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Préface aux pays sombres
(Martial de Saint-Quasry)
 
Où se trouvent les pays sombres ? Eh bien, dans vos cauchemars, à mon humble avis - dans vos rêves peut-être -, mais également aux portes de chez vous ; les pays sombres, c'est la rue d'à côté ! C'est là où les colères deviennent homicides, là où les miroirs de solitude gardent la rancune de vos fautes, là où votre influence, même réduite en poudre, peut assombrir toute liesse spontanée. Les pays sombres, c'est là où les oiseaux indiquent, nous observent, nous jugent, puis attendent notre départ du globe ; où les araignées dévoreuses utilisent à leurs fins le charme plutôt que la toile ; où les plus ignobles criminels se trouvent au sein même de la police ; où les âmes les plus insipides se rangent et se conservent néanmoins éternellement en vue d'un futur imprévu service. C'est là où la mort devient une amie, où la passivité détruit mieux que "l'agir", où l'on dédaigne ceux que pourtant l'on a profondément aimé. Les pays sombres, c'est aussi là où toute fortune précède une infernale misère ; là où le désir de tuer demeure instantané ; là où la neutralité et la neurasthénie détiennent un rôle parfois prédominant ; là où l'enseignement des fantômes offre une saloperie de vérité à vous glacer le bout des ongles ; là où l'on ne sais jamais qui vraiment l'on est, et là où même la voûte célèste s'encombre d'opportunistes. Et, en parcourant les pays sombres comme je les ai parcouru, sans frémir, et à l'encontre de cela quelquefois s'euphoriser à toutes les pages, vous aurez malgré tout, le sentiment franchement désagréable, d'à quelques angles, demeurer le responsable de maintes adipeuses situations. Alors, en insistant sur le fait qu'ici, il vous reste possible de remonter le temps afin d'en subir davantage, je vous inviterais cependant à visiter les pays sombres, puisque c'est également le royaume de Sileine, la déesse de l'espoir et de la protection des hommes ; ceux qui ont cessé toute cruauté en la transmettant à des êtres encore plus horribles que ce qu'ils ont été eux-même depuis la nuit des temps, mais aussi puisque les pays sombres sont l'endroit où l'amour trouve son hégémonie dans toutes les matières.
 
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Rouge

 

Voulant distinguer le bien du mal, désirant comparer

l’éden au purgatoire, il ne put les différencier que

par la température de leur bain.

 

Au départ, le réel c’était moi; l’irréel, le monde qui m’entourait.

Disons que je savais où je me trouvais, où je m’activais, et voire même où je me désactivais progressivement, à mon insu parfois, mais toujours sans perdre une once d’arbitrage quant aux événements externes.

Je veux dire là, que malgré ma cohabitation avec cette multitude de désespérés, je n’en maintenais pas moins mes pieds fermes au sol

 (j’en demeurais convaincu). Le plus souvent, le réel - et j’insiste - c’était moi. Moi qui le suis resté, d’ailleurs !… En attendant, moi qui croupissais au fond d’un sinistre divan - du moins ce qui ressemblait à cela - ;

croyez-moi, une mauvaise combinaison existentielle, car davantage je me répugnais de mon oisiveté autant que de l’ensemble de ces heures défilant les unes derrière les autres, toutes encore plus inutiles les unes que les autres. Sans cesse, le dégoût de mon attitude déclarait  une guerre froide à mes pitoyables phases de confort.

Disons, qu’en permanence, j’exécrais mon état…

Enumérons ici mes comparaisons animales: celle d’un mouton, par exemple; un mouton qui fuirait je-ne-sais-quoi ?... : un loup probablement, l’abattoir certainement ! Un taureau au terme d’une longue et sanglante corrida, aussi une sorte de bison noir, fourbu, avachi par ce qu’il serait judicieux, voire honnête et perspicace, de nommer la poursuite. Redisons-le, la poursuite d'on-ne-sait-quoi, d'on-ne-sais-qui ?…

 

Enfin, j’étais quelque peu épuisé, sans attrait, tous mes côtés inventifs stérilisés par une succession d’impasses. Pour décrire plus exactement la situation, les autorités militaires m’éloignaient de toute aisance et sérénité matérielle; et cela, depuis plus d’un an déjà.

Donc, l’évadé que j’étais ne pouvait que circuler dans des arènes de fausses sincérités.

Oh, puis à quoi bon en réfléchir et en épiloguer davantage ?

Ne souhaitant pas subir, je me suis marginalisé peu à peu; plus que je n’aurais dû, cela restait à prévoir…

De toute façon, je ne regrettais rien, car étant resté fidèle au respect de mon esprit  - de ses décisions -, pas l’ombre d’une autre cause ne méritait d’être défendue, ni même de s'entendre.

Lutter et résister à l’abnégation que dicte la soumission, de ceci, il en est fort question - concept que je préconisais, du reste.

Ainsi, je n’offrais aucune résolution à vouloir obtempérer, aucun désir de concéder, même provisoirement, une partie de ma liberté.

D’autant que je reconnaissais cette dernière, à cette époque, comme le vrai et l’unique amour de ma vie.

Moi, en uniforme kaki ?…À moi, m’enseigner l’art de tuer en série, le meurtre organisé sans haine préalable ?…

Appelons cela du n’importe quoi !… À croire qu’ils redoutaient une invasion espagnole. Pour ma part, je ne souhaitais plus jamais de rapport avec cette dite république de contribuables, cette infernale administration totalement aveugle sur les carences de sa gestion, lorsqu’elle ne regarde  même pas ceux qui en profitent.

Je l’entends encore ce colonel recruteur breton: « l’armée à besoin de gens comme vous… C'est le devoir de tous citoyens de servir la nation. Également, beaucoup font carrière sous les

drapeaux … »   Voyez-vous cela !…

Persécuté par de telles inepties, convenez-en, mon âge, non mûr, non aguerri  - et c’est peu de le dire -, ce soir, et depuis longtemps, mon âge ne désirait plus rester français. À présent, non dans cet enfer qui lui ressemblait pourtant, à y bien regarder, seule la musique que je percevais aurait pu m’extraire et me faire ignorer ce que devenait mon apparence. Abjecte, pour la minute dont je parle, horrible pour celles qui suivirent.

Bien au contraire, cette musique devint tout autre chose, et je ne pus maîtriser, je dois l’avouer, le déroulement de cette soirée.

Elle devint, cette musique, comme un bourreau en quête d’un condamné. Peu à peu, et je m’égare pour un temps reparler de moi - ce qu’encore j’affectionne le plus depuis -, cette musique, lorsqu’elle me revient en mémoire, et avec elle son harmonium de corbillard, cette musique, ce soir-là, aurait pu devenir une accalmie, voire une brève accalmie du moi. Hélas, les choses furent toutes différentes, mais

je ne m’en interroge plus !

Aussi, concrètement, rien ne m’obligeait à rester là.

Dehors, la foule achevait sa dérision quotidienne avant de s’évanouir  à l’approche de la nuit. L’idée de m’y joindre m’aurait fait vomir. Donc, je  restai ! Peut-être finirais-je ici, dans cet endroit, dans ce pub où, voyons-le, je pourrissais déjà.

C’est alors que la fièvre entra en scène et m’ôta tout l’arôme du vin pour ne m’en laisser que la lie (en vérité, c’était de la bière belge).

À son tour, la musique devint complice de tout cela; ensuite le silence, d’autant plus aberrant.

À présent, il reste clair que la fuite demeurait impossible. Je sentais d’une main qui écoute, et je voyais d’une oreille qui sent. J’étais donc arrivé au plus bas, puis le macabre fut moi.

Rassemblant et organisant les forces qui me restaient, je sortis néanmoins avec à peine de commentaires.

Mais que c’est-il passé pour que mes jambes deviennent aussi peu fiables, pour que mon œil tourne de cette façon ? Que m’est-il arrivé pour que soudain les lois de la pesanteur s’imposent exécrablement comme impossible à respecter ?

Je titube, oui, je titube comme un canard décapité  - voilà encore une autre comparaison animale - ; c’est la soirée pour !  

L’accès direct à l’établissement est séparé de la voie publique par une sorte de corridor. Personne ici ne peut constater mon faible état.

Alors, profitons-en pour réunir davantage de forces.

Il faut regagner le sleeping, c’est sans discussion… Bon ! …, mais ce n’est pas là. Il y a du monde dans les rues, et l’amerloc qui se pointe avec sa grande gueule. 

- It’s cold

- Yes…, it’s cold…

- You stay outside ?…

No…, just a moment…; j’ai besoin d’air.

Bon, il se tire…. Mais pourquoi est-il sorti ?

Résumons et tâchons d’analyser mon devenir…Analysons le derrière moi… Bah oui ! faut bien en parler !

Je me suis vautré là-dedans depuis vers 15 heure; Houssin est arrivé bien après moi. De temps en temps, j’ouvrais l’œil, et c’est en fin de journée que deux types se sont installés à notre table : un autre arabe accompagné d’un grand blond vêtu d’un pull-over parfaitement dégueulasse.

Un américain, sans aucun doute !

Houssin avait l’air de bien connaître l’autre ; ça discutait fort en anglais ! …

Apparemment, ils n’étaient pas venus les mains vides, car une cartouche d'huile fut très rapidement ouverte. On avait fumé de l’herbe toute l’après-midi, et voilà qu’on allait se finir en beauté…

Mais quoi faire d’autre ?…

- You’re french ?

- Yes.

- Do you smoke ?…

- Let’s turn.

À les écouter ces ricains, on pourrait croire qu’ils n’ont que des vertus ; tous des merveilles du monde ! À le voir manier sa dope, celui-ci doit être le fils de Castaneda ou encore celui de Timothy Leary.

En tous cas, ça ne rigole pas. Rien ne va tourner ; c’est chacun son pétard…

Ça fait des lustres que je n’avais pas reniflé cette came.

- Houssin !

- Oui.

- C’est qui ces mecs ?

- Khaled, c’est un copain ; je pieute chez lui, ce soir…, l’autre je ne le connais pas… On s’en bat ; fourni comme il est !

- Bon, je reviens…, je vais chercher une bouteille… Je dois bien ça !

Passant par les toilettes, je subis comme un sérieux malaise. Disons une perte momentanée de l’équilibre indispensable afin d’éviter de pisser à côté du dispositif d’évacuation ayant été prévu à cet effet.

Ce fut donc accompagné d’un soupçon d’indignité, qu’ensuite je croisai les bras vers l’angle du comptoir en attendant qu’on me décapsule mon litre. De là où je me situais alors, je pus distinctement voir notre table et le nouveau scénario qu’on y préparait.

Ledit Khaled, façonnant un joint inédit, parsemait de la blanche sur le tabac déjà manœuvré.

Curieuse façon d’utiliser le produit !…

C’est un peu au-delà de cela que la mémoire m’échappe.

Quatre autres pétards furent distribués; ça c’est sûr !

Bref ! maintenant faut pas traîner, mon petit gars; direction le sleeping, j’ai dit.

Nom de Dieu ! j’ai les cannes en rideaux; il doit y avoir du plomb dans mes reins…Je me croyais plus facile à bouger, et quelle poisse: je mire à peine à cinq mètres !

À ce propos, j’habite à l’est, et je crois bien me trouver à l’opposé.

Ça ne va pas être simple ! Voyons voir; d’accord, je suis sur Keizers gracht, et celle-là, c’est quoi ?… : Harten straat.

Pas de doute, par là ça mène au Dam, mais dans mon état, le Dam ? puis traverser Walletjes…, faudrait plutôt voir autrement.

Gagnons l’autre canal, et tournons vers l’est. On verra bien plus tard où cela me conduira.

Ah ! c’est la plaie cette ville: une vraie toile d’araignée.

Un labyrinthe infernal: l’œuvre de Minos ! Il y a des jours, comme ça, où je me demande ce que je fais dans ce merdier.

Courtenay-sud aurait été plus reposant, non ?…

La nuit désertait à peine la chaussée, mon avancée, lente et vacillante, fut heurtée à plusieurs reprises. Aussi, peu à peu, tous les néons, toutes les lumières rencontrées devinrent de plus en plus agressives.

Mes yeux, mes jambes exigeaient un lit. Un lit que peut-être je n’atteindrais jamais. Croyez-moi, je n’étais plus autant fier ici qu’au début de cette pitoyable année. Regardons-moi comme un toxicomane doublé d’un alcoolique. Voilà ce que je suis devenu en voulant éviter le service national: une lie, un déchet, une complète épave de la rue, une viande qui ne tarderait pas à se liquéfier avant de se répandre sur le bitume.

Cependant, et malgré la certitude de ce proche devenir, malgré la totale anesthésie à laquelle j’étais sujet, mon intuition me détourna soudainement de cette torpeur quasi-inévitable. On m'épiait; on me suivait.

Alors, un instant, sans raison définie, mais consciemment, je revins sur quelques de mes pas afin de scruter au mieux l’autre rive du canal que je longeai.

Là, avec beaucoup de difficulté, je pus tout de même apercevoir, circulant dans le même sens que moi, le fameux Khaled. Celui que je venais de laisser officiellement immergé au cœur d’une entière et visible euphorie. À présent, là, il paraissait davantage en éveil, de surcroît indiscutablement redevenu agile. Aucun doute sur l’opération

en cours ! Ce type avait grossi et chargé mon joint d’héroïne pour endormir l’objet de son plan, c’est-à-dire moi; du moins les trois mille florins stockés en permanence dans mes fouilles.

J’aurais dû y penser plus tôt !

Comment compte-t-il s’y prendre ?… Et bien là aussi je compris assez vite. L’autre, l’américain, il ne doit pas être loin.

Ces deux crapules vont me faire la peau avec le dessein d’engourdir mon blé.

Ah, les pourris !…, ils doivent bien connaître leur affaire.

Au départ, j’avais bien remarqué leurs têtes de malfrats.

Bon ! va falloir ruser; à deux contre la moitié d’un, je n’ai absolument aucune chance…Je vais me rapprocher du centre. Je ne crois pas qu’ils oseront tenter quoique ce soit au milieu de la populace.

Là-bas, je trouverai bien un autre moyen de leur échapper. Hélas, peut-être savent-ils que je suis déserteur, par conséquent assurés que je ne m’approcherai pas trop des flics ?…

Quelle fiente !… Tiens, le Singel…, je vais le traverser…

Oui, bah, j’avais parlé de flics; en voilà trois wagons.

Faut faire par ailleurs; je vais remonter jusqu’au Munt Plein.

Oh, puis après tout, je suis armé. J’ai mon gégêne !

Il y a des minutes quelquefois dans l’existence dont on s’interroge quant aux multiples manières de les transformer. Là, avouons que je n’ai peu de choix. Si je dresse un fidèle bilan de la réalité, la suite demeure des plus limpides. À moins que je n’entame l’offensive dont ils me supposent incapable, ces deux ordures vont bel et bien me butter à un coin de rue.

Le grand blond, le voilà qui va me prendre en tenaille. C’est par devant que celui-là va me présenter sa facture. L’arabe, je ne le vois plus…

D’accord, vous allez m’avoir, mais je peux vous garantir que ça va être sanglant des deux côtés…

La suite et fin de mon exil furent très rapides, aussi moins nébuleuses que l’avait été le début de cette soirée.

Un crachin glacial s’était peu à peu transformé en pluie beaucoup moins fine. Ce qui dépeupla presque soudainement les trottoirs de la ville.

Hâtant mon pas en empruntant une rue sur ma droite, je m’introduisis tout aussi promptement à l’intérieur d’un hall providentiel, très étroit et obscur à souhait.

Malgré que les seuls bruits perceptibles furent ceux de la pluie heurtant le pavé, je devinai cependant le pas de course de mes agresseurs à l’approche, puis plus rien, et durant près de trois longues minutes. Ayant sorti ma lame non discrètement - stupidement donc -, je tremblai à l’idée que ce geste démuni de réflexion avait permis de me localiser.

Oui ! je vibrai comme une feuille de troène sous le poids d’une mouche à laquelle on aurait arraché les deux ailes, et je puis vous  affirmer que ma paranoïa du moment se justifiait sans abus. Je crois bien même que j’aurais pu mourir de peur avant d’autre chose si l’action s’était fait attendre plus que cela. À son ouverture, le vacarme de mon surin  fut l’unique responsable de la tuerie, car l’amerloc l’entendit parfaitement, et pointa sa face de bandit à l’entrée du hall.

Vu mon état, ma célérité fut surprenante.

 Dans la pénombre, si lui retenait son avancée, moi, de mon côté, je fus beaucoup moins hésitant. De cette œuvre spontanée,  je ne peux toujours pas dire aujourd’hui le nombre exact de va et vient que j’opérai à l’intérieur du pull-over dégueulasse, mais la crevure qui s’y trouvait s’étala immédiatement sur le sol en m’entraînant dans sa chute. Ici, peu de temps, je fus emmêlé de ce type, agonisant c’est sûr, ainsi que du sang que je ne vis pas dans l’obscurité, mais dont j’eus peine, au-delà de ce hall, à faire disparaître de mes frusques.

Jusqu’au Munt Plein, je ne reçus aucune nouvelle de son complice, et pensez bien que je n’ai pas raconté ma vie aux postes frontières ; aussi qu’il ne m’a pas fallut six mois pour regagner Paris.

 

 

 

Laurent LAFARGEAS, 1979.

ed. 11.06.2009.

 

 


in f minor

VINCENT LAFARGEAS

De la vieillesse et de ses maux que l’on tend à ignorer.

 

D’être vieux et de le subir, c’est se doublement lamenter sur le personnage que nous n’avons pas su être.

D’être vieux et de le subir, c’est d’entretenir l’amertume du jamais fait qui pourtant reste à faire…

 

-  L’âge est prédateur plus que labeur.

 

Dans les énigmes et séismes répertoriés, notons celui rare de l’amour atteignant la vieillerie.

 

-  Même entourés, vieux et vilains restent seuls.

 

La ride est le premier isolement.

 

- Une braise enflammée courre plus vite à la cendre.

 

Mentir n’est que verbe de jeunesse ; le vieillard n’y a plus rien à gagner.

 

- À trop d’âge, le mensonge est vain.

 

 

Ce n’est pas parce que nous vivons avec le malheur que sous sommes capables de pouvoir l’éviter.

(Rien ne va plus)

 

 

Laurent Lafargeas
(Proverbes et citations)

 

 

 

 

   
Mense

  « L ‘ignorance est un état dont les frontières
sont consolidées par la raison. »


Mense Mense Mense Mense Mense Mense Mense Mense Mense
Le square paraissait déserté sous la persévérance d’une pluie fine et glacée dont la ville était couverte depuis plusieurs heures. Déjà, nous approchions du soir. Derrière la brume, les premiers éclairages bordaient l’horizon d’une faible lumière rose. Par endroit, le pavé humide brillait comme une guirlande mêlée de plusieurs couleurs, et, en dehors des artères du parc, aux pieds des arbres, l’obscurité naissante, au-dessous d’un ciel gris, traduisait sévèrement la pauvreté de la saison .
Ce fut dans la pâleur de ce décor que je devais rencontrer Mense.
Aussi, ce jour là, j’avais froid !...
Soudainement, cette fée entra dans ma vie comme un apaisement incontestable, hélas une guérison précaire ; peut-être aussi une passion accidentelle qui ne fit qu’amplifier mon désespoir au-delà de notre brève relation. Cette relation dont j’ai encore bien du mal à définir la nature exacte, mais dont la cause en devait assurément trouver sa source dans l’ambiguïté de ma réalisation affective. Ici, je devrais parler plus honnêtement d’absence de tous rapports affectifs, du moins d’aucun partage épanouissant. Le bénéfice de ma naissance en effet se traduisait volontairement au sein d’une profonde misère sentimentale. Le pourquoi, je le cherche toujours. Non pas que j’entretenais mon isolement au profit d’une vocation perpétuelle, mais une soif de perfection imposait son règlement au moindre écart de mes instincts.



 Et que d’autres que mes instincts pouvaient être sollicités par l’absurdité du langage qu’entretient l’humanité, celle-ci davantage au service d’un relationnel d’intérêt plus qu’à celui d’un échange équitable ?
Aussi, l’origine de ma souffrance, qui se constituait essentiellement de ce manque d’équité, trouvait également sa raison dans mon refus inviolable à m’assujettir, par opposition, aux lois de la convoitise, de la vanité et de l’autosatisfaction qu’elles engendraient.
Il reste cependant toujours vrai que ce mépris des côtés productifs du désir ne favorisait en rien mon équilibre, ici vulgairement nommé, pas plus que mon état de méritant. Ce dernier, fort heureusement, demeure accessible à personne. D’ailleurs personne ne s’embarrasse de la difficulté ; et je m’en console !
Je considérais, j’associais et j’assimile encore cette paresse générale à tout ce qui doit impérativement s’écarter de ma fonction vitale ; si le court espace temps de mon existence détient une fonction, bien entendu. Car, dans l’hypothèse que notre âme ne nous appartienne pas, il devenait donc déjà indispensable pour moi, de m’interdire le mauvais usage du bien d’autrui. En résumé, la question de l’utile ou de l’inutile accomplissement total m’importait peu, mais l’atteindre un jour, trouver l’idéal, composait un précepte incontournable avec lequel je me dictais mes propres règles. Pourtant, je me disais souvent qu’il serait aisé et plaisant de bâtir une cellule privée avec une femme, et une seule, me protégeant ainsi du bien et du mal qui, du fait de l’existence même des ces milliers de cellules de l’insouciance, continuent inlassablement d’évoluer en parallèle ; et le mal surtout !
Je ne peux donc toujours pas nier que mes émotions subissaient un étranglement contre nature, et que c’était bien là l’unique partie de ma personne en lutte permanente avec le reste de l’individu, lui persuadé d’appartenir à d’autres coutumes...
Lorsque je vis Mense pour la première fois, elle ne me suggéra que de l’attention, de la curiosité. Puis, très peu de temps après l’avoir quitté, un immense désir de la revoir me fit retourner auprès d’elle. Pour moi, un désir étranger mais un désir justifié.
Tout en elle sollicitait la contemplation : ses formes, son visage, sa grâce. Aussi, tout en elle exposait l’amour ; bien sûr, ma définition de l’amour. Dans la même soirée, je la vis trois fois, et sans la moindre lassitude. Pour la connaître tout d’abord, pour l’admirer ensuite, avant de l’aimer, avant de l’adorer. Le lendemain et les jours suivants, je retournais la voir ; ceci régulièrement. Le plus souvent, une certaine agitation intérieure ralentissait ma course de vers elle ; probablement ici, la crainte de mes envies, ou bien, peut-être, la fragilité du cordage de mon indiscipline. Ainsi, je n’osais l’approcher. Je me séparais d’elle en masquant mon obsession derrière une haie dense, feuillue, mais jamais infranchissable ; jamais longtemps…
Une seconde de trop, le passage de quelques promeneurs malveillants, et c’était mon infortune.
Mense s’élevait avec quatre vingt dix huit pour cent d’élégance. 
Les deux derniers résidaient dans ce que nous pourrions nommer la faculté du défaut. Cette part d’imparfait de chacun qui recueille précisément l’affection de l’autre. Ce défaut qui crée la différence, mais qui peut aussi tout autant unir ou opposer le créateur à sa créature, le penseur à sa pensée, l’auteur à son œuvre, et parfois même l’œuvre à son auteur. Cette imperfection, principe fondamental de l’intimité...
Un voile gris couvrait à peine son profil, ne laissant ainsi apparaître qu’une partie de son expression déjà affaiblie par un manque de façonnage à cet endroit. Son regard de désert conservait néanmoins ce qu’il m’appartient de définir comme l’absence du verbe entre elle et moi, entre la souffrance que j’incarne et l’inertie qui la fit reine du désir ; ce désir qui demeure étranger, mais justifié. Parfois, son immobilité se laissait trahir par l’abondance de lumière que précédait la sévérité de l’ombre. Constamment, je luttais pour ne pas la toucher,  quelquefois je ne pouvais y résister, et, à la nuit tombante, dés que l’obscurité le permettait, lorsque l’audace m’avait vaincu, alors plus rien ne s’opposait à ma frénésie, et ma main se perdait un temps sur sa nuque, une épaule, puis un sein. Là, cette main s’y attardait, encerclant toute la volupté de ses formes, avant d’y inviter l’autre main qui s’emplissait, de la même façon, de l’autre galbe de sa poitrine.
Son ventre, je l’écoutais, ses pieds, je les embrassais, et tout ces débordements me procuraient la joie d’un nouveau sens : celui de l’enchantement... Oserais-je dire celui de l’absolu ?
Bercé ainsi d’un chant muet, rythmé par l’enjouement et la vélocité de mes gestes, la flamboyance de ce délit éveillait en moi le goût de l’irraison. Car, à cet instant, seulement pour moi, son sommeil finissait, et, tandis que mes yeux se fermaient dans une immobilité identique à la sienne, je criais mon amour …,  puis, je reculais d’un pas. Je m’agenouillais. J’invoquais alors mon insuffisance ; j’hurlais ma faiblesse…
Mense n’était pas une substance soumise à mon analyse. C’est ce que j’avais pourtant cru le jour de notre première rencontre. Ici, une fois de plus, je m’étais enlisé dans l’erreur car elle fut, et peut-être à mon insu, autant ma nourriture que ma fonction, autant ma vitalité que ma finalité. Elle avait été l’amour, et le vrai. Celui qui se prive de lieu, d’objet et même de temps. J’aimais et j’aime encore celle qui n’existe pas ; j’aimais celle qui n’existe plus, ou qui n’existera jamais.
Je m’étais abreuvé d’une beauté appartenant au passé et au futur.  Ceux-ci réunis dans un seul présent : celui de l’intemporel …, le toujours.
J’avais vécu l’image de l’union absolue ; j’avais communié avec l’absolu.
Mense avait été le véhicule de toutes les réflexions ; le porteur d’un message écrit par l’au-delà, adressé à mon âme sinistrée, perdue dans sa part d’infini, mais surtout prisonnière de l’incertitude.
N’étais-je pas moi-même qu’une représentation ?
Probablement, car comment aurait-elle pu sinon me mettre ainsi dans l’obligation d’aimer ?...
Cet amour, je l’avais peut-être déjà connu. Cette chaleur je l’avais sans doute déjà vécue puisque très vite elle me fut familière, sécurisante ; très vite elle m’enlaça d’un bien-être comme retrouvé. Aussi, au cours de la deuxième semaine de notre alliance, le désir m’apparut souvent trop faible à précéder cette communion.
Pourtant, je l’avais cependant comparé au désir d’un aveugle pour la lumière, mais il persistait dans sa qualité de verbe sans sujet, et moi je profitais donc du sujet sans l’action.
Pas même l’action du baiser ; de l’inutile baiser dont je m’étais interdit puisque traduisant une désuétude de l’offrande corporelle.
Pas même donc la vétille de ce baiser n’avait eu place à une quelconque forme d’échange matérialisé, car Mense avait réduit le besoin à sa plus vile forme ; à plus aucune signification réelle. D’ailleurs, et j’en suis à présent convaincu, Mense avait été la pluralité tant que l’unicité, aussi le refuge de l’abandonné que j’étais, mon réconfort, celui du martyr, mon issue.
En m’accompagnant du souci de l’exactitude, je préciserais que les parfums de cette liaison, de cet hymen, m’offrirent, et je m’invite à ne pas l’oublier, une évasion : un verrou qui s’était brisé laissant s’enfuir mon âme et mon cœur qui ne soupçonnaient pas, auparavant, l'effective présence de leurs chaînes.
Je m’étais échappé de mes propres murailles, délivré comme une eau jaillissante, pour m’unir avec une robe d’accalmie dont était revêtue cette beauté plus que femme.
Hélas, un jour, elle devait disparaître ; avec elle tout le réconfort du dialogue. Ce dialogue que l’on attend tous …
Lorsque Dieu créa les souffrances, il commença par le culte de l’identité, précisément dans le but de l’opposer à l’immortalité de l’âme. Non pas de l’esprit qui lui doit avoir un âge pour devenir constructif, mais de la pensée dont la route est longue ; la pensée qui doit alors préparer son chemin en ce sens ; la pensée qui, même sous la forme d’un murmure, doit toujours se confondre à un cri puisqu’elle est perçue comme un cri. Et Dieu, s’il s’amuse de nos épreuves c’est justement dans l’intention de nous rapprocher de ses règles. Mais, des cris aux soupirs, à chacun de mes rêves, j’ai l’impression d’en avoir volé un peu. Considérons alors que l’amour reste un métier, et qu’il me faudrait au moins trois vies d’apprentissage avant de pouvoir l’exercer parfaitement. À cet effet, puisque dans l’envol il y a plusieurs mouvements, je remercie l’au-delà de m’avoir permit de pratiquer, à ma guise, au moins celui de l’élan.
Mense disparue…
Suivant mes habitudes, je lui rendais une première visite matinale.
Aussi, ce jour là, j’avais froid !…
Le parc venait d’ouvrir ses portes. Je devais être alors l’unique promeneur sous les galeries et les arbres dont le silence paraissait se vouer à la circonstance du jour. À l’extrémité sud du jardin, à l’endroit où l’amour m’avait invité, en ce lieu où je l’avais prié, au centre d’une géométrie de fleurs adroitement disposée, ne se trouvait plus qu’un amas de terre retournée. Mense, avait-elle été déplacée ?
Ce fut ce que j’espérais un instant, mais en vain, car les quelques effigies, et autres statues du voisinage, jamais ne purent m’enivrer de moi-même autant que Mense qui s’en était probablement enrichie, et, tandis que je vomissais de pauvreté, sa disparition me fit comprendre que moi seul ajoutais la tristesse à la fin de nos relations, aussi que l’absurdité du monde qui devait hélas, de son côté, demeurer inviolable, s’était peut-être contenue là, entre mon âme et cette pierre.
À présent, en qualité de collectionneur d’ivresses, il ne me manque qu’une partie de la mort. J’échangerais donc volontiers cette dernière contre cette passion et toutes les autres dont les effets s’éventent peu à peu, et dont je me lasse de plus en plus.
L’ennui, c’est que l’inaccessible réside dans le fait de mourir parfait.
Mense Mense Mense Mense Mense Mense Mense Mense

LAFARGEAS Laurent, 1981.
ed. 26.07.2008.


 

 



Vincent Lafargeas

De l’humilité qui demeure un leurre.

 

 

Modestie affirmée n’est pas confirmée.

 

Le sommet de la vertu serait de la transmettre à d’autres, sans exigences ni contreparties. Notez-là cependant un fait incompatible à notre nature soi-disant ornée d’humilité.

 

Humble ne peut l’être qu’à ses dires.

 

Vouloir entrer dans l’histoire, c’est faire deuil de son humilité et trop souvent nuire à sa réputation.

 

En France, si l’on ne conversait qu’avec les humbles, par atrophie de l’organe, nous perdrions très vite l’usage de la parole.

                                       (Vanité)

 

 

Ici bas, où règne « Convoitise » et « Jalousie », toutes prouesses doit s’accompagner d’excuses.

 

La vertu, telle l’eau pure, ne l’est qu’à la source.

 

 

L’esclave soumit est le plus dangereux, car c’est celui qui médite !

 

Dans ce monde où aucun lendemain ne saurait se connaître maîtrisé,

où tous les efforts sont vains quand leurs fruits ne deviennent tôt les proies d’un inévitable et renforcé milan au guet, dans ce monde, royaume du jamais apaisé, seul les morts gardent un langage digne de neutralité.

                                   (Le domaine d’Otte Otobé)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Musique de Vincent Lafargeas


 

Cumulus

 

 

 

Puisse Dieu donner une heureuse issue à la situation présente,

pour que, moi qui fut tant de fois trompé par de fausses espérances,

je sois au moins une seule fois trompé par une fausse crainte.

 

Francesco Pétrarque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traditionnellement, et depuis ma création, je suis, du moins j’étais, un abusivement débonnaire, et candide qui plus est. Je suis un nuage, maintenant un gros nuage noir: un apocalyptique cumulonimbus.

Mais voyons quelles ont été les circonstances qui me conduisirent à cet état, et quels furent mes débuts.

Mes premières formes se compactèrent dans le ciel de la région de Padoue, à quelques huit cents mètres au-dessus de Monselice, voire même un peu plus au nord.

Les faibles vents de la saison chaude qui me vit naître me portèrent ensuite vers l’ouest.

En chemin, nombre de mes similaires voisins me côtoyèrent, et d’eux, j’appris beaucoup de choses. Tout d’abord que notre altitude et nos destinations pouvaient varier sans notre consentement, puis que notre volume demeurait susceptible de s’épaissir; se charger d’eau, disaient-ils. Ce qui somme toute constitue le rôle essentiel d’un nuage, excepté peut-être pour l’élite des cirrus ou cirrostratus nous dominant. Sur ces derniers, je fus enseigné également qu'ils se trouvaient être les moins vulnérables en tous points.

 Bref ! ce que j’appris ce jour fut à mes entiers dépends car, très vite, mes compagnons me distancèrent, et, pour ma part devenu plus dense, plus lourd que je ne l’avais été, je compris ainsi en devenir plus seul.

Le lendemain, cependant les vents tournèrent, je revis les autres poindre vers moi, et de si près que je pus constater alors qu’ils se débarrassaient partiellement de leurs vapeurs en grossissant les miennes; en fait, ce qu’ils avaient opéré la veille à mon insu.

Pour cette fois-ci, je fus moins docile à me laisser aborder.

De cela, je puis vous confirmer qu’ils s’en offusquèrent à souhait.

Je fus même outrageusement invectivé !… Dame, il me fallait des explications.

L’un d’eux m’attesta de la pérennité de son avantage à ne jamais s’intensifier, un autre, qu’en effet, être moins aérien qu’il ne l’est, l’obligerait à faire du sur place  - là n’était point ses ambitions. Encore un autre, de rhétorique plus honnête, m’avertit qu’en se chargeant d’eau au plus inconvenant, nous générons immanquablement un orage tôt ou tard, parfois violent du reste, et que notre existence s’arrêtait là par dissolution complète, quasi dans tous les cas. Enfin, un quatrième, plus sournois, me fit croire qu’il ne désirait pas créer des inondations au grand malheur du sol, de ses récoltes et de ses hommes, plus bas, mais toutefois évoluant de principes identiques aux nôtres.

On délibéra longuement, on disserta, on épilogua sur la question, et, au terme d’une complète analyse de la fragilité de nos destins, nous décidâmes de les partager au mieux par une mutuelle entraide.

Nous convînmes donc, qu’à défaut de s’essaimer en paisible stratus durant les rudes climats, il serait de haute perspicacité qu’un seul d’entre nous se charge du surplus des autres dans le courant de la journée, puis, qu’au soir, cet excédent soit transmis à tour de rôle, et ainsi de suite tous les jours que Dieu fait.

De cette stratégie bien pensée, il fut entendu que jamais aucun ne se verrait alors menacé d’un quelconque violent orage, et, que si les pressions en décidaient autrement, proches et unis, nous pourrions toujours aisément diluer le problème.

Naïvement enjoué d’avoir auprès de moi de nouveaux amis sécurisants, hors mon obésité déjà remarquable à leurs comparaisons, je proposai néanmoins d’assumer la première charge de notre contrat.

Comme il fallait s’y attendre, je m’emplis encore copieusement de l’eau de mes associés, je gonflai donc, à vrai dire assez rondement pour ce mois d’août, mais lorsque arriva le soir, disons la tombée de la nuit, mes dits associés avaient bel et bien pris la tangente.

Au petit matin, je me vis triplé de mon volume originel; hélas, en vue de plus aucun complice. Non plus, pas une once de vent apte à me déporter.

Ainsi j’errais, amplifiant au plus inconfortable, au-dessus de cette pourtant magnifique région qu’est la Toscane.

En fin d’après-midi, une poignée d’inconnus maigres autres cumulus vinrent m’accoster. Aussitôt, ils tentèrent de se débarrasser du peu qui les encombrait.

Pour ce troisième coup, je m’y opposai rudement, vous pouvez me croire. Néanmoins, ils insistèrent, et le plus cotonneux d’entre eux défendit sa théorie qu’il estimait en marge des idées générales.

Toujours philosophes ces nuages !

Dans un premier temps,  sa dialectique me prouva, qu’au regard de mon état actuel, il m’était impossible d’éviter l’orage. Puis il fut ensuite fort convaincant lorsqu’il m’invita, dans mon intérêt, à ne pas différer cette désagréable échéance trop longtemps, car plus on attend, disait-il, plus nous sommes altérés d’électricité, par conséquent plus notre orage sera dévastateur, et, de là, moins nous avons de chance de nous en sortir. 

Certes, je l’écoutai, mais je conserve honte à vous assurer, qu’à l’époque, mon inexpérience n’avait d’égale que ma crédulité.

Oui ! j’ai cédé à sa supplique; oui ! je renouvelai ici ma précédente et triste confiance en autrui ; oui ! je consentis à les alléger, lui et son escorte.

À ce moment là, j’étais déterminé à faire face au mauvais temps, et mal m’en prit !…

S’a mia voglia ardo, onde ‘l pianto e lamento ?

S’a mal mio grado, il lamenter che vale ?

O viva morte, o dilectoso male, come puoi tanto in me, s’io nol consento ?1

Après le passage de ces opportunistes, je me muais pitoyablement en gris sombre avant d’espérer ce fameux sale temps capable de me dégrossir à mon tour.

Hélas, ce ne fut certes pas aussi rapide que l’on me l’avait affirmé.

Ce fut encore au-delà d’une autre longue et entière journée, où je suintais mon âge sur place, qu’enfin je me mis à pleuvoir.

Calmement au départ, mais derechef les vents s’en mêlèrent, et ma déconfiture devint plus prompte. Le tonnerre m’assourdissait, c’est en trombe que je fus déchiré de toutes parts, et cet enfer se prolongea plus d’une heure, comme pour m’enjoindre la conscience de son incontestable éminence.

Pensez-bien, un douloureux espace temps à se voir inspiré de sa propre oraison !

Malmené de cette façon, j’en ressortis néanmoins grâce à ma

témérité ; dommage, sans plus trop de formes !…

Tout de même, admettons que j’avais retrouvé ma taille de guêpe !

Comptez-bien que, les jours suivants, je veillais prudent, pour ne pas dire méfiant.

Malheureusement, j’entretenais autant de rancœur du souvenir de mon calvaire que je souffrais d’une infernale solitude.

Et puis, le savoir dire non est une armure que tous n’ont pas…

Advint alors ce qui devait advenir. Aveuglément généreux, je réitérais mes largesses en échange d’un peu d’amitié, de considération ponctuelle, et, sans pouvoir m’extraire de mon  navrant destin, toujours j’aboutissais à l’incontournable, incommode et punitif orage.

Mon Dieu ! pourquoi la bienveillance n’est-elle pas plus rémunératrice que cela ? me demandais-je…

Aussi, en observant les hommes, sur la terre, je constatais, en effet,  qu’ils fonctionnaient et agissaient avec des rapports et selon des résultats identiques aux nôtres.

Soyez prévenant, complaisant, soyez charitable, fraternel et oublieux, votre monnaie rendue gardera, en mémoire et sans équivoque, le goût acide de l’ingratitude.

Dans ce bas ou moins bas monde, la dominante c’est le profit, et, au service de celui-ci, s’emploient sans répit le mensonge, l’espièglerie, et parfois même la cruauté. Quant aux règles établies ayant dessein de  garantir l’équité, elles n’engendrent que fausses probités éternellement avides des richesses d’un autre. Entendons que ces règles ne sont utilisées qu’en qualité de couvertures, voire d’édredons à nombre de congénères, tout autant prédateurs que le seraient nos opposés.

Soyez bon, soyez convivial et secourable, offrez votre main dans la parfaite obligeance que vous dicte le cœur, indubitablement  l’ensemble de votre fortune personnelle se verra  tôt réduit à un simple orteil. La voici la règle éminente !…

J’étais un bon nuage, mais un nuage victime de toutes mes compassions ainsi que de toutes mes vaines espérances car, la majorité du temps, je demeurais toujours horriblement seul.

Il reste vrai qu’il y a plus d’intérêt à rester seul que d’être accompagné d’un esprit ayant la mauvaise nature de vous déléguer ses tâches.

Certes, j’en conviens !…

Et s’io ‘l consento, a gran torto mi doglio. Fra sí contrary vènti in frale barca mi trovo in alto mar senza governo. 2

Là où je fus le plus profondément attristé, là où ma colère vêla du mépris à ne plus s’interrompre, c’est lorsque, à la minute d’une pluie torrentielle que je luttais à retenir, mais que fatalement je m’apprêtais à déverser comme l’aboutissement de ma unième stupide générosité, je croisai mes soi-disant premiers collaborateurs - ceux avec lesquels nous avions un réel contrat d’unisson.

Entendez, et croyez-moi bien, ces ingrats, non seulement firent mine de ne pas me reconnaître, mais, en prime, ils refusèrent catégoriquement de m’alléger à cet instant plus que critique, et, pire encore que cela, ils nièrent en bloc avoir un jour souscrit à une quelconque entraide.

De cela, j’en eus profond émoi, et reconnaissez mon désarroi ; 

c’en était trop !… Isolé, j’affrontais donc cet orage, d’un coutumier talent du reste, mais pensez bien qu’à l’heure d’après, mon âme se laissa totalement envahir de fermes et terribles résolutions quant aux manières de concevoir l’avenir.

Puisque pas un ne m’accorde son aide spontanée, puisque aucun n’a le réflexe de la reconnaissance, puisque tous, égoïstement, ne gèrent que leur survie, leur aisance, enfin puisque tous semblent s’accorder au mieux sans moi tout en profitant de ce que je dois nommer à présent ma faiblesse, je vais alors les côtoyer à mon tour, moi, et comme ils le désirent. Je vais d’ailleurs encore faire mieux dans leur sens : je vais m’enfler au plus vaste qu’aucun nuage n’eut atteint ; je vais m’étendre au plus large qu’ils ne puissent m’éviter, à un tel point que ce sera la totalité de leurs vapeurs que je joindrais à ma noirceur.

Cela fut hargneusement médité, mais ce fut médité.

D’une accumulation volontaire et particulièrement électrique, j’allais me transformer en orage permanent. Déjà qu’en qualité de nuages, nous n’avons pas la réputation de garder les pieds sur terre, là, vous parlez d’une nébuleuse !

 S’odio non è, che dunque è quel ch’io sento ? 3

Comprenez aussi, qu’avec une telle intention, à l’approche de l’automne, je ne mis guère de temps à réaliser ce funeste projet.

Ma s’egli è odio, perdio, che cosa et quale ? 4

Et c’est maintenant qu’il faut me voir. Maintenant où je règne comme le plus monstrueux des cumulonimbus que le monde n’ait jamais connu.

Mais, en quel autre mouvement plus salutaire aurais-je dû croire ? M’en était-il proposé un autre ? et devrais-je me confesser de tout

cela ?…

Non ! le tout fut sans orgueil, je puis vous le confirmer, et n’en cherchez pas le mal fondé.

Notez que j’aurais pu faire plus clément ; devenir un nuage poète, par exemple.

Dois-je reconnaître que je fus, un temps,  emprunt de cette aspiration sans nécessité ?

Probablement, aurais-je œuvré là, de comparaison,  à la meilleure vertu des autres. Mais  en quoi cela m’aurait-il avantagé ?...

À présent, eh bien, tans pis pour eux !…

Che cos’è l’effecto aspro mortale ?5

Par contre, dommage pour le sol !

Ici, ce ne fut que débordements de rivières, glissements de terrains et embouteillages routiers.

Et, onde sí dolce ogni tormento ?6

Terrorisant ainsi l’ensemble du ciel italien, optant donc pour l’hystérie suicidaire - celle qui ne méritait que l’effroyable rencontre d’un typhon -, à part quelques réfugiés en bas stratus, aucun de mes semblables ne fut épargnés, et, pour coiffer ma haine, celle précisément que je ne souhaitais pas voir naître, c’est d’entendre des

« pitiés » que moi, je m’accordais au plus séant,  les souvenirs conservés de ce monde absurde ; ce monde que je ne tarderai pas à quitter, assurément sans y laisser un regret, mais notez sans non plus en avoir de regrets.

Et que me restait-il d’autre à dire ? sinon , sí lieve di saver, d’error sí carca ch’i’ medesmo  non so quel ch’io mi voglio, e tremo a mezza state, ardendo il verno.7

 

Laurent Lafargeas, 2005.

N93 ed. 11.06.2009.

 

 

 

1 - Si de plein gré je brûle, pourquoi ces pleurs, ces plaintes ?

Si c’est contre mon gré, à quoi sert de me plaindre ?

O mort vivante, o mal délicieux,

 Comment, si n’y consens, sur moi un tel empire ?

2 -Si je suis consentant, à grand tort je me plains.

         Par des vents si contraires, sur une frêle barque

         je me retrouve en haute mer, sans gouvernail.

 

3 - Si ce n’est point la haine, qu’est-ce donc que je sens ?

4 -Si c’est la haine, par Dieu, quelle chose est-ce là ?

5 - Qu’est-ce me procure cet effet d’âpreté et de mort ?

6 - …d’où me vient la douceur des tourments ?

7 - …  si légère en sagesse, si lourde d’errements,

          que je ne sais moi-même quelle est ma volonté,

           et brûlant en hiver je tremble en été.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

  

 

 


De la haine, ma future priorité.

 

 

La haine n’a pas d’école ; elle est génétique.

 

                         - Le pardon n’est pas fait d’homme.

 

C’est au voisinage du riche que la haine devient la culture du pauvre.

 

                       - À  trop heureux, trop d’envieux.

 

Trop connaître son voisin, c’est vouloir le haïr.

 

 

La culture du mépris, c’est la fréquence de l’ignare, mais c’est aussi l’armure du sage.

 

Laurent Lafargeas

(Proverbes et citations)

Moderato

Vincent Lafargeas


Andante

Vincent Lafargeas
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