiter les pays sombres, puisque c'est également le royaume de Sileine, la déesse de l'espoir et de la protection des hommes ; ceux qui ont cessé toute cruauté en la transmettant à des êtres encore plus horribles que ce qu'ils ont été eux-même depuis la nuit des temps, mais aussi puisque les pays sombres sont l'endroit où l'amour trouve son hégémonie dans toutes les matières.
 
 
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Septembre

 

 

« Triste amante des morts, elle hait les vivants »

                                               VOLTAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré que la dénonciation fut de tous temps une chianlie internationale, elle demeure aujourd’hui une spécialité française particulièrement instituée. D’ailleurs, récemment, une loi de janvier 1995 autorise les représentants de l’ordre à rémunérer cette pratique dès lors qu’elle porte sur l’identification de criminels. Notez bien qu’à partir du moment où le texte inclut le délit derrière le crime, les voies sont ouvertes à toutes les forfaitures, donc, à tous les cafardages possibles. Spécialité française, dis-je, aussi parce qu’elle atteignit des scores inégalés, cette dénonciation, durant l’occupation allemande : près de cinq millions de courriers adressés aux autorités sur quatre ans. Les victimes : en dehors d’être simplement juifs (observez l’importance du délit), voyons également les résistants, bien sûr, les francs-maçons, les communistes, les tziganes, les spéculateurs du marché noir, bien entendu, mais aussi les réfractaires au STO, puis, au-delà, les femmes ayant eu des relations intimes avec l’ennemi (disons, celui devenu l’ennemi après 1944). Cinq millions d’indications susceptibles d’engendrer la mort à tous les coups. Belle prouesse de notre Histoire de France ; convenez-en !

Le devoir du citoyen fut ici grandement respecté ; nous pouvons en être convaincu !

Assurément, notre peuple avait bien agi, mais n’avait rien inventé. Déjà, la Grèce antique encourageait cette arme fatale contre les détracteurs du pouvoir – les romains, ensuite.

Les soviétiques, au-delà encore, usèrent de la nécessité en poussant le paroxysme dans les écoles primaires, où les enfants s’initiaient à prévenir le régime de toutes émissions de propos subversifs venant de leurs parents. Ce qui fut parfaitement honoré par le jeune Pavel Morozov, ayant ainsi fait exécuter son propre papa (Malgré les controverses sur cette piteuse affaire, comprenons néanmoins que ce ne fut pas un cas isolé).

De nos jours, certaines nuances encadrent les effets moraux du civisme délateur ; notamment en Espagne, où l’information est refusée dès l’instant qu’elle provient d’un membre de la famille de l’accusé. En France, la démarche reste quasi obligatoire même sans cela.

Nonobstant, elle distingue la dénonciation de la délation ; quel progrès !

La dénonciation engage juridiquement le requérant de sa signature apposée au procès-verbal. Il se déclare alors comme témoin à charge. Et, ça peut faire très mal ! Ici, autant pour la victime de l’ordurerie que pour l’ordurier lui-même qui, logiquement, se trouvera tôt ou tard exposé à la vengeance. Vengeance que j’estime personnellement naturelle. Vous aurez compris là que je ne cache pas mon dégoût envers cette race d’individus qui se réfugient derrière l’intérêt de la collectivité ultra protégée pour assouvir leurs besoins privés.

Là-dessus, beaucoup d’études se rejoignent quant aux motifs du délateur : la haine, la jalousie, l’envie, le profit, le conventionnel sont les plus fréquemment remarqués. Enfin, si nous admettons qu’à ce jour l’anonymat n’a plus le droit de citer à la procédure, auparavant, il fut pourtant et longtemps un des meilleurs moyens de se débarrasser d’un ou de plusieurs humains hostiles aux dirigeants en place. Et, de dresser l’inventaire de toutes les périodes historiques en ce sens serait beaucoup trop fastidieux. Notons, qu’à bien des époques, l’ignominie cerclait au mieux tous scénarios de droit commun. Par exemple – et là, il s’agit d’un recours parfaitement gaulois -, la dénonciation s’avérait économiquement utile lorsqu’une lourde dette s’accumulait auprès d’une prostituée n’ayant aucun droit reconnu à son exercice (tous, savons que notre passé fut notoirement encombré de suites d’interdictions en ce domaine).

Pour le dénonciateur, ou le délateur, aucun recul ne s’envisage à la garantie de son aise existentielle. Existence tout autant difficile pour autrui ; son voisin, pour n'évoquer que lui.

Également, tout autant que la misère engendre la convoitise, tout autant elle apporte de l’eau au moulin de ceux chargés de l’encadrer, cette misère. En simplifiant la phrase, j’écrirais que la notion du bien s’évapore de toutes les âmes dès lors qu’elle devient contraire au bon fonctionnement de la généralité. À chacun donc de se servir !

Et puis, la bonne conduite reste majoritairement dictée par Dieu, et ne s’avorte pas de l’odieuse mémoire de Judas Iscariote. Alors, en évoquant Dieu, remarquons maintenant comment il se défend Dieu de l’utilisation abusive de son nom ; hélas, avec parfois beaucoup d’injustice. Parlons de ses effets rendus à une pourriture du genre que nous avons cité, et parlons d’Edouard Marcelin, citoyen vélineur demeurant la rue des petites écuries à Paris. Personnage envieux de naissance, bien entendu puisque c’est notre mouchard. Envieux de l’un de ses voisins, certes beaucoup plus riche, mais surtout beaucoup plus oisif. Ce qui constitue, bien souvent et encore actuellement, un état sollicitant la jalousie avant l’antagonisme y étant assorti. Des altercations, nos deux hommes en cumulèrent un bon nombre, cependant sans conséquences jusque-là, mais les derniers évènements politiques changèrent la donne assez rapidement.

Le roi vient tout juste d’être destitué, puis emprisonné au Temple - non sans violence autour de l’acte -, et les austro-prussiens, après avoir promis  un massacre parisien, s’approchent de jour en jour vers leur dessein. L’agitation de la ville est à son comble, d’autant que bon nombre de désertions sont rendues publiques par les gazettes locales, toutes unanimes.

Désertions d’officiers nobles, c’est certain, mais désertions de patriotes également, qui ne sentaient pas l’issue des combats à leur avantage. Le pire, ou le plus attrayant pour Marcelin, c’est que les rumeurs circulent quant aux complots de l’intérieur du pays, et que la Commune insurrectionnelle s’est plus ou moins substituée au pouvoir de l’Assemblée. À savoir que ce sont les piques et les sans-culottes qui gouvernent en réalité, et que ces derniers ratissent au plus fin tous suspects favorables à l’ancien régime. En somme, l’opportunité rêvée pour toutes sournoises malfaisances.

Maintenant, comme nous l’avons définie plus haut, la dénonciation génère une procédure exigeant l’apport de témoignages, et là, Marcelin n’a aucune preuve à fournir à l’encontre dudit voisin. La simple délation reste de prudence !

Comment faire ?… La République de Venise disposait idéalement une boîte aux lettres destinée à recevoir ces « bonnes » intentions voilées. "La bouche de lion" était-elle nommée ! Chacun pouvait y glisser un mot directement porté à l’analyse des Doges, qui sévissaient ensuite sans inquiéter le porteur de l’information. Hélas, Marcelin dut trouver une autre option un peu moins sécurisante. Et, il la trouva assez promptement, cette option. Le 21 août 1792, pourvu d’une adresse qu’il eut sans échange, il se rendit discrètement au domicile d’un représentant de la section de Popincourt. Il s’agit de Louis Dorigny : un pur et dur candidat à la nouvelle répression préconisée avec, en plus, des pouvoirs considérables en ce sens.

Le dénoncé, c’est Hubert Chassagne, devenu quelque peu rentier par son alliance avec une lointaine héritière des Bassonville. Son grief : il reçoit beaucoup depuis ces derniers temps, et peu de mal vêtus. Certes, il faut voir, mais rien ne put s’opérer immédiatement. Pour l’heure, le nouveau Paris tente d’agir dans un ordre à ne pas s’encombrer de reproches. Le tribunal criminel vient à peine d’entrer en fonction, et applique davantage la clémence par hésitation.

Il faudra donc attendre la semaine suivante pour que les interventions musclées se multiplient jusqu’à tard dans la nuit – notons notre Marcelin comme n’étant alors pas l’unique porteur de calomnies. Impatient, plus quiet en sa démarche, donc beaucoup moins en tapinois le 26 août, il réitère et confirme ses accusations directement auprès de sa section du Faubourg-Poissonnière.

La famille Chassagne est arrêtée le 29 : le père, la mère, les deux filles, mais aussi l’un des derniers amants de l’une de ces deux filles, c’est-à-dire le propre fils d’Edouard Marcelin, qui, par manque de dialogue avec son père, se trouve à l’adresse des victimes le soir de ladite arrestation. Sacrée déveine !

Ce fils se prénommait également Edouard, comme son père. Appelons-le Doudou pour ne pas confondre les esprits. L’autre, nous le nommerons Sycophante, comme il le mérite. Doudou et le Chassagne qui aurait pu devenir son beau-père furent incarcérés à la Force ; les trois femmes, à la Salpêtrière. Et voilà notre Sycophante très animé d’autres démarches administratives. À savoir, celles de récupérer sa progéniture bien-aimée avec, dès l’aube, les pleurs de son épouse : pauvre femme intuitive du pire. Donc, durant toute la journée qui suivie, le bon citoyen délateur oeuvra de courbures à obtenir un élargissement, en vain pour cette date. Dorigny, il ne put le joindre, mais, d’autres, il fut garanti qu’un procès en règle aboutirait indubitablement sur la lucidité du tribunal. Il suffit d’attendre !

Attendre ! attendre ! mais attendre quoi, dès l’instant où une révolution s’accélère dans sa crainte, dans son absurdité ? Dans un premier temps, le Conseil exécutif émit le désir d’installer l’Assemblée en dehors de la capitale. Ce qui s’interprétait comme une fuite, voire comme encore une désertion supplémentaire. Enfin, cette requête se comprenait plus directement comme une émancipation de cette Commune dominante, et comme un écart s’éloignant de l’influence des clubs : Jacobins et Cordeliers confondus. Puis, ce fut la maladresse du ministre de l’intérieur qui mit le feu aux poudres. Jean-Marie Roland de la Platière, le 30, demande à la législative la dissolution pure et simple de la Commune insurrectionnelle. 

Trahison ! trahison !... nous arrivons en septembre 1792 ; la réussite incontestée de notre République. Jean-Paul Marat, ennemi acharné des modérés appelle à l’extermination immédiate des suspects contre-révolutionnaires, animé par sa toute récente grandeur historique, Georges Danton fait sonner le tocsin, et, ainsi doublement cautionnée, l’hystérie collective devient alors incontrôlable (aux armes citoyens !). Et où se trouvent les suspects, les comploteurs ? Dans les prisons de Paris pour la plupart. Voici donc la sauvagerie de proximité s’élancer, en désordre dans un  premier temps, puis en massacre organisé dans un second temps (le jour de gloire est arrivé !).  C’est la prison de l’abbaye Saint-Germain qui ouvre le festival. Dans l’après-midi du 2, plus d’une vingtaine d’hommes y sont transférés : tous des prêtres réfractaires. Promptement jugés par la section du lieu, 19 d’entre eux sont exécutés sur le champ. Présidant cette mascarade de « commission populaire », Stanislas Maillard rend verdict de 280 autres condamnations jusqu’au lendemain. Et comment cette autre quantité trouve-t-elle la mort ? Eh bien par le ou les fils de l’épée dans la cour intérieure de l’établissement, où les rires du public sont soigneusement disposés sur des gradins de fortune. En parallèle, un autre groupe de septembriseurs arrivent à la nouvelle prison des Carmes, un peu plus au sud. Les premières victimes – toujours des prêtres – sont occis de toutes les manières possibles : fusillés, sabrés, égorgés ou défenestrés comme l’abbé Joseph-Marie Gros. Ça, c’est la méthode anarchique ! Un peu plus tard, tout s’arrange, certes par le même type d’exécutions, mais toutefois après un jugement, tant sommaire soit-il. Au total, 115 cadavres gisaient  dans le jardin au-delà du départ de nos criminels (qu’un sang impur abreuve nos sillons !). Le soir porta les boucheries à la Conciergerie et au Grand Châtelet, où 216 droits communs furent égorgés durant toute la nuit. Et l’épouvante n’en est qu’à son début !

Le même scénario commence dès l’aube aux prisons de La Force, rue Saint-Antoine. Ici, c’est Jacques Hébert qui décide la mort. La mort pour quelques 170 pauvres gens, la mort pour la princesse de Lamballe, qui fut éventrée, la mort pour Hubert Chassagne, et la mort pour Doudou, enfourché pour aucun délit, mais bien à cause de la lumineuse conscience de son père. Mais qui aurait pu stopper le cours de l’Histoire, ce 3 septembre ? Certainement pas Edouard Marcelin, ni même la modération des Jacobins, à la mince écoute desquels il tente une intervention. Non ! l’ouragan ne peut s’arrêter que de lui-même. Les massacres se portent ensuite sur Bicêtre, Saint-Firmin et la Salpêtrière, où cependant 186 prisonnières sont soustraites à la folie meurtrière (parmi elles, les trois femmes Chassagne). Hélas, que 186, car 35 autres périssent d’une atrocité telle que je m’abstiendrais de la décrire.

Ce jour du 4, il y avait de l’ambiance à la Salpêtrière, vous pouvez me croire, et aucune pitié pour les aliénés, ni même pour certains enfants ( …égorger vos fils, vos compagnes). Ces carnages ne trouvèrent leur fin qu’au matin du 7 avec un quelque 1 200 victimes. Du moins, en ce qui concerne Paris car, ailleurs, nos illustres Danton et Marat envoyèrent l’ordre d’opérer au plus similaire, et ceci au nom de la justice populaire (Entendez-vous dans les campagnes !).  De cela et du reste, ils s’en défendirent plus tard.

Bon ! maintenant, il a l’air fin Sycophante. Sans aucun doute, sa délation lui a rapporté gros : un repentir qu’il traînera le reste de sa vie, une femme déjà dépressive, et des frais d’obsèques pour ce qui est de l’immédiat. À cet effet, rien n’est simple non plus. Il faut retrouver le corps. Alors voyons ici comment le peuple agit pour continuer la fête. Voyons toutes végétations bordant l'amont de certains quais de Seine ornées de têtes, de viscères et autres organes humains ; voyons comment la nouvelle loi nationale compte ainsi terroriser les éventuelles  vengeances aristocratiques (l’étendard sanglant est levé) ; enfin, voyons Marcelin ne jamais pouvoir identifier le cadavre de son Doudou. Ceci, même après une longue et macabre recherche aux carrières de Montrouge.

Reste à voir de  plaisant en ce retour de bâton, c’est que, dorénavant, ce mauvais homme réfléchira longtemps avant de porter ombrage à autrui, et que plus jamais il ne chantera la Marseillaise.

 

Laurent Lafargeas,1995.

180-ed.25.02.2012. 

 Le Capitolar d’Hagues

 

 

 

« Le remplacement est la pire des injustices du temps ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment le mieux parler du Capitolar que de le décrire comme il fut avant – avant son martyre. À l’origine, c’était une église romane de faible relief, puis, à partir de 1895, et au-delà durant huit ans, plusieurs  sculpteurs et architectes de talent y œuvrèrent une transformation des plus gigantesques.

La nef fut alors surélevée de 18 mètres, l’abside fut supprimée pour obtenir un parfait rectangle de l’ensemble, et deux bas côtés augmentèrent considérablement la surface de l’édifice, lui-même soutenu par d’harmonieux contreforts ajourés en son extérieur. Quant à l’ornement général, ce fut une prouesse de l’Art nouveau en vogue à cette époque. Pour ce qui est de la façade ouest ainsi que de son portail, parlons davantage de jugendstil, puisque réalisés par Franz Keerbel, un élève d’Hermann Obrist. Le portail : une galbe de palissandre lisse, renflée, couverte d’un arc en accolade et parée de multiples bronzes figurant notre mythologie. L’huisserie : en bronze également. L’encadrement : une autre galbe de marbre épousant la centrale, sculptée d’une nature grimpante en pur respect du style, et s’achevant par l’impérieuse culminance de deux splendides nudités symétriques. Également symétriques, deux colonnes ioniques se terminant encore par des représentations divines bien au-dessus de la faîtière. La vue du tout charme l’œil de la parfaite union du néoclassicisme avec cette nouveauté architecturale. Comment dire ; un mariage sans divorce possible, tout comme pour les flancs de l’édifice où le nouvel art enrichit les formes gothiques des vitraux ainsi que celles des pilastres ; encore ici le bronze dominant la communion entre les formes inspirées du végétal et celles de l’évocation religieuse. La toiture de cuivre, de son vert, coiffe l’aspect général du bâtiment de son accolade renversée. Ainsi, elle le confirme petite forêt au milieu de la ville.

Le plus magnifique des monuments de toutes les régions septentrionales. Par là-bas, le seul méritant le détour. Et, pour l’intérieur, quelques mots demeurent insuffisants. C’est réalisé en un temps où les femmes obtinrent l’accès à ce type d’ouvrage. Là, il se remarque en conséquence. Quelques mots, dis-je, alors tentons de les juxtaposer au réel spectacle. Donc là, absolument aucune offense n’est faite à la charpente. Toutes les courbes, toutes les successions de sculptures et d’images lui rendent l’hommage du céleste dont elle est sensée représenter, cette charpente. Et, partout du synchronisme, partout de l’équilibre, partout cette élégance toujours jointes au profit du visiteur. Les antiques voûtes romanes sont à peine stigmatisées par des fresques plus généreuses que la régularité de leur alignement. L’expression, l’aristocratie du style se distinguent en tous les endroits de la structure visible ; de surcroît,  sans aucune exagération des rythmes. Et puis, une hiérarchie des motifs s’échelonne à la montée des escaliers dont les rampes se stimulent d’entrelacs un peu plus évocateurs du règne animal. En aucun lieu, la stérilité du façonnage ne se remarque. Que de la grâce, que du pétillant, de l’étincelant sur les parois - encore et encore de la ligne courbe ; aussi, pas la moindre perte de lumière extérieure. Ici, toutes les ombres sont traquées pour solliciter la curiosité de tous côtés. Parfois même où une scène un peu moins vertueuse que les autres attire le regard. Parfois où l’humour de cette scène ne veut se cacher de rien ; expressions  arabesques en d’autres lieux. Oui ! le Capitolar d’Hagues, c’est une œuvre : disons un chef-d’œuvre. Tout de même, et heureusement, il eut ses heures de gloire. Ceci jusqu’en 1937.

En moyenne, trois concerts s’y produisaient au mois ;  sinon bal tous les soirs.

Surplombant la partie romane, une mezzanine cerclait entièrement l’intérieur du lieu. Mezzanine, où de nombreux commerces y servaient des boissons 24 heures sur 24. Absolument toute la population de la ville y venait au moins une fois l’an, si ce n’est plus régulièrement. Le mondain s’y mêlait au commun d’un naturel à peine remarqué. C’était la belle époque !

Hélas, tout comme l’Art nouveau fut particulièrement éphémère, cette dite belle époque eut aussi une courte durée. Comme partout, elle fit place à des guerres, elles-mêmes suivies d’autres récessions temporellement plus sournoises, et notre bâtiment en fut injustement déserté, pour ne pas dire abandonné : un temps suffisamment assez long pour que le souvenir du lieu fonde dans les mémoires .

C’est alors que les assassins entrent en scène. Et, lorsque je parle d’assassins, j’observe une courtoisie toute relative. Disons qu’ils m’auraient tué, ils ne m’auraient pas fait plus de mal ! Entendez que je m’accorde ici la légitimité de dire ou de crier qu’il y a encore plus odieux d’exterminer un homme, c’est d’anéantir, par la suite, l’esprit de cet homme ; l’esprit de cet ou ces hommes ayant œuvré au bien quelque part. Pourtant, cela se réitère normale coutume en notre monde. Voyons-y qu’aucune réussite ne se pérennise dès lors qu’elle en améliore le quotidien intellectuel. Donc, dis-je, remarquons l’arrivée des imbéciles plus tard, au-delà de tout cela. Je le répète, ils m’auraient tué ces imbéciles, ils ne m’auraient pas nui davantage. Citons-les : tout d’abord le maire de la ville, premier responsable, son adjoint chargé de l’urbanisme, en second, et surtout l’ « architecte » des années 80 ; le pire. Yves Renaudin, c’est l’élu : un personnage comme je les « aime ». Ceux nés au bon endroit, au bon moment, et fils de qui il faut – avouez que ça aide en république. Ça devient maître de conférence à 28 ans, candidat aux législatives à 30, puis premier magistrat d’une collectivité de plus d’un million d’habitants après avoir échu à la cime des hautes espérances étatiques (la renommée fait le reste). À savoir que le pays entier épie au mieux ce qu’il croit être l’absolue compétence, tout en n’ayant hélas aucune analyse personnelle. Du fait : portes ouvertes aux opportunistes. Maintenant, pour l’étiquette politique, la réelle participation à cette étiquette, tout comme le protocole, on fait semblant. Par contre, il faut rester comptable, à défaut d’être honnête. Mais là, c’est un art que l’on connaît depuis la naissance – les fonctionnaires ont leurs écoles. Justifier la dépense reste la base de ce calcul simple. De laisser penser que l’on pense pour tous, c’est  aussi une règle ; il suffit de paraître inventif.

Oui ! ces types-là, je les adore, mais Monsieur Renaudin, lui, il surpasse haut la main cette élite d’incompétents brevetés. Inventif, il compte bien l’être au moins une fois par an. Cependant, l’idée vint de l’adjoint, Armand Cohen-Jacquet. Réhabiliter le Capitolar ; lui offrir une jeunesse. Une idée, certes pas plus lumineuse qu’une autre, mais constituant un marché juteux pour les intervenants ; à commencer par l’architecte, le « créateur », Alexandre Kielefeld pour le nommer à son tour. Celui-ci n’en est pas à sa première défiguration. Beaucoup d’autres communes furent victimes de son talent – talent qui demeure avant tout celui de s’immiscer à l’épuisement des budgets municipaux. Le résultat : du multicolore criard, du cube ou du tube qui s’entrecroise au plus inélégant. Disons la recherche de l’esthétisme dans le disgracieux. Enfin, de l’incompréhensible dans tous les cas !

Pourtant, l’ignoble projet ne tarda pas à se faire adopter, et sans référendum bien sûr. Du verre, quasi rien que du verre. Les vitraux gothiques remplacés par du verre ; la toiture en cuivre par un dôme de verre ; le portail oriental tout en verre également. Plus criminelle encore, la substitution des pilastres par d’agressives aiguilles de verre, et toujours du verre à l’intérieur où pas moins de soixante dix fresques furent sacrifiées à la transformation soi-disant nécessaire au XXIème siècle qui s’approche. Au regard de l’importance des fonds sollicités, la création d’une institution collectrice s’avère indispensable. Ici, il suffit de le vouloir, le dire, et cinq postes justifiés s’assortissent immédiatement de gras émoluments. Pour l’heure, appelons-la SSN cette institution : Société des Suceurs de Nations.

Pour la réalisation des travaux, l’appel d’offre reste une obligation administrative, mais là encore, aucun souci ; certains gestes sans publicité ratissent très efficacement un cumule de devis plus qu’exagérés au tri desquels les rejets restent mécaniquement naturels. Et, croyez-moi, nos trois hommes savent orchestrer idéalement ce type de dépenses. Voyons qu’ils en sont experts. Voyons également le projet en directe corrélation avec la basique stratégie de noyer certains autres poissons par l'accent mis sur le distrayant ; le ludique. La stratégie d'égarer une majorité vers l'ailleurs que l'essentiel (ici, la construction d'un stade aurait été préférable). Alors, à vos marques ! Le tiercé du contribuable est lancé. Le perdant : mon Capitolar ! Ce qui subsiste d’un temps où le beau, voire le divin, s’imposait au moindre intervenant ; où le beau, dis-je, restait prioritaire dans l’âme de l’authentique artiste – des gens morts et enterrés. L’actuel massacre, quant à lui, se prolongea sur seize mois (douze plus quatre de supplément rémunérateur).

Et puis, il fallait inaugurer durant une belle saison !

Pour se faire, il faut du grandiose ; un tantinet de spectaculaire. Notre Capitolar, transformé donc en grossière bulle de verre, allait maintenant servir de théâtre à une autre horrible prouesse dite moderne. À savoir un « concert » psychédélique. Une acoustique des plus stridentes, et rivalisant à peine à l’odieuse nouvelle apparence de notre édifice.  Trois mille blaireaux trouvent une place assise en intérieur ; environ huit mille entendent et perçoivent l’ineptie du dehors, sur le parc cerclant le bâtiment. La faune et la flore réunies aux vues et à l’écoute de l’ineptie séculaire ! Il est vrai que s’il n’y avait pas autant d’abrutis circulant de majorité, on ne se reconnaîtrait plus, nous les réels pensants. L’illuminé virtuose de la soirée n’est autre que Rick Norman, un éminent spécialiste du suivi des foules euphorisées du « n’importe quoi pourvu que ça mousse ». Le Monsieur, non satisfait de se véhiculer d’avec pas moins de trois wagons de matériel technique, oblige, pour ce jour, le philharmonique de Chodesbourg à joindre son vacarme à peine audible. Du vilain, du vilain, rien que du vilain partout, voire de l’outrancier ; et aucune paix pour les riverains !

Heureusement, ce type de fêtes n’eut lieu qu’une fois. Avec, en prime, 45 citoyens en moins, et 32 blessés graves. La sono, probablement envoyée en son maximum, émit un décibel en trop dont l’aigu fit éclater un pan de la nouvelle toiture de verre. Jusque-là, peu de dégâts pour le peuple siégeant, mais une branche de l’armature métallique céda, emportée par le poids du pan voisin.

Maintenant, le résultat est plus dramatique. C’est un autre ensemble du pignon de l’édifice que cette armature alla ensuite percuter dans un fracas sans nom.

Et là, des verres de toutes les tailles s’éclaboussèrent à l’extérieur en découpant au mieux le public stationnant au plus près.

La soirée fut donc ainsi sanguinairement écourtée ; aussi, la pyrotechnie prévue remplacée par un macabre défilé d’ambulances et autres véhicules administratifs.

Nos artistes avaient réussi leur spectacle, sans aucun doute. Les suites du sinistres furent traditionnelles : enquête sur la nature des responsables, mise en examen de certains charpentiers, indemnisations conséquentes pour les victimes les plus handicapées, etc…

Quant aux trois concepteurs, pas de réelle rancune ! Kielefeld sévira ailleurs tout en laissant sa triste signature sur le flanc nord du monument, Cohen-Jacquet devint rapidement le maire d’une banlieue, et Renaudin est encore en place à l’heure où je vous écris.

Notez, qu’une fois de plus, le grand perdant de ce malheur, c’est hélas notre Capitolar, qui, pour le coût (un océan de finances englouties), se vit encore déserté en son nouvel état, avec en plus le souvenir de cette lamentable tragédie.

 

Laurent Lafargeas, 1986.

ed. 16.02.2012. 

De la divergence, acceptée par abus de tolérance.

 

 

Deux envies ne sont pas forcément deux grains de riz.

 

Leurs intérêts sont d’une telle différence que les connaissances

ne se partagent pas ; elles se juxtaposent.

(L’aigle du Mont Paléria)

 

Il est fort dommage, voire pitoyable et douloureux, que nos esprits, initialement sains, s’encombrent d’expériences, tant que de l’incongrue moralité de leur biotope.

 

L’imperfection reste le principe fondamental de l’intimité.

(Mense)

 

Le toujours demeure tout autant ennuyeux que le jamais reste fade.

 

 

La tolérance abusive, inévitablement, réduit son espace contraire.

(L’aigle du Mont Paléria)

 

 

Nous sommes trop souvent entouré d’âmes négatives à subir plus que de nos proches susceptibles de créer à toutes les minutes le simple existentiel dont nous demeurons encore humbles demandeurs.

                                                                            (Une cérémonie)

 

Les bonnes intentions, soient-elles judicieusement orchestrées au profit de qui nous semble de composition et de réflexions similaires, elles n’en restent pas moins vaines à certains endroits ; remarquez ceux dont notre incompétence spirituelle nous aurait fait croire trop proche de nous.

(La poupée)

 

 

 

Le défaut est cette part d’imparfait de chacun recueillant précisément l’affection de l’autre. Il créé la différence, mais peut tout autant unir ou opposer le créateur à sa créature, le penseur à sa pensée, l’auteur à son œuvre, et parfois même l’œuvre à son auteur.

(Mense)

 

Laurent Lafargeas (Proverbes et citations)

 

De l’optimisme comme placébo le moins efficace.

 

 

-       Aucun matin ne s’empresse au chagrin.

(La négligence)

Double sens : a) comme à chaque jour suffit sa peine, ici l’aube s’aborde dans l’espoir de l’éviter.

                      b) Pour celui qui prend son embauche à reculons.

 

La saveur de l’inédit est faite de ce qu’elle contient d’ancestral.

 

Aimer la vie, c’est apprécier gêne et sujétion.

 

Atteindre le fond du gouffre ne signifie pas contourner le pire.

(Minutophobie)

 

 

La vie ne nous apporte rien, si ce n’est que la fatigue dont elle est assortie.

 

Qu’il vogue ou sincèrement navigue, atteindre, jamais ne sera l'acquit d'aventurier.

(L’aventurier)

 

 

Le bonheur, c’est l’ambition des nuls qui cultivent l’espoir en pure perte de temps.

 

Laurent Lafargeas (Proverbes et citations)

 

 

 

 

 

De l’amitié, l’un des mille supposés maintiens du positivisme.

 

-       Bon commerce se passe d’amitié.

 

Si l’amitié abonde davantage que l’amour, c’est que la déception reste préférable aux larmes.

 

-       Moins est ami qui trop se montre.

 

L’amitié est une richesse ; cependant nuisible à la fortune !

 

-       Nul ne saurait être expert d’amis.

 

La fortune multiplie l’amitié, le besoin l’épure.

 

S’encombrer d’ennemis reste un luxe plus abordable que celui de s’entourer d’amis.

 

Laurent Lafargeas (Proverbes et citations)

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