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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 09:55

LA RETRAITE DE LUCKY LUKE

 

Le soleil est déjà haut dans ce coin de l'Ouest. Au loin, on entends le cliquetis des pioches des chercheurs d'or déjà au boulot. La bas, des desperados sans foi ni loi attaquent une diligence. La routine quoi. La routine ? Non, car Lucky Luke, dort encore, et ça, ça n'est pas son habitude. Jolly Jumper, excédé, va chercher de l'eau dans le chapeau du cow-boy et lui renverse sur le visage. Luke se réveille en sursaut.

  • Hey Jumper, qu'es-ce que tu fait ?

Jolly Jumper fait signe de sa tête pour faire voir le soleil au zénith.

  • Ouaip, t'as raison, fait Lucky, j'ai besoin de me reposer. Direction Daisy Town, je vais dormir à l'hôtel ce soir.

Les deux compères partent, Lucky Luke chante : ''I'm a poor old lonesome cowboy''. Sur le chemin le duo croise quatre cavaliers indiens. Le chef interpelle le cowboy :

  • Moi Buffle Avisé, je dis que l'hiver sera très rude, les hommes blancs coupent beaucoup, de bois. Que le brave Luke aille  en ville pour s'abriter.
  • Ouaip, réponds Luke.

Bientôt apparaît le panneau: ''Daisy Town''. Ils entrent en ville. Personne dans les rues.

  • L'endroit est calme, trop calme, murmure Lucky Luke.

''Voilà, ça avait bien commencé, pense Jolly Jumper, maintenant ça va encore tourner au vinaigre''.

Soudain arrive Rantanplan, hilare. Il pense : ''Tiens encore des amis qui viennent à la fête du saloon, je crois que c'est une surprise organisée pour mon anniversaire''

  • Oh, non, fait Jolly-Jumper, encore cette créature qui déshonore la race animale.

Le chien remue la queue, ses yeux sont lumineux, il semble vouloir pousser les deux compères à le suivre.

Lucky s'adresse à Rantanplan :                

  • On va aller voir ça... Passe devant, tu me serviras d'éclaireur en cas de grabuge...

''Il est gentil ce cow-boy, pense Rantanplan il me laisse passer devant pour m'emmener à la fête''.

Lucky attache Jolly Jumper devant le saloon. Le cheval râle : ''Il va y avoir du raffut, je vois ça gros comme un Mustang...''

Lucky Luke entre dans le saloon, précédé de Rantanplan. Tout la population de la ville est là. Et la surprise ! Debout sur le bar, il y a les quatre Dalton, dans leurs tenues de bagnards avec leurs boulets à la main. Joe interromps son discours en voyant arriver Luke. Le cowboy sort son revolver à la vitesse bien connue et lance aux quatre frères :

  • Mains en l'air les Dalton, la fête est finit !

Le shérif intervient :

  • Laisse les Luke, ils viennent d'obtenir une remise de peine pour bonne conduite et ils nous ont tous réunis ici pour annoncer leur retraite !
  • La retraite, s'étonne Luke, mais ils ont encore leurs tenues de renégats!
  • Justement, intervient Joe Dalton, nous avons tenu à faire nos adieux à notre passé dans nos tenues de prisonnier, mais à partir de demain, nous serons habillés comme tous le monde. 
  • Quand es-ce qu'on mange le gâteau ? intervient Averell...
  • Tais-toi, s'énerve Joe, on va d'abord porter un toast à notre ancien ennemi : Luky Luke !

Le verres sont remplis de Champagne par un serveur.

  • A Luky Luke ! Lance l'assistance en chœur.

Après avoir avalé leurs verres, tous les gens du village se mettent à danser, à chanter et à féliciter les Dalton. Un gardien de prison vient les débarrasser de leurs boulets. Le shérif s'approche de Luke :

  • Prends exemple, raccroche tant qu'il en est encore temps. Et puis d'ailleurs, eux sortit du jeu, il ne vas pas beaucoup te rester de boulot.

Luky Luke, prends une moue dubitative :

  • Ouaip, fait-il, en attendant je vais rester un peu dans le coin, au cas ou le fantôme de la la récidive viendrait leur chatouiller les pieds la nuit.
  • Comme tu veux, fait le shérif hilare, en attendant, profite un peu de la fête avec nous tous.

Luky Luke sort parler à Jolly-Jumper :

  • Attends-moi là, je vais rester un peu, toute cette histoire me semble un peu bizarre. Les Dalton à la retraite, je n'y crois pas une seconde, et moi, je commence à me sentir beaucoup mieux.

A l'intérieur, la fête bat son plein. Rantanplan viens vers Luke. ''Ah, revoilà mon ami le cow-boy, il doit sûrement avoir un cadeau pour moi''. Deux danseuses arrivent du fond de la salle en portant un gros gâteau.

  • Bonne retraite Joe, bonne retraite Jack, bonne retraite William, bonne retraite Joe, s'esclaffe le croque mort !
  • Bonne retraite ! reprends la salle en chœur.

Luke observe attentivement le manège de Rantanplan. Celui-ci a gobé d'un coup un petit morceau du gâteau tombé par terre. ''C'est génial, pense l'animal, je suis servit le premier, c'est mon plus bel anniversaire''. Le gros gâteau est découpé par Joe.

  • Régalez-vous tous, fait-il avec un drôle de petit sourire, il y en aura pour tout le monde !

Luke jette un œil interrogateur sur Rantanplan qui vient de s'endormir comme un bienheureux. Luke comprends vite: il y a un sédatif dans le gâteau ! Il décide de ne rien dire pour donner une leçon à l'assemblée. Il fait mine de manger sa part que Joe Dalton lui a donné. Bientôt, tout le monde dort. Luke, lui, fait semblant.

  • Allons-y, fait Joe, tous ces pieds tendres ronflent comme des bienheureux... Mais où est Averell ?
  • Il est la-bas ! font Jack et William en désignant le grand frère qui est en train de dormir.
  • L'imbécile ! enrage Joe, il n'a pas pu résister à se goinfrer !

Bientôt tout le monde dort. Les Dalton se dirigent vers la banque. Luke se relève et suit discrètement les malfaiteurs. Les trois frères entrent dans la banque où il n'y a qu'un employé.

  • La caisse, hurle Joe, vite !

L'employé s’exécute en tremblant.

  • Vos mains en l'air les retraités ! fait Luke en arrivant derrière les frangins.
  • Luke ! Hurle Joe, mais ! tu n'a pas mangé de gâteau ?
  • Et non, mais vous vous pourrez emmener votre part au pénitencier, ça fera du repos aux gardiens. N'oubliez pas de récupérer Averell, il va se réveiller et il reste du gâteau.

Lucky Luke, précédé des Dalton qui portent Averell endormi, repart vers l'horizon au soleil couchant sur son fidèle Jolly Jumper en chantant : '' I'm a poor young lonesome cowboy and a long ways from home...''

 

Franck Dumont

 

 

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 19:47

Ma Joséphine

Elle nous chantait, j’ai deux amours

Je l’adulais ma Joséphine

Pas celle trônant sur la Savane

Celle qui traînait dans sa savane

Pas la béké, mais la Baker.

Diva, divine aux beaux atours.

La taille cintrée d’un régime

Il fallait du cran pour oser.

Petite sirène tropicale

Morceau d’ébène encore friable

Qui s’avéra incontrôlable

Reine d’un courage implacable

De qui tous les élans de cœur

Voudront prodiguer du bonheur.

 

On te marie vers les douze ans

À un concubin bien gênant.

Tu te libères de cette entrave

En lui cabossant la calebasse.

Née au Missouri, Miss sourire

Tu prétends la planète séduire.

Voilà que tu tentes ta chance

Voici que l’aventure commence

Plus sûrement qu’elle continue

Tu t’avances vers l’inconnu.

Chanteuse, danseuse déhanchée

Insaisissable et convoitée

Douceur, langueur, jamais captive

Frénésie d’une écorchée vive.

Ta voix de colibri des îles 38

Part à la conquête des villes.

Mélange de mélancolie

Petite flamme pleine de folies

Jazz-charleston-Boogie-woogie

Deux amours. Mon pays : Paris.

Tes admirateurs viennent en nombre.

La perle noire fait de l’ombre

Aux belles Mistinguett et Marlène

Denture plus blanche que porcelaine

Tu deviens Star de la Revue

Ceci ne s’était jamais vu.

Voilà que la guerre nous surprend

On eut pu le savoir avant

Je venais juste d’avoir un an.

Le gros des troupes est sur le flanc

La France s’adonne à la débâcle

Sur les routes quel triste spectacle.

Tu sauras vite choisir ton camp

Quand trop resteront hésitants.

Tu t’engages auprès de la Croix Rouge

Sans attendre que plus rien ne bouge

Tu insères dans tes partitions

Des messages pour les compagnons

Forces Françaises de l’Intérieur.

Pour ton combat libérateur

Comme Jeanne tu entends une voix

Celle de notre ancêtre « Gaulois ».

Puis vient le temps de l’accalmie

Hitler nous laisse anéantis.

On découvre pis que l’horreur

Les heures du désastre et des pleurs 38 39

Une part spéciale pour les peaux d’ambre

Beaucoup ne verront plus décembre

Pour un lambeau de peau foncé

On les fit leur tombe creuser.

Pourtant il avait tout écrit

À l’affût d’adeptes soumis

Mein Kampf n’était pas un bréviaire

Affidés si fiers de lui plaire.

Ce qu’on n’aurait imaginé

Devant nos yeux ; réalité.

On t’offre la Légion d’Honneur

Tu milites pour toutes les couleurs

C’est près de Martin Luther King

Que l’on aperçoit ta bobine

Bientôt à l’horloge de ta table

S’affairent douze frimousses adorables

Autant d’enfants que tu adoptes

Que de maris que tu révoques

Ce n’est pas facile d’être une Dame

Une Nova dans ce Paname

Tu rassembles filles et garçons

Levain de tous les horizons

Pour la plus belle des moissons.

Toi qui connus les vexations

Tu signifies au monde entier

Qu’il est possible de s’aimer.

Dans ta demeure des Milandes

Tu veilles sur cette belle guirlande

Tu chantes : deux amours par défi

Et clames : Mon pays est Paris. 

 

 

Henri Moucle

 

 

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Published by Laurent - dans POESIES CLIF
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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 15:23

Créolités montmartroises

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne suis point d’ici, et non plus de là-bas

Créole des créoles. Matin, trop de couleur

Et soir, accent pointu dont se gaussaient mes frères.

Issu de Nègropole c’est-à-dire de nulle part

Ou plutôt de partout, hybride de cultures,

Comme une graine égarée, que le vent a happée

Dans son jeu de hasard, pour la déposer là

Ignorant les frontières, pépite de cacao

Sur une nappe blanche. J’ai grandi en rêvant

À ce lointain pays que j’avais dû quitter

Bien avant ma naissance. J’ai fredonné la Seine

Et chanté l’Océan, avec deux Joséphine

Aux destins différents. L’une fit battre les cœurs

Régime de bananes, sur jambes de déesse

Adoptant un patchwork d’enfants abandonnés.

L’autre fit battre les corps. Adepte du Code noir

Elle a prôné l’esclavage. Pour exploiter ses terres,

Et bien plus ses semblables.

Je faisais d’un frisson une vague géante

Je gravissais Montmartre, ma Montagne Pelée

Et le volcan en moi ne dormait déjà plus.

J’ai appris de l’enfance, ce qu’est la différence.

Le bœuf mode purée, le boudin antillais

Le poulet du dimanche, le divin pain au beurre

Des jours de communion. Le steak et la morue

Friand de poisson frit, j’adorais les ignames

Papayes-mangues-patates-douces, arrivés par colis.

Les premiers émigrés débarquaient de Bretagne

D’Italie, d’Espagne ou du ventre d’Auvergne

Avec leurs habitudes, façonnant leur quartier.

34 Ma peau une tache sombre dans l’hiver neigeux

On voulait me toucher, quand d’autres étaient au cirque

Viens voir ses cheveux, leurs dents sont des diamants

Les Noirs rient tout le temps. Une femme a glissé

Sur mon visage un doigt, qu’elle avait pris le soin

D’humecter de salive, testant mon maquillage.

Des fenêtres apeurées se ferment à la campagne.

D’autres s’ouvrent incrédules sur l’ombre d’un passage.

Des têtes blondes se pressent, des hublots nous regardent.

L’œil rond soudain s’éveille sur un monde inconnu.

Une maman a dit au petit turbulent,

Si tu ne restes sage, et ne veux te calmer

Le Monsieur t’emmènera, se tournant innocente,

Un sourire complice, vers l’Oncle désabusé.

Nous étions une poignée, nous étions une famille

Paris du dix-huitième, pari de s’en sortir.

Tous cousins, tous frères.

Tu ne laisseras pas dormir

Quelqu’un devant ta porte avec le ventre creux.

Il fallait se serrer, pour se chauffer le cœur

Tout autant que le corps, lorsque l’indifférence,

La peur, l’ignorance, hantent le voisinage,

Qu’un ogre venu de l’est, mange toute une jeunesse

Et dévore les âmes. Certains ont pris les armes

Très peu sont revenus. On se sentait Français

Il nous reste les larmes et un manteau d’oubli.

Il fallait à l’école prouver qu’on existait

Et bâtir notre histoire en passant au tamis

Ce que nous enseignait la chère Mère-Patrie

Et qui nous paraissait pour le moins indigeste.

La pomme de terre, c’est sûr, nous vient de Parmentier

‘Cristovo Colombo’, nous a tous engendrés

L’argent se faisait rare, pour lui c’était l’hiver

Les frimas éternels, personne n’en possédait 34 35

Il n’y avait pas d’envieux. Après une dure journée

Les hommes se racontaient, derrière le bastingage

Tout au bout d’un comptoir, et la fumée des bars

Se mélangeait aux brumes bleutées qui s’exondent des mers.

Les mâles croisaient leur chope pour retrouver le punch

Le verre du condamné à aller de l’avant.

Un petit coup de punch entretenait l’espérance

D’un retour peu probable vers l’île évaporée.

Ils plongeaient avec fièvre dans les nuits

Exotiques du 33 rue Blomet

Ce haut lieu du Bal Nègre très prisé de Paris

Où Jean Rezard de Wouves se mettait au piano.

Artistes-intellectuels-écrivains-journalistes Toute une gent huppée venait s’accoquiner

Sur des rythmes endiablés arrivés des tropiques Jazz-biguine-et-danses d’Afrique

Un passage à Paris passait par le Bal Nègre.

Le 33 rue Blomet, endroit célèbre-mythique

Où le damier noir sur fond blanc, inspirait la musique !

Les peaux des percussions et celles des acolytes

Vibraient du même frisson sans retenues pudiques.

Les marins, les dockers pouvaient rouler des hanches

Sans risquer la nausée. Nuits nègres contre nuits blanches.

Tandis que près de là, à quelques encablures

À quelques pas peut-être, au détour d’un café,

La mère au sacerdoce protégeait ses ouailles

En étendant son règne de l’évier au fourneau.

La marmite sommeillait, l’abdomen rebondi

Juste avant de s’ouvrir aux bouches affamées

Les quenottes aiguisées, le rire au bord des lèvres.

Le parfum des épices jouant les passe-muraille,

Flottait dans chaque pièce. La soupe bourdonnait

On l’allait partager avec ceux qui s’échouaient 36

En quête de travail, ayant fait à leur tour

Le voyage de l’espoir. On s’ajustait autour

Et le tour était joué. Quoi de plus naturel !

Un gramophone grincheux mais encore bienveillant

Dans sa condescendance, consentait à jouer

Quelques biguines alertes au son d’une clarinette.

Stellio nous enchantait et Delouche reprenait

Les rythmes chaloupés, mélange de gaieté

Teintée de nostalgie. J’aime l’accordéon

J’adore le tango, prise le bandonéon

Mais mes hanches sont faites

Pour rouler comme vague

À la quête de l’île mystérieuse et sauvage

Et ses odeurs de canne, de sueur sirupeuse

Éden parfumé, bouquets ensoleillés.

Pour moi Madinina à la grâce d’une femme.

 

Henri Moucle.

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 19:43

Débat de feus

 

Un écrivain ce n’est pas un homme, ni même un surhomme. C’est un correspondant de l’au-delà méprisant la matière.

 

 

 

 

 

 

 

Ah, j’ai bien l’air d’une belle cruche à renifler des yeux cette fiole de poison. Tiens ! le téléphone…

Je répondrais plus tard. Rien d’urgent à mon avis. Dans le cas contraire, ça rappellera…

Et pourquoi j’évite cet appel ? Pour mirer le poison ? Quel stupid-man ! et quel égocentrique ! Elle est à moitié pleine cette fiole, mais aussi à moitié vide, et plus qu’elle n’aurait dû l’être à l’heure qu’il est.

En ce sens, je m’étais pourtant bien fixé des objectifs à ne pas atteindre ; avec des traits sur l’étiquette ; des traits ambitieux quant à la gestion de la journée, quant à une consommation régulée, dosée, raisonnable.

En son état actuel, cette bouteille ne traduit pas le respect d’aucune de ces règles observées.

Je vais me déporter ailleurs, vers d’autres occupations plus concrètes, plus saines en tous cas. Certes pour un temps seulement. Mais ce temps n’est-il pas un facteur positif en ma faveur dans cette lutte contre les exigences de mon addiction ? Probablement, sans aucun doute, mais surtout sans aucun doute pour qu’il me reste au moins 10 centilitres pour agrémenter ma soirée.

Et ça va être long ! Et tout dépend encore de quand elle débute cette soirée. En mille endroits, l’existence peut devenir une plaie, mais là, ça devient tendancieux, incongru pour ne pas dire nébuleux.

Enfin, dans l’immédiat, je vais tenter de penser à autre chose. Et puis, ça tombe bien, revoici le téléphone.

-Allô !

- Oui !

- Maman ?

- Oui ! Je ne te dérange pas ?

- Non ! Je n’avais rien à faire d’urgent… C’est toi qui appelait y’a dit minutes ?

- Oui ! ça fait au moins trois jours de j’essaie de te joindre… T’es sorti ?

- Non ! enfin, pas loin, et je suis arrivé trop court sur la sonnerie.

- Sinon, ta santé, ça s’arrange ?

- Bah ! tant que je ne sens trop rien de ce côté, je ne m’en alarme pas.

- Oh ! je te connais bien, tu dois certainement négliger bon nombre phases de ton traitement.

- Les phases, les phases, oui ! je les respecte les phases. J’ai l’éliquis à prendre deux fois par jour, aussi l’amiodarone et l’hydroxyne que le matin, et encore un autre dont j’ai oublié le nom.

- Bien ! mais as-tu fais des efforts au niveau de ton alimentation ?

- Écoute, Maman, je fais pour le mieux. Plus de beurre, plus de fromage, plus de jambon, et plus je ne sais quoi encore.

- Et le yaourt ?

- Là, j’ai du mal.

- Et le vin ?

- Bon d’accord ! tu veux en venir où ? Tu sais bien que ne peux pas manger sans vin ; c’est contre ma nature, et encore plus nuisible à mon appétit.

- Y’en a bien qui buvaient plus que toi, et qui arrivent à s’en passer… C’est lié à une volonté, tout simplement. Il faut savoir ce que tu veux réellement.

- Encore quelques de tes phrases toutes faites. Entends que dès l’instant où tu pollue ta vie, histoire de conserver la santé qui serait censée la perdurer, il faudrait examiner en profondeur le but probant. Vivre vieux, peut-être ? Au risque de me répéter, à mon tour, je ne vois pas exactement l’intérêt prédominant qui m’engagerait à un tel entêtement. D’autant que les places au soleil deviennent de plus en plus rares.

- Eh bien vivre, vivre plus longtemps. Tu deviens négatif.

- Tiens, bah ! évoque ça ; c’est d’actualité. Pour changer de conversation, note que nos gouvernants prévoient encore de repousser l’âge de la retraite. Cet âge de vie qui, selon de hautes études, serait supérieur à celui de nos aïeux. Enfin, ils parlent d’espérance de vie pour noyer la carpe du déficit des caisses. Donc, à l’analyse de ces dernières nouvelles prolifiques, comment veux-tu que je m’attache, moi, à mon espérance de vie ? Un supplément de calvaire, tu veux dire.

- Je sais, je le sais bien, et suis d’accord avec toi, mais, de mon côté, si je reprends tes expressions, t’as encore beaucoup à faire avant de partir. Beaucoup à écrire, disais-tu.

- Certes, mais c’était du temps où j’avais de l’espoir en moi, et en bon nombre de choses. C’était encore une époque où j’avais de l’affection pour l’humanité… À cause de mes enfants, bien sûr.

- N’accuse pas tes enfants, s’il te plaît. Eux, ils ne sont certainement pas pressés de te voir partir. Et tes petits enfants, t’y a pensé ?

- Là, tu sors le final de ta tirade : « à la fin je touche ». Je pourrais en effet rester entièrement d’accord avec toi. Ceci dit, je ne crois pas que mes petites-filles soient enclines à observer, par convenance, un papy, mourant de surcroît, s’attachant à une existence qui ne lui a rien laissé de concret. De surcroît encore, un papy qui ne leur laissera pas grand-chose non plus.

-T’as les idées noires aujourd’hui.

- Pas plus qu’hier, et puis écrire, écrire ; écrire pour être lu par un francophone sur cent mille ? Reconnais-là qu’il s’agit davantage de survie.

- Eh bien ! même s’il faut le percevoir de cette façon, entends que la vie reste un capital-temps demeurant apte à servir un jour ou l’autre. Si tu te lasses de son intérêt pour l’instant, rien ni personne ne peut t’affirmer qu’il n’est pas susceptible de réapparaître cet intérêt. Voyons que, pour l’heure, tu peine à gérer ton immédiat, mais jamais ton devenir ne saurait se confirmer toujours identique.

- En somme, tu voudrais que je sois ce que je devrais être d’une idée d’un jour être celui que je ne suis pas… Ce serait-là une opinion défendable si le passé ne m’avait pas tant fourni d’amertumes, s’il ne s’était pas encombré que d’échecs, déceptions et autres mille avaries du genre. De ton côté, comprends que l’existence ne présente aucune nécessité absolue, si ce n’est celle de fuir les maux et les dangers qui la menacent. Elle nous offre, en général, rien d’autre que la fatigue dont elle s’assortie. Une perpétuelle baignade dans les hydrocarbures !

- T’es en plein désespoir, mon garçon.

- Désespoir de quoi ? Non ! je tue le temps. Disons que je le justifie et l’occupe avec des palliatifs cérébraux. Et puis, l’espoir et le désespoir dont tu parles, restent tous deux capables de polluer ou d’enjoliver le présent.

- J’en connais un de tes palliatifs cérébraux… Le whisky !

- Non ! non ! je n’y touche plus.

- Tu mens !

- Pas forcément. Peut-être, je minimise la gravité. Pour ne pas t’inquiéter, par exemple.

- Oui ! et je sais ce que tu vas me dire : que le mensonge est tout autant subtil que la vérité insipide… Tu cherches la mort ?

- Non ! Bien sûr que non, mais…

- Mais, mais, j’ai, moi, l’impression de parler dans le vide. L’amiodarone, pour ne citer que cette pilule, mêlée au whisky, ça devient un véritable volcan : une baïonnette en plein cœur.

- De toute façon, j’espère que tu n’as pas oublié que je veux partir avant toi ?

- Qu’est-ce que tu me racontes-là ? Tu sais bien que je suis morte la semaine dernière.

- Bah non ! enfin oui ! maintenant que tu me le rappelle… Mais, si t’es morte, comment fais-tu pour me téléphoner ? … Et pourquoi je te réponds ?...

- Ah oui ! en effet… Si je te parle, si tu m’entends, c’est que tu dois être déjà mort, toi aussi.

- Ben voyons ! et moi qui me disais que la mort, c’est un demain que je ne verrais jamais.

- T’as des regrets ?

- Non ! C’est du prévu, c’est le mauvais qui s’impose... Dire que j’ai abandonné un demi-litre dans la cuisine !

 

Laurent Lafargeas, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 09:50

Graine d'Apache

 

 

 

« ...On assure que les ténébreux cachots, ces sépultures des vivants dont nous avons tiré nos frères d'armes par nos justes clameurs, se repeuplent journellement d'une foule considérable d'autres victimes toujours prévenues du fameux crime de lèse-nation. Les plus scrupuleuses précautions et les plus invincibles mystères sont employés pour éviter qu'aucuns renseignements ne puissent transpirer sur le compte de ces derniers, et de là, il n'est plus difficile de consommer l'horreur, de les garder dans ces souterrains mortels... »

Gracchus Babeuf

 

 

 

 

 

Depuis une poignée de décennies, la langue française tend à se travestir en nombre sens. Certes, le franglais s’y invite le plus souvent accompagné d’une technologie progressive, mais bien d’autres parasites s’introduisent outrageusement, et parfois même hautement cautionnés. Notons ici la défense de l’illettrisme voulant s’imposer au conventionnel par l’uniformité d’un contre-langage devenant quasi obligatoire en certaines sous-classes sociales, si ce n’est encore au-delà.

La simplification, désirant détrôner une grammaire ancestrale, adopte sans scrupule la coutume du parler-mal en vogue afin de nuire à notre magnifique science du terme. Aussi, les journalistes utilisent une autre sorte d’inepties pour écraser la coutume ; ils inventent des mots à la convenance de leur dialogue – enfin, de leur monologue. Voyons-là, notre culture verbale comme particulièrement assaillie de toutes parts.

En parallèle de cette attaque barbare, pour ne pas dire venant de minorités communautaires, intervient également le style abréviatif : la flemme littéraire, pour la citer. Il s’agit de privilégier les initiales d’un nom, d’une marque, d’un établissement ou autre, ceci au point que ce groupe de lettres suivies se convertisse, à course d’usage, en une antonomase ancrée dans les âmes, et, pire encore, dans les âmes à venir. C’est l’exemple de la CAF, prononcée majoritairement Kaf, et non cé a f.

Reconnaissons que cette dernière, chère à beaucoup d’entre nous et des ailleurs, conserve l’avantage de se populariser très rapidement en ce sens. Tout comme le CNIT du reste, aussi fort connu ; du moins plus que son entière appellation, à savoir « Centre des Nouvelles Industries et Technologies ».

Dans cette série et en multiple domaine, observons cette paresse de rhétorique atteindre tous les milieux, tous les esprits. Les banques, par exemple, ont judicieusement ciblé leurs dénominations à se faire connaître : BNP, CIC, et j’en passe, mais le pire reste encore que la pratique s’étend en tous les domaines de notre vie. En médecine, pour autre exemple et en autre terrain, ne pas confondre un IVG avec un HIV. Ailleurs, distinguons la CGT d’entre le CNRS, n’ayant, pour le peu, aucune fonction comparable. Et ce n’est pas fini ; l’administration n’est pas en manque de ce désolant procédé linguistique. C’est dire qu’ici, c’est celle qui excelle ou noie le poisson au mieux en le domaine. Ne serait-ce à nous questionner sur la différence entre le SMIC et le SMIG. Eh bien le premier – paix à notre âme – c’est le salaire minimum interprofessionnel de croissance. Le second, le salaire minimum interprofessionnel garanti. Allez-vous y retrouver dans ladite nébuleuse ! Disons celle qui distingue ses appellations en vertu de notre cautionnement de néophyte avéré face à toutes expressions pervers en le sens que, moi, je l’entends. En bref, voyons que beaucoup de ces convertisseurs de notre langue français le font avec l’entière conscience d’embrouiller les peuples, victimes de tout en fin de principe. Les peuples qui sont, pour ces technocrates, l’entrave possible de leur apaisement aisé dont ils s’estiment redevables, voire méritants. Je reste conscient que mon opinion s’approche outrageusement de celle des anarchistes,  mais, veuillez m’excuser, ces bandits assermentés ont tout simplement organisé, ne serait-ce quant aux formules,  la meilleure façon de se préserver, voire encore la meilleure et pire façon de justifier leurs gigantesques émoluments.

Et pour en revenir aux antonomases, voyons également intervenir le vice de ces abréviations qui tentent à s’imposer en nos dialogues. Tout le monde sait ce qu’est l’INSEE, se parlant « in’sé », certes moins bien que l’INVS (Institut de Veille sanitaire) ou encore, à ne surtout pas confondre avec l’INPES, soit l’Institut Nationale de prévention et d’Éducation pour la Santé. Voyons ! tout le monde le sait…

Parlons ! évoquons ! chantons ! tout fini par se muer en notre bien-être spirituel ! (davantage fiscal pour plus juste observation).

Pour ma part, je ne retiens que ce qu’est une BA, davantage que c’est qu’une TICPE (Taxe Intérieur de Consommation sur les Produits Énergétiques).

En laissant de côté (svp) le fameux EPRUS (Établissement de Préparation et de Réponse aux Urgences Sanitaires), institution vachement utile, comprenez que la place d’un contribuable ou d’un encore plus humble piteux concitoyen se perd un tantinet à l’usage de la simple diction.

Pour en revenir à l’administration, cette fois, reconnaissons qu’elle reste la championne de ce genre d’ambiguïté ; d’ailleurs, parfois elle en convient en créant de nouvelles institutions s’exposant en bouclier à l’usine à gaz qui nous gère. Le CFE (Centre des Formalités des Entreprises) en est un exemple probant. Il est écrit, et il s’agit  d’un organisme ayant la faculté de vous préserver du casse-tête administratif. Avouons que c’est bien-là qu’il est reconnu comme tel.

Ma liste de ces mots-paravents ne pourrait s’entendre exhaustive (plus de 5 000 au total, je pense).

Ce qui demeure le plus adipeux, c’est l’usage modifié que l’on fait de ces sigles désirant camoufler certaines réalités davantage proche de vrais vécus beaucoup moins supportables.

Observez que cette mode de l’in cultisme étatisé est intervenue scientifiquement au-delà de l’occupation allemande. Puis d’un au-delà bien ancré du reste !

D’entre mille, citons l’IPES (Institut Publique d’Éducation Surveillée), nommant ainsi, et depuis la libération, une efficace prison pour enfants, pour ne pas dire un bagne d’enfants ; ce qu’il n’a cessé d’être encore quelques décennies postérieures à l’époque précitée.

Ici, le souvenir des occupants du temps n’en expose nullement l’idée même d’un hôtel de gestion Trigano.

C’était une institution, ne l’oublions pas. Une institution forte utile à la collectivité, et qui rémunère nombre intervenants justifiés en le  même sens.

Et là, lesdits intervenants sont recrutés selon une expérience digne de cette dite expérience requise. Soit celle de l’autorité indispensable. Non pas qu’il ne s’agisse de tuer, mais d’imposer au crâne - voire par des « ailleurs » -  la dictature des biens-régissant sur un ensemble de carences sociétales. Sur le sujet, bon nombre d’expériences nous ont laissé des résultats encore probants, et tout au long de notre Histoire. Ici, de l’Histoire, parlons-en une once. Elle ne commence réellement, cette Histoire, qu’au-delà de la création en notre pays de la fameuse république, reine de tous les principes sociaux (notez que plus que jamais je n’écrirais avec une majuscule la république précitée). À dire davantage une oligarchie se vouant à l’observation du répressif sur toutes pauvretés soupçonnées intelligentes. Plus encore et par endroits, évoquons     une extermination de tout dissident au principe régnant. Sans trop s’étendre sur ce dit épineux sujet, retenons, qu’en dehors de la soumission, nulle autre façon n’existe que celle de s’en sortir autrement qu’adopter en son âme ce système ancestral, comme gérant autant de notre présent que notre avenir misérablement quasi similaire.

Revenons-en aux intervenants de cette institutionnelle géhenne pour ados. Nous avons, d’une part les gros émoluments : directeur, sous-directeur, intendant, agent de mission ponctuel, régisseur, et j’en passe. Aux plus bas salaires, nous trouvons les tortionnaires, nommés moniteurs (c’est plus classe). Il s’agit pour ces dits intervenants d’utiliser la violence au max ; la schlague me fut-elle nommée, comme règle, d’une part car exigée des grosses considérations à l’emploi, d’autre part afin d’éviter une émeute organisées (les émeutes organisées, ça fait désordre). Autre que cette violence facile, il était aussi fait utilisation de la privation ou du cachot : lieu où le décor ainsi que le traitement sont mis en scénario à vous faire sentir au mieux ce qu’est une mauvaise vie. En l’occurrence, la vôtre, nous l’aurons compris.

 Moins infernal, j’ai connu, pour ma part, ce type d’établissements reconnus par des lettres ne voulant rien dire, si ce n’est que de s’interpréter comme « industries » utiles à la providentielle société du XX è siècle. Pour moi donc, il fut question d’une fondation d’ordre privée. C’est-à-dire non institutionnelle,  mais subventionnée cependant par l’argent « toujours » du contribuable. Et les tarifs sont immanquablement en corrélation avec la compétence attendue. Insistant et  restant sur mon idée d’exposer au mieux les lettres initiales désirant alléger l’aspect prohibé de la dépense, nommons cet établissement l’IMPP : à connaître, certes pour nous mortels testant nos souvenirs, mais à ne pas recommander à nos générations futures. Et le principe reste étayé. Observons que pour le coût, « I » est pour Institut (erreur se foutant de nos gueules par une excellence qui nous viendrait à peine à l’idée) « M » et pour entendre Médico (médico nous rappel médecine par extension, certes encore, mais alors soigné à coup de pompe, pour le peu) ensuite, le premier « P » veut dire Psycho. Alors là, il s’agirait d’observer si l’enfant, tout enfant qu’il est, aurait, je dis bien « aurait » la pensée de véhiculer une carence psychologique quant à l’éventuelle lutte face à des adultes qui, pour la plupart, devraient se faire suivre en nécessaire instance. Quant au deuxième « P », il parle de pédagogie. Là, ça devient marrant. Serait-ce à dire que tout ce monde demeure plus apte que celui de l’éducation laïque et traditionnelle ?

Et quand  je dis que je me marre, je pèse mes mots. À peine introduit dans ledit établissement d’étouffante ruralité, du moins durant les trois premières heures, je dû subir deux agressions. D’abord, les pensionnaires s’unirent pour identifier leur ovni, moi en l’occurrence. À cet effet et en un premier temps, ils mandatèrent le plus grand, le plus gros, le plus con. Mon père, ma mère ont eu, sans le vouloir, la stratégie de me faire enfant non-passif, et non moins réfléchi de surcroît, vous comprendrez que la grosse merde qui se jeta alors sur moi, comprit, cette grosse merde, quasi instantanément comment on chauffait son bois du côté de la Seine Saint-Denis. Inutile de préciser que ma provenance de ce département, toujours plus ou moins déprecié, ne devait pas atténuer la belligérance naturelle de tous ces garçons ayant détecté un éventuel extraterrestre, comme le restera toujours le « parigot » dans la petite tête des imbéciles, en général. Au-delà de cet échec confirmé, Ils mandatèrent derechef un nouveau bipède tout autant d’encéphale mal conçu que le premier .Ce second missile fut instantanément éconduit, pour ne pas dire détruit comme l’autre.

Mais là, ce fut avec sentence complémentaire! Entendez que les dirigeants de ce lieu de villégiature carcérale observèrent immédiatement la traduction d’une combativité dont ils avaient pour mission d’endiguer au plus répressif ; entendez que je fis connaissance avec les cellules d’isolement bien avant mon dortoir. De cela, je m’en souviens parfaitement, et m’en souviendrais toujours comme l’égale, cette sentence, comme l’égale de toutes celles dont j’ai dû rencontrer au-delà de cette mauvaise année 1973.

Maintenant, ici, mon séjour n’eut rien de comparable aux autres années que connues le vieux Jean. Un copain de bistrot, certes, mais un type ostensiblement marqué par une longue vie d’aléas depuis sa naissance. C’est-à-dire 1917. Des faiblesses, des embûches relatives à l’organisation républicaine, il en subit plus que moi, certes, mais tous deux, convîmes avoir été lambdas voués à l’étron de cette jungle de ronces nommée « Providence étatique ».

Voyons un État n’ayant toujours pas plus de considération envers ses administrés que celle accordée généralement aux cochons de soue bretonne.

De là, les graines de rue que nous étions devaient imanquablement s’affronter à toutes les saintes gestions du monde. Pour ma part, je ne suis nullement expert en la sociologie qui m’obligerait à percevoir notre civilisation au mieux adaptée. Cependant, bon nombre lectures m’enseignèrent le contraire : ce qui dérange. Peu de choses à vrai dire, si ce n’est la coutume ; ladite coutume qui permet à un nombre de dormir en paix en s’isolant du grand malheur de bon nombre autres laissés pour compte. Du vouloir bien s’assoir dépend toujours du mal-assis des voisins. L’intelligence réside en la compétence de se trouver du côté des tortionnaires et non parmi les tortionnés. Et c’est bien là l’une des sciences que nous laissa Machiavel. Un juste équilibre, en somme ! !

Toujours, de nos jours, nous entendons parler une majorité, n’ayant jamais subi aucun sévisse, évoquer, sans vergogne, la fameuse providence de notre État. Et je n’invente rien…

Ici, je dirais, que moi, que nous, les pseudo-réformateurs en âme, on n’observe pas les choses de la même façon.

Pour mon vieux Jean, « tout ça n’est que politique, et politique n’est pas à défendre ».

Notons que mon vieux Jean se contentait de vieillir, sans ne jamais agresser personne.

Soit ! mais, sur sa considération, il avait beaucoup à raconter ce vieux Jean. C’est un type dont la vie, ou du moins son semblant de vie pourrait horripiler du monde. « J’ai roulé ma bosse », disait-il. Comme beaucoup, il eut à digérer la grosse baffe de Guderian, en 1940, puis celle du Mékong un peu plus tard ; quelques séjours au ballon, un divorce en prime, la cloche pour un moment par la suite.

Je veux dire par là, qu’abonné à tous les zincs de la rue Marcadet, comme moi du reste, il me serait difficile de vous l’exposer comme un exemple un tant soit peu fréquentable. Ceci, dans l’esprit de la défense des conventions. Ces conventions qui vous organisent l’existence en fonction de vos errances de pensées individuelles ; ces conventions qui vous mènent à vous auto-traduire comme individu sans dignité reconnue, et sans que vous en ayez la moindre analyse ; ces conventions qui restent encore capables d’anéantir quelques individualismes pas encore dit conventionnés, et certainement pas pour demain conventionnés.

Maintenant, Jean, le vieux Jean, conservait la faculté de m’instruire en de maints endroits. Et de son unique vécu, du reste. Serait-ce à dire que les conversations d’ivrognes sont exclues de la littérature française ? De là, je n’aurais plus rien à dire, sachant que mes détracteurs sur le sujet auront, eux, conservé la faculté de multiplier mes avaries. Et, s’il s’agit d’avaries verbales, eh bien qu’ils entendent que je les enquiquine, mes détracteurs.

Le Vieux Jean - et revenons à lui - avait dans sa geste quasi infinie un épisode relatif à la Haute-Boulogne : forteresse aménagée en institution de bagne pour enfants, devenu ensuite l’IPES de Belle-Île en mer. Établissement de triste renommée quant à la rébellion générale de 1934. Et pour survoler cet autre épisode plus reconnu, voyons que les brimades et vexations ont amené une centaine de détenus à la destruction partielle du mobilier ainsi qu’à l’évasion de 55 d’entre-eux. Gamins rattrapés bien entendu avec sévices et nouvelles violences. Une île, si large soit-elle, hélas, ça reste une île n’offrant peu d’échappatoires stratégiques ! Cette dite répression, systématique donc, inspira Jacques Prévert, Marianne Oswald, puis un film de Gérard Poitou Weber, plus récemment. 

Mon Jean, ce fut en 1931 qu’il fut pensionnaire de ce lieu « particulièrement » estival. Des longues vacances qui lui laissèrent de profonds souvenirs à me les narrer au moins par les trois fois nécessaires à pouvoir les narrer à mon tour, et en ses termes à lui, de surcroît.

Alors, je lui donne ici le relais de l’explication.

  • À mes origines, j’opérais tranquille sur les pavés de Ménilmontant depuis m’être séparé de la morve au nez, jugée inutile en vue de rapports réfléchis d’avec mes victimes, me disait-il. Certes, je ne fréquentais guère les premiers de la classe .Classe que je dû déserter très tôt, du reste. Non pas à cause d’une incompétence intellectuelle, mais davantage au regard d’une nécessité temporelle plus que difficile à gérer quand on n’a pas un demi-nickel pour grailler. Et je n’étais pas le seul à lutter contre cette réalité du quotidien. De ce fait, observons, qu’en bataillon, on devient très vite tactique, pour ne pas dire professionnel. La choure, je ne dirais pas que c’est un art aussi méritant que celui de Rubens, mais tout même, quand il s’agit de ne pas crever d’un bide laisser à l’à la r’masse, la choure, ça reste un métier assorti d'une noblesse toute relative. L’escroquerie en est un autre. Hélas, plus à découvert ! Ce fut dans la pratique du bonneteau que je me suis fait serrer pour la première fois à l’ancienne barrière de l’Oursine. Très vite relâché, la seconde fut beaucoup plus sport. Pour le coup, celle-ci fut intitulée « récidive », quoique le délit ne présentait pas tout à fait la même nature. Enfin, là, mon avenir se transforma considérablement. À savoir qu’ils me calèrent pour un temps. Je fus derechef véhiculé en car, en hippomobile, puis en rafiot sur l’île bretonne qui n’avait de belle que son nom (à cet effet, j’ai bien eu le temps de m’en apercevoir). La trique et la bastonnade restaient les spécialités de la maison. Ici, t’es pas un homme, ni même un enfant ; ici, t’es un pourri de sale gosse à mater, qu’il ait eu réel délit ou non. Je ne dirais pas que, dans tous les cas, c’est la situation la pire à subir, mais, avec du recul, je n’inviterais personne à partager ce type de séjour obligatoire. En prime de cela, vous côtoyez d’autres locataires encore plus gris, voire encore plus jeunes, à vous glacer le sommeil déjà assez froid, pour le peu. Bagne ! c’est bien le mot qui convient, quand j’y repense (rien de cosi). Un univers de grillages au mieux étudiés. Absolument pas la crèche de conception club, vous pouvez me croire. Et, du côté de la ventrière, c’est à s’entendre creux : de la soupe à tous les repas, du colin, par moment, des bricoles à chien le plus souvent, et de la viande bouillie après l’office du dimanche. Et j’oublie encore le fromage à l’eau. L’eau, le seul liquide en transaction, du reste. Parmi les petits, beaucoup buvaient leurs larmes, et même celles qui ne coulaient pas. Certes, non plus amarrée, dans la cour principale, nous pouvions admirer un trois mats : une nef deux fois séculaire, mais désirant évoquer une épopée nationale dont on se contre fou. Entendez que même nos esprits doivent être revisités au plus répressif. Quant aux occupations, c’était l’enseignement des sciences agricoles. En théorie bien sûr, car, pour ce qui est de la pratique, voyons qu’il s’agissait davantage de dix heures quotidiennes de plantations ou de récoltes selon les périodes. Et à raz de sol pour la plupart. Enfin, reconnaissons qu’aucun locataire de cet établissement ne se destinait à l’école nationale des ponts et chaussées.

Bon ! arrivé dans ce paradis balnéaire, je me suis tout de même greffé quelques complices aux éventuelles sorties organisées. Pensez-bien que cela reste la seule idée qui puisse vous venir à l’âme, en de tels terminus.

Il y avait Maurice le jeune, pour dire que Maurice était son nom et non son prénom, et que son frère, l’aîné, il l’avait malencontreusement occis afin d’avoir le « plaisir » de se joindre à nous. Enfin, il fut mon premier acolyte, car titi, comme moi. Un autre titi se greffer  à nous un peu plus tard : Pierre Louvet, dit Petit Pierre. Orphelin de sa mère, lui, c’est dans la zone Bagnolet qu’ils ont été le cueillir dès qu’ils envoyèrent bronzer son vieux à Tataouine. Aussi, la bande se constituait d’un autre Jean, dit Le Quarteron à cause de son métissage. Très susceptible sur le sujet, le mec !

Puis comptons Vasseur, un rouquin ch’timi et sans aucune fausse tête à claque, Ménadier, dit le gros, et Desjardins, dit Le sot l’y laisse pas, car un vrai phoque, certifié bouffe-cul. Disons que quasi tous obtenions un nouveau blase en arrivant ici. Moi, c’était Va de bon cœur, puisque ayant été trop longtemps optimiste au-delà de mon débarquement.

Enfin, notre ensemble de techniciens se format peu à peu en stratège à l’évasion incontournable. Est-ce que l’idée initiale vint de moi ou de Maurice, je ne m’en souviens plus. Je dirais même qu’elle puisse être encore venue d’autres moins tenaces au projet. Quoi qu’il en soit, la stratégie fut mise en place, et, au moment de la réaliser, je puis vous assurer que nul s’en exclu. Serait-ce à dire que je fus l’artisan principal de cette détermination ? Peut-être, mais Maurice y eut son rôle, je puis vous le confirmer. En ce sens, notre détermination s’alimentait certainement d’une source nous étant propre : celle d’en avoir trop chié au préalable ; surtout celle de ne percevoir aucun avenir à notre destinée, d’enfants de salop peut-être, mais d’enfants ayant tout autant le droit de vivre que d’autres.

Et nous fûmes en réussite de cela !

Du moins en ce qui concerne les premières opérations. Le Quarteron et Le Sot l’y laisse pas devaient faire diversion en créant, au réfectoire, une bagarre escomptée générale. Certes, elle ne fut pas aussi générale que nous l’espérions, mais, l’action fut tellement ancrée dans tous nos esprits, qu’il ne s’agissait plus de faire demi-tour. Le projet d’origine était de décarrer au plus prompt durant la rixe. Et nous le fîmes, en désordonnés soit ! mais nous réussîmes certes cette fugue, et toujours avec le reste du programme en tête. Ce dernier, c’est moi-même qui l’avait mis en place – et mal m’en pris du reste. Il s’agissait de détaler au plus profond de l’île, à son Est, à la maison-phare de Kerdonis, pour être plus précis. Ceci pour y planquer deux ou trois jours, pour épuiser les recherches durant tout un temps relatif, et, enfin se glisser à l’intérieur d’un rafiot, ou un châlutier, que j’avais bien repéré faire la navette tous les matins entre notre « Belle île » et le continent, du moins la presqu’île, mais notre « liberté » tout de même. Avec cette assurance de crétin, j’ai bien fouaré notre évasion, devrai-je reconnaître. Cependant, joindre Quiberon à la nage n’apparaissait pas une réalité confortable pour personne. Et comment le mieux traduire cette notion de liberté à tous autres individus ? Ce qu’est ou ce que pourrait être la notion de liberté dans mon âme, si rebelle soit-elle, tant qu’à une autre beaucoup plus apaisée. C’est-à-dire une âme étrangère à l’ordre de la soumission.

Tenez ! cherchez un instant ce que voudrait dire ma question dans      l’esprit d’un gamin d’aujourd’hui ? D’un futur citoyen en soumission des principes judicieusement édifiés comme ceux qui se perdurent actuellement, et depuis longtemps, sans impunité à la face des peuples ; à la populace dont je suis provenant. Maintenant, je comprendrais que mon passé, cette partie plus que triste de ma jeunesse, mon adolescence, n’intéresse personne, mais, voyez-vous, à mon âge, je ne peux que prévenir les générations futures d’une évidence ; évidence qui date de Philippe de Macédoine, de Crassus et d’autres encore qui utilisaient à souhait le verbe sévir au mieux.

Depuis cette heure, comprenez que je ne parle plus en enfant, mais en homme.

Mais, en homme, quel poids de plus ai-je ?

Maintenant, je ne fus pas l’unique responsable de notre échec car, imprévu, s’invita un supplément candidat à la tangente : Michel Vernier, dit La Tourette, puisqu’atteint de la maladie du même nom. Pour je ne sais qu’elle raison, ce déficient bipède s’accrocha à mon équipe plutôt qu’à celle de Maurice qui devait former un autre groupe de fuyards devant nous joindre à ladite maison-phare de Kerdonis.

Jusqu’à ce lieu, l’échappée fut parfaitement orchestrée, pour ma part. Hélas, par pour l’autre groupe.

La nuit nous avait tous protégée, certes, mais, à l’aube, nous entendîmes trois coup feu distincts n’ayant aucune correspondance avec l’ouverture de la chasse, pas plus qu’avec les coutumes de l’île en ce qui concerne ladite chasse. Autant dire que ce genre de coup de fusil, au bout de vingt-six mois passé dans l’île, n’était pas en ma connaissance une fanfare habituelle. Trois ou même quatre coups de fusil qui nous glacèrent le sang, je puis vous le confirmer !

Selon mon plan, il fallait attendre tapis encore plus d’une journée aux abords de la maison-phare.

Cependant, l’impatience nous gagnait à mauvais souhait, la soif également en ce mois de juin, mais surtout la peur. Autant cette peur des représailles au-delà de notre inévitable capture qu’une autre peur depuis les coups de feu. Jamais, de toute la suite de ma vie, je n’eus le devoir et la faculté immédiate de maîtriser les faibles d’esprit m’accompagnant. 

Ce fut sans heurt et durant la nuit que nous pûmes nous enfouir dans le véhicule de mon stratège, moi, Louvet et La Tourette. Sans les autres, bien sûr. Ces autres que, jamais, nous revîmes.

 

Ici, à cet instant de sa narration, mon vieux Jean laissa couler une larme sur sa joue. Un point d’émotion qu’il voulut cacher, mais qu’il ne put me dissimuler autant qu’il l’escomptait. J’en fus, un moment ému, mais je retrouvais derechef la banalité de l’auditoire qu’il souhaitait maintenir également. Encore jamais, mon vieux Jean ne désirait émouvoir de son vécu. Et de cela, je pris une énorme leçon d’humilité.

À savoir déjà que, malgré certaines similitudes de répressions, les époques ne sont pas forcément les mêmes. De nos jours, la peine de mort n’est plus en vigueur, la perpétuité ne l’est que sur un principe, les travaux forcés sont totalement prohibés des politiques « agissantes », et la vraie peine relative aux délits se dilue dans la gestion sociétale. Disons que, moralement, le vieux Jean a toujours vécu avec la culpabilité dans le cœur, ceci sans être détourné de cette carence par la soi-disant évolution des mœurs. Et il ajoutait également une correspondance mini philosophique à sa docilité en nombre cas, et, pour en revenir aux cochons bretons, il affirmait que la souffrance de l’animal contrevenant se multipliait par deux à celle du cochon abruti. Les deux son soi-disant anesthésiés par décharge électrique, ceci avant d’être égorgés, bien entendu, mais, le voltage étant usiné sans option, d’instinct, la bête ayant eu malencontreusement la conscience de son court futur, résistera davantage aux effets de la décharge. Hélas pour elle, la chaine d’extermination suivra son parcours, et notre cochon-savant sera occis tout comme les autres cochons-moutons, mais certes pas avec la même douleur. Les hommes n’échappent généralement pas aux mêmes règles !

Dans d’autres conversations de ce type, nous eûmes multiples occasions d’analyser, puis d’épiloguer sur la transformation des moralités, mais elles furent davantage comblées de mépris que de respects.

Pour en finir, je laisse le vieux Jean, émotionnellement narrer la fin de son évasion avortée.

  • Sans heurt manifeste, nous gagnâmes le port, la cale du fileyeur, pour être plus précis, et ceci bien avant l’aube. Hélas, le pilote tarda plus qu’il ne le fallu, et nos pourchas, nos argousins,  ne tardèrent peu à déambuler outrageusement sur le quai, comme s’ils entretenaient la conviction de nous y retrouver. Non à tort du reste ! Aucun indice ne les autorisait à devenir davantage fouineurs si l’un de nous ne les avait pas aidé.

« Ta gueule, ta gueule, ta gueule…. Putain ! Ta gueule… » Et voilà une hurlante venant de notre obscurité achevant ainsi tous nos espoirs de fuite. Ce petit crottin de La Tourette venait de craquer. Disons qu’il demeura égal à lui-même. Et, j’aurais dû prévoir cette carence en l’étouffant au préalable. Hélas, je ne fus pas suffisamment stratège en ce sens.

Et nous voici délogés de notre ratière pour être transférés dans une autre beaucoup moins assortie d’espoirs, et où nous rejoignit très vite le Sot l’y laisse pas qui avait mené sa fuite en indépendant, mais qui fut repêché dans la remise d’une comtesse archi-champenoise d’un faux fief dont j’ai oublié le nom. Plus tard, au-delà de moult réparations faciales, nous fûmes réexposés au ciel de La Haute-Boulogne ; hélas, comme je l’ai déjà évoqué, jamais nous revîmes Maurice, Vasseur et Ménadier.

Ici, dans cette mésaventure du vieux Jean, le pénal avait agi d’une façon quelque peu marginale, certes, mais comme bon nombre de sigles usinant la magistrature, comme le SME, par exemple (Sursis avec Mise à l’Épreuve), il conviendrait d’en ajouter un autre en référence aux trois complices de Jean ; à savoir les DPSI (Disparus Puisque Sans Intérêts).

 

Laurent Lafargeas, 1998.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 19:08

En force, l'euphorie que nous procurent nos acquits, jamais n'égalera l'impatience de nos désirs. 

 

Laurent Lafargeas

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Published by Laurent - dans ESSAIS CLIF Essais
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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 09:36

Il n'est pires citoyens que les envieux.

 

Anselme Bellegarrigue

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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 13:25

 Les gens ont l'air de croire que le vide de leur cerveau leur meuble les couilles.

Simone de Beauvoir

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 18:25

 À charge d’âme.

 

Nombreux effets se passent de cause, et bien plus que de fatalité.

 

 

 

 

 

Si l’on vous demande si votre monde vous convient, immanquablement vous répondrez qu’il vous sied de le refaire, voire d’en créer un nouveau plus adapté à vos exigences. Et cette idée m’est venue !

Certes, j’avais conçu un univers, puis une étendue existentielle quasi similaire à celle dont la réalité m’entoure, mais il fallut que j’en ajoute des murs, d’une façon ou d’une autre. Ne serait-ce que pour préserver mon entreprise des mondes voisins, obligatoirement antagonistes. Une logique instinctive !

J’ai longtemps travaillé sur cette prolifique utopie – avec beaucoup de détails du reste. J’ai donc imaginé des pays, des peuples de diversités inhérentes à ces pays. J’ai construit des villes d’architectures différentes, et même une longue histoire à ces villes, à ces peuples. Plusieurs sémantiques également ; plusieurs religions incompatibles, comme sur notre planète. Une certaine cohérence dans cette gigantesque création me paraissait aisée, sauf sur quelques points précis. Notamment sur la parfaite gestion des États, comme je l’eu espéré au préalable, mais surtout quant aux aléas de l’existence, et la fatalité particulièrement belliqueuse pour chacun. De là, et de lui-même, mon projet s’est interrompu, m’abandonnant ainsi à la complète et triste étude du monde réel. Ceci, ne serait-ce que pour y trouver une clé relevant cette carence. À cet effet, un manque d’érudition m’opposa considérablement à ce que je dois nommer le « Concret ». Pour faire bref, il fallait que je potasse d’avantage. Dois-je avouer, ici, n’avoir cumulé, entasser qu’un faible rayonnage de connaissances en rapport à mes énormes ambitions ? J’ai pourtant tout lu. Les philosophies, pour commencer, les théologies, les théories musicales, autant que celles relatives aux sciences, les sciences bien-sûr, les romans, les théâtres, les épigrammes et épitres, les poésies, les chroniques, et j’en passe. En vain, je ne pus ni sonder la fatalité, ni la cercler, l’endiguer.

Pensez-bien alors qu’en qualité de Prométhée, je devais jeter l’éponge, surtout en rivalisant cette dite éponge à la scène que je m’oblige à vous décrire pour faire de notre monde, autant que de tous les autres mondes, un infecte et pitoyable résumé.

Nous sommes sous un brûlant soleil d’un reg du littoral sicilien. Ici, une tortue des Maures se rend d’un point à un autre, à sa vitesse bien entendu, sous l’œil chasseur d’un rapace déterminé.

Lui, c’est un balbuzard. Un diurne spécialement carnivore, ou piscivore pour être plus exact. Une salle bête nommée parfois l’aigle marin, pour ne dire que cela. Enfin un prédateur athée d’expériences n’ayant aucun respect quant aux conventions de Genève. Avec une sacrée technique de surcroît.

Elle, la tortue, c’est un reptile, athée également, mais fort vulnérable. Et davantage en ce mouvement sous le soleil.

L’attaque est rapide, mais la partie comestible de la proie, détient pour l’heure une armure naturelle quasi inviolable. Nommons cette carapace, difficulté immédiate de notre volatile alors particulièrement agacé par cette défense inattendue. Sa réelle spécialité, nous l’avons dit, c’est le poisson !

Arrive, de passage sur la scène, le troisième acteur : un promeneur.

Celui-ci, c’est Eschyle, un éminent philosophe, un puissant dramaturge de son temps, c’est-à-dire dans le même temps que notre balbuzard et sa tortue revêche. Pour ce jour, cette éminence est en promenade, dis-je, mais pas son cerveau. Cela fait plusieurs décennies que cet homme travaille du chef en permanence. C’est le lot de tous les écrivains, du reste.

Aussi, poète, tragédien, c’est dire qu’il en a du boulot. Ce Monsieur, à l’origine de notre parfaite civilisation, exposa avec brio toutes les responsabilités de la création au bureau directeur des dieux.

Tout comme moi, et compte tenu que cet érudit n’a jamais rencontré ni conversé avec aucun dieu, nous restons dans une relative critique ; à savoir qui fait quoi ?

Il écrivit, et pensé probablement l’Orestie. Là, nous entendons, toujours par la volonté des dieux, la sœur égorgeant son frère, le père sacrifiant sa fille, la mère tuant autant le mari que l’amant dans la foulée, puis le gendre, animé d’une vengeance à peine contrôlée, occire à la suite l’ensemble des survivants, pour le principe.

Malencontreusement, ou pour la forme de mon idée, voyageons un faible temps sur les capacités intellectuelles de l’homme en question, avant d’en apercevoir ce qu’est celle de tous les hommes.

L’Orestie, ça c’est l‘œuvre, du moins son titre. Ça commence, en effet, par Agamemnon qui fait égorger sa fille, Iphigénie, pour que les fameuses divinités providentielles manœuvrent du vent dans le bon sens sa flotte militaire.

Voyez-là qu’un monde, déjà existant, demeure un perpétuel kaléidoscope en comparaison d’un monde à recréer. Ses bases, à Eschyle, ces bases grecques (nos bases) apparaissent particulièrement belliqueuses quant à la construction de l’avenir. Enfin quant à ses suites (nos suites) !

Dans l’Orestie, pour y revenir, la foire d’empoigne n’en est pas à son terme. Clytemnestre se venge. Avec la complicité d’Egisthe, son amant et le propre cousin d’Agamemnon, elle assassine ce dernier et Cassandre, la maîtresse de ce dernier. En ce geste, Egisthe voulait trouver une vengeance sur Atrée pour avoir banni sons frère, Thyeste, à qui l’on fit manger la chair de ses propres enfants.

Voyons-là une mansuétude liée d’un raffinement aussi que d’une compassion de son prochain toute relative également à nos capacités humanoïdes.

Les dieux, les dieux, toujours les dieux demeurent néanmoins responsables et à l’origine de ces actes sanguinaires – Paraît-il. Il nous arrive de penser, nous hommes et femmes du XX è siècle, de comment nous allons finir, mais cela n’est pas une priorité de nos basiques raisonnements.

La suite, car des suites à ce genre de macabres inepties ça ne manque pas, la suite c’est Oreste, le fils du défunt roi, qui reçoit l’ordre de se venger les meurtriers de son père ; est-ce à dire Egisthe et Clytemnestre, sa propre mère. L’ordre venant d’Apollon Loxias, le dieu de la beauté masculine (rien que cela !). Et l’acte reste particulièrement criminel. La fierté grecque se glorifie encore de ce massacre, mais arrivent les Choéphores ; prononcées Koefor, mais à ne pas confondre avec les missionnaires de l’hospice Coëffort, lui tenu par des lazaristes, eux-mêmes à ne pas confondre avec le conventionnel Lazard Carnot, ni encore avec les usagers de la gare Saint-Lazard (comme quoi, un monde, ce n’est pas facile à construire).

Electre, porteuse de libations (particulièrement inefficaces) décide le pourchas d’Oreste, alors non sorti de la merde. Avec les Erinyes au cul (chasseresses de matricides), il doit se rendre au pied des oracles de Delphes pour obtenir un salut.

Et observons-là le génie d’Eschyle. Oreste est lavé de tout, et de tout. Et par une loi encore divine indiquant que la femme n’est qu’une matrice de l’homme ou d’un demi-dieu, donc que le matricide n’a pas lieu de citer. Voyons peut-être ici un rapprochement avec l’islam, si mes connaissances s’approchent du réel !

À présent notre balbuzard cherche un rocher, voire un caillou pour venir à bout de sa tortue outrageusement réfugiée à l’intérieur d’elle-même.

Le philosophe s’assoit un instant ; certes, pour lui, au mauvais endroit, certes encore au mauvais moment, car notre oiseau affamé, pourvu néanmoins d’une acuité exceptionnelle, devait malencontreusement confondre le chef dégarni de notre érudit avec un caillou destiné à l’écrasement espéré de la carapace de l’innocente tortue.

Là, il s’agit d’un choc, bien entendu, mais d’un choc fatal pour l’octogénaire dépourvu, lui, de tout avenir.

C'est bien tout comme une légende ce qui nous fut rapportée-là, mais ce n'est pourtant pas une blague, voire une mauvaise blague. Notre tragédien a bien subi une tragédie à son tour, et une commotion cérébrale a bien eu raison de lui, tout en mettant un terme à ses fadaises de tendances prolongées.

Nous aurions mille fois des opinions différentes au sujet de la mort de ce grand homme ; peut-être dire qu’il reste dommage et inopiné de mourir si dérisoirement, mais il demeure mieux d’observer que les opinions, c’est comme les anus, tous en avons un, mais l’anus est tout de même le plus utile dans la gestion de l’immédiat.

C’est compliqué, je vous l’accorde. Genre psychologie de la poubelle, mais cela reste cependant à traduire. Entendons que tous nos cerveaux sont aptes à digérer n’importe quoi, mais avec le droit de se tromper, tout comme moi dont je cru longtemps Sodome être située en Grèce, mais réellement sur les rives de mer morte.  

Laurent Lafargeas, 1991

   

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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 12:38

Le penseur sans paradoxe est comme l'amant sans passion, une belle médiocrité.

 

Soren Aabye Kierkegaard

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