Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Clif C'est Quoi ?

  • : CLIF (Club Litteraire d'Ile de France)
  • : Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !
  • Contact

Administrateur

  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.

Recherche

19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 09:54

autorail39002-monochrome-copie-1.jpgConsultation

 

 

 

 

L’épitaphe, même superflue, ne trouve jamais son contraire.

Elle n’est pas handicap, elle est ultime. 

 

 

 

 

J’avais marché une grande partie de la nuit, disons que j’avais erré toute cette longue nuit, comme j’avais erré durant la nuit d’avant.

Au matin, je suivais toujours la même voie ferrée qui ne m’offrait encore pas l’aiguillage que j’espérais. Je m’étais convaincu que ce serait à l’aiguillage que je trouverai la mort, du moins ce fameux train de la mort. Peut-être aussi, trouverais-je un abri près d’un aiguillage…

Félicien, ce moine que je n’aurais jamais dû rencontrer, mais qui a toujours quelque chose à dire, précisait à mon âme de farfouilleur qu’il ne s’agissait que d’une apparence, qu’il ne fallait pas croire les affirmations de cette lettre anonyme que je reçus le mois dernier, et qu’il demeurait vain de vouloir insister ; « il ne nous appartient pas de rechercher la mort, c’est elle qui nous trouve », avait-il ajouté.

La fatigue m’envahissant, il m’apparaissait judicieux de me reposer, de faire demi-tour ensuite, et de remettre à d’autres méthodes la réalisation de ma quête. Je m’accroupis à quelques mètres du rail avec un triste constat : j’étais indiscutablement, une fois de plus, en présence d’un de mes nombreux échecs.

Je me confortais pourtant d’une autre idée : Félicien, l’anonyme et les autres pouvaient-ils se trouver concernés ? Peuvent-ils comprendre ? Seraient-ils que partiellement motivés par cette même quête qui reste néanmoins absurde dans ses fondements ? Rien de leurs positions entrecroisées ne pouvaient me détourner en fait de ce que moi je jugeais indispensable, c’est-à-dire connaître, interroger et comprendre la mort, voire même lui demander de l’aide. Pour quelques de mes amis, si ce n’est pour moi...

Encore que le mot ami soit devenu un peu fort depuis. Parlons ici, de trois de mes relations méritant cependant que l’on se penche sur leur infortune. Nommons-les : il s’agit du considérable M. Valéry de Fontaine, du raffiné Pierre Atelly, et du non moins charitable M. Louis-Joseph Caron-Despréaux.

Ces érudits ont attrapé chacun l’une de ces maladies qu’il m’aurait été de la plus haute acrobatie d’en atteindre un point similaire. L’argentose pour Valéry de Fontaine : une petite bête d’à peine un millimètre d’anatomie serpentée, qui se meut à n’importe quel endroit de l’atmosphère dont elle choisit, et qui se rapproche obligatoirement du sol lorsqu’elle devient tout juste aussi lourde que l’air. Parce que cette saloperie dévore, et devinez quoi ?...

De l’argent, d’où son appellation ! 

Non seulement elle s’en empiffre à pleine ventrée, mais elle s’en revêt l’ensemble du corps, celui-ci organiquement et désagréablement gluant, fétide et poisseux.

Ainsi donc, elle - ou il - se vautre sur tous objets domestiques de fabrication humaine pourvus d’un minimum d’argent : couverts, plats, figurines, théières, chandeliers, etc...

Valéry adore ces choses-là ; il en paie le prix ! 

Cette immondice l’a rencontré plus d’une fois, et le résultat de leurs contacts se traduisit, pour mon illustre ami, par de multiples crevasses maintenant à la surface de sa peau, et dont les plaies ne veulent plus se refermer.

L’animal s’y trouve et ne semble plus vouloir en sortir. Aucune souffrance insurmontable, mais une démangeaison permanente qui vous offre l’insomnie, et qui vous supprime toute concentration ailleurs. Le pire des maux donc qui pouvait s’abattre sur Valéry de Fontaine, lui de nature avide de connaissances, constamment occupé aux divers intérêts de l'existence ; les plaisirs de la vie surtout !

La constitution de Pierre Atelly n’en est pas moins endommagée.

Monsieur est un fin gourmet, du moins il l’était.

Ce quinquagénaire, réputé gastronome, a contracté la salvante.

Faut dire qu’il l’avait cherché un peu. Mais qui l’aurait averti de l’existence d’un tel virus ?

Il avait une fâcheuse tendance à saler ses mets plus qu’il n’aurait fallu, c’est vrai ! mais cette abondance minérale grandissante (il en saupoudrait jusqu’aux tartes et clafoutis, voire même son café du matin) l’amena aujourd’hui à ne plus vouloir manger autre chose que du sel. Entre deux cent et quatre cent grammes par jour ; du sel et rien d’autre !

Le bilan pour Pierre : écœurement, vomissement, migraine et potomanie. Pour une personne qui n’entrait jamais dans un établissement présentant moins de trois étoiles à son enseigne, la métamorphose demeure plus que navrante.

Quant à M. Caron-Despréaux, ses largesses et générosités qui auraient pu dilapider sa fortune - à l’origine colossale, croyez-moi - ne firent pas le millième du ravage occasionné par cette mal Dieu de névrose qui l’a envahi, il n’y a que deux mois environ. Ce qu’un éminent psychiatre d’Andrieux nomme l’ormièrie : le mal de l’or…

Caron-Despréaux, depuis deux mois environ, dis-je, ne peut plus s’arrêter d’acquérir de l’or, et sous toutes ses formes : médailles, lingots, stylos, bracelets. Il faut qu’il s’en entoure et qu’il en entasse (il m’avoua dernièrement que s’il pouvait absorber son précieux métal, il le ferait). Vu le cours actuel du produit, autant vous dire que la dépense n’est pas moindre ; je vous confirme bien qu’il ne s’agit pas là d’une névrose sans frais. Pas de remède pour cet homme, devenu pingre depuis. Pas d’antidote non plus pour les deux autres, qui ont pourtant consulté abusivement de leur côté. Dans de tels états incurables, ces trois personnages souhaitaient obtenir un rendez-vous avec la mort  (unique salut envisageable), et ceci dans les meilleurs délais, de surcroît. Tout comme moi d’ailleurs car, pour ma part, je n’étais gagné d’aucune autre de ces diableries, mais ma déveine n’en était guère moins inconfortable. Mon malheur, davantage d’ordre métaphysique, se trouvait tout aussi inguérissable. Je le nomme l’exaspération du « être »… Entendez que j’étais agacé au plus haut point par cent quarante huit sur cent cinquante événements ou matières rencontrées dans la sainte journée : des situations, des actes, des gestes qui se répètent, parfois tous plus insipides les uns que les autres ; la lutte pour le confort, lui jamais absolu ; l’intérêt universel pour le touchable, le palpable, le substantiel ; les réunions d’êtres humains chargées d’échanges trop souvent futiles ; la précarité des réels moments de plaisirs, ; les lendemains pénibles d’euphories spiritueuses ; votre besoin insistant de voir certaines personnes qui vous échappent pourtant constamment ; la fatigue, jamais fortuite, et qu’il faut maîtriser jusqu’au soir, lui qui ne semble jamais arriver ; les objets que l’on perd à l’instant de leur utilité importante ; la proximité de ceux qui vivent différemment ; les pensées collectives qui tentent sans cesse de vous uniformiser vers un conventionnel stupidement dépouillé de nuance ; l’image de vous-même que vous devez parfaire en ce sens malgré vous ; cette abondance du laid , le laid dans tout, dans la distribution des images, dans celle des sons également, le laid dans l’urbanisme, dans les arts et dans le reste ; la disparition progressive et « progressiste » de la vraie féminité ; les interdictions de plus en plus nouvelles et insensées, bref ! en ce qui me concerne plus directement, un monde moderne avec lequel je ne souhaite plus aucun rapport, et un temps qui s’échappe, qui fond, qui disparaît presque en marge, un temps qui s’écoule inutilement puis qui me regarde vieillir avec, en prime, comme pour mes trois relations mentionnées ci-dessus, une santé probablement fragile, à surveiller davantage d’une année sur l’autre. Me serait-il alors permis de nier être devenu malade ?…

Empreint d’une parfaite animosité envers l’avenir, d’un absolu dégoût pour le passé, mon présent ne m’allouait plus aucun intérêt.

Un spleen continu, en résumé !

Repensant à tout cela, non loin de la voie ferrée, ma détermination fut récompensée lorsque je perçus le bruit lointain d’un moteur diesel se rapprochant. La lettre anonyme, dont j’avais parlé plus haut, n’avait pas été précise quant à la géographie de ma possible entrevue.

Elle racontait cependant que durant la période antique, les frontières de l’univers temporel se situaient à quelques lieues au nord de Biami, que les peuples installés en amont de la Fériathe n’offraient rien de comparable à l’humanité, et que les plaines de l’actuel Candiana demeurent occupées par toutes les mauvaises divinités et autres harpies malveillantes que pouvait produire l’imagination (je précise que le Candiana est une très belle région, mais je ne vous invite pas à la rechercher sur les cartes).

Maintenant, l’anonyme, paraissant avantagé d’une évidente connaissance, ajoutait, non sans raison, que si la plupart de ces chimères du passé avaient totalement disparu, la mort, de son côté, n’était pas encore sur le point de devenir obsolète (affirmation crédible !).

Du reste, ce fut cette même crédibilité qui m'avait conduit jusqu’ici.

De sources assurées, celle que personne ne peut éviter, et que tout le monde redoute, circulait au moyen d’un train personnel, empruntant sans escale un vaste réseau ferroviaire, désaffecté depuis longtemps, et qui s’étendait malgré cela sur plusieurs kilomètres aux sud et ouest de Palençon ; là où je me trouvais d’ailleurs.

L’une de mes fréquentes absences cérébrales me priva de certains détails. Je veux parler de l’arrêt du train, puisque ce dernier, sans la moindre raison si ce ne fut moi, stoppa sa course au milieu du champ, pour l'heure lieu de mes lamentations. Malgré donc un stationnement à peine explicable, la machine prolongea néanmoins son ronronnement comme pour vouloir m’indiquer qu’elle n’avait pas que cela à faire. Honnêtement, j'étais confondu, mais une audace qui me vint probablement de toutes les motivations que je vous ai précédemment décrites, m’interdit un bon nombre de réflexions inutiles sans aucun doute, et, animé par l’ensemble de ces circonstances, je me dirigeai vers l’unique double porte dudit véhicule avec une forte détermination d’en obtenir l’ouverture.

Il s’agissait - je vous en dois une description - d’une locomotrice parfaitement traditionnelle, de type autorail ; un genre de « Micheline », quoique le mot reste galvaudé, entièrement monochrome (d’un blanc cassé, jauni, très pisseux pour justifier mon sens de l’observation), et dont les vitrages présentaient, comment dire ?… la couleur du vide !

De cela, je reconnais mon faible sens de l’observation.

À mon approche, le mécanisme de l’ouverture se mit en action.

Un œil et un nez incorrectement positionnés en travers de la hure, un fasciés donc particulièrement ingrat et incapable de solliciter ma tolérance m’adressa la parole avec cependant une excellente courtoisie dans le verbe :

 - Vous désirez quelque chose de précis, cher Monsieur ?

Comme il me le demandait ainsi, ma réponse fut en effet précise, la ferraille de la porte se referma, et l’individu réapparut au terme de quelques minutes nécessaires à songer, de mon côté, que ce bipède avait tout intérêt à rester poli à mon égard le plus longtemps possible. Il y a des gens comme ça, on ne sait pas pourquoi, mais l’ampérage augmente en vous et considérablement dès le premier contact.

Lui aussi  devait couver une tension à mon encontre, car il devint ensuite beaucoup plus désagréable que lors de sa première apparition.

- La mort n’est qu’une entité abstraite, donc elle ne peut être visitable, pas plus dans ce train, pas plus qu‘ailleurs.

- Écoutez ! je détiens une quantité d’informations contraires, alors j’insiste.

Mon interlocuteur disparut une fois de plus, mais ma formule s’avéra efficace puisqu’il revint peu de temps après, mieux pourvu de la docilité indispensable à ma convenance.

Je fus alors invité à pénétrer à l’intérieur de la machine qui m’offrit l’aspect d’un appartement somptueusement décoré ; rien de comparable à l’extérieur, pas plus qu’à l’agencement d’un wagon classique. Le mobilier, d’ébène et de nacre pour la plupart, rivalisait de part et d’autre. Des tentures dorées, écarlates et argentées sur la totalité des parois visibles, excellaient librement tout comme une profusion d’effigies de bronze noir surélevées aux angles, et même aux endroits qui n’étaient pas des angles - certaines en albâtre.

 Aussi, du cristal au plafond ; partout des couleurs chaudes : du pourpre mêlé d’azur ; du soigneusement brodé ; du gracieusement frangé. Et l’or servait à tout : à soutenir les rideaux, à cercler les miroirs, à parer les dessus de guéridon.

Mon détestable guide, quant à lui,  me fit atteindre le compartiment voisin : un boudoir. La soie et autres étoffes beaucoup moins ordinaires envahissaient tout autant ce nouveau lieu d’apparence la moins sobre.

Au milieu de tout ce luxe, rien de sépulcral donc, avec mes galoches poussiéreuses, croyez-moi, je n'avais pas trop l’air fin.

Que ne fut pas mon étonnement, mon ravissement, dois-je être plus exact, lorsque me reçut la femme peut-être la plus fantastique que je n’ai jamais rencontré. Que l’on m’arrache cent fois les deux yeux si j'invente, car elle m’accueillit entièrement nue sous un parfait léger voile, sublime d’élégance.

Une nudité qu’un homme de base, comme moi par exemple, n’aurait pas assez de cinq vies, ne serait-ce que pour l’imaginer. Un ensemble de galbes jointes aux bons endroits qu’il vous paraît défendu d’en deviner les suites invisibles. Le beau absolu se mouvait à peine distancé de l’extase visuelle dont j’étais empreint, mais hélas une encombrante pudeur m’interdit d’en approfondir ou d’en développer l’analyse ; du moins pour le moment.

Votre narrateur, de faiblesse intégralement masculine, se trouvait aux limites de l’apoplexie.

Je pense que vous m’en excuserez ?

Je pense également devoir mettre un terme à cette description, puissant témoignage de l’inaccessible.

C’est de la Mort dont il s’agissait, et, croyez-moi, elle ne pouvait aucunement se comparer à l’ignoble représentation commune, grande porteuse de faux, pas plus qu’au disgracié qui m’avait accompagné.

Mes capacités de jugement ne portaient pas de coutume sur les entités en général, mais entendez que ce type de confrontation avec l’irrationnel me convenait parfaitement.

Un léger manque d’aisance me fit prendre la parole sans attendre.

Toutes mes questions indiscrètes sur la nature de mon hôtesse n’obtenant aucune réponse (ce qui restait à prévoir), j’exposais alors au mieux les douleurs de chacun de mes amis en mettant le maximum d’accent sur la nécessité de ma visite, mais en me gardant bien de faire savoir que j’en étais tout autant concerné.

Quand j’eus fini, un silence s’imposa.

Je remarquai une flagrante gêne naissante : celle qui devait se joindre aux réponses que j’attendais.

- Chacun meurt rarement comme bon lui semble, et rarement dans les meilleures conditions souhaitées, mais pour ma part, mon intervention demeure parfaitement inexistante, je peux te le certifier. En réalité, je ne suis que la comptable de cette situation universelle ; je n’en suis ni la réalisatrice, ni l’instigatrice. Toutefois, il ne m’est pas interdit d’émettre des commentaires. Apprends, par exemple, que l’ormièrie, la salvante et l’argentose sont des maladies non répertoriées ; du moins pas dans mes listes!

Il est vrai que les façons de mourir sont variées, elle peuvent aussi trouver quelques autres sortes d’innovations, surtout de la part de l’humanité, mais je reste persuadée que l’argentose dont tu me parles doit être une créature appartenant à la mythologie, que ton ami de Fontaine, s’il dit l’avoir rencontré, cela doit être dans l’un de ses cauchemars ou, peut-être, qu’ayant l’imagination développée, il a préféré la confondre avec un eczéma dont il est victime pour l’heure. Ce qui, pour sûr, rendrait cette épreuve moins ordinaire, et davantage plus justifiée que le réel désœuvrement dont il fait l’objet.

D’ailleurs, reconnaissons ensemble qu’il serait légitime de croire que M. de Fontaine souffre actuellement d’une stérilité créative, inavouable de son côté, et qu’une telle période de sa vie, trop neutre à ses yeux, l’oblige, non satisfait donc, à inventer une raison extérieure à sa défaillance personnelle. Car en réalité, et depuis toujours, il se sait incapable d’orienter toutes ses compétences et facultés vers une seule motivation à la fois. Cet homme a consommé trop d’originalité, mais il n’en a approfondi aucune. M. Valéry de Fontaine est épars, et il s’agit là de son unique maladie.

Pour M. Caron-Despréaux, le cas n’est guère différent, il me semble. Sa situation est quasi identique, par certains côtés, à celle de M. de Fontaine. À savoir qu’il souffre également d’une saturation – (entendons-là intellectuelle, bien-sûr), et qu’il essaie, non malgré lui, de l’endiguer par une frénésie de son invention. Je pense qu’il aurait aimé parfois être un autre homme ; tout autre homme, excepté celui de l’opulence.

Peut-être aurait-il souhaité subir une existence moins dominante, en opposition à celle que son capital lui procure, c’est-à-dire la place qu’il acquiert dans le monde, ou encore celle qu’il peut toujours acquérir, quoiqu’il arrive. Il n’a même pas vécu un quart d’heure de misère - ne serait-ce pour comparer.

Aurait-il besoin de connaître l’effort ? Probablement, car trop de réussites passées lui vinrent de ses moyens. D’ailleurs, il n’a connu d’apprentissage à aucun endroit. Il n’a pas non plus l’expérience du

 « comment œuvrer ? », ce qui, somme toute, présente un fort handicap.

Alors, pour lui, les choses se répètent, ses largesses demeurent instinctives, et il s’en lasse.

Aujourd’hui, il ne trouve plus la raison d’interrompre son oisiveté au profit de quoi que ce soit (il peut hélas tout obtenir). Alors il vomit de tout ce qu’il ne sait pas faire, et dont il se persuade ne jamais savoir faire. Crois-moi, le temps s’écoule à la même vitesse pour tous, et, parmi les enseignements qu’il produit à son passage, certains sont plus inconfortables qu’ils ne pourraient paraître.

M. Caron-Despréaux est indubitablement exclu du désir.

Saturation également pour Pierre Atelly. Celui-ci a croisé une conscience dont il aurait pu se passer avant de vieillir ; c’est ainsi que sa détresse m’est perçue. L’ensemble des intérêts avec lesquels il a vécu jusqu’ici lui apparaît depuis quelques temps comme des palliatifs à une autre perpétuelle recherche omniprésente qu’il a toujours tenté d’éviter, ou bien qu’il n’a jamais su élargir (état analogue aux deux autres).

Tu as mentionné son penchant pour la gastronomie ?... 

C’est là une compensation ! 

Il n’est pas improbable également que M. Atelly songe à soigner davantage son image extérieure. Bref ! à ce jour, c’est l’overdose. L’overdose du palliatif donc ; celui qu’il a créé.

Alors, à défaut de se détruire…, il se dégoûte.

Là, notre entretien fut brutalement interrompu par Tête-en- biais, planté derrière moi.

Ce parfait chien de garde venait de s’emparer violemment de ma main droite pour la projeter fort indélicatement vers le sens opposé d’où elle s’aventura : c’est-à-dire sur l’une des jambes veloutées de mon hôtesse car, Mort ou pas Mort, il m’aurait été difficile, voire impossible, de ne pas tenter une communication plus directe avec mon interlocutrice. Celle-ci, paraissant à peine froissée de mon outrecuidance, voulut ignorer ma coquinerie, et invita son huissier à prendre un peu de recul. Ce qui fut belle prudence !

Mon envie de le redresser ne s’était pas complètement évanouie. D’ailleurs, je lui conseillai, au passage, de redevenir un tantinet oublieux, et, qu’à défaut, je me verrais dans l’obligation de modifier l’ensemble de sa structure.

La Mort reprit son enseignement.

- Tes trois amis sont des menteurs ou des fondus ; ils t’ont abusé ! Aussi, ils sont dévorés par divers points communs excessivement inconfortables, mais néanmoins très avantageux : ils sont affamés de concret.

Jamais leur esprit sombre dans l’inactivité, et leur besoin constant du parfait, hélas, les noie dans une vague de déceptions perpétuelles. Acculés par les pénalités qu’ils s’imposent, et privés d’issue notoire en ce sens, ils observent la mort comme leur étant salutaire.

- À vous voir, Madame, ce ne peut être totalement inexact. Je crains d’ailleurs ici partager, non médiocrement, l’opinion de mes camarades.

- Je l’avais deviné, mais sois raisonnable … Le paramètre de la mort, on ne le décide pas, on ne le programme pas, ni dans le temps, ni dans un lieu. Vouloir achever sa vie sans en attendre les meilleurs effets, c’est augmenter la consécration de l’inutile. Par contre, orienter sa vie, aussi désastreuse qu’elle puisse être, en préparant sa mort, ne peut qu’aider à snober beaucoup de choses. Certes, de la vie, je suis mal placée pour en parler, mais je pense que, même à la dernière minute, il peut encore y avoir une importance à réaliser vers cette mort qui, de toute façon, reste inévitable. Tiens, c’est comme attraper la queue du Mickey…Tes possibilités de réussite se renouvellent à chaque tour, mais lorsque le manège s’arrête, lorsque tout est fini, il est trop tard.

- Trop tard ! mais pourquoi ?

- Trop tard pour viser l’éternel. Dès la naissance, le trépas reste susceptible d’intervenir (c’est d’ailleurs le prix à payer en échange de cette fameuse naissance), mais si tu bénéficiais de la longévité d’un dieu, tout comme moi, tu estimerais beaucoup plus la fugacité de ton actuelle existence matérielle. Tu te rendrais compte à quel point elle est constructive pour la suite. Certes, une forte majorité de vivants (le troupeau) profitent mais n’agissent pas ; ils n’en récupéreront que des fruits maigres, tu peux en être assuré !

Toi et tes amis, au contraire, devriez édulcorer vos états d’âme par des actes dont les effets seraient conçus essentiellement pour vous survivre. Parce que précisément vous suffoquez de votre condition organique, vous exécrez votre biotope, vous devez alors vous garantir d’un au-delà plus confortable, et non pas rédiger votre testament sur un timbre-poste. Aussi, l’éternel dont je te parlais, l’éternel auquel appartient ce train, n’est pas réservé à une classe quelconque d’individus jugés supérieurs. L’éternel est accessible à tous, je te le confirme ; je serais même tentée d’en prôner la quête.

Ton décès doit arriver un jour…Tu t’en fous, puisque tu seras devenu notable ailleurs autant que là où tu laisseras une place vide.

Un esprit fort, malgré son peu d’aisance, conserve les moyens de pouvoir rester parmi les références, et de la manière la plus intemporelle, sois en sûr !

Ce furent les derniers mots de son discours, aussi de notre entretien, car mon impertinence avait renouvelé ses excès. Observez que je dus soudainement libérer le pied de mon éducatrice, et, promptement, toujours par l'affreux guide, je fus reconduit entre le rail et le champ que je venais à peine de quitter, avec en prime un rappel injurieux de mon état ; à savoir celui de désaxé.

Je ressortis donc indésirable de ce train, l’arrogance totalement détrônée, embarrassé d’un grand regret, d’une instruction pas complètement entendue, sans non plus savoir exactement comment j’allais m’y prendre (bâtir une cathédrale, écrire une pièce lyrique ou composer une symphonie), mais intégralement convaincu et déterminé à me façonner l’une des meilleures parts de l’éternel.

Et pourquoi pas, un jour, une petite place dans ce train !

 

 

Laurent Albert Lafargeas (Les pays sombres, 1981).

N61 ed.2014.

Repost 0
11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 10:21

Le paon de lumières

Quoi d’autres serions-nous qu’éléments organiques
nés pour subir les exigences de notre environnement ?…
Voyons-là plus subtile la puce évitant l’insecticide.


 


 

 

 

 

 

 

C’était le neuf août, un peu avant minuit. Le ciel noir du Quercy se voyait parsemé d’étoiles de différentes luminosités. Tout comme moi, la lune, immobile non loin du zénith, observait le ballet des filantes, ponctué à souhait de courtes interruptions.

Dans l’herbe rase, allongé sur le dos, le spectacle m’encerclait de toutes parts ; ici, ma vue se portait sur une moitié d’univers où aucun événement ne pouvait échapper à mon observation.

Soudain, une explosion proche de la constellation d’Orion !…

Une collision peut-être ?…

Une boule de feu instantanée se transformant, l’espace de deux ou trois secondes, en mille billes et filets de couleurs étincelantes.

Du rose, du bleu, du rouge, du jaune et du vert, mais surtout du rose et du bleu ; un magnifique panache des larmes de Saint-Laurent.

Plus à mon ouest, ces filets se regroupèrent, ordonnés comme une envolée d’hirondelles sur le départ, puis comme une fleur refermant ses pétales à l’accéléré.

L’ensemble rejaillit aussitôt, et cette fois-ci probablement commandé d’un réel désir artistique, puisque étendu sur qu’un tiers du cosmos visuel. Là, ces lumières surnaturelles se disposèrent en formant le parfait demi-cercle de la roue d’un paon.

Autres témoins de cela, les étoiles inertes semblaient s’émouvoir d’une prompte pâleur.

Puis, la roue se replia sur un unique filet, quasi fluorescent, qui traversa la voûte céleste de part en part - ceci durant juste le temps de le dire -, pour à nouveau redevenir une roue encore plus vaste et plus magnifique qu’elle ne le fut la fois précédente.

Avais-je à faire à un miracle, à une hallucination de source éthylique, ou encore à une manifestation du ciel dont le désir de fuir son ancestral rôle statique aurait choisi cette date pour se permettre là une folie puisée dans ses capacités ?…

À la base de cette seconde roue, je pus constater quelques temps la structure d’un œil qui semblait ne s’intéresser qu’à moi. Un œil de lumière s’imposant à l’univers sombre, et qui n’épiait que moi.

Ensuite, une fois de plus la roue se mua en filet qui serpenta un moment dans l’espace avant de fondre sur la terre, dans ma direction, puis sur ma personne, où, m’éblouissant un instant, il explosa, ce filet, sans m’entraîner dans son extermination, pas plus que dans sa totale disparition.

J’étais sain et sauf, sinon je n’aurais rien pu écrire de tout cela.

Est-il bien nécessaire de vous le préciser ?…

Quelle était l’ampleur dimensionnelle exacte de ce prodigieux phénomène ? Quelle était sa véritable nature ?…Au quart d’heure de récupérer mes esprits rationnels  - tant m’en restent-t-ils que je m’en encombre de coutume -, ces questions n’eurent tout autant point de réponse que la prime nécessité à en trouver une.

Pourquoi ?…, eh bien, tout simplement parce que je n’en éprouvais aucun besoin ; besoin de rien, du reste !

J’étais, comment dire, bien dans mon corps, bien dans mon âme ; j’étais comme euphorisé par cet événement universel qui s’était abattu sur moi sans plus en faire de dégât. Au-delà, je finissais ma nuit, je regagnais mon lit sans ne dire mot à personne, ni même sans y repenser moi-même.

Le lendemain, le dix de ce mois d’août, l’ensemble des tracas qui me hantaient depuis le début de ces courtes vacances : créanciers aux abois, trésorerie insuffisante, menaces bancaires, contrôle fiscal qui ne tarderait à poindre ; toutes ces préoccupations orchestrant mon quotidien, dis-je, tous ces crève-cœurs avaient totalement déserté mon âme. Ceci à la comparaison de ce qu’elle fut encore chargée la veille, bien entendu !…

Ce jour donc, je le vécus en totale osmose avec les banalités rencontrées, ainsi dans l’identique état euphorique acquis la minute suivant ma collision d’avec le paon de lumières.

Oserais-je vous parler des surlendemains ? …, oserais-je vous relater ce que d’encore plus plaisant je devais constater ?…

Oserais-je vous décrire l’ensemble de toutes les jouissances que je découvris,  les unes toujours plus miraculeuses que les autres, les premières paraissant toutes moins édéniques que les suivantes ?…

Cela serait le fait de vous faire du mal, mais si ma fonction  sur Terre demeure bien celle d’écrire, je me dois de ne pas vous priver de mon constat, si ce n’est de mon expérience ; celle que je vous souhaite de vivre un jour du reste !

Voyons d’abord que mes pires ennuis s’éclipsèrent d’eux-mêmes à l’égale rapidité qui les mirent en place ; voyons que ma clientèle se bousculait aux portes de mon commerce, tandis que je me délectais encore de  mes derniers confits d’oie dans des lieux où la bienséance rurale s’organisait à ravir l’environnement proche de ma personne.

Et puis, ce fut ensuite davantage surprenant, vous pouvez me croire.

De retour à Paris, de retour de coutume vers les actuels et futurs soucis, pas un seul problème ne pointa son idée même au seuil de mon bureau, pas plus qu’à ceux de mon personnel. Toutes créances se trouvaient honorées par l’abondance qui avait ici jailli, et il suffisait que je dise “ je veux du blanc ” pour qu’aussitôt  tout mon environnement  devienne blanc.

Et ce n’est pas fini !… Mes désirs également furent instantanément comblés par, tenez-vous bien, la seule supposition de les voir réalisés. Il suffisait-là, croisant une fille de rêve, imaginer qu’elle aurait mieux à faire que d’éviter mon lit pour que  le soir suivant, au plus différé le demain soir suivant, cette imagination - ladite créature de rêve - me dévoilait son ventre et les attributs naturels qui l’accompagnaient.

Si vous le permettez, j’ajouterais - et cela suffira -  qu’en dehors de ces pourtant primordiales vitalités humanoïdes, certes non démunies d’intérêt, s’accomplirent d’infinies autres juxtapositions de la supra heureuse vie que je n’aurais auparavant même pas eu l’utopique espérance d’entrevoir…

Toutes, absolument toutes mes volontés se virent expressément  exaucées.

Je parle ici de volontés commerciales, vous vous en doutez puisque, à la base, je demeure un commerçant, mais notez qu’en stratégie pécuniaire rien de ce qui m’arriva ne devint autre que réussite, et réussite à la seconde, si j’en compare l’analyse de mes précédentes avaries.

Vais-je vous écœurer ? … Je le pense, et m’en voyez désolé, car mon rôle est de non jouir sur les diverses fatalités qui punissent injustement bon nombre d’entreprenants, mais, du choix de l’univers précité, que j’en fusse le bénéficiaire unique ou sporadique, je n’avais ici rien à vous comparer, pas plus qu’à m’en discréditer.

La moindre de mes idées émises, toute démunie de fondement basique qu’elle puisse être, se voyait en cours de réalisation très avancée dans le courant de la plus proche semaine d’après. Sans conviction personnelle solidement établie, ce que j’entreprenais donc, parfois complètement au hasard, se trouvait bénéficiaire aux alentours de cent pour cent, et ceci en fort peu de jours. Ce fut grand heur !

En quelques mois j’étais devenu très riche, et, si ma nature originelle eut été celle d’un obstiné mercantile, j’aurais pu cumuler une telle fortune qu’elle remplirait aujourd’hui l’entier volume d’une piscine municipale.

Aussi, gagnant à tous les jeux, l’on partageait mes opinions, l’on s’abreuvait de mes paroles, l’on s’alimentait de toutes mes conceptions.

Aucun vent, aucun froid n’altérait ma santé ; comprenez qu’aucune belligérance ne souhaitait me rencontrer… Ainsi, plus rien de malséant ne pouvait m’atteindre !

J’évoluais sans fatigue, sans ivresse, et surtout sans crainte.

Je vivais un présent de coton, et sans calcul d’un futur de velours.

Estimons alors que le paon de lumières, probablement de constitution divine, dans sa providentielle distribution ciblée, m’avait élu pour l’invulnérable du siècle, et, de ce fait, m’avait immunisé contre tous les échecs, embûches et vicissitudes de l’existence.

Là, convenez, qu’en parlant d’euphorie, ce dernier mot reste faible !...

En réalité, j’avoue, je vous l’avoue, je n’étais plus de ce monde ; je l’avais quitté, mort bien entendu - et c’est tant mieux -, mais il me plut de croire à la façon dont je désirais y rester, dans ce monde.

 

 

Laurent LAFARGEAS, 1997.

ed.18.05.2010.<a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/"><img alt="Licence Creative Commons" style="border-width:0" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/3.0/88x31.png" /></a><br /><span xmlns:dct="http://purl.org/dc/terms/" href="http://purl.org/dc/dcmitype/Text" property="dct:title" rel="dct:type">Le paon de lumières</span> de <span xmlns:cc="http://creativecommons.org/ns#" property="cc:attributionName">Laurent Lafargeas</span> est mis à disposition selon les termes de la <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/">licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 non transposé</a>.

 




Repost 0
8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 00:00

lien Myspace vers le concerto grosso 

Sileine d’Ambéra

 


 Ce que la religion a perdu sur l’espoir,
c’est qu’elle connaît déjà trop le pouvoir
de ses dieux.

 

 


S’il m’était accordé de pouvoir narrer les mille siècles de mon règne, je commencerais, moi la haine, par conter les temps qui furent les débuts de ma perte, la constance de l’esprit de ces hommes, souvent martyrs, qui ont choisi d’offrir leurs vies pour que triomphe d’années en années la gloire de Sileine et la paix dans le cœur des peuples.
Je parlerais aussi des guerres qu’ils menèrent au devant des alériens contre les impitoyables légions de Bréa’s, les massacres qu’ils subirent par centaines pour avoir refusé les préceptes d’Acthénon et la lente agonie du froid et de la faim qu’ils rencontrèrent, exilés, dans les rudes plaines du Wilh-Miland. De tous ces héros que nos royaumes encensent les ambes en étaient les pères. Ce furent les premiers qui, après une offense de trente huit générations, dominés par Lydaès puis par les étoriens, se dressèrent humblement mais avec succès contre la tyrannie et la décadence qui s’étaient épousées par un traité méprisable sur les rives de l’Obrane. À
l’embouchure et sur la rive sud de ce fleuve inévoluait ainsi la cité d’Ambérac au pied du volcan Dantas, lui éteint depuis des temps encore plus antiques. Afin d’améliorer la circulation de leurs marchandises, les commerçants lydéens avaient remplacé le souffre mêlé à la boue du sol par des rues pavées, droites et parfaitement drainées. Ils avaient agrandi la ville d’énormes constructions hautes, carrées, d’aspect froid à l’extérieur autant que surchauffées à l’intérieur. Déjà le meilleur destin de l’ambe périssait ; il était l’esclave du lydéen ... Plus tard, l’empire d’Etoria voulu pousser ses frontières jusque là.
Ce fut alors des guerres courtes achevées par des compromis encore plus brefs. Les étoriens en sortirent les maîtres ; en théorie !
Leurs dieux, juchés aux places et carrefours, rappelaient leur hégémonie: Fhas, le géant soldat, symbole de toutes les puissances militaires, principe supérieur à la réussite, Ménudir, le bâtisseur du monde nouveau, Ilmis, la suave, la féconde, l’apaisante, Sassiasse, la perfide, l’adultère, Enode, la nuit, et les autres .
C’était la nouvelle culture d’Ambérac.
Tout d’abord gouverneur, vassal du Sénat et du Moréal, le chef de la garnison se proclama souverain. Ainsi, les richesses lydéennes cessèrent très vite de prendre les routes de Bréa’s ou d’Etoria.
Les ambes restèrent soumis aux marchands lydéens dont la protection demeurait garantie par leur subordination , elle aussi théorique, à l’égard du vainqueur qui n’en tirait pas les plus mauvais avantages. Disons que deux classes dirigeantes, l’une mercantile et inculte, l’autre vaniteuse et oisive, s’harmonisaient hypocritement dans l’intérêt de chacun, et même bien au-delà de l’enceinte de la cité.
Pour les fondateurs d’Ambérac ce ne fut qu’humiliation, asservissement, persécution, mutilation, et aucun salut ne s’obtenait avant celui du trépas. Longtemps, moi la haine, je les ai accompagnée. Leurs raisons étaient mille et l’histoire moderne n’ose encore nous révéler l’ensemble des témoignages qu’elle a pu accumuler sur cette époque sombre de l’Amberaine. Ce dont j’ai connaissance, pour ma part, c’est que leurs croyances ancestrales, devenues prohibées, réprimées dans les geôles par de cruels outrages, furent remplacées au fil des siècles par l’espérance, et le cosmos les entendit, et une vieille légende prit sa forme à l’embouchure du fleuve, en un lieu méconnu de tous les oppresseurs. Là, Sileine apparue, presque géante, svelte, sa magnifique chevelure lui couvrant l’ensemble de ses atouts féminins.
Nul ne l’approchait. Originellement parée de sinople neutre, lorsqu’elle se revêtait de la couleur du soleil, c’est que le climat du jour suivant serait d’une douceur d’aucun risque. Lorsque son vêtement était d’argent, le temps à venir conseillait la prudence . Jamais, Sileine n’était dans l’erreur. Paraissant informée des injures que son peuple subissait, parfois son conseil intervenait quant aux éventuelles attitudes pouvant éviter d’autres tourments, et toujours par la couleur qu’elle empruntait.
Ainsi, l’azur, le pourpre, le brun et le rouge avaient toutes une signification, toutes un langage dont l’échange entre les ambes et cette déesse ne pouvait m’être connu .
Un matin, inquiets, des anciens la virent vêtue de noir. Le présage n’était pas bon ; Dantas, le volcan, menaçait d’une éruption. Les chroniques nous rapportent que Sileine était formelle ; le séisme aurait lieu le jour suivant et ses effets n’épargneront personne.
Au secret, des hommes tinrent conseil. Il fallait sauver les enfants, les femmes et les vieillards ; les chèvres et les ânes peut-être, bien entendu il fallait fuir, mais tous convinrent que les bourgeois lydéens, autant avertis que terrifiés, jamais n’abandonneraient leurs comptoirs, leurs bâtisses, leurs biens, tout ce qui constituait leurs richesses, et que les étoriens, naïfs et belliqueux, de leur côté, s’accorderaient à ne laisser aucun esclave quitter la ville. La décision fut prise. L’urgence imposait l’audace. Sur le champ, la nuit tombait, la plupart devait franchir la rivière et conduire l’exode vers le nord. Hélas, il fut entendu qu’au matin, les colons, s’apercevant de cette désertion massive, corneraient aussitôt l’alerte et les fuyards seraient alors très vite rejoints par la cavalerie armée.
Jéfée, un commis d’olivaie, proposa un leurre. Dès l’aube, un faux traître irait au devant de l’ennemi, il dénoncerait aux gens du gouverneur que les ambes se sont essaimés en révolution, qu’à compter de ce jour plus aucun travaux ne sera réalisé, que tout le bas peuple s’est armé durant la nuit, et s’organise maintenant en bataillon derrière les remparts du Pêlh-Fillis, première citadelle déjà investie. Sileine n’avait été précise quant à l’instant où Dantas cracherait son feu. Il fallait donc qu’une poignée de volontaires, sacrifiés derrière les hautes murailles du Pêlh-Fillis, mènent une lutte désespérée le plus longtemps possible contre les attaques  étoriennes, elles dupées par la fausse importance de l’assiégé. Jéfée pensait que les dominants, occupés à détruire cette émeute inattendue, certifiés de leur bon droit et de leur victoire à venir, oublieraient le reste de la population qui pourrait alors discrètement s’éclipser à son tour au travers les ruelles d’Ambérac afin d’emprunter le même chemin que ceux qui auraient fui durant la nuit. Le plan restait fragile mais, je le répète, l’urgence n’en proposait pas d’autre.

 


Les préparatifs furent brefs. Jéfée, tourmenté par de longues heures d’attente, se risqua dans l’obscurité pour s’entretenir avec Sileine.
Le jeune homme s’interrogeait sur le sens des choses, sur la peur qui l’occupait et sur l’origine de la gardienne des ambes. Cette dernière descella très vite sa curiosité et lui apprit ceci : « Je ne suis qu’une image, une idée que l’univers a fait naître malgré qu’il ne soit concerné ni par les maux, ni par la souffrance des hommes. Il n’appartient pas aux yeux du ciel de réguler de celui qui est en triomphe de celui qui reste en esclavage. Je ne détiens aucune influence sur les matières ni sur le déroulement du temps, mais je m’autorise cependant à en dévier le résultat. Je dirais également, que la violence qui me navre et dont je ne suis pas l’amie, réapparaîtra presque aussi vite que nous espérons la voir disparaître d’Ambérac.
Lorsque les tiens auront compris que la peine, compagne de l’inertie, sera devenue leur nouvelle ennemie, ils sortiront tôt de l’antre du chagrin pour reconstruire, bien sûr, mais aussi pour se charger d’une autre cause dont le poids les rendra plus lourds et plus immobiles qu’une tour de guet. À nouveau la tolérance prendra la fuite, et ceci bien avant qu’elle ne devienne une éthique. Tôt, arriveront d’autres méfaits, la quête de la gloire, le tranchant des factions ; tôt, grandiront d’autres temples de rivalité, d’autres sanglants cortèges, des fortunes acquises par des prisons de douleurs, des cœurs arrachés du torse. Certes la destruction est nécessaire à l’équilibre autant que reste inévitable le trépas de chacun, mais apprend que l’envie est comme le serpent pourvu des pires venins, toujours insatiable, et que nul arme de l’esprit ne peut atteindre ni même prendre part aux combats qu‘il livre aux innocences autant qu’à lui-même. Le bien possède l’avantage d’être cautionné par le regard divin, mais celui-ci hélas ne lui est d’aucune utilité. Pour l’heure, les rangs du mal sont toujours les plus longs.
Le sort que tu t’ais choisi Jéfée, s’il n’offre pas d’issue certaine pour tes congénères, il demeure pour toi une délivrance incontestablement assortie de la noblesse du sacrifice. Quoique ce dernier peut être encore perçu différemment si nous reconnaissons tous deux qu’en réalité très peu survivront à la tragédie à venir. Tu ne subis donc que l’inconfort de savoir ne jamais t’en sortir, mais c’est parce que tu sais, à présent, que ta cause est perdue qu’elle peut maintenant s’accompagner en toute quiétude du mérite d’être défendue par l’épée. Aussi, n’attends pas de moi une quelconque sollicitude particulière ; elle ne pourrait que te nuire . Celui qui grandit par des encouragements ne demeure en vérité que petit. Demain, tout comme moi, tu vas devenir éternel, et c’est là où ton action doit se justifier et ne prendre aucun recul. »
Avant cela, des héros, tout d’abord au nombre de cinq, se joignirent à Jéfée dans le choix d’une mort certaine, par le fil de l’épée ou par le feu. Puis d’autres ensuite. À l’aurore, c’est dix huit hommes qui prirent place aux créneaux des remparts, et la stratégie fut d’une parfaite efficacité. Les assaillants devaient d’abord donner un nom au délit, puis débattre sur la sanction entre deux palabres ou sommations. Lorsque le soleil eût atteint son zénith, ils finissaient à peine d’aligner leurs premières troupes d’assaut, et, lorsque les combats s’engagèrent, le volcan se mit à gronder.
Il grondait encore que le bruit sourd du bélier frappait la lourde et unique porte de la citadelle. Le pêne se brisa, puis les quelques guerriers parvenus dans la place furent criblés de traits. Soudain, un tonnerre épouvantable se fit entendre, et la cime de Dantas se déchira. Suivie une explosion gigantesque. Au bas des murailles, les uns sont rivés au ciel qui s’assombrit, les autres s’enfuient par de grandes enjambées sur des lézardes que le sol invente. Malgré cela, une cohorte aveugle, mais parfaitement protégée, s’introduit au cœur de la forteresse. Le premier ambe est percé d’une lance ; un second se jette courageusement, le glaive en main, sur un groupe d’étoriens qui l’anéantissent instantanément dans une horrible effusion de sang.
La terre tremble, la tour sud de l’édifice s’effondre en quelques secondes, l’obscurité devient plus dense, et un bruit strident paralyse tous les combattants, d’un côté comme de l’autre. Maintenant, c’est une pluie de pierres et de feu qui s’abat sur la ville. Un gaz suffoquant terrasse l’humanité, ici présente, qui tente de se couvrir le visage dans la moindre étoffe. Les pierres déferlent plus grosses, plus personne n’échappe aux émanations du cratère, les toitures s’effondrent, les colonnes se brisent. Jéfée essaie de quitter son parapet, mais déjà un magma rouge ruisselle au-dessus des marches du bas . À son tour, il regarde le ciel, il est empli autant de désillusion que de joie; Sa réussite est confirmée :le courroux du volcan a fini par sauver et peut-être libérer les siens . Des larmes lui coulent aussi le long de ses joues, parce qu’il va périr, comment, il ne le sait pas encore, mais il va périr dans une félicité qu’il ne m’est pas permis à moi, la haine, de pouvoir expliquer. Sauf, peut-être, que dans les minutes qui séparent les hommes de leur vie et de leur mort , j’ai compris ce jour, que jamais ils ne pourront autrement réaliser l’importance de l’une ou de l’autre autant dans leurs actes que dans leurs inerties, et que l’affection qu’ils ont d’eux-mêmes ou celle qu’ils vouent aux autres détient une force dont j’espère, et que les dieux m’écoute, soit celle qui porte le réel triomphe, la fameuse hégémonie, un jour dans les siècles à venir.
Le cataclysme se prolongea jusqu’au lendemain. L’épais nuage disparu, avec lui les vapeurs sulfureuses, les coulées de lave se durcirent, et le ciel redevint bleu sur un site plus que désolé. Ambérac, ses vergers ainsi que ses proches oliviers, ne formait plus qu’un horizon de cendres noires et toujours incandescentes par endroits. Lorsque les sept ou huit mille rescapés se rapprochèrent du sinistre, ils durent attendre plus d’une semaine avant de pouvoir reconnaître ce qu’avait été le Pêlh-Fillis. Aucun de tous ceux présents dans la cité et même aux alentours ne fut épargné. La catastrophe correspondait bien à ce que Sileine annonça. Sileine qui, maintenant, revêtant sa robe de soleil, commandait aux ambes délivrés de rebâtir la ville. Ce qu’ils firent d’ailleurs sur l’autre rive de l’Obrane, et dans une liesse mêlée de chagrin puisque un bon nombre des leurs n’avaient pu échapper autant à la fureur meurtrière des occupants qu’à celle du volcan. Aussi, deux générations suffirent pour qu’Ambéra s’élève plus grande et plus belle qu’Ambérac alors nettoyée, rasée et labourée. Seules furent conservées les ruines du Pêlh-Fillis afin que les siècles suivants gardent en mémoire autant ce qu’avait été le règne de la tyrannie que l’incomparable courage de quelques hommes. Quant à la verte Sileine, si elle n’est plus revenue depuis les quatre mille deux cents ans qui nous séparent de ce drame, elle demeure cependant dans le cœur de tous, proche de l’espérance dont elle est devenue la sœur.

 

LAFARGEAS  Laurent (Les pays sombres,1978).

 
Repost 0
19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 17:31

 

-IV-

 

Toussays-Inillard, Jeudi 16 avril,  environ 17 heures 

Une stridulation arythmique tira Jean de sa rêverie contemplative. Sûr d’avoir déjà entendu ce son dans le passé, il plongea au fin fond des marais de la ressouvenance. Le bruit se rapprochait. Au loin, une frêle silhouette surmontée d’un béret longeait la rivière en poussant une sorte de petit tombereau à une roue munit de deux brancards. Tout à coup, Jean se souvint : le bruit en question c’était la brouette du père Timber ! La silhouette se rapprochait ; Jean distingua bientôt les traits secs et nerveux du visage du personnage. Le père Timber, tout comme ses ancêtres, avait la peau brûlée en été et, les mains gercées en hiver. Quatre vingt printemps aux fraises, levé à l’aube, couché à l’aurore, coupant du bois pour chauffer la baraque, trayant ses trois vaches deux fois par jour, cultivant son lopin de terre, piégeant les lièvres au collet, braconnant les truites, qu’a jamais vu un docteur, qu’à jamais mis les pieds dans un supermarché, qu’à toujours mis un point d’honneur à jamais boire un verre d’eau sans le colorer d’une solide rasade de perniflard a Ce digne vieillard constituait plus qu’un exemple,  c’était un modèle, une référence a

-   Alors le Timber, s’esclaffa Jean  c’est l’heure de l’apéro, on va se rincer la dalle chez la Jeannine ?

Le paysan releva la tête ; il rajusta ses binocles rafistolés au sparadrap. Quand il eut identifié celui qui l’avait tiré de ses songes agricoles, son visage se barra d’un large sourire.

-   Tiens, te v’là d’ retour, t’es en perm’ où c’est la quille ?

-  Permission longue durée, j’en ai profité pour revenir voir le pays avec ma fiancée…

Les yeux du Timber s’allumèrent.

-   Une fiancée ! s’exclama-t-il,  bon sang, faudra venir nous la présenter !

Jean barra sa bouche de son index.

-   Doucement,  elle est timide…

-   Tu viendras nous raconter tout çà chez Jeannine, devant un canon…

Le Timber reprit sa route, accompagné du doux bruit de sa mythique ‘’bérouette’’.

Jean rejoignit le rez de chaussée. Une surprise de taille le cueillit : le capitaine Mully avait vidé ses malles de leurs contenus. Elle avait installé une sorte de mini laboratoire dans la cuisine : éprouvettes, ordinateur portable, compteurs à cadrans et tout un tas de bidules clignotants en rythme !

-   Mince de mince, lâcha le bidasse, qu’est-ce que tu vas faire  de tout ce bric à brac ?

Le capitaine souria d’une manière Mona-Lisaesque…

- J’ai une formation scientifique, fit-elle tout en faisant jouer les molettes de son microscope. Aujourd’hui quatre-vingt pour cent des enquêtes trouvent une solution avec la science…

L’estomac de Jean se mit à gargouiller comme une bouilloire oubliée au coin du feu.

-  C’est pas tout çà, mais il serait peut-être temps de songer à casser une petite graine, j’ai rien avalé depuis hier, moi…

-  Regarde dans le placard, fit Mully tout en continuant ses réglages, Max s’est occupé de l’approvisionage…

-  Approvisionnement, rectifia Jean en salivant.

Découvrant le stock de rations militaires et de boîte de conserves, il se mit à faire son Jean-Pierre Koff :

-  Mince de mince, çà fait six mois que je suis au régime taulard, je ne vais tout de même pas me mettre à jouer de l’ouvre-boîte alors qu’on est à la campagne !

Mully, absorbé par sa tâche, ne moufta pas. Jean s’enflamma :

-  Je sais ce que je vais faire ! Je vais aller acheter des œufs et je vais nous faire une omelette à nous faire péter la panse !

- Permission accordée, finit le capitaine sans décoller son oeil droit du binoculaire.

Jean s’empara d’un panier en osier et sortit. A peine eurent-ils passé le pont, que ses pieds prirent la droite ligne vers le café-restaurant-épicerie-tabac-journaux-articles, de pêche connu dans les environs sous le nom de ‘’chez Jeannine et Marcel’’ (le nom était facile à retenir car justement la patronne s’appelait Jeannine et le patron Marcel). En poussant la porte de l’établissement, un joyeux tintinnabule ment (rappelant un peu celui que produisait l’équipage du traîneau du père Noël) caressa les oreilles du bidasse. Une forte odeur d’anis mêlée à de délicieux effluves de  bœuf bourguignon le ramenèrent dix ans en arrière. Ici rien n’avait changé. Solidement installés au comptoir il y avait là l’Eugène (connu pour être le seul à avoir réintroduite la vache de race Salers dans le village en lieu et place de la productive mais fragile Holstein), l’Henri, employé de la ferme du château et bien sur le père Timber, paysan multicarte à la retraite.

-   Tiens, fit l’Henri, çà faisait une paye qu’on t’avait pas vu dans les parages !

-   Non, corrigea Eugène (qu’on avait surnommé le Bigard de la Haute-Marne à cause de la subtilité de son humour) ça fait pas une paye, çà fait une solde !

L’Henri ouvrit la bouche, il semblait gober l’air à la façon d‘une carpe gobant les mouches.. Eugène expliqua :

-  Bah ! oui, il est bidasse, alors faut dire : ça fait une solde qu’on t’à pas vu !

Les deux compères éclatèrent d’un rire gras.

-  T’a vu, intervint le père Timber, t’à rien manqué depuis que t’est partit, ces deux là sont toujours aussi fêlés de la calebasse !

Jeannine, la patronne, entra dans la salle tout en s’essuyant les mains dans son tablier. Dès qu’elle aperçut le bidasse, elle se précipita vers lui en ouvrant les bras.

 -  Ca fait plaisir de te voir, alors, il paraît que t’es fiancé ? s’exclama t’elle avant d’embrasser le revenant.

-   Mince de mince, çà n’a pas changé ici, je vois que les nouvelles vont vite…

Jeannine souria.

-  Tu sais, dit-elle les larmes aux yeux, je suis tellement contente pour toi de te voir bientôt casé, tu sais bien que je t’aie toujours un peu considéré comme mon gamin…

Jean songeait souvent à ce qu’il serait devenu, si la brave femme et son mari ne l’avaient pris sous leur protection, aux moments les plus difficiles de son existence.

Henri releva sa casquette et lança :

-  Malgré ton changement de vie, t’as quand même bien le temps de boire un canon ? !

-  Pour sur, qu’il à le temps, renchérit l’Eugène sourire en coin, c’est pas tout les jours le retour de l’enfant prodigue…

Jean ôta sa veste.

-  En théorie, fit-il, je suis venu chercher du pain et des œufs, mais c’est pas pour çà qu’il faut que je me laisse mourir de déshydratation.

Jeannine remplissait déjà le verre de Jean d’une dose de la fameuse liqueur anisée à la teinte jaunâtre. Elle remit la tournée aux joyeux lurons et s’empara du panier en osier de son protégé.

-   Donne-moi çà, je vais te faire le plein.

Jean procéda au louchissement de son pastaga en versant lentement l’eau fraîche. Quand il eu finit l’opération, il engloutit son verre d’un trait.

-  Bon sang, ça faisait longtemps que j’avais pas avalé un truc aussi bon ! Tiens Jeannine, remet-nous çà…

La patronne remplit les verres avant de disparaître dans l’arrière salle.

-  Alors les gars, lança le bidasse après s’être essuyé la bouche d’un revers de manche, quoi de neuf dans le pays ?

Henri ralluma sa ‘’Gitanes maïs’’, tira une taffe et se lança dans un exercice digne du plus grand journaliste, au nom de boisson anisée, du journal télévisé de treize heures :

-  Tu sais, nous les paysans, nous sommes un peu comme des dinosaures, bientôt on existera plus. Les cours du lait s’effondrent, le colza c’est plus çà, quant à ceux qui élèvent encore du porc où du mouton, ils vont bientôt devoir donner de l’argent à ceux qui prennent leurs bêtes…

-  T’as qu’à t’inscrire à la Star Académy, vu que tu chantes aussi bien que ton âne, t’as une chance de décrocher le gros lot ! fit une voix semblant venir d’outre tombe.

Les regards des membres de la petite assemblée convergèrent vers celui qui avait lancé la sentence. Le perturbateur, attablé au fond de la salle, était penché sur son Picon bière, ses traits cachés par la visière d’une casquette d’un bleu tendance ‘’lavé-délavé’’, d’un style involontairement Lagerfeldien. L’Henri, qui avait rapidement identifié l’homme d’après sa silhouette s’énerva :

-  Tais-toi l’ivrogne, on te demande pas ton avis !

Le buveur solitaire releva lentement la tête. Malgré la barbe qui mangeait son visage,  Jean reconnu soudain le père Picard. Celui-ci avala son verre et se leva d’un bond.

-  Vous n’êtes plus des paysans, hurla-t-il, vous êtes devenus des mendiants de la subvention !

Surpris par la violence de l’attaque l’Henri faillit avaler son clope, l’Eugène se mit à tousser comme un damné. Le père Timber quant à lui, s’était mis à se marrer comme une baleine.

L’Eugène passa à l’offensive :

- Tu sais bien qu’on ne peut pas faire autrement, on doit investir pour se moderniser, les prix de vente n’arrêtent pas de baisser, les centrales d’achat qui distribuent les grandes surfaces nous saignent à blanc ! Et c’est pas pour en faire profiter les consommateurs comme ils disent dans leurs réclames, c’est pour faire encore plus de bénéfices !  

-  On est comme dans une pièce où le plancher monterait pendant que le plafond descendrait, renchérit l’Henri, on va bientôt se retrouver écrabouillé comme une noix dans un pressoir à huile !

Le père Picard, la face rouge de colère, tapa du poing sur la table et haussa le ton d’un cran :

-   Foutaises ! La vérité c’est que vous vous êtes fait avoir jusqu’au trognon par les banques, elles vous ont  poussé à surproduire pour rembourser vos crédits ! Vous avez rendu folles vos bêtes en leur donnant à manger des bouillies de farine à la viande, c’est pas la vache qui est folle dans l’affaire de l’E.S.B., c’est vous et vos complices de l’industrie agroalimentaire ! Vous avez empoisonné la terre en déversant dessus des tombereaux de chimie, quand il pleut çà descends jusqu’à la rivière, les poissons se retrouvent le ventre en l’air ! Mais la rivière vous vous en foutez, vous ne prenez même plus le temps de la regarder couler !

-  Ferme là, où je te démolis ta face de déterré ! hurla l’Henri.

Le père Picard ne se laissa pas impressionner :

-  La terre c’est comme votre mère, c’est elle qui nous nourrit, elle qui à nourrit nos ancêtres, vous êtes en train de la tuer ! Vous êtes des assassins !

-  C’est toi qu’on va tuer ! cria l’Henri en retroussant ses manches.

Eugène attrapa son compère par le bras et tenta de le calmer :

- Laisse tomber, tu vois bien qu’il est saoul comme un chasseur après le casse-croûte du dimanche midi.

Le père Picard posa un billet de cinq euros sur la table et se dirigea vers la sortie d’un pas mal assuré. Avant de partir l’homme lança une dernière sentence :

- Si j’ai une tête de déterré, c’est qu’à cause de vos agissements, la nuit j’entends nos anciens se retourner dans leurs tombes, ça m’empêche de dormir !

Un pot à eau percuta la porte juste au-dessus de la tête de l’imprécateur.

-  La prochaine fois je ne le louperai pas, grinça l’Henri entre ses dents.

Jeannine, qui revenait de l’arrière cour, se mit à pousser une gueulante dont elle avait le secret :

-  Oh les hargneux, faudrait pas prendre mon bistrot pour un égorgeoir, si vous avez l’humeur qui vous chatouille, réglez çà dehors !

La patronne tendit le panier plein à ras bord de victuailles à Jean. Celui-ci s’en saisit en souriant. Il posa la question qui lui titillait le bocal à matière grise depuis un instant :

-  Dis-moi Jeannine, qu’est-ce qui lui est arrivé au Picard pour qu’il fonde les plombs à ce point là ?

- Un drame : l’Eliane, son épouse, est morte l’année dernière dans des conditions pas très catholiques…

-  Comment çà, pas très catholiques ?

-  Figure-toi qu’une nuit, le gars Picard s’est relevé parce qu’il avait entendu un grondement, dans la réserve à patates qui surplombe sa grange. Au moment où l’Eliane le rejoignait pour voir ce qui se passait, un sac de cinquante kilos de Bintje venant du champ de Monsieur le Comte est allé s’écrabouiller en plein sur la tête de la sainte femme… Voilà l’histoire, un tragique accident ont dit les gendarmes…

Jean ouvrit grand la bouche et se mit à se gratter frénétiquement la tête. ‘’Mince de mince, songea-t-il, de la Bintje tueuse, si le père Parmentier avait imaginé…’’

-  Le malheur, reprit Jeannine, c’est que le pauvre bougre soutient mordicus avoir vu de ses propres yeux le sac de patates rouler sur lui-même pour se jeter ensuite dans le vide et atterrir sur sa moitié…

 - Çà s’appelle ni plus ni moins que du delirium tremens, fit l’Henri en rallumant sa maïs…

Jeannine s’énerva :

- Tais-toi donc maudit corniaud, tu sais bien que le Picard buvait pas une goutte avant que sa femme ne disparaisse !

Un énigmatique sourire se dessina sur les lèvres de Jean. Mine de rien, il était en train de marcher sur les traces de l’inspecteur Columbo ; Mully allait être impressionnée. Il décida de prendre congé de la joyeuse assemblée.

-  Bon, c’est pas tout çà, mais il faut que je rentre avant que ma fiancée ne meure de faim… Jeannine combien je te dois pour le ravitaillement ?

- Tais-toi malheureux tu vas me faire pleurer, fit la brave femme tout en servant le dernier pour la route, disons que sera une avance sur ton cadeau de mariage. Je t’ai mis aussi quatre bouteilles de ma réserve de Bordeaux et une bouteille de Champagne, fait goutter à ta promise, tu m’en diras des nouvelles…

Jean rentra à la ferme à grandes enjambées.

-   J’ai des œufs, du pain, du beurre, de la confiture et une tapée de  chopines de rouge ! triompha-t’il en entrant dans la cuisine.

-  Fais à manger…lâcha laconiquement Mully toujours plongée dans ses bidules électroniques.

Poussé par une faim légitime, Jean se mit à battre les œufs en suivant le rituel ancestral de la vénérée mère Poulard afin de confectionner une gargantuesque omelette.

-  Au jus là dedans ! beugla-t-il en posant la poêle débordante sur la table.

Mully renifla, une lueur s’alluma dans ses yeux.

-  Oh, des œufs, çà fait des années que je n’ai pas mangé çà ! Sur une de mes fiches de sécurité alimentaire c’est classé danger, à cause de la salmonellose…

-  Salmonellose toi-même ! s’emporta Jean, tu trouveras pas plus frais ! Pondus de ce matin, direct du producteur au consommateur !

Mully n’écoutait plus, occupée qu’elle était à engloutir une pleine bouchée du plat encore fumant. Le bidasse déboucha une bouteille de vin et en servit une solide rasade à son supérieur.

-  Tiens, pour faire glisser comme on dit chez nous…

Mully faillit s’étouffer.

-   Bloody hell ! Pas d’alcool, nous sommes en mission !

-  Mais c’est pas de l’alcool, c’est le jus de la treille, le sang du seigneur !

L’officier sourit.

-   Bon, mais juste un verre.

Jean versa le vin. Le concerto, pour fourchettes et couteau monta crescendo.

-   Tu sais, lâcha le bidasse entre deux mâchonnements, tout à l’heure j’ai appris une chose intéressante.

-   Vas-y, dis toujours…

-   C’est la femme du Picard, une femme du village, paraîtrait qu’elle est morte, écrasée par un sac de cinquante kilos de Bintje. 

-    De la quoi ?

-    De la Bintje, de la pomme de terre qui se tient bien, idéales pour les frites…

-   Bon sang, frites ou pas frites, un sac de cinquante kilos çà se digère pas comme çà … J’ai l’impression qu’on en pas encore finit avec ces histoires de maudites potatoes…

Jean avala le reste de son omelette tandis que Mully se servait son troisième verre de Bordeaux. Pour quelqu’un qui ne buvait jamais, pensa le bidasse, cette yankee avait une sacrée descente. Si l’on tenait compte des énormes risques pris, en ingérant ces substances hautement toxiques, on pouvait considérer que l’officier faisait preuve d’un sacré courage…

-   Est-ce que je peux aller faire un tour avant de faire la plonge ? fit-il tout en effectuant un impeccable garde-à-vous.

-   Permission accordée…

Après avoir enfilé ses bottes en caoutchouc, ultime symbole du passage du monde citadin au monde rural, Jean sortit et se mit à arpenter le bord de la rivière. C’était l’heure où les chauves-souris allaient consulter la carte des insectes au restaurant des saisons. Le bidasse se sentit envahi par une vague quiétude, un profond recueillement, comme si il était arrivé au but d’un pèlerinage. La plupart des gens venant de la ville ressentaient presque immanquablement une espèce d’angoisse quand le bourdonnement de la vie s’estompaient, quand la lumière déclinait. Pour les gens de son acabit c’était tout le contraire, chaque son, jusqu’au plus ténu, était identifié, marqué du sceau des saisons et faisait ressentir l’intense vibration venue du règne végétal et animal. Soudain, un cri brisa le silence. Cà venait de chez la vieille Emilie, de l’autre côté du pont. Jean piqua un sprint à faire fumer ses semelles. Il sauta par-dessus la grille et tambourina à l’entrée. Personne ne répondant, il défonça la porte d’un coup d’épaule, et se précipita dans la cuisine. Il s’empara de la friteuse d’où s’échappait, en grandes volutes noirâtres, une fumée grasse et épaisse. A l’aide d’un torchon humidifié, il s’empara de la bassine et la balança dans la cour. Puis, revint dans la cuisine. La vieille Emilie gisait sur le carrelage, baignant dans son sang ; tout son corps était criblé de pointes acérées, ses yeux étaient crevés. L’envie de vomir au ventre, le bidasse couru prévenir Mully.

-  Qu’es-ce qui t’arrive, s’inquiéta le capitaine en le voyant arriver.

-  Venez… Viens ! C’est atroce, j’ai jamais vu çà !

Deux minutes après, le capitaine s’agenouillait devant la dépouille de la défunte. Elle sortit une loupe de son pantalon de treillis puis, se mit à examiner minutieusement une des pointes sanguinolentes plantées dans le bras droit de la victime. L’officier  murmura d’une voix blanche :

-  Des frites, cette malheureuse à été tuée par des frites…

-  Mince de mince, lâcha Jean en passant sa main dans sa maigre chevelure, j’ai jamais entendu parler d’un truc pareil !

A l’aide d’une petite pince, l’officier extrait une des pointes, la glissa dans un petit tube en plastique et se tourna vers Jean.

- Quelqu’un t’a vu venir ?

- Non, j’en suis sur, c’est l’heure de la météo à la télé, personne n’est dehors à cette heure là…

- Met le feu à la maison, il faut qu’on croie à un accident ! Exécution !

Le bidasse récupéra la friteuse dans la cour et la posa sur un coin de la cuisinière en fonte. Il farfouilla ensuite sous l’évier et trouva bientôt ce qu’il cherchait : une bouteille d’eau de vie de la ferme des Aubagnes, un tord- boyaux qui possédait, paraît-il, de grandes vertus tonifiantes. La vieille Émilie, qui n’était pourtant pas polonaise, en buvait au petit déjeuner. Après avoir copieusement arrosé les quatre coins de la cuisine à l’aide du redoutable liquide, Jean craqua une allumette et s’éclipsa en rasant les murs. Mully, rentrée à la ferme des Aimsis, était déjà en train d’analyser le morceau de patate trouvé sur le cadavre.

Vas dormir, fit-elle, demain on va avoir du boulot.

Malgré les cris, les lueurs de flammes et l’odeur de brûlé venant de l’extérieur, le bidasse s’endormit comme une masse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-V-

 

Vendredi 14 avril au matin

Un rayon de soleil se glissa malicieusement entre deux des lattes des volets de la chambre et se ficha en l’exact centre de la paupière droite de Jean. Celui-ci, braillant comme un petit veau à la recherche du pi de sa mère, s’assied sur le rebord de son lit. Le craquement du parquet le tira de sa léthargie. La minuscule cellule, dans laquelle il s’était réveillé depuis des mois, s’était transformé en vaste chambre. Libre, il était libre ! Une agréable odeur de café venant lui titiller les narines, il se mit aussitôt à dévaler les escaliers quatre à quatre. Dans la cuisine, Mully en était déjà au petit déjeuner. Elle avait coupé d’épaisses tranches de pain, qu’elle avait recouverte de couches alternatives de beurre et de confiture. Après les avoir préalablement trempées dans un grand bol d’arabica brûlant, l’officier engloutissait les maousses  tartines en produisant un ‘’slurp ‘’ de la plus grande élégance.

-  Bonjour mon capitaine, s’amusa Jean, fait attention à ce que tu manges ! Tu n’as pas de fiches d’informations sur les risques du cholestérol et du diabète ?

Mully souria.

- J’ai presque pas dormi, mais j’ai pas perdu mon temps… J’ai analysé une des frites qui était planté dans le corps de la vieille Émilie…

L’officier brandit un tube à essais où surnageait un morceau de matière jaunâtre. Elle murmura :

- C’est dingue comme ce petit  bout de patate est saturée de radioactivité…

- Mince de mince, s’étonna Jean, comment est-ce possible ?

Mully imprima un mouvement circulaire au tube et prit un air songeur :

- Il va falloir trouver ce qui c’est passé avec ces ‘’bloody potatoes’’. Pour ce qui est de l’irradiation, je vais demander des informations complémentaires à notre antenne territoriale. En attendant, raconte-moi un peu ton village…

Jean se racla la gorge et se lança :

- Mes parents sont morts dans un accident de voiture, j’avais douze ans… Heureusement, à l’époque, Monsieur le Comte s’est occupé de moi. Il à eu la gentillesse de me prêter une de ses vieilles maisons dont il ne se servait plus. J’ai retapé la bicoque pierre par pierre, un vrai bijou ! Je me rendais utile comme je pouvais, je labourais, je moissonnais, je pêchais et je chassais pour les cuisines du château et les jours de fête je faisais le service. En échange j’étais nourri, logé et blanchi. Malheureusement, un jour Monsieur le Comte à eu besoin de la maison pour un de ses cousins. Ca tombait bien, c’était le moment où je devais partir à l’armée…

By jove ! s’énerva Mully, qu’es-ce que c’est que ce pays ! Je croyais que la monarchie n’existait plus ! Ca sert à quoi que vous ayez fait la révolution ! Et puis d’abord, de quel droit vous appelez tous ce type : ‘’Monsieur le Comte’’. Cà n’existe plus les titres de la noblesse !

Son ancêtre était grand Sénéchal des Vins et Spiritueux du roi Louis XIV, il a hérité du château et des terres en remerciement des services rendus au souverain… Après la révolution, les aristos ont gardé leurs terres et leurs biens, va savoir pourquoi…  Enfin, on ne refait pas l’histoire…

Et le Maire il pense quoi de tout çà ?

-    Mais le Maire c’est Monsieur le Comte !

-    Ah d’accord, là on est  carrément dans la monarchie de droit divin !

L’officier se leva, se servit une grande rasade de Bordeaux, et l’engloutit d’un trait avec un geste d’une théâtralité hors du commun… Jean, pris au vif, protesta :

T’exagères quand même un peu ! Et puis d’ailleurs, si les gens votent pour lui à chaque fois c’est qu’il y à bien une raison ; c’est qu’il à bon cœur. Avant les élections il passe chez les villageois pour voir si tout le monde est content. Comme il prête des maisons et des champs quasiment gratuitement sans même faire signer de papiers, pour le remercier les gens lui donnent leurs voix…

Mais c’est le règne du maffia dans ton bled ! Ton maire c’est pire qu’Al Capone, j’ai jamais vu çà même, même à Chicago !  Comment il s’appelle ce monarque à la noix ?

Hubert Félix de Sainte Croix du Chardonneray !

Et bien on l’appellera monsieur Bébert ! Quand il saura çà, son sang bleu tournera au rouge, comme le commun des mortels !

Jean en resta comme deux ronds de flanc.

Soudain,  le ‘’Star Spangled Banner’’ (l’hymne national des Etats Unis) se mit à résonner dans la cuisine. Mully se mit immédiatement au garde à vous. Jean, stupéfait, se mit à rechercher d’où venait l’air. Il ne tarda pas à trouver  : il s’agissait de la sonnerie du téléphone portable de Mully qui avait été abandonné par sa propriétaire au beau milieu des reliefs du repas. Jean tendit l’appareil à sa supérieure. A voir la grimace qui apparut sur son visage, il était facile d’imaginer qu’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Le capitaine raccrocha.

-  C’était le centre médico-légal de Chaumont, expliqua-t-elle… Avant de venir en France j’avais demandé à la gendarmerie du secteur de faire une enquête sur les morts suspectes survenues dans le coin depuis deux ans…

Elle respira profondément avant de se servir une nouvelle rasade de Bordeaux.

Et alors, souffla Jean…

Ils ont fait exhumer le corps d’un jeune type. Coïncidence bizarre, le type en question vivait ici, au village, une certain Marcel Lahure, çà te dit quelque chose ?

Un peu qu’çà me dit, on a même été à la communale ensemble ! Qu’est-ce qu’il lui est tombé sur le crâne à ce pauvre Marcel ?

Un truc horrible : son système digestif, de l’œsophage à l’estomac, à été entièrement déchiqueté par des rondelles de pommes de terre frites, coupantes comme des lames de scie circulaire, des chips qu’avait l’habitude de lui préparer sa pauvre mère…

Mince de mince, se lamenta Jean, il à du déguster !

Hémorragie foudroyante, il à du cracher des flots de sang dans un temps record ! Je te rassure, il à pas du avoir le temps de souffrir plus que çà…

Jean se gratta frénétiquement la tête.

Bon sang, si çà continu comme çà, le cimetière du village va finir par être trop petit ! Il va falloir qu’on trouve fissa ce qui se passe avec ces tubercules infernaux !

Ces quoi ?

Des tubercules, c’est le nom  savant des patates…

Des tubercules ou pas des tubercules, en tout cas tu as raison, il faut qu’on trouve la solution. On va se remettre tout de suite au travail. Toi tu continue à faire ton Columbo. Discute avec tous les gens du village, fouille, cherche, sois curieux, recueille le maximum d’informations tout en restant discret.  Moi je vais aller cueillir des champignons…

Hé, je vois que tu prends goût à la nature ! Mais au fait tu t’y connais en champignons ?

Le capitaine, qui avait décidé de prendre de la distance avec le politiquement correct, se rinça les amygdales d’un ultime gorgeon de sang du seigneur. Elle se saisit du panier en osier qui trônait sur le vieux buffet et le brandit au-dessus de la tête de son subalterne en paradant :

Tu vas voir, tu vas être surpris !

Surtout, insista le bidasse, ne les arraches pas, coupe les bien au ras du sol pour que çà repousse, comme le cresson de fontaine. D’ailleurs si je passe dans le grand champ du Bernard, je vais t’en ramener de cette verdure là, tu m’en diras des nouvelles 

Tu ne t’imagines quand même pas que tu vas réussir à me faire manger de ce truc qui pousse dans les prés, là même où les vaches piétinent du matin au soir !?

Jean, qui commençait à prendre la mesure de l’infini ignorance dont faisaient preuve sa supérieure hiérarchique en matière de nourriture naturelle, décida de répondre avec l’infini tact qui le caractérisait :

- T’inquiètes pas, lança-t-il en se pinçant pour ne pas pouffer de rire, cette salade je la préparerais pour toi à la mode citadine : un bain d’eau bouillante, trois bains d’eau chlorée, on tasse bien dans un sac en plastique, et on  fourre-le tout au congélateur pendant une journée pour redonner du croquant !

Mully émit un petit souffle, mélange subtil d’amusement et d’exaspération. Elle ouvrit la porte et lança d’un air martial :

 -   Soldat Naymard, rassemblement ici-même ce soir à 18 h GMT…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-VI-

 

Vendredi après-midi

A cette époque de l’année les sentiers des sous-bois étaient encore gorgés d’eau. Les bottes du capitaine Mully Sculder s’enfonçaient alternativement dans le sol spongieux, et en ressortaient tout en produisant un petit ‘’floc’’ évoquant les balades automnales de son enfance. Etait-ce la forte odeur d’humus ou l’excès de Bordeaux, toujours est-il qu’une étrange vision s’offrit au regard de l’enquêtrice : là, au beau milieu du chemin, deux traces parallèles montaient vers le plateau dominant le village ! Mully qui, dans le cadre de sa préparation militaire, avait étudié à fond le manuel des Castors Juniors, identifia immédiatement les dites traces comme étant celles d’un canard, leurs formes palmées caractéristiques ne pouvaient laisser aucun doute. Étant donnée la profondeur et la largeur des empreintes, le palmipède devait peser au moins une tonne !  Si les hypothèses se mirent à se bousculer dans son esprit, deux d’entre elles s’imposèrent à elle : soit-il s’agissait d’un canard pur produit de l’élevage intensif, gavé de croquettes ultra vitaminés ou bien cette étrange créature venait de l’espace. La première des solutions semblait la moins crédible ; comment en effet cet être aurait-il pu passer inaperçu aux yeux des chasseurs armés jusqu’aux dents qui arpentaient ces sous-bois en tous sens d’un bout de l’année à l’autre ? Quant à penser qu’une civilisation extra terrestre ai prit la peine d’envoyer un vaisseau intergalactique  jusqu’ici  pour  déposer un de ses occupants en mission de reconnaissance, c’était fort peu probable. En général les OVNIS (les UFOS comme on les appelait chez elle) avaient plutôt tendance à survoler, et même se scratcher (dans le cas de l’affaire Roswell) sur le territoire des Etats-Unis. Une piste d’atterrissage avait même été spécialement aménagée, pour les voyageurs intergalactiques potentiels, sur la base militaire de Groom Lake au Nevada… Après une longue observation, basée sur ses connaissances de la biodiversité, et de sa capacité d’analyse rationaliste, Mully finit par conclure que ces traces n’étaient autre que celles laissées par les roues d’un tracteur. Soudain, au détour d’un chemin, une vision magique firent s’écarquiller ses yeux de biche gracile : là, à quelques mètres du bord du chemin, formant un large cercle, s’étalaient une dizaine de  champignons à l’allure magnifique, les mêmes que dans les merveilleux dessins animés de  son compatriote vénéré par les enfants du monde entier : le bon, grand et généreux Walt Disney… L’officier se mit aussitôt à récolter les spécimens aux chapeaux rouge vif constellés de petit points blancs, coupant minutieusement les pieds au ras du sol ‘’pour que ça puisse repousser’’ comme lui avait vivement conseillé le soldat de deuxième classe placé sous ses ordres. Pendant ce temps, Jean (le soldat de deuxième classe en question), revêtu de pied en cape de sa tenue de pêcheur à la ligne d’élite, s’approchait à pas de loup du bord de la rivière, juste au virage du grand pré aux vaches du Maire. Là, juste en face de lui, devant une racine surplombante, une truite arc-en-ciel produisait à la surface de l’eau un rond discret  que le courant ovalisait puis se perdait dans les remous. A genoux, le pêcheur retint son souffle. D’un geste souple du poignet, il projeta sa sauterelle juste devant la truite, celle-ci, de nature peureuse, s’effraya et se réfugia sous un banc de cresson. Après plusieurs tentatives malheureuses, le cyprinidé se décida enfin à attaquer. Jean ferra ! Trop tard, la truite repartait avec son butin ! Le poisson produisit ensuite un petit bruit mouillé, comme pour se moquer.

-  Encore raté ! tonna une voix venue de nulle part.

Jean sursauta. Il se retourna, et reconnu immédiatement Fred le pêcheur. Le bonhomme se frisa les moustaches ; derrière ses lunettes rondes argentées, ses yeux pétillaient de malice.

- Alors vieux gars, je vois qu’au régiment tu t’es pas perfectionné, tu ferres toujours comme un enclumier !

Jean, terrassé par la surprise, faillit s’effondrer. Après avoir reconnu Fred, il reprit ses esprits et s’essuya le front du revers de la main en soufflant.

- Tu m’as fait peur, je croyais que c’était le garde-pêche…

Fred éclata de rire.

-Le garde-pêche ? On en à pas vu la queue d’un dans les parages depuis juillet 1965, le jour ou j’ai balancé le Bernard Colon à l’eau tout habillé ! Comme ce bestiau là ne savait pas nager, je lui ai fait jurer de nous foutre une paix royale à perpette avant de le tirer de la flotte…

Fred sortit deux bières de la poche isotherme intégrée dans son sac à pêche. D’un geste expert il décapsula les deux bouteilles, en tendit une à Jean et reprit la parole après avoir trinqué :

-   Alors, et toi mon Jean, qu’es ce que tu deviens c’est la quille ?

-  Permission longue durée, j’en ai profité pour faire un tour dans le coin, je          loge chez lez Aimsis…

Les deux complices avalèrent leurs bières de concert, cul sec, comme l’enseignait le manuel du fantassin en rase campagne.

-   Mais dis-moi, s’enquit Jean, il me semble qu’il y a pas mal de choses de changées ici dans le paysage, et je ne parle pas que du colza…

Fred rangea précautionneusement les canettes vides et les capsules dans son sac, s’essuya les moustaches et prit un ton solennel :

-  C’est rien de le dire… Voilà maintenant trois bonnes décades qu’on déverse des tombereaux d’insecticides, de pesticides et autres acides dans les champs. Jusqu’à ce qu’un de ces finauds de savants de l’I.N.R.A., de l’espèce de celui qu’à trouvé le fil à couper le beurre, découvre en gesticulant ses éprouvettes que tous ces produits là, c’était pas spécialement bon pour la santé ! Et depuis, miracle, les aveugles ont retrouvé la vue, un peu partout on commence à produire bio ! Enfin, maintenant c’est la terre qu’est complètement malade, la convalescence risque d’être longue, très longue… Tiens, prends juste l’exemple des nitrates : à chaque fois qu’il fait orage, l’eau de pluie entraîne ces produits là directement au fond de la rivière, les algues prolifèrent tellement que bientôt nos ruisseaux, çà va ressembler à la mer des Sargasses !  

Jean se gratta pensivement le menton et se lança :

Mais dis-moi, qu’est-ce qui à bien pu passer dans la tête de Monsieur le Comte pour se mettre à cultiver de la patate sur ses terres, c’est quand même pas la peur de manquer ?

Pour çà, mon vieux gars, faudrait que tu demande au Carmagnole. Il connaît tout sur tout le monde dans un rayon de dix kilomètres. Je l’ai salué tout à l’heure, il était justement en tain de faucher les abords du fameux champ de patates que tu dis. Vas le voir maintenant, à cette heure il doit encore avoir à peu près les yeux en face des trous.

Merci du tuyau !

Fred tira de son panier en osier, une truite qui devait bien faire ses quatre livres.

-  Tiens, prends çà, tu diras à ta blonde que c’est toi qui l’as pêché…

Jean prit le poisson. Fred prit congé :

-   Bon, c’est pas tout çà, mais le chef de l’Auberge du Manoir m’a commandé quinze belles pièces qu’il faut que je lui livre dans la soirée, faut pas que je chôme…

Les deux hommes se serrèrent la main. Deux secondes après la silhouette kaki avait déjà disparue dans les taillis… Le bidasse décida alors de remonter la rivière au pas de marche jusqu’au fameux champs de pommes de terre. Au détour d’un méandre, il devina bientôt la silhouette d’un homme qui fauchait. C’était le Carmagnole. En voyant arriver Jean dans sa direction, le cantonnier arrêta son ouvrage et s’exclama :

-   A vos rangs fixe, voilà l’armée française à l’exercice !

Les deux hommes se saluèrent. 

-   Je m’en vais te dire une bonne chose, s’extasia le cantonnier hilare, çà me fait bigrement plaisir de te revoir au pays, depuis que t’es parti au régiment, y’en à plus beaucoup des gars vaillants à l’ouvrage comme toi !

Jean souria. Le Carmagnole se lâcha  :

-   Tiens, des événements comme çà, ça mérite un canon !

Intuitivement, Jean sentit que le vieux mécanisme rouillé de la machine à débiter des conneries n’allait pas tarder à se déclencher. Le cantonnier s’approcha de la rivière, planta ses genoux cagneux dans l’herbe, puis tira sur une ficelle au bout de laquelle était attachée une bouteille plongée dans le courant frais. Le litron ruisselant à la main, il revint vers Jean en braillant le refrain qui avait fait sa renommée dans tout le canton :

-   Dansons la Carmagnole, vive le son, vive le son, dansons la Carmagnole, vive le son du canon !

Fidèle au rituel qu’il avait peaufiné pendant des décennies, il ôta le bouchon de liège avec les dents, ce qui produisit un petit ‘’ploc’’ bien caractéristique. Le Carmagnole exultât :

-   Et un coup de canon, un ! Encore un que les descendants de  ‘’ Louis le raccourci ‘’ n’auront pas !

Fier comme un paon, il tendit la bouteille à Jean. Celui-ci, conscient de l’importance de sa mission, décida de sacrifier son estomac sur l’autel de son devoir et avala une solide lampée du douze degrés cinq. Le Carmagnole rinça le reste de la bouteille, tête à l’horizontale, comme à la parade. ‘’In vino veritas’’ pensa Jean, c’était le moment ou jamais de questionner ce citoyen au nez en forme de pied de cep.

-   Dis-moi donc un chose, toi qu’as tout le temps vécu avec la terre, depuis quand est-ce que c’est devenu la mode de faucher les abords les champs de pommes de terre ?

L’interrogé ôta son béret ; il se gratta longuement sa crinière poivre et sel avant de répondre :

Çà a commencé il y à quatre ans, jour pour jour à trois mois près, je me rappelle bien, c’était l’année de la coupe du monde de football ou des jeux olympiques ou peut-être bien le tour de France. Mais non que je suis bête, le tour de France c’est tous les ans !

Jean se frotta les yeux avec un air exaspéré. Le Carmagnole se reprit :

Bon, en tout cas c’était un truc dans ce genre là… Monsieur le Comte m’à bien chapitré sur l’affaire : pour ce champ là, je fauche au moins cent mètres tout autour.  Après chaque récolte, faut déchaumer pour faire germer ce qui resterait éventuellement de tubercules oubliés. D’après lui, tous ces soins çà serait pour améliorer la qualité des pommes de terre. Mais dans cette histoire là, ce qui me paraît le plus bizarre, c’est que la nuit, le grand Nicolas, un des gardes-chasses du domaine fait une ronde pour surveiller les abords, en veillant bien à que personne ne s’approche…

Foutu bon Dieu ! s’énerva Jean, c’est quand même pas une mine d’or que ce   lopin de terre là ?

Tu me diras, se marra le Carmagnole, ça n’empêche pas tous les gens du coin à venir glaner, à qui mieux mieux, sans personne n’y voit rien. C’est que ces patates çà ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, non seulement elles s’épluchent toutes seules et se cuisent en un rien de temps, mais en plus elles se conservent sans aucun problème pendant une bonne paire d’années. Dans le village je suis sur que tout le monde doit en avoir au moins vingt kilos de planqués pour l’hiver…

Les douze coups de l’Angélus sonnèrent au clocher de l’église. Comme par une sorte de reflex pavlovien, l’estomac du cantonnier se mit à gargouiller. Les deux hommes prirent congé en se souhaitant bon appétit. En remontant sur la route, Jean aperçut une camionnette du SAMU filant, toutes sirènes hurlantes, dans la probable direction de l’hôpital de la sous-préfecture. A l’entrée du village, les bras ballants devant sa brouette remplie à ras bords de luzerne pour ses lapins, le père Timber semblait pétrifié comme une statue de sel.

-  Alors qu’est-ce qui t’arrive, ironisa Jean, t’as vu le fantôme de ta belle-mère ? (la sainte femme était décédée d’un coma éthylique en vidant quasiment cul-sec sa cuve de goutte à 80 degrés pour fêter la victoire de 1945).

Le pauvre homme balbutia :

-   C’est, c’est l’Henri… Sa femme l’a trouvé effondré dans la cuisine Il se serait étouffé en gouttant le gratin de pommes de terre qu’il s’apprêtait à mettre sur la table !

La Saint-Barthélemy du bon père Parmentier continuait. En rentrant au village, Jean aperçut Mully sur la place. Elle revenait de sa ballade dans les bois, son panier regorgeant de trésors mycologiques. Leurs regards se croisèrent.  Arrivé à sa hauteur l’officier prit la main de son subalterne.

-   N’oublie pas que nous sommes fiancés, lui murmura-t-elle à l’oreille d’une voix sucrée.

Le cœur du bidasse se mit à battre la charge.  Il referma ses doigts calleux sur ceux, longs et fins de l’ange blond. Derrière eux, un tracteur fit une embardée pour les éviter. Jean eut le temps de reconnaître le conducteur, il s’agissait de l’Arsène, le frère du Maire qui, sûrement rendu fou de jalousie par la vision du couple aux doigts entrelacés, faillit percuter une des ballustradre du pont. Arrivé au ‘’quartier général’’, Mully posa son panier sur la table.

-  Au travail ! lança-t-elle.

Jean jeta un œil sur la cueillette de sa complice et faillit s’étrangler :

-   Mince de mince, des amanites tue-mouches ! Avec ce que tu as ramassé là, il y à de quoi exterminer toute la population du département ! Qu’es-ce qui t’arrive, t’as perdu tes fiches de survie dans les bois 

Le capitaine s’énerva :

-   C’est pas pour manger, c’est pour les analyses ! Si t’as faim, va te faire cuire un bœuf !

Jean se drapa dans sa dignité et répliqua :

-   On dit : ‘’vas te faire cuire un œuf, et non pas : vas te faire cuire un bœuf…’’

Tel un Tartarin halieutique, le bidasse sortit sa truite ruisselante de son panier à pêche et triompha :

-   Heureusement, j’ai ramené de quoi faire la tambouille !

Le téléphone de Mully fit résonner son air patriotique. Devinant la nouvelle qu’allait annoncer la voix à l’autre bout, Jean, tournant le dos à son supérieur, se mit à préparer la truite au-dessus de l’évier. Mully raccrocha ; sa face était blême.

-    By jove, souffla-t’elle, encore une macchabée sur le dos…

-    L’Henri ? s’enquit Jean.

Oui, c’est çà, tu le connaissais ?

Un peu que je le connaissais, c’est avec lui qu’on buvait le vin blanc du Père Dommartin, le curé du village, et qu’on le remplaçait petit à petit par de l’eau. A la fin ce pauvre curé l’avait un peu saumâtre… J’ai vu l’ambulance qui l’emmenait, c’est le père Timber qui m’as mis au parfum. Mince de mince, si çà continue comme çà je vais me retrouver le seul survivant du village !

Les yeux embués par l’émotion, Mully s’emporta :

-  T’en fait pas, je te promet que je dormirai pas tant que j’aurais pas trouvé le solution à tout ce bullshit business ! En attendant fait cuire le poisson, je vais avoir besoin de le phosphore… Ouvre-nous aussi une bouteille de vin blanc…

-   Mais j’en ai pas ramené, j’ai que du rouge.

-   J’ai dit du vin blanc, il faut que j’étudie toute la production vinicole, çà fait partie de mon job !

Le bidasse se mit au garde-à-vous.

-    A vos ordres, je ramène aussi du pain…

Mully se remit aussitôt au travail. Jean sortit en sifflotant. A peine eut-il refermé la porte qu’une vision divine s’offrit à ses yeux : le père Domartin arrivait dans sa direction.

-   Salut à toi mécréant ! s’esclaffa le Saint-homme en apercevant le bidasse.

Le père Domartin ressemblait aux moines qu’on voyait sur les boîte de camembert. Il possédait, en outre, la verve et le coup de fourchette du regretté Gargantua. Sa gorge perpétuellement sèche, se régalait de toutes les boissons dionysiaques. Au village tout le monde l’appréciait ou presque. Même les anticalotins l’invitaient à sa table, il fallait dire que le père Dommartin possédait un trait de caractère qui avait une nette tendance à disparaître en ces temps de ‘’communications’’ virtuelles : la capacité d’écoute… Les deux hommes se serrèrent la main. Le visage du curé s’assombrit :

-   Je sors de chez  l’Henri. Le pauvre bougre vient de fermer les yeux à l’hôpital de Chaumont… Une mort assez bizarre…

 Jean soupira. Le visage du père se barra d’un léger sourire, il reprit :

-   C’était ton copain je crois ?

-   Un peu, on en fait de belles ensemble…

-   Comme par exemple boire le vin blanc de la messe et remplir les burettes d’eau ?

Jean blêmit. Le père Domartin éclata de rire.

-   En parlant de vin, reprit-il, passe boire un coup au presbytère un de ces jours, on en profitera pour parler un peu du salut de ton âme…

Oui, sans faute, en attendant, je vais m’occuper du salut de mon estomac, faut que j’aille acheter à manger pour moi et ma fiancée…

Ta fiancée ! s’exclama le père, j’espère que tu vas tu vas me laisser te marier  selon les rites de la très sainte église catholique !  

On verra-çà, souffla le bidasse en accélérant le pas.

Le père Dommartin fit se signa et, d’un pas tranquille, repartit s’occuper de ses ouailles. Jean arriva bientôt devant son établissement favori. C’était le jour ou Jeannine allait faire ses achats. Le père Niflard  était occupé à faire le grand nettoyage de printemps. Il fallait dire qu’avec lui, c’était tous les samedis le printemps… Quelques minutes après Jean était de retour à la ferme, une bouteille de Muscadet à la main. Mully, plongée comme jamais dans sa jungle de bidules bip-bipants, ne l’entendit pas arriver.

-   Au jus là-dedans ! s’esclaffa Jean, quand le repas fut prêt.

La tête ailleurs, le capitaine se mit à engloutit le contenu de son assiette de poisson sans même complimenter le cuistot. Jean lui versa une solide rasade de vin blanc et décida de lui soumettre le résultat de ses investigations :

-   Tu sais, j’ai fait une drôle de découverte. Voilà pas que ce tantôt, j’ai surpris   le Carmagnole, l’homme à tout faire du coin, en train de faucher les abords du champ de patates de Monsieur le Comte, parole de paysan, c’est la première fois que je voyais faire çà…

Mully faillit s’étrangler.

-   Bloody hell ! Des transgéniques!

Jean écarquilla les yeux.

Des O.G.M., les organismes génétiquement modifiés ! s’enflamma l’officier. Les plantes transgéniques peuvent aller coloniser les nouvelles zones ou supplanter des espèces concurrentes dans les zones locales. Il faut essayer  d’empêcher la propagation des pollens vers les parcelles voisines, c’est pour çà qu’il faut faucher les abords…

Mais bon sang, s’énerva Jean, qu’es-ce qui peut bien pousser les gens à

      trafiquer la nature à ce point là ! ?

Mully se versa un autre verre et souffla d’un air blasé :

Le money, my friend, uniquement le money. Avec les organismes génétiquement modifiés tu fais des millions d’économie. En modifiant les gènes des pommes de terre par exemple, tu peux les rendre insensibles au gel, elles ne s’abîment pas pendant le transport, elles se stockent plus facilement sans germer. En bidouillant encore un peu plus, tu peux arriver à faire baver ces braves patatoes une toxine tueuse d’insectes, les doryphores n’ont plus qu’à faire leur prière…

Berk, fit Jean, mais il y à donc personne qui pense à arracher ses saloperies comme des mauvaises herbes !

-    Certains le font, ils ont de gros problèmes avec la justice, mais c’est à eux de voir…

Mais alors il n’y à rien à faire pour empêcher la  chimie de pourrir toute la terre ?

Mully se leva et lâcha une sentence digne des plus grands philosophes de l’antiquité :

‘’On n’arrête pas le progrès, c’est le progrès qui nous arrête’’, comme disaient les habitants d’Hiroshima après la bombe. Certains hypocrites de le pire espèce prétendent que c’est pour le bien de l’humanité qu’ils fabriquent ces mutants végétaux, pour aider les pays du tiers monde à s’auto suffire ! Quand je pense que ces ‘’shit-makers’’ tomberaient malade rien qu’à songer de céder une seule bouchée de leurs gamelles débordantes, je vois rouge, j’ai envie de virer Marxiste rien que pour les voir s’étrangler de rage !

‘’Bon sang, s’inquiéta Jean, le Kroutchev maison avait fini par cramé les neurones de la yankee’’. Les craintes du bidasse semblèrent se confirmer lorsque Mully se mit à ramasser les bouchons de lièges des bouteilles de vin vides traînant sur la table de la cuisine puis, se mit à passer consciencieusement leurs extrémités à la flamme d’une bougie. L’officier fourra les bouchons calcinés dans sa poche puis, fouilla frénétiquement dans la lourde malle qu’elle avait emmenée. Elle enfila l’informe ciré marron qui était accroché sur le porte-manteau, à côté de l’entrée et s’équipa de tout un tas d’ustensiles dont un poignard de combat.

-   Et maintenant, soupira le bidasse, qu’es-ce qu’on fait ?

-   On va faire un tour du côté du champ de patates de ton ami Bébert…

-   Mais il fait presque nuit, s’étonn

Repost 0
18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 17:37

 

-VII-

 

Mully poussa  son subalterne à l’extérieur et murmura :

-   Et maintenant, fait moi la visite guidée du village, n’oublie que nous sommes censés être en vacances…

Dehors tout était calme, même la rivière semblait avoir ralentit son cours. C’était l’heure du sacro-saint bulletin météorologique qui marquait rituellement la fin du journal télévisé, toute la France était devant son poste de télévision. Les présentatrices et présentateurs, vêtus de leurs habits sacerdotaux aux pochettes garnies de gui, de muguet ou de chrysanthèmes, s’agitaient devant des cartes couvertes de petits symboles et de chiffres tout en débitant leurs litanies visionnaires. Les tendances climatiques et les températures variaient selon les chaînes. Tout téléspectateur avertit zappait de-ci de-là, puis, un peu comme le turfiste consciencieux, faisait la synthèse des différents bulletins météos afin de trouver le tiercé gagnant du temps qu’il allait faire le lendemain. L’église sonna bientôt la demi des huit heures.

-  Voilà, fit Jean, nous  allons procéder à ce qui s’appelle chez-nous la ‘’promenade digestive’’.

Mully écarquilla les yeux et tendit l’oreille avec attention. Jean avait décidé d’imiter le ton que prenait le guide qui faisait visiter le château du village, c’était pas difficile, il suffisait de parler comme on récitait sa leçon à l’école communale :

-   Vois-tu, chez nous les heures des repas sont fixes. Le soir, en été, il n’est pas rare de voir des citoyens marcher les mains dans le dos, en famille, en couple ou bien seuls avec leur chien en laisse, faire un tour avant d’aller se coucher.

 Les deux compères passèrent bientôt sur le vénérable pont de pierre qui appuyait ses jambes de géant sur le fond de la rivière.

-   Regarde, chuchota le guide en indiquant le fin trait d’argent qui ondoyait à contre-courant juste à côté d’une pile du pont, çà c’est une truite… C’est sous cette forme que vivent dans la nature les poissons que vous autre, les ‘’civilisés’’ vous ingurgitez, en bouillie compactée en rectangles panés, vous appelez çà des ‘’nuggets’’  je crois…

L’officier prit une mine renfrognée. Jean s’en amusa et lança perfidement :  

-   Le fast-food, c’est une invention de chez toi non ?

Bloody hell, s’énerva Mully, tu vas pas te mettre à faire de l’antiaméricanisme primaire !

Mince de mince, une fois un de mes collègues bidasse m’a traîné dans un de une de ces usines à boustifaille, par curiosité j’ai goûté à tout, j’ai bien faillit en crever ! Çà c’est de l’indigestion, c’est pas de l’antiaméricanisme !

Mully éclata d’un rire cristallin. Un peu loin, les deux complices marquèrent une nouvelle pose devant la cour d’une ferme. Jean désigna un alignement de petites sphères  percées de trous rangées sous l’encoignure d’un toit. 

-   C’est des nids d’hirondelles, çà fait plaisir de voir çà ; quand je suis parti au régiment, elles avaient presque totalement disparu du paysage. 

Comme  si elle avait entendu ses propos, une des habitantes des lieux à la queue fourchue voleta jusqu’à l’entrée du nid pour ramener à sa progéniture leur ration de protéines.

Tu dis qu’elles avaient presque disparues, s’étonna Mully, qu’es-ce qu’il est arrivé exactement ?

Bah !, c’est simple, à force de répandre des tombereaux d’insecticide dans les champs, ces piafs là, ainsi que leurs consœurs nocturnes, les chauves souris, ne trouvaient plus rien à manger. Comme ces deux races de bestioles se nourrissent d’insectes, il à fallut déverser encore plus de produits dans les champs. Les associations de consommateurs commencent à la trouver mauvaise. Commercialiser des légumes traités de la sorte çà finit par ressembler à une tentative d’empoisonnement de masse !

La ballade reprit. A travers les volets des bâtisses, on pouvait entendre l’écho des téléviseurs ou passait l’éternelle émission ‘’Intervilles’’. Les deux compères arrivèrent bientôt devant le panneau où, le nom du village barré d’un trait rouge, marquait la fin de la visite. Plus loin, à la limite de la cime des arbres ; deux grands oiseaux tournoyaient en poussant des petits cris perçants.

-   Tu vois, fit Jean en désignant les planeurs à plumes, çà c’est des buses, elles sont comme les motards de la gendarmerie au bord de la départementale, toujours prêts à fondre sur leurs victimes… A cette heure, elles ne doivent plus voir grand chose.

Mully souria. En à peine une demi-heure de ballade, elle en avait appris plus sur la nature et les bestioles qu’en toutes ses années d’université. Jean pointa du doigt une large bande de terre brune, juste en bas du coteau qui longeait la route.

-   Voilà, çà c’est le champ de patates de Monsieur le Comte…

Mully tira de la poche de son ciré le bouchon de liège, se frotta le visage avec l’extrémité charbonnée et fit de même sur la bouille du bidasse Elle enferma ensuite ses cheveux dans un bonnet et barra sa bouche de son index (code commun à tous les agents secrets internationaux signifiait qu’il fallait se taire). Puis, empruntant la démarche féline de la panthère noire Bagheraa dans le livre de la jungle, l’officier prit la direction de l’objectif. Jean suivit sa supérieure en adoptant la démarche de l’ours Baloo. A peine les deux complices eurent-ils fait quelques pas, qu’ils aperçurent une silhouette se découpant dans le crépuscule naissant. Mully sortit une petite paire jumelle de sa poche, la tendit à Jean et chuchota :

-    Tiens, essaie de voir si tu connais cette tête là.

Bon sang, s’étouffa Jean après avoir collé ses yeux sur les œilletons, c’est le Nicolas, le garde-chasse, il à son fusil sur le dos, on dirait qu’il surveille le champs Mais qu’es-ce qu’elles ont de si précieux ces patates là pour qu’on les fasse garder par une sentinelle ?

C’est ce qu’on va savoir bientôt…

Mully, dos courbé, effectua une trajectoire circulaire afin de se retrouver dans le dos du garde. Jean suivait la manœuvre d’un œil inquiet. Arrivé derrière sa cible,  l’officier, à la vitesse d’un éclair, plaqua sa main gauche sur la bouche du gars Nicolas tout en appuyant son genou gauche dans ses reins, simultanément elle appuya le pouce et l’index de sa main droite sur ses carotides. L’homme s’effondra instantanément.

-   Mince de mince ! s’exclama Jean en se précipitant en direction de sa supérieure, elle ne la quand même pas tué !

 Mully le rassura :

-   Ne t’en fait pas, il est seulement dans les vaps pour un petit moment. 

Comme dans un combat de sumo céleste, une solide  brise  bouscula un cumulo-nimbus qui cachait la lune. D’un seul coup d’un seul, le champ s’offrit à leur vue.  Les feuilles de pommes de terre, nimbées d’une lueur orangée, étaient déjà hautes pour l’époque, dérèglement climatique oblige.

-   Allons ramasser quelques échantillons, fit Mully. Il faut en prélever en plusieurs endroits pour que les analyses soient fiables…

Les deux compères s’avancèrent. A peine eut-il fait quelques pas que Jean s’affala de tout son long. Une tige de patate du diamètre d’un câble s’était enroulée autour de sa cheville. Aussitôt, d’autres stolons du même tonneau s’agrippèrent à ses poignets et à ses jambes. Du côté de Mully les choses n’allaient pas mieux. Tant bien que mal, celle-ci, assaillit de toute part par la verdure diabolique, s’efforçait de tenir debout. Elle s’empara de son poignard de combat et, commença à trancher les tiges maléfiques. Un liquide verdâtre, malodorant et gluant, se mit à gicler à chaque fois qu’elle coupait une de ses entraves végétales. Instinctivement, encore mieux que l’aurait fait son compatriote Mac Gyver, ôta la ceinture de son pantalon, y accrocha son poignard en l’enserrant dans la boucle et se mit à effectuer des moulinets afin de couper les racines à la manière d’un coupe bordure. Elle se fraya ainsi un chemin pour aller délivrer son compagnon d’infortune. Elle hurla :

-   By jove, tiens bon, j’arrive !

Une myriade d’herbes maléfiques s’était enroulée autour du malheureux, à la manière d’improbables boas constrictors. Jean faisait un effort désespéré pour se  protéger ses yeux des pointes aiguisées. A l’aide de son ‘’coupe bordure’’ improvisé, l’officier tira son compagnon d’infortune de son funeste destin en deux temps trois mouvements. Les deux complices mirent les voiles. Il était temps, le garde-chasse commençait à reprendre ses esprits. Jean se mit à tousser comme un damné.

-  Bon sang, il était temps que t’arrive, j’allais être le premier dans le Guiness des records à mourir assassiner par des patates !

-  Pas le seul ! corrigea Mully en essuyant son visage dégoulinant de jus verdâtre, n’oublie pas l’André, et l’Eliane la femme du Père Picard, la vieille Emilie, et l’Henri, pas plus tard qu’hier !

Jean prit un coup de sang :

-   Mais nom de dieu, qu’es ce qu’on à bien pu trafiquer avec cette terre là pour arriver à ce maudit résultat  ! ?

-  Je vais étudier çà, répliqua l’officier en fourrant une poignée des légumineuses coupées par ses soins dans une des poches de son pardessus quasi en lambeaux.

Jean considéra l’état calamiteux de leur aspect général. Leurs vêtements étaient déchirés et couverts de boue, dégoulinant du jus verdâtre qui avait giclé des racines de patates, leurs visages étaient noirs et leurs cheveux en bataille.

-   On ne va pas pouvoir rentrer comme çà au village… On est dans un état pire que des épouvantails, si quelqu’un nous voit, c’est la crise cardiaque assurée ! Il y à déjà eu assez de morts comme çà, on va prendre par le petit sentier qui passe entre la rivière et les prés du père Timber…

Eclairés par la pleine lune, les deux compères avancèrent avec prudence. En les apercevant, telle une sentinelle sortant son épée de son fourreau, une vache, qui vadrouillait à la limite des fils de fer barbelés, baissa la tête pour faire voir ses cornes. Elle et ses collègues pratiquaient les trois huit : huit heures à brouter, huit heures à ruminer et huit heures à dormir, et là c’était l’heure de dormir. Le bovidé, rendu nerveux par l’insomnie, poussa un long meuglement signifiant qu’il fallait que les intrus passent leur chemin. Les deux compagnons d’infortune se regardèrent mutuellement quelques secondes, éclatèrent de rire puis, tels des paillasses à la fin du carnaval. Ils rentrèrent au logis bras dessus, bras dessous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-VIII-

 

Jean entrouvrit la porte d’entrée de la ferme avec d’infinies précautions ; il s’agissait de ne pas se faire remarquer.

-   C’est bizarre, murmura Mully, çà me fait penser quand je rentrais de faire la fête pendant mes années d’université… Si mes parents m’avaient vu dans cet état…

A peine entrée, l’officier se mit à grimper les escaliers quatre à quatre.

-   Première pour la douche ! lança-t-elle en riant comme une gamine en colonie de vacances.

Jean s’affala sur une chaise de la cuisine. D’un geste désabusé il se versa un verre de Bordeaux pour se remettre de ses émotions. ‘’Mince de mince’’ songea-t-il en sirotant le jus de la treille, en matière de pinard la mère Niflard ne s’était pas foutu de lui ! Dire que dans sa geôle il devait se contenter d’un broc de flotte. Il se resservit un verre, puis un autre et décida d’aller voir ou en était Mully, lui aussi ressentait le besoin de passer au décrassage. Arrivé en haut de l’escalier le bidasse tomba sur une longue suite de vêtement menant à la salle de bain. Mully sortit de sous la douche, ruisselante, juste couverte d’une serviette.

-  Je te laisse la place, fit-elle, après fait une lessive, j’ai vu qu’il y avait une washing-machine dans un coin de le salle de bain…

L’officier s’approcha de Jean, lui passa la main dans les cheveux, et reprit d’une voix de miel :

-  Après, tu pourras aller te coucher, moi j’ai du travail, il faut que j’analyse les racines de les patates qu’on à ramené.

Jean resta un long moment, pétrifié au milieu du couloir. Son front brûlait, comme  marqué au fer rouge. Dans l’air flottaient des parfums de cannelle et de savon de Marseille mêlé. Les pieds du bidasse se mirent à décoller lentement du parquet, tout être sensible aurait pu entendre le craquement presque imperceptible qui s’ensuivit. Puis, groggy comme un boxeur, il se déshabilla, en état de quasi-hypnose, fourra ses fringues et celle de Mully dans la machine à laver. Quand ses pieds retouchèrent terre, il passa à la douche. L’eau était glacée, le capitaine avait utilisé toutes les ressources du ballon d’eau chaude. Après s’être consciencieusement décrassé, il se rinça et s’essuya en rêvassant, son cœur battait au rythme du tambour de la machine à laver. Il entra dans sa chambre, referma la porte et se glissa dans son lit fait au carré.  Une multitude de petits bruits venant de partout se mirent à le bercer : le vent dans les feuilles et les branches, les troncs craquants, le bruissement de la rivière, l’aboiement d’un chien venant du bout du village, une querelle de chat, les cris de quelques oiseaux à l’origine indéfinie et l’éternel son, étouffé par la profondeur du soir tombant, de la cloche de l’église égrenant les heures. Fourbu mais heureux comme un pape, il s’endormit du sommeil des justes, les bras le long du corps, la tête calée sur son oreiller en plumes d’anges, l’âme en partance pour le paradis des amours naissants. Soudain, au beau milieu de la nuit, il se sentit secouer par deux mains fébriles.

- Qu’es-ce qui se passe, fit-il le bidasse d’une voix de chèvre asthmatique, c’est la guerre ?

-  Non, éructa Mully, dont le visage de madone blonde apparut en flou au regard de son subordonné, j’ai trouvé la solution des morts de le village ! Viens !

L’officier prit le bidasse par la main en l’entraîna dans l’escalier. Haletante, elle désigna le microscope qui trônait dans son laboratoire de campagne.

-  Look là dedans !

Jean colla ses yeux sur le binoculaire.

-  J’y vois rien, lâcha le bidasse, encore à moitié dans le cirage…

Les yeux de Mully pétillèrent.

Je vais tout t’expliquer depuis le début. Es ce que tu te souviens de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl ?

Un peu oui ! Même qu’on à fait voir une carte à la télé où le nuage s’arrêtait juste à la frontière. A l’époque les douanes existaient encore entre l’Allemagne et la France. A croire que ce nuage là n’avait pas son passeport en règle et qu’il à été refoulé !

Mully éclata d’un rire nerveux et reprit :

-   Et bien figure-toi qu’en analysant les champignons que j’ai ramassés hier,  j’ai retrouvé des traces de césium 137, le combustible employé dans la centrale Ukrainienne en question. Les champignons ont la particularité d’être comme des éponges à radioactivité. En analysant ces jolies amanites mon compteur Geiger s’est mis à crépiter à presque 2000 becquerels par kilo !

Jean s’alluma une maïs et  fronça les sourcils.

Deux mille quoi ?

Becquerels, c’est l’unité de mesure de le radioactivité.

Et alors, c’est beaucoup ?

Pour te donner une idée, le seuil autorisé à la consommation en Europe est de 600 Becquerels.

Jean faillit avaler son clope.

-    Bon sang, mais c’est terrible !

Terrible, c’est bien le mot. Quand on sait que la radioactivité diminue avec le temps, si on se base sur l’isotope du césium 137, on peut arriver à calculer la dose qu’ont pompé les champignons en 1986, et là, le mot ‘’terrible’’ devient un  euphé… je ne sais plus quoi…

Euphémisme ! claironna fièrement Jean.

Pour une fois qu’il connaissait un mot compliqué.

-   Après la catastrophe, des organismes de contrôle indépendants on fait leurs propres relevés. Regarde là, fit-elle en désignant une zone rouge à droite  de la carte de France venant  d’apparaître sur l’écran de son ordinateur portable.

Le bidasse, maintenant presque totalement sortit de son brouillard, se mit à observer sa complice avec plus d’attention. Celle-ci ne s’était pas coiffée ; ses cheveux blonds en bataille ressemblaient à une de ces meules de paille dorée du mois d’août, à l’heure où la lumière commence à décroître et que le joyeux fracas des rires des enfants, qui avaient joué là tout l’après midi, faisaient place au silence préfigurant le coucher du roi soleil. Ses yeux bleus, brillaient comme des lacs de montagne aux eaux limpides, sous le soleil d’été. Jean aurait voulu s’y noyer…

-  Tu vois, continuait Mully, tout le coin à été touché. Des plaintes ont même étés déposées devant les tribunaux par des malades de la thyroïde, convaincus que leur maladie était due au passage du nuage.

Jean n’écoutait plus. Il promenait maintenant ses yeux sur Mully. Celle-ci avait juste prit le temps d’enfiler un tee-shirt et sa poitrine se soulevait au rythme de sa voix. Comme dans Cendrillon, qu’on lui avait lu quand il était petit, Jean rêvait d’une une fée qui, du bout de sa baguette magique, changerait le pantalon de treillis militaire de l’officier en robe blanche.  La ‘’fée’’ détourna le regard de l’écran de son ordinateur et pointa Jean d’un index interrogatif :

-  Es-ce que tu te souviens de ce que t’avais dit sur les O.G.M. ?

Jean tira une bouffée de sa ‘’maïs’’ et s’esclaffa :

-    Ah oui, le bricolage des gènes  !

Bravo ! Et bien, imagine-toi que les ‘’tubercules’’, comme tu dis, que nous avons arraché tout à l’heure est le résultat de le bricolage en question ! Le champs du seigneur des lieus est comme une espèce de laboratoire clandestin en plein air, et çà doit durer depuis des lanternes, peut-être même avant qu’on lance les premières cultures chez-nous, aux Etats-Unis…

On dit depuis des lustres, pas depuis des lanternes, corrigea Jean. Mais çà change pas le problème…

Mully, telle une conférencière disciple de Dyonisos, se versa un verre de vin avant de reprendre sa diatribe :

-  Le génie génétique permet ce que les lois naturelles de l’hybridation interdisent, l’échange de gènes par-delà les barrières d’espèces.

 ‘’Bizarre, bizarre, comme c’est bizarre’’ pensa Jean,  quand il s’agissait de parler de choses compliquées, Mully employait un français irréprochable ; peut-être était-ce dû à sa formation.

-   Par exemple, reprit la ‘’savante’’, en bricolant les gènes d’une brebis, on peut fabriquer dans son lait un facteur sanguin humain !

Jean, le regard accroché aux lèvres aux couleurs de fraises sauvages écrasées de son officier préféré, retint son souffle. Mully se leva, posa ses mains sur ses hanches, et prit d’un ton furibard :

-   Le jour où le nuage de Tchernobyl est passé ici, il y avait un fort orage. J’ai vérifié dans les archives météo. Dans tout ce coin là, la terre s’est transformée en éponge à radioactivité. Quand les tubercules trafiquées ont reçu leur surdose de Césium 137, il s’est mis en marche un processus que les anciens appelaient ouvrir la boîte de Pandore ! Des éléments d’organismes génétiquement modifiés boostés par le facteur d’irradiation se sont combinés à vitesse accélérée pour fabriquer de véritables monstres !

Le capitaine s’empara d’un des échantillons glanés la veille au soir et les projeta sur le sol.

-  C’est de la folie,  du bricolage de dément ! s’énerva l’officier tout en piétinant le végétal d’un talon rageur..

Puis la furie blonde se calmât et portât un toast :

-  A la fin de la planète !

Elle  posa son verre d’un geste las, et se prit la tête entre les mains. Le choc de ses coudes résonna sur la table en bois à la manière d’une pierre tombale se refermant sur une sépulture. Du légume écrabouillé, s’échappait maintenant le jus caractéristique verdâtre.

 ‘’C’est vrai, pensa Jean, qu’à ce rythme là, il n’y aurait bientôt plus de poissons normaux dans les assiettes, plus de vrai perniflard, plus de cigarettes maïs non transgéniques, plus de pinard, l’enfer !’’ Il tapa du poing sur la table :

 -  Mais bon sang, s’énerva-t-il en citant les auteurs qu’il avait lu en prison, il doit bien y avoir un moyen d’arrêter tout le traficotage de ces concentrés de moule à gaufre, de  bachi-bouzouks de tonnerre de Brest !

Pour toute réponse l’officier poussa un long soupir emprunt de lassitude.

A cet instant précis, telle la ‘’deus ex-machina’’ de la dramaturgie antique, la machine à laver s’arrêta de tourner.

Va étendre le linge, fit Mully, moi je vais me reposer un peu, après j’enverrai mon rapport.

Mully monta l’escalier d’un pas lourd et lent. Les quatre heures du matin sonnèrent. Le bidasse commença l’étendage sur le fil tendu en travers de la grange. La bas, au tournant de la rivière un héron était en pleine partie de pêche. Il était venu seul et s’appliquait à prélever juste le nécessaire de poisson pour sa survie, laissant les grosses pièces aux bipèdes humains. Instinctivement, il semblait avoir compris que s’il agissait d’une autre manière il n’allait pas tarder de passer de la colonne de la catégorie des animaux protégés à celles des prédateurs à éliminer. La rosée en train de se déposer semblait filtrer, tamiser l’air. Apaisé par un calme infini Jean se sentit envahie par la somnolence. Il s’assied sur le banc en bois du jardin et s’endormit pour une paire d’heure, bercé par le lointain ululement d’une chouette, très sage gardienne de la forêt tutélaire. 

 

 

 

 

 

 

 

 

-IX-

 

Le matin était clair et frais. Les hirondelles, authentiques stakhanovistes à plumes, avaient reprit le travail. Leurs petits dans leurs nids piaillaient, exigeant leur dose de protéines, un peu comme ces habitants des villes qui attendaient le livreur de pizza, effondrés devant leurs téléviseurs. Jean, bien qu’un peu chiffonné par sa sieste, avait trouvé une idée : demander conseil au père Domartin sur les suites à donner à l’affaire des ‘’patates’’. Le presbytère était situé en plein centre du village. ‘’De là, s’amusait à dire le bon père, je peux surveiller toutes les âmes’’. Jean fit sonner la cloche accrochée à la grille. Cinq minutes après, animé du pas lent des sages, le curé arriva, cigare au bec et binette à la main. Grâce à une précieuse et discrète filière diplomatique, le curé fournissait en eau bénite ses condisciples cubains officiant clandestinement ; en échange, ceux-ci lui envoyaient des caisses entières de Havanes. A la fin de la messe il n’était pas rare que le saint-homme fasse une distribution gratuite de cigares, au grand dame des membres de la ligue de moralité du canton. Jean fut accueillit avec ferveur par l’habitant du lieu, ceint de son auréole tabagique.

-   Entre ici mon très cher frère, va m’attendre dans le jardin…

Jean s’installa sur le banc en pierre de forme semi-circulaire. Le jardin, véritable reproduction miniature de celui de l’Eden, sentait le fruit mur et la menthe poivrée. Installé en paliers, il montait jusqu’à la lisière du bois de chênes tutélaires qui le surplombait. Une fontaine crachait son eau fraîche par la bouche d’un angelot en fonte. Dans le bassin, alimenté par la source du village, nageaient une bande de poissons rouges, nourris aux miettes de pain dur, affalée sur un des nénuphars, une rainette perfectionnait son bronzage tout en surveillant le ballet des moustiques., Le père avait installé un hamac ramené de ses voyages d’Amérique du sud, entre deux des branches d’un pommier arthritique. Ces pommes là, contrairement à ceux de l’arbre du paradis étaient d’un aspect peu ragoûtant : frêles, d’une teinte jaune pâle, finement tavelées. Pourtant, leur goût était inégalé ; quand on les croquait, leurs peaux fines éclataient pour laisser gicler leur jus aux parfums mille fois divins… Signe des temps, les pommes d’aujourd’hui jouaient sur leur apparence : tout en elles rivalisait de brillances et de vaines couleurs. Las ! les dents les plus aiguisées s’y cassaient ; quant à leur saveur autant mâcher une poignée de mastic à carreaux mariné dans un bain d’aspartame. Les soirs d’été, l’habitant des lieux révisait sa bible en envoyant les volutes ouatées de ses cigares vers le ciel, les cercles, presque parfaits, montaient en tremblotant, ils arrivaient bientôt aux narines de Saint-pierre qui s’impatientait de faire connaissance avec cette créature engendrée par son patron. La créature en question arriva portant une bouteille de rhum et une assiette de jambon du crû finement tranché.

Alors, fit l’homme de Dieu tout en versant de larges rasades de rhum dans des verres en cristal ouvragés, qu’es-ce qui me fait la surprise de ta visite, çà n’est sûrement pas pour te confesser, d’ailleurs çà prendrait des heures, et mon agenda est aussi rempli que celle d’un multimilliardaire émargeant à ses cinquante conseils d’administration hebdomadaires...

Jean avala une lampée du rhum puis, se lança dans son discours comme un funambule dans son numéro de cirque.

Ben voilà, c’est au sujet du champ de Monsieur le Comte…

Parle en toute confiance, mon fils, ce que tu diras ne sortira pas d’ici. Mais fait vite, le temps des communions arrive et comme je te l’ai dis tout à l’heure, je ne dispose pas de beaucoup de temps…

Jean tira un bouffé de son cigare pour se donner du courage et reprit :

Les patates de ce champs là ne sont pas des tubercules comme vous et moi, ce sont des sortes de monstres bricolés par des malades échappés d’asiles psychiatriques déguisés en ingénieurs en agriculture 

Un sourire amer barra le visage de l’ecclésiastique.

-    Je vois, d’ailleurs çà ne m’étonne qu’à moitié, je me suis toujours demandé pourquoi le Nicolas du château montait la garde jour et nuit devant un simple champ…  Je me demande pourquoi tu es venu me raconter tout-çà ?

Jean s’enflamma :

Mince de mince, j’aimerais bien raser tout çà en deux temps trois mouvements !

Et pourquoi ne le fais-tu pas ?

Le bidasse tomba des nues :

Mais détruire le bien d’autrui c’est un péché !

Un pêché, s’énerva le père, t’es vraiment gonflé ! Toi qui n’as jamais mis les pieds à la messe te voilà touché par la grâce ? Ce qui t’arrives çà s’appelle la foi du charbonnier, bougre de mécréant, respecte au moins les lieus ou te trouve ! D’ailleurs, si c’est détruire le bien d’autrui qui te titille l’âme, tu n’auras  qu’à venir te confesser après !

Et les gendarmes, s’inquiéta le bidasse ?

T’en fais pas pour çà, avec toutes ces histoires de décès ‘’patatiques’’ ils ont d’autres chats à fouetter… Et puis tu sais parfois ‘’nécessité fait loi’’ comme on dit. Est-ce que tu te souviens de ce qui est arrivé, il à une dizaine d’année, au fils Poissard ?

Pour sûr, on a retrouvé ce cochon là, assommé, dans un fossé à la sortie du village, une sacrée correction qu’on lui avait administrée ce jour là !

Ce sombre individu voulait dénoncer les sans-papier qui étaient venus récolter un peu de monnaie pendant les vendanges. Tu te rappelles, je les avais hébergés…

Le bon père se leva d’un bond en serrant le poing de sa main droite.

-    La colère de Dieu s’est abattu sur ce Judas…

Mince de mince, lâcha le bidasse qui venait de comprendre, alors la            correction c’était vous ?

Affirmatif…

Le curé servit une nouvelle tournée de rhum. Bientôt, la tête du bidasse se mit à tourner comme un lion dans la cage d’un cirque ambulant. Envoûté par les exquises et profondes saveurs épicées de la boisson exotique, il déchiffra fébrilement la calligraphie gravée sur l’étiquette de la bouteille : ‘’Adam, le premier rhum’’. Il éclata de rire.

J’ai une idée ! éructa l’ecclésiastique grisé également par la divine boisson, ce matin à onze heures j’ai un gros mariage, cent-cinquante invités, le fils des Champagnes Reicrem épouse la fille des Champagnes Nongirep Mod ! Après la célébration je ferai sonner les cloches à toute volée par les gamins du village, je leur dirais que s’ils arrivent à tenir pendant plus d’une heure je laisserais boire le vin de messe pendant un mois sans leur mettre de coup de cul à chaque fois que je les y prendrais !  Cà va faire un boucan du diable !

Le père se signa en tonnant un ‘’vade retro Satanas !’’ plein de fougue  pour se faire pardonner de son blasphème.

Pendant ce temps là, poursuivit-il, tu pourras procéder à l’assainissement du terrain. Une fois la cérémonie terminée tout le village sera au vin d’honneur. Les parents des mariés vont faire une sorte de concours de dégustation de leurs Champagnes respectifs, je les ai vus ce matin décharger des caisses de leur nectar et des palanqués de charcutailles dans la salle des fêtes, va y avoir de l’ambiance !

Jean fronça les sourcils.

Et le Nicolas, vous êtes sur qu’il viendra aussi ? Il ne faudrait pas qu’on le trouve en train de monter la garde…

J’en fait mon affaire, d’ailleurs quand il y à un coup à boire, tout le monde        viens…

Pour ce qui est du matériel, je vais demander au père Timber qu’il me prête son tracteur. Je vais lui expliquer toute l’histoire, vu ses antécédents je suis sur qu’il aura à cœur de m’aider.

Le père Timber avait été décoré de la médaille de la résistance. Pendant Ia guerre de quarante, il s’était échappé d’un camp de prisonnier. Pendant quatre longues années, il avait vécu dans sa cave, tandis que sa femme s’occupait de la ferme. La nuit il sortait pour ravitailler la résistance et faire les travaux de force de l’exploitation. Lors de la débâcle de l’armée allemande, les habitants du village avaient été prévenus de l’arrivée d’une colonne de SS. Avant de filer dans les bois avec ses congénères, il avait laissé traîner sur la table de sa cuisine un casier de bouteilles de pinard piquées à la strychnine par le bouchon. Par ce geste malicieux, il avait envoyé trente bonhommes dans la sciure. Le père Dommartin ouvrit largement ses bras, paumes des mains tournées vers le ciel.

 -   Allez ! fit-il, pars en paix et accompli ton ouvrage, Jésus vomissais les tièdes, n’oublie jamais çà !

Jean serra fraternellement la main se son hôte. Le bidasse se sentait emplit d’un courage nouveau, son esprit tout entier était tendu vers le but qu’il s’était fixé, était-ce dû aux paroles prononcées par le saint homme où  par la quantité de rhum dont il s’était imbibé, il n’aurait pu le dire. Il marcha droit vers la ferme du père Timber  tout en tirant quelques bouffées de son Havane. Il laissa passer les vaches de l’Antoine qui s’étaient engagées sur le pont et s’en allaient au pré d’un pas guilleret afin de transformer leur cota d’herbe en vingt litres de lait quotidien par tête de pipe. La guide du troupeau remercia Jean de sa galanterie en lui meuglant un compliment.

-   Salut soldat Naymard, déjà debout ? fit l’Antoine qui suivait la bande à cornes accompagné de son fidèle Argos, un chien pur race Ithaquienne, doué d’un sens exceptionnel de l’orientation.

-  J’avais besoin de sentir l’odeur de la bouse, plaisanta le bidasse, çà m’étonnes qu’un de ces loustics de la réclame n’aie pas encore pensé à en vendre du parfum avec cet arôme là !

Le visage du paysan se barra d’un sourire narquois :

-   T’inquiète pas, çà ne vas pas tarder, j’espère qu’on touchera des droits là dessus, lança-t-il d’un ton goguenard avant de prendre congé.

De l’autre côté du pont, le père Niflard, qui avait déjà ouvert son établissement, était en train d’inscrire le menu du jour sur le chevalet de bois. Jean s’avança dans le dos de l’homme et s’immobilisa à une dizaine de mètres de lui ; le crissement imperceptible de la craie sur le tableau noir s’arrêta. L’aubergiste fit deux pas en arrière pour admirer sa calligraphie puis, sans s’être rendu compte qu’on l’observait, décida de rentrer pour passer un coup de serpillière dans la salle du restaurant. Le bidasse tira une dernière bouffée de son cigare et ouvrit grand les yeux pour déchiffrer la littérature du bistrotier. Après avoir lu les mots ‘’Plat du jour : Hachis Parmentier’’ le cœur  de Jean faillit s’arrêter de battre. Il se rua comme un seul homme dans le café et se saisit du Marcel par les épaules.

Où est Jeannine ! hurla-t-il.  

Qu’es-ce qui t’arrive, sursauta le bistrotier, t’es en manque d’oxyde de carbone ou quoi ! ?

C’est une question de vie ou de mort !

Marcel écarquilla les yeux.             

Elle est dans la cuisine, souffla t’il, elle prépare la tambouille… 

Jean ouvrit la porte, Jeannine s’apprêtait à porter une cuillerée de sa recette à la bouche. Jean lui bloqua la main en hurlant :

Manges pas de çà, c’est mortel !

Jeannine sursauta. Elle, qui n’était pas du genre à perdre son sang froid, répliqua immédiatement :

T’es pas fou !, c’est l’amour qui te tourneboule le ciboulot ou quoi ?

C’est  pas çà, il faudra que t ‘explique, tu comprendras !

Le cœur battant la chamade, Jean pointa d’un doigt tremblotant  la tambouille qui mijotait sur la cuisinière en fonte.

Les patates de ton hachis, elles viennent du champ du comte ?

Çà va pas, protesta Jeannine, c’est de la Ratte, je la fais pousser dans mon bout de terrain derrière le restaurant !

Jean posa un long, très long soupir de soulagement et embrassa les deux taverniers.

Je repasse ce soir tout vous expliquer, fit le bidasse en se dirigeant vers la sortie. Au fait, vous allez au vin d’honneur du mariage ?

Bien sûr, répondit Marcel, tout le village est invité, et toi tu ne viens pas ?

J’ai une affaire urgente à régler ! A ce soir !

Jean fila comme un éclair.

-   Ah ! l’amour, soupira Jeannine en essuyant une larme du coin son tablier.

Coïncidence heureuse, le père Timber arrivait juste devant l’auberge, poussant une brouettée de paille destinée à renouveler la litière des cages à lapin.

Mince de mince, faillit s’étrangler Jean, j’allais justement passer te voir.

Ben me v’là, s’étonna le paysan en posant sa brouette mythique.

Le bidasse attrapa le quidam par le coude et l’entraîna dans le café-restaurant.

Voyant les deux clients débarquer, Marcel posa son balai et souffla :

Décidément, j’arriverai jamais à faire le ménage aujourd’hui ! Qu’es-ce qui t’arrives Jean, tu as l’air affolé comme un lapin pris au collet ?

Vas chercher, Jeannine, je vais vous mettre tous au courant les trois en même temps de l’affaire qui me turlupine, çà m’évitera de répéter.

Marcel disparu dans la cuisine et en ressortit en compagnie de sa moitié.

Tu vas finir par nous mettre au parfum de tout ce mystère ! s’emporta Jeannine tout en s’essuyant les mains sur son tablier. 

J’y viens, sers-nous d’abord un perniflard.

Les quatre complices se regroupèrent autour du zinc. Marcel remplit les verres. Jean avala une gorgée dans l’intention louable de s’éclaircir la voix. Il respira un bon coup et se lança

Voilà, c’est au sujet du champ de patates de notre Maire ; si le Nicolas monte la garde devant c’est pas pour empêcher qu’on chaparde…

Accouche ! s’énerva Marcel après s’être allumé une maïs.

 Pour résumer, je dirais que les légumes qui poussent dans cette terre là sont des sortes de bizarreries fabriquées avec de la chimie et du nucléaire, un peu comme un Frankenstein végétal si vous voyez ce que je veux dire…

Les trois auditeurs ouvrirent grands les yeux. Le bidasse reprit :

Je peux même vous dire que c’est après avoir mangé de ces saloperies là que l’André, le Pierrot et tous les autres, sont passés l’arme à gauche.

Bon sang ! s’emporta le père Timber il faut raser toute cette engeance à la faux et traiter la terre au défoliant mélangé à de l’essence puis foutre le feu à tout çà, je te jure qu’il sera pas prêt de repousser quoi que ce soit dans ce lopin de terre là pour un bon demi-siècle !

Marcel trinqua avec le noble vieillard :

Bravo, bien parlé !

Jean s’enthousiasma :

C’est exactement ce que voulais faire ; mais j’avoue que n’avais pas pensé à la méthode à employer ! Là, y’à rien à dire, je crois qu’on pourrait pas faire mieux ! Il faut passer à l’action et vite, avec votre aide l’affaire va pas traîner, pour sûr ! Le Père Dommartin est aussi dans le coup, à onze heures précises, il va faire sonner les cloches de l’église pour faire diversion, personne ne nous entendra et, comme tout le monde sera au vin d’honneur, personne ne nous verra non plus…

 Je m’en vais aiguiser ma faux, fit le père Timber, tu ouvriras le chemin devant le tracteur. Je vais aussi prendre mon fusil et une provision de cartouches de douze, il ne faut rien laisser au hasard ! Pendant ce temps là va mettre tes habits de pêcheur, si quelqu’un te voit dans le village revenir du coin maudit, tu diras que t’étais en train de taquiner la truite…

‘’Mince de mince, pensa Jean,  pour ce qui était l’efficacité çà en imposait !

Le paysan donna une dernière consigne :

Je m’en vais atteler ma remorque au tracteur et remplir la cuve du mélange que je t’ai dit, rendez-vous dans ma cour dans une demi-heure il est déjà dix heures, la cérémonie de mariage vas bientôt commencer.

Le paysan fila au devant de son devoir. Jeannine finit son verre et reprit le chemin de sa cuisine. Marcel s’adressa au bidasse à voix basse :

J’aimerais te demander quelque-chose…

Vas-y, je t’écoute.

Qu’es-ce que tu compte faire après l’armée ?

Jean se gratta la tête nerveusement.

J’en sais rien, moi mon truc c’est la terre. J’aimerais bien revenir au village ; c’est ici que j’ai envie de vivre, mais il faudrait d’abord que je trouve du boulot et un logement.

Cherches plus, t’as trouvé !

Comment çà ?

Marcel remit la tournée et reprit :

Ben voilà, tu sais moi et Jeannine on commence à prendre de la bouteille, on aurait besoin de quelqu’un pour nous aider à tenir la baraque. Pour ce qui est du logement, on à une chambre qui nous sert à rien, c’était celle de François, notre fiston, qui est partit vivre à Paris, tu dois bien te rappeler de lui ?

Bien sur, qu’es-ce qu’il est devenu ?

Il a monté une société qui récupère tous les croupions de poulets des élevages du coin pour les revendre à une grande enseigne de fast-food. Après transformation on fait frire le tout et on les vend à ceux qui en veulent, des ‘’nouguettes’’ çà s’appelle, il paraît que çà marche du tonnerre de dieu ! Gagner sa vie en revendant ce que d’habitude on donne aux chiens, c’est dur à avaler !

Avec de la sauce ketchup tout s’avale, fit Jean, j’en ai déjà mangé une fois avec un collègue bidasse et je suis toujours là, preuve qu’on s’endurcit au régiment !

Marcel éclata de rire. Il s’essuya les yeux avec le dos la main, servit une autre rasade de perniflard.

Toujours est-il que la chambre de François est libre, si tu veux, elle est pour toi, on en a déjà parlé avec Jeannine… Puis tu sais, maintenant pour nous les hivers deviennent longs, à chaque fois on dirait que des pelletés de cendres fines ensevelissent le soleil jusqu’au printemps…

Jean attrapa Marcel par les épaules.

Tu peux compter sur moi, on va rajouter le loto et le PMU et la librairie au café-restaurant-épicerie-tabac, çà désemplira pas du soir au matin ! Moi je me lèverais à l’aube et vous, pendant ce temps là vous pourrez faire la grasse matinée.

La grasse matinée, s’offusqua Marcel, mais c’est quoi ce truc on connaît  pas çà, nous ?

Jean souri et lança une dernière phrase avant de repartir vers son devoir :

Tu va voir, c’est simple comme bonjour, suffit de se laisser aller.

Le bidasse repensa au François, partir d’ici pour partir vivre dans la capitale, là où il n’y avait pas de place pour se garer, ni pour les voitures ni pour les hommes, çà lui semblait quelque chose d’incroyable. Et pourtant le mépris que portaient une bonne partie des citadins aux ‘’péquenots’’ était sans limites. De plus en plus d’immigrés de l’intérieur préféraient mourir sous les ponts des autoroutes plutôt que rentrer chez eux, là où pourtant ils auraient pu retrouver un peu de l’humanité dont l’infini manque tuait chaque jour, les matins d’hiver, devant les yeux blasés des gens pressés. Jean frissonna et hâta le pas.  Au ‘’refuge’’ tout était calme, on aurait pu entendre une mouche tsé-tsé voler.  Jean monta les marches qui menaient à la chambre de Mully avec mille précautions. Celle-ci semblait dormir à poings fermés, le bidasse remonta délicatement les couvertures sur elle, tira les rideaux, puis redescendit au rez de chaussée. Il décrocha une veste kaki du fil où elle finissait de sécher et l’enfila en toute hâte.

Qu’es-ce que tu fais ? fit une voix dans son dos.

Jean se retourna lentement. Mully brandissait un pistolet. Le bidasse ne perdit pas son sang froid : 

Je vais ratatiner le champ de patates transgéniques, c’est pas par goût de saccager, c’est juste une œuvre de salubrité publique.

Mully releva le canon de son arme et menaça :

Ceci est un Colt modèle 1911, son chargeur contient sept balles de calibre 45 capable chacune de transformer ton bloody crâne en steak haché, rappelles toi ce que je t’ai dis le premier jour de la mission, si tu fais un pas vers l’extérieur je serais obligé d’appuyer sur la détente !

C’est à cet instant précis que le Jean prit réellement conscience du pouvoir de persuasion permettant à la diplomatie américaine de s’imposer dans le monde entier. Le bidasse osa  tout de même une question :

Dis-moi une chose, comment se fait-il que personne n’ai encore eu l’idée de nettoyer ce champ plein de saloperies, tu dois  bien avoir une idée ?

L’officier s’aida de son autre main pour maintenir son arme. Devant l’air déterminé de son interlocuteur elle déglutit sa salive et confia d’une voix tremblotante :

C’est la firme Food Factory, le plus puissant groupe agroalimentaire de le planète. Pour ne pas prendre le risque de nuire à son image et pour se préserver des faucheurs alter mondialistes, les actionnaires de cette société ont décidé de faire des essais dans des endroits discrets, disséminés sur tous les continents.. 

Mais bon sang, tout çà c’est des intérêts privés, qu’es-ce que les services secrets de l’armée américaine ont à voir là dedans ?

C’est une interrogative ou quoi ?

On dit interrogatoire ! Et puis c’est toi qui es du bon côté du pistolet non ? Et puis mince de mince, j’ai bien le droit de savoir pourquoi j’ai faillit mourir étranglé par des racines de patates tueuses, c’est quand même bien le minimum !

Mully se fendit d’un sourire à la Mona Lisa, poussa un long soupir et lâcha le morceau :

Food Factory est aussi un lobby puissant, cette compagnie à fait partie du comité de soutient à notre ancien président, elle à versée des sommes colossales pour contribuer à son élection, c’était la moindre des choses de lui rendre la monnaie de son argent, comme on dit chez vous. Mais çà c’est secret défense. En théorie je devais juste enquêter pour savoir s’il y avait un point commun entre toutes ces morts étranges et brutales, on ne me m’avait pas tenu au courant de l’histoire du fameux lopin de terre maudit. J’ai découvert le pot aux fleurs en tombant sur certains fichiers de l’ordinateur d’un des cadors du Pentagone. Un soir très tard je suis rentré dans son bureau pour lui demander des instructions complémentaires au sujet de ma mission ici, en France. Le gars ronflait comme une escadrille d’hélicoptères de combat, à côté de lui il avait une bouteille de Bourbon aux trois quarts vide. Pendant qu’il cuvait, j’en ai profité pour piocher toutes les informations que je pouvais. En théorie je n’aurais jamais dû savoir ce que je sais, toi non plus d’ailleurs…

Alors il va falloir que tu me tues maintenant !

Mully serra les dents ; d’un geste sec elle déverrouilla la sécurité de son arme.

Le visage de Jean se barra d’un sourire amer. Sur le buffet Il aperçut une des bouteilles de Champagne que la Jeannine lui avait donné et lança :

Es-ce que j’ai droit au dernier verre du condamné ?

L’officier gronda :

Arrête ton cinéma, rappelles toi que c’est grâce à moi que tu es sortie de prison !

C’est vrai, mais j’ignorais tout ce qui c’était passé ici ! C’est pas histoire de te contrarier que je voudrais réduire ce maudit lopin de légumes pourris en cendre, c’est par principe de précaution comme on dit. Et puis je dois bien çà à la mémoire des victimes, je les connaissais bien, c’était pas tous des anges mais ils ne méritaient pas de finir comme çà…

Un lourd silence s’installa dans la pièce. Mully se sentit désemparée, le manque de sommeil avait mis le feu à ses tempes, le canon de son pistolet commença à trembler. D’un geste las, elle balança son arme sur la table. L’officier s’empara de la bouteille de champagne rescapée, défit le muselet d’une main rageuse et fit sauter le bouchon avec ses dents. Le précieux liquide gicla dans toute la cuisine. Elle remplit deux verres et en tendit un à Jean. Les deux complices trinquèrent comme deux cosaques furieux.

Alors tu ne m’exécutes pas ? fit le bidasse après avoir éclusé sa coupe d’un coup de langue experte.

Mully passa sa main dans ses cheveux, son œil pétillait autant que le Champagne :

On verra çà plus tard ; en attendant,  je vais te donner un coup de main pour le ‘’nettoyage’’…

Terrassé par ce coup de théâtre, Jean faillit défaillir ; il sortit pour aspirer une bouffée d’air. Soudain, les cloches se mirent à sonner à toute volée. A la sortie de  l’église, le blanc de la robe de la mariée se fonçait à l’ombre des tilleuls de la place.

Il faut y aller, s’affola Jean, la cérémonie est terminée, on à deux heures devant nous pour faire le boulot, pas plus !

Mully revêtit le fameux imperméable maronnasse fripé maison, y fourra son pistolet dans l’une des poches et  la bouteille de Champagne dans l’autre (ce qui témoignait du côté pratique de ce genre de vêtements déformés par l’usage, nul doute qu’un ‘’créateur de mode’’ allait reprendre l’idée un de ces jours prochains en appelant çà ‘’imperméable à poches de commissions’’ un vrai ‘’must’’ pour sûr). L’officier prit le panier en osier où le reste de sa cueillette ‘’miraculeuse’’ de la veille commençait à tourner au noirâtre.

Si on me demande quelque chose, lança t’elle d’un ton enjoué, je dirais que je  reviens des champignons !

T’as raison, en plus tu feras rire tout le monde, y’à pas meilleur moyen pour ne pas éveiller les soupçons…

En un éclair les deux complices, à la façon de Batman et Robin version rurale  chaussèrent leurs bottes en caoutchouc et partirent vers de nouvelles aventures.



La nuit des pommes de terre (4ème partie) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 17:39

-X-

 

Dehors, la population entière du village convergeait vers la salle des fêtes dans le but de se rincer la dalle aux frais des convoleurs en justes noces. Fier comme Artaban, main dans la main avec sa ‘’fiancée’’, Jean lançait des bonjours guillerets à tout le monde.

-   Bonjour ma petite, fit la Jeannine en serrant fort la main de Mully, passez nous voir, nous avons hâte de faire votre connaissance !

 Ils  croisèrent ensuite Nicolas, la fameuse sentinelle qui veillait sur les patates trafiquées. L’officier pouffa en pensant à la façon dont elle avait traité le pauvre bougre la veille. Jean lui donna un léger coup de coude, afin qu’elle calme sa confondante hilarité. Dans la cour de sa ferme, le père Timber avait mis son tracteur en route, un Fergusson ‘’petit gris’’ digne de figurer dans un musée de l’agriculture ; à l’arrière était accroché une remorque-réservoire pleine du fameux mélange dont il avait parlé à Jean. En apercevant le couple, le campagnard s’enthousiasma :

Alors, t’as emmené du renfort !

Elle s’appelle Mully, répliqua Jean, on ne sera pas trop de trois pour faire le boulot..  Passe-moi la faux, je me ferais un plaisir de dézinguer personnellement tous ces  parasites gluants !

Le père Timber passa l’engin aiguisé comme un rasoir au conscrit, sortit son fusil de chasse et s’adressa à l’officier :

Vous savez vous servir de cet engin là ?

Affirmatif ! jubila la guerrière.

Alors en route.

Jean et Mully s’installèrent sur le rebord de la remorque. Cinq minutes plus tard, le fier équipage arrivait sur l’objectif.

-  Jean, passe devant et ouvre le passage, fit Mully qui avait instinctivement prit le commandement des opérations, moi je reste derrière le tracteur pour empêcher les tubercules de s’enrouler sur les roues…

Le père Timber s’inquiéta :

Gare à pas me tirer dans les pneus, les plombs çà arrose partout !

Mully brandit son pistolet et lança fièrement :

-  Vous en faites pas, j’ai ce qu’il faut pour shooter précis!

Le paysan siffla d’admiration et enclencha la première. Jean n’avait attendu pour commencer son fauchage, il s’en donnait à cœur joie, les tubercules giclaient de tout leur jus malodorant et verdâtre en produisant un petit bruit spongieux. Chacun se mit à l’ouvrage : le père Timber avait ouvert les robinets de sa cuve et le liquide destructeur coulait à flot sur les restes des solanacées coupées puis écrabouillés par les roues du tracteur. A quelques pas derrière l’engin agricole, Mully tirait sur chaque tige qui tentait de bloquer les roues, elle faisait mouche à chaque coup. Le plus petit reste de patate tueuse ayant échappé au vigoureux traitement, était achevée à bout portant et transformée en mousseline par une salve de plombs de douze.

Au bout d’une demi-heure le rythme des sonnailles de la cloche de l’église diminua en intensité.

-   Faut qu’on se dépêche de finir le boulot, souffla le père Timber, les gamins vont pas pouvoir tenir encore longtemps !

L’équipage redoubla d’effort, Jean, s’acquittant de sa tâche avec jubilation, ne sentait plus ses bras ; le cultivateur, quant à lui, surveillait d’un air préoccupé le niveau du liquide de traitement dans le réservoir. Mully elle, se sentant comme à l’exercice, vidait consciencieusement le chargeur de son pistolet, pareillement à un stand de tir de pipes en plâtre à la fête foraine. Essoufflés, à bout de forces, les nettoyeurs, couverts de la tête aux pieds de jus verdâtre, arrivèrent à bout du dernier sillon juste au moment où les cloches s’arrêtaient, comme dans un film d’Alfred Hitchcock. L’équipe évacua le théâtre des opérations en un éclair. Le père Timber s’empara d’une bouteille remplit d’un liquide blanc où trempait un morceau de tissus en charpie.

Reculez-vous, lança t’il, c’est un cocktail Molotov, ça va flamber mieux qu’à la Saint-Jean !

Le vénérable artificier enflamma l’extrémité du chiffon avec son briquet puis balança le projectile le plus loin possible. Le champ s’embrasa instantanément, produisant une intense onde de chaleur De l’incendie, s’exhala alors une odeur d’arrière cuisine de fast-food ; les membres du commando se bouchèrent le nez pour ne pas vomir. Le paysan descendit promptement de son tracteur en exultant :

Çà c’est du bon boulot ! Mes petits je suis fier de vous, çà fait plaisir de travailler avec des jeunots qui ont le cœur à l’ouvrage !

Mully porta à la lumière la bouteille de Champagne entamée qu’elle trimbalait depuis le début des opérations.

A la victoire ! lança-t-elle avec un bel enthousiasme.

Les trois goulus débouchèrent la bouteille puis, biberonnèrent le saint breuvage à tour de rôle, sous l’œil bienveillant et politiquement incorrect de Dyonisos qui cuvait ses excès, affalé dans un improbable buisson. Quand la bouteille fut vide, le campagnard s’essuya la bouche avec la manche de sa chemise et mit fin aux libations avec une sentence toute empreinte de sagesse :

Maintenant Il faut qu’on rentre, en voyant les flammes les gens encore pas trop saouls, ainsi que l’engeance de la tribu des buveurs d’eau ne vont pas tarder à donner l’alerte !

Mully reprit son panier à champignons et Jean sa canne à pêche. La retraite fut rapide et ordonnée. Onc n’eut la moindre opportunité de rendre compte ni encore moins de dénoncer l’opération commando tant, ceux qui l’avaient mené, avaient agit avec la discrétion, la maîtrise, le sang froid et l’abnégation  de ceux que les justes combats mobilisent  ! Les trois complices arrivèrent bientôt au village ou l’on entendait résonner les rires mêlés au bruit des verres qui s’entrechoquaient. Le père Timber gara son tracteur dans sa grange et en descendit en demandant à ses passagers de patienter :

Attendez-moi une minute, je vais vous donner un de mes jambons, j’ai peur que vous vous soyez gâté l’estomac à vivre en ville, tous les deux vous avez  le visage pâle comme de la craie !

Le paysan ressortit avec tendit un sac de toile qu’il tendit à Mully en vantant la qualité du produit :

Tenez, goûtez-moi çà, vous m’en direz des nouvelles, il a passé tout l’hiver à fumer au bois de hêtre dans la cheminée, je vous ai aussi mis des œufs du jour… 

Jean souria, pour sûr l’officier avait été adopté derechef par le campagnard, une solide gaillarde capable d’abattre sa cible à chaque coup, ça forçait l’admiration !

Par contre ma petite, reprit le fermier, faites-moi le plaisir de mettre au feu le contenu de votre panier, avec ce qu’il y à là dedans il y aurait quoi décimer la population entière de la préfecture !

Jean et Mully se regardèrent un bref instant et se mirent à se marrer comme des baleines, par un phénomène de contagion, le père Timber se joignit à eux avec bon cœur.

Ben mon colon, toussa t’il, vous deux on peut pas dire que vous êtes du genre à engendrer la mélancolie, un de ces jours il faudra qu’on se fasse un gueuleton chez Jeannine, çà va bientôt être la période du sanglier et c’est justement sa spécialité, je vous inviterai ! Ah, çà faisait longtemps que je m’étais pas temps amusé, tout à l’heure, quand on a ratiboisé le lopin de terre, on se serai cru à la foire, comme dans le temps ! Bon, c’est pas tout çà mais moi il faut que j’y aille…

Le paysan partit s’habiller en dimanche. Fidèle à ses idéaux de solidarité, celui-ci se faisait un devoir de se rendre au vin d’honneur, pour donner un coup de main à ses concitoyens à vider les bouteilles de Champagne. D’un pas tranquille, Jean et Mully prirent le chemin du retour ; main dans la main. Quand le couple passa sur le pont ; un chat, affalé sur le rebord de pierres chauffées au soleil, interrompit sa sieste pour observer les deux bipèdes aux doigts entrecroisés. ‘’Pas de doutes, songea le félin avant de se rendormir, ces deux là ont vraiment le béguin ‘’… Les deux complices eurent juste le temps de se réfugier dans leur quartier général sans se faire remarquer ; un des gamins, occupé à accrocher des casseroles sur le par chocs arrière de la voiture des mariés, remarqua la colonne de fumée noire au loin :

Eh les mecs, y’à le carré de patates du Maire qu’est en train de cramer !

Les gosses donnèrent l’alerte, Jean et Mully sortirent en faisant mine de s’étonner.

-  Qu’es-ce qui se passe ? fit perfidement le bidasse, en voyant Nicolas foncer sur sa bicyclette à la vitesse d’un coureur  bourré d’E.P.O.

Le garde-chasse désigna le nuage sombre et souffla :

C’est le champ de patates, çà grille dur !

Les invités du vin d’honneur, verre à la main, sortaient un à un de la salle des fêtes en poussant des ‘’ah !‘’ et des ‘’oh ! ‘’. Une  procession spontanée, formée de tout ce beau monde, s’ébranla pour aller constater de visu l’étendue des dégâts. Arrivé au beau milieu du pont, le marié, visiblement ému par ce jour solennel, lança une sentence à l’adresse de sa jeune épouse :

Regarde, on dirait un feu d’artifice tiré en l’honneur de notre union !

En effet, le cocktail chimique des produits épandus dans la terre mélangés aux résidus de patates produisait une multitude de flammèches multicolores qui pétaradaient en gerbes avant de retomber en une fine poussière de cendre.

La mariée, toute aussi émue que son conjoint, tomba en quasi-extase :

Mais c’est vrai, tu as raison ! Pour sur, çà doit être un bon présage !

Contre toute attente, les gens se mirent à applaudir devant le spectacle. Le Carmagnole, une bouteille dans chaque main, fermait la marche du cortège, chantant à tue-tête son éternelle rengaine :

-   Dansons la Carmagnole, vive le son, vive le son, dansons la Carmagnole, vive le son du canon !

Le cantonnier s’arrêta quelques secondes au milieu du pont et versa une giclée de Champagne dans l’eau en braillant comme un âne : 

Tenez, petites truites, vous aussi vous avez le droit de trinquer !

Puis, il reprit sa marche zigzagante, tout en interpellant ses condisciples :

Eh la compagnie ! Attendez-moi donc, c’est moi qu’a le ravitaillement !

Tout à coup, la face rougeaude et la cravate défaite, le maire arriva en courant comme un dératé.

Tiens, murmura Mully, voilà monsieur Bébert.

Chuuuut, s’énerva Jean, tu vas nous faire avoir des ennuis.

L’édile s’approcha du couple et souffla :

Bonjour Jean, j’ai appris que tu étais revenu faire un tour au village, tu sais c’est affreux ce qui nous arrive, c’est pire que du vandalisme cette chose là, c’est du terrorisme, j’ai appelé les pompiers et les gendarmes, j’espère qu’ils ne vont pas tarder  !

Cette fois Mully ne pu se retenir de rire.

Qu’es-ce qu’elle à, s’étonna le Maire.

Jean improvisa tant bien que mal :

Elle n’est pas d’ici,  vous savez elle ne comprend pas bien le français, c’est pour çà…

L’officier joua le jeu, en mimant un téléphone avec sa main :

Excuse me, i’m going to phone…

La face décomposée, le bidasse, très mauvais en anglais mais assez bon dans l’interprétation  du langage des signes,  traduisit :

Elle dit qu’il faut qu’elle aille téléphoner !

Merci j’avais compris ! lâcha le ‘’Bébert’,’ d’un ton glacial, avant de reprendre sa course.

Le camion des  pompiers arriva, toutes sirènes hurlantes, roulant à une telle vitesse que le Maire faillit être renversé ; celui-ci, au bord de l’apoplexie, se mit à hurler quelques insanités moyenâgeuses à leur encontre :

-   Paltoquets, gibiers de potence, coupe-jarret, vous finirez au bagne !

Le car de la gendarmerie ne tarda pas ; comme par un effet de concurrence, celui-ci filait encore plus vite que la voiture des soldats du feu. Las du boucan qui résonnait sur son lieu de sieste, le chat du pont miaula sa désapprobation envers les agissements de l’engeance des excités à deux pattes puis, se mit en quête d’un endroit plus paisible pour finir sa sieste. Les pompiers avaient fait le voyage pour rien, les cultures trafiquées avaient été réduites à néant. Par acquis de conscience, les soldats du feu balancèrent tout de même quelques hectolitres d’eau pompés dans la rivière sur les fumerolles qui s’échappaient encore du brasier à l’agonie. Les pandores constatèrent les dégâts et commencèrent à mener l’enquête sur les circonstances du drame. Peine perdue, personne n’avait rien vu, et pour cause : au moment des faits tout le monde arrosait la noce. Au bout d’un moment, un brigadier, frustré de ne pouvoir rien tirer des déclarations de la population, demanda à son supérieur si, vu les instructions venues d’en haut, ils ne pouvaient pas rentabiliser leur venu en distribuant des procès verbaux pour ivresse sur la voix publique. Le commandant de l’escouade l’en dissuada, impossible de prendre le risque de déclencher une émeute sous prétexte de rendement immédiat, mieux valait se poster dans les recoins des villages avoisinants en attendant la fin des agapes, le contrôle routier c’était du résultat assuré, fallait faire du chiffre ! Une fois leur rapport rédigé, en trois exemplaires, les forces de l’ordre se retirèrent. Jean s’apprêtait à rejoindre Mully lorsqu’une main solide et quasi divine se posa fermement sur son épaule.

Mes félicitations, s’enthousiasma le Père Dommartin qui revenait des lieux de l’incendie, çà c’est du travail d’orfèvre, il ne repoussera plus rien là bas avant des lustres !

Jean serra vigoureusement la main de l’ecclésiastique et répliqua :

C’était pas un travail, c’était un devoir, je ne pouvais pas faire autrement, et puis j’ai été épaulé par un sacré commando, parole !

D’ailleurs, il vaut mieux que toute la production soit complètement carbonisée, je suis certain que des nigauds n’auraient pas manqué d’aller se faire une dégustation de patates à la braise !

Un rire tonitruant secoua simultanément la paillasse des deux bougres. Le maire, éprouvé par les évènements, rentrait chez lui soutenu par deux de ses obligés, le curé lui fit un signe de compassion qui ressemblait à s’y méprendre à un foulage de gueule en règle. Le ‘’Hébert’’ observa les rigolards d’un regard emprunt de panique, le respect de la particule se perdait, l’autorité foutait le camp, dans sa tête envahie par la migraine le chœur des réactionnaires chantait à tue tête leur refrain incantatoire : ‘’tout va à veau l’eau !’’ Le Père Dommartin prit congé :

Bon, c’est pas tout çà, mais maintenant, il faut que j’aille faire mon Saint Christophe, je vais récupérer  les clés de ceux qui sont venus en voiture, je leur rendrais demain matin, quand il fera jour. Je vais aller chercher des  couvertures au presbytère…

Il lança un œil taquin au premier personnage du village.

 Notre brave Maire ne pourra pas refuser l’hébergement de tous ces citoyens en détresse dans la salle des fêtes. N’est-ce pas ?

Durant quelques secondes, le seigneur des lieux sentit confusément son trône vaciller.

Tiens, prends un cigare, fit le curé à l’adresse de Jean, j’en ai encore une caisse à écouler avant la livraison du mois prochain ; la consommation d’eau bénite est en forte progression chez mes frères cubains !

Le Maire fut ramené dans ses appartements dans les plus brefs délais, la syncope guettait.

Pffff…, se désespéra l’ecclésiastique, cet homme là est au bout du rouleau. Ce qui nous manque, c’est un Maire jeune et énergique pour finir avec les combines monarchiques qui plombent la vie du village, il s’agirait d’accomplir une sorte de nouvelle révolution française. Mais une révolution pacifique bien sûr, pas question de tomber dans les regrettables excès du passé !

Jean alluma son cylindre de tabac, tira nonchalamment une ou deux bouffées en regardant d’un air goguenard les dernières fumées sombres montant à l’horizon.

Il nous faudrait un type un peu dans ton genre, reprit le père, en désignant le bidasse de la pointe de son Havane…

Jean faillit avaler son cigare d’une traite, un nuage de fumée jaillit de ses narines, il se mit à pétuner à la manière de Cyrano. Il reprit sa respiration tant bien que mal et se racla la gorge.

Moi, bredouilla t’il, mais j’ai jamais fait çà comme boulot..

L’occasion fait le larron comme disait Jésus sur le mont du Golgotha à ses deux compagnons d’infortune !

Mais au nom de quoi les gens du village voteraient pour moi, je n’ai pas d’instruction, çà compte çà, non ?

Tais-toi, s’enflamma le bon père, tu as tout ce qu’un bon Maire rural a pour servir ses citoyens ! Je t’ai vu travailler comme un bœuf du soir au matin, creusant des sillons bien droits, tu aime la terre, tu connais les saisons, tu sais t’occuper des bêtes, tu sais poser des collets, pêcher, ramasser les champignons ! Avec tout ce savoir et ces qualités, tu pourrais régler n’importe lequel des conflits se posant dans la commune ! Je mettrais ma main au feu que les gens d’ici t’écouteraient, tu saurais leur parler avec leurs propres  mots… 

Jean secoua son cigare et se mit à se gratter le menton d’un air pensif. La proposition du curé qui, d’un prime abord, l’avait plongé dans la plus profonde perplexité, faisait son bonhomme de  chemin dans les détours escarpés de sa conscience. Avant de prendre congé le père Dommartin assena une tape amicale dans le dos de Jean et rajouta :

Et puis en cas de force majeur chacun pourra compter sur toi, je t’ai vu, avec l’aide de tes compères réduire ce champ pourri en misérable petit tas de cendre, çà mérite le respect, plus que çà même, de l’admiration !

Mais et l’orthographe, il faudra bien que j’écrive aux gens pour les affaires courantes…

Je te ferais faire des dictées avec les textes de la Bible, tu apprendras à écrire le bon Français tout en travaillant à sauver ton âme, çà fera d’une pierre deux coups.

Le père pointa son index en direction du ciel.

 Il y à quelqu’un là haut qui aimerait bien que tu répondes favorablement à ma requête. 

La messe était dite.

-  Réfléchis à ce que je viens te dire, conclut le saint-homme, les élections municipales c’est dans six mois, si tu décides de te lancer, tu pourras compter sur mon soutient et sur celui de pas mal de gens, tu le sais bien, vas en paix mon frère…

Les deux complices se serrèrent la main puis, chacun regagna ses pénates.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-XI-

 

Au ‘’refuge’’, Mully était en train de préparer ses bagages. Celle-ci continua à s’affairer, sans adresser un regard à son complice qui venait d’entrer. Ses yeux étaient rouges et sa mine pâle comme une flaque de lait. Elle lâcha d’une voix froide et monocorde :

J’ai appelé Max, le taxi, pour qu’il vienne me chercher, il sera là dans un petit moment, il faut que je rentre aux Etats-Unis pour remettre mon rapport…

Le conscrit écrasa son Havane dans l’évier (il fallait éviter à tout prix les provocations anti-américaines) et prit une mine préoccupée :

Et moi, il va falloir que je retourne en cabane ?

Toi, à partir de today, tu es libre, j’ai fait le nécessaire : dans quelques jours tu recevras ton avis de démobilisation et tu retourneras dans le monde de les civils.

Une petite flamme s’alluma dans l’œil de Jean :

Mince de mince, pour une bonne nouvelle, çà c’est une bonne nouvelle !

C’est normal, tu as fais ce qu’on t’avait demandé, la mission à réussit au-delà de tous mes espoirs Pour expliquer que le lopin de terre des potatoes a cramé, dans mon rapport, j’écrirais dans mon rapport qu’une bande de terroristes équipés d’armes de destruction massive s’est fixé l’objectif de réduire à néant tous les champs O.G.M. plantés dans le monde, les actionnaires de la Food Factory ne vont pas tarder à réagir ! Çà va refroidir leurs ardeurs expérimentales de savoir que leurs très chers dollars risquent de partir en fumée !

Des armes de destruction massive, s’étonna Jean, mais qui va gober ce genre d’âneries ?

Mully boucla sa dernière valise en souriant.

T’inquiètes pas, on a déjà déclenché des guerres pour le même genre de motifs bidons, çà va marcher, crois-moi. Et toi qu’es ce que tu compte faire maintenant ?

La Jeannine et Marcel m’ont demandé si je voulais travailler avec eux, ils commencent à prendre de l’âge et ils auraient besoin bon coup de main pour tenir leur établissement ; ils m’ont même proposé de prendre la chambre de leur fils François, un fabricant de bouffe exotique qui est partit travailler à Paris…

Alors tout va bien pour toi, çà s’arrose !

Mully s’empara de la dernière bouteille de Champagne de la réserve avec la fougue d’un soudard assoiffé. Jean continua, un sourire au coin des lèvres.

L’année prochaine c’est les municipales, le père Dommartin m’à soufflé à demi-mot qu’il me soutiendrait si je me présentais, je compte aussi sur le père Timber, Jeannine et quelques autres…

Félicitation, pour quelqu’un qui manquait d’assurance, t’as repris ‘’du poil de l’animal’’  !

On dit : ‘’du poil de la bête’’ fit Jean tandis que sa complice défaisait, d’une main pétrit de sa nouvelle expérience, le muselet du bouchon de la bouteille de Champagne.

De mon côté, je vais me débrouiller pour que tes supérieurs effacent tes incartades de ton livret militaire, peut-être même que je pourrais te faire avoir une récompense pour services exceptionnels rendus à la nation, çà pourrais t’aider pour l’élection !

Jean jubilait. Le bouchon de la bouteille de Champagne sauta.

A la santé du futur Maire ! s’exalta Mully après avoir rempli deux verres à ras bord.

Les deux complices trinquèrent. Ils firent couler les cascades de bulles pétillantes dans leurs gorges, serrées par l’émotion de devoir se séparer. Ils avaient encore tellement de choses à se dire.

 Le bidasse prit la main de son officier préféré et se lança :

Avant que tu partes il faut que je fasse voir quelque chose, c’est à deux pas d’ici…

Çà m’à l’air d’être important, je suis impatiente de voir de quoi il s’agit…

Le couple, la main dans la main et les yeux tournés dans la même direction, longèrent la rivière jusqu’à un herbage où une douzaine de vaches travaillaient dur des mandibules. Jean écarta légèrement la barrière qui fermait le pré, la chaîne avait juste assez de jeu pour qu’un individu assez mince s’y faufila.

Suis-moi, fit le guide…

Les bovins, qui n’avaient qu’un sens très limité de la notion des distances, regardèrent les deux visiteurs se diriger vers le centre de leur territoire avec placidité. 

Assied-toi, fit Jean, après qu’ils eurent fait quelques pas sur le tapis végétal.

Les deux explorateurs s’installèrent sur l’épaisse couverture d’herbes tendre subtilement parsemée de boutons d’or et de bouses odoriférantes. Le bidasse murmura.

Quand j’habitais le village, c’est ici que je venais me réfugier les jours ou je n’avais pas le moral. Regarde les vaches, de temps en temps elles s’arrêtent de paître pour se faire des papouilles ; chaque fois çà me fait quelque chose, il paraît que çà viens du fait que je suis orphelin depuis tout petit, en tout cas c’est ce que m’as dit le psy de la prison…

Un des bovidés, qui s’était approché du couple, passa subrepticement un coup de langue râpeuse visage de Mully.

Bravo !, exulta Jean, elles t’ont adopté !

Passé la surprise, l’officier s’essuya avec le coude en riant. Jean tendit le bras, cueillit une fleur rouge à portée de sa main puis, la tendit à Mully.

Tiens c’est un coquelicot, on en voyait plus ces temps ci à cause des pesticides, s’ils reviennent c’est signe d’espoir…

Mully mit la fleur à sa boutonnière puis posa délicatement ses mains sur les épaules de Jean. D’un geste d’une infinie lenteur elle approcha sa bouche de celle de son vis-à-vis. Au moment de la rencontre de leurs lèvres, leurs yeux se fermèrent pour goûter plus encore le doux impact, leurs âmes fusionnèrent en une éternité trop courte. Le parfum de la terre et des cieux les enrobait de leur protection. Puis Mully se recula lentement, un infime claquement humide retentit dans l’air léger et cotonneux. Jean mit un long moment avant de rouvrir les yeux ; encore enveloppé par une onde de chaleur pleine de promesses à venir, il  tenta de parler :

Je voulais…

Mully lui barra la bouche  d’un index  tremblant :

-   Ne dit, rien, je reviendrais, je te le promets…

Peu à peu, Jean reprit son souffle ; en un éclair, sa vie avait basculé de l’ombre à la lumière ! Une lueur brillait dans les yeux de Mully, on aurait dit des paillettes en suspens.

Dans trois mois, fit-elle, d’une voix qui hésitait entre le rire et les larmes, j’ai le droit à une permission longue durée çà fait des années que je n’ai rien pris, je viendrais te donner un coup de main pour ta campagne électorale ! On ira manger du sanglier avec le Père Timber et tu me présenteras  à Jeannine. Si quelqu’un d’autre que ta bande de complices te demande pourquoi je suis partie aussi précipitamment, tu diras que c’est pour le décès d’un de mes parents, il ne faut pas que quelqu’un fasse le lien entre mon départ et les évènements récents.

Les deux compères se levèrent en silence et rentrèrent à la ferme des Aymsis. La bas, en haut de la côte qui descendait vers le village, Jean aperçut alors le signe funeste de la séparation, celui qui allait le laisser dans le désarroi pour un bon bout de temps : le taxi de Max…  En deux temps trois mouvements, les bagages furent chargés dans le coffre. Le chauffeur gardait le silence, à peine grogna-t-il un ‘’b’jour’’ inaudible entre ses dents serrées par l’incivilité qui caractérisait les prétentieux. Compte tenu de la présence de Max, les adieux du couple furent des plus conventionnels. L’officier tendit  la clé de la ferme à son complice.

Voici les clés de la maison, soldat Naymard je suis contente de vous, vous m’avez parfaitement épaulé dans ma mission…

Elle tendit la main à Jean et lui serra en souriant malicieusement. Quelques secondes après le taxi démarrait. A l’arrière l’officier se retourna et fit un clin d’œil complice. Le cœur battant, Jean fit un petit signe, ses doigts tremblaient. Jeannine arriva.

-     Qu’es-ce qui se passe, pourquoi elle part déjà ?

Il faut qu’elle rentre immédiatement en Amérique pour remettre son rapport sur sa mission, le plus dur çà vas être de faire avaler un bobard à ses supérieurs pour l’histoire des patates cramées.

Jeannine essuya ses yeux. Le bidasse prit un air grave.

Ecoutes-moi, c’est important. Si quelqu’un te pose la question de savoir pourquoi elle s’en est allée si vite, il faudra dire que c’est à cause du décès de son père. Nous ne sommes qu’une poignée à connaître la vérité…

La pauvre petite, fit la brave femme, j’espère qu’elle ne tardera pas trop à revenir nous voir.

C’est prévu, dans trois mois elle sera en permission, çà va me paraître une éternité.

Le bidasse poussa un long soupir puis, puis posa les mains sur son estomac, en faisant mine d’avoir faim, et  lança :

En attendant moi j’ai un petit creux, et avec tout le boulot qui m’attend ici il faut que je reprenne des forces, es-ce que tu as encore du hachis Parmentier ?

Pour sûr que j’en ai, s’étrangla Jeannine, mais après ce que tu m’as dit hier !

Mais tes patates à toi, c’est pas la même chose, çà constitue même un exemple, çà prouve qu’on peu manger des choses produites sainement et qu’on peut les consommer sans avoir à souscrire une assurance vie à chaque repas !

Le visage de Jeannine se barra d’un sourire béat.

On va te faire réchauffer çà, s’amusa t’elle, je vais déboucher une bouteille de Bordeaux pour faire glisser…

Le regard des nouveaux associés convergèrent vers un point de l’horizon. Là-bas, le taxi disparaissait de l’autre de la colline.  Jean passa sa langue sur ses lèvres, il se régala du goût que lui avait laissé le ‘’kiss’’ de Mully : un goût de fraises sauvages, pour toujours…

 

 

Franck Dumont

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

.

 

-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

;

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

    

 

 

 

   

 

 

 

 

-   

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

  

  

 

 

   

 

 

 

              

 

 

 

Repost 0
25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 09:20

Une Cérémonie


« Ce que nous pouvons formater de l’avenir autant
   que du passé n’est qu’un ensemble matériel de traces,
     d’empreintes et de connaissances ; d’hypothèses également.
  Là, il conviendrait de s’interroger sur l’importance
  quantitative du présent… À  savoir durant combien de
   secondes, plus rien n’est illusoire ? »



Ecrire reste pour moi vital, et je serais tenté d’ajouter que ma nature originelle fut façonnée ainsi. Egalement, même à l’heure actuelle, lecteur, qui que vous soyez, je vous aime !
Je vous aime parce que je vous imagine nombreux, différents les uns des autres, différents de moi et, assurément, me survivant.
Qui que vous soyez, puisque je ne peux entretenir un honnête dialogue avec tous, malgré votre silence, je communie en permanence avec vous, et, de cela, j’en suis enrichi le premier.
À mon humble avis, comme chacun doit être une fortune pour l’autre, son interlocuteur, mon seul désir est aussi de l’être pour vous.
Ceci, puisque vous constituez ma propre fortune ; entendez-là celle de votre écoute. C’est d’ailleurs pour cela que je vais risquer de vous prouver ici cette assertion par une analyse dans laquelle vous-même pourrez concevoir et en apprécier la teneur.
Cette analyse dont je me propose d’entamer, c’est celle du hasard, du moins ce que l’on nomme comme tel. La question primordiale de notre débat serait alors de savoir si ce même hasard se détache de la fatalité, du destin, ou, au contraire, s’il fait corps avec ces deux entités.
À savoir au-delà, si nos relations à sens unique ne seraient-elles pas engendrées toujours par ce dit hasard ?
Chercherais-je à vous influencer et vous prouver que nous ne sommes probablement que des illusions ?
Certes, des ensembles génétiques qui se meuvent dans une réalité toute offerte de nos dimensions, certes des corps assujettis à nos besoins vitaux, aux règles du temps et de l’espace ;  entendons l’espace où s’agitent les dérisions autant que les absolus , l’espace de temps, puisqu’il s’agirait de le nommer ainsi, où tous que nous sommes, ne recherchons rien de particulier - si nous nous en trouvons questionnés -, mais dont nous espérons tous une transformation, ne serait-elle que sporadique. Nous sommes probablement des illusions, dis-je, car jamais nous souhaitons réellement influencer notre futur immédiat des aléas subis durant notre passé tout autant immédiat. En cela, la moindre de nos fractions de seconde ne saurait être différente de celle qui la suit, par conséquent ni plus exigeante en matière de réussite, ni plus proche peut-être de ces fameux absolus que l’on désire  atteindre. Ici se confirme notre paresse ! Pourtant, ailleurs nous demeurons tous des rêveurs, des spéculateurs, voire des utopistes, mais quelle serait l’entité suprême ayant autant le pouvoir de nous l’interdire que celui de nous le codifier ?
Pour ma part, en dehors du hasard, je n’en connais très peu d’autre.
Certes encore, je vous avouerais n’avoir été qu’un quêteur d’affection, mais comme mille, je ne peux en cultiver honte.
Ne serais-je alors, comme vous peut-être, que le fruit du rêve, le résultat de l’imagination d’un autre ? Ne serais-je qu’en fausse existence de la production de l’âme venant d’un lointain supérieur ayant négligé sa pensée ?
Le résultat, puisque on en parle, disons un magma d’antagonismes incessants, ne serait-il pas lui aussi le mal produit d’un laxisme évident de cet insolite et prolifique rêveur nous ayant constitué ?
Ne serions-nous pas les victimes d’un inévitable côtoiement privé d’osmose par défaut du rassemblement de bonnes idées de la part de ce dit penseur ?
Vous noterez à ce sujet que tous sommes - non parfois mais trop souvent- entouré d’âmes négatives à subir plus que de nos proches susceptibles de créer à toutes les minutes le simple existentiel dont nous demeurons encore humbles demandeurs.
Notez-là cependant que celle ou celui partageant votre lit s’en écarte inévitablement un jour…
Ma science personnelle, de ce fait, s’interrompra ici, et, veuillez me le pardonner, il me reste nombre lacunes en ce domaine…..
Venons-en aux faits et parlons de cette cérémonie constituant le titre de ce récit.
Vers 21 heures arrivèrent les premiers convives, dont moi-même, l’ex Madame Spen’sêth, dame âgée mais encore ravissante, son nouvel époux, un fidèle satellite l’œil rivé à sa moitié comme une milice en faction, comme un bijoutier exposant une rivière de diamants à d’avides clientèles.
C’est le typique et naturel comportement de tout homme jaloux, et rien nous autoriserait à l’en blâmer.
Aussi, Monsieur Milime, caissier principal à la Béïfax bank.
En observant ce quinquagénaire foncièrement mal coiffé, les gens sujets à la critique immédiate, empreints du stérile loisir de comptabiliser les tares d’autrui,  ces gens systématiques férus de toutes analyses et comparaisons humanoïdes y verraient, du plus discourtois des sourires en coin, le parfait capable de sa fonction autant que l’incapable d’autre chose.
La part de vrai ici les excuse !
Henry Silvien, et le mot reste incongru puisqu’il est là.
Une seule phrase illustre ce personnage ; à savoir celle qu’il réitère lui-même  sans s’épuiser au moins douze fois en l’espace d’une demi- journée forte de compagnie : « toute émergence de conscience n’est pas immédiatement assortie d’un résultat ». Ça, c’est la fameuse phrase, et vous l’aurez comprise…
Aussi, vous l’avez deviné, celui-là n’est pas celui qui avance, disons pas celui qui progresse dans l’ensemble de la réalisation de ses actes, et croyez bien qu’il en demeure le premier convaincu.
Et observons, un peu plus tard, la fastueuse arrivée  d’Armand de La Feuillandière, peut-être le convive le plus en admiration d’autrui !
Pourtant, c’était un essaim de verrues, une ortie blanche, plus, c’était une montagne de chair hideusement flasque et pareille à des entrailles de bœuf, et cependant il était vêtu d’un costume, un orgueilleux  costume parfaitement ajusté à sa taille, il était ficelé dans un magnifique prince de galle composé aussi d’un gilet du même tissu, d’une élégante ceinture de cuir, costume de ministre, de directeur, costume de réception, de cérémonie, de séminaire, costume de millionnaire et d’homme d’affaire, costume repassé et repassé, et sans plis, parce qu’il était Monsieur de La Feuillandière, président du conseil d’administration des sandéens, attaché culturel auprès de sa majesté, commandeur supérieur des provinces septentrionales, esprit de référence, la sagesse des cabinets, cumulant ainsi avec beaucoup de fierté les principales charges et honneurs de l’Etat, rien que l’évocation de son nom imposait le respect.
À sa suite - je veux dire minute par minute -, l’endroit s’engorgea d’autres invités. Sanchez Garcia Mora, un ex-illusionniste en peine de contrat depuis sa reconversion en plâtrier-maçon-plombier-chauffagiste, Madame Divonne, éminence au Service de la Réinsertion des Délinquants Mineurs, Romain Buck, personnage dont la richesse demeure autant supposée tout autant qu’il n’en dévoile aucun signe, Jean-Marie Dubarrault, un imbu de tout en commençant par son patronyme, une certaine Madame Georges, aussi peu présente en politique locale dont elle revendique nombre primautés qu’elle ne se corrige ici de sa corpulence, bousculant au plus sismique la plupart des coins de table, une autre hommasse du même genre, Mireille Jeansot, certes plus discrète, mais beaucoup moins par la compagnie de son dernier jeune homme : un fort typé méditerranéen appuyant ses origines par outrecuidance du crêpage de son chef, Hantz Karldesberg, un érudit à mes yeux, Hector Falien, Marthe Hagan-Duval, le dit Sagittaire, d’autres à peine identifiables, et enfin Sonia Lanson, avant les retardataires. 
Comment vous décrire Sonia Lanson ?
Vous en parlez comme d’une perle régnant de sa rareté sur l’ensemble des océans serait derechef vous instruire du profond de ma réelle pensée, du moins celle propre et à la fois indécrottable dont souffre le gêne masculin au contact d’une telle créature ; créature qui de surcroît vous fait naître immédiatement le complexe de l’auto-insuffisance.
Sonia Lanson… Une jeunesse, une vénusté, une rareté, vous disais-je dont l’attrait ne peut que terrasser toutes ambitions émanant de ma pâle superbe bien mal étayée. Comprenez que cette femme, comme tant d’autres du reste, s’expose au plus désirable autant qu’elle sous-estime la puissance de sa beauté, et que moi, là, le maître des cérémonies déjà en tant que tel ne pouvant l’aborder, en aucun cas je ne couverais l’idée d’espérer la séduire comme l’ensemble des autres mouches de sexe mâle dont l’emphase reste dictée du pénis. Et puis, je vous le demande, aurais-je  le physique et le charisme nécessaires à conduire une telle colombe dans mes draps?
Les retardataires furent Jacqueline Bonvallain et son époux porte-sac, la normalienne mais néanmoins Sibylline Pauline de La Féolle ainsi que Marc-Alain Leduc, l’abruti fonctionnaire anti-libéraliste.
Le couple Bonvallain, parlons-en une once : Madame s’auréolait exquise et de concetti, un visage non laid mais fardé à en accentuer un déjà inesthétique et notoire rapprochement des deux yeux vers le saillant d’un nez sans trop de discrétion. Aussi, de partout, un âge qui se camoufle de far abusif - Monsieur, lui, de peu l’aîné, porte le grisonnant du sien beaucoup plus obscur.
Madame, volubile et sourcilleuse à la fois, plus gourmée qu’un archevêque italien ; Monsieur, intérieur, peu loquace, oblitéré des dominances et  rutilances de sa dame.
Monsieur gagne beaucoup d’argent, beaucoup Madame le dépense ; voyons qu’ici s’affirme un bel équilibre matrimonial. Cependant personne n’est dupe : ce n’est pas lui qui obtient et jouit du meilleur d’elle-même …
Enfin, avec ces derniers, une poignée d’adolescents non ravis d’être ici, trois hommes de service, une soubrette et moi-même, les lieux étaient occupés d’environ une cinquantaine de personnes. Ah oui !, j’allais oublier deux ravissantes jeunes filles accompagnant Sanchez Garcia Mora ; deux galbes génétiques à vous émoustiller les sens, tout comme Sonia Lanson du reste.
Un bref exposé  encensait certaines récentes dispositions municipales quant à l’aménagement et à l’amélioration des espaces verts de la ville. Ensuite, les débats s’orientèrent sur le véritable motif de cette réunion ; à savoir la création d’un nouveau centre culturel, pour grande part financé du département.
Hector Falien animait lesdits débats. Armand de La Feuillandière aurait du le faire, mais celui-ci préférait se voir ovationné en fin de compte rendu, même si les principaux donateurs de la conception le furent en marge. Indiquons-là, le Buck et les Bonvallain !
Au-delà, apéritif et buffet froid s’offrirent aux convives. Buffet arrosé comme il se doit, et à la conception duquel j’y avais beaucoup épié. Buffet non copieux, mais de quantité quasi double à la réelle capacité d’absorption de la plupart des gens ici présent.
À l’exception peut-être de Madame Georges, tous avalaient plus d’air qu’ils ne consommaient cette alimentation pourtant raffinée.
Et peu importe le gâchis, il demeure à la charge du contribuable !
Vous me connaissez, mais ce n’est cependant pas là que j’entamerais un autre débat de ma nature à produire des effets nous égarant du sujet initial.
Le sujet initial, venons-en.
Déjà, vers 22H00, je remarquais l’absence prolongée de Marthe Hagan-Duval, puis celle du Sagittaire en observant davantage. Me tenant en permanence au lieu du seuil de l’unique accès, ne les ayant donc pas vu sortir, j’en supposais que tout deux s’étaient accordés une intimité dans l’une des pièces annexes – l’usage des toilettes aurait été d’une durée beaucoup plus courte.
Aussi, je ne m’en alarmais guère plus que cela, d’autant que le romanesque de la vie privée des gens ne me concernait en aucun cas, mais vingt minutes plus tard, c’est la voix criarde de Madame Spen’sêth qui attira mon attention vers la salle des cérémonies. Elle affirmait à tous, cette Madame Spen’sêth  (à même ceux qui ne voulaient l’entendre), que son mari venait de disparaître. Bien entendu, elle en vint à m’interroger sur son éventuelle désertion par la grande porte.
Je ne suis pas aveugle, et ma réponse demeura formelle sur le point :
 « personne n’a quitté l’endroit… » 
D’autres, ayant visité les parties sanitaires, confirmèrent que celles-ci restaient inoccupées. Un mystère commençait donc à poindre !
De surcroît, l’Hagan-Duval et le Sagittaire n’avaient toujours pas réapparus. De cela, vous me comprendrez,  je n’en mentionnais rien.
Et puis, dans le courant de la soirée, le problème vint à s’épaissir.
Ce fut au tour de Monsieur Milime d’informer de la disparition de Madame Divonne à l’ensemble de l’assistance, tandis que la grosse Georges faisait remarquer celle de Romain Buck et d’un autre personnage m’étant inconnu. Puis, trois autres inconnus, vingt minutes plus tard.
Où donc pouvaient se trouver ces gens ?
En tant que responsable de tout, y compris de la sécurité, je ne pouvais qu’intervenir sans me faire prier ; ne serait-ce que pour le principe  démarrer une enquête, ou même faire semblant. D’autant qu’à la dernière disparition constatée – entendez celle d’Hector Falien -, la quasi majorité de l’assistance se regroupa dans le hall, tout autour de moi.
Je tentais bien maintenant d’user d’un plastron dominant afin d’éviter l’intervention de la police, comme certains le suggéraient, mais une évidente impuissance à l’analyse de cet épais mystère autant que les invectives de Madame Spen'sêth, réitérant ses strident propos malveillants à mon égard, m’interdirent presque aussitôt la gestion exclusive du problème. Alors, Monsieur de La Feuillandière proposa de s’agglutiner par équipe de dix, et ainsi visiter l’ensemble de l’immeuble, angle par angle, afin de s’assurer de la réelle disparition totale des soi-disant disparus.
Un autre, Jean-Marie Dubarrault, ne manqua pas de noircir les risques de cette expédition en me demandant si je n’avais pas de longues cordes pour relier toutes ces équipes aventurières à l’entrée principale de l’établissement, devenue, pour l’heure, la sortie de secours. « Question de sauvegarde », devait-t-il ajouter.
Et oui !, à l’écoute de cette dernière mise en alarme, le résultat typique de l’espèce humaine fut prompte à souhait. En pas cinq minutes, dix huit personnes quittèrent les lieux par la grande porte sans même finir le contenu du verre qu’elles tenaient en main. Restèrent donc avec moi, outre mes trois hommes de service et la soubrette les accompagnant, la plupart des gens nommés précédemment à l’exception des plus couards d’entre eux, tel Henry Silvien, Madame Jeansot et son maghrébin. Egalement Milime, Leduc, le fameux dit Dubarrault, créateur de la panique, et son idée de la corde avec.
Néanmoins, la nécessité de visiter l’immeuble au plus ratissant s’imposait tout de même. Pour ma part, ici je n’eus guère le choix de me soustraire des commandes de cette éventuelle mésaventure.
Vous rappellerais-je que, pour tous, j’étais devenu l’idoine ?…
Je m’exécutais donc suivi de tous, tel un meneur d’émeute.
Bien sûr, quelques uns voulurent faire cavaliers seuls. Peut-être dirions-nous que mal leur en prit, car le résultat en fut qu’ils s’éclipsèrent à la vitesse des précédents constatés disparus. Nommons là, l’un de mes hommes de service et Pauline de La Féolle : une certaine plus fine que d’autres !
Et puis, les premières réalités s’imposèrent.
Au passage, je vous rappelle que de ceci, et de votre simple analyse , vous aurez aisément compris que tant que Sonia Lanson n’avait pas, elle, disparue, aucune particulière alarme n’aurait eu la prime faculté d’encombrer mon âme , celle-ci d’autant plus fataliste qu’elle devait rester neutre en toute circonstance. Oserais-je là, vous reparler de Sonia Lanson ?
Oserais-je vous avouer, que plus le monde - ce beau monde -disparaissait, plus les affres collectifs m’isolaient au plus près de cette perle qu’était Sonia Lanson ; cette fée qui aurait eu toutes les forces à m’interdire de vous écrire ce jour, à m’en obliger le respect du contraire….
Observez-là, et je vous y invite, ce que représente la faiblesse d’un homme ;  entendons celui que Dieu eut créé, je vous le rappelle…
Et là, j’aurais beaucoup à dire, sur mon pitoyable destin entre autre…
J’aurais à dire sur cette indéfinissable cohérence, incohérence des relations affectives, et disons les humaines.
Moi, Sonia Lanson, je l’aurais dévoré, je l’aurais fait rêver comme humble je pense avoir fait rêver d’autres ;  je parle de celles qui m’ont, à leur tour, il vrai, fait rêver.
Sur terre, non n’est plus mirifique que ce que l’homme désire, à l’instant où il le désire. Hélas, tout comme l’homme que je suis, ce mirifique échappe souvent à cet homme.
Ci-dessus, j’avais presque évoqué cela, et de cela, à cet endroit, rejoignez mes déceptions.
 Bref, ce qui fut baptisé de séisme, de catastrophe, ce qui fut qualifié de mystérieux, d’effrayant des propos fusants, peu à peu amplifiait, étayait mon espoir d’un instant me trouver seul avec Sonia Lanson. Ici, épiez donc mon hypocrisie quant aux élans  dramatiques au plus dépourvus de sincérité que je pouvais émettre niaisement à la connaissance de ces progressives et fameuses disparitions. Observez aussi, qu’à peine d’un bras timide, je retenais au mieux l’unique, celle qui, quoi qu’il arrive, je souhaitais voir s’éclipser la dernière.
Les premières réalités, venons-en. Nous visitions toutes les pièces du rez-de-chaussée, une par une, et de fond en comble, puis celles de l’étage, par le grand escalier situé à l’ouest de la salle des cérémonies.
Partout, rien, toujours rien, pas donc la présence pas plus des corps que de l’une des âmes reconnues dissoutes depuis nos débuts du constat.
De retour au bas de l’immeuble, revoyant encore, toujours moi devant, les endroits déjà inspectés auparavant, le phénomène s’épaissit croyez-moi fort mystérieusement.
J’ouvris une première porte donnant sur un bureau très récemment contrôlé, et là, le lieu avait très conséquemment été modifié. Comprenez, qu’au seuil de ladite porte, j’observais, pour ma part - et que pour ma part -, un brouillard gris situé juste derrière.
Une nébuleuse forte opaque et dense apparaissant et s’imposant audit seuil de cette même porte en nous y interdisant l’accès. Une curure aérienne, inodore, immobile, et d’un gris perlé stable, uniforme à en faire frémir la plus entreprenante de nos témérités, du moins la mienne, car il fut évident que les autres (je veux dire ceux m’accompagnant) n’observaient pas la même chose que moi.
Ici, j’en eu pour preuve l’imprudence aveugle de Monsieur Bonvallain qui s’introduisit dans les lieux sans tenir compte de la bizarrerie. J’alertais et retenais son épouse s’apprêtant à le suivre.
«  Votre mari vient de disparaître à son tour », lui dis-je en prenant soin de refermer la porte ci-dessus mentionnée. Du reste cette dernière certitude se confirma, puisque l’homme  ne revint jamais, et même au terme de longues minutes de cris, de commandements et de supplications émanant de Madame. Elle me pressa de rouvrir la porte, et, à présent, constatait ladite nébuleuse. Pour demeurer plus clair, voyez que tous percevaient ce phénomène, mais avec un temps de retard sur moi.
Ce qui, vous l’aurez compris aisément, les plongeait immanquablement dans cette mélasse, dans cette fange aérienne que moi seul observais et qu’ils ne devinaient, par conséquent. Seconde   étrangeté, vous l’admettrez !...
Ainsi, ce fut au tour de Madame Georges de s’éclipser de la même immédiate promptitude, et sous mes yeux, tout comme Monsieur Bonvallain. Comprenez-là que cette grosse dame ne perçut guère plus mes alertes que toujours la réelle nuageuse situation régnant derrière une autre porte visitée de la même façon. Et puis d’autres à sa suite et, sans mon constat, puisque disparitions parallèles…. Apprenez-là celle de la soubrette, du dernier inconnu et de Sanchez Garcia Mora, probablement ici devenu téméraire indépendant à mes avancées faiblement assorties d’autorités.
Poussé par les derniers qui restaient auprès de moi, j’entrepris de gravir l’étage à nouveau.
Par l’escalier principal ce fut hors de question ; il n’était plus !
Puis, par l’escalier de service s’en fut de même…
Impossible donc d’accéder au niveau supérieur.
La nébuleuse grise précitée s’imposait de partout, et obstinément avec un temps de retard sur l’observation des autres. Les autres qui ne tardèrent pas à constater cet avantage en ma possession ; disons cet avantage quelque peu surnaturel au regard dudit phénomène étrange qui nous cernait tous. Navrant autre constat à mes uniques dépends, c’est que beaucoup me considéraient alors comme partiellement orchestrateur de cette estimée chinoiserie non des moins insolites, et surtout des plus malséantes.
L’angoisse progressivement commandait donc à tous de quitter les lieux quasi dans l’urgence.
Hélas, cette prompte sauvegarde estimée de garantie certaine ne fut absolument pas confirmée, une fois en extérieur.
N’avions-nous pas franchi l’angle nous engageant dans la rue perpendiculaire à celle accédant à l’immeuble de notre cérémonie, qu’aussitôt, je constatais la totale disparition de tout le quartier situé derrière nous, et toujours remplacé de visu par cette nuageuse grisaille ayant indubitablement transformé la soirée. Avec ledit quartier, j’ajouterais l’évaporation de ceux ayant eu la mal pensée de ne pas me précéder dans notre fuite. À savoir, deux adolescents, trois autres inconnus, Hantz Karldesberg, un de mes hommes de service, encore et dommage, l’une des deux ravissantes ayant accompagné Sanchez Garcia Mora dans cette reconnue maudite  réception dont j’étais l’unique organisateur, paraît-il…
Mais qui pouvais-je moi si le monde disparaissait derrière nous à une vitesse supérieure à celle que j’aurais souhaité le voir cependant disparaître  - excepté Sonia Lanson, bien entendu ?
Le désolant constat que ce monde s’évaporait derrière moi fut attesté par – oserais-je dire les survivants de cette date apocalyptique ? - , en tête, Monsieur de La Feuillandière, maintenant l’unique représentant de la gent masculine m’escortant, puisque mon dernier serveur s’était volatilisé dans l’espoir de porter secours à son collègue.
Et là, notre éminence voulut s’emparer des rênes de la sage décision à prendre. À savoir celle d’évoluer dans les autres rues et artères de la ville tout en restant auprès de moi qui, semble-t-il, demeurait pourvu, fourni d’un don de perception sécurisant quant à leur avenir ici fort supposé en danger.
Autrement formulé, par le pouvoir de convaincre de ce Monsieur, je devenais instantanément l’unique possibilité de salut de l’ensemble de notre groupe restreint.  Celui qui devait justement s’aventurer, sous l’obéissance de mon unique intuition, dans certains endroits de cette ville qui s’obstinait à fondre au-delà immédiat de notre simple passage.
Encore une fois, les arguments et consciences de La Feuillandière furent confirmées.
Plus nous avancions, plus les réalités s’imposaient. J’entends toujours ici celles qui garantissent que tant que je suis là tout reste et demeure ce qui est – un arbre, un trottoir, un immeuble, un  individu - ; si je ne suis plus là, tout devient ou se mêle à fange grisâtre et sans nom.
Quelle euphorie lorsque j’y repense !
Etais-je devenu un demi-dieu ?  Une sorte de composante spirituelle gérant les vicissitudes de notre univers ; celui-là même dont les règles m’exaspéraient ?…
Cet univers, n’était-il pas qu’une illusion dont j’avais inconsciemment désiré voir s’auto-détruire  ce soir ?
Aussi, étions-nous tous devenus les victimes d’un mauvais rêveur, comme je l’évoquais plus haut ?
Et, au plus simple, ne serait-ce pas moi qui rêvait ?...
De toutes ces questions, faibles et non préoccupantes, je dois l’avouer, la seule à laquelle j’apportais une réponse satisfaisante du cas, ce fut celle qui résuma dans mon âme initialement hédoniste, qu’à présent, Sonia Lanson, s’étant jugée en danger de je ne sais quoi, voyait alors en moi la seule capacité de survie dont rien déjà que sa main, cette fois serrant la mienne, le prouva. Et ici, ce ne put être le second mâle de notre équipée réduite le plus apte représentant des attributs  masculins à motiver une femme ; qu’elle soit jolie ou non !
Pour ce qui est de la suite et fin de cette bénéfique cérémonie, je dois conserver une honte toute relative quant à l’étai de mon dessein.
Je vous le redis, Jacqueline Bonvallain, Sonia Lanson, la seconde ravissante et de La Feuillandière convinrent que leur sort dépendait exclusivement de ma proximité permanente, et s’entendirent peu à peu que leur survie – du moins leur présence dans un espace normal - en dépendait sans conteste. Inutile donc d’ajouter que tous décidèrent de ne plus jamais me quitter avant que le phénomène destructeur qui ombrageait particulièrement cette soirée ne s’estompe de lui-même aussi miraculeusement qu’il était apparu.
Néanmoins, la perspective qu’il perdure ne fut exclue de personne !
D’ailleurs, pas même de moi-même qui ne devais tarder, en discrétion, d’envisager cet avenir probable fort passionnant s’il me condamnait à demeurer auprès de celle que je convoitais.
Voyez que c’est de cela que ma honte se légitime, car mon plan immédiat fut d’apporter suite à la prime intention  de me débarrasser des autres ; et dommage pour la dernière ravissante !
« Restons groupés », leur dis-je.
De cela, je pensais derechef plus ou moins le contraire. Là, je veux dire que déjà, mon intention de les voir se perdre, tout comme les autres auparavant, cherchait le moyen le plus assorti de détermination à rester seul avec ce joyau inestimable qu’est Sonia Lanson.
Pensée d’extrême égoïsme, j’en conviens, et pire, l’acte allait suivre…
L’analyse correspondant le mieux à justement mon cependant non faible esprit d’analyse – en toute modestie – m’apprenait, entre autre, que les circulants derrière moi demeuraient davantage vulnérables à l’indubitable  triste situation.
Comprenez donc que mon esprit de solidarité devait absolument déserter l’ensemble de mes réflexions, mon civisme également somme toute, mais pardonnez-le moi, mon désir imminent de rester seul avec la jolie femme fut le principal moteur de mes actes vils.
Entendez ceux qui me poussèrent à trouver l’occasion, en couple, de nous isoler des autres.
L’occasion vint, et je vous sens l’espérer, vous mes lecteurs, car n’oubliez jamais que l’on se ressemble. N’oubliez jamais qu’une part d’identisme nous unit, en tant que non démoniaques certes, mais naturels humanoïdes que notre créateur l’a peut-être maladroitement orchestré.
Maintenant, j’avoue donc, que mon désir de conduire Sonia Lanson dans mes draps obtint ici l’unique occasion de toute une existence, l’occasion de s’assouvir d’un plaisir, lui aussi d’un nom à peine connu puisque le nom du culminant. Ajouterais-je du supra culminant ; pour moi alors du culminant inconnu ?
Certes, une seconde occasion aurait pu envahir de remords ma scrupuleuse structure génétique ? … Il est vrai ….
Mais, vous reparlerais-je de Sonia ? ; de mon impatience à lui visiter l’intérieur du caraco ?
Et que Dieu me pardonne, quoiqu’il arrive,  je trouvai le moyen de nous soustraire de la présence des derniers humains nous accompagnant.
Menant la troupe à la découverte de nouvelles chaussées pas encore annulées de notre passage, je prenais soin de nous faire précéder par celle exclue – je le répète – des victimes de mon abjecte trahison.
Distancer les encombrants ne fut pas aise, mais pensez bien que ma fourberie, non supposée dans l’âme des sacrifiés, découvrit cependant l’astuce pour se faire.
Prétextant alors devoir agir en éclaireur quant au choix des ruelles à parcourir, je m’écartais du peloton, toujours avec Sonia bien entendu, et sournoisement nous franchissions à la hâte l’angle d’un carrefour, ceci afin de nous totalement dérober à la vue des autres.
Résultat obtenu, comme je l’escomptais : cas identique aux précédentes désolations…
Notre espace juste quitté avait disparu ; avec lui les trois personnes qui me gênaient.
Là, vous aurez compris lecteurs, la joie que me procurait cette réussite, certes réussite probablement onirique, illusoire donc, mais réussite malgré cela…
Tout fut donc prolifique au mieux puisque ma future concubine ne perçut de ce dernier constat  d’autres issues que ma main, mon bras la conduisant, j’insiste, probablement vers une sauvegarde dont Dieu lui-même ne pourrait ici me blâmer.
Voyez pour cette nuit que j’eus, puis depuis toujours obtenu dans mon lit, la sublime et pourtant comparable Sonia Lanson.
Ps : Eh !, lecteur, comprenez à présent que je suis devenu tout de même son esclave.


Laurent Lafargeas, 1981.
ed.17.06.2008








 


























Repost 0
2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 16:41
HISTOIRE DES AMOURS D’AYMERI POUR UNE FILLE FLEUR

Aymeri avait bientôt atteint l’âge de trente ans lorsqu’il arriva dans la vallée de Xantrie.
C’était un de ces hommes cosmopolites que l’histoire s’obstine à laisser dans l’oubli et que seule retiennent les postérités de la légende. Sans famille et sans patrie, il errait depuis longtemps de par le monde à la recherche de la sagesse et de la vérité. Il avait fréquenté, pendant longtemps, la cour de maints seigneurs et côtoyé les plus grands princes de la terre.
Mais, désormais, il s’était résolument éloigné des tourments de la vie mondaine et des conflits politiques qui déchiraient son époque. Il était fermement décidé à quitter la compagnie des hommes, et la vie fastueuse des châteaux, pour s’en aller à travers la campagne en quête de quelque port d’attache où il pourrait finalement déposer son fardeau, et se fixer définitivement pour terminer ses vieux jours dans le silence et le repos de l’âme.
Depuis longtemps, il avait vécu ainsi des poèmes qu’il composait et chantait dans les cours d’amour, et clamait ses éloges aux dames et demoiselles par tout le royaume. Longtemps il avait murmuré la beauté des châtelaines et la jeunesse de l’amour, mais jamais il n’avait rencontré lui-même la Dame de ses pensées. Persuadé que les chants qui ne viennent pas du cœur n’ont pas de valeur, il avait acquit une virtuosité dans les rimes, mais n’avait jamais trouvé la sincérité du sentiment qui aurait fait de lui un véritable fidèle d’amour.
Il considéra avec amertume qu’il n’avait jamais fait qu’imiter, avec des images symboliques apprises, les désirs et les désillusions des amants, mais il n’avait jamais connu le véritable amour. Aussi, avait-il fait ses adieux au monde.
Après des semaines de marche à travers les montagnes et les vallées, il s’était finalement assoupi auprès des ruines d’un ancien monastère, pour se protéger de la fraîcheur du soir qui tombait. Là, malgré la fatigue, il ne parvint pas à s’endormir et parla à son cœur :
« que vaut la vie sans les douces saveurs de l’amour, sinon un ennui comparable à la mort ?
Puisse le roi de l’univers ne jamais oublier mes prières au point de me voir tomber au rang de ces êtres privés à jamais de tout désir ».
Le mélancolique et sauvage mystère de la nature qui l’entourait, évoquait à cette heure dans son âme un monde occulte et troublant qui l’hallucinait peu à peu depuis les premiers temps de sa solitude.
Dans sa blanche toilette de nuit, la lune lui apparue silencieuse, scrutant toute la forêt de son œil large. En ses pâles rayons étaient inscrites toutes les mémoires de la terre et écloses les sempiternelles  légendes.
Il voyait défiler pêle-mêle devant lui tous les souvenirs de sa vie.
Aymeri connaissait bien l’astre de la nuit, mère des enchantements et des songes, protectrice filiale des créations, des rêves et du sommeil.
Fatigué, il lui adressa un sourire complice et s’endormit confiant.
Le lendemain matin à son réveil, il se trouva fort émerveillé du monde qui l’entourait.
Autour de lui le soleil dardait ses rayons sur une merveilleuse prairie où poussaient à profusion une multitude de camélia et de pivoine parmi d’autres fleurs de toutes sortes, qui atteignaient bien vingt pieds de haut et plusieurs empans de large.
C’était la saison des fleurs, et la colline où trônait encore majestueusement les anciens vestiges d’une abbaye, se transformait en un tapis éblouissant.
« Que cet endroit est calme et paisible », pensa-t-il.
Non loin de là, une rivière coulait limpide au pied de la colline, et cette vallée inviolée lui paraissait d’une impressionnante solitude.
Son foisonnement d’arbres et de fleurs, à perte de vue, créait sur lui un charme indescriptible.
Une source près de lui jaillissait miraculeusement des parois de la chapelle comme une fontaine aux fluidités immatérielles. Son eau limpide et claire paraissait se transformer en une pluie de perles et semblait avoir le pouvoir de procurer une éternelle jeunesse.
Il se réjouissait de cet endroit qui lui paraissait être des premiers âges du monde et être, ainsi, immaculé et comme préservé de la mort.
A travers le clapotis du mince filet d’eau, il lui semblait que cette source lui murmurait le langage sacré des origines. Enthousiasmé par l’étalage de tant de charmes, il lui vint l’idée qu’il pourrait s’installer à l’abri de ces ruines quelques temps pour y étudier en paix.
Un jour où il travaillait à reconstruire le toit d’une partie de l’édifice, il aperçut à travers la percée d’un mur, une jeune fille tout habillée de blanc qui se promenait parmi les fleurs. Un instant surpris de cette visite inattendue en ce lieu très loin de toutes présence humaine, il abandonna son travail et sortit pour la saluer. Mais le temps qu’il approche, elle avait disparue comme par magie. Par la suite, il la revit souvent se promener ainsi sur la colline, et il décida, pour mieux la regarder, de ne pas l’effaroucher comme la première fois, aussi de se cacher dans un buisson touffu, et de l’attendre.
Bientôt, en effet, il la vit apparaître, accompagnée cette fois-ci d’une autre jeune fille, tout habillée de rouge et qui, d’après ce qu’il put envisager, paraissait également d’une beauté peu commune. Elles s’approchèrent sans le voir, lorsque soudain la jeune fille en rouge sursauta, regarda tout autour d’elle et s’écria :
 Il y a un homme tout près d’ici !
Aymeri,  bondit de derrière le buisson et courut vers elles, mais effarouchées, elles prirent la fuite, leurs longues robes flottant derrière elles et laissant, dans leur sillage, une traînée de parfum.
Aymeri les poursuivit jusqu’au monastère vers lequel elles se dirigeaient. Lorsqu’elles furent arrivées devant le mur de l’enceinte, elles disparurent tout à coup. Désolé de les avoir ainsi perdues, il prit son couteau et grava sur un arbre les vers suivants :
 L’amour soudain a angoissé mon cœur
   Et je reste immobile près de ce mur
   Redoutant les effets maléfiques d’une puissance obscure
   Et personne ne vous protège, ni ne veille sur vous.
Puis il rentra chez lui, perdu dans ses pensées.
Soudain, il vit rentrer la jeune fille toute blanche, et il courut vers elle pour la saluer.
-  Je vous avais pris pour un bandit, dit-elle en souriant. Vous nous avez presque fait défaillir de peur. Je ne savais pas que vous étiez poète, et un poète de talent. Je suis venue dans l’espoir d’avoir l’honneur de faire votre connaissance.
Aymeri, troublé par cette apparition si inattendue, lui demanda son nom, d’où elle venait et ce qu’elle faisait là, et elle répondit :
Je m’appelle Blanchefleur et je viens de l’île d’Avalon.
Un prêtre sorcier m’a condamné à rester contre mon gré, ici, sur cette colline.
Dites-moi qui est cet homme, s’écria Aymeri, et je vous en délivrerai !
C’est inutile, interrompit la jeune fille, d’ailleurs je n’ai plus à me plaindre de lui, et cet endroit n’est pas à ce point déplaisant, puisqu’il m’a permis de rencontrer une personne aussi honorable que vous.
Aymeri alors lui demanda qui était la jeune fille en rouge, et elle lui expliqua qu’il s’agissait de sa demi-sœur, et qu’elle s’appelait Doux Soupir.
 Maintenant, ajouta-t-elle, permettez-moi de vous chanter un virelai que j’ai composé moi-même, et de grâce, ne vous moquez pas de moi :
En plaisante compagnie, les heures très vite s’envolent
Par la fenêtre, voila l’aube qui blanchit
L’hirondelle et sa compagne, côte à côte
Vivent ensemble et accomplissent leur destin.
Aymeri lui saisit la main en s’écria :
Beauté pour les yeux, esprit pour le cœur, vous avez tout pour qu’un homme, en vous voyant, oublie la mort, et qu’un seul jour de votre absence lui paraissent aussi long qu’une éternité. Je vous en prie, venez me voir chaque fois que vous le pourrez.
Depuis ce jour, la jeune fille prit l’habitude de venir chez lui à l’improviste, mais jamais elle n’amena sa sœur avec elle, en dépit des prières d’Aymeri.
Il pensa alors qu’elles étaient brouillées, mais Blanchefleur lui expliqua que sa sœur était d’un caractère farouche, et lui promit en même temps de la convaincre.
Or un soir, Blanchefleur arriva, le visage défait, et dit au jeune homme :
Vous désirez plus que le peu que vous avez, alors que ce peu, lui-même vous ne pouvez le garder. Car demain, nous serons séparés l’un de l’autre.
Aymeri lui demanda de s’expliquer, mais essuyant ses larmes, elle déclara et que tel était son destin et qu’elle ne pouvait rien lui dire de plus.
« Votre prophétie s’est réalisée, et maintenant me voilà réellement soumise aux effets maléfiques d’une puissance obscure, sans personne qui me protège ni ne veille sur moi. »
Aymeri la pressa de questions, mais se tu et bientôt se leva et lui fit ses adieux. Il ne parvenait pas à croire ce qu’elle lui avait dit.
Or, le lendemain, un étranger vint sur la colline. Il se promena longuement parmi les fleurs et sembla très attiré par un plant de pivoines blanches, qu’il déterra et emporta. Aymeri comprit alors que Blanchefleur était une fille fleur, une fée métamorphosée en fleur par le pouvoir d’un sort, et il comprit qu’il venait de la perdre.
Puis, il entendit dire que les pivoines une fois cueillies ne vivent que quelques jours, et il se sentit transpercé de douleur.
Il composa une élégie en cinq strophes, et, tous les jours, allait se recueillir à l’endroit d’où son aimée avait été arrachée, et arrosé la terre de ses larmes.
Un jour, il aperçut la jeune fille en rouge. Elle était agenouillée là où d’habitude il s’agenouillait, et son visage était inondé de pleurs. Dès qu’elle le vit, elle se détourna légèrement mais ne s’enfuit pas.
Aymeri la saisit par la manche, et mêla ses larmes aux siennes. Lorsqu’elle lui dit :
 Hélas, qui aurait pu penser que ma sœur me serait ainsi enlevée, si soudainement, et si tôt !
J’ai entendu vos soupirs et ils m’ont émus jusqu’au larmes. Tous ceux que vous avez perdus et qui vous ont été chers sont maintenant dans les régions obscures. Peut-être prendront-ils soin d’elle. Mais la mort détient les liens les plus forts et plus jamais nous ne l’entendront rire et parler comme avant.
Mon malheur est grand, répondit Aymeri, de devoir souffrir par l’absence d’un être aimé, car je sais que je ne verrai plus fleurir à mes côtés une beauté comparables à la sienne. Mais dites-moi quand je vous envoyais des messages par son intermédiaire, pourquoi n’êtes-vous jamais venu ?
 Sur dix hommes, j’en connaissais et en fuyais neuf, répondit-elle, mais vous, je ne vous connaissais pas.
Elle s’apprêta alors à prendre congé. Aymeri lui dit à quel point l’absence de Blanchefleur lui pesait, et la pria de revenir le voir aussi souvent qu’elle le pouvait. Mais pendant les jours qui suivirent, il ne la rencontra plus. Il sombra alors dans une mélancolie profonde, tournant et se retournant dans son lit et inondant l’oreiller de ses larmes. Une nuit enfin, il se leva, s’habilla, alluma la bougie, se munit d’encre et de papier et composa les vers suivants :
Les gouttes de la pluie crépusculaire tombent
Une à une sur le toit
J’ai tiré les rideaux et je me suis assis à la fenêtre
Mes regards sont vides et mon désir solitaire.
Il les relut tout haut, et lorsqu’il eut fini, une voix à l’extérieur lui répondit :
- Vous cherchez quelqu’un qui puisse apprécier vos vers ?
Il comprit que c’était Doux Soupir qui était revenue, alla ouvrir la porte et la laissa entrer. Elle s’approcha de la feuille, prit la plume, et se mit à improviser :
La chambre est vide, elle n’est pas là
        Une lampe solitaire perce l’obscurité
        Un homme seul est assis
        Son ombre lui tient lieu de compagne.
Aymeri lut ses mots et ses yeux s’embuèrent, puis, se tournant vers la jeune fille, il lui reprocha de l’avoir laissé seul.
« Je ne peux pas venir aussi souvent que ma sœur bien-aimée le faisait, répondit-elle, vous ne me verrez que de temps en temps lorsque vous vous sentirez triste et déprimé. »
Et ainsi, de temps en temps, elle vint lui tenir compagnie. Aymeri l’appelait son amie la plus chère car Blanchefleur restait pour lui son épouse bien-aimée.
Il essaya de savoir de quelle fleur elle venait car il voulait la déterrer et la ramener près de sa maison afin de lui épargner le sort qu’avait connu sa sœur.
-  La terre est très vielle, il ne faut pas la déranger, répondit-elle, et puis vous risquez d’attirer sur vous le malheur. Si vous n’avez pu retenir une épouse, comment espérez-vous retenir une amie ?
Mais Aymeri ne voulait pas l’écouter et, la prenant par le bras, l’entraînait dans le jardin, s’arrêtait devant chaque pivoine et lui demandait si c’était celle-là, ou celle-là, ou peut-être encore celle-là.
Mais Doux Soupir ne répondait rien, se cachait le visage dans ses mains et niait.
Au nouvel an, Aymeri quitta la colline et retourna dans sa famille. Une nuit, il rêva que Doux Soupir venait à lui, et lui disait qu’elle était en danger, le priant de venir le plus vite qu’il pouvait.
Lorsqu’il se réveilla, il se dit que ce rêve était bien étrange.
Il donna l’ordre de préparer les chevaux et parti le jour même.
Quand il arriva, il apprit que les moines de l’abbaye s’apprêtaient à construire une nouvelle aile à la chapelle, et, comme un plant de camélia poussait sur le terrain choisi, l’architecte avait demandé qu’on le coupe. Aymeri alors comprit le sens de son rêve et empêcha que la fleur ne soit détruite.
La nuit suivante, Doux Soupir vint le remercier. Aymery se mit à rire :
« Cela ne vous a pas servi à grand chose de refuser de me dire quelle fleur vous étiez. Maintenant je le sais, et si vous ne venez pas me rendre visite, j’allumerais un grand feu, et je vous rôtirais la pointe des feuilles ».
« C’est bien pour cela que je ne voulais rien vous dire », répliqua-t-elle.
Puis, il eut entre eux un long silence.
« Votre présence, qui m’est chère, a ravivé en moi le souvenir de mon épouse perdue. Voilà bien longtemps que je ne me suis plus incliné devant la place qui fut la sienne. Venez avec moi, nous mêlerons nos larmes et évoquerons son image ».
Ils allèrent donc à l’endroit où jadis poussait la fleur qu’ils avaient tant aimée, et, cote à cote, se recueillirent. Puis Doux Soupir, s’essuyant les yeux, lui dit qu’il fallait qu’elle s’en aille. Quelques temps passèrent. Un soir, tandis qu’Aymeri était assis chez lui, perdu dans ses pensées, il vit entrer Doux Soupir, le visage rayonnant.
« J’ai de bonnes nouvelles, s’écria-t-elle. Le dieu des fleurs, ému par nos larmes, a accordé à Blanchefleur le droit de revenir à la vie ! »
Une vague de bonheur l’inonda, et il demanda il fallait la revoir. Doux Soupir répondit qu’elle ne savait pas exactement, mais que se serait sans doute bientôt.
« C’est vous qui m’avez demandé de revenir, ajouta Aymeri, ne me laissez pas ainsi seul avec ma tristesse alors que vous savez que vous pouvez la soulager ».
Elle lui promit, s’en alla et deux jours passèrent sans qu’elle vienne.
Aymeri alors sorti dans le jardin, alla près du camélia, l’enlaça et supplia Doux Soupir de venir, mais il ne reçut aucune réponse. Alors, il revint chez lui et commença à préparer une torche. Aussitôt la jeune fille apparut, et lui arracha des mains, la jeta au loin et s’écria :
« Vous êtes un grossier personnage, je ne vous aime pas du tout, et je ne veux plus rien avoir à faire avec vous ! »
Il la calma et c’est à ce moment qu’il vit Blanchefleur debout, sur le seuil de la porte. Des larmes de joie l’aveuglèrent, il la prit par la main, la conduit près de sa sœur et tous les trois mêlèrent leurs pleurs.
Puis, il s’assirent et parlèrent de la séparation et du mal qu’elle faisait.
Aymeri remarqua que Blanchefleur semblait n’avoir plus ni poids ni épaisseur, et lorsqu’il lui prenait la main, ses doigts se refermaient sur du vide, et non sur la chaleur aimée d’un corps, comme dans les jours anciens.
« Lorsque j’étais une fleur, expliqua-t-elle, j’avais une enveloppe charnelle, mais maintenant je ne suis que l’esprit d’un esprit. Ne me considérez pas comme une réalité, mais plutôt comme un rêve ou comme une apparition. »
« Vous êtes arrivée à temps, s’écria alors Doux Soupir, votre époux était en train de devenir fou de solitude. »
Ensuite, Blanchefleur recommanda à Aymeri de prendre des baies blanches, de les réduire en poudre, de mélanger cette poudre avec un peu de souffre, et de faire une libation en souvenir d’elle, puis elle ajouta :
« Dans un an, jour pour jour, je serai rendu à votre tendresse. »
Les deux femmes s’en allèrent.
Le jour suivant, Aymeri observa à l’endroit où jadis Blanchefleur était enracinée, la pousse d’un nouveau plant qui pointait entre les mottes de terre, et fit les libations ainsi qu’elle le lui avait demandé.
Il entoura la jeune plante de soins et d’attentions, allait jusqu’à construire autour d’elle une petite balustrade pour la protéger.
Blanchefleur revint le remercier, et il lui proposa de transplanter le fleur près de la maison, mais elle refusa.
« Je ne suis pas encore assez forte, et je ne supporterai pas d’être déterrée. Et puis, toute chose ici bas à sa place. Je n’étais pas destinée à pousser près de chez vous, et d’y être  transportée risquerait d’abréger ma vie. Notre amour n’a pas besoin de changer de racines et peut croître et grandir ainsi ».
Aymeri lui demanda pourquoi Doux Soupir venait si rarement le voir, et Blanchefleur lui proposa d’aller la chercher.
Elle le conduisit devant le camélia, cueillit un brin d’herbe, mesura à partir du pied une distance de cinq à six pouces, et dit à Aymeri de marquer l’endroit, ce qu’il fit en grattant la terre avec ses ongles.
Aussitôt Doux Soupir sortit de derrière le buisson, et simulant la colère, s’écria : « petite masqué ! Pourquoi me livrez-vous ainsi à ce brigand ?
Ne soyez pas fâchée, lui répondit sa sœur, et aidez-moi à le distraire pendant cette année qui va venir. Ensuite, nous ne vous ennuierons plus, et vous laisserons en paix ».
Ainsi les mois passèrent, Aymeri regardait grandir sa plante, et, au printemps elle atteignait déjà deux pieds de haut. Il repartit alors dans sa famille, laissant aux prêtres un cadeau princier en leur recommandant de veiller sur la fleur.
L’année suivante, à la quatrième lune, il revint sur la colline, alla droit à la fleur, et vit, sur une des branches, un bouton gonflé prêt à éclore. Il s’approcha, et, soudain, la tige s’agita violement, comme si elle allait se briser, puis le bouton éclata et s’épanouit en une pivoine large et touffue.
Au milieu du cœur, assise sur le pistil, il aperçut une créature minuscule, et, l’instant d’après, Blanchefleur était debout devant lui.
«  À travers le vent, à travers la pluie, je vous ai attendu, et me suis langui de vous. Comme vous avez tardé ! » lui dit elle.
Puis, ils entrèrent tous deux dans la maison où ils trouvèrent Doux Soupir qui les attendait déjà.
Ils s’assirent tous les trois, et le temps se remit à couler, heureux comme aux jours d’autrefois.
Quelques temps plus tard, la première femme d’Aymeri mourut, et il s’installa définitivement sur la colline du monastère.
Les pivoines poussaient plus belles et plus larges que jamais, et Aymeri les admirant, avait l’habitude de dire :
« un jour, un esprit sera là, à vos cotés »
Et chaque fois, les deux jeunes femmes répondaient en riant :
« tachez de ne pas oublier ce que vous venez de dire ».
Dix ans passèrent ainsi, et un jour Aymeri, gravement malade, tomba de vieillesse.
« C’est vers une naissance que je vais, et non vers une mort ».
Il prévint les moines que, s’ils voyaient pousser à coté des pivoines une plante rouge à cinq feuilles, ce serait lui.
Lorsque le vieux maître du monastère mourut, les autres moines laissèrent la plante à l’abandon, puis finalement comme elle ne fleurissait pas, ils décidèrent de la couper.
La pivoine blanche qui poussait contre elle flétrit et mourut, et quelques temps après, un camélia qui fleurissait non loin de là se dessécha  et mourut aussi.


Jean-Luc.
ed. 12.08.2008.








 
Repost 0
19 août 2006 6 19 /08 /août /2006 09:16

                                                                                                                 Taddeo di Bartolo

L’éclipse

 

J’ai trop connu ce globe et le ciel qui l’enveloppe. J’ai trop longtemps comparé le mal des hommes, et je doute que dans un ailleurs, il peut être conçu pires serviteurs du Diable, pires démons, ayant l’identique faculté de penser et de s’émouvoir tout en soignant son art de destruction et sa science de l’horrible.

 

 

 

 

 

Au lendemain de mes quatorze ans, notre jour fut obscurci par une éclipse forte annoncée au préalable. Certains érudits et autres savants du temps, non maîtres des choses du ciel, lui avaient pourtant donné un nom. Ainsi, toute cette partie du monde, y compris ma petite ville de Kosbourg, attendait, en extérieur, l’« éclipse dorée ».

Un double et surprenant événement, puisque durant plusieurs heures, elle devait nous priver du soleil.

Enfant exalté, je languissais de voir cette pénombre en plein jour, cette insolite merveille, et, à midi sonnant, la lune, entièrement de son disque, eut soustrait à nos vues tous rayons de notre étoile, et ce fut, en effet, la nuit pour la majeure partie de l’après-midi.

De tous âges, écoliers de toutes classes, les yeux désordonnés en tous sens, nous vociférions autant de commentaires de joie que de surprise au constat de ce phénomène, pour nous, ultra surnaturel.

C’était comme une Apocalypse temporaire que l’on connaissait précisément juste éphémère…

Je regardais en tous sens, dis-je, ce ciel provisoirement noirci de l’exceptionnel, et, d’avec mes nombreux camarades (filles et garçons), je me réjouissais de cette journée qui se devinait fort ludique en tous points par ce dominant attribut.

La plupart des enfants de la commune, et moi-même d’ailleurs, s’agglutinaient sur la place de la Capitainerie ; là, très peu y circulaient nos adultes.

Quasi aussitôt, s’ajouta à cela un scénario différent de celui que nous offrait les astres : des bruits de moteurs, certes un peu particuliers, mais des véhicules aériens s’approchaient, c’est sûr !

Peu à peu, entendus plus environnant, sans qu’ils constituent un vacarme imminent, ces moteurs de crécelle se trouvèrent sans conteste au-dessus de nos têtes, mais, en l'absence probablement volontaire de leurs éclairages, les ténèbres de la voûte céleste nous interdisaient toutes distinctions possibles.

Il est vrai, qu’alors, tous étions en semi-patience d’un nouveau cas.

De l’un de ces cas extraordinaires dont la face ne peut se voir défaite à la liesse et à l’enjouement auxquels elle s’adresse.

C’est-à-dire que, dans mon esprit, dans celui des autres collégiens déambulant devant, derrière et tout autour de moi, aujourd’hui, c’était la fête. Entendez que rien de moins ne pouvait être concevable, et même dans le regard des plus petits qui, de part et d’autre, s’agitaient de cette lumineuse bien que noire journée.

Ce fut alors soudainement, malgré l’euphorie générale, qu’un désagréable frisson me parcourut le dos, et ce qui me parut, l’instant précédant, comme allégresse prometteuse devint tout autre chose en l’espace de quelques secondes : une indéfinissable sensation d’effroi, pour ne pas dire une angoisse intuitive.

Ceci, à la rapide analyse de l’incohérence de ce qui se déroula

ensuite.

Voyons, et en très peu de temps, que le sol fut couvert d’une multitude de micros parachutes chargés, eux, d’une aussi importante multitude de sachets -toiles contenant des objets plus que divers.

Des jouets, des gadgets, en PVC pour la plupart, également des cuillères et des fourchettes de même matière ; quelquefois des peignes de couleurs vives, des brosses à dents ou autres pacotilles risquant peu à leur atterrissage.

Tous, ouvrions ces paquets, tous nous encombrions de leur contenu, tous en étions animés de la découverte de leurs premières variétés.

Hélas, par mille endroits, ces présents tombés du ciel, de surcroît d’aucune valeur, réitéraient pitoyablement leur effet de surprise.

Beaucoup d’entre nous – les adolescents – pensèrent et dirent qu’il s’agissait d’une promotion commerciale pour un nouveau dentifrice ; ce qui y ressemblait. Sans éclipse, j’avais vécu des situations analogues.

Je crus à cela, mais mon inquiétude ne souhaitait pas encore disparaître.

Etait-ce l’obscurité qui me privait de toutes réelles ardeurs cependant fortes ambiantes ?

Je m’interrogeais sur la probable stupidité de mon appréhension, mais, en marge des événements, cette dernière persistait, et s’amplifia même lorsque certains conduisirent notre majorité vers une autre place : celle dite du champ des foires. Celle où, de coutume, le samedi, les volailles et les bœufs sont exposés, engraissés à la revente.

Toujours sans vraiment savoir pourquoi, je m’opposai à ce déplacement collectif, et, à la défense de mon intuition dépourvue d’arguments convaincants, je vociférai à mon tour. Pourtant, suivant les derniers déserteurs de la Capitainerie, la peur déjà au ventre, avec ceux m’ayant accompagné, de mon recul des moins accessoires, je fus étrangement surpris du nouvel ordre qui s’était, sur les lieux, mystérieusement et rapidement opéré.

Étrangement, la plupart des enfants étaient disposés comme dans la cour d’école, lors de leur entrée en classe ; par âge ou par hauteur, aussi par sexe : les filles formant un rang, les garçons un autre parallèle. Toujours conservant mon esprit de recul, je ne distinguai que les dos de ces enfants, et je me gardai bien de les joindre davantage ni même de connaître la raison de leurs alignements.

Et encore le ciel se mit à pleuvoir de nouveaux objets tout autant dérisoires que les précédents ; cette fois, des ballons de toutes les couleurs. Des ballons, beaucoup de ballons, puis des semblants de ballons ; des lambeaux de matière plastique, disons des tonnes de plastiques insignifiants ; du plastique envahissant le bitume de cette place, et d’une vision de complet désordre, à mon humble impression.

Le recul de l’éclipse accordait déjà une faible luminosité grise, un surprenant silence s’était imposé, et le vent, tout juste levé, encombrait l’espace de ce champ des foires en relevant le plastique, parfois très haut, pour l’échouer à nouveau du même temps qu’il en animait un autre. Je le répète, un complet désordre !

Cette incompréhensible situation amplifia mes craintes. Je décidai alors de m’éclipser, moi, dans les ruelles étroites et totalement désertes du centre- ville.

Je m’éclipsai donc à mon tour, dis-je, mais partout où j’engageais le pas, de partout celui-ci me commandait encore le recul. Nos rues, disons nos venelles étroites, fréquemment le labyrinthe de nos jeux, sombre ici de l’événement, n’offrait plus la certitude de mener à un décor familier, mais davantage à l’incertitude émanant de cette nouvelle ambiance ; entendez-là, un gris silence.

Pourtant, m’approchant d’une issue où l’au-delà s’estimait plus clair, je perçus distinctement des sons plus que larmoyants, des sons d’être humain pleurant : la voix d’un enfant suppliant.

« Pitié ! par pitié, non ! ne faites pas cela… »

Alors, mes appréhensions trouvèrent immédiatement là leurs légitimes confirmations. Au dernier angle de la rue (celle que j’empruntai ), à moins qu’il ne s’agisse d’une œuvre théâtrale exhibant, au grand air, les premiers effets de ses répétitions, mon intuition accentua ce que tout érudit du genre humain indiqueraient comme la peur. J’entends celle que réellement je connus là !

« Non !… ne faites pas cela… par pitié, ne faites pas cela », insistait ainsi la voix de l’enfant que je ne voyais pas, mais dont j’estimai la supplique comme non gérée par une quelconque mise en scène s’ajoutant à la liesse de notre éclipse.

J’avais parlé de peur, j’avais parlé de mes angoisses personnelles ; je n’avais pas encore évoqué l’horreur dont je fus le témoin, et dont mes quatorze ans jamais ne pourront limiter l’étendue de cette sombre pieuvre qu’est la mémoire de l’insupportable.

D’ailleurs, dans l’histoire des hommes, depuis quand les faibles âmes doivent-elles, par priorité, s’en exiger épargnées ?

Dans l’histoire des hommes, jamais, de cela, personne ne fut expressément épargné . Tous le savons, mais ce jour agissait, et croyez-moi, pire encore que le pourtant capable de l’homme.

Dans certains livres, j’en avais entendu parlé : les ybisses et les ubusses. Des êtres donc capables de pire que l’humain avait déjà fait, et du reste demeure encore apte à faire ; des êtres, tout comme l’humain, dis-je, parfaitement subordonnés à ce loisir qu’est l’ignominie.

Les ybisses, dont l’anatomie se tient à la verticale tout comme nous, pourraient également nous ressembler s’ils étaient pourvus d’oreilles, et s’ils n’avaient pas le corps recouvert d’un poil ras et anthracite.

Les ubusses, quant à eux, identifiés comme peut-être les femelles des précédents, ont un poil identiquement ras, mais d’un anthracite beaucoup plus clair. Aussi, ils ou elles se meuvent plus rapidement, puisque utilisant leurs quatre membres pour tous déplacements.

Les deux espèces pourraient donc ressembler à des hommes par leur silhouette s’ils respiraient, s’alimentait ou parlaient avec une bouche, mais c’est par un béant orifice situé au bas du ventre qu’ils obtiennent toutes ces vitalités, y compris celle du rejet indispensable ainsi que celle de se reproduire.

Enfin, le plus détestable chez ces habitants du continent voisin, c’est qu’ils sont totalement carnivores, et qu’ils nous perçoivent comme une viande de premier choix.

Les plaintes de l’enfant cessèrent soudainement. Tout en demeurant soigneusement dans l’ombre, je risquai un œil au-delà de la ruelle qui me dissimulait. Cet enfant avait été bâillonné par ses tortionnaires ; du moins, pour l’heure, ceux de son jeune frère qu’ils avaient ficelé comme un rôti, et dont ils s’apprêtaient à introduire dans la partie supérieure d’une vaste marmite, celle-ci compartimentée en vue d’une cuisson vapeur. L’horreur, vous disais-je ! Le bambin, également bâillonné, mijota de cette façon, sous mes yeux, et comme entremet express de ces monstres. De cela aussi, dans mes lectures, j’en fus informé. Pour les ybisses et les ubusses, la chair de l’enfant vivant, cuite à l’étuvée, demeure plus goûteuse au palais, et plus tendre à la dent.

Je ne pus en supporter davantage. Certes, un moment, j’échafaudai l’utopique dessein d’extraire le deuxième gamin de cette barbarie, mais, très vite, je dus me rendre à l’évidence : je ne pouvais rien y faire, si ce n’est que de trouver le même sort !

Ici, je ne vous parle pas de l’état de mon cœur, ni de la peur, de la haine et de ce désagréable sentiment d’impuissance qui s’y mêlait.

J’empruntai, alors à la hâte, d’autres rues et venelles pour me rendre je ne sais où. En tous cas, pour fuir !

Mais, fuir quoi ?… L’envahisseur était partout !

Et, de retour à la vue du champ des foires, l’épouvante réitéra son infernal scénario, cette fois-ci à une échelle plus importante.

Tandis que les enfants de tous les âges se voyaient de force embarqués dans d’énormes avions- cargo, les adultes de mon village, hommes et femmes, étaient sur place décapités en série, pour la plupart d’entre eux. Dévêtus, ficelés, puis alignés les uns derrière les autres, à la manière d’une chaîne d’extermination parfaitement organisée, ils étaient poussés très rapidement, chacun leur tour, sous le couperet d’une guillotine installée fort rapidement à cet endroit.

Ce que je vis, un peu plus loin, toujours en aventurant dangereusement ma curiosité, c’est de la façon qu’ils exécutaient les personnes de forte corpulence… Etait-ce encore plus infâme ?

Je vous le rappelle, j’avais quatorze ans, et, croyez-moi encore, je me serais volontiers allégé la mémoire de cette sanguinaire mise en scène.

Les mains liées dans le dos, agenouillés sur le bitume, l’envahisseur avait disposé un masque Bruneau sur le chef de sa victime, et, comme aux abattoirs, à l’aide d’une masse (un merlin), l’ybisse chargé de l’opération introduisait la mort à l’intérieur du crâne par le pieu disposé à cet endroit du fameux masque Bruneau.

Ainsi, aveuglé et incapable de voir arriver le danger, ni même alerté par aucune supplication du voisin massacré, le sacrifié passait instantanément de vie à trépas comme, je le reprécise, un animal de boucherie.

Et, ce dernier mot reste faible car, un peu plus loin, d’actives tâcherons débitaient la viande sur de vastes étals, encore disposés sur place à la hâte, où le cadavre adulte était tronçonné en deux parties par l’entre-jambe pour ensuite être, à son tour, stocké en quartier dans l’avion- cargo. Dois-je ajouter que les défunts masculins furent bel et bien castrés avant l’intervention de la forte lame ?

L’éclipse arrivait à son terme, au loin j’entendais distinctement l’échange de fusils mitrailleurs entre une patrouille de ces affreux et probablement notre gendarmerie, mais je dois avouer que ma peur avait atteint son point culminant, et tout ce dont je venais d’être l’un des rares témoins, me retourna les viscères au plus insupportable que, vomissant, je ne pus assister au départ, ni au décollage de leurs bâtiments d’enfer.

Au-delà de cette journée d’éclipse, de cette noire journée, au-delà de cette première tuerie, ce fut, et vous vous en doutez, la déclaration d’une guerre mondiale. Guerre mondiale qui devait hélas se prolonger durant six années, et qui, vous vous en douterez également, envoya davantage de personnes dans l’autre monde, et non parfois d’une manière plus douce que celles dont je venais de constater.

Depuis, larme constante point à mon œil déserté de réel espoir en ma condition de bipède, pas plus que celle des autres, car mes camarades de jeux, mes camarades de joie, mes camarades d’éclipse, jamais ne revinrent à Kosbourg, pas plus sur la place de la capitainerie que sur celle du champ des foires.

 

 

 

Laurent LAFARGEAS (Les pays sombres, 1993.)

ed.25.06.2014.



 

Repost 0
30 novembre 2005 3 30 /11 /novembre /2005 11:57

-LES GRANDES DOULEURS SONT MOUETTES-

 

                                                        Dessin de Jean-Pierre Museux

 

 

-I-

 

‘’Nous sommes le Lundi 13 Janvier 2007, bonjour à tous les auditeurs… L’essentiel de notre journal de treize heures sera bien sûr consacré à la terrible catastrophe venant à nouveau d’endeuiller les côtes bretonnes… Hier après midi, le pétrolier ‘’Imperator’’, pris dans la tempête tandis qu’il doublait Ouessan, a commencé à avoir des difficultés à contenir une fissure. Dans la soirée, alors que le navire se met à prendre du gîte, le capitaine lance un appel de détresse, les marins sont rapidement évacués. A quatre heures ce matin le navire sombre, puis se brise en deux, libérant sa cargaison de 150.000 tonnes de fioul lourd. Battant pavillon libérien, servit par un équipage d’origines diverses, le bâtiment aurait été affrété par l’International Floating Dusbtins Wrecks. La compagnie en question, spécialiste de la mise à flot d’épaves en tous genres,  a déjà été impliquée de nombreuses fois dans ce genres d’affaires. Dans la matinée, le ministre de l’environnement s’est rendu sur place pour constater l’ampleur de ce nouveau désastre écologique. Sur les rivages armoricains à peine remis des marées noires précédentes, on compte déjà par milliers le nombre des oiseaux morts ou gravement touchés … " 

Harry Blackhands tourna le bouton de la radio. D’un geste nerveux, il balança la pile de journaux qui trônait sur son bureau puis tenta de reprendre ses esprits. En tant qu’affréteur du rafiot qui venait de couler comme un vulgaire fer à repasser, il se devait de garder la tête froide. La solution du problème était simple : il suffisait de faire le mort en attendant que l’affaire se tasse. S’il était mis en cause son armée d’avocats mettrait tout en œuvre pour déclencher un épais rideau de fumée entre lui et ses accusateurs. Au pire, la compagnie irait même jusqu’à fonder une association de protection du littoral en faisant mine de se repentir et l’affaire serait réglée. Depuis quelques temps le cours du brut n’arrêtait pas de grimper, les bénéfices allaient exploser, il n’était pas question de baisser la garde. Depuis des décennies, Blackhands maîtrisait parfaitement le cycle de l’or noir, du forage à la pompe à essence. Les problèmes étaient toujours venus du maillon faible de la chaîne : le transport. Ses pétroliers, tous monocoques, portaient des noms dont la magnificence était inversement proportionnelle à leur flottabilité : le ‘’King Sea’’, le ‘’Prestige’’, le ‘’Royal Superluxe’’, l’’’Imperator’’… La devise de l’International Floating Dustbins Wrecks tenait en quatre mots : ‘’fuel lourd, bénéfices géants’’. Dire que s’il n’y avait pas eu ces enragés d’écolos, ennemis éternels du progrès, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bien plus que ces broutilles, la chose qui préoccupait le P.D.G. dans l’immédiat était plutôt l’état de son estomac. Malgré la poignée de pilules multicolores qu’il avait englouti, il se sentait lourd et ballonné comme jamais. Le midi même, il avait déjeuné avec l’un des responsables d’un pays producteur de pétrole et une fois de plus, il avait forcé sur la mangeaille et la boisson. Le sacrifice n’avait d’ailleurs pas été vain puisqu’il avait réussi à conclure un marché aussi juteux que le sanglier grand veneur à la sauce royale (spécialité du chef) dont ils avaient tous repris trois fois. Tous les plats avaient été  arrosés par force bouteilles de Chassagne-Montrachet 1981. Le plus dur du travail avait été de trouver une combine pour verser directement la plus grande partie possible du montant de la transaction (il s’agissait de concessions d’exploitation de champs pétrolifères) sur le compte en Suisse du dirigeant-négociateur sans que son peuple ne se doute de quelque chose. Au dessert, les convives, tourneboulés comme des grives gavées de grains de raisin, avaient paraphé  le précieux contrat en sirotant un Calvados hors d’âge. Blackhands s’essuya le front d’un revers de manche et se leva pour ouvrir en grand la fenêtre de son bureau. L’air frais lui fit du bien. Il desserra fébrilement sa cravate et se cala dans son large fauteuil de cuir pleine peau. Une grosse goutte de sueur perla sur son front et entama un slalom entre les poils de sa barbe naissante. Une tiède somnolence commença à l’envahir. Il se ressaisit et appuya sur l’une des nombreuses touches de son interphone.

-Malvina ? ! fit-il d’un ton sec comme un coup de trique.

Une voix douce et suave sortit de l’appareil :

-Oui monsieur …

-Apportez-moi immédiatement le dossier Chase, il faut que je le consulte de toute urgence…

La réponse fut laconique autant qu’efficace :

-Bien monsieur…

Deux minutes et quinze secondes après, on frappait à la porte du bureau directorial.

-Entrez mon petit, fit le pédégé d’une voix devenue mielleuse.

Malvina pénétra dans le bureau avec dans les bras une pile de chemises cartonnées. La fidèle collaboratrice portait un tailleur strict et cachait ses yeux derrière une paire de lunette d’écaille. Blackhands, surmené, n’avait jusqu’à présent pas eu le loisir de parler avec elle, un de ces jours il allait l'inviter à passer un week-end à sa villa de Deauville. Ensuite il changerait de secrétaire, il la prendrait rousse cette fois-ci, il n’avait jamais eu de secrétaire rousse. Il remercia Malvina et la regarda s’éloigner avec un petit sourire en coin.

-Que personne ne me dérange… Sous aucun prétexte… lança-t-il avant que l’employée modèle ne quitte la pièce.

-Bien monsieur…

Le pédégé desserra la ceinture qui comprimait douloureusement son malheureux estomac. Il posa ses pieds sur son bureau, s’enfonça dans son fauteuil et ferma les yeux… Le silence régnant dans la pièce l’enveloppant telle une douillette couverture, il sombra bientôt dans un sommeil d’une profondeur abyssale et pénétra dans le royaume des songes par la porte de service. Son rêve avait pour cadre un endroit bien banal puisqu’il s’agissait tout simplement de son bureau. Soudain, un bruit étrange secoua l’atmosphère engourdie. Un goéland d’une taille digne du livre des records s’était posé sur le rebord de la fenêtre. L’oiseau blanc fixa le pédégé d’un œil torve puis, prit à nouveau son envol et se posa sans hésiter sur le dossier du fauteuil situé juste en face de lui. Du côté de la fenêtre, les événements se précipitaient. Dans un vacarme assourdissant mêlant bruissements d’ailes et petits cris perçants, un tourbillon de plumes investit la pièce. Une escadrille composée d’une cinquantaine de mouettes rieuses se trouva bientôt disposée en bon ordre derrière le goéland impassible et déterminé. Le chef du gang ailé poussa un cri strident et le songe se transforma en cauchemar. Le commando se rua comme un seul oiseau sur Blackhands. Celui-ci, se raidit de toutes ses forces, s’attendant à sentir les becs acérés des volatiles déchiqueter sa peau bronzée par le farniente. Il donna alors l’ordre à ses paupières de se soulever lentement, ne savant pas s’il continuait à dormir où s’il était éveillé… Les mouettes s’étaient posées sur ses bras et ses épaules tandis que le goéland, toujours juché sur son dossier de fauteuil, l’observait attentivement. Le temps de la cuisson d’un œuf à la coque passa sans qu’aucun des protagonistes de la scène surréaliste ne bronche. Le goéland déploya soudainement son aile droite d’un geste théâtrale. Comme dans un tour de magicien de seconde zone, le volatile marin fit apparaître un objet métallique de forme conique devant les yeux exorbités de Blackhands : il s’agissait d’un entonnoir… Deux des mouettes s’emparèrent de l’objet avec leurs becs et se ruèrent sur le pédégé qui ferma à nouveau les yeux. Celui-ci sentit alors la partie pointue de l’entonnoir s’enfoncer douloureusement dans sa gorge. L’infortuné tenta en vain de déglutir, il commença à s’étouffer et fut pris de panique. Un mince filet de sang s’écoula de sa bouche. Il essaya de se dégager mais une dizaine de becs acérés le clouèrent dans son fauteuil. Le goéland poursuivit son numéro de prestidigitation, sous son aile gauche il fit apparaître un jerrican de plastique jaune dont il fit sauter le bouchon d’un coup de bec hargneux. Une odeur nauséabonde envahi toute la pièce, Blackhands en identifia immédiatement l’origine : il s’agissait de pétrole ! Tel un oiseau de proie, le goéland se précipita sur l’infortuné captif, le jerrican coincés entre ses pattes. La victime de l’agression comprit l’horrible sort qui lui était réservé quand le liquide noirâtre et poisseux commença à couler dans son gosier. Le pétrole commença bientôt à glouglouter dans son œsophage, son cœur se souleva et ses yeux se révulsèrent. Dans un effort ultime il tenta d’expulser l’immonde mixture de son estomac. Chacun de ses soubresauts étaient ponctués par une nouvelle série de coups de becs, il ne pouvait ni bouger ni crier. Arrivé au paroxysme de la douleur et de la terreur, Blackhands vit nettement luire la lame de la faux de la camarde ricanante, ce qui eu pour effet de le réveiller. Il se frotta énergiquement les yeux puis se mit à respirer à grandes goulées, son cœur battait au rythme d’un locomotive, sa chemise ressemblait à une vieille serpillière tant elle était gorgée de sueur. Jamais il n’avait fait un tel songe, ses mains en tremblaient encore! Le scénario d’horreur qui était sortit de son subconscient avait laissé sur lui une telle empreinte qu’il se mit à se frotter les bras et les jambes pour faire passer la sensation de picotement qui en émanait. Un horrible goût avait envahi son palais et ses viscères semblait en proie à un incendie. Il fit quelques pas vers la fenêtre afin de remplir ses poumons d’air frais. Après avoir essuyé son front gluant de sueur, il s’affala de nouveau dans son fauteuil. Un fin duvet volant dans les airs se posa sur le bout de son nez, il l’attrapa d’un geste machinal et sourit en repensant au cauchemar qui l’avait mis en émoi. Il décida de faire passer le goût de pétrole qui restait encore dans sa bouche. Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et en tira un cigare d’un diamètre et d’une longueur impressionnant. Il fourra l’extrémité du cylindre de tabac dans sa bouche, prit le briquet d’argent qui trônait sur son bureau et alluma son cigare. Aussitôt une formidable explosion secoua l’immeuble dont les vitres volèrent en éclat. Des cris fusèrent de toutes part, une multitude de visages apparurent bientôt aux fenêtres maintenant dépouillées de leurs carreaux. Une épaisse colonne de fumée noire commença à s’échapper d’une des fenêtres situées au dernier étage de l’International Floating Dustbings Wrecks, il s’agissait du bureau de Blackhands. Dans la rue, un ballet de voitures de pompiers, d’ambulances et de cars de police  s’étaient mis à produire une cacophonie de tous les diables. Plus haut, indifférents aux gesticulations des mammifères bipèdes, un goéland et quelques mouettes planaient au gré des courants ascendants. Les membres de la petite escadrille poussèrent de concert une sorte de ricanement strident et s’éloignèrent de la ville à tire d’aile, direction la mer !

 

Franck DUMONT

 

 

 

Repost 0
Published by Franck Dumont - dans NOUVELLES FANTASTIQUES CLIF
commenter cet article