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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 09:39

 Mémoire

 

 

 

 

 

 

Mourir deux fois est un luxe que je ne souhaite à personne.

 

 

 

 

 

 

 

Je suis maintenant hors de l’eau ; du moins la tête hors de l’eau. Les jambes libérées me permettent un presque maintien à la surface, et le fort courant m’entraîne sans trop d’effort vers l’ouest. J’ai beaucoup de mal à estimer la distance me séparant de la berge, mais cependant la rive gauche me semble plus rapprochée.  Il faut l’atteindre, et le plus rapidement possible car, en aval, j’aperçois une canonnière ancrée en plein sur mon parcours. À cet endroit, le fleuve est bordé d’épaisses broussailles, épineuses trop souvent, mais je n’ai pas le choix ; je vais devoir engager mes dernières énergies pour récupérer cette vie, ma vie, déjà sauvée par le plus incongru des miracles. C’est un remous – un tourbillon – qui m’aide à ce dessein. Là, mon corps entier se retrouve brutalement noyé, deux ou trois fois, je ne sais plus, et je termine cette lutte, les cheveux désagréablement accrochés à de fines ronces. Position absolument inconfortable, vous pouvez en être sûr. D’autant que rien à faire ; mes mains sont encore fortement liées.

Enfin, je ne me dirige plus vers la chaloupe-canonnière, heureusement encore très éloignée. Le froid me paralyse, mais surtout la fatigue musculaire. Je dois attendre un peu, sans panique, avant de tenter d’ultimes tractions à l’aide de mes jambes. Une vraie plaie ! Aucune prise possible. Les gabions de l’autre rive m’auraient assurément mieux servi. Je les observe un instant, et j’en profite également pour regarder un peu partout si l’homme, lié puis délié avec moi, ne serait pas lui aussi accosté non loin. Rien ! si ce n’est les gabares meurtrières qui rentrent au port, non sans quelques coups de fusil. Du faible horizon que m’offre le côté terre ferme, je constate que mille épineux préparent mon accueil, mais le froid devient rapidement un ennemi plus infernal. Par une acrobatie impossible, dont j’ai encore bien du mal à m’en croire capable, je parviens à quitter l’eau en déchirant les restes de mon corset. Me voilà ainsi partie indésirable d’un ensemble végétal plus qu’agressif ; voyons davantage une sauterelle embourbée dans une toile arachnide. Aucune position verticale envisageable ici !

Il faut donc ramper. Ce que j’entreprends  non sans manger de la boue. Mes bras, mes joues, sont lacérés de toutes parts, mais j’insiste à sortir de là. Déjà, je vois la fin de cette géhenne florale (c’est une boutade puisque nous sommes en nivôse). Pourtant,quatre, cinq mètres tout au plus.

Ce n’est qu’une haie séparant la rivière d’un champ d’herbes folles. Je m’en sors, toujours les mains liées, bien entendu, mais avec toute la faculté de mes jambes. À présent, je dois sérieusement réfléchir quant à la direction à emprunter. Le sud me semble préférable, sans pour autant suivre aucune conviction réellement fondée, mais c’est tout d’abord à l’est que je me dirige, et vers un clos de pierres saillantes à souhait. Je veux parler ici de mes derniers liens qui sont tranchés en quelques minutes. Je suis donc totalement libre, entièrement vivante, c’est sûr, mais sanglante et frissonnante à ne plus attendre. La prudence me commanderait de filer à travers les futaies environnantes, certes, mais certainement pas, en mon état, à moitié nue. Je suis encore partiellement sauvée, un peu plus loin, par un chasse-corneilles dominant une terre plus que désolée. Pitoyable sauvetage ! la toile me fond presque dans les doigts. Enfin, je mets ce qui l’en reste sur mes épaules, et, sans trop plus savoir où se trouvent les cardinaux, je m’approche d’une chaumine paraissant encore occupée. J’ai besoin de secours, sans conteste, mais comment puis-je être reçu ici, et par qui ? La nuit ne va pas tarder à poindre, alors patientons. Au cas où je devrais affronter un pourchas, l’obscurité me serait nettement plus favorable.

Dans un fossé envahi d’absinthes sauvages, quelque peu à l’abri du vent donc, je fais le point.

À qui dois-je ce nouveau destin, si ce n’est à Dieu ?  Peu après l’aube, ils nous avaient chargées sur trois charrettes avec toute la violence dont ils restent capables. Exposées aux pluies fines et froides de cette complice saison, nos assassins nous firent attendre plus que toute la matinée, entassées comme des chèvres que l’on va occire, sans absolument aucun recours pour se réchauffer, si ce n’est celui de serrer au mieux sa voisine d’infortune. Vers midi, deux autres chargements d’hommes arrivèrent sur le port. Que des vieillards, quinquagénaires pour les plus jeunes, majoritairement enguenillés, certains déjà complètement dénudés, certains violacés à ne pas voir, d’autres agonisant d’un séjour ayant probablement été pire que le nôtre. Leur matériel étant installé, il commencèrent notre ficelage par groupe de cinq : leur mariage républicain nomment-ils cela d’une satisfaction très ironique une fois la tâche accomplie. Trois gradés oisifs assistent aux opérations : Lamberty, Moreau-Grandmaison,  que je reconnais pour les avoir aperçu à l’Entrepôt, et Carrier, chef de la commission, qui m’est indiqué par Madame Jancourt, pauvre femme dont l’embonpoint confirmait, pour elle,  aucune chance de s’en sortir. Dos à dos, je ne peux voir le visage de l’individu avec lequel je suis liée. Ensemble, nous sommes embarqués avec les dernières indélicatesses, et toujours entassés au plus rentable de la barge devant être sacrifiée à notre noyade.

Ainsi garnie, la flotte descend la Loire afin de gagner la pointe de l’île. Durant ce bref parcours, mon époux inconnu constate que la corde reliant nos quatre chevilles s’est considérablement dénouée lors de notre chargement. Très discrètement, il me le fait savoir, puis, arrivé au beau milieu du fleuve, il me glisse à l’oreille : « nous avons une chance ! ». Comment dire ? comment décrire ce que firent les effets de cette information dans mon esprit particulièrement engourdi depuis des semaines, et encore à cet instant ? Comme tous, j’acceptai docile la mort qui s’approchait, d’ailleurs sans depuis longtemps y couver le moindre autre espoir, et, soudainement, l’option illicite d’échapper à tout cela se présentait, non comme un signe du ciel, non comme une joyeuse providence, mais davantage une culpabilité à l’égard des autres malheureux nous entourant. Proche, Madame Jancourt observait le bas de mes jambes comme le meilleur destin qui ne s’offrait pas à elle. Relevant la tête, ses yeux s’illuminèrent de ma survie possible, et, comme si elle percevait mon avenir une vengeance à sa mort, elle m’encouragea de l’épreuve à venir par un doux et long clignement des deux paupières. Celui-ci fut également accompagné d’un sourire d’une bienveillance totalement apte à détruire la peur qui m’envahissait. Cette peur qui se traduisait par déjà les tremblements de mon futur complice qui me collait la peau devenue la sienne.

Les minutes s’allongèrent ainsi d’une incertitude que je ne peux définir. Les criminels cessèrent de ramer. Le silence devint atrocement perceptible dans le regard de tous. Puis, sur notre barge, quelques femmes fondirent en larmes, un homme cria « vive le roi », un autre adressait au ciel un part un les prénoms de ses enfants, un troisième évoquait Dieu comme s’il avait été son frère ; enfin, notre embarcation fut coulée par destruction de la coque. Comprenez-moi, des hurlements humanoïdes que j’ai peine à dépeindre, tout comme j’ai beaucoup de mal à traduire cette dignité se détachant de ces hommes que j’aurais pu comparer à celle de mes pères, à mon oncle, par exemple, qui trônait en famille de son métier, de son savoir-faire, et qui nous l’enseignait par amour de nous autant que par amour de lui-même. Oui ! j’ai beaucoup de mal à relater ce que la mort  imméritée peut suggérer en mon jeune âge qui s’apprêtait à mourir également. D’autant que je n’ai toujours pas le confort indispensable à écrire ; à vous écrire sereinement. De cela, je m’en expliquerai plus bas.

La nuit n’est pas encore là. Une vieille dame s’approche de mon fossé.

Ce qui me confirme que je ne fus pas assez discrète. Dans ma tenue, plus que légère, pour qui me prend-t-elle ? Une fille d’aventures ? Non ! ces riverains sont au courant de tout, et je ne dois pas être la première rescapée de ces noyades répétées.

- Allez-vous-en ! Il ne faut pas rester là.

Incontestablement, la crainte s’entend ; incontestablement, cette femme n’est pas patriote, sinon, elle aurait agi autrement.

D’ailleurs, l’homme qui suit – beaucoup plus jeune – me jette une pèlerine usagée, et, la même peur au visage, il ajoute :

 - Ne restez pas là ; partez… filez…

Immédiatement, je n’en fais rien ; ces gens ne sont pas des ennemis !

Cette pèlerine est inespérée. Derechef, je déchire la toile du chasse-corneilles pour m’en protéger les pieds, restés nus jusque ici.

L’homme réitère son ordre :

- Partez, vous dis-je… plus loin, vous avez certainement une autre chance.

La situation est claire, et je suis parfaitement informée ; nous sommes en guerre. Guerre de France contre France, mais je n’ai plus le temps de penser à tout cela. Il faut que je la trouve cette chance dont il parle (n’aura rien celui qui n’a pas d’épreuves ).

- Et n’allez pas sur Bouguenais.

C’est entendu, ne pas se rendre à Bouguenais mais, à présent, par quelle voie puis-je m’éloigner ?  L'est me reconduirait sur Nantes.

La nuit s’épaissit, le village doit être truffé de bleus, mais je n’ai guère une autre option que de le traverser.

Mal m’en prit. Je n’eus pas atteint l’église que je suis arrêtée, et me voici de retour à l’Entrepôt des cafés. Aussi, je n’ai plus le temps d’écrire. Une sentinelle quitte cet enfer dès demain, et elle m’a promis de vous faire parvenir ce message, ce mémoire. Vous comprendrez que je ne peux la nommer ici, pas plus que vous du reste, et, vous comprendrez aussi que je dois abréger mon texte.

Je m’appelle Julienne Guérineau. Je suis née à Maulevrier en 1775. Je suivis mon  père et mes deux frères dans l’Armée catholique et royale du marquis de Bonchamps. Puis, après notre défaite de Cholet, nous joignîmes La Rochejacquelein outre-Loire. Mes frères ne sont jamais revenus de l’attaque de Granville, quant à mon père, il fut tué sous mes yeux à Savenay le 23 décembre dernier. Prisonnière depuis, je ne vois que  boucherie ou mort lente autour de moi. Nous sommes des milliers croupissantes sur une paille nauséabonde ; la faim, le gel et le typhus assassinent tout autant que les fusillades quotidiennes aux carrières voisines. J’attends à nouveau mon sort qui ne peut plus être pire que la « baignoire nationale », ni même ce que j'endure ici. Alors, j’espère que cette lettre vous parviendra un jour, et que vous connaîtrez  ainsi ce que nous avons subi pour notre seul amour de Dieu. Aussi, que le monde entier sache ce dont restent capables les cruautés s'attachant aux principes de liberté, d'équité, voire même de fraternité dite citoyenne.

 

Laurent Lafargeas, 2006.

181- ed. 2014.

 

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 15:25

L’amour en Grève

 

 

 

 

La mort, dès l’instant qu’une majorité demeure incapable d’en fixer l’heure, elle reste donc majoritairement une imagination. C’est de cette façon que, dans la plupart des cas, nous nous mouvons insouciants. Et, c’est probablement tant mieux.

 

 

 

 De toutes les pertes existentielles qui me furent de constat infligées, et malheureusement durables, au-delà de la disparition de mon frère, je pus en extraire néanmoins la notable faculté de parler à moi-même. En examiner, en disserter, voire en morfonde, mais toujours en écrire en résultat.

Certes, je reste depuis le torturé d’une véritable carence. Carence que nombre ne peuvent imaginer, puisque nombre est niais. Et, j’aurais encore plus à dire !

Probablement que j’ai ainsi acquis l’art de communiquer avec les fantômes.

Je ne peux rien confirmer à ce sujet, mais ce que ce dont je suis sûr, c’est que les morts n’ont pas fini de me parler.

Davantage à Paris qu’ailleurs dois-je préciser ? Oui ! et là, certaines de ses rues, de ses lieux, à Paris, me parlent plus que d’autres. Et, comme d’autres, ont force d’aimant qui exige à jamais que je ne puisse quitter un jour Paris.

Si j’eusse été quêteur de joie, j’aurais, il est vrai, abandonné cette ville depuis longtemps. Seulement, et que Dieu me pardonne, je ne suis quêteur de rien.

J’ai une autre mission, il me semble. Celle de vous traduire ici peut-être encore le dit, le cri de ces fantômes. Ces fantômes qui, de leur côté, auraient certainement souhaité quitter plus que moi ce Paris meurtrier, ce Paris mille et mille fois assassin.

En arrivant comme beaucoup de princes et autres éminents voyageurs venus de l’Est, nous entrons dans ce Paris par la rue Saint Antoine. Au XVII è siècle, on la continuait vers le centre par la rue de la tisseranderie. Puis, empruntant la rue du pet au diable, vers le sud, nous arrivions à l’église Saint-Jean de la Grève.

À l’intérieur, nous pouvions lire alors cette épitaphe gravée « ci gisent le frère et la sœur. Passant, ne t’informe pas de la cause de leur mort, mais passe et prie Dieu pour leurs âmes ».

Une épitaphe demeure une des cent formes de poésie, vous en conviendrez, et celle-ci en présente toujours sa part. Hélas, ce type de  poésie s’accompagne souvent du drame.

Ce drame, c’est à douze pas d’ici, en place de Grève, qu’il a eu lieu au matin du 2 décembre 1603. Là, Marguerite de Ravalet fut décapitée juste après son frère Julien sur le même billot.

De quoi étaient-ils coupables tous les deux ? D’aucun crime porté à autrui, si ce n’est celui d’avoir défié le conventionnel en refusant une mauvaise vie imposée.

Outre les deux horribles casernes et la percée de la rue Lobau qui défigure ce qu’avait été ce quartier, notons qu’aucune place ne fut accordée à ce souvenir.

Aujourd’hui, du reste, celle dite de l’hôtel de Ville refuse toutes mémoires aux bûchers, écartèlements, rouages, pendaisons et décolletages dont elle fut le théâtre. Cette place est devenue le point de départ des nuits blanches ou de la gay pride. Toutes ces festivités reconnues alors parfaitement conformes de nos jours. Nos jours où l’absurdité a remplacé les crimes étatisés.

Ici, me voici témoin de cette horrible scène  du 2 décembre 1603.

L’esplanade, partiellement boueuse, et dont l’importance invite au spectacle, accueille bon nombre d’autochtones.

Ici, les exécutions sont fréquentes, mais l’attraction demeurant  un avantage parisien, beaucoup ne s’en prive guère. D’autant que celle-ci va être expéditive, contrairement aux trois malfrats roués la semaine dernière, et dont l’un devait souffrir en air de novembre durant plus de 52 heures avant d’agonir.

Oui ! l’endroit ne manque pas de loisir.

Disons qu’il réunit aisément les foules. Pour celle de ce jour, une différence s’affiche : celle des larmes aux yeux des femmes.

Les condamnés vont être occis pour péché!

L’inceste : le crime ! Certes, un crime d’époque, mais un crime particulièrement augmenté d’adultère (motif du plaignant).

Victime n’est toujours pas devenue une hypothèse ; nous pouvons le devenir à tout moment. Humains, entouré d’humains, nous croyons être en sécurité ; en fait, cernés de lions, dévorants pour la plupart.

Et c’est le cas du fameux plaignant, Monsieur Jean Lefèvre de Haupitois, collecteur de l’impôt royal ; le récent mari de Marguerite de Ravalet.

C’est ce dernier qui a porté plainte  au  Châtelet contre son épouse et son beau-frère.

Ce frustré, quadragénaire enrichi de facilités,  supportait peu son incapacité aux pratiques de l’amour  hédoniste ainsi qu’à l’insoumission de sa jeune épouse.

Celle-ci, enfant davantage que femme, rêvait d’autre chose. Du moins, elle espérait autre chose de la vie. Certes, son frère Julien ne pouvait être le gestionnaire de cette vie, de l’avenir de sa sœur, mais cependant il en présentait mieux les traits.

Ces deux-là étaient beaux ; et c’est ici leur crime.

Beaux de leur jeunesse et de leur résistance au conventionnel. Ce conventionnel les obligeant subir le « nul ».

Serait-ce cette cause qui  motivait tant de larmes versées sur le passage de leur tombereau ?

Au regard de toutes les controverses de notre humanité, nous pouvons croire cela.

Mais, Julien, 21 ans, et Marguerite, 17 ans, furent bel et bien décolletés ce jour sans une once de mansuétude régnante.

Entendez que ces deux-là furent les proies d’une existence qu’ils n’ont pas su prévoir. Même sous la torture, l’inceste ne fut ni avoué ni prouvé. Hélas, le siècle garde son besoin d’exemples, et les présomptions suffisent.

Dès son plus jeune âge, Marguerite entretint un amour platonique avec Julien, son aînée. Il n’y avait là rien de mal, mais devenus adolescents, la conscience familiale dû néanmoins les éloigner l’une de l’autre. Certainement afin de taire les débats locaux.

De longue date, les Ravalet dominent le bourg normand de Tourlaville. Et non que de pieux souvenirs.

Alors, une bagatelle illicite ne pouvait que nuire aux relations de voisinage.

Julien fut envoyé au collège de Coutances, tandis que Marguerite fut mariée contre son gré à un représentant de l’État, en  1600.

Elle avait alors 14 ans.

Aussitôt, le devoir conjugal lui devint vomitif. De plus, le vieux est alcoolique, violent, jaloux et particulièrement suspicieux.

Sans retenu, Julien devait se porter  au secours de sa sœur ; l’extraire de cet enfer.

Il organise sa fuite à Valogne, puis à Fougères avant que le mari entreprenne un sérieux pourchas jusqu’à Paris, où les deux tourtereaux seront arrêtés le 8 septembre 1603.

Vainement, le sire de Tourlaville tenta d’obtenir la grâce de sa fille auprès du roi, mais rien n’y fit, et nous arrivons à l’aube du 2 décembre.

Le bourreau répugne à décapiter ces enfants, mais les ordres sont incontournables. Pour Julien et Marguerite, l’épée fut ici, en Grève, la récompense à leur besoin de liberté.

De coutume, un homme s’éteint en sentant sa mort venante et méritée, selon le bien ou le mal qu’il a véhiculé durant sa vie. La femme disparaît, elle, comme une fleur qui perd ses pétales, quelquefois depuis plusieurs saisons. Elle sait, du reste, que ce minimum ne reviendra jamais, tout comme l’homme calcule en sa fin ce qu’il a à regretter ; de ce qu’il n’a pas réalisé également. Hélas, sont rares les cas où les deux partagent ensemble cette agonie. Il meurt sans elle ; elle meurt sans lui, et souvent plus tard que lui.

Ce jour, si ces deux presque  adultes ne trouvèrent pas l’occasion de sceller leur amour, la mort, par contre, ils la partagèrent à seulement quelques minutes.

Comme toujours, l’ordre est maintenu dans le sang, et je quitte cette place afin de me conduire en autres lieux de ce Paris, cent- mille fois l’arène de ce type d’ignominies.

 

Laurent Lafargeas, 2011

187-2011

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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 19:25

      Satory

 

 

 

 Un temps lésée, la généralité devient particulièrement

 criminelle dès lors qu’elle récupère ses droits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui distingue l’homme de l’animal, entre autre, c’est avant tout que cet homme a choisi de lutter contre un adversaire totalement invincible : le hasard.

Malgré qu’il en soit assujetti tout au long de l’année, pour ne pas dire tout au long de la vie, il restera néanmoins convaincu du contraire durant toute cette même année, parfois durant toute sa vie. Il refuse que le hasard opère une influence sur lui ; il ne l’accepte pas. S’en émanciper est une exigence de sa nature. Hélas, son devenir y reste pourtant lié, et, au-delà du célèbre axiome « le hasard fait bien les choses », notre homme n’aura de cesse d’imposer aux événements sa réelle volonté. Même partielle, la félicité ne dépend que de cela !

Notons cependant que, dans les deux cas, les résultats peuvent s’obtenir tout autant ténébreux. Et justice n’est certes pas majoritairement au rendez-vous !

Clémence Andelin, ex Madame Pincepré, ex Madame Delahaye, ex Madame Villanois, vécue les deux expériences opposées sans pouvoir en conclure que l’une pouvait être bénéficiaire davantage que l’autre. Son premier mari, elle le rencontra par hasard. C’était à Paris, en 1861. Le hasard voulu qu’elle oublie une coiffe au nouveau jardin Monceau ; ce même hasard voulu aussi que Hyacinthe Pincepré accorde égard à cette coiffe abandonnée, et encore, et toujours, et toujours, ce hasard décida que les deux humains se rencontrèrent aux portes dudit jardin Monceau. De part et d’autre, les politesses de convenances s’échangèrent, comme cela se fait souvent entre deux individus de sexes différents, la relation intime ne tarda guère, ils mirent quelques mois à convaincre leurs familles réciproques de leur union prometteuse, les noces eurent lieux à Saint-Philippe du Roule, Faubourg Saint-Honoré, et tout, et tout, la vie commune se partagea sans ombrage durant près de cinq ans, mais une mauvaise tuberculose d’époque emporta Monsieur Pincepré en un autre monde, et en pas trois petites semaines.

À ces débuts, ce veuvage, qui ne fut pas le dernier, indiquait une consolation quasi impossible, mais il fut relativement éphémère car, une fois de plus, le hasard devait transformer le destin de Clémence Andelin par l’intérêt de Gabriel Delahaye. Intérêt qui commença sur la grande île de la Jatte - en travaux, pour l’heure. Un dimanche ensoleillé avait conduit Clémence et sa famille à un déjeuner sur l’herbe qui fut suivi d’une baignade obligée en cet endroit.

Manquant de se noyer, un cousin maladroit fut ramené suffoquant à la berge par un inconnu, Gabriel donc, qui, par la suite, devint le deuxième époux de Clémence. Malgré que celui-ci comptait quelques années de moins que notre veuve, l’alliance se fit tout de même officiellement à partir de 1868, et sans aucune avarie d’infidélité de la part du jeune homme.

Par contre, observons que la déclaration de guerre franco-prussienne du 19 juillet 1870, quant à elle, n’avait rien à voir avec les frasques du hasard, et remarquons le soldat Gabriel enrôlé sous les drapeaux du maréchal Canrobert, armé à la défense de sa patrie, comme beaucoup, puis trouvant la mort, comme beaucoup également, à la bataille de Saint-Privat, le 18 août suivant ; Clémence Andelin, veuve Delahaye pour le coup !

Par contre, ici, elle épongea beaucoup plus promptement ses larmes que lors de son premier veuvage. Aussi, décidée de ne plus laisser agir le hasard à sa convenance, quant à l’éventualité d’une autre prochaine liaison durable, elle opéra une stratégie sélective pour se faire.

Ce hasard n’avait-il pas si mauvaisement déterminé ses choix ?

Néanmoins, il fallait entreprendre les démarches avec une célérité toute  correspondante aux événements qui cerclaient son biotope. Paris sentait désagréablement la poudre à canon, et les denrées de base se raréfiaient. Un premier tri élimina quatre ou cinq probabilités, en sortirent deux autres en expectatives, et, finalement, ses vues se portèrent beaucoup plus ciblées sur un docteur de Lariboisière, réquisitionné, comme elle du reste, aux soins de nos francs-tireurs n’ayant pas franchement tiré aux redoutes de la Boissière. Jean-Baptiste Villanois se nommait-il. Homme cultivé, mûr (tout juste quinquagénaire), prévenant de par sa fonction, non aisé, mais pas non plus dans le besoin, ce citoyen s’entourait naturellement d’éminentes relations parisiennes. Et puis du charme, de la posture ; un maintien sécurisant ; une sérénité à tous instants. Leur liaison fut manœuvrée assez rapidement, mais rien ne fut accordé au hasard. Ici, rien, mais rien ne fut laissé au hasard !

Pour cette fois, Clémence choisissait, Clémence décidait son avenir. Du moins, elle œuvrait en ce sens. Maintenant, voyons que Clémence détenait en son aura un fort pourcentage d’atouts féminins - atouts incontestablement les quasi uniques de la puissance de son sexe.

Ce qui l’éloignait, considérons-le, de tout échec envisageable.

Et puis l’homme méritait bien son choix. Des yeux constamment illuminés d’espoir autant que d’humanité ; un dialogue fusant de bon sens tout en n’échappant aucune animosité ; un charisme des plus vertueux, bien qu’épiant la moindre occasion d’hilarité ; bref ! un idéal masculin. Personne ne peut absolument pas me contredire sur les humbles qualités de cet homme, puisqu’il fut l’un de mes amis. Entendez-là, que je l’ai bien connu, et en parallèle d’un autre, bien connu également, et surtout plus connu. Je veux parler du docteur  Jules Antoine Moilin, l’auteur de la fameuse  utopie de «  Paris en l’an 2000 ». Non pas que j’eusse partagé les conceptions particulièrement avant-gardistes de ce dernier Monsieur, mais je dois reconnaître qu’il exhalait une certaine vigueur spectaculaire à en défendre les termes, du moins propre à en solliciter la nature un tantinet salace de Villanois. Pour ma part, comment en être un sensé critique ? Les temps l’envisageaient autrement, et puis, notre récent historique,  encombré d’idées sociales, paralysait toutes tendances à en rire. Ce qui ne devait pas pour autant nuire, ni même annuler nos soirées restreintes en denrées alimentaires, mais cependant pas en joie de vivre. Le plus souvent, avec quelques autres amis, nous nous retrouvions au grand Hôtel de Charny, dans le Marais. Villanois ne se mêlait pas trop des occupations politiques de Moilin, ou de fort loin, mais dès que ce dernier brandit le drapeau rouge, après l’armistice du 28 janvier 1871, tous deux fréquentèrent plus dangereusement la Fédération ouvrière, rue de la Corderie. Et, ce ne fut certes pas une bonne idée !

Mais à quoi servirait d’expliquer la neuropsychologie des hommes à partir du moment où ils s’auto-gargarisent d’utopies estimées salvatrices ?

Pour exemple d’un concept de base, notons celle de la pauvreté endiguée par la division des richesses publiques. Un autre exemple inhérent à celui-ci, la création d’une banque unique et nationale. Comment s’alimente-t-elle ? Par l’impôt, bien entendu, mais également par les bénéfices du gouvernement qui monopolise toutes activités industrielles et commerciales. Entendons que toutes spéculations restent interdites, comme toutes propriétés vides ou inexploitées ne peuvent être cédées contre de l’argent, ni même se voir constituées en capital de réserve.

Si l’on disserte sur l’endroit où se loge l’initiative industrielle, elle disparaît de pure logique, et de pur respect à la nouvelle République sociale préconisée.

En allant plus loin, le commerce étant donc prohibé, les divers employés de l’État sont rémunérés selon leur compétence, mais sont plafonnés malgré cela. Maintenant, si l’on cherche d’où provient l’impôt, eh bien nous n’obtenons aucune réponse puisque la concurrence est morte à son tour. L’État vend le pain, l’État vend le vin, l’État fabrique tout, revend tout et paie tout le monde. C’est aussi simple que cela !

Et voici – ce 18 mars 1871 - mon Jean-Baptiste Villanois prenant les armes à la croyance de ces belles inepties. Au soir, la Commune de Paris était à pied d’œuvre. Moilin, dit Tony-Moilin, et Villanois s’en réjouirent, Clémence également dans un premier temps, puisque tous nous nous retrouvâmes festoyant au cabaret du père Lunette, rue des anglais. Par contre, les événements qui allaient suivre furent de moins en moins assortis de jubilations spontanées.

Dans sa négociation de trêve avec Bismarck, Adolphe Thiers obtint l’aval de la constitution d’une force armée – entendue tournée seulement contre la rébellion métropolitaine.

Autant dire que le peuple devait à présent faire face à deux ennemis ; et cela restait à prévoir !

Les canonnades devinrent alors beaucoup plus françaises qu’allemandes.

Intuition féminine oblige, notre Clémence s’alarma davantage dès lors que le tout Paris reçu la nouvelle des exécutions sommaires de Flourens et Duval. Plus encore après avec la séquestration de l’archevêque en réponse, ainsi que la formation d’un tribunal révolutionnaire.

Ce qui annonçait un tout indubitable proche avenir sanguinaire. D’autant qu’aussitôt nombre bataillons se formèrent un peu partout dans la plus totale anarchie. Ne citons que le corps franc des Trente-sous auxquels hélas s’est joint le devenu vaillant Monsieur Villanois.

Déjà, politiquement avéré, ce troisième époux avait engagé considérablement son nouveau foyer en  recevant  une multitude de futurs compromis. Outre des purs et convaincus, tels Maroteau ou Vermersch, le seuil de la maison vit également passer des canailles, comme le dit Pille-Hôtel, par exemple. C’est toutes ces visites donc qui, par la suite, devaient confirmer le toit conjugal comme inutilisable.

Évidemment, les nouvelles troupes, réunies sous le haut commandement du général Mac-Mahon, sont composées de sinistres abrutis, mais vouloir lever l’escouade contre une armée nationale, c’était tendre le cou à la hache.

« Ces soldats sont pour l’instant enrôlés au service d’une cause qui se tournera contre eux. Ils ne tarderont à nous joindre. Citoyens, tout comme nous, jamais ils ne peuvent devenir nos bourreaux » affirmait ainsi le docteur Villanois.

« Enragés par leurs récentes défaites, s’ils ne sont pour l’heure des tueurs, ils trouveront ici de quoi s’y muer » lui répondait sa femme.

Malheureusement, cette dernière eut ici plus que raison. Avec la haine, la mort entrait dans Paris le 21 mai. À peine les versaillais trouvèrent-ils  la brèche terminant l’état de siège que les massacres furent orchestrés de la plus noire surdité.

La mécanique de Thiers (Adolphe-le-petit) commandait même l’extermination avant la répression. Clémence, de son côté, suggérait la fuite, mais comment convaincre un homme persuadé de son bon droit et, de surcroît, déterminé à ne pas fondre lâche ?

Alors, sourd à son tour, toujours avec l’humour en l’âme, cet homme gagna aussitôt les premiers rangs de la résistance, sans d’une once calculer le troisième veuvage de Madame.

Madame vivant dès lors une semaine d’angoisse de jour en jour accrue par les informations circulant en son quartier Rochechouart. Les postes  de l’ouest de la ville tombaient les uns après les autres ; s’ensuivaient des exécutions immédiates. Les communards des Batignolles sont à leur tour anéantis. Enfin, ceux de Belleville après le Faubourg Saint-Antoine.

Il est clair que ce 27 mai 1871 sonnait le glas de la Commune de Paris.

Il y aurait-il là un heureux hasard ayant épargné Monsieur Villanois ? Eh non ! bien entendu, puisque très rares sont les heureux hasards.

Tandis qu’une cour martiale conduisait Tony-Moilin à l’abattoir du Luxembourg, Villanois, reconnu avoir soigné les blessés derrière la barricade de Pigalle avec Nathalie Lemel, cette féministe mauvaisement  évaluée par les sphères des hautes et moins hautes bourgeoisies, le docteur Villanois, dis-je, sera fusillé le même jour au square Montholon , et sous les yeux de son épouse.

Celle-ci, pour le coup totalement désemparée, mais néanmoins restant lucide quant aux dénonciations qui déjà fusaient de toutes parts, quitta derechef son logement avant de me rejoindre à la hâte. Pour ma part, je m’apprêtai à fuir également des mêmes craintes chez un cousin logeant à Bercy.

Un violent orage ayant sévit en ce début de journée, Clémence  n’avait alors plus du tout l’aspect d’une citadine lingée, ni même la veuve d’un médecin, mais combien sans égarer une once de son élégance naturelle. D’ailleurs, son total désarroi, augmenté de ses peurs justifiées, lui constituait davantage la fameuse puissance des atouts féminins dont j’eu à évoquer plus haut.

Même vêtue de haillons, elle paraissait ne jamais pouvoir les perdre un jour ses atouts.

Comprenez qu’en dehors du péril omniprésent nous commandant l’urgence de la salutaire décision, ici, la venue de cette femme extraordinaire en quête de ma protection transforma en à peine trois secondes les conceptions pessimistes que j’amassais depuis des années à l’encontre du réel intérêt de l’existence.

Un corps de rêve bien-sûr, un visage façonné par le rêve également, mais surtout aucune méfiance, aucun nul jugement dans ce visage, ni dans tout l’ensemble de ses expressions, pas plus que dans ses écarts d’ironie. Enfin, je le pense, une femme créée parfaite qui attend son absolu, mais qui n’exige à cet absolu aucune limite à dépasser. Entendez-là, la plus divine force du sexe faible.

Tout juste encore veuve, aurais-je eu l’outrecuidance de me croire son quatrième mari ?

Bien-sûr que non ! il fallait, à l’instant, que je songe davantage à sauver nos vies.

- Arrangez au mieux votre coiffure, lui ordonnai-je.

Tandis qu’elle s’exécutait comme si elle avait reçu un ordre de son père (certes, elle aurait pu être ma fille), je réfléchissais à notre immédiate destination.

- Je suis partie sans bagage, me précisa-t-elle en devinant mes pensées. Aucun effet, aucun change, mais à cela, tenante sur les rives du canal,  Madame Larguille  peut y pourvoir.

Tout cela fut dit avec une telle confiance que je fus un instant capable de nuire en autorité à nos réels dangers que, du reste, j’avais peine à estimer.

- Je crains que nous soyons obligés de fuir et trouver protection avant tout, lui dis-je avec fermeté. Pour vos effets, vous souciez peu, j’ai de l’argent.

Autant pour elle que pour moi, savions-nous que ces brefs échanges seraient les ultimes de la dignité qui nous obligeait encore ?

Non ! ayant vécu, pour ma part, nombreux autres similaires périls, je pensai que traversant Paris au bras d’une aussi charmante compagnie, je parviendrai en toute aisance, et sans l’ombre d’un faciès inquiété,  à nous extraire de cette ville devenue exécrablement politico-militaire. 

Je croyais bien connaître Paris, du moins ses nombreuses issues, mais les nouvelles percées rendent l’échappatoire plus complexe par endroits. Notamment l’axe de la rue La Fayette, puis celui du boulevard Sébastopol. Ici, beaucoup de sentinelles ont bien l’intention de tamiser les fuites. Heureusement, d’importants travaux inachevés proches de la rue du Cygne entravent la surveillance de part et d’autre. Nous traversons quasi sans inquiétude, mais nous dûmes ôter assez longuement la boue accrochée à nos souliers. Cette boue assombrie de près de deux mille ans d’histoire parisienne.

Par la rue Quincampoix, nous gagnons l’ancien théâtre Boursault.

Ce sont quasi des ruines, mais nous y sommes en sécurité ; du moins le temps d’établir un stratège.

Tout en nettoyant sa modestie, Clémence réitère son intention de joindre le canal Saint-Martin.

- Il reste également probable que Madame Larguille nous accorde le gîte pour deux ou trois jours.

- Entendez ces fusillades vers le nord. Il est clair que ce passage serait celui des armes. Nous allons plutôt les vivre Hôtel de Charny, ces deux ou trois jours… Le tenant est neutre.

En accord et confiance de cela, par la cour du More, nous atteignons  la rue Beaubourg.

Ici, la population  en mouvement y demeure très variée. Des gens courent, s’activent de peur au ventre, certes, mais d’autres circulent benoîtement, tout comme nous nous y efforçons.

Maintenant, dans quel but ? La panique se lit dans la plupart des regards croisés.

La panique, mais aussi l’écrasante délation probable ; de France et de Navarre, ce fléau pire que la peste.

Clémence souhaiterait accélérer notre marche. Je l’en dissuade, garanti du fait que des promeneurs ne peuvent attirer aucune suspicion. Quoique se promener un jour pareil !...

Enfin, quand je parle de garantie, je n’en suis pas profondément convaincu. Au sujet, je tente d’apaiser Clémence, mais de nos bras en contact, elle perçoit ainsi en direct mes incertitudes par mes tremblements. Et pourtant, croyez-bien qu’elle s’y accrochait à mon bras.

Par tous les endroits, Saint-Antoine apparaît comme infranchissable.

Plus qu’ailleurs, la répression confirmait sa compétence d’ubiquité en ce coin de Paris.

Nous faisons demi-tour, et c’est la Cloche percée qui nous fut fatale. Aussi, mon entière et impardonnable négligence.

Je nomme ici mon couvre-chef garibaldien qui aurait pu, mais alors qui aurait dû depuis plus d’une semaine déjà quitter le crâne, mon crâne dit grand esprit.

Que Dieu m’écartèle de cette idiotie d’apparat superflu ; d’icelui je conduisais Clémence en enfer par les voies les plus courtes.

Ce même enfer, de cela, moi, je le méritais sans conteste !

Je connaissais la stupidité universelle pour l’avoir particulièrement étudiée, mais en notre monde moderne, je la croyais s’absenter, comme beaucoup d’autres du reste : beaucoup de naïfs de mon genre. Car, en effet, naïf je le fus en espérance de l’humanité.

Dans l’immédiat, cette humanité nous cerclait de chassepots et d’escopettes, très certainement comme à son habitude.

Mon âge et mes luttes antérieures s’en interdisaient la surprise, mais déjà je souffrais la souffrance de Clémence, elle, quelque peu malmenée comme l’on malmenait de coutume une fille des rues. Mon charisme élevé contre cela s’y vit instantanément récompensé d’une violente crosse à travers le visage.

Autant dire que les débats s’annonçaient obtus !

Jusqu’au Châtelet, où l’on  nous conduisait, ma naturelle  rébellion voulut encore attirer l’attention que sur moi. Pour en extraire Clémence, vous l’aurez compris.

Certes, j’y parvins, mais mon comptage parmi  les autres prévenus alignés tout comme moi, au Châtelet, disais-je, se remarqua  peut-être un peu.

Je pissais le sang de toutes parts. Immédiatement, je suis séparé de Clémence. Aussi, très vite, je comprends que nous serons jugés de vie ou de mort, et dans les minutes qui suivent.

Déjà, beaucoup sont conduit caserne Lobau. Là, ou plus tard, nous apprendrons que les exécutions furent davantage opérées comme un tir au pigeon dans la carence la plus infernale du respect humain.

Comme d’autres, j’ai de la « chance » ; je suis rangé parmi les voyageurs pour Satory. Clémence également. Je l’aperçois au-devant du cortège qui se forme dans la plus totale brutalité.

Ayant traversé une fois l’Atlantique, j’eus la déveine d’affronter une virulente tempête. Pensez- bien, une brève période de l’existence où l’on perçoit très vite les capacités indubitables de l’océan à nous broyer en pas une seconde. Aucun humain ne détient alors la faculté de demeurer serein face aux houles meurtrières de ce gigantisme. Mais, en comparaison, ici, la furie répressive de soldats mandatés confirme que, contrairement aux écarts de la nature, nos espoirs d’éviter les sévices restent cinq fois plus faibles.

Ficelés comme des volailles, avec des enfants même, nous menons une marche forcée assortie de régulières bastonnades.

Certes, les femmes – les pétroleuses -  sont beaucoup moins rossées, mais de temps en temps, sur le parcours, elles ne peuvent échapper à quelques ruades de la populace, celle-ci particulièrement animée d’un mépris sans nom.

Au soir, nous arrivons dans les jardins de la Muette. Là, un camp de transit paraît vouloir nous accorder une trêve : un repos. En tous cas, pas celui de l’âme !

Un quinquagénaire anxieux nous apprend qu’une centaine d’hommes viennent d’être passés par les armes dans les fossés, non loin. Enfin, malgré que nous demeurions ficelés, l’avantage de cette halte nous permet de nous asseoir. La plupart avions les pieds en sang. Également, les suées de la journée cédèrent très vite la place au froid de la nuit, perçue, aux premières heures, comme interminable.

À l’aube, les rangs se reconstituent avec un surplus d’organisation. Chacun des moins valides sont tractés par une corde d’à peine 1,30 mètre liée à celui, plus jeune, censé maintenir une vitesse exigée par l’ensemble du cortège. Ainsi, je me vois alourdi d’un vieillard déjà terrassé par le trajet de la veille. Au bout de cent pas, l’opération prévue jusqu’à Versailles me semble irréalisable. Et pourtant, il faut que l’on avance. Sinon, c’est le bâton !

Cette promenade, agrémentée des crachas et vociférations des autochtones bordant les routes, est l’œuvre du général marquis de Galliffet. Une des pires ordures que la France n’eut jamais connue. Héritier d’une noblesse qu’il ne méritait absolument pas, cet arriviste, optant pour la sécurisante carrière militaire, se transformait tour à tour en royaliste, orléaniste au cas où, avant de servir Bonaparte, à présent la nouvelle république.

Ce mange-crottes allait même plus tard se porter candidat à la présidence. Pour l’heure, il jouissait de sa qualité de tortionnaire patenté. Aussi, dans son regard, se lisait parfaitement sa frustration de ne pouvoir ordonner encore pire.

Cependant  (on ne sut pour quelle raison),  arrivé à Versailles, et avant d’emprunter la rue de Noailles, il fit exécuter un jeune homme par trois coups de sabre ; trois coups portés chacun à plusieurs secondes d’intervalle, s’il vous plait !

De notre côté, nous pensions atteindre ici la fin de notre calvaire. Hélas, il n’en fut rien.

Tout d’abord, et jusqu’aux portes de Satory, des invectives et projectiles fusèrent de partout

(j’évitai à peine un important tesson de bouteille), puis nous fûmes conduits en un lieu de stockage  entièrement à découvert. Là, nos mains sont libérées, chacun reçoit un morceau de pain dur, puis nous sommes introduits dans une vaste cour où nous nous mêlons à deux, voire trois mille prisonniers, très certainement parqués là depuis la veille. Certains me disent depuis quatre jours. Très vite, je retrouve Clémence. Ce n’est plus la même ; le teint violacé, la chevelure poussiéreuse, les ongles noircis. Pour ma part, je n’ai rien à lui envier.

Péniblement, nous nous installons au milieu de cette faune d’un état de crasse similaire au nôtre. L’approche des murs d’enceinte nous est interdite. Du reste, elle ne semble pas n’être sans danger, puisque nous apercevons le canon d’une mitrailleuse en faction derrière une meurtrière prévue à cet effet.

Un adolescent nous apprend que parfois il nous est défendu de se tenir debout, et que, pas plus tard qu’hier, au moment de l’orage, une dizaine de personnes furent abattues.

Est-ce à dire que nous ne sommes pas vraiment en transit ? Serait-ce à dire qu’une seconde nuit nous attend en extérieur, avec les intempéries du ciel gris qui menace déjà ?

La paille sur le sol, transformée davantage en fumier, émane une odeur pestilentielle, mais, malgré cela, Clémence s’y allonge, et, malgré cela, Clémence s’y endort.

Afin d’en savoir plus sur notre futur sort d’animal entassé, je m’informe auprès de mes codétenus affectés au service de l’eau.

- Les docks, les caves de l’Orangerie, toutes ces geôles sont bondées au point d’en générer une épidémie. Il reste douteux que nos procès soient menés en ce lendemain, non plus qu’ils soient au-delà tenus dans les règles. Qu’ils nous achèvent tous et dès maintenant, ils gagneront du temps !

À la nuit tombante, Clémence se réveille. Elle se redresse, et se plaint, cependant très calmement.

- Je ne peux continuer… Je ne peux en souffrir davantage…

Ma rage est peut-être à son comble ; surtout mon impuissance !

Devrais-je lui mentir pour qu’elle s’invente une once de courage ? M’était-il alors possible de traduire un optimisme avec cette géhenne autour de nous ? ces râles, ces enfants qui hurlent ; et des nourrissons pour une grande part.

Je garde le silence, et, déchirant une partie de ma chemise, j’œuvre une protection à ses pieds enflés et couverts de plaies.

La basse température de la nuit ne sévissant pas encore, je la couvre de ma vareuse en pensant  trouver le sommeil sans cela.

Grelottant, claquant des dents comme la plupart de mes voisins, peut-être vers 2 heures, je ne pus résister à ce froid nocturne, et, avec son consentement, nous tentons de partager au mieux ce vêtement providentiel. 

 À présent, je m’interroge sur  mes responsabilités au regard de ce résultat. Avais-je réellement  adopté les idées socialisantes voulant se substituer à une politique devenue quelques peu

obsolète ? Pas exactement ! Tous pouvoirs politiques, et quel qu’ils soient, engendrent inévitablement ce type de répression. Étais-je responsable de l’échec national ayant entraîné le siège et la misère de Paris ? Non plus ! Mes seules fautes, en dehors de  mon chapeau garibaldien, furent celles d’avoir une sympathie pour Auguste Blanqui, d’appartenir à la loge des frères de l’humanité, et de croire en un possible monde beaucoup mieux géré que ceux que l’on a connus.

Plus tard, la plume particulièrement acérée d’Henry Morel informera tout le pays de ce que nous étions dans les termes suivants «  Écrire l’histoire des hommes de la Commune, c’était se vouer volontairement à une asphyxie morale, tant le bourbier où grouillaient ces êtres immondes était lourd de vapeurs pestilentielles et chargé de miasmes délétères.

Nous pensons que le public nous tiendra compte de notre courage à soulever un des premiers, dans l’intérêt de l’assainissement général, cet amas putride de honte, de fureurs et de sang, sous lequel disparaissait la physionomie de chacun d’eux, grotesques ou terribles… »

La nuit s’achevait à peine qu’une rafale nous sortit instantanément de nos pseudo torpeurs.

Un homme venait de se faire tirer dessus en se rendant au lieu d’aisance.

Proche de nous, un autre nous apprend qu’aucune tête ne doit apparaître à la meurtrière située derrière le talus entendu comme sanitaire.

C’est la mort immédiate ! Autant dire qu’il faut s’y rende en tapinois.

 Ici, la victime imprudente est transportée presque sans plus de visage jusqu’à la porte principale de la cour. Et, c’est comme cela qu’un français se charge habituellement d’un autre français.

Et, ce ne sera pas le seul cadavre de la journée !

Sans manger, sans boire, les heures de la matinée sont très longues à vivre.

Probablement plus longues pour Clémence que pour moi.

Elle s’incommode d’une trop prolongée position d’inconfort. Ses jambes ont besoin de mouvement. Elle se lève et avance à travers cette foule en grande part horrifiée.

À quoi pense-t-elle alors ? Plus à son récent veuvage, ou à sa pitoyable situation actuelle ?

Je ne peux le deviner.

Puis, l’effroyable bruit d’une seconde rafale.

Je ne sus si elle fut tuée par sa négligence ou si c’est elle qui en décida ainsi, mais je puis vous assurer que j’eus mille remords à entretenir durant les huit années de ma déportation, et même au-delà.

Qui suis-je ? Je suis, je fus un ami de la famille ; j’étais un ami de Clémence Andelin,

cette femme, cette dame assurément victime du hasard.

 

 

 

 

Laurent Lafargeas, 2012

ed.2014

 

  

 

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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 19:37

      Souviens-toi

 

 

« Ne pleure pas, petite sœur, ce soir nous dormirons dans

 les bras de Dieu. Le reste du monde ne nous concerne plus. »

Marie de Rorthays

 

 

 

 

 

26 avril 1974

 

C’est mon père qui conduit. Aujourd’hui, la visite est sérieuse, a-t-il dit.

Le ton qu’il emploie l’indique sans conteste. Aussi, cela fait plus de vingt ans qu’il n’est pas revenu ici.

Sur plus d’un kilomètre avant notre arrivée, il ralenti considérablement.

Déjà, je perçois l’ambiance d’un recueillement qui impose le mutisme.

Pour lui, c’est assurément plus qu’une visite ; un retour.

L’entrée du lieu se situe à droite, juste au bord de la route. Un unique véhicule inoccupé nous accueille, ainsi que deux panneaux de gros caractères : « remember » et « silence ». Silence logique, je pense.

 Silence immédiat observé par papa.

L’église est tout de suite à gauche. En face et autour, que des ruines. Du moins des façades sans plus d’huisseries ni toitures. Cet endroit, la place du village, aurait pu ressembler à chez nous : Coussac-Bonneval.

Devant quasi chaque bâtiment, quelques indications précisent la nature de ce qu’ils ont été, et toujours l’Histoire que j’apprends peu à peu.

Les allemands occupèrent le bourg en début d’après-midi. Très vite, ils ordonnèrent à la population présente de se réunir au champ de foire. Pour vérification d’identité, disaient-ils.

Ce rassemblement, qui concerna certains villages voisins d’Oradour, ne s’effectua pas sans brutalité. Les vieillards et les malades eurent beaucoup de peine à obtempérer.

Vers quinze heures, sur ledit champ de foire et sous la menace de mitrailleuses, les hommes furent groupés assis, la nuque tournée à l’autre groupe des femmes et des enfants que l’on conduisait vers l’église. Puis ce fut le début du massacre.

Je suis devant ce qui avait été l’hôtel Milord. Mon père a déjà gravi le bourg sur la gauche.

Je le rejoins sans aucune intention de m’attarder.

Dans la rue principale,  mêmes ruines. À environ cent mètres, nous apercevons un groupe de personnes. Probablement les propriétaires du véhicule stationné près du nôtre. Ces gens, nous les croisons peu après donc, et c’est d’une simple inclinaison du chef que nous les saluons, comme ils le firent également en discrète réponse.

Nous arrivons à l’une des écoles. La cour reste accessible. Légèrement à son  sud-est, un puits – du moins la mention de ce puits - nous apprend qu’une poignée d’enfants non groupés furent précipités en son fond.

Je me retire, le pas décidé à gagner la sortie de cet encore trop récent passé.

La visite devient insupportable.

Rompant le silence, mon père me rattrape en m’invitant à jeter un œil sur une grange où furent fusillés bon nombre d’hommes. Aussi, revenant sur nos pas, il m’informe qu’il y avait alors plus de mille habitants dans ce village, et que les rescapés de cet enfer nous pouvions les compter sur les doigts d’une main.

Pour ce qui est des miennes, de mains, elles restent moites, accrochées au tissu blanc du fond de mes poches. Ici, je ne sais pas quoi trop en faire de mes mains.

C’est comme si elles étaient responsables de quelque chose. Comme si ces mains avaient perdu toute leur innocence.

Au nord, nous atteignons le sobre mémorial édifié peu après l’occupation. Beaucoup d’objets sont présentés là : de la vaisselle entre autre, des paires de lunettes, quelques outils, et des jouets ; une quantité de jouets d’enfants. Ce sont les objets des victimes, retrouvés dans les brasiers.

Depuis un moment, mon père a regagné le silence. C’est dans son esprit qu’il doit y avoir du bruit, je pense. Autant que dans le mien du reste, où notre Histoire, l’Histoire de l’homme, retentit comme un satané vacarme. Et ce n’est pas fini !

Nous repassons devant l’église. Ici, un scénario de viking pour les femmes et les enfants.

Plus de cinq cents êtres humains furent tout d’abord mitraillés avant d’être brûlés vifs pour une grande part. Et les tortionnaires ne cessèrent pas au-delà de ce carnage. Beaucoup, dans le village, n’avaient pas suivi le premier rassemblement. Alors, durant des heures, ces soldats de la  division Das Reich fouillèrent et pillèrentune par une toutes les bâtisses avant de les incendier. Ainsi, nombreux furent les enterrés vivants, les découpés en morceaux, ou encore les carbonisés sans anesthésie.

Entendons que les plus chanceux restèrent ceux exécutés au neuf millimètres.

Enfin ! la sortie. Là, mon père redevient plus causant. Il me raconte que durant cette même année 1944, à Coussac, l’approche d’une division allemande avait été signalée.  La crainte des habitants étant alors justifiée par de précédentes exécutions sommaires opérées en Corrèze, notamment à Lonzac, le maire invita quasi toute la population à se réfugier au cimetière dominant le bourg.

Heureusement, les composants de cette  unité ne devaient pas avoir d’intention criminelle puisqu’ils ne stationnèrent qu’une demi-heure avant de repartir sur Limoges sans non plus commettre d’exaction ailleurs. Cependant, la peur avait été particulièrement au rendez-vous car, depuis le débarquement allié, le maquisdevint beaucoup plus entreprenant qu’il ne l’avait été auparavant, et que, par conséquence, l’ennemi plus hargneux, donc plus imprévisible. Mais cela, papa me l’avait déjà dit.

Quoi qu’il en soit, je fus très heureux, pour l’heure, de regagner Coussac où nous attendait une bière bien fraîche. Pour ce qui est des semaines suivantes, longtemps mon âme, jamais inactive, me faisait défiler les images des rues d’Oradour, et, toujours,

ce « remember ».

 

 

7 avril 2004

 

 

Je ne suis toujours pas seul. La femme qui m’accompagne, informée de rien avant que je ne lui en parle, a consenti à me suivre lors de ma seconde visite d’Oradour.

Pourquoi je reviens ici, or que je me souviens parfaitement du désagréable de ces lieux ?

Je ne puis l’expliquer, si ce n’est par le besoin de faire savoir à quelqu’un au mieux la nature du monde dans lequel nous vivons  . Et, pour ma part, c’est  une autre naturede ce monde que je vais connaître ce jour.

La route qui nous mène aux ruines n’est déjà plus la même. Il est juste qu’en trente ans le nouveau village s’est considérablement agrandi. Il demeure donc normal que les infrastructures se soient modifiées en conséquence. Cette fois, l’entrée du site « historique » n’est plus aussi discrète que je l’avais connue. Ainsi, parfaitement indiquée, je suis son itinéraire, et nous nous retrouvons au milieu d’un parking organisé à souhait. Heureusement du reste, car nous ne sommes pas les seuls visiteurs. Partout des immatriculations différentes, partout des gens de tous les âges. Comme à Verdun-Douaumont, un bâtiment d’informations, un historial en quelque sorte, s’est construit depuis ma première visite. Ici, il est appelé « Centre de la mémoire ». Une architecture particulièrement horrible, vous pouvez me croire. Comme s’il avait été demandé au maître d’œuvre de faire au plus laid. Sur ce que nous pourrions nommé un fronton, d’immenses lettres, telles celles d’une enseigne commerciale, titrent « Village martyr ». Ça, c’est pour

ceux qui, d’un mauvais aiguillage,  penseraient  avoir atteint le Puy du fou.

À l’intérieur, une visite payante, sauf pour les non voyants et certains autres handicapés. Une boutique également, mais on ne s’y attarde pas. D’autant  qu’un peu partout des gens laissent courir et brailler leurs mômes. Depuis l’aube,  aujourd’hui est  dominé par un magnifique soleil d’avril. C’est tant mieux, certes, mais cela encombre cette visite d’une ambiance festive dont profitent sans vergogne bon nombre de promeneurs.

Nous les observons ces promeneurs, en majorité légèrement vêtus : short, baskets, chemise ouverte, certains même avec un enfant sur les épaules. Quant au silence, ma foi, il semble ne répondre qu’en théorie

à une invitation discrète placée à la nouvelle entrée du site. Il ne manque ici qu’un estaminet et quelques chaudrons de barbe à papa pour que cette rue principaled’Oradour puisse se comparer à l’accès de la Mer de sable.

Enfin, c’en est trop pour moi. Du moins suffisamment pour que je fasse demi-tour. Je laisse donc mon amie découvrir seule l’Histoire, et je regagne notre véhicule où je lui dis l’attendre.

Là, je m’interroge autant sur mon comportement que sur ce qui a conduit les autorités responsables, sous couvertde la « mémoire », à travestir ce lieu en « curiosité » régionale. Certes, il convient de toujours informer les générations à venir de toutes les exactions du passé – quoi que l’on en fait beaucoup moins sur le génocide vendéen ou le siège de Toulon -, mais pourquoi, ici, aucun bien-pensant n’a donné privilège au respect ? Tout simplement au respect d’un malheur trop récent, à mon humble avis.

N’aurait-il pas été plus décent, davantage de convenance, protéger ce lieu en lui laissant néanmoins sa porte ouverte au silence, comme je l’ai connu ?

Avant de reprendre la route de Paris, nous faisons un léger détour par la nouvelle ville où beaucoup de commerces y semblent bénéficier du tourisme, notamment un hôtel paradoxalement  nommé « Le Bon Accueil ». Aurait-il un accès refusé aux estivants germaniques ?

Enfin, les jours qui suivirent cette dernière visite d’Oradour investirent

peu mon esprit de ce « remember » lié au souvenir de cet endroit du monde, mais beaucoup plus à celui de « Bon Accueil », comme si tout devait recommencer.

 

 Laurent Lafargeas, 2011.

163-ed. 11.12.2013.

 

 

 

 

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 11:33

 

 


 

 

Le violon du diable

  Telle la mort, toutes les voies ne sont jamais implicitement sans issue.

 

 

 

 

Pour le voyageur ou l’observateur, il n’est en rive droite aucune particulière différence de la rive gauche. Il n’est pas plus de désordre de ce côté de Paris qu’il ne s’en remarque en d’autres parts. Autant de salubrité par endroits que d’immondices en plusieurs ailleurs ; autant d’honnêteté que l’on croise le malsain à bien des carrefours. Des environnements de noblesse, non moins  chargés de fange que le sont les faubourgs. Des rues  probes, intègres, sans reproche et sans la crainte du lendemain ; d’autres rues déloyales, canailles, avec la haine ou la peur dans tous les ventres. Cependant, il y a des lieux où l’original se rencontre davantage, tout comme les provinces s’y heurtent ; tout comme les destins s’y mêlent, essaimés là, en transit parfois, ou le plus souvent en attente de la fortune, si ce n’est d’un mauvais futur. Depuis longtemps, c’est le cas du Palais-Royal, de ses galeries, de ses alentours. C’est encore ce que l’on peut découvrir vers la place Vendôme. Et, entre ces deux pôles de vraie vie humaine, non loin de la Seine non saine, grouille à souhait une population incertaine, une bourgeoisie chez elle, une pauvreté naturelle ; enfin, un résumé du monde, un résumé de Paris.

Ici, beaucoup de riches hôtels particuliers, beaucoup de plus basses demeures lourdes d’histoires sombres ; beaucoup de tripots, lupanars et autres lieux mauvaisement et simplement fréquentés, comme cette auberge de la Sourdière située au nord de la rue du même nom. Là, dissimulée en arrière-cour, une vaste salle reçoit des joueurs, des parieurs de toutes sociétés, des pontes costumés en prince, d’autres en guenilles. Le tenancier est trop ou pas assez connu des services de police –  voyons, c’est un mystère – puisque les jeux prohibés se déroulent ici jours et nuits, et en toute impunité. Peut-être aussi que les derniers évènements occupent davantage ailleurs les autorités. Nous sommes en 1849.

Ce soir, autour de la table du pharaon, cinq français disputent le banquier. Deux d’entre eux sont arrivés ensemble : Hippolyte Tuilassise, le couvre-chef exagérément haut, et Sartanguet, le complice. Ceux-là  écument toutes les salles du genre. Les trois autres ont un métier les occupant durant la journée. Il y a Maître Baudin, juriste, Monsieur Legrand, négociant septuagénaire, et Charles-André Férey, l’exécuteur des hautes œuvres de l’État.

Pour l’heure, ce dernier perd beaucoup d’argent. Ce n’est pas de veine car, depuis février de l’année dernière, il n’a quasi plus de travail. Le gouvernement n’est plus assorti de guillotine en matière politique. Alors, Férey gagne un peu sa vie au jeu, ou avec les touristes anglais qui viennent chez lui admirer sa machine, s’emplirent l’âme de l’horreur qu’elle suscite. De cela, les autres le savent, et surtout le prévenant Sartanguet. Ce dernier, du reste, ajoute quelques précisions sur le sujet à l’oreille de son acolyte : « Sa visite vous coûte non pas un franc germinal, mais 17… Cet assassin n’a guère de scrupule, croyez-moi. Il pousse même à monnayer hautement les pièces du soi-disant tranchoir ayant fait trépasser le roi. »

Pour Tuilassise, jamais en marge des supposées affaires juteuses, le présent désastre financier du bourreau l’inspira d’une éventuelle spéculation. Et l’occasion ne tarda pas à poindre !

Par trois fois, la banque recouvra le jeu de Férey par un dix sur un neuf, ou par un as sur une dame. Alors, la première confiance de ces figures inopinées ayant poussé le joueur aux pires investissements, sa déconfiture pécuniaire fut prompte,  autant à la ruine qu’à l’intervention non timide du non moins coquin Hippolyte Tuilassise.

Dans la salle, l’attroupement et les hurlements suscités par le biribi (jeu le plus attractif de ce tripot) produisaient un vacarme empêchant toute conversation audible entre nos joueurs.

Cependant, l’infortuné de la soirée compris très vite la nature des avances de son interlocuteur.

- Je vous fais le prêt de  cent sous sur les huit prochaines mises. Je doute qu’elles vous laissent sans bénéfice. Dans le cas contraire, je puis vous confirmer que jamais les tirages n’auront été aussi désastreux.

En proposant son aide de la sorte, Tuilassise n’avait pas immédiatement l’espoir de voir perdre son débiteur, mais il pensait bien en obtenir une reconnaissance qu’il suffirait d’exploiter par la suite. 

Férey, ayant accepté l’offre,  retrouva un moment l’aisance, mais c’est tout aussi rapidement qu’il perdit la totalité des sous avancés. Et, c’est bien ce qu’escomptait son créancier.

Tout en traduisant un faux désappointement, celui-ci consentit un nouveau prêt.

 Hélas, le même scénario se produisit, plus longuement certes, mais avec un résultat identique.

À minuit passé, le déficit - la dette de Férey - se traduisait par  quelques 70 francs or.

Il avait beau juré tant qu’il le put, il devait néanmoins affronter une réalité plus pesante. À savoir celle de ces obligations envers ses relations immédiates.

À part une promesse de remboursement sous huitaine, les options autres n’affluaient guère.

Et c’est là que le génie forban de Tuilassise intervint au mieux à servir  ses intentions de base – d’ailleurs, il en accentua les effets auprès de Sartanguet, par la suite.

Le gage ! Eh oui ! le gage… Et quel objet !... Une guillotine.

Fort réticent, le premier bourreau de France ne put  que s’incliner, obtempérer à la demande, sinueuse au début de sa formule, plus pressante par les suites d’une conversation qui se prolongea durant le reste de la nuit.

Après tout, cette machine avait épuisé ses rendements. Certes, nous l’aurions cru aisément !

Pour Tuilassise, l’aventure financière ne manquerait pas de piquant. Tout en son esprit tortueux fut mis en scène : la presse, les visites guidées, le spectacle.

Oui ! bien-sûr, le spectacle. Paris étant la capitale de la mort, pourquoi alors ne pas en faire un spectacle de cette mort ? Et pourquoi cette mort n’aurait-elle pas son spectacle à Paris, plutôt qu’ailleurs ? Ici, tous les ingrédients historiques, tous les éléments d’une parfaite exhibition sont réunis. Et, si nous évoquons l’Histoire, elle reste longue. La torture et ses couloirs, par exemple, sont encore riches de ténébreux souvenirs, et depuis le Grand Châtelet, le For-l'Évêque, depuis ledit ancien régime, par instants toujours en vigueur en cette géographie.

Oui ! vraiment, Tuilassise vient d’entamer une belle affaire. Reste à orchestrer l’ensemble de ses idées. Pour Férey, l’importance de la tuile qui lui arrive, il ne la calcule  pas encore.

Pour le moment, et même pour le demain, où sa machine doit être enlevée, cette machine n’a plus d’utilité temporelle. Du moins, ça, il le pense. En réalité, les derniers mouvements populaires ont particulièrement encombrés les geôles parisiennes, et, même si les autorités couvent l'intention politique d'élargir au mieux, il reste de coutume de fournir un exemple probant de non clémence à l'opinion générale qui se trouverait lésée du contraire (exigence fondamentale de notre race dite humaine).

L'année dernière, Le général Bréa, une éminente représentation de l'ordre, fut tué lors d'un assaut jeté sur les barricades de la rive gauche. Mort instantanée, mort regrettable, comme toutes les morts du reste, mais mort soudaine, et dans l'exercice d'une fonction porteuse de mort également.

Pour ses assassins, reconnus ou dénoncés, la mort ils la connaîtront autrement. Emprisonnés depuis au Fort de Vanves, c'est leurs proches destins qu'ils attendent péniblement. Ils sont une poignée d'hommes : Lahr, Chopart, Daix, Vappreaux et Noury ; ce dernier âgé de dix-sept ans. La peine capitale a été décidée, mais beaucoup exècre le retour à l'échafaud, et c'est pour en délibérer en une ultime séance que le Conseil des ministres doit se réunir très prochainement.

De tout cela, pour l’heure, Férey en est ignorant.

Maître Cresson, défenseur de Lahr et Daix, se rend aux Tuileries afin d'obtenir la grâce du chef de l'État. L'avocat est jeune, mais très loquace, réfléchit, percutant.

- C’est à pied, non depuis le palais, mais depuis chez moi, Saint-Marcel, que je me rends à votre audience, Monsieur le président. Les rues de Paris reprennent peu à peu une vie normale, mais il devient encore plus difficile de se faire véhiculer ; vous en conviendrez. Cependant, cette promenade forcée me fit observer que cette vie, une fois de plus nouvelle, que cette ville, Paris, reste en attente de grands changements.

Paris, capitale du monde, comme beaucoup le disent, mais Paris capitale de la violence, puisque violence est quintessence du monde ; son résultat. Paris, capitale du crime autant que de la répression de ce crime, et de tous les crimes ; des crimes inventés ; des crimes institués ; des crimes de circonstance, de courant, d’idée, ou d’idéologie. Répression idéologique également.

Il faut tuer pour être entendu, comme il faut tuer pour administrer, pour gouverner.

Or, il m’apparaît, qu’en qualité de centre de la civilisation, et depuis très longtemps déjà, Paris devrait offrir de l’inédit à ladite civilisation toute entière, comme elle l’a toujours fait dans le passé. Paris devrait créer, à présent,  l’inviolabilité du droit à l’existence ; tout naturellement, le respect de la vie humaine. Et, c’est par vous, Monsieur le président, que cette grande œuvre peut encore voir le jour. Vous connaissez ma requête concernant la peine de mort planant sur nos débats. Elle  pourrait être perçue comme une simple plaidoirie justifiée ; une banale demande en grâce pour mes deux clients, mais elle en demande davantage. Tout d’abord, cinq hommes sont voués au couperet, vous le savez, et puis, en matière de crime politique, la mort systématique ayant récemment disparu, il serait de nuisible stratégie étatique  d’y revenir par institution de cette barbarie, comme le veut le Conseil. C’est la grâce de tous que je vous sollicite. Ceci, parce que la loi ne peut plus s’exercer par l’épouvante, parce que la justice, tout comme la souveraineté d’ailleurs, doit sa raison d’être aux principes de la moralité qui la mettent en place ; aussi, en ce sens, parce que l’exécution donnée en exemple et le supplice comme son autre fonctionnaire ne peuvent en aucun cas nous rapprocher de Dieu.

Voyez plutôt là une sorte de guet-apens tendu au contrevenant joueur qui aurait eu l’imprudence de se mesurer à l’administration. Convenez que ce genre de parties ne saurait davantage encombrer pas plus l’avenir du peuple que votre gouvernement. Il est bien temps  d’en finir avec une pratique indigne de la grandeur de la France. Celle-la même porteuse de toutes les révolutions. Et, ce n’est pas peu de chose !

Je ne suis pas ici afin de vous enjoindre une méthode sociale plus adaptée aux parfois graves conséquences de la misère, ni même encore aux moyens de les endiguer par une clémence absolue – je conçois fort bien cette impossibilité -, mais je vous prie humblement de mettre un terme définitif à ces tueries conventionnelles qui entachent notre nation, autant qu’elles paralysent notre siècle.

Tout ceci fut bien dit, bien entendu également, le président acquiesçait, mais hélas, récemment porté au pouvoir, il n'était alors pas l'unique décideur. D'ailleurs, il fut quasi le seul à débattre en faveur des accusés. Aussi, les balbutiements de la nouvelle constitution n'avaient pas l'aptitude à ralentir les oppositions, et l'époque des soulèvements urbains ne voyait pas encore son terme. Le désordre omniprésent suintait encore de ses pires craintes.

Reconnaissons ici qu’un peuple affamé, ou mimant d’être affamé, fait toujours très peur lorsqu’il se rue, lorsqu’il se déchaîne à l’encontre de ce qu’il suppose être son opprimeur. Dans ce cas, ce peuple n’est alors plus un peuple pensant, ni même un peuple pensant agir, mais ce peuple devient une foule aveuglée, un taureau hors d’arène, un ouragan sans aucun obstacle fiable à lui opposer. Passé l’orage, les peureux, les froussards, les bourgeois donc se vengent. Et c’est naturel ! Et cela reste exempt d’opinion particulière. La politique, c’est en réalité le problème de personne. De surcroît dès l’instant où tout rentre dans l’ordre, et lorsque personne ne se trouve mit en cause, mais où tout le monde peut devenir responsable. L'exemple s'imposait donc comme une consécration vers le retour au calme.

De quoi Louis-Napoléon Bonaparte aurait-il pu davantage exiger d'une telle situation ?

La hargne populaire avait fait trembler la bourgeoisie. Cette dernière devenue alors totalement sourde ; encore plus sourde que cela aux suppliques des toujours vaincus. Sourde également au pardon exigé de l’Église en son porte-parole, Marie Dominique Sibour, successeur de Monseigneur Denys Affre, archevêque de Paris, tué lors des émeutes du Faubourg Saint Antoine.

Également, le deuil du général Bréa, qui le porte ? Parlons davantage d’un mort parmi tant d’autres. Mais pour le Conseil…, eh bien !  il faut qu’il punisse le Conseil ; il faut qu’il tranche.

Le même jour, vers dix heures du soir, ce même Conseil des ministres rendait son verdict : la mort pour Chopart, Daix et Lahr ; les travaux forcés pour les deux autres. Parce que trop jeunes pour l'exécution publique. Et quelle jeunesse vont-ils avoir ? Les galères perpétuelles. C'est beaucoup mieux !

Enfin, il n'y a plus de temps à perdre. Le ministre de la justice, Odilon Barrot, ordonne au plus tactique pour que la boucherie ait lieu dès l'aube. Il commence donc par faire mander le bourreau avec ses outils. Et voici le bémol !

Entendons qu’il n’y a plus d’outils.

Il est plus de minuit. Les agents du préfet sonnent au 12 rue de la Culture Sainte-Catherine, le domicile de Férey. C’est l’un de ses aides, Granger du Taquet, qui ouvre aux visiteurs, mais le maître de maison fait dire qu’il est absent pour au moins 24 heures (il comprit très vite les raisons de cette urgence nocturne). Cependant, il fallait aussi très vite répondre à cette dite urgence, car les fonctionnaires insistent pour revenir un peu plus tard. Récupérer le matériel devenait alors plus qu’indispensable, d’autant qu’il restait fort partiellement propriété de l’État, et ceci précisément depuis qu’il fut déjà gagé par Sanson, l’ancien bourreau (il s’agissait-là aussi d’une dette de jeu).

Sans perdre davantage de temps à ce type de réflexions, Férey commanda à Granger de faire immédiatement ériger l’échafaud à la porte de Fontainebleau, comme l’avaient spécifié les pouvoirs publics. Quant à lui, l’exécuteur, il se retrouva ainsi, arpentant les rues de Paris, à la recherche de Tuilassise - ce dernier toujours tardivement occupé aux autres éventuelles opportunités que peut offrir la ville. Ce ne fut qu’en milieu de matinée que les deux hommes se retrouvèrent, et que,  moyennant une autre promesse du débiteur, la guillotine put être livrée au lieu des exécutions prévues.

Pour l’heure, tout rentrait dans l’ordre, certes, mais le préfet dut remettre au lendemain la sinistre volonté du garde des sceaux. Notez qu’aucune tête ne tomba à l’aube de ce jour-ci.

Bien-entendu, le lendemain fut hélas plus conventionnel pour les condamnés, mais ce contretemps devait néanmoins épargner l’une de ces têtes promises à la cisaille.

Un parlementaire, nouvellement informé du morbide dessein de la nation, et plaidant pour l’intégrité garantie de Chopart, réussit à obtenir sa grâce sur le pouce. Comme quoi la vie de chacun dépend parfois « malheureusement » d’un rien, voire d’un jeu !

Je dis malheureusement, car l’existence à venir dudit Chopart ne fut guère enviable au sort de ses complices – nous y reviendrons.

Laissons place à la sauvagerie traditionnelle de la ville, et relatons-la en des termes approchants la vérité.

Il fait encore nuit au Fort de Vanves. Le greffier et son escorte armée attendent quelques futilités manquantes au bon déroulement des opérations : les cordes nécessaires à maîtriser les victimes. Ces dernières, pour le « coût », auront joui d’un plus long sommeil. Tout de même, il n’est que 5 heures du matin lorsque tous pénètrent dans la cellule collective. Les quatre prisonniers   bondissent de leur couche d’une promptitude égale à la vive terreur qui les éveille - déjà, Vappreaux avait été transféré en partance pour Toulon. Aussitôt, il est commandé à Chopart et Noury de « foutre le camp ». Ceux-ci comprennent derechef que la mort ne les a pas choisi, tout autant que les deux autres entament le début du calvaire qu’ils n’osaient envisager depuis des mois. Il ne va pas durer longtemps ce calvaire, mais, pour les concernés, il sera d’une atrocité sans nom. Il nous est d’ailleurs impossible de concevoir, ici, ce qu’une minute peut devenir une éternité. Épouvanté, Lahr se prosterne au sol en récitant des prières inutiles. Daix devient plus carnassier, et mord,  et hurle d’effrois raisonnants, tandis que nombre parviennent à le ficeler.

Henri Daix, handicapé de plusieurs endroits, miséreux en d’autres, l’exemple ou celui choisit comme exemple de la pauvreté au service du crime. Et pourtant, c’est un homme Henri Daix, et avec toute sa faiblesse ! Il se débat, il tente de s’enfuir ; il ne crie plus, il vocifère, il injurie, il profane même. « Tu es un lâche ! », lui envoie-t-on. Lahr, toujours priant sur le sol, se laisse lier à son tour. Il a très peur de la mort, lui aussi. Cette mort là, il la redoute plus encore que Daix puisqu’il a lu sur le sujet. En théorie, et selon les inventeurs du supplice, il ne s’agit que d’un léger froid passage sur le cou. Cependant, nombreux autres écrits parlent du contraire, et de récents faits prouvent que l’on y rencontre l’horrible. Dans le midi, par exemple, la machine enraillée ne fit qu’entailler le cou d’un homme. Au terme de la cinquième tentative de l’exécuteur, la « justice » vaincue aurait pu en rester là. Mais non ! Il fallait absolument qu’elle termine son impitoyable besogne. Le condamné, dans un bain de sang, suppliant les gendarmes de bien vouloir l’achever, eut malproprement le chef découpé au hachoir de l’aide-bourreau. C’était en 1830. Deux ans plus tard, le même incident se produisit à Dijon au massacre d’une femme punie de droit commun.

Panne de mécanique identique, mais, pour cette fois, le mouton porteur de la scie ne remontait plus.

Du fait, la pauvresse agonisait d’une nuque à moitié tranchée, tandis que les intervenants essayaient de renouveler l’action d’une lame coincée dans la chair. En vain, ces mêmes intervenants décidèrent et finirent par obtenir la décapitation en arrachant la tête de la victime. Les témoins de cette barbarie ont eu beaucoup de mal à traduire les suppliques qu’émit la malheureuse durant ce « léger froid passage ». Non ! cette mort ne donne pas de courage. Du moins, pas pour celui qui doit l’affronter dans le presque immédiat. Et, c’est le cas de Lahr ; c’est le cas de Daix : les deux hommes dont Maître Cresson défendait les vies.

Une longue route les conduisit à Férey. Partout, les forces de l’ordre avait été disposées efficacement, et, Daix, en arrivant aux larmes, s’entendit dire à nouveau qu’il n’était qu’un lâche, qu’une bête sans la moindre Rédemption possible.  Lui, tout comme Lahr, en appelait à Dieu ; à ce Dieu toujours absent.

Charles-André Férey n’avait pas dormi depuis près de 42 heures. Son efficacité s’en trouvait lésée, c’est certain, mais il agit sans bavure.

La suite de cette matinée parisienne n’en parlons plus. Les deux condamnés eurent la « chance » d’être exécutés correctement, pour le peu.

Toutefois, notre bourreau eut à rendre des comptes de son absence de la veille. Convoqué par le préfet Rebillot, il inventa une soirée à l’Opéra :

- Sans plus de fonction, je m’ennuie, disait-il. Alors, passant devant une affiche proposant « Le violon du Diable », je me suis rendu au spectacle, ainsi fort convaincu qu’il devait être amusant.

Le mensonge fut parfaitement avalé, d’autant que Férey avait au préalable déjà vu jouer la pièce.

Pour ce qui est de sa dette envers Tuilassise, eh bien ! disons que cela sera son problème à ce tueur patenté. Oublions-le !

À présent,  voyons davantage à quoi ressemble la nouvelle existence de Chopart due à ce violon du Diable. Tout d’abord, il attendit plusieurs semaines en casemate, au Fort de Vanves.

Il aurait pu croire avoir été oublié ? Bien-sûr que non ! L’enfer est prévu pour tous ; il faut donc s’en servir. Aussi, l’addition Bréa reste lourde, et aucun des récents institués en négligent le compte. La part significative a été réglée, certes, mais rien n’oblige la clémence quant aux majorations. De Noury, l’Histoire nous laisse aucune preuve de son devenir néanmoins  supposé identique aux autres. Vappreaux, lui, étant déjà arrivé en enfer, la logique veut que le troisième rescapé s’y retrouve à son tour. Sans que son procès ne soit officiellement révisé, Chopart fut écroué à la Grande Roquette. Là, plus d’un an s’écoula avant ladite révision. Et, comme s’en indignait l’avocat Cresson, ici, le siècle n’a rien de confortable : geôle à  7° Celsius  de température ambiante en hiver, bouillon tiède toute la semaine, un 300 grammes de pain le vendredi, une couche, une tablette pour trois, et passons les sévices, comme le pire pour bientôt.

Assurément structuré d’avance, le tribunal délibéra en pas plus de 10 minutes, et c’est vingt ans de bagne qui furent prescrits pour cette complicité.

Vingt années qui débutaient par la mise au fer : procédure de sécurité ayant été abolie par ordonnance, en 1836, mais qui cependant se perpétuait toujours comme un cruel rituel.

C’est environ une centaine de prévenus que l’on paralyse avec notre Chopart, ce même jour. Demain, tous doivent quitter Paris. Un outilleur très adroit se sert d’une enclume et d’un lourd  merlin pour ajuster le collier de métal au cou du bagnard. Ce scellement est rapide, mais non sans danger. Il suffit que ledit bagnard remue le crâne d’un cil au mauvais instant, et c’est l’éclatement dudit crâne.

Les fouets de l’escorte obtiennent parfois la sécurité de l’acte. Du reste, le bon déroulement de la suite en dépend, de ces fouets ; et la suite est encore plus ignoble !

C’est tout d’abord le départ du convoi. Là, ce sont les chaînes qui s’entrecroisent  dans un vacarme sans nom, et qui s’achève par le ceinturage complet des prisonniers. Alors, ceux-ci,  liés à leur chariot de voyage, se retrouvent juchés assis à la place qu’ils ne quitteront plus durant  les trois semaines de parcours. Également, notez que la même ordonnance de 1836 s’opposait à tout contact visuel entre le public et les forçats. Et pourtant, c’est dans cette pitoyable condition que tous se dirigeaient vers le cœur de l’enfer avec lequel ils venaient de faire connaissance. Le sinciput constamment et quelques fois violemment percuté du collier, au passage de toutes les ornières ; le détenu voisin qui vous tiraille le bras au moindre de ses mouvements sans prévenance ; la combinaison de rigueur qui ne s’adapte pas au froid de la mauvaise saison (elle-même odieusement préférée pour ce type de transfert) ; les jambes qui se heurtent puisque pendantes à plus d’une toise de la chaussée ; les injures de la populace des villes traversées ; et puis les nuits, à l’arrêt dans les mêmes conditions ; et puis la faim, partiellement assouvie de ce liquide infect servit pour de la soupe ; et puis l’immense désespoir qui envahit l’âme : proie ciblée de notre monstrueuse administration ordonnant joindre l’humiliation à la souffrance. Par la cadène, enchaîné aux autres plus qu’un ours de cirque, le corps transit, la face violacée, la migraine constante, voilà ce que vécu Chopart. Voilà ce qu’il devait à son sauveur de député, ainsi qu’à ce théorique « violon du Diable ». Beaucoup écrivirent que ce voyage était bien plus insupportable que le traitement infligé à Toulon. D’ailleurs, là, certains n’y arrivaient jamais. « Tant ils en sont pressants, qu’ils n’en sauraient revenir… » : c’est ce que l’on aurait pu dire s’ils en furent consentants. Enfin, la mort instantanée pour Chopart aurait été indiscutablement préférable à cette géhenne humanoïde, à cette lente agonie. Convenons-en !...

Convenons-en, et voyons de sauvegarde qu’il est à Paris maints endroits où le peuple s’oublie en s’agitant ; des rues dont les noms l’invitent à cela ; en remarquable abondance, des rues saintes : les rues Saint-Martin, Saint-Merri, Saint-Roch, Saint-Antoine, Saint-Honoré, et plus ; des rues de plus grise mémoire, comme la rue de l’estrapade, ou celle de l’arbre sec. Ainsi, il y a de rues à Paris qui parlent plus que d’elles-mêmes ; des avenues de la gloire ou du principe de cette gloire ; des places de la morale ou de la suffisance ; mais aussi, il y a des rues vengeresses, des impasses de souvenirs, des venelles de rancunes ; des rues où le Diable n’existe pas plus là qu’ailleurs, mais des rues qui vous guettent, des rues et des angles de rue où le moindre de vos écarts, le moindre faux pas vous mène au purgatoire, à la justice des hommes, disons au glaive de la niaise furie collective.

 

 

 

 

 

 Laurent Lafargeas, 1992. 

(éd.2014)

 

 

 

 

 

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Published by Laurent Lafargeas - dans NOUVELLES HISTORIQUES
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 18:06

 

 
 
 
 

Musique de Vincent Lafargeas

Toccata pour cordes in E flat minor



Le domaine d’Otte Otobé 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce monde où aucun lendemain ne saurait se connaître maîtrisé,

où tous les efforts sont vains quand leurs fruits ne deviennent tôt les proies

d’un inévitable et renforcé milan au guet, dans ce monde, royaume du jamais

apaisé, seuls les morts gardent un langage digne de neutralité.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peu de temps après le trépas retardataire de ce cochon de roi Louis, quatorzième du nom, de ce scélérat, ce voyou couronné, toujours dit « le grand » par une majorité d’imbéciles, mon père, dit lui, « le finassier », décida de paraître riche, hors qu’il s'évertua la plus longue part de sa vie à dissimuler ses fortunes. Dans cette aberration peu calculée - et il le reconnut plus tard -, il me sermonna d’en devenir son confident collaborateur, si ce ne fut son complice aveugle. Disons que cette entreprise ne convenait pas à ma mère auprès de laquelle, sans aucun doute, il avait érodé autant la taie d’oreiller qui les vit tous deux s’épouser le premier jour, autant l’autorité que lui conférait son  rôle masculin.  En d’autres termes, maman n’avait plus confiance en lui…Disons également - en aparté - que les femmes les mieux fournies se lassent, en générale, de ces élans vers le risque qui jadis les charmèrent, qu’au demeurant les mettent en péril d’un avenir différent ; pour ne pas dire avec moins de dents.

Mon père, Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, s’enlaidit  malgré lui, et ne s’en rend pas forcément compte ; Madame, oui ! c’est sûr !…Probablement donc, motivé par le comblement de cette carence naturelle, Monsieur mon père, dis-je, voulut mettre en exergue son opulence financière afin de collecter d’autrui beaucoup moins d’animosité qu’il en percevait de coutume jusque-là.

Mal lui en prit ! car c’est à ce juste moment que les nommés du conseil de régence, malgré leurs querelles intestines, s’employèrent à débusquer toutes les richesses du royaume qu’ils soupçonnaient d’illégitimité. En effet,  nombre d’inédits potentats émergèrent des dernières misères ;  aussi autant du détriment de la noblesse que de celui du bas peuple.

En résumé, observons et condamnons ici, à juste titre, certains spéculateurs friands des largesses étatiques et autres fermiers généraux peu scrupuleux, s’octroyant, et, de fait, s’érigeant d’amples fortunes au nez d’une économie nouvellement considérée comme "nationale", mais éternellement en marge du raisonnable.

Alors, désireux de remplir ses caisses en vidant celles de ces vils profiteurs, notre souverain, le gendre, neveu et tout ce que voudrez, le reconnu débonnaire prince Philippe d’Orléans mit au vote, ou ailleurs, la dénonciation populaire  (ce qui, en France, surpasse en réussite, et même de très loin, tant nos apports intellectuels, tant nos finesses de la table !).

De tout cela, bien que mon père n’ait en vérité rien à y voir, de sa toute neuve cape d’aisance, il fut cependant confondu avec les nombreux parias du genre ; je veux dire les accusés.  Je n’ai pas crainte de le répéter, depuis la sombre efficacité du châtelet, en notre royaume, la délation demeure toujours fort courante puisque, au gré des décideurs (somme toute interchangeables), elle fournira toujours un coquet pourcentage abrité de vertu. Ici, ces décideurs, ils iront jusqu'à promettre aux milliers d’avides candidats à la dénonciation l’équivalent d’un cinquième des bénéfices mis  en causes. Avouons, qu’à la  parfaite connaissance de notre ancestrale jalousie du voisin, la politique récente fit ici preuve de stratégie assortie d’une des plus remarquables évidences, si ce n’est d’un considérable gain immédiat. Nous étions en 1715, mon père, pourtant coupable d’aucune fraude, essuya tout de même une embastillade de quelques mois,  avant de se voir dépouillé de tous ses comptoirs parisiens.

De mon côté, je puis vous assurer que ce ne fut pas la période de mon existence qui m’accorda au mieux les éléments pour devenir obèse.     Enfin, tous connaissons l’axiome : « chassez le naturel, il reviendra toujours au galop ». Ainsi,  mon éminent père Amédée, dans l’art des finances, celui qu’il termina par m’enseigner du reste, réitéra derechef ses investissements, mais cette fois-ci avec davantage de discrétion, et accompagnés, croyez-moi, d’une méfiance non superflue à l’encontre de ses concitoyens de proximité.

Pour poindre au bienséant de ses intentions nouvelles, notre bon inspiré régent Philippe fit encourager la spéculation - il reste vrai que les donnés du problème furent d’une analyse différente.

Entendons ici, que le déficit du pays paraissant impossible à endiguer, les sauvegardes extrêmes et les alchimies non moins issues de charlatanisme eurent et obtinrent droit tant à leurs audiences qu’à leurs effets directs. Nous voyons apparaître, pour l’heure sans amertume, celui que mon père qualifiait de génie : l’inconscient et mal baptisé John Law de Lauriston. Sans faire l’éloge ni le panégyrique de ce dernier, j’avouerais cependant qu’il fut prompt aux résultats générateurs de liesses. Par son invention du "crédit protégé", par l’agiotage qu’il préconisa à tout  humain vivant, du lad au duc, alors forte enviée des états étrangers, notre France, reconnue virtuose en prépondérances instantanées, récupéra soudainement l’éminence internationale qu’elle semblait avoir perdu. Rapidement, les billets au porteur se substituèrent aux lettres de change. En quelques mois la fameuse banque générale se mua en banque royale (à ce lieu, absolument tout devint rentable), pour quidam qui le veuille  douceur fut accessible, et châteaux poussèrent en mai comme champignons en septembre. Puis, advinrent les premiers échecs dus aux multiples courants contraires, mais non moins spéculatifs. Un antisystème pointa son danger probant, et le génie se vit bousculé par une obligation de tricher : situation peu confortable pour certains de ses adeptes avertis.

Fin usurier de naissance, le père Amédée eut le blaire suffisamment en éveil pour ne pas miser davantage, ceci même au-delà de la victoire de l’écossais protestant Law, pas plus que de l’entière garantie exposée par  la propulsion de ce dernier au poste de contrôleur général des finances.

Papa s’estompa de cette explosive euphorie en y retirant ses billes. Il s’en écarta, et, pour cet acte, je ne lui en veux pas !

Volte-face, fit-il donc, en préférant la pierre à tout autre jeu pervers préconisé de nos peu fiables dirigeants.

Ainsi, acquérir une vaste propriété fut sa dernière idée. Et ce fut bien là, sur  celle où mon enthousiasme flagrant l’accompagna au moins critique. Devrais-je ici ajouter que mon ironie déstabilisante n’avait d’égale que le mauvais œil de ma mère ?… J’étais jeune, et j’avoue ne pas toujours avoir bien assimilé autant les  difficultés que les déceptions auxquelles mon géniteur  devait faire face pour me léguer, disait-il, le fruit de sa vie d’efforts et d’embûches.

Quoiqu’il en advienne - et ce dernier mot reste faible -, au-delà de ses multiples recherches en ce sens, une opportunité non négligeable apparut du vaste panier hasardeux des offres de l’époque.

Une très calme unité foncière du diocèse de Sées, isolée dans la forêt d’Ecouves, entre Carrouges et Mortrée. Une chasse dite de trois cents hectares, de maints bâtiments, d’une écurie tout récemment désertée et d’un manoir annoncé conséquent à l’ensemble : le domaine d’Otte Otobé, notre vendeur…

Avant d’acquérir, il fallut voir !  Dans cette expédition, ni maman, ni autre que moi ne fut convié. C’est alors un vieux père fatigué et son fils prometteur qui risquèrent une pneumonie sur les routes de Normandie de cet hiver 1720.

Le voyage fut assez court, mais à Sées, un foirail organisé comme aurait pu l’être une émeute nous fit accuser un retard considérable de telle sorte que nous arrivâmes bien après la tombée de la nuit. Certes, le château n’attendait que nous !

Nous fûmes accueillis par Monsieur Devillars, ex-notaire royal ayant longtemps officié à Pacy-sur-Eure,  Jurandeau, son porte-crayon, vicieux codicillaire au cas où, ainsi que Francette et Fanchette, jeune et moins jeune ménagères, incontestablement toutes deux à mon goût (ce dernier mal dissimulé à l’écoute des premières remontrances de mon père). Otte Otobé, notre hôte absent, avait manifestement délégué sa réception. Devillars, désagréablement mutilé d’un œil de vert non assorti à l’autre, se confondit en mille excuses avant de nous proposer  un soi-disant faste dîner. «  Nous allons converser attablés des choses d’importances ; au-delà, nous verrons toutes les parties habitables », disait-il, en ajoutant que la nuit ne permettait pas mieux.

Lorsque je dis « soi-disant faste dîner », mon expression reste faible ! Pour sûr, la qualité de la vaisselle ainsi que les autres apparats, dignes d’une cérémonieuse table, ne furent certes pas négligés, mais pour le contenu de nos assiettes... Disons qu’aucune remarque de ma part n’aurait été tolérable si seulement j’eus été victime d’une totale anorexie, et de surcroît édenté. Bref ! mon père, Monsieur Devillars et son sbire, négligeant ma famine, ne cessèrent de palabrer sans vraiment se comprendre durant tout ce malheureusement trop court dîner. Tous trois finissaient donc leur maigre ripaille, je me réjouissais de la future visite partielle du domaine, aussi Francette et Fanchette, toutes deux constituées de morphologie non mal dotée - de surcroît très accortes -, paraissaient agréablement s’approcher de ma conversation lorsque la plus inimaginable déconvenue apparut.

Un orage pointait depuis un moment. Nous l’entendions sans qu’il nous perturbe plus que cela. Jusqu’ici, mon observation des lieux et des gens m’isolait parfaitement de ce constat ; je dois le reconnaître…

Cet orage, disais-je, fut cependant la prime raison pour laquelle, en quelques secondes, une dizaine  de personnes, non des moins insolites, s’introduisirent soudainement dans la salle où nous terminions notre chétif et pitoyable repas.

Avant ce jour, jamais je n’eus le loisir de m’effrayer d’une quelconque situation. Je n’aurais alors pu m’obliger d’une raison immédiate exigeant m’écarter de cette indolence - trait notoire de mon caractère -, par contre, mon père fut ici remarquablement prit de brusques convulsions de stupeur. Un instant, je crus que ses deux yeux, triplés de leur volume de base, allaient quitter ce soir l’emplacement où ils se trouvaient depuis leur conception embryonnaire.

À y bien regarder, nos impromptus visiteurs n’offraient pas l’aspect idéal  et susceptible d’engager autre chose que de la belligérance instinctive. D’ailleurs, en distinguant celui qui s’avançait le plus comme en proue de ce cortège insolent, celui qui du reste débuta la conversation, j’eus à mon tour une once de répulsion avant de sombrer dans l’hilarité la plus incivile.

 

C'était un grand bonhomme s’échappant de ses linges autant de son col, d’un visage poudré au trop pâle frimas, desservit d’une gravité tremblante et bégayante au possible à solliciter mon impolitesse.

-  Qui vous a permis d’entrer là ? hurla Monsieur Devillars.

-  Quelle est cette imposture ? surenchérit mon père.

L’élancé bipède, toujours tremblant, accusa un mouvement de recul,  mais ne défaillit peu  à la mission semblant lui avoir été confiée par les autres. S’il s’agissait-là d’une secte, disons que ce grand maigre n’en trahissait pas être le coryphée.

- Nous ne pouvons, Messieurs, demeurer davantage en extérieur  plus que vous ne l’exigez ; le violent orage y sévissant gâterait nos habillements aussi plus qu’il nous serait permis de l’accepter, ni même d’en envisager matériellement les réparations, affirma cet  individu (le premier invectivé donc).

- Mais qui êtes-vous ? qui sont-ils ? interrogea encore mon père terrifié.

- Nous sommes les invités permanents du châtelain : ses locataires,  répondit le blanc visage de l’intrus.

 - Dis plutôt que nous sommes ses victimes, s’interposa la femme coiffée à guiches, située juste derrière lui.

 Ici, quand je parle de femme, je ne garde que le souci de comparaison car, autant celle-ci que l’ensemble de cette étrange équipée – neuf individus au total -, autant leurs apparences que leurs attitudes à tous, en général, présentaient l’attribut d’une sortie groupée d’outre-tombe, si ce ne fut de l’imposture dont s’alarmait en vociférant papa, lui, fidèle à son idiosyncrasie de naissance.

Qu’aurions-nous de légitime à maintes autres plaintes ? Rien, car rapidement tout devint plus limpide, quoi qu’à peine croyable en entendant ladite femme qui en ajouta à nous faire frémir  - voyons que c’était la moins effacée de l’essaim.

- En effet, un temps, jadis, le sieur d’Otte Otobé m’a convié ici pour en partager quelques agapes non moins assorties d’autres diverses réjouissances qu’en qualité de complète libertine j’eusse été opposée à mon naturel d’en refuser l’attrait. De cela, je puis vous garantir que mal en dois-je à ma faible méfiance. Cet horrible ne méditait que le dessein de m’occire en ces lieux préparés ; par vengeance, devait-il m'avouer plus tard. Pour l’histoire, à peine m’eut-il gavée comme une oie à la table où vous êtes, qu’il m’étrangla un peu plus loin, ceci de toute la force de ses mains, alors alimentées d’une haine dont je ne débusque toujours pas l’origine du magma de mes songes.

- Ce fut également mon cas, s’écria  un trapu de la meute, et, tous que nous sommes, disons tous que nous étions, il en œuvra d’identique façon, et de surcroît par esprit vindicatif, s’expliquait-il avant d’agir ; avant de nous abattre avec aussi peu d’âme que l’aurait fait, de son martel, un jacquemart de beffroi… Moi, ce fut en plein cœur qu’il m’introduisit sa dague après avoir tenté de me faire rôtir en la grange, à votre sud, qu’il enflamma avant d’en avoir verrouillé le moindre accès. De ma force, je parvins certes à m’extraire de ce brasier, mais ce vil me cueillit aussitôt comme vous auriez eu autant de peine à ôter un pétale  d’une marguerite découverte en juillet.

À cela, un vêtu capucin, à son tour, narra son calvaire :

- Pour ma part, Eudiste de mon état, je devais enrichir ce scélérat d’un ajout d’acte mal connu de son nouveau testament dont il me flattait d’en être érudit, m’écrivait-il… Ne m’eut-il pas accordé le confort du gîte pour la nuit, qu’il m' étouffa tant qu’il le put de tous les éléments de ma literie, et ceci durant mon premier lourd sommeil.

- Je suis Adélaïde de Malancourt, de longue date intime et confidente de Madame de Longueville, s’avança ainsi une autre femme. C’est durant une copieuse cérémonie, et non moins de hauts rangs fournis, que ce mauvais hôte, à l’insu de la vigilance de mon escorte, m’entraîna à la soi-disant visite nocturne de son domaine. Puis, du plus gelé des sangs, il me précipita dans le vide, au départ de l’échauguette que vous n’avez pas manqué de percevoir à votre arrivée.

Tous, ici présent, souhaitaient raconter leurs déboires, tous désiraient haranguer au plus fort à l’encontre de celui qui demeurait absent pour l’heure ; c’est-à-dire, le propriétaire actuel…

- Allons ! allons !  Mesdames, Messieurs, conservez vos mépris, mettez les sous vos mantelets, ordonnait ainsi Devillars quelque peu excédé de cet imprévu affaiblissant les négociations de vente qu’il avait entamé.

Sans que je m’en rende compte immédiatement,  ni même sans m’en alarmer, le trapu ayant échappé à la cuisson s’était approché de la chaise que j’occupais, et, en complète marge des conversations macabres qui s’échangeaient là, son bien taillé et entaillé cuir de Cordoue ainsi que son entrain outrageusement primesautier vinrent ici m’asphyxier d’une haleine impossible à décrire.

- Vous qui vivez à Paris, dites-moi comment se porte ce Monsieur de Saint-Simon ?… Vous le connaissez, n’est-ce pas ?…

Ici, niaisement, peut-être également ne désirant pas décevoir d’une façon plus immédiate, stupidement je me remis à me discréditer en rires de plus en plus outrecuidants à la perception directe de mon honorable père, si ce ne fut à celle de Monsieur Devillars et de son acolyte. Ce dernier s’attachait  en coin à la peu définie importance des documents qu’il semblait manœuvrer de fort intérêt ; la réelle attention du reste manifestement fuyante !

Pour ma part, mon comportement, disons l’ironie déplacée dont je ne pus me dispenser, amplifia les courroux de tous.

Ainsi donc,  une quasi instantanée cacophonie  émergea d’un ensemble d’êtres humains, autant de certains  vivants que de reconnus morts-vivants. Mon père, Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, perdait là son latin. Ceci en dehors de ce que j’aurais pu interpréter d’autre.

Voyons, au plus vite que la lumière ne puisse avancée, en des minutes transformées au moins clémentes, des hommes, des femmes, des adultes – serait-ce utile de l’ajouter ? -, des gens s’escarmoucher de verbes indescriptibles pour la plupart, mais non point exempt de hargne ; reconnaissons de hargne et de peur ; de cette peur qui dicte l’inévitable autodéfense. Devillars, d’une voix dépourvue de la moindre pincée de courtoisie, commandait aux nouveaux venus de quitter le château sans plus jamais y revenir, tandis que d’autre part, d’une main beaucoup plus commerciale, il s’efforçait de retenir mon père qui menaçait de reprendre la route de Sées sur l’instant.

Ah, que cette scène fut amusante ! D’ailleurs, j’en ris encore…

Percevant alors quelques attouchements vers le haut de mes chausses, provenant sans conteste de l’attention que me portait Francette, ma voisine de table, il fallut séant que je raisonne mon direct ascendant afin qu’il  détourne sa gravissime décision d’affronter l’orage dans un sens, disons le sens qui me convenait le moins.

Je ne saurais dire comment je fis, mais j’y parvins ; Devillars m’y aida, n’en doutez pas ! Celui-ci, tout en préconisant que les nuits demeurent plus fécondes en sages conseils, il garantissait que ses fantômes iraient, eux, méditer dans certaines dépendances situées plus au nord, et totalement isolées de notre habitat.

À cela, Mon père consentit à reporter sa fuite au lendemain. Dans le calme à présent,  nos chambres respectives nous furent attribuées, mais très peu devais-je utiliser la mienne. Ici, vous aurez deviné, qu’en dehors de l’effroi relatif que peut susciter la proximité de personnes dialoguantes quoique officiellement trépassées, mon aisance trouva davantage d’intérêts à la couche de la soubrette qui, au préalable, avait ostensiblement titillé mon ardeur sanguine ; particulièrement téméraire dans le cas.

Complétons alors l’agréable souvenir de ce séjour en avouant que ma nuit ne fut pas celle où fourmillèrent les sages conseils évoqués par  Monsieur Devillars.  À l’aube, je ne puis me souvenir du  détestable rapport que me fit mon père du déroulement de sa nuit, mais, quant à la mienne de nuit, croyez-moi, elle fut des plus mouvementées, et assurément dépourvue de la terreur que suggérait la situation.

À peine avais-je gratifié Francette de ma première semence, que sa collègue, Fanchette, trop proche de nos pourtant sourds et discrets élans, en fut promptement candidate au point d’en mettre en œuvre   tout le nécessaire à lui en accorder une seconde quasi derechef. Ce qui, de ce temps employé, suggéra à l’autre au repos, de revenir quémander l’incontestable joie d’un nouvel assaut. Songer et dormir, de ce côté du château, je puis vous garantir qu’il n’en fut peu question, et  c’est de gloire, au levé, qu’humblement j’observais l’âge défraîchi de mon père comme un handicap.

Lui, de son côté, comme l’avait suggéré Devillars, un certain nombre de résolutions l’avaient sollicité en marge de son court sommeil. Pour le prix, le domaine d’Otte Otobé restait une affaire !

- Nous allons nous entretenir avec ces revenants, disait-il. Nous allons nous activer à connaître leurs intentions, si ce n’est leurs raisons de se maintenir en ces lieux. Nous allons les interroger les uns indépendamment des autres pour qu’ils nous révèlent enfin la solution adéquate à les faire mourir ailleurs. Ce ne sont pas des maux inertes moribonds qui vont me plonger dans l’étron !…

Menée en ce sens, notre enquête devint rapidement concluante autant que riches en récits sanguinaires. Le trapu au cuir percé se nommait Anatole de La Roussais. « Enfant de Dieu », acolyte de Gédéon Laporte et de l’ « Esprit » Séguier, il participa entre autre au massacre de toute une famille au château de la Devèze, en juillet 1702 (massacre que l’histoire d’ailleurs retiendra comme l’un des premiers actes d’une guerre locale à peine endiguée à ce jour). Tandis que ses complices furent arrêtés, tués non loin ou exécutés plus tard, lui, La Roussais, il put s’enfuir des Cévènes sans  jamais tomber entre les griffes de la répression qui s’abattit ensuite sur les reconnus Camisards. Ce fut en effet pour lui faire payer ce crime de 1702 qu’Otte Otobé le réfugia un temps dans son domaine avant de le massacrer à son tour.






 

Le domaine d'Otte Otobé (seconde partie)

 

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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 11:25

 

Vacances à la Gourdaine

 

 

 

 

Si l’autorité de Dieu est hélas affreusement absente de

notre monde, c’est que ce dieu est toujours en formation.

 

 

 

Depuis la nuit des temps, l’ignominie demeure la principale tendance non sous-jacente de notre humanité. Et, ses véhicules sont nombreux : la haine, la vengeance, aussi  le principe collectif, sont à compter parmi les passages à l’acte rencontrés le plus souvent.

Certes, bien avant cela, le vice individuel agit sans raison autre que son assouvissement gratuit, mais dès lors que le plaisir de nuire se cautionne d’une idée générale, d’une défense conventionnelle, cette ignominie trouve l’exquis qu’elle ne saurait obtenir autrement.

Disons que la retenue de l’illicite  peut gêner outrageusement ce plaisir, ce jeu de torturer ou d’occire son prochain, tant physiquement qu’encore autrement. En nombre sombres endroits de notre Histoire, nous trouvons davantage d’excellences en ce domaine qu’en autres cas isolés ; des cas marginaux, dirions-nous.

Est censé envahir l’âme de chacun la profonde terreur que peuvent inspirer le pal, une autodafé, ou encore un écartèlement prolongé. Malgré cela, la majorité admet l’usage de la pratique dès l’instant où cette dernière s’abat sur un autrui, coupable sans conteste.

Notons que l’innocence partiellement reconnue, voire même totalement avérée, ne paralyse que fort peu autant l’action de l’exécuteur que le sadisme du public convié au spectacle. Là, il s’agit d’exemples à particulièrement signifier, mais la juridiction ne s’encombre pas toujours de ce type de réjouissances entendues universelles (à tous, est plus facile d’opérer en sournois).

Le plus souvent, la discrétion s’impose pour des raisons diverses, et la « justice » s’accomplira alors avec tout autant de cruauté, mais avec moins de publicité.

Beaucoup sont à compter les lieux où l’on disparaît sans que la rue en soit témoin. De sinistres lieux où l’extermination s’exerce d’une incontournable nécessité, tout autant que d’une atrocité de coutume. L’inquisition, dont les couloirs furent très longtemps employés à ces sanglants effets, en reste un parfait exemple ; la Tour de Londres, et plus récemment le camp de Buchenwald ou les bureaux de la Stasi en sont d’autres bien présents en nos mémoires. Le Grand Châtelet parisien vient parfaitement s’ajouter à cette liste peu exhaustive.

Ici, la mort n’était pas toujours systématique, mais observons-y que la vie n’avait rien de feutré.

Également, voyons-y entrer Agricol-Amance Paulin, ce mardi 14 mai 1627, par l’huisserie  ouest de cet établissement figurant quasi en tête de ces lugubres endroits précités.

Trois marches descendent vers la cour intérieure, mais elles ne sont pas empruntées.

Un autre couloir sur la gauche pousse le détenu au pied d’un escalier à gravir non sans peine. Déjà ses liens lui tiraillent l’échine, puisque une large sangle relie les talons au cou en serrant les poignets par son milieu. Une cravache maniée d’un argousin hâte cette pénible ascension.

Et, plus nous montons, moins la lumière pénètre la casemate. Ce premier calvaire s’achève à l’étage. Lequel ? Ma foi, qui pourrait le dire ? La théorie de l’institution exige d’ici, que personne n’en sorte ; que personne n’en parle. Disons que les étages se montent ou se descendent beaucoup plus qu’ils ne reviennent au grand jour.

Maintenant, notre homme n’est plus le seul à être sanglé. Des dizaines de personnes sont alignées de part et d’autre sur trois des niveaux d'un vaste hall. La plaie des faubourgs y est assurément davantage représentée, mais aussi des gens de meilleures conditions, des hommes d’habits. Au centre de la salle, en sa partie la plus basse, grouille une quantité d’autres personnes libres de tous mouvements : les plaideurs ; des avocats respirant la malhonnêteté plus que leurs clients ; ceux donc pour qui votre défense se monnaye fort chère.

Presque au fond du lieu, siège le président, le juge, enfin celui qui décide en première instance s’il doit y avoir torture ou non. C’est d’un marteau frappé violemment sur un bois qu’il fait paraître à lui les contrevenants. Tous  sont menés ici pour beaucoup y perdre : les biens, les alliances, les noms pour certains, la vie pour d’autres. Déjà les honneurs ne sont plus, et c’est en animal ficelé que chacun doit répondre à cette facétieuse instruction, à ce ministre tonitruant qui gouverne cet enfer.

Grand nombre de dossiers sont expédiés par une autre porte. Les chambres communes pour la majorité, Montfaucon pour les moins chanceux.

Agricol s’informe auprès de son voisin. Celui-ci se nomme Gratien Selongey. Il comparaît pour falsification de titre mobilier. « Méfait sans gravité », se rassure-t-il lui-même.

Ce qui n’est peut-être pas le cas de ceux qui viennent d’entrer à leur suite. Il y a le comte de Chappelles et François de Montmorency-Bouteville, tous deux incarcérés pour duel en Place Royale. Aussi, trois femmes prostituées, accusées de vol. « L’une d’elles sera probablement enterrée vivante », affirme Selongey. Quant à lui, Agricol-Amance Paulin, il ne pense pas, pour l’heure, recevoir ni la mort, ni la question pour la faute qui l’a conduit ici. C’est d’avoir folâtré avec l’épouse d’un nanti dont il devra répondre. Enfin, tout ce monde ne sera jugé que demain. Il est fort tard !

C’est donc en chambre commune qu’ils passeront leur première nuit en ce Châtelet. Sauf Montmorency qui fut mis au secret.

Les sangles sont alors remplacées par des chaînes, et, inconfortablement alités sur du fourrage particulièrement malodorant, Agricol, de Chappelles et Selongey peuvent ainsi converser plus librement qu’en salle d’audience. Plus librement, certes, mais non sans la peur au ventre. Selongey veut se montrer encore confiant. Le comte répète que son sort reste inhérent à celui de Montmorency, et que la haute noblesse de ce dernier obtiendra raison des nouvelles lois de Richelieu. Lui, Agricol, ne se conforte d’aucune hypothèse salvatrice.

L’endroit est froid, sombre,  bas de plafond, certainement bien au-dessous du rez-de-chaussée. Vingt ou vingt-cinq personnes s’apprêtent à dormir ici, et toutes semblent horrifiées déjà de ce silence qui s’impose comme celui d’une mort voisine ; vingt ou vingt-cinq âmes crochetées-là en grappe ; des damnés conservant néanmoins un espoir discret qui perce l’œil ; cet œil voulant sortir de son orbite, pour la plupart. Pas plus tard qu’hier, on vivait, on s’amusait dans Paris ou ailleurs. Le contraste d’aujourd’hui est plus que paralysant. Aujourd’hui, on côtoie la mort autant que la peur de cette mort ; disons l’angoisse asséchante de ne pas savoir. Nous sommes tous convaincus, les mains nues, qu’il demeure impossible de livrer le combat avec un lion. Tout de même, la lutte serait une option, un espoir de vaincre. Ici, dans son antre, le fauve se passe de cette rencontre, et c’est avec l’attente qu’il faut se battre ; et c’est d’autant plus inégal ; et c’est d’autant plus infernal que la torture physique que l’on redoute. L’attente, une souffrance jointe en plus ; une particularité supplémentaire de l’humanoïde qui le distingue du monstre lion en matière de férocité.

Non ! Agricol ne pense pas que sa vie va s’améliorer en cet établissement, où la clémence ne paraît pas être le produit de base.

Dans sa vie, dans sa rue, Gratien Selongey, quant à lui, c’est quelqu’un de jovial, rieur ; un bon vivant, pour faire plus court.

Ce soir, il tente d’offrir ce trait aux deux autres infortunés qui partagent sa paille. Malgré quelques timides sourires échangés, sa manœuvre reste vaine. Nous ne sommes pas en réelle société, et le lendemain demeure trop omniprésent.

Ce lendemain ne sera pourtant pas aussi définitif pour nos trois individus. Difficilement, ils purent obtenir chacun les services d’un "défenseur". En réalité, des vipères affamées de ce qui ressemble le moins à la pauvreté dominante en ces épouvantables murs. L’un ne put soustraire Selongey de la question, un autre fit reporter le jugement de Montmorency, donc celui de Chappelles, et un troisième obtint une « faible » peine de six mois pour Agricol-Amance Paulin. Six mois, c’est peu au regard des condamnations prononcées ce jour-là. À savoir l’exécution pour l’une des prostituées, comme l’avait dit Selongey ; la mutilation pour les deux autres. Il faut pourtant aussi savoir ce qui est peu. Et, voyons maintenant Agricol  faire connaissance avec ce peu. Son procès ne se prolongea guère au-delà de huit minutes. Huit minutes durant lesquelles il comprit que son accusateur absent, le mari trompé, avait payé largement pour son arrestation, voire pour le reste. La façon cauteleuse menant le débat en atteste.

- Il est dit, là, que vous avez abusé de Madame C. une première fois sans son consentement… Est-ce vrai ?

- Non ! ce fut chez moi ; elle s’y était rendue d’elle-même, et sans en informer son époux, bien-entendu.

- Également, il est dit, il est écrit que, depuis des semaines, Madame C. vous prie de ne plus la revoir sans que vous y consentiez…Ça, c’est bien vrai, ça ?

Il est dit, il est écrit, enfin rien d’appuyé sur preuves, et beaucoup de sinuosités voulant soustraire la moralité de la Dame s’étant pourtant livrée à l’adultère. Celle-ci n’est d’ailleurs pas invitée au procès. Les plaignants, les émetteurs de griefs, tout comme les témoins à décharge, ne franchissent que trop rarement l’huis de ce tribunal.

Paulin n’est pas un homme fort ; il est plutôt de frêle silhouette, et ces six mois furent particulièrement choisis en raison de cette vulnérabilité apparente. Comme quoi, les tortionnaires ont toujours le répondant adéquate à toutes analyses. C’est à la Gourdaine qu’il séjournera durant ces six mois théoriques - en réalité, notre homme y en survécu quatorze. Et c’est quoi la Gourdaine ? C’est un cachot se rapprochant du pire. C’est une geôle d’une totale obscurité, et voisinant autant celles des exterminations que les ateliers de tortures quotidiennes. Et, ici, les souffrances s’entendent en effet quotidiennement, et même de nuit, parfois très longuement avec la poire d’angoisse introduite dans les parties intimes des suppliciés et suppliciées. Passons les nombreuses pratiques toutes plus inventives les unes que les autres quant à ce dont reste capable l’humain dans l’exercice de sa fonction légalisée, et revenons à la Gourdaine : la cellule de notre jeune Agricol. Le traitement, en dehors du fait qu’il restait observateur de toutes éventuelles épidémies, consistait à obtenir le trépas par usure de l’organisme. À savoir que notre prisonnier ne jouissait d’un bouillon qu’un jour sur trois, qu’il restait pendu par les pieds durant tout le dimanche, et, entre autre, qu’il était tabassé de bois régulièrement à tous ses réveils ; d’où le nom de sa geôle.

La pénombre s’estompe à peine. On devine le passage de torchères au-delà de la porte ; disons de l’ouverture. Quelques secondes seulement, mais le bruit des clés s’entrechoquant se rapproche, s’éloigne et revient plus proche. La bastonnade est courte. Il ne s’agit  d’additionner qu’une ou deux ecchymoses supplémentaires. Jamais la tête n’est frappée - le patient n’est pas prévu sortir les pieds devant. Cette ordonnance, fréquente au début du séjour, s’espace davantage par la suite, mais demeure toujours attendue avec une forte appréhension  devenue temporelle, pour le peu. Bien qu’Agricol ne calcule jamais avec  certitude  son endurance au traitement, il redoute beaucoup plus la soif qui s’ensuivra. Et cependant, il avait cru entendre dire que l’eau était comprise dans son forfait journalier. Profitons-en là pour indiquer

que l’ensemble de cette prescription n’était pas gratuite. Les nuitées restaient payantes pour tous. Et, c’est peut-être cela qui le sauva Agricol-Amance Paulin, car, ayant cumulé des additions de peine pour insubordination confirmée (ceci lors de plusieurs sévices matinaux), son pécule s’affaiblissait d’autant. La prévôté fut donc alors contrainte à un appel de fond auprès de la famille du futur défunt.

Là, un oncle, nouvellement informé de la situation de notre homme, s’acquitta de cette ignoble dette en y ajoutant son double pour l’élargissement immédiat.

Oserions-nous dire qu’Agricol eut de la chance ? Eh bien oui ! en comparaison aux autres malfaisants jugés ce loin 15 mai 1627. Montmorency-Bouteville et François de Rosmadec, comte de Chappelles, furent décapités le mois suivant en place de grève, comme la grande Histoire le retient, mais la fin de Gratien Selongey fut beaucoup moins publique, et beaucoup plus sournoise. Son crime n’avait en effet rien de comparable aux autres « outranciers » délits, comme il le disait, mais un énorme détail devait transformer son avenir, une fois descendu bien profondément au Châtelet. C’est que la victime directe de sa fausse émission n’était autre qu’un intime du conseiller au parlement de Paris, Voyer de Paulmy d’Argenson. Ici, des gens  s’octroyant les places au plus près de Dieu que d’autres gens. Son sort donc, à Gratien Selongey,  devait alors y trouver une relativité conséquente. Longtemps, le pauvre crut à sa libération au-delà des tortures inutiles qu’il subit. Longtemps encore, il espéra une suite logique aux débats toujours indécis - pour ne pas dire fourbes - du soi-disant juge de Paris.

Et, à quoi bon user de pitié ? Cet homme, ce chrétien devait disparaître, comme bon nombre de locataires du Grand Châtelet, du reste ; et c’est naturel ! Et puis la raison d’État n’est pas toujours en obligation d’exposer toutes ses sanctions, comme nous l'avons observé plus haut.

Dans les extra-bas fondements de la prison se trouvaient deux horribles fosses où la fin du « malfaisant » était crépusculairement orchestrée. Celle dite fin d’aise, où le client apprenait à mourir en compagnie d’ordures et de serpents tout autant  hargneux que vénéneux, et puis l’autre : la fosse de Selongey. La chausse d’Hypocras la nomme-t-on.  Le prévenu – prévenu de rien, d’ailleurs – y est descendu à l’aide d’une corde, d’un crochet et d’une poulie manoeuvrant le tout du matériel sur plusieurs toises (c’est cette même poulie qui servira plus tard à remonter le cadavre). Arrivé là, plus d’espoir – on s’en doute – plus aucune lueur de rien, plus d’alimentation, bien-entendu, et, comme à fin d’aise,  plus rien à boire non plus, si ce n’est  l’eau dans laquelle vous trempez à mi-corps, et dans laquelle il vous est donc impossible de vous y allonger pour dormir. Entendez qu’ici, la fin est longue à venir ; entendez qu’ici, elle est plus que désirée, cette mort que l'on avait cru éviter.

Reconnaissons que ce type de récit suscite une incontournable répugnance, quant à sa véracité surtout, mais dans la série des abominables faits, des noirs évènements qualifiés d’inhumains, il reste de notre devoir de ne pas alléger leur souvenir aussi niaisement que l’on a parfois beaucoup de mal à croire qu’ils furent l’œuvre de nos congénères. Et pourtant, une autre créature ne pourrait en deviner l’action.

Observons autrement, qu’en dehors de ce gouffre, non loin, dans une rue voisine ou dans une autre, observons que le monde se meut, s’agite, se reproduit dans la presque totale ignorance de cette proche infamie. Observons encore davantage que ce monde,  alors plus ou moins averti de la pratique, l’estimerait quasi nécessaire, ceci peu avant que l'âme de ce monde la convienne légitime, cette pratique.

Dire comment Selongey obtint son trépas, sa "délivrance", pas facile à narrer – il faudrait être savant anatomiste pour y définir le point de rupture. Ce que l’on sut, c’est que son agonie se prolongea durant dix-sept jours. Dix-sept journées évaluées comme record, puisque peu survivaient au-delà de neuf, d’après l’Histoire. Enfin, notons qu’au-dessus, pour Agricol, dans sa Gourdaine, c’étaient alors plutôt des vacances.

 

Laurent Lafargeas, 1996

Ed.2014

 

 

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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 00:00

   Septembre

 

 

 Triste amante des morts, elle hait les vivants.

                                                VOLTAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré que la dénonciation fut de tous temps une chianlie internationale, elle demeure aujourd’hui une spécialité française particulièrement instituée. D’ailleurs, récemment, une loi de janvier 1995 autorise les représentants de l’ordre à rémunérer cette pratique dès lors qu’elle porte sur l’identification de criminels. Notez bien qu’à partir du moment où le texte inclut le délit derrière le crime, les voies sont ouvertes à toutes les forfaitures, donc, à tous les cafardages possibles. Spécialité française, dis-je, aussi parce qu’elle atteignit des scores inégalés, cette dénonciation, durant l’occupation allemande : sur quatre ans,  près de cinq millions de courriers adressés aux autorités. Les victimes, en dehors d’être simplement juives (observez l’importance du délit), voyons également les résistants, bien- sûr, les francs-maçons, les communistes, les tziganes, les spéculateurs du marché noir, bien-entendu, mais aussi les réfractaires au STO, puis, au-delà, les femmes ayant eu des relations intimes avec l’ennemi (disons, celui devenu l’ennemi après 1944). Cinq millions d’indications susceptibles d’engendrer la mort à tous les coups. Belle prouesse de notre Histoire de France ; convenez-en !

 

Le devoir du citoyen fut ici grandement respecté ; nous pouvons en être convaincu !

Assurément, notre peuple avait bien agi, mais n’avait rien inventé. Déjà, la Grèce antique encourageait cette arme fatale contre les détracteurs du pouvoir – les romains, ensuite.

Les soviétiques, au-delà encore, usèrent de la nécessité en poussant le paroxysme dans les écoles primaires, où les enfants s’initiaient à prévenir le régime de toutes émissions de propos subversifs venant de leurs parents. Ce qui fut parfaitement honoré par le jeune Pavel Morozov, ayant ainsi fait exécuter son propre papa (Malgré les controverses sur cette piteuse affaire, comprenons néanmoins que ce ne fut pas un cas isolé).

De nos jours, certaines nuances encadrent les effets moraux du civisme délateur, notamment en Espagne, où l’information est refusée dès l’instant qu’elle provient d’un membre de la famille de l’accusé. En France, la démarche reste quasi obligatoire même sans cela.

Nonobstant, elle distingue la dénonciation de la délation. Quel progrès !

La dénonciation engage juridiquement le requérant de sa signature apposée au procès-verbal. Il se déclare alors comme témoin à charge. Et, ça peut faire très mal ! Ici, autant pour la victime de l’ordurerie que pour l’ordurier lui-même qui, logiquement, se trouvera tôt ou tard exposé à la vengeance. Vengeance que j’estime personnellement naturelle - vous aurez compris là que je ne cache pas mon dégoût envers cette race d’individus qui se réfugient derrière l’intérêt de la collectivité ultra protégée pour assouvir leurs besoins privés.

Là-dessus, beaucoup d’études se rejoignent quant aux motifs du délateur : la haine, la jalousie, l’envie, le profit et  le conventionnel sont les plus fréquemment remarqués.

 Enfin, si nous admettons qu’à ce jour l’anonymat n’a plus le droit de citer à la procédure, auparavant, il fut pourtant et longtemps un des meilleurs moyens de se débarrasser d’un ou de plusieurs humains hostiles aux dirigeants en place, et, de dresser l’inventaire de toutes les périodes historiques en ce sens serait beaucoup trop fastidieux. Notons, qu’à bien des époques, l’ignominie cerclait au mieux tous scénarios de droit commun. Par exemple  (et là, il s’agit d’un recours parfaitement gaulois), la dénonciation s’avérait économiquement utile lorsqu’une lourde dette s’accumulait auprès d’une prostituée n’ayant aucun droit reconnu à son exercice. Tous, savons que notre passé fut notoirement encombré de suites d’interdictions en ce domaine.

Pour le dénonciateur, ou le délateur, aucun recul ne s’envisage à la garantie de son aise existentielle. Existence tout autant difficile pour autrui ; son voisin, pour n'évoquer que lui.

Également, tout autant que la misère engendre la convoitise, tout autant elle apporte de l’eau au moulin de ceux chargés de l’encadrer, cette misère. En simplifiant la phrase, j’écrirais que la notion du bien s’évapore de toutes les âmes dès lors qu’elle devient contraire au bon fonctionnement de la généralité. À chacun donc de se servir !

Et puis, la bonne conduite reste majoritairement dictée par Dieu, et ne s’avorte pas de l’odieuse mémoire de Judas Iscariote. Alors, en évoquant Dieu, remarquons maintenant comment il se défend Dieu de l’utilisation abusive de son nom ; hélas, avec parfois beaucoup d’injustice. Parlons de ses effets rendus à une pourriture du genre que nous avons cité, et parlons d’Edouard Marcelin, citoyen vélineur demeurant à Paris, rue des petites écuries. Personnage envieux de naissance, bien entendu puisque c’est notre mouchard. Envieux de l’un de ses voisins, certes beaucoup plus riche, mais surtout beaucoup plus oisif. Ce qui constitue, bien souvent et encore actuellement, un état sollicitant la jalousie avant l’antagonisme y étant assorti. Des altercations, nos deux hommes en cumulèrent un bon nombre, cependant sans conséquences jusque-là, mais les derniers évènements politiques changèrent la donne assez rapidement.

Le roi vient tout juste d’être destitué, puis emprisonné au Temple (non sans violence autour de l’acte), et les austro-prussiens, après avoir promis  un massacre parisien, s’approchent de jour en jour vers leur dessein. L’agitation de la ville est à son comble, d’autant que bon nombre de désertions sont rendues publiques par les gazettes locales, toutes unanimes.

Désertions d’officiers nobles, c’est certain, mais désertions de patriotes également, qui ne sentent pas l’issue des combats à leur avantage. Le pire, ou le plus attrayant pour Marcelin, c’est que les rumeurs circulent quant aux complots de l’intérieur du pays, et que la Commune insurrectionnelle s’est plus ou moins substituée au pouvoir de l’Assemblée. À savoir que ce sont les piques et les sans-culottes qui gouvernent en réalité, et que ces derniers ratissent au plus fin tous suspects favorables à l’ancien régime. En somme, l’opportunité rêvée pour toutes sournoises malfaisances.

Maintenant, comme nous l’avons défini plus haut, la dénonciation génère une procédure exigeant l’apport de témoignages, et, là, Marcelin n’a aucune preuve à fournir à l’encontre dudit voisin. Donc, la simple délation reste de prudence !

Comment faire ?… La République de Venise disposait idéalement une boîte aux lettres destinée à recevoir ces « bonnes » intentions voilées.

 "La bouche de lion" était-elle nommée !

 Chacun pouvait y glisser un mot directement porté à l’analyse des Doges, qui sévissaient ensuite sans inquiéter le porteur de l’information. Hélas, Marcelin dut trouver une autre option un peu moins sécurisante. Et, il la trouva assez promptement, cette option. Le 21 août 1792, pourvu d’une adresse qu’il eut sans échange, il se rendit discrètement au domicile d’un représentant de la section de Popincourt. Il s’agit de Louis Dorigny, un pur et dur candidat à la nouvelle répression préconisée avec, en plus, des pouvoirs considérables en ce sens.

Le dénoncé, c’est Hubert Chassagne, devenu quelque peu rentier par son alliance avec une lointaine héritière des Bassonville. Son grief : il reçoit beaucoup depuis ces derniers temps, et peu de mal vêtus. Certes, il faut voir, mais rien ne put s’opérer immédiatement. Pour l’heure, le nouveau Paris tente d’agir dans un ordre à ne pas s’encombrer de reproches. Le tribunal criminel vient à peine d’entrer en fonction, et applique davantage la clémence par hésitation.

Il faudra donc attendre la semaine suivante pour que les interventions musclées se multiplient jusqu’à tard dans la nuit – notons notre Marcelin comme n’étant alors pas l’unique porteur de calomnies. Impatient, plus quiet en sa démarche, donc beaucoup moins en tapinois le 26 août, il réitère et confirme ses accusations directement auprès de sa section du Faubourg-Poissonnière.

La famille Chassagne est arrêtée le 29 : le père, la mère, les deux filles, mais aussi l’un des derniers amants de l’une de ces deux filles, c’est-à-dire le propre fils d’Edouard Marcelin, qui, par manque de dialogue avec son père, se trouve à l’adresse des victimes le soir de ladite arrestation. Sacrée déveine !

Ce fils se prénommait également Edouard, comme son père. Appelons-le Doudou pour ne pas confondre les esprits. L’autre, nous le nommerons Sycophante, comme il le mérite. Doudou et le Chassagne qui aurait pu devenir son beau-père furent incarcérés à la Force ; les trois femmes, à la Salpêtrière. Et voilà notre Sycophante très animé d’autres démarches administratives. À savoir, celles de récupérer sa progéniture bien-aimée avec, dès l’aube, les pleurs de son épouse : pauvre femme intuitive du pire. Donc, durant toute la journée qui suivie, le bon citoyen délateur œuvra de courbures à obtenir un élargissement, en vain pour cette date. Dorigny, il ne put le joindre, mais, d’autres, il fut garanti qu’un procès en règle aboutirait indubitablement sur la lucidité du tribunal. Il suffit d’attendre !

Attendre ! attendre ! mais attendre quoi, dès l’instant où une révolution s’accélère dans sa crainte, dans son absurdité ? Dans un premier temps, le Conseil exécutif émit le désir d’installer l’Assemblée en dehors de la capitale. Ce qui s’interprétait comme une fuite, voire comme encore une désertion supplémentaire. Enfin, cette requête se comprenait plus directement comme une émancipation de cette Commune dominante, et comme un écart s’éloignant de l’influence des clubs (Jacobins et Cordeliers confondus). Puis, ce fut la maladresse du ministre de l’intérieur qui mit le feu aux poudres. Jean-Marie Roland de la Platière, le 30, demande à la législative la dissolution pure et simple de la Commune insurrectionnelle. 

Trahison ! trahison !... nous arrivons en septembre 1792 ; la réussite incontestée de notre République. Jean-Paul Marat, ennemi acharné des modérés, appelle à l’extermination immédiate des suspects contre-révolutionnaires. Animé par sa toute récente grandeur historique, Georges Danton fait sonner le tocsin, et, ainsi doublement cautionnée, l’hystérie collective devient alors incontrôlable (aux armes citoyens !). Et où se trouvent les suspects, les comploteurs ? Dans les prisons de Paris pour la plupart. Voici donc la sauvagerie de proximité s’élancer, en désordre dans un  premier temps, puis en massacre organisé dans un second temps (le jour de gloire est arrivé !).  C’est la prison de l’abbaye Saint-Germain qui ouvre le festival. Dans l’après-midi du 2, plus d’une vingtaine d’hommes y sont transférés  (tous des prêtres réfractaires). Promptement jugés par la section du lieu, 19 d’entre eux sont exécutés sur le champ. Billaud-Varennes, alors substitut du procureur de la commune, s'adressera à ces ouvriers du macabre : "Peuple, tu immoles tes plus grands ennemis ! Tu fais ton devoir". Présidant cette mascarade de « commission populaire », Stanislas Maillard rend verdict de 280 autres condamnations jusqu’au lendemain. Et comment cette autre quantité trouve-t-elle la mort ? Eh bien par le ou les fils de l’épée dans la cour intérieure de l’établissement, où les rires du public sont soigneusement disposés sur des gradins de fortune. En parallèle, un autre groupe de septembriseurs arrivent à la nouvelle prison des Carmes, un peu plus au sud. Les premières victimes – toujours des prêtres – sont occis de toutes les manières possibles : fusillés, sabrés, égorgés ou défenestrés comme l’abbé Joseph-Marie Gros. Ça, c’est la méthode anarchique ! 

Un peu plus tard, tout s’arrange, certes par le même type d’exécutions, mais toutefois après un jugement, tant sommaire soit-il. Au total, 115 cadavres gisaient  dans le jardin au-delà du départ de nos criminels (qu’un sang impur abreuve nos sillons !). Le soir porta les boucheries à la Conciergerie et au Grand Châtelet, où 216 droits communs furent égorgés durant toute la nuit. Et l’épouvante n’en est qu’à son début !

Le même scénario commence dès l’aube aux prisons de La Force, rue Saint-Antoine. Ici, c’est Jacques Hébert qui décide la mort. La mort pour quelques 170 pauvres gens, la mort pour la princesse de Lamballe, qui fut éventrée, la mort pour Hubert Chassagne, et la mort pour Doudou, enfourché pour aucun délit, mais bien à cause de la lumineuse conscience de son père. Mais qui aurait pu stopper le cours de l’Histoire, ce 3 septembre 1792  ? Certainement pas Edouard Marcelin, ni même la modération des Jacobins, à la mince écoute desquels il tente une intervention. Non ! l’ouragan ne peut s’arrêter que de lui-même. Les massacres se portent ensuite sur Bicêtre, Saint-Firmin et la Salpêtrière, où cependant 186 prisonnières sont soustraites à la folie meurtrière (parmi elles, les trois femmes Chassagne). Hélas, que 186, car 35 autres périssent d’une atrocité telle que je m’abstiendrais de la décrire.

Ce jour du 4, il y avait de l’ambiance à la Salpêtrière, vous pouvez me croire, et aucune pitié pour les aliénés, ni même pour certains enfants 

( …égorger vos fils, vos compagnes). Ces carnages ne trouvèrent leur fin qu’au matin du 7 avec un quelque 1 200 victimes. Du moins, en ce qui concerne Paris car, ailleurs, nos illustres Danton et Marat envoyèrent l’ordre d’opérer au plus similaire, et ceci au nom de la justice populaire (Entendez-vous dans les campagnes !).  De cela et du reste, ils s’en défendirent plus tard.

Bon ! maintenant, il a l’air fin Sycophante. Sans aucun doute, sa délation lui a rapporté gros : un repentir qu’il traînera le reste de sa vie, une femme déjà dépressive, et des frais d’obsèques pour ce qui est de l’immédiat. À cet effet, rien n’est simple non plus. Il faut retrouver le corps. Alors voyons ici comment le peuple agit pour continuer la fête. Voyons toutes végétations bordant l'amont de certains quais de Seine ornées de têtes, de viscères et autres organes humains ; voyons comment la nouvelle loi nationale compte ainsi terroriser les éventuelles  vengeances aristocratiques (l’étendard sanglant est levé).  Enfin, voyons Marcelin ne jamais pouvoir identifier le cadavre de son Doudou. Ceci, même après une longue et macabre recherche aux carrières de Montrouge.

Reste à voir de  plaisant en ce retour de bâton, c’est que, dorénavant, ce mauvais homme réfléchira longtemps avant de porter ombrage à autrui, et que plus jamais il ne chantera la Marseillaise.

 

Laurent Lafargeas,1995.

 

180-ed2014. 

 

 

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29 août 2008 5 29 /08 /août /2008 00:00
  Le messidor de Fompeyre 
   
 
 
 
 Musique de Vincent Lafargeas





Le messidor de Fompeyre

 

 

 

 

 

 Le suicide, universellement reconnu acte de couardise, demeure trop souvent la pourtant seule issue contre la générale adversité préconisant son contraire. Sur ce fait donc, de respect, soyons neutres et n’acceptons aucun jugement de la part d’autrui.

 

 

 

 

 

 

 

La foule s'est rapidement entassée sur l'angle ouest de la place.

Un peu plus loin, un peu plus haut, vers le nord, un nombre de potences s'est grossièrement érigé durant un autre temps à peine plus long.

Charles Barbaroux, derrière le carreau d'une fenêtre distancée d'un étage, assistera à toute l'horrible séquence qui va bientôt se dérouler ici. Derrière lui, ses compagnons d'infortune, Buzot et Pétion de Villeneuve, ne cessent de lui rappeler l'imprudence de se faire voir en souhaitant voir. Voir une scène que d'ailleurs tous trois virent cent fois.

Aucun d'eux pourtant n'en demeure insensible !

Malgré ce qu'ils ont vécu depuis plus de quatre années, aucun ne manifeste ni froideur, ni indifférence non plus.

Une improvisée garde nationale perce la foule. Elle fait place au passage du roncin qui tracte la charrette des condamnés : trois hommes et deux femmes...                                       

- À mort ! à mort ! entend-on de toutes parts de la place.

Le cheval est immobilisé, puis, aussitôt, les prisonniers sont menés militari dans l'enceinte de la nouvelle curie municipale.

Barbaroux pense à tort qu'il s'agit là de conduire ces victimes au procès, tout arbitraire qu'il soit, mais il se trompe ; celui-ci a déjà eu lieu.

Aussi, indubitablement présidé de dits pompeux juges de paix.

En réalité, c'est afin de déguiser, travestir les victimes que leurs bourreaux les ont isolés un temps du peuple. Et pour cette fois, dans quel dessein ?… 

Eh bien dans celui de satisfaire un soi-disant artiste peintre, imbu de lui-même, qui obtint là l'autorisation de reproduire certaines icônes mythologiques dites nouvelles, avec une non fausse expression de terreur dans le regard de ses modèles dont la mort s'avance.

Les malheureux et malheureuses ressortent, et ce sont des rires et sarcasmes niais qui fusent de partout. Danaë, Persée, Acrisios et Jason sont ici trivialement exposés à l'inépuisable balourdise du peuple : la plus jeune des deux femmes se voit imposer le rôle de  Diane chasseresse.

À cet effet, attribué d'un arc et d'un carcan, par moment, il lui est exigé de tendre un trait.

L'un des condamnés, probablement un parent de la pauvre fille humiliée, fond en larmes autant d'impuissance notoire que de la crainte de mourir avec elle.

Il n'est pas le seul à traduire un profond désespoir.

Au plus proche de cette légale ignominie, un enfant, conduit ici sans son imminent consentement, ne cesse de tirailler le haut des chausses de son père, et supplie ce dernier d'intervenir en réitérant ses expresses volontés.

-  Je ne veux pas que ces gens meurent !... Papa, je ne veux pas les voir mourir.

Rien de l'ensemble de ces suppliques, pas plus du reste que les prières des futurs exécutés, ne transformèrent les intentions de la majorité ici présente. Entendons celle décidée à ravir l'existence de quelques-uns et quelques-unes par sommaire extension du principe national ; comprenons-là, celle porteuse d'une haine à bon marché.

-  À mort ! à mort les factionnistes !                                  

-  À mort ! à mort les ennemis de la République !                           

 Et larme vint à l'œil dessillé de Charles Barbaroux, larme qui mit le temps de toute une vie à poindre, mais qui coulait à présent le long d'une joue plus que lisse de dégoût ; et larme provenant d'amertume sans source exacte, si ce ne fut celle du mécompte quant à l'espérance en matière d'impartialité humanoïde ; ici en matière de clémence spontanée.

Et disons larme versée sur les infernaux résultats d'une gent immuable en cruauté plus que systématique.

Très faiblement, le carreau de la fenêtre lui renvoie un deviné reflet de lui-même ; également un aussi faible reflet de cette larme qui descend au bas de cette joue. Sa joue, à lui, Charles Jean-Marie Barbaroux, fervent député de la Convention n'ayant pas accordé la moindre grâce au roi, n'ayant pas, il fut un temps rapproché, opté pour la moindre indulgence à l'égard de tous supposés ennemis dits de sa République fanatisante ; sa joue ridée pour l'heure autant de peur qu'épuisée de répugnance de ses propres actes antérieurs. Il n'a, à présent, que répugnance envers ce gargarisme de prétendues vertueuses moralités encensant le peuple - du moins ses  intérêts -, de cette flagornerie alimentant la haine ; cette haine toujours abondamment cautionnée en tous lieux.

Et, si à peine ne distingue-t-il lui-même son visage, plus notoirement il perçoit cependant l'erreur : la faute impardonnable de son errance spirituelle.

Jadis, il crut en l'homme... Sans conteste, telle fut sa faute !

Il voulut, comme tout autant d'autres enflammés du principe d'égalité, faire régner en ce monde ladite vertu, accompagnée de son cortège de mille devoirs. Il y a peu encore, il obéissait, Charles Barbaroux, à la conscience de son frais statut de citoyen. Peut-être là, avait-il aussi cru à l'avènement de l'individualisme ?

Beaucoup d'autour de lui en partageaient cette évidente suprématie !

De cela, beaucoup l'eurent convaincu ; également, ils l'eurent probablement motivé à devenir acteur malgré lui de cette hérésie qu'est la révolution : cette incessante machine à tuer.

Certes, ici le constat d'accointances prohibées demeure indubitable, mais n'est-il pas trop tard pour en faire amende honorable ?

D'ailleurs, de l'honneur, lui en reste-il au regard de ses actes

d’autrefois ?

Bientôt, face à lui, se répétera l'horrible scène, la tragédie de la mort orchestrée : l'unique résultat de cet ouragan déterminé à nuire au nom de la démocratie « absolue », en dehors de celui des fulminantes et perpétuelles accusations.

François Nicolas Buzot introduit une part de ses pensées dans celles qu'il devine de son compagnon. Ce dernier toujours rivé dangereusement au cadre de la fenêtre.

- Les regrets n'ont point force à la méditation que nous commanderait la prudence, lui dit-il d'un ton pour l'heure encore serein.

Pour répondre, Barbaroux se rapprocha du centre de la pièce.

- Humble, je n’abordais que quelques conclusions ; du moins celles   relatives à mon parcours…, son rôle politique.

- Et sur quoi portent-elles ces conclusions ?

- Sur que nous n’avons été que les victimes de l’euphorie engendrée par nos capacités d’orateurs, si ce n’est nos carrières envisagées au service de l’homme…

À présent l’échec donc, puisque cet homme s’émancipe de tout, y          compris de lui-même. S’étant euphorisé à son tour, il ne veut plus joindre l’aptitude à modérer ses nouveaux avantages. Nous le gênons, et ce sont nos têtes qu’il réclame puisqu’elles restent aptes à contrer ses ardeurs d’impatience. Cet homme me fait vomir !...

Et quant à l'investissement de sa personne, de son âme en vue de la réelle équité, le respect des libertés ainsi que celui simple de la vie, l'opération restera vaine en tous points, si ce n'est dangereuse selon les remous d'époque, selon les tendances en vogue. L'affamé se qualifiera toujours d’esclave ou d'opprimé, et, une fois investi du pouvoir de scier les maillons de sa chaîne, il en profitera instinctivement pour les ressouder aux pieds d'un autre. Là, résident les gênes de notre humanité !

Peuple ou bourgeois, le ventre guide l'appétit, et le sang du voisin qui ruisselle offre et engendre trop souvent l'apaisement dudit ventre, de surcroît vide.

Une fois la spoliation du divergeant assouvie - certes, pour un temps -, l'avidité de notre nature carnassière ne saurait tarder à repoindre au-delà. En ce sens, le principe d'une république, celui d'une réelle démocratie même, ne peut qu'élargir la sphère des candidats aux moyens de nuire. Si la structure de l'opprimeur le façonne opprimeur, c'est bien qu'il obéit à une fatalité l'ayant constitué ; une fois de plus, entendons-là, sa nature humanoïde...

Où en serait-il autrement de la part de son prochain, pour l'heure moins favorisé d'abondance ?... Il n'y a de pire loup qui ne soit affamé, dis-je, mais rassasié, l'animal convaincu et fié à sa force, en aucun cas ne céderait sa part d'aisance acquise : ce que pourtant nos meurtres commandent.

La république, en ce sens, demeure l'une des mille utopies de la gestion humaine, cependant qu'elle en dramatise les bases de son autre multitude d'intervenants.

Ici donc, ce constat ne trouve nulle issue !

S'il y a gloire, c'est qu'il y a eu espoir : l'espoir d'un moment, d'une partie de vie peut-être, où chacun s'anime d'un meilleur à venir, où chacun se voit, se croit le porteur des fondements de l'idéale collectivité. Renforcées de leurs vertueuses coutumes, les nations ne sont que des exemples, des expériences, des essais, et même au travers de la diversité de leur culte, de leur morale.

Si les états sont administrés par des brigands, c'est qu'ils dominent une ruche d'aptes à l'identique brigandage. Quand bien même - demain peut-être - aurions nous versé notre sang pour nos idées, le sang d'autres, dis-je, ne cessera de couler. ..

En proposant, en instituant, en défendant la république, nous n'avons fait qu'amplifier les discordes du futur ; de surcroît, probablement à l'échelle universelle. Voyez par cette fenêtre le spectacle de la mort ; celui alimenté du rien, si ce n'est de la vengeance qui suivra tôt ou tard. Admirez la séance de cette mort qui nous guette, nous ex-tout frais avocats du peuple : notre bourreau… Comprenez celui qui nous expédierait en l'au-delà sans plus de formule que pour ces malheureux.

Tu ne m'entends pas Buzot ?..., tu écris ?

-   C'est en cela où mes priorités se résument ce jour. Ton désarroi ne peut t'interdire de ne pas comprendre.

-   Certes, alors comprenez-moi Monsieur Buzot, et cessez de me tutoyer. Vous m'obligeriez au respect que jamais nous n'aurions dû omettre.

-   C'est qu'ils te viendraient des remords supérieurs aux nôtres, à l'approche de ton trépas ?... Tes dires, approuvés pour ma part en plusieurs points, ne t'autorisent pas à m'accuser responsable de tes initiatives : celles que tu regrettes, il me semble ?

-   Non ! loin de là... Je voulais signifier, qu'à présent, en ce bas monde, seule la mort nous serait acceptable, qu'à condition qu'elle y ajoute du respect ; et que justement je m'interroge sur la clé de voûte de ce respect.

Tu écris Buzot ?... Probablement tes mémoires, je suppose, tes regrets peut-être, mais sache que tu écris sur un bureau dont plus tard l'on dira de façon Louis XVI. Ce roi dont la mémoire restera plus profonde que notre notice régicide.

- Parle pour toi Barbaroux..., j'ai risqué l'idée du sursis, pas toi !

- Pardonnez-moi, mes compagnons, l'odeur et la vue du sang, qui incessantes se présentent encore ce jour à cette fenêtre, m'engendrent une once de haine qu'il me faut vous traduire. Haine contre nos supposés semblables, haine contre ce ramassis de cheveux gras couvrant un esprit plus que souterrain ; des demi-âmes s'octroyant le pouvoir de la souffrance sur autrui par, aujourd’hui, la réplique de la misère... Mais considérez, et je vous en prie, qu'il y a deux misères : celle issue d'une franche pauvreté, et celle, plus hurlante, provenant de la médiocrité.

Ces criminels aux cheveux gras, disais-je, à la mine où l'imbécillité s'incruste, ne s'en prennent plus seulement aux hommes ou encore à leurs préceptes estimés néfastes, mais ces pendeurs s'acharnent sur leurs femmes, leurs enfants, et jusqu'à même leurs aïeux. Ainsi, ils étendent l'opprobre, non par sauvegarde de la liberté, comme ils le vocifèrent, mais par l'assouvissement du sang versé dont ils gardent coutume.

Ignorants les réelles vertus, tous s'attribuent cependant une part de la nécessaire tyrannie collectivement augurée.

C'est bien que notre espèce carnivore fut privée de crocs à son origine que jamais elle ne s'épuisera de géhennes, d'hécatombes : insignes expédients de sa voracité. Le temps que nous avons contribué à mettre en place ne s'arrête plus à faire tomber les têtes des émigrés, des brigands de la Vendée, des contre-révolutionnaires et des prêtres réfractaires, il s'étend, à présent, aux conspirateurs - ou convaincus de conspiration -, aux instigateurs, aux accapareurs, affameurs, calomniateurs. Les condamnations se prononcent d'admirable promptitude à l'encontre des conjurés des prisons du Luxembourg, de Bicêtre, de Saint-Lazare ou des Carmes, des complices de ces dits conjurés, desdits ennemis du peuple, ennemis de la révolution - par extension ennemis de la liberté -, par endroits, encore nommés traîtres à la patrie, parfois verbalisés comme tel pour le simple propos de suggestion au retour de la royauté. Également, la guillotine s'aiguise de nous, les fédéralistes - au passage, de nos partisans -, de tous les complices d'ailleurs : complices de sédition, complices de Dumouriez, receleurs ou receleuses de réfractaires, complices et reconnus d'intelligence avec l'émigré, avec le chouan. La mort gagne son règne au-delà de tous les esprits ayant œuvré à l'éviter pourtant. 

Voyons, et je m'en offusque, croyez-le bien, voyons monter à l'échafaud les faux signataires, les fabricants ou distributrices de faux assignats, lesdits fournisseurs infidèles, les émetteurs de propos fanatiques ; aussi avec les réfractaires à la loi du 5 ventôse - rien que cela -, les réfractaires à la circonscription, les reconnus coupables d'avoir ébranlé la fidélité des soldats envers la république.

J'irais même plus loin : nous obtenons notre trépas de concert avec les principes en vigueur, et c'est là où j'abandonnerais l'ensemble des espoirs nous ayant réunis en notre proscription. Entendez, la mort immédiate et sans quasi aucun procès d'analyse : la mort pour avoir provoqué la dissolution de la Convention, par exemple ; celle pour avoir simplement applaudi ou encore une fois non reconnus les crimes de Capet ; plus anodin, celle d'avoir acheté des Louis à prix excessif, et j'oublie les supposées complices, puisque parentes de révoltés contre, paradoxalement, la révolution… 

Et qui sont ceux menant ces tueries que cette révolution exige ?...

Je ne les connais que trop, et pour avoir risqué mon salut à les contenir qu'en de peu d'endroits du reste. Un essaim d'ostentatoires cocardiers, patriotes sans âmes, inaptes d'aucune philosophie, d'aucune pensée, tous complets aliborons sourds, animés d'une effervescence primitive dont la témérité de chacun n'a d'égale que les mouvements de tous : l'orientation de la masse ! Et décrivons la nature de cette masse. Masse de délateurs incultes, soutenus d'inhabiles convoitises, entre autre celle de s'attribuer des fonctions assorties de juteux émoluments.

Alors, à ce dessein, ils sèment l'intrigue, amplifient les troubles, étayent les soupçons et conduisent l'exagération de la calomnie dans le tiers-cœur de la populace ; laquelle alimente sa joie de massacres tout juste organisés. Entendez, tel est devenu le français, et, en dehors de pour mes proches - de leur descendance -, je ne crains plus qu'il ne prolonge, ce français, cette frénésie générique et mathématique, ceci dans les siècles à venir.

Bientôt, vous verrez - et si Dieu ne vous en épargne -, vous verrez dis-je, que tout couperet s'abattra pour avoir écrit, pour être lyonnais ou simplement né à Cholet, pour avoir été aperçu sortant d'une église, ou voire même de refuser profaner une effigie sanctifiée, tout comme une banale icône.

Nous sommes - nous l'avons été du moins - responsables d'une frénésie sans limite ; croyez-moi, sans fin.

Je vous le répète, nos espérances en l'absolue gestion nous ont enivrées au point d'épouser l'idée qu'il nous restait possible de joindre les compétences de Dieu en matière d'ordre général.

Nos antérieurs philosophes ont pourtant bien pris le soin de nous avertir des dangers du babélisme, pour l'heure outrepassant la basique différence de langage !

L'état est une machine, une machination dirais-je, qui jamais n'obtiendra la complète hégémonie sur le bon sens dont nous sommes en droit d'attendre la promulgation.

Je n'affirme pas qu'une nation a besoin d'un roi, je ne dis pas non plus qu'elle aspire à la conforme république, je dis que la liberté est vouée au cantonnement - ceci malgré nos maints efforts. La liberté demeure limitée, encore tout comme les banales icônes dont je citais outragées, en une conviction éternellement inaccessible puisque cadrée en son origine que par une faible minorité de réels réfléchissants.

Au-delà même des améliorations probables, il n'en ressortira non moins et justement les désirs inassouvis du voisin convoitant.

Lorsque tu façonnes une république, Buzot, tu engages mille éléments de controverse entre eux... Ne me voyez pas devenu royaliste, pas plus encombré de cette ex ­obscure pensée, mais je réitère néanmoins cette identique parole qui qualifie notre espèce comme ingérable en tous points. Jamais la dominante paresse d'âme ou paresse d'autre chose n'acceptera la richesse de l'autre, quand bien même ce dernier en serait reconnu méritant. Jamais elle n'appointera de son humble gratitude le concitoyen motivé de l'assortiment des intérêts que lui renvoie - légitimes - ses efforts.

 

Vers le milieu de la nuit, les trois fugitifs, provisoirement cachés au centre du bourg, furent prestement reconduits chez Troquart, le perruquier.

En passant devant les gibets devenus silencieux, Pétion fit remarquer à ses deux compagnons que le vice des bourreaux avait atteint la cruauté d’occire les cinq victimes de l’après-midi par étirement de la corde, et non par la trappe : pratique d’outre-manche singulièrement plus expéditive quant à toutes les manières de faire passer son prochain de vie à trépas.

Disons alors que ces récents cadavres subirent l’une de ces coutumes réservées aux vendeéns.

Buzot, à son tour, eut peine et larme à l’œil.

- Cette famille fut probablement décimée de notre faute.

-  Non, lui répondit un confident de Troquart. Depuis longtemps, ils étaient soupçonnés  contre-révolutionnaires, notamment pour avoir accueilli trois semaines un prêtre réfractaire, récemment exécuté lui aussi. Mais il reste vrai que depuis votre forte soupçonnée présence en Gironde, la tension monte dans les esprits zélés. De cela, votre hôte vous en dira plus.

En effet, à l’écoute de Troquart, les nouvelles n’étaient pas bonnes.

Une commission exécutive partant de Bordeaux venait cette nuit même d’envoyer deux agents à Libourne rejoindre Lagarde, le national du district.  

- Croyez-moi, ce pourri, cautionné des autres, ne tardera pas à faire  parler les habitants sur vos passages, ajoutait Troquart inquiet. Et, ils ratisseront large du Bec d’Ambès à Castillon…

Revenus à l’home qui les avait réfugié depuis des mois, nos trois proscrits s’interrogeaient à présent sur leur destinée quant à ces dernières nouvelles. Pour Buzot, certaines délations en amont ne pouvaient  diriger les jacobins qu’ici : Emilion-la-montagne.

- Depuis trop longtemps y sommes-nous stationnés, précisait-il.

Pétion, plus confiant mais non pour autant moins dramatique dans le terme, assurait que la commission s’orienterait fatalement sur la famille Guadet.

- Sont-ils avertis ? questionna-t-il.

Troquart, mal aisé à répondre, et, semble-t-il dépité par l’avance des évènements qu’il annonçait, ne put que s’en muer tremblant.

- Reste clair que ce sera la première maison visitée, et celle des Bouquey ne tardera à suivre… Là, nombre domestiques n’aurait la faculté de ne pas s’effondrer en terreurs et en larmes aux menaces que ces déterminés gageront en langue.

Du côté de Charles Barbaroux, la situation parle d’elle-même.

Il n’en ajouta mot devant cette masse d’affolés à juste titre - disons clairement, des hommes risquant leur vie -, mais devint plus loquace une fois revenu à l’idem intimité d’avec ces deux complices.

- C’est dans l’âme et dans la sauvegarde de la Montagne de confirmer sa dominance (celle-ci tangente) en nous détruisant par l’hystérie meurtrière dont elle s’est assortie. Voyons qu’elle ne peut plus reculer. Il lui faut nos têtes. Au-delà celles d’autres adversaires pour l’heure moins confirmés, telles celles déjà tombées d’Hébert, Danton, Séchelles et autres. Notre existence clandestine demeure  l’insolence suprême à toutes leurs manœuvres ; l’hypothèse contraire aux garanties dont ils peinent à fournir l’euphorie que le pays exige. Voyez, au travers nous (la Gironde anéantie), la folie se cautionner davantage… Pétion, Buzot et les autres absents, ne vous percevez-vous donc pas comme les représentants de l’antidote de cette folie ?

Sur ces dernières paroles, François Buzot ne put que raisonner son compagnon en l’invitant serein à la défaite, non sans y joindre une dose de pathétisme.

- Nous reste-t-il, Charles, qu’à nous commander notre propre mort au-dessus du désir qui semble joindre en effet celui de nos ennemis. Vois ces gens, nos poursuivants, déterminés à l’obtenir, et dans l’urgence.

- Je m’incline à cela, François ; je m’incline à cela…Mais quand ?

Jérôme Pétion apporte ici une évidence :

- Messieurs, il s’agit ici d’un triste et réel constat… Traqués comme nous le sommes, il nous est convenablement impossible d’offrir la parade à nos adversaires. .. Je veux dire pas celle à les réjouir d’une tuerie assortie d’un massacre en forme. Tu l’évoquais, Barbaroux, nos antagonistes sentent la fiente. Alors, pour une fois, et peut-être pour l’ultime fois, restons nobles ; épargnons nos hôtes de l’hécatombe qui ne tarderait pas à les frapper derrière nous.

- Que veux-tu dire ?

- Charles, j’entends-là qu’il nous faudrait nous accorder la mort un peu plus loin… Nos cadavres, ici, ne pourraient que  conduire Troquart et ses proches à l’échafaud.

 

Les jours qui suivirent furent encombrés de cette idée de suicide autant que de celle de trouver une issue plus salutaire : celle de gagner la Suisse, peut-être. La terreur ancrée aux âmes se mêlait aux organisations de fuite, mais le plus exécrable désarroi dominait, et rien de bien étayé ne figurait encore au programme le soir du 16 juin. Pourtant, au-delà, tout devait se précipiter. La petite ville d’Emilion, nid de girondins, connue l’une de ses nuits historiquement des plus mouvementées.

Sallès, les Guadet, les Bouquey furent arrêtés, le peigne fin ne put s’opérer, mais d’énormes chiens s’essoufflèrent en pourchas orienté en vain du côté des carrières avoisinantes. 

Au matin, tandis qu’Elie Guadet et sa famille se dirigeaient en charrette vers la mort, François Buzot, à présent déterminé à se l’administrer lui-même cette mort, écrivit à sa femme en conservant néanmoins un faible espoir que la missive lui parvienne un jour.

 « Ma chère amie, je laisse entre les mains d'un homme qui m’a rendu les plus grands services, ce dernier souvenir d’un mari qui t'aime.

«  Il faut fuir un asile sûr, honnête, pour courir de nouveaux dangers. Une catastrophe terrible nous enlève notre dernière espérance. Je ne me dissimule aucun des dangers présents qui nous menacent, mais mon courage me reste... Mais ma chère amie, le temps presse, il faut partir. Je te recommande surtout de récompenser autant qu'il sera en toi le généreux qui te remettra cette lettre ; il te racontera tous nos malheurs. Adieu, je t’attends au séjour des justes.

Ce n’est pas que le perruquier Troquart amoindrissait son hospitalité, mais en effet les dangers apparaissaient trop proches pour qu’il ne hâte, en partie de son œuvre donc, l’imminent départ de ces trois hommes déjà théoriquement morts.

La nuit, acceptée donc comme la moins révélatrice de complicité, fut choisie pour l’exil à grands pas.  Grands pas que l’embonpoint de Charles avait peine à maintenir à la comparaison des autres proscrits.

Et la nuit fut longue en efforts physiques !...  Hélas, qu’une demi-lieue de parcourue avant la dernière halte… Ici, un outrageusement significatif roulement de tambour à l’approche mit un terme quasi absolu aux espoirs de Barbaroux. Tandis qu’à l’écoute de ce vacarme ses deux complices s’évacuèrent à l’abri des bois proches, notre gros Charles, s’estimant non assez leste, ou encore probablement désirant confirmer l’inexistence ici de  ses compagnons fuyants,  sauva ces derniers par une démonstration attirant la trouvaille sur lui seul. Alors il fourni son pistolet à la hâte avant de s’en administrer une salve dans le chef ;  hélas, salve n’ayant qu’altérée, certes non sans profusion de sang, que l’oreille et la mâchoire du député agonisant, mais non mourant.

Maintenant, son calvaire ne porte plus de nom !

Si l’Histoire nous tait les méthodes qui furent employées pour lui faire dire qui il était, tout juste pansé à l’occiput qu’il s’était détruit lui même, il vécut six jours d’enfer avant d’être conduit sous le couperet permanent de Bordeaux ; celui-là même qui trancha toute la famille Guadet quelques jours auparavant.

La France, disons ce brouillon de nouvelle France, venait de s’émanciper de la mort systématique non pas d’un grand homme, mais d’un notoire esprit de tempérance quant à l’orientation de nos avenirs.

Depuis les têtes tombées de  Gorsas tout d’abord, le 16 vendémiaire de l’an I, puis Gensonné, Vergniaud, Boyer-Fonfrède, Brissot, Antiboul, Carra, Duchastel, Fauchet, Gardien, Lacaze, Mainvielle, Sillery, Lesterp-Beauvais, Boilleau, Ducos, Valazé, Duprat, Lasource, Lauze de Perret, Viger et Lehardy, depuis ce bain de sang du 10 brumaire, la hâte à obtenir l’anéantissement de l’idée de base, s’opposant aux principes vigoureusement en vogue meurtrière plus que politiquement correcte, cet anéantissement, dis-je, se dispensait haut la main d’un juste procès d’où le concerné aurait pu faire valoir ses vertus ainsi que le direct intérêt de la nation à lui épargner la vie.

Nous avions alors pénétré l’ère de la suprématie de l’avantage public !... Un panier à crabes où l’économie des réels efforts commence à s’abriter derrière un pavillon tricolore ; un fatras de bourgeoisie dominante de la caution semi volontaire d’un peuple toujours affamé ; de surcroît toujours face à l’option de la débrouille.

François Buzot, quant à lui, depuis l’exécution de Madame Roland, ce n’était plus le même homme ; la nostalgie l’emportait sur la haine politique. Pour Pétion, la mort, de quelle forme puisse-t-elle prendre, apparaissait quasi immédiate. Toutes les frontières demeuraient trop éloignées, et sans carte…, je vous ne vous en exposerais pas davantage.

 

Nous voici arrivé au guéret de Fompeyre.

En songe, Buzot revoit Pétion paradant les avenues de Paris à la droite de Robespierre. Il ne s’interroge plus de rien ; du reste, tous deux sont épuisés. Le silence  de la campagne joint du pathétique à la décision dont ils ont du mal à se concerter pour le comment.

- Nous attendrons la nuit, semble ordonner Pétion.

François n’a plus vraiment conscience des heures qui suivront.

Il vérifie l’amorce de son pistolet des manufactures de Versailles, sans conviction mais sans non plus d’horizon autre que celui envisagé de concert depuis maintenant plusieurs jours.

Un périmètre inévitable diminuant sur eux, certainement de minute en minute, rapproche l’échéance de cette volonté de ne pas laisser ces brigands - les violeurs de réelle démocratie - à se glorifier de deux arrestations supplémentaires.

La nuit tombe, et avec elle les dernières volontés de Manon (Madame Roland) dans ses lettres traduisant la confiance qu’elle avait en lui - celle-ci toute relative à sa détermination d’antan à ne pas fléchir quant à la sauvegarde de la liberté.

Eh ! il s'agit bien de savoir si une femme vivra ou non après toi ! Il est question de conserver ton existence et de la rendre utile à notre patrie ; le reste viendra après !...

Plus encore, les mots de la condamnée lui reviennent  en vindicte supposée à sa décision future :

… mes cruelles angoisses ont été renouvelées par le décret d’accusation qui te concerne ; ils devaient bien cette atrocité à ton courage !

Et, contraire aux derniers arguments de Charles qui se dirigent pour l’heure vers son ultime supplice.

…Tant qu’un républicain respire, qu’il a sa liberté, qu’il garde son énergie, il doit, il peut être utile.

L’espérance en d’ostentatoires retours à la raison ne paraissait plus poindre en ce lieu où la mort s’affirmait venante.

Mais dans l’âme de Buzot surgissaient encore les phrases de Manon, cette femme d’un extrême courage dont nul ne peut égaler.

Quant à moi, je saurai attendre le retour du règne de la justice, ou subir les derniers excès de la tyrannie, de manière à ce que mon exemple ne soit pas non plus inutile.

Aussi de confiance extrême en lui, François, elle ajoutait :

… Mon ami ! c’est en sauvant ton pays que tu peux faire mon salut, et je ne voudrais pas de celui-ci aux dépens de l’autre ; mais j’expirerai satisfaite en te sachant servir efficacement ta patrie. Mort, tourments, douleur, ne sont rien pour moi, je puis tout défier. Va, je vivrai jusqu’à ma dernière heure sans perdre un seul instant dans le trouble d’indignes agitations…

Et ce n’est pas hélas le courage qui abandonne ce jour François Buzot, c’est davantage l’évidence d’une perte de raisonnement, de dimensions universelles, qui le conduira à trahir celle dont je me permets de nommer sa bien aimée, et qui se trahissait d’égal sentiment par :

…Les autres admirent mon courage, mais ils ne connaissent pas mes jouissances ; toi, qui dois les sentir, conserve-leur tout leur charme par la constance de ton courage…

Et autres termes tout autant révélateurs d’un amour que nous ne saurions traduire avec l’exactitude de convenance :

...  Puissent ces détails porter quelque baume dans ton cœur ! Va! nous ne pouvons cesser d'être réciproquement dignes des sentiments que nous nous sommes inspirés ; on n'est point malheureux avec cela. Adieu, mon ami ; mon bien-aimé, adieu !...

Voici d’où se trouvait l’âme de François Buzot, ce 18 juin 1794, dans ce tertre à peine nommable.

Pétion gardait en lui la certitude de s’être trompé sur toute la ligne, et l’arme qu’il tenait en main ne lui était perçue que comme le définitif salut.

Notez que, si même le trépas orchestré demeure naturel en soit, il reste cependant difficile à tout commun des mortels d’en accepter l’urgence ; de surcroît lorsqu’il s’agit de la sienne.

La nuit tombe, et avec elle le prélude aux fins mésestimées  se confirmant en non déviantes, et s’opposant à toutes les préséances.

Et c’est Buzot qui parle :

- Si le monde avait l’intérêt de nous entendre, qu’il soit friand de nos informations, de nos injonctions peut-être, qu’il en demeure apte – ceci à le supposer –,  grand Dieu, qu’il ne se limite pas, nous concernant,  aux diffamants commentaires que nos détracteurs aimeraient toujours écouter dans les décennies à venir.

Et Pétion, de répondre en cherchant son coin du monde pour  finir ses relations d’avec celui-ci :

- Pour l’heure, François, je suis ton seul auditoire. Peu de chose puisque partant avec toi… J’aurai probablement autant de compassions à  rendre aux tiennes - légitimes de surcroît -,  mais tout épilogue nous concernant ne nous appartient plus, et mon désarroi, à l’égal du tien, ne désire plus d’échange.

 

Ce fut une poignée de jours plus tard, le 8 messidor de l’an II, que des citoyens - avant d’autres entiers jacobins - découvrirent, à moitié dévorés par les loups, les entrailles sorties des ventres et consommés encore des vers, les corps de Jérôme Pétion de Villeneuve et de François Nicolas Léonard Buzot.

Deux cadavres en totale et horrible état de putréfaction, mais cependant très vite identifiés de leurs poursuivants. Deux hommes que l’Histoire dira Girondins, n’ayant jamais été les ascendants d’une société nouvelle, ni même les principaux acteurs de la mutation d’entre les deux mondes : l’ancien et le prochain duquel ils entretinrent tant d’espoirs. Deux figures sacrifiées à l’inutile, puisque aujourd’hui rien n’a encore manifestement changé, si ce n’est la virtuelle participation à nos destins par les urnes. Ces dernières muant les capacités de nuire du port de la couronne en celles de s’octroyer l’identique privilège par oligarchie instituée, et diluant à souhait toutes directes responsabilités.

Comprenons ici, qu’en exécutant un monarque, nous multiplions les despotes !

 

Laurent Lafargeas, 2006.

ed.18.05.2010.

 

 

 .

 

                     




 

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10 avril 2006 1 10 /04 /avril /2006 18:08

Le domaine d'Otte Otobé (seconde partie)

 

 

 

 

 

 

La femme à guiches et aux manches pagodes, Ninon Fandéon,  surnommée la Diane des routes avant ses premières noces, s’était ensuite rendue cinq fois veuve par le poison. Il semblerait que l’une de ses victimes fut quelque peu apparentée au maître des lieux, d’après ses dires.

Aussi, parmi nos malodorants morts-vivants, il y avait Moïse Lambert, un sergent pourfendeur au service du cardinal de Richelieu. Celui-ci nous avoua fit pendre au moins trente va-nu-pieds normands durant l’émeute de ces derniers, en 1639. Un Monsieur B., ne voulant pas révéler son patronyme d’un souci mal défini, reconnu cependant être un parfait délateur, et, de par cette exaction  plus qu’ombrageuse, précisait-il,  jamais il ne trouverais la paix de son âme. Il aurait été le traître ayant conduit le berger d’Amboire et une partie de sa famille à être brûlés vifs. Un autre encore plus nauséabond, situé à l’intérieur d’une souquenille maculée d’immondices, sans nous relater les détails de ses méfaits, ne cessait de se repentir de ce que fut sa vie. La plus grande part de celle-ci ayant été consacrée au commerce des hommes. « Je suis un infâme négrier », disait-il, « dans le complet et vil irrespect des règles que Dieu pourtant fournit à mon éducation, je ne fis, par mille exemples, qu’avilir l’existence de mes semblables ; ceci pour l’unique  ampleur de ma bourse ». Celui-là, également assassiné par Otte Otobé, se nommait Jérômius Van Hoderssing. Quant aux autres, ils restèrent humblement muets autant sur la façon dont ils furent trucidés ici, que sur les avaries qu’ils ont commis dans le passé les ayant ainsi dirigé vers ce purgatoire. Le capucin, Adélaïde de Malancourt et le grand porte-parole pâle qui nous apprit, tout de même, avoir été soldat du roi, et avoir servi sous les ordres de Turenne durant la guerre de Dévolution.

 

La neuvième, une ingénue manifestement victime d’aphasie héréditaire, se percevait comme une goutte d’eau  sans nom au milieu des autres présents ; une identique goutte d’eau dans l’océan de l’humanité ;  l’insignifiance, si ce n’est l’incarnation du silence préalable à l’apocalypse.

Enfin, tous, malgré leur soupçonné mutisme, conservaient, tout en les niant, les remords d’une méchante saloperie de leur vécu.

De ceci, tout demeurait limpide : le criminel, l’invisible Monsieur Otobé, n’avait pas agi gratuitement ! Je précise « invisible » car nous apprîmes également qu’il n’avait pas quitté le château avant notre arrivée, comme le prétendait Monsieur Devillars, et, qu’à l’heure où nous dissertions, ce meurtrier, nous ne sûmes pour quelle exacte raison, déambulait dans une autre partie de l’édifice qu’il souhaitait vendre. Peut-être à l’intérieur d’une apendance où encore tout prêt de nous, par l’un des cent  passages muraux dont les accès restaient fort bien dissimulés.

Cette dernière information assombrit considérablement mon père qui n’observait pas là les symptômes les mieux assortis à la négociation, si ce n’est aux convenances minimales à l’hospitalité. Décidément, cet individu, aujourd’hui âgé de cent trois ans paraît-il, augmentait parfaitement sa mal estime, et ceci de minute en minute.

Sur le champ, il fallait s’adresser à Devillars, ne serait-ce que pour obtenir un repentir de ses mensonges. Papa m’affirma ici, et avec le plus immédiat bénéfice, qu’un piètre menteur, une fois découvert, ne peut que maladroitement devenir une mine d’or d’informations rémunératrices. Certes, ce ne fut pas aussi spontané que je l’imaginais, mais cependant nous obtinrent, juste avant le déjeuner, le plus notoire des éclaircissements de la journée : des révélations toutes autant rocambolesques que les constats surnaturels que nous eûmes à entendre jusque-là.

D’après Maître Devillars, Otte Otobé, le propriétaire des lieux, était immortel. Si je vous disais qu’à l’écoute de cette information et du ton laconique avec laquelle elle fut prononcée mon état hilarant réapparut instantanément, je pense que vous me croirez sans hésitation.

Passons sérieusement à la suite. Toujours d’après les dires de l’ex-notaire royal, Otte Otobé  souffrirait d’une à peine définissable malédiction, si ce n’est d’une ordonnance particulière des régisseurs de l’au-delà. À savoir qu’ayant commis son premier crime à l’aube de son adolescence, il aurait alors sollicité humblement les puissances du ciel afin que ces dernières lui accordent un instantané pardon jugé indispensable à la paix de son âme ; celle-ci, au demeurant prestement inquiète de son devenir autant que de son accalmie (c’est une évidence incontestable pour ceux qui ont eu, à la base, la notion du bien, mais qui resteront pour toujours la proie des remords).

Ce repentir fut entendu, insista Monsieur Devillars. Les puissances célestes l’écoutèrent avant de l’invectiver, avant de lui imposer certaines règles qui, du reste, il fut incapable de respecter par la suite. Notons seulement celle-ci : les décideurs du ciel l’informèrent qu’il serait dorénavant immortel, si ce n’est par le bûcher ou encore par un suicide particulier : celui de se noyer volontairement dans l’étang de Malcrozet - endroit de sombre notoriété, et situé près de la nécropole des Aliscamps d’Arles. Bien sûr, ils lui commandèrent également de ne plus se rendre coupable d’un pareil acte à celui qu’il venait de commettre. Enfin, ils ajoutèrent que toutes les personnes desquelles il s’aviserait à ôter la vie, de motifs justifiés ou non, ne pourraient, de leur côté, ne jamais disparaître complètement du monde des vivants. Cette dernière assertion se confirmait d’elle-même par les fameux locataires, hélas, grand Dieu toujours présents dans le château.  Ici, l’imbroglio se démêlait quelque peu ; l’ensemble de la situation  s’avérait…, disons discernable. Veuillez à nouveau me pardonnez, mais, pour moi, cette dite situation ne pouvait que me faire rire davantage. Surtout d’ailleurs lorsque je m’attardais sur les multiples expressions de mon père : celles-ci oscillant de la pâleur aux larmes, de la rougeur de faciès à un retour jointif à la gravité du notaire, admettons du maître parlant.

Que faire donc ?  Tels furent les seuls mots qui me vinrent en réponse au regard livide du père Amédée. La veille nous faisions la connaissance d’un aggloméré de fantômes, ce jour celle moins directe d’un immortalisé par la volonté des dieux. Avouons que pour un spéculateur rationnel comme l’était mon proche parent,  Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, la dragée pesait lourd.

Lui vint alors ses anciennes idées de quitter les lieux.  Inutile de vous le rappeler, mes ébats d’avec Francette et de sa non farouche complice ne me suggéraient peu la fuite sans dialogue. Peut-être pensais-je là  conduire l' une  d'elles à l’autel ?…  Donc, je m’affairais du plus intellectuel possible au détournement des instincts affairistes de mon père. Coûte que coûte, il fallait que j’abuse au moins d’une seconde nuit dans ce château.

- Que diable aurions-nous intérêt (pense à ta mère) à nous hanter d’une telle pierre grisonnante de ces occupants, certes non mangeurs, mais non démunis d’apparence mouvante et de langue déprimante, me disait-il sans cacher son désir d’abandonner la transaction.

Arriva l’heure du repas. Devillars, Jurandeau et les deux ménagères se plièrent en quatre au service de papa. Hélas, une fois de plus,  ni lui ni moi  ne furent étouffés par la maigre ripaille que l’on nous présenta.

Bref ! ayant eut ici l’avantage de ne pas perdre de temps, je me hasardais seul à convaincre les fantômes d’envisager ailleurs leur éternité. Ce jour, c’est camouflés dans un bois fangeux que je les retrouvais.

Je n’eus que fort peu d’arguments à défendre pour les joindre à ma cause, mais  tout de même certains ne s’opposèrent pas directement à ma suggestion ; notamment Madame de Malancourt qui précisait qu’elle connut domaine plus confortable, et que rien ne la retenait vraiment ici, si ce ne fut la détermination générale à rester groupés. - - -

- Dans quel but ?  leur demandai-je.

Les réponses que j’obtins à cette question fusèrent quelque peu différentes. Le camisard, me confirmant une partie des inédites révélations de Devillars, ajouta qu’Otte Otobé, une fois passé de vie à trépas, lui-même et les autres redeviendraient des êtres humains, de ce qu’il y a plus de vivants. « C’est ici une option de la malédiction dont nous fûmes bénéficiaires », affirmait-il. Là-dessus, Van Hoderssing, le moine et Monsieur B. m’expliquèrent que cette évidente option ne leur avait certes  non échappée, mais que néanmoins un retour à l’existence du quotidien des mortels les motivait pas plus que cela.

- Ma foi, une demi-mort n’est pas si inconfortable que ses deux contraires, ajoutait le capucin. Dans cet état, il est vrai comparable à de l’errance caractérisée, nous conservons toutefois le privilège de n’être esclave de tous les besoins de l’existence sans avoir à séjourner dans les ténèbres, comme les défunts normaux.

Ici, Monsieur B. voulut en dire plus.

- Mourir - lorsque nous en sommes arrivés là - reste le passage, au préalable, le plus difficile à concevoir. Celui assorti des plus terribles angoisses que notre âme ne puisse nous suggérer. Je parle pour l’encore vivant, bien entendu ! Mais ayant atteint l’autre côté du miroir, comme beaucoup utilisent l’expression, nous y découvrons cette harmonie d’apaisement, malgré nos hargnes, que le désir de la quitter n’apparaît pas comme la première idée nécessiteuse au service de l’urgence … Oserais-je dire que nous sommes enfin dans l’infini du calme, de la sérénité à tous les instants, toutes les heures, toutes les minutes, qui d’ailleurs n’ont plus vraiment cours ? Oserais-je dire, du moins relater au mieux le parcours du vivant en l’observant comme celui d’un constant batailleur tant pour le confort de son lendemain que pour celui de la seconde même de son présent. Ce dernier indubitablement mit en péril.  Quelques d’entre vous me diront que Dieu nous a accordé vie, et que vie demeure offrande de Dieu. Je confirmerais à cela qu’ils ont partiellement raison, voire aussi que cette raison reste source de félicité aux vues de ce que le monde peut laisser entrevoir de bénéfique. Là, je citerais  l’amour, disons les merveilleuses et inoubliables secondes que nous avons tous plus ou moins vécues sous l’agréable et doux voile de cette entité supérieure aux autres énergies constituant l’univers. L’amour d’une femme, celui de nos enfants, celui que nos enfants nous redonnent - encore plus appréciable -, celui que nous percevons, et parfois savourons de notre avide intellect de tous les éléments de cette fameuse vie. Comment mon humble, dire insignifiante personne, pourrait  contester la flagrante prépondérance de cela ? …Elle ne le peut …,  mais, dans la vie, il y a aussi l’espoir ; l’espérance de cette vie dont je vous parle, celle que je vous décris ; l’espoir qui contorsionne au plus insupportable l’ensemble de vos viscères réunies à vos besoins  revenant inlassablement à la charge de leur exigences. Et, c’est le mal qui advient de cette vie reconnue mirifique. Ce mal qui, en dehors  de la comparaison de celui d’autrui,  laissera toujours une moindre ou excessive amertume dans le corps et dans l’âme du sujet tristement façonné que nous sommes. J’entends ici le sujet pitoyablement  homme que nous sommes. Une fois mort, ou à moitié mort, nous ne sommes plus les assujettis de cette souffrance. Reconnaissez-le ! Aussi, voyez de toutes les excellences de cette dite vie en réalité un  magma de convoitises permanentes engendrant le supplice.

En résumé, aucun de ces trois personnages n’échafaudait le dessein d’un retour à une existence normale. Par contre, les autres se proposèrent, déterminés, à devenir mes complices dans l’hypothèse d’une extermination d’Otte Otobé.

- Cette crapule ne méritait que cela, disaient-ils en ajoutant qu’ils auraient tous plus ou moins des affaires urgentes à traiter dans le monde des vivants, et, qu’ici, ils avaient suffisamment perdu assez de temps.

Là-dessus, la plus « jeune » de cette fourmilière de cadavres riches en arguments - la goutte d'eau - parla à son tour pour contredire ces dernières espérances émises ;  ceci par une certitude malvenue qu’elle défendit hardiment.

À savoir que notre châtelain une fois tué, c’est directement vers les enfers qu’elle se dirigera, et qu’elle percevait difficilement pourquoi il en serait autrement pour tous les autres ici présents. La pauvrette ! Elle reçut ici l’une des plus violentes estocade venant de notre camisard, sujet notoire à d’extrêmes courroux, et, sans plus de commentaires, d’un second élan, ce rustre lui décolla la tête du reste de sa personne sans qu’aucun n’intervienne plus que cela. La pauvrette, dis-je, devenue ainsi acéphale, eut ensuite bien du mal à replacer l’ensemble de son chef considérablement décoiffé au lieu d’entre les deux épaules que la nature avait décidé originellement qu’il s’y trouve (déjà qu’elle comptait parmi les autres par décapitation !). Pour ce faire, dois-je avouer que mon aide fut des moins pourvues de sciences anatomiques, ni même de la délicatesse m’obligeant de coutume à la galanterie. Grand Dieu ! sur l’instant, toutes citations de la jeune femme furent bel et bien interrompues.

Faisant mine d’ignorer la déconvenue de cet incident, Monsieur B., pour meubler le blanc qui suivit, narra du mieux la façon dont lui fut refroidi par Monseigneur Otte Otobé.

- Ce pourri, connaissant parfaitement mon incapacité à me sortir de l’eau sans aide, voulut me mener d’une rive à l’autre de l’étang que vous voyez-là. Je le suivis en toute confiance, tous deux transportés par un acon dont il eut percé le fond au préalable, puis ce fut à quelques palades, au beau milieu, disons à l’endroit le plus profond de ce lac, qu’il m’abandonna en prenant soin de libérer l’ouverture malsaine dont il avait opéré dans la coque du chaland. Inutile de vous décrire la suite de mon devenir. Je m’engorgeais tel à son souhait que l’air m’ayant été indispensable à la survie ne tarda pas à me faire défaut. Inutile aussi de vous confirmer avoir à loisir bien visité la vase de ces fonds. Je suis bien remonté un jour à la surface, puis à la rive, mais cette fois, sans plus d’haleine qu’il m’en reste aujourd’hui. 

À sa suite, tous exigèrent la considération de leur calvaire. Le grand porte parole, vêtu mousquetaire, m’informa s’être réveillé ficelé comme un cochon de lait avant d’avoir été pendu ; d’où sa pâleur de visage. Le sergent du cardinal Richelieu fut empoisonné, quant à Van Hoderssing, attiré dans un guet-apens des plus sournois, fut paralysé au possible dans une fosse que son criminel combla au plus vite, l’enterrant ainsi vivant à l’heure où il le fit. C’est beaucoup plus tard que feue Madame de Malancourt l’en fit sortir. Sur cela, l’hargneux camisard, lésé ici d’avoir auparavant relaté les conditions de son trépas, s’exprima néanmoins d’une troisième violente façon en redistribuant un coup brutal à la demoiselle dont j’avais eu  beaucoup de mal à restaurer.

Bref ! vous l’aurez aisément compris, peu de charme m’encourageait à prolonger la conversation avec cette nature de gens ; ceci d’une analyse prompte et générale. Non plus, aucun d’eux  ne paraissait s’accorder quant aux stratégies communes utilisables à l’encontre de leur assassin. J’avais entendu que le bûcher demeurait une des options possibles à faire disparaître l’invisible criminel. Hélas, rien qu’à l’écoute du mot « feu », mes supposés complices tremblaient et s’échappaient comme des feuilles de robinier aux premiers vents d’automne. Ce plaindre, ils savaient tous le faire ; agir demeurait une toute autre entreprise.

Quel ramassis d’hypocrites !…

Je devais me rendre alors au plus stérile des constats : rien à modifier du côté de ces gens ; ils sont morts !…

Quoiqu’il en fût, mon obsession à réitérer mes ébats d’avec les ménagères de la veille devait absolument rejoindre les ambitions de mon père ; notons-là, pour l’heure, celles d’acquérir un château hanté.

La convergence ambiguë récemment entendue de la part de nos fantômes - leurs comportements surtout -, je dois l’avouer, me plongeait dans un tout relatif embarras. Comment allai-je cependant m’y prendre pour convaincre ?… Sans intérêt, papa finissait sa visite du domaine. Admirant alors la multitude de vieux chênes satellites à l'écurie, il me fit part de sa grande déception :

- c’est dommage ! me dit-il.

Comme à ma triste habitude, je fus inapte, aussi, devrais-je ajouter,   niais au possible.

Sa décision de quitter l’endroit s’était parfaitement étayée durant mon absence, et le peu de futurs calmes scénarios que je proposai pour l’inviter à revoir ses positions ne firent que presser notre départ.

Qui pourrait prétendre avoir eu  l’adresse d’obtenir une reddition bénéfique, voire même à long terme,  de l’humilité de son propre père quand celui-ci s’observe de surcroît éminent en tout ?

Certains diraient qu’un père nous n’en avons qu’un ; qu’il serait judicieux de profiter de l’enrichissement de ses sciences pures ; que ces dernières nous sont transmises, en universelle théorie, sans l’ombre d’une incivile arrière pensée ; que nous en sommes également  les favoris gagnants, malgré l’abondance probable du toujours incomplet résultat.

Je dus m’incliner, ne pas insister ; l’homme restait entièrement déterminé. D’autant, qu’en totale discrétion, le fourbe Jurandeau lui indiquait, connaissant bien notre hôte Otobé, que celui-ci, non en hâte d’interrompre le déroulement de son existence dite éternelle, méditait, de son côté et à grands regrets, de quitter au plus vite ce magnifique château, hélas encombré de fréquentations lourdes à supporter.

- C’en est trop ! hurla mon père.  Il est clair que cet homme invisible cherche à nous transmettre la propriété de son bien pour se débarrasser d’un ensemble de remords invivables… En nous portant ses acquéreurs, il nous appartiendra alors d’en répondre et d’en subir la proximité dont nous eûmes hier déjà l’aperçu le plus significatif… Mon fils, regagne tes raisons ; à ton écoute, j’entends  que ces gens, non vraiment décédés, n’offrent aucune ambition révélatrice, ni même dans le sens d’améliorer l’existence de celui ou de ceux qui les hébergent… Mourir ?…, ne pas mourir ?…, ils ne savent pas ce qu’ils veulent… Crois-moi, ce domaine est un infernal  bourbier !… Quittons-le au plus prompt, et investissons ailleurs… 

Je ne pourrais dire que le père Amédée eut la meilleure intuition de cela, mais lorsque je constatais la flagrante déception sur les visages des deux vivantes des lieux lors de notre inévitable départ, celui qui ne suggéra aucun applaudissement, je compris, moi, avoir complètement failli à la mission que je m’étais imposée. D’autant que le dernier argument de mon père sur le sujet fut débordant de la logique qui m’avait complètement fait défaut ; à savoir, qu’une fois grillé, il aurait été particulièrement difficile à notre vendeur de faire figurer ses signatures aux actes de la cession.

Le retour sur Paris fut, en dehors du constat notoire d’avoir usé d’une considérable perte de temps par excellence, une triste remise en question, autant pour papa, quelque peu désemparé, que pour moi-même qui regardais le monde, son avenir, mon avenir, comme chargé de maintes difficultés susceptibles de surgir à tous moments. Notre retour sur Paris donc fut la plus évidente et noire prise de conscience de l’assurance que nous étions des perpétuels pauvres gens en quête d’apaisement inaccessible.

 Nous ne sommes ni roi, ni régent, pensais-je.

Certes, c’est le lot de mille.

Mais, tout de même, devenir les maîtres  d’une parcelle de l’univers habitée de quelques désaxés venant de l’au-delà,  nous méritions mieux !…

Alors,  sans aucune autre alléchante proposition immédiate, devenir châtelain, revêtit l’aspect d’un projet quelque peu utopique, cette pensée s’évanouit avec le temps qui suivit, et les économies de mon père reprirent le chemin de la rue Quincampoix : siège de la banque royale. Là, notre avenir se mua rapidement au  noir que j’avais suggéré ci-dessus car, en effet,  si l’euphorie des agioteurs parisiens s’était un tantinet remise en éveil depuis les dernières alertes, le printemps arrivant fut le plus riche en désastres financiers que nous ayons connus. Les hausses attractives et générées par la fameuse Compagnie du Sud s’éclipsèrent par une coulisse de l’Etat dont personne ne put vraiment localiser, mais la triche plus évidente de l’écossais Law, cautionnée  du Bourbon en charge du pays, ne tarda pas à ruiner bon nombre de petits porteurs, parmi lesquels se comptait le père Amédée qui, têtu, s’était accordé le droit de rêver aux dépens de sa famille. Rapidement, c’est sur de la paille, sans plus de legs qu’une mâle sertie, abandonnataires d’un unique objet donc, que ma mère et moi nous nous retrouvions  à se mirer le blanc des yeux. Lui, Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, sans rien rater cette fois, il se tira une balle dans la tête.

Même encore aujourd’hui, du royaume des morts, duquel je vous écris et que j’ai rejoint à mon tour, j’ai bien du mal à comprendre les nomenclatures exactes de l’humanité, les règles qui l’animent autant que les hourvaris qui la conduisent aux pires actes, si ce n’est aux plus lamentables orientations.

Mort à mon tour, dis-je, à l’aise donc, profondément je regrette de ne pas avoir été suffisamment convainquant lors de notre expédition en Normandie. Car, à bien y regarder, entre un monde assorti de vivants tous plus ou moins dangereux les uns que les autres, un monde crépitant d’envieux aptes à vous saisir, voire à vous occire, entre ce monde donc et un paisible château isolé de ce tumulte perpétuel, le choix aurait été davantage reposant à opter pour la compagnie des fantômes qui l’occupaient.

Enfin, croyez-moi, je puis vous garantir que depuis cette année 1720, mon irritante manière d’éclater de rire  sur toutes choses, celle de me gausser à tout va donc ainsi que mon candide optimisme disparurent hélas pour toujours.

 



 
Laurent LAFARGEAS, 2004.

 ed.24.05.2010.


 

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