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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 09:46

Flytrap

 

Glorifier ses propres défaillances reste un art qui se prive obligatoirement de scrupules encombrants.

 

Depuis 23 ans que je suis dans la police, 17 ans à la Judiciaire, des crimes j'en ai décodé quelques insolites, mais celui de Saint-Quentin, en 1977, fut commis par un meurtrier particulièrement hors du commun.

Il me faut donc la relater. 

Pour moi, écrire n’est pas une vocation ; j’y suis arrivé par insistance d’une certaine élite de mon entourage, fort convaincue qu’un flic a toujours beaucoup de piquant à libeller. Alors, sans rechercher les prix Goncourt, Minerva ou autres juteuses promotions au service de la littérature commerciale, je me suis tout de même exercé à quelques banalités policières, faibles en vanité, sans trop d’intérêt, mais aussitôt génératrices de reproches et d’interdictions de la part de mon préfet.

Ça s’ordonne parfois comme cela dans la fonction publique. Et parfois aussi, on se demande pourquoi. D’ailleurs, c’est comme pour les fluides lucratifs de la littérature, en lesquelles je n’ai toujours rien compris du reste.

Tout cela pour vous dire, à vous lecteurs, qu’en aucun cas je ne saurais me comparer à un Simenon, une Agatha Christie, ou encore un Frédéric Dard. Entendez que, sans médaillement, ni relation, je reste un    piéton en matière de favoritisme éditoriale.

Maintenant, cette enquête de l’affaire de Saint-Quentin, très courte et sans heurt, elle mérite tout de même que je la narre au mieux. Du moins, que j’en expose les méandres dans lesquelles je me suis un temps enlisé.

À dire qu’un autre inspecteur aurait fait mieux reste encore une hypothèse, certes, mais entendez que l’orientation des recherches, se dirigent généralement vers des suspects davantage conventionnels ; de coutume, beaucoup mieux rencontrés. Entendez que je ne sorti pas victorieux de cet imbroglio, mais que toutefois, je m’auto congratule encore d’un mérite tout çà fait relatif.

Le dimanche 26 juin, le cadavre d’un jeune homme est retrouvé enlisé, lui, dans un marais poisseux de l’Omignon, au sud de Péronne. Il fut rapidement identifié ; Jean-Jacques Receveur, 18 ans, étudiant en droit, et signalé disparu par sa mère, le 14 du même mois.

Alors dépêchés par le procureur de la Somme, nous nous rendîmes sur les lieux, ledit marais, moi et mon collègue, Gilles Fauchereau. Le métier étant parfois un tantinet sport, je dirais davantage mon coéquipier Fauchereau.

Extrait de la vase par la gendarmerie avant notre arrivée, le corps, pour l’heure non identifié, trempait désagréablement dans une enveloppe de végétaux aquatiques ou autres. Fauchereau prit note des premiers constats. Une corde nouée au torse, et encerclant les deux épaules. Là, il eut l’immédiate judicieuse remarque. Ce système fut sans aucun doute pensé par le criminel pour le déplacement de la victime. Ainsi, le lasso servit de poignées. Indubitablement, cela nous désigne un seul coupable, et faible de surcroît. Un petit homme ; une femme peut-être. D’autant que le macchabée n’est pas bien lourd. Le terrain nous séparant du tout-venant praticable confirme ce déplacement, mais son humidité ne nous laisse absolument aucune trace de pas. Quant au tout-venant donc, il présente des empreintes de pneus, certes, mais de trop de passages enchevêtrés les uns sur les autres pour en obtenir une marque probante. Enfin, la zone étant ceinturée, j’ordonne tout de même des prises photographiques. Une certitude : personne n’a été tué ici. Et tué comment ? Aucune blessure, pas de sang donc, pas même des marques de strangulation. L’autopsie nous donnera la réponse. En attendant, au retraité qui a découvert le corps, je l’oblige à nous entretenir chez lui. Des fois que l’on y découvre quelque chose. C’est niais, mais, dans le passé, j’ai serré deux assassins ayant également découvert le corps de leur victime. Ici, rien en ce sens. L’homme reste traditionnellement franc, d’une variété de français moyens convenables, honnête, voire même manifestement traumatisé.

En fin de matinée, de retour au bureau, nous engageons une recherche au fichier central. Aussi, auprès des confrères et gendarmes du département et de ses limitrophes. Et ça ne tarde pas ! À quinze heures, la disparition de l’adolescent est bien signalée par la gendarmerie de Saint-Quentin qui, de surcroît, détient un récent photomaton.

Et nous voilà reparti dans l’Est. Aucune confusion sur la personne. Maintenant, il s’agit d’informer la famille. Pour ce type d’annonce, il me manque un certain doigté. Donc, j’attendrai Fauchereau dans la voiture. Bien m’en pris car l’entrée en deuil fut particulièrement insoutenable, me rapporta-t-il. Seul, le papa ira reconnaître son fils demain matin.

Pour l’instant, on n’a guère d’orientation. Les parents, nous les interrogerons plus tard, c’est entendu, aucune structure de pneu n’est vraiment identifiable, à part celles de nombreux véhicules agricoles ; quant à l’autopsie, nous devons attendre encore 36 heures. La récréation forcée en somme !

Au-delà, le légiste ne fut très pas loquace – probablement par crainte de se tromper. Du moins en ce qui concerne la date précise de l’homicide. Enfin, il demeure formel sur un point : le jeune homme trouva la mort par asphyxie. Un étouffement peut-être, comme l’aurait été celui d’un oreiller violement serré sur la tête, un sac plastique ; encore comme cloîtré dans un espace réduit et hermétique à souhait. Pourtant un autre indice détiendrait la faculté d’éloigner ces deux hypothèses. À savoir six légères entailles, parfaitement similaires et disposées symétriques de part et d’autres : quatre sur le cou, deux sur le front.

Là, Fauchereau ne put s’interdire l’une de ses mille bourdes instinctives.

  • Le gamin a du rencontrer un anaconda, voire un crocodile qui l’aurait avalé par le crâne, puis contraint de le recracher à cause de la taille du reste.
  • Oui ! possible… Maintenant, tout comme les anacondas, il n’y a pas eu beaucoup de crocodiles de signaler dans la région, ces derniers temps.

 

 La chambre du garçon est d’un classique adolescent. De n’en observer aucune place pour un fantôme !  Scotchés aux cloisons, posters de Jimmy Hendrix et Lou Reed ; des chaussures de sport également suspendues. Lampe à bulles, lampe à paillettes, et chaise tulipe. Aussi, une bibliothèque particulièrement chargée d’ouvrages botaniques. Dans les tiroirs du bureau en tek, nous trouvons un herbier, un tac-tac et une photo de groupe. Là, l’on va se dire que l’éventail des relations du défunt s’élargie quelque peu. Lui-même et ses camarades : deux filles et trois garçons dont Monsieur et Madame Receveur nous apprennent les identités assez rapidement. Le jeune homme étudiait assidument, ses amis n’ont au demeurant rien de reprochable ; lui-même n’a jamais eu aucun rapport avec les autorités. Pas d’usage de stupéfiant non plus remarqué. Aucun abus d’alcool également. Bref ! un garçon encore loin de prendre son envol ; pour nous et pour l’instant, un désert d’information. Outre qu’il était féru de botanique, nous apprenons toutefois qu’il le fut aussi du cyclisme ; ce qu’il partageait  généralement le week-end avec un autre camarade absent de la photo : Cédric Gallet. Ici, une autre piste s’exhale de notre nébuleuse.

Sans perdre de temps, nous exploitons tout cela en se partageant Saint-Quentin et alentours ; Fauchereau pour le nord, moi-même au sud, avec un véhicule mit à ma disposition par la magistrature locale : non pas une églantine comme celles dont on dispose maintenant, mais une puissante 4L. Ici, l’ensemble de nos déplacements ne nous apprennent pas grand-chose. Excepté le jeune Gallet, séjournant à Montbard jusqu’à la fin de la semaine, tous ceux visités apparaissent comme les bons sujets décrits par les parents du défunt. Je veux dire-là, aucun symptôme d’usage de stupéfiant ; aucune autre débauche. De plus, ils ont tous et toutes des emplois du temps vérifiables. Nous allons donc voir un peu plus loin. Déjà à Paris, où l’adolescent logeait chez ses grands-parents maternels, Porte de Châtillon. Là encore nous allons nous séparer. Fauchereau, lui, se rendra à Paris, tandis que moi, j’irai scruter les autres membres de la famille. Au demeurant, avec cette dernière, restreinte, peu de direction non plus. L’étudiant à un jeune frère âgé de douze ans. Suspect improbable ! La maman est fille unique. Le papa à une sœur, domiciliée à Bordeaux, et sans laisser de nouvelle depuis déjà trois mois. Également, il a encore sa mère. Une septuagénaire domiciliée rue Pierre Loti, à deux pas de la maison familiale.

Ma première visite chez cette dame ne m’en apprendra guère, mais je garde encore ici le souvenir d’une femme particulièrement originale. Peut-être pas ma criminelle, mais pourquoi pas. 73 ans, mais rien de suranné, autant dans le comportement que dans le mobilier de son pavillon-meulière. Celui-ci singulièrement encombré de plantes vertes de mille espèces. Ostensiblement enchâssée, exubérante sans conteste, non encombrée de modestie, avec une légère tendance à se mystifier elle-même, surtout très attachée à son propre sillage donc, elle ne m’apparut pas le genre de mamie à s’assoir pour regarder tourner l’heure. Et d’un terme emphatique à m’en épater ! Enfin, elle devait tout de même accuser certains dérèglements mnémotechniques, puisqu’elle me servit le café que je venais pourtant de refusé. Enfin, elle m’attarda considérablement à l’écoute de la narration d’une part de sa vie n’ayant aucun rapport avec mon enquête. Ses enfants sont issus d’un premier mariage, elle reprit son nom de jeune fille au-delà d’un second veuvage, et, à présent, le terme de son existence se profile assez proche compte tenu de ce nouveau deuil. Elle l’aimait beaucoup son petit Jean-Jacques !

Je prends congé, et retourne à mon conseil de guerre. C’est-à-dire seul dans un bureau m’ayant été courtoisement attribué au commissariat de Saint-Quentin.

Nous sommes vendredi 1er juillet, c’est le week-end, et je n’ai encore rien débrouillé de cette affaire, tout autant limpide que les fonds du canal de l’Ourcq. Disons encore personne à faire passer à table. Fauchereau, dont les congés débutent demain, m’a téléphoné pour me relater sa visite auprès de la famille de la Porte de Châtillon, celle à la faculté d’Assas, également celle auprès d’une relation de l’étudiant occis, mais, de ces côtés, rien de significatif non plus. Quelle poisse à cette étape de l’enquête ! D’autant qu’il faudra rendre des comptes dès lundi, et avec les gazetiers quelque peu aux fesses, de surcroît. Dans la plupart des cas, nous focalisons sur deux ou trois potentiels suspects dès le deuxième jour. Là, toujours aucune piste au-delà du cinquième. En vain, je tente un procédé d’élimination par faible logique. Si j’oublie ici l’originalité de la façon de trucider, il apparaît évident que le criminel avait intérêt à la dissimulation du cadavre. Je suis donc contraint ici de ne pas y voir un étranger, un voyou de passage. Peut-être puis-je entrevoir la possibilité d’un kidnapping qui aurait mal tourné. À savoir une équipe d’amateurs ayant mortellement trop clos leur otage avant de programmer la demande de rançon. En ce sens, les parents ne sont pas suffisamment nantis au point qu’il en soit envisagé une telle forfaiture. Également, si la victime ne se droguait pas, de ce labyrinthe, je dois en écarter tout éventuel dealer, c’est entendu. Peut-être puis-je spéculer en l’acte d’un dégénéré local, d’un psychopathe plus ou moins homosexuel. Possible ! Aux dire de la maman, son fils est sorti vers 11 heures, le matin du 14. Ceci, sans évoquer sa destination. Certes, il n’est alors pas rentré pour déjeuner, mais ce fut davantage le soir qu’elle commença à s’interroger plus notoirement. Depuis le début de ses vacances, il n’avait pris aucune habitude de découcher sans même en avertir sa famille. Tout cela laisse supposer qu’il disparut dans un espace-temps d’environ 10 heures – c’est quasi attesté. De cette dernière réflexion, m’apparaît deux carences de notre rapport. Nous avons clairement omis de s’interroger quant à savoir s’il quitta la maison véhiculé ou non ; aussi, s’il fréquentait quelques endroits publics de Saint-Quentin.

Arrive le lundi. Le jeune Gallet n’est pas très avenant à l’égard de la police. Je ne m’en offusque guère ; de la part d’un petit con, ça bouscule peu ! Enfin, hors de soupçon, lui aussi, il m’apprend tout de même que Jean-Jacques copula un temps avec une certaine Magalie, jeune dionysienne un tantinet primesautière. Un fait que les parents ont oublié de nous mentionner. Cette nouvelle information va me conduire chez les Receveur ; procéder alors à un attentat contre leur intimité.

Là, cet autre accueil est moins chaleureux que le précédent. Surtout de la part de Monsieur. C’est à se demander le pourquoi. Bon ! je l’ignore quelque peu, et j’interroge Madame.

  • Connaissez-vous une certaine Malagie de Saint-Denis.
  • Oui ! bien sûr, c’était la petite amie de Jean-Jacques.
  • Vous dites c’était… Est-ce à dire que ce ne l’est plus ?
  • Eh bien ! il se sont quittés en avril dernier.
  • Elle venait souvent à Saint-Quentin ?
  • Voyez que ce fut une brève relation. Nous l’avons reçu ici qu’un week-end, en février.
  • Vous savez pourquoi, ils ont rompus ?
  • Une fille un peu volage ; elle a dû trouver un autre compagnon. Du moins, je le pense.
  • Lui, que vous a-t-il dit alors ?
  • Rien ! Il n’était pas loquace sur le sujet, si ce n’est qu’il ne trouvait plus le temps de la fréquenter assidûment.
  • Et vous ne l’avez pas cru ?
  • Je vous ai dit ce je que pensait.
  • Vous n’avez pas son adresse, je présume ?
  • Non… Mes parents peut-être… Ils se voyaient beaucoup plus chez eux.
  • Normal !... Eh bien, je vous remercie.

Le papa s’agitait dans le couloir au pied d’une immense plante verte d’intérieur. Son comportement, peu ordinaire, me suggéra deux idées intuitives. Tout d’abord, celle qu’il ne souhaitait guère continuer à me partager trop longtemps l’air que l’on respirait alors, puis celle qu’il détenait une information dont son épouse restait en marge. Disons comme une borne.  Ma curiosité, toute professionnelle, tenta d’en connaître davantage, et je l’interrogeais niaisement sur l’identité de l’imposant végétal. Histoire de le faire parler.

  • Une "monstera deliciosa" géantisée par ma mère… C’est l’une de ses passions marginales. 
  • Pourquoi, elle en a d’autres ?
  • Ça ne lui manque pas, c’est sûr, mais celle-ci n’est pas en défaut de sel. Voyez par vous-même. Cette espèce atteint à peine deux mètres en général. Là, vous en avez trois. Elle détient un secret, me dit-elle.
  • Aussi, la botanique, c’était un peu le truc de votre fils, n’est-ce pas ?
  • Aussi.

Pour cette fois, je n’en saurais pas plus. Ici, l’homme n’a visiblement aucune intention de prolonger la conversation davantage.

Pour ce qui fut de la recherche et la consultation de la donzelle de Saint-Denis, je déléguais à un collègue parisien. Et là, encore rien de déterminant. En effet sans heurt, elle remplaça  Jean-Jacques début mars, et n’eut plus aucun contact avec lui depuis. Une fille plutôt frivole qu’amourachée à en créer un drame.

De nouveau, me voici dans l’impasse. De nouveau, me revoici à mon conseil de guerre.

À ce niveau de l’enquête, je dois avouer baigner dans l’étron. La brume totale, et pas une autre virgule à rajouter au rapport. Si je reste sur mon scénario du psychopathe, je vais devoir envisager un travail de fourmi sur le parcours du cycliste qui, le jour de sa disparition, s’était absenté sans son vélo. Peut-être se rendait-il chez sa grand-mère, à deux rues d’ici, supposait la maman.

Certes, je vais y retourner chez la mamie, mais, avant tout, je tenterais bien un questionnaire auprès du petit garçon, le frère du défunt. En théorie, nous n’avons pas le droit, mais si je respecte les voies guidées de mon intuition, je vais oser cette démarche quelque peu cavalière. Je vais l’accompagner au sortir du collège.

- Tu parlais beaucoup avec ton frère ?

- Oui ! Il m’apprenait beaucoup de chose.

- Il t’aidait dans tes devoirs, je pari…

- Non ! pas trop. Il avait suffisamment avec les siens.

- Et dans les derniers temps, tu n’as pas remarqué qu’il pouvait être préoccupé par quelqu’un ou quelque chose ?

- Bah non ! C’était le début de ses vacances. Il était bien dans sa tête. Il avait du temps libre.

- Qu’en faisait-il de ce temps libre ?

- Je pense qu’il allait voir les filles.

- T’en connais ?

- Non ! mais j’ai du mal à croire qu’il passait tous ses après-midi chez ma grand-mère.

- Il y allait souvent ?

- Où ?

- Chez ta grand-mère.

- Tous les jours… Mamie lui a refilé le virus du jardinage. Des acharnés là-dessus !

- Oui ! ton père m’en a parlé. Même qu’il paraît qu’elle reste une artiste dans le domaine.

- Pour ça, c’est plus que certain qu’elle a la main verte, mais, moi, ça me donne des frissons.

- Bah ! et pourquoi ?

- Chez elle, il n’y que de cela. Des plantes fleuries, des cactus, même des arbres à l’intérieur de sa maison. Et puis, de certains, il est interdit de s’en approcher, dit-elle… Moi, je n’aime pas aller chez ma grand-mère. Et c’est bien à cause de cela.

- J’y ai été chez ta grand-mère… Je n’ai pas fait attention aux arbres.

- Ils sont dans son vivarium. Quand vous rentrez, c’est la dernière porte à gauche, tout au fond du couloir.

- C’est une serre ?  

- Oui ! mais, elle, elle appelle cela son vivarium des anges.

Un circonlocution guère orthodoxe, mais qui en dit long, pensai-je.

- Sinon, ta mamie, elle n’est pas méchante. Tu l’aimes bien tout-de même ?

- Oui ! d’ailleurs, elle me fait rire souvent, mais je crois bien qu’elle perd un peu la tête. Des fois, elle ne sait plus vraiment ce qu’elle dit.

-Oh ! c’est l’âge ça, mon garçon.

 

Maintenant, l’intuition mentionnée plus haut semble s’orienter dans une direction probante. C’est la famille que je dois assiéger. Alors, je retourne chez la grand-mère. Il y a obligatoirement là-bas des informations restées sous masques.

Ce fut vêtu d’un non ordinaire peignoir-chasuble que la septuagénaire me reçut sans aucune animosité. Elle reste très détendue, sans hésitation dans ses réponses ; sans tremblement. Son petit-fils ne venait pas ici forcément tous les jours. Il était féru des sciences, de la botanique, et c’est pour cela qu’il l’aidait aux rempotages. Aux bièrages également.

Là, j’appris beaucoup de choses sur le sujet, notamment que le biérage consistait au lavage des feuilles avec de la bière, et non avec de l’eau, comme je l’aurais banalement fait si j’avais été conduit à le faire, que la température ambiante ne présentait aucune entrave au développement des espèces, exotiques ou non. Enfin, la conversation me saoula ostensiblement, et sans conteste, au bout de quelques minutes seulement. Je suintais alors d’une détestable envie de quitter les lieux. Comment dire ? La mémère m’étouffait de paroles sans intérêt, autant que de sa manifeste  idiosyncrasie. De plus, et je n’y prêtai guère attention lors de ma première visite, en sourdine, une pourtant insupportable musique de supermarché s’entendait de toutes parts de l’habitat. Indispensable à la croissance des liliacées, m’affirmait mon interlocutrice. Quasi impoliment, je mis un terme à sa salacité en exigeant qu’elle me conduise à son vivarium.

  • Vous voulez parler de ma serre ? me demanda-elle.  
  • Oui !
  • Comment pouvez-vous connaître son existence ?
  • Je suis de la police, non ?

Peut-être, je pensais ici trouver quelques autres questions plus directement relatives à mon enquête.

Enfin, je dois avouer plutôt avoir profondément désiré fuir sa conversation, tout comme abandonner la cuisine où fumait le café imbuvable qu’elle insistait à me faire boire.

Déjà, avant d’entrer dans la serre, je remarquais qu’un panneau avait récemment été soustrait de la porte d’accès. Panneau six fois plus long que large.

  • Il devait y avoir écrit « vivarium » ici, sur cette porte, m’exclamai-je.
  • Comment vous devinez cela ?
  • Je vous l’ai dit, je suis de la police.
  • Alors Bravo !
  • Merci.

Le gamin ne m’avait pas menti. Il s’agissait bien d’arbres. Du moins, de plantes transformées en arbres. Je n’y connais toujours pas grand-chose, mais je puis confirmer que c’était un spectacle imposant, voir même terrifiant par divers endroits. Et déjà, dans la première allée empruntée.

Un gigantesque "pyracantha" trônait au milieu de la serre. Autour, une multitude d’orties douteuses dépassant les bien 2.50 mètres. Derrière, un énorme "dendrocnide moroides" fort urticant.

Vous pouvez me croire, lecteur, un environnement ostensiblement lugubre autant qu’aranéeux. Et avec les odeurs, en supplément. Bien entendu, chaque espèce offrait son identité à son pied – sinon, je n’aurais pu les nommer de la sorte. Je revins sur l’entrée par une autre allée parallèle aussitôt verdie par un surprenant yucca, d’une telle hauteur que je ne pouvais l’estimer. À ses côtés, la magnifique rondeur d’un "echinocactus grusonii " outrageusement vivace. Un peu plus loin, une "dionée attrape-mouche", surdimensionnée et dominée par sa corolle vermillon : un double croissant symétrique de plus de 70 cm de long. À son bas, l’étincelante étoile d’une "leuchtenbergia principis", encore de proportions marginales.  À mon humble avis, un trésor de verdure et de floraison, une œuvre phytosanitaire incontestable. Me relevant de l’observation de cette dernière espèce, mon bras gauche fut violemment agressé par je ne sais quoi dans un premier temps. Un étau m’enserrant et voulant me tracter vers lui.  Je dû user d’une certaine violence à mon tour afin de me libérer de cette emprise. Aussi, très rapidement, le second temps identifia la nature cette brutalité. Le double croissant de la dionée qui, à présent, reculait en sa tige. Je démasquais là mon assassin : une horrible et dénaturée plante carnivore !

Une géante saloperie venant de tenter de m’absorber, comme elle avait sans aucun doute absorbé la tête du gosse. De toute évidence, il s’agissait alors d’un accident.  Une option située à des années lumières de mes raisonnements .Sans aide, il avait suffoqué à l’intérieur de cette corolle épineuse (ce qui explique les griffures du front et du cou). Une mort peu sympathique !  Puis, arrivant trop tard, la grand-mère l’avait ici dégagé de cette pince, sans percevoir la nécessité d’en avertir qui que soit.

D’une intolérable apathie, donc.

La crainte qu’on lui réquisitionne ses « animaux », peut-être. Au-delà, devenue totalement piaculaire, la mamie nous décrivit la peine qu’elle rencontra afin de se débarrasser du cadavre.  

 

Laurent Lafargeas, 2009.

 

 

 

 

 

 

 

   

 

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4 juin 2009 4 04 /06 /juin /2009 00:00

 


 

À chacun son larcin

 

 

 

 Autant plusieurs vices peuvent être d’un seul

géniteur qu’aucune vertu n’aura le même public.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’étais debout dans un commissariat de quartier depuis trois bonnes heures, les mains liées dans le dos, au centre d’un bureau de l’étage encore que partiellement enfumé. Sur une table d’angle ils avaient déposé leurs trouvailles, le fruit de leur perquise: une plume - un pied de biche si vous préférez -, un coupe vitre, des clés de mobylette, un appareil photo et un colt 11,43 en plastique.

 - Tu fais quoi avec ça…, les stations services, les boulangeries, la banque de France ? hein ! tu fais quoi avec ça ?

Le plus âgé de ceux présents dans la salle s’empara de ma plume et m’en estoqua un à peine léger coup sur le plat du front.

 - Pour ça, moi j’ai trouvé… ; ça c’est pour t’mettre les idées en place.

Maintenant, un autre s’était positionné derrière moi pour m’appuyer le canon du jouet entre les deux côtes. Assis depuis un moment, un troisième fit mine d’être agacé avant de vouloir m’impressionner davantage par des braillements situés aux limites de l’hystérie:

- tu vas pas t’ foutre de nos gueules longtemps. On va t’refiler à la B.C. Ils vont t’ravailler au sang. P’être qu’là tu vas mieux glisser…

- Ta B.C. je l’emmerde…  

Là, ma phrase fut bien cassée par un second coup de plume, et, cette fois-ci, sur le bas de mon oreille gauche. La douleur était insupportable. Un autre excité entra nous parler de la violence du bureau voisin:

- ton pote, y va parler, tu verras… ; il baigne… ; c’est plus qu’une question de minutes.

Cela je l’avais bien entendu, mais je restais totalement convaincu qu’il s’agissait d’une feinte; une mise en scène. Ce genre de théâtre des poulaillers je le connaissais déjà. Impossible donc de

m’impressionner ! De plus, je me demandais ce qu’ils auraient pu obtenir de Raymond, ce demeuré… Ils ont mal choisi leur client, pensais-je. Celui-là, on s’arrange toujours à l’informer de rien. Avec ce cave, nous aurions braqué le Glasgow-Londres, qu’au moins toute l’Ecosse aurait été au parfum avant même que le train ne sorte d’usine. Pas de chance que ce crétin se soit fait serrer avec moi !

Le pauvre, peut-être que vraiment ils le passent à tabac, et le condé, face à moi, il se marre.

J’avais encore l’esgourde en feu qu’un coup de pompe réceptionné dans le bas de ma canne gauche me plia en deux...

- Bon ! On r’prend à zéro…La DS tu l’as piqué à l’angle Gambetta-Saint-Fargeau, hier soir; ça c’est entendu pour la blanche…

Maintenant, y’a trois jours, t’en as l’vé une autre…: une verte sur l’avenue Daumesnil. On touche les fils; même méthode…

Pour faire plus court, disons ta technique.

- Vous n’allez tout de même pas me r’coller toutes vos charades.

- Bah…, va pourtant falloir qu’t’en assumes quelques unes… On t’a pas invité pour causer d’tes diplômes.

- Y’a une autre métallisée qu’on a r’trouvé sur les quais…, t’as pt'être une idée là-dessus ?

- Les DS, une idée; vous faites de l’esprit ? …, on s’améliore ?… Vous m’épatez les mecs !

- J’te conseille d’la mettre en sourdine …, on pourrait pt'être passer des chatouilles aux gratouilles; on pourrait t’envisager un traitement de faveur … Genre médecine douce sans anesthésie…; tu vois ?

- D’accord, j’ai tiré la caisse pour faire un tour. J’avais une copine à promener…; j’voulais jouer l’boy qui manie de la fraîche, d’accord ! Ça s’arrête là; vous ne croyez tout de même pas qu’j’ai les épaules assez larges pour monter un commerce ?

- Arrête, tu m’fous la migraine avec tes conneries. Tu t’crois l’seul abruti qu’a passé cette porte ? T’aurais pas l’audace de penser qu’on est payé pour archiver tes salades ?

- Bah, cogne ! Ça va pt'être justifier ton salaire…; p’lure d’hareng…

Ce fut là, dans le blaire, que je reçus ma première mornifle.

- Ah !… Pauv’e tare…, j’saigne du nez…

- Calme-toi Rémy, tu vas l’embellir.

- Écoute terreur, des bagnoles y’en a eu douze d’engourdies depuis qu’t’as ripé d’ta banlieue… Douze, t’entends ? Alors s’il faut qu’on t’décore d’autant, t’as pas fini d’pisser ton jus.

- Incroyable !… Vous avez vraiment été  perfusés à l’hélium…Si on devait congeler à vie tous les fondus, vous n'auriez pas fini d'avoir froid.

- Ouais ! C’est ça…, tu vas lui parler comme ça à Guérin t’à l’heure.

- C’est qui ton Guérin ?

- Monsieur Guérin, tu dis… J’te le conseille…C’est le chef d’la brigade…Il est très patient, très tendre, tu vas voir…, ça va être ton nouveau copain cette nuit.

- Tais-toi, tu vas m’faire trembler avec ton Vidocq.

- Il a rien compris celui-là… Il en veut encore… Tu sais, toi, t’as quarante huit heures pour coucher tes mémoires, et nous, dans dix minutes on s’tire ; on va dormir…Si tu préfères débattre avec l’équipe du soir, c’est ton problème, mais eux y connaissent pas ton affaire, et c’est pas la contribution qu’t’as ajouté au dossier qui va les adoucir… Tu peux me croire, les gars y n’aiment pas trop jouer aux d‘vinettes.  Encore moins à deux heures du mat.

Déjà, l’heure avait en effet tourné. Lorsque j’en vis un se diriger vers la porte, et le plus hargneux enfiler sa veste, je crus un moment que mon calvaire allait s’apaiser. Hélas, c’était sans compter sur un autre plouc qu’avait gardé sa science en réserve. Tandis que tous s’éclipsèrent un par un, non sans m’écraser toujours le même pied au passage, celui-ci réarmait la machine à écrire avec beaucoup de mimiques tout en affirmant qu’avec lui j’allais parler davantage. Le genre moraliste, empiré du verbe méridional. Il y a toujours au moins un marseillais par commissariat, pensais-je; une coutume nationale qui m’agace particulièrement d’ailleurs ! Cet inconscient vociféra tant qu’il put sans remarquer la totale désertion de ses collègues.

- Alors…, les prénoms de ton père ?

- Ça, c’est d’jà couché sur le P.V… ; faudrait lire avant d’la ramener.

- Oh ! Tu vas me causer autrement toi, hein ! Sinon je pourrais bien te rosser l’échine qu’au trente et un décembre tu le sentes encore …

- Vous avez raison, mais surtout m’ratez pas.

- Dis-donc, tu me fais des menaces ?

- Écoutez, votre scénario on ml’a d’jà servi, avec des actes en plus. J’crois bien même y’avoir perdu quelques neurones…

Maintenant, ça m’chauffe un peu. Alors, si c’est des prolongations qu’vous envisagez, va pas falloir vous attendre à des politesses.

Je ne menace pas, j’conseille, j’préviens.

- C’est ça, continue à faire le mariolle, je vais rigoler… Bien, ton frère, c’est qui, un bandit comme toi, dis-moi ?… Et ta sœur, où c’est qu’elle tapine ta sœur ?

Mon bouillon n’avait que trop duré. Sans réfléchir, je passai à l’action. Les deux mètres cinquante qui me séparaient de mon agresseur furent suffisants pour me jeter sur lui; sur le bureau du moins ! Les résultats du choc furent inespérés. La machine à écrire s’écrasa sur le sol, et la chaise, en déséquilibre, entraîna son occupant dans une position idéale pour la suite de mon attaque. J’avais certes toujours les pinces serrées dans le dos, mais je pus cependant servir deux coups de santiag  au beau milieu de la tête du fonctionnaire de police qui, de son côté, n’avait pas encore eu l’occasion de réaliser l’outrecuidance de ma corrida. Cette dernière n’était pas terminée. Inquiétée par ce soudain vacarme, une nouvelle face apparue dans l’encadrement de la porte. Pas un brin offensive au demeurant. Elle aurait dû, car moi je n’avais pas fini ma distribution. Un magnifique aller et retour du front inaugura le second pissement de nez de l’après-midi. Hélas, ma première victime s’était déjà redressée, et ce fut aussitôt la fin de mon hégémonie.

Les torgnoles atterrissaient de tous les pôles. Tout d’abord, ils se mirent à deux à m’emplâtrer, puis un troisième vint se joindre à la ruade. À peine une minute plus tard, je comptai sept poulets autour de moi. Aucune chance de reprendre le dessus! De toute façon, ils m’avaient suspendu, la menotte entortillée au radiateur; ce qui m’imposa une reddition immédiate et sans négoce !

Aussi, un tantinet épuisé, je pris la décision d’apaiser les prochains débats.

Il reste clair que j'avais échu à l'intérieur de la boîte à Pandore, et quarante huit heures d’un traitement similaire m’apparaissaient bien trop long. Après tout, pensais-je encore, eux, ils n’ont que l’usure pour enrichir leurs écrits. Si je leur donne de la rebiffe, ça ne peut qu’accélérer le processus en amplifiant ma fatigue.

Les minutes qui suivirent furent donc un peu plus longues à vivre.

Je ressentais des douleurs par tous les endroits.

De plus, la ferraille me paralysait le poignet au point que mon sang ne semblait plus vouloir circuler à l’intérieur de la main.

J'observais celle-ci comme une chair pendue, comme greffée à mon bras, lui totalement et désagréablement engourdi; le malaise intégral en somme !

Le défilé de leurs insultes, je ne l’entendais plus. Enfin, ce fut pour quitter définitivement les lieux qu’ils me décrochèrent de ce recoin des plus inconfortables.

 - Descends-le cent minutes… Il est mûr pour Guérin.

Voltaire écrivit que l’ennui restait le pire ennemi de l’homme, mais croyez-moi, ce ne fut pas ce jour-là que j’aurais pu partager son avis.

Rien n’était terminé. Nous venions à peine de sortir de ce premier bureau qu’une autre dégelée m’attendait dans le couloir.

- Tiens ! V’la Guérin.  

On s’arrête, puis je me retourne mécaniquement avec celui qui me tenait le bras gauche. Du fond dudit couloir, avançait lentement vers nous le fameux Guérin,

(prince de Galle, cravate en soie, chemise sans pli ; que du beau linge, et beaucoup de pédérastie aux gestes).

- Hé Mesnard, t’as enchristé un sportif y paraît ? …

Un caractériel ?…

- Oui ! On a fini… C’était pas un marrant. Dans la catégorie trépanée au tungstène, si ça peut t'faire estimer l'ambiance.

- Ça c’est dommage…, j’étais de bonne humeur ce soir.

Poussé à l’épaule, je me retrouve dans un angle du commissariat.

Le peu d’éclairage m’empêche de bien voir le sinciput de celui qui se dirige droit sur nous, et qui maintenant s’adresse à moi.

- C’est toi le boxeur du lundi ?… Faut pas s’fâcher… Tu sais, on peut causer sans pain…

Il était sur moi, et je me préservais de rien. C’est alors qu’un magnifique bourre-ventre me plia en trois sur le sol. Pensez-bien que je ne pus répliquer.  Tout  juste comptabiliser six coups de pied dans la hanche, puis après, l’avalanche.

- Tu vois, moi j’reste calme…, je cause…, tu vois, ça fait du bien d’causer.

Tout prenait: la tête, les coudes, les genoux…, et rien ne voulait s’arrêter.

- T’à l’heure, on va s’ dire des mots, tu vas voir…, on va simplement parler tous les deux …

Déplacé par les cheveux, je suis projeté au milieu du couloir. Un bref silence, et ce fut la dernière reprise.

- Tu verras, on parle beaucoup avec moi… On ne s’ennuie pas avec moi…

Inutile ici de vous faire savoir que j’aurais de loin préféré communiquer par télex ou me faire agrafer par la gendarmerie; celle-ci reste assurément moins assujettie à la névrose du pugilat...

En théorie, j'aurai dû profiter d’une trêve en cage de repos. Eh bien non ! Ce fut hélas à l’étage au-dessus que je me retrouvais, dans un autre bureau, le cul sur le balatum, et les pognes encore greffées à un tuyau d’évacuation. Un autre décor, de nouveaux acteurs, les hostilités reprirent aussitôt ; Guérin en ouverture:

- J’ai ton curriculum vitae sous les yeux…; tout y est… Violence et voix de faits, vols et recels de véhicules à moteur - ta spécialité - ; là, j’vois, en soixante quinze, deux flagrants délits à six mois d’intervalle…

Ah, tu fais pas un métier facile… Pas de vacance !… Tiens, j’en vois un autre l’année suivante… ; assorti d'insultes et brutalités à l’encontre d’un représentant de l’ordre public… J’apprends qu’tu nous aimes pas trop…

Quinze jours ferme; tu t’en sors bien pourtant…

Oui ! t’as déjà une bonne et longue carrière, mais moi, à la lecture de ce dossier, je ne vois rien qui justifierait que tu sois inhumé au Panthéon… T'es qu'une crapule !...Ton avenir, il reste facile à deviner. Tiens, encore trois ou quatre ans et t’es bon pour l’échafaud... On va t’écourter du boîtier mon gars … Un p’tit matin, à la fraîche, y t’sortent de ta cellule, et puis… en route pour l’ablation. Y vont t’cisailler l’crâne comme Claude Buffet et Roger Bontems.

- Pourquoi tant de haine ? Je n’suis qu’un voleur de voiture … Aussi,  les pronostics, c’est pas votre boulot.

- Voleur et criminel, pour moi, c’est à côté, mais t’as raison, mon boulot ce soir, c’est dt’en coller pour trois ans… Un congé mérité

quoi !…T’es fatigué…, et tu sais, les bagnoles, la mécanique, tout ça, c’est pas très propre... De toute façon, y’a trop de concurrence !

- Mais, j’en ai volé qu’une…

- Arrête ! Jt’ai vu … Jt’ai vu au volant d’la 21 qu’a été désossée sur le quai de la Marne… Tu t’crois malin ?…

Durant un long moment, on n’entendit plus rien si ce n’est les bruits de la circulation au-dehors et le tapotement d’un stylo contre un métal quelconque. Je ne voyais que mon tuyau, mais j’entendis Guérin quitter la salle.

Je ne savais plus au juste s’il s’agissait d’une de leurs nouvelles méthodes, mais je fus très vite porté aux réflexions. Celles-ci ne devaient pas se prolonger plus que cela… Guérin ne bluffait pas.

Il m’avait bien repéré lorsque je m’apprêtais, la semaine précédente, à démarrer la métallisée dont ils parlaient tous.

Maintenant, cela me revenait à l’esprit: je m’étais immobilisé lorsqu’un type sortit brusquement d’un portail voisin.

Alors, je fis mine d’attendre je ne sais quoi sans trop m’en préoccuper. Il faisait nuit, bien entendu, mais c’était lui : Guérin.

Ça, ce n’est pas de chance ! Il n’y avait qu’un Monsieur tout le monde sur le trottoir susceptible de me reconnaître, et il a fallu que ce soit un flic… Ah merde, merde et merde… Bon ! je vais devoir relâcher du lest.

Après tout, avec l’épaisseur de mon casier, je ne pouvais pas plaider l’égarement soudain pas plus que l’état éthylique. Qu’il y ait deux, trois tires à mon effectif, ou qu’il y en ait même douze, l’instruction sera la même. C’est le ballon immédiat, puis la récidive aux causeries futures.

Il n’y a donc plus d’espoir ! Je vais avouer … Je vais en avouer trois, ça va les rendre certainement plus dociles. Ainsi pourrais-je dormir en attendant le prochain round.

Le stylo résonnait toujours du même rythme depuis le départ de Guérin. Je l’interrompis:

- on va pas passer les fêtes nationales sur vos procédures ?

Vous avez arrêté un bandit … Il faut l’conduire au parquet.

- Y manque des virgules à ton truc… On a qu’deux pages.

- Bon bah oui !… Jl’ai piqué la 21, mais j’ai pas eu le temps de lui r’faire une nouvelle vie. Jl’ai rangé sur les quais, c’est vrai, et le lend’main y’avait déjà plus les deux roues avant. .. J’ai laissé tomber l’affaire...

- Une traction avant sans train avant, c’est plutôt emmerdant…Enfin ça c’est du mieux ! Y va être content Guérin…

Jt’écoute.

- Sortez- moi d’la d’abord, j’vais m’sentir mal.

L’accalmie fut presque instantanée. Guérin réapparut pour se pencher silencieusement sur mes aveux, tandis que seule la machine à écrire perçait le silence. Hélas, chacun sait, dans ce bas monde, que les conflits reprennent aussi vite qu’ils peuvent disparaître.

- Y’a pas le compte… On a besoin d’renseignements sur une R 16 qu’a disparu y’a trois s’maines, et une Fiat, pas plus tard qu’hier.

- Parler, ça donne soif… Vous n’auriez pas un peu d’eau ?

- Un thé avec des croissants chauds ? … Et pourquoi pas un verre de fine ?

- J’ai cédé… Vous pourriez rester fair-play.

- T’as cédé partiellement, partiellement !… Ton exposé reste encore faible…Maintenant, tu vas aller t’coucher, et on r’prendra tout ça d’main… Pour aujourd’hui, c’était pas mal… C’est prometteur !

- De toute façon, j’pouvais rien nier… Votre chef, c’est l’ premier témoin… Il m’a vu dans la voiture le jeudi 27… C’était rue de Milan qu’elle était garée… Si j’avais su, jl’aurais jamais bougé d’là.

- En effet, là, t’as vraiment pas eu d’chance.

Enfin, je fus conduit dans mes appartements, au fond, à gauche du deuxième sous-sol de leur casemate, « alité » pour le reste de la nuit entre du bois bétonné et du béton boisé. Le confort absolu enrichi d’un éclairage permanent pour éviter de me perdre. La faim, la soif et de multiples ecchymoses améliorèrent mon « réveil » d’autant.

Au terme d’une longue absence de loisirs, vers le milieu de la matinée, de nouveaux débats s’engagèrent avec une nouvelle équipe; cent pour cent agricole celle-ci ! Je ne lâchais rien de plus, et, sur les coups de midi, un colosse, passant à peine l’huisserie, s’imposa aux autres avec beaucoup de classe, malgré sa fonction.

- Celui-là, je l’emmène …C’est Scantini qui veut l’voir.

J’avais plus les tenailles, mais croyez-moi, avec ce morceau de viande, il n’y avait pas moyen d’envisager autre chose que d’avancer sagement auprès de lui.

Scantini c’est le commissaire principal. Plus tard, j’ai su que c’était à cause d’un handicap que son bureau fut agencé au rez-de-chaussée.

- Assieds-toi…Tu veux un jus ?

- Merci, c’est trop de gentillesse.

- Allons…, nous ne sommes pas d’la deuxième division das Reich…Paul, tu peux nous ramener deux cafés ?

Le nommé Paul, l’armoire humaine s’exécuta aussitôt sans la moindre méfiance à mon encontre, et, le P.V. en main, mon interlocuteur hésita longuement avant de m’interroger.

- L’inspecteur Foulon m’a fait savoir qu’t’avais avoué le vol de la seconde voiture, là parce que t’étais persuadé que la police t’avait vu.

- Oui…, c’est pas écrit mais c’est vrai… C’était m’sieur Guérin… D’ailleurs, on s’est reconnu tous les deux.

- Il te l’a dit ?

- Bah oui, sinon j’aurais rien avoué.

- Huum !

- Mais pourquoi ?

- Oh, peu importe, mais on va devoir tout de même ajouter ça au rapport.

Les cafés arrivèrent, et je m’interrogeais de plus en plus sur la courtoisie ambiante qui m’était soudainement accordée.

- Vous avez l’air de douter…, demandez-lui, à votre collègue ; y vous l’dira…

Paul, le fameux colosse, se mit à parler.

- Le véhicule gris métallisé, de marque Citroën, immatriculé 5312 RP 77 et appartenant à Monsieur Yves Ducros, a été déclaré volé dans la nuit du 27 au 28 mars… ; ce que tu nous confirmes dans tes déclarations. Hors, l’inspecteur Guérin, en congés payés à cette date, se trouvait alors à Frontignan, dans l’Hérault, depuis le 16. Il en est revenu que le 30. C’est-à-dire avant hier…

Tu comprends, y’a quelque chose qui cloche…

- Oui ! … J’comprends bien, mais j’vois pas l’intérêt d’vous baratiner là d’sus… Si réellement il avait été à Frontignan c’jour-là, pt’être que moi j’serais déjà plus ici non ?

- En effet !

- J’pense qu’il a une vie privée c’brave homme, non ?

- Certainement, mais vois-tu, tout comme y a toujours au moins un dièse à une sonate, dans cette affaire y’a autre chose… C’est qu’au 17 de la rue de Milan, juste là où t’as engourdi la DS, on a r’trouvé le corps de Monsieur Pierre Emile Héry- Bournac avec trois balles 38 à l’intérieur…Ça, c’est plus du tout d’la tôlerie nocturne… Tu saisis ? Et alors, ça reste à peu près vers les mêmes heures de ton larcin que l’légiste précise où le meurtre a eu lieu…

- Oh, vous n’allez pas penser qu’c’est moi qui l’ai dessoudé ?… Moi, j’le connais pas c’monsieur Her- Bounac

- Peut-être, mais moi j’suis d’la criminelle ; alors tes charrettes, autant t’dire que jm’en contre fous.

Ce type avait raison. Non seulement on ressortit la machine à écrire, mais durant six heures je n’entendis plus parler d’aucune cylindrée. Entendez que mes chouraves avaient totalement disparu du dialogue général.

Là-dessus, j’en devins presque à l’aise. J’appris que Raymond fut desserré, on me fit avaler un steak-frites, un quart de rouge et même, vers 15h30, on me fit monter des cigarettes. Des questions, toujours des questions, mais pas une seule agression.

Une garde à vue comme je les aime. Bref ! je n’y comprenais rien.

En fin d’après-midi tout devint pourtant limpide. Un uniforme, que j’avais dû croiser vingt fois  sur deux jours, vint me réajuster une paire de menottes.

- Lève-toi, on t’emmène au palais.

- Dommage !

- Ferme-la, tu veux.

L’atmosphère avait considérablement changé. Descendu au rez-de-chaussée, on aurait dit un concert de James Brown. Dans le hall, des centaines de poulets ; parmi eux une grande partie de ceux que je connaissais déjà. Au dehors, une foule un peu plus bigarrée: des journalistes, des appareils photos et des caméras braquées toutes vers l’intérieur.

Je ne suis pas resté longtemps dans l’analyse de la situation; elle parlait d’elle-même ! Le délictueux Guérin, je ne sus comment ni pourquoi, avait bel et bien buté ce Monsieur Bournac.

Les conversations se rejoignaient de toutes parts: qui aurait songé qu’un principal, une éminence dans son domaine, enfin un représentant de la loi, de l’ordre, de l’équité - la fraternité peut-être pas-, qui aurait songé, entendais-je, qu’un type comme l’inspecteur Guérin puisse devenir un assassin ? On me dirigeait,  moi, vers un long séjour sans trop de ciel bleu, mais assurément avec, pour l’heure, une certaine joie dans le ventre qui me travaille encore. Il demeure certain que si je n’avais rien volé ce fameux soir du 27 mars, si cet imbécile n’avait pas eu tant de hargne à mon égard, et si je n’avais pas avoué mon « chapardage », nous n’en serions pas là.

Maintenant qu’il descendait, escorté vers la même destination que moi, je ne pus m’empêcher de lui faire savoir, à son passage, le bonheur qu’il me procurait de le voir ainsi beaucoup moins infatué qu'il l'avait été la veille.

- M’sieur Guérin…, y vont vous raccourcir comme Claude Buffet et Roger Bontems.

 

Laurent Lafargeas, 1978.

N59 ed. 11.05.2010.






 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 14:52

PLEINS PHARES A ALEXANDRIE

 

Six nuits, cela faisait six longues nuits qu’on planquait… L’initiative venait du capitaine Tonneau qui m’avait dit :

-  Lieutenant Devène, vous voilà maintenant à six mois de la quille, il est plus que temps que l’armée vous récompense de vos excellentissimes états de service. Pour votre dernière mission je vous offre un voyage pour Alexandrie ! Il s’agit d’une banale histoire de trafic d’art, de la broutille pour un élément de votre qualité…

 Je maudissais mon supérieur. Celui-ci savait très bien que je venais tout juste de rentrer du Liban où j’avais galéré comme un damné pendant plus de six mois. Je rêvais de ‘’revoir ma Normandie’’. La mélodie évoquant ma province natale me trottait dans la tête jour et nuit, jusqu’à l’obsession. Le capitaine Tonno s’était fait pincé, il y avait quelques années, dans une obscure histoire de cache d’armes, bidonnée par ses soins pour confondre une bande d’activistes de l’IRA. Depuis, sanctionné et confiné dans les limites de son bureau, l’officier voyageait par procuration.

Vous verrez, m’avait-t-il dit en me tendant deux billets d’avion, l’Egypte c’est magnifique, profitez-en bien…

Pour soit disant ‘’m’épauler’’, on m’avait coller dans les pattes une espèce de blanc-bec, le sergent Plum qui, au vu de ses manières peu subtiles et, étant données ses origines auvergnates, était surnommé ‘’le plomb du Cantal’’.

Nous étions partis le soir même, munis de trois valises. Les deux premières contenaient nos tenues officielles de touristes en goguette, la troisième, spéciale baqshish, était pleine à craquer de stylos, de bonbons, de briquets et autres babioles. Le surlendemain, nous arrivions dans la mythique Alexandrie. Toute la ville était en émoi : la fabuleuse bibliothèque venait de partir en fumée, un véritable drame national pour une Egypte déjà éprouvée par ses problèmes de démographie et d’inflation galopantes. Après avoir pris possession de nos chambres avec vue sur la mer, à l’hôtel Palestine (situé juste à côté du Palais du roi Farouk) nous avions rencontré Ali, notre contact local, traducteur émérite auréolé d’une réputation de discrétion idéale. Celui-ci nous avais donné un tuyau, au sujet d’un cargo nommé le Karaboudjan qui trafiquait le soir dans le  grand port de l’Ouest. Toute la nuit nous planquions, éveillés à tour de rôle ; le matin nous rentrions à l’hôtel. Le trajet était toujours le même : nous sortions du port de l’Ouest, longions le port de pêche jusqu’à la corniche de Ramlah et passions devant la plage désertes, si fatigués que l’envie de piquer une tête ne nous venait même pas à l’idée. Il n’était pas non plus question d’aller visiter les sites dont les noms chantaient sur les dépliants touristiques : jardins de Montaza, musée Farouk, Sarapeion et autres catacombes Kom el-Choufaga. Quand aux pyramides de Guiza, aux temples d’Abou Simbel, au et autres foisonnantes merveilles du pays, il n’était pas question non plus de profiter de leurs vues : tous les soirs à la même heure, le devoir nous appelait  à notre poste d’observation afin de déchiffrer le nom des cargos qui allaient et venaient dans le port. Ce matin là, les yeux rougis par les heures de veille, nous rentrions à notre pension, le moral dans les chaussettes. Notre enquête n’avançais pas d’un pas.

-   Je vous paie une bière, fit le sergent en arrivant à l’hôtel.

-  Pas d’refus, répondis-je après avoir fait claquer ma langue, qui résonna sur mon palais comme un morceau de bois sur une écorce d’arbre.

Quelques canettes après, je commençai à voir se dédoubler dangereusement l’image de mon acolyte. Je m’essuyai la bouche d’un revers de main et lançai d’une voix martiale :

-C’est pas tout çà mais faudra être en forme pour demain, j’aimerais en finir avec notre histoire.

 L’alcool un instant fait disparaître la sensation désagréable qui m’envahissais peu à peu de nous être engagés sur une fausse piste.

- Pas de problème répliqua le sergent, j’en avale encore une ou deux et je vais me coucher…

Je n’eus même pas la force de manger, je tombai sur mon lit tout habillé, Morphée m’ouvrit instantanément ses bras. Le réveil fut plus que pénible. Mon crâne sonnait comme une cloche le jour de Pâques. Pour couronner le tout, mon auvergnat avait les bouts en me laissant juste une bafouille griffonnée sur une serviette en papier : ‘’à travers les voiles d’une autochtone j’ai entrevu les traits de la huitième merveille du monde. Elle attend un taxi, je vais lui proposer de la raccompagner avec notre ‘’limousine’’. N’ayez aucune inquiétude, je serai fidèle au poste, je pense être de retour sur le coup de dix-huit heures…’’. Je jetai un coup d’œil affolé sur ma montre : il était presque dix-neuf heures ! Mon rythme cardiaque s’accéléra. Je descendis en vitesse avaler un kâbab et je demandai au serveur de commander un taxi en prenant soin de lui glisser un billet de dix livres dans la poche. Dix minutes après, une antiquité à moteur m’attendais sur le parking. A cette heure la circulation était dense comme un soir place de la concorde, d’ailleurs l’obélisque parisien venais de Louqsor, il y avait peut-être un mystique et lointain rapport, certains des hiéroglyphes ressemblaient tellement à des idéogrammes de panneau de circulation. Ici la priorité ne tenait pas du code de route, la puissance du klaxon faisait loi. Une fois sortit des embouteillages, je m’installai à la terrasse d’un café du port, à quelques pas de l’endroit où nous nous postions d’habitude, et je commençait à avaler tasse sur tasse de ‘’kawat ziada’’ un café à la façon turque dense et sucré. Mon crâne me faisait toujours aussi mal et mes paupières pesaient des tonnes. Me retrouvant seul, je ne pouvais me permettre de piquer le moindre petit somme, je commençai à comprendre la signification du sobriquet dont on avait affublé le sergent Plum. Les trompettes de l’apocalypse se mirent soudain à sonner sous la forme de sirènes de véhicules de police. En quelques secondes je me retrouvai cerné d’un mur de phares aveuglants. Des portes claquèrent. Un homme armé d’une Kalachnikov me hurla un ordre. C’était la police maritime, celle qui assurait la sécurité des activités portuaires. En deux temps trois mouvements deux costauds me passèrent des menottes et me jetèrent sans ménagement dans un fourgon cellulaire. L’un des cerbères me barra les yeux d’un bandeau noir. Commença alors une ballade d’une bonne demi-heure, j’étais secoué comme une olive dans un shaker, comme dans la recette originale du Martini triple flip. Protégé par mon statut diplomatique, je n’avais pas peur de ce qui se passais, j’en avais vu d’autre. Non, ce qui me chiffonnais le plus c’était que je n’avais pas imaginé cette façon de faire du tourisme. Soudain le véhicule s’arrêta. Les deux costauds me poussèrent hors du fourgon et m’entraînèrent dans un bâtiment dont j’entendit la porte en fer claquer derrière moi. Après une longue ballade dans un dédale de couloirs humides ; je fus jeté dans un bureau crasseux et sombre qui sentait la sueur et le tabac froid. L’attente me sembla interminable. Je commençais à penser qu’on m’avait oublié quand un bruit de serrure claqua à mes oreilles. Dans l’encadrement de la porte se dessina une silhouette massive. Un colonel en tenu de parade s’avança vers moi en me tendant la main.

- Excusez-moi de vous avoir fait attendre, fit le bibendum dans un français impeccable,  mais j’ai beaucoup de travail…

L’officier me tendit la main, je fit de même.

- Asseyez-vous !, fit mon hôte après m’avoir consciencieusement broyé les phalanges, nous avons beaucoup de choses à nous dire, çà risque de durer pas mal de temps…

Ma gorge se serra ; je voyais avec angoisse mes vacances forcées se prolonger au delà du raisonnable. Les deux armoires à glace qui m’avaient accompagné firent leur entrée dans la pièce et prirent place de chaque côté de la porte. L’officier s’annonça :

-  Je suis le colonel Hatti, responsable de la sécurité portuaire…

Je fis mine de me présenter à mon tour.

Je sais qui vous êtes, me coupa le militaire, vous êtes le lieutenant Devène, vous venez de France et vous êtes ici pour tenter de résoudre une affaire de trafic d’objets d’art…

Je restai bouche-bée. Le colonel reprit :

Je vais avoir l’honneur et l’avantage de vous remettre en main propre, suite à son arrestation, votre subalterne, le sergent Plum…

Le bibendum claqua un ordre à l’attention des ses hommes. Les deux maousses costauds sortirent de la pièce à la vitesse d’un éclair et , revinrent dans la minute en guidant un homme boitillant à la face tuméfiée. Je reconnu le sergent Plum.

Vous n’avez pas le droit d’employer la force ! fis-je en me levant d’un bond, nous sommes protégés par notre statut diplomatique !

Le colonel s’énerva :

 

Rasseyez-vous et calmez-vous !  Non seulement nous n’avons pas touché un seul cheveu de cet homme, mais en plus nous lui avons probablement sauvé la vie !

L’officier s’empara de la cravache qui était posée sur son bureau d’un geste nerveux, la pointa en direction de Plum et reprit :

Figurez-vous que ce sergent n’est rien moins qu’un imbécile doublé d’un goujat ! Quand nous l’avons retrouvé dans un quartier de la vieille ville, il était en train de se faire lapider par un groupe de radicaux : ’’les frères musulmans’’ ! Cinq minutes plus tard s’en était fini de lui… Nous avons interpellé ses agresseurs  : ceux ci nous ont expliqué que votre compatriote s’était permis de suivre une femme jusqu’à chez elle depuis l’hôtel ou elle travaille. Il n’avait rien trouvé de mieux que de lui enlever son voile pour tenter de l’embrasser ! En entendant ses cris les gens sont intervenus ; et voilà le résultat…

Après ce récit, je me pris la tête entre les mains et me mis à souffler de découragement :

Excusez-moi, fis-je, mais on m’à imposé cet élément pour accomplir ma mission…

Hatti me fixa d’un œil noir et me lança à la figure :

-  J’ai donné consigne à mes hommes de ne plus intervenir dans ce genre d’affaires ; je n’ai pas envie de risquer une émeute !

Il tapa du poing sur la table.

 Tenez vous le pour dit, et prévenez vos congénères ; si un incident de ce type survient à nouveau, vous ne récupérerez, au mieux, qu’un cadavre désarticulé !

L’officier ordonna qu’on fasse asseoir le sergent Plum.  Il reprit sa diatribe, un sourire narquois barrant son visage  :

Maintenant nous allons passer une autre affaire et passer du tragique cocasse…

Une goutte de sueur se mit à perler à mon front, je fixai mon acolyte, inquiet des révélations qui n’allaient pas tarder. Le sergent fit un geste de dénégation. Le colonel me rassura :

Ne vous inquiétez-pas, pour ce qui suit votre subordonné n’est pas en cause. Mais je vois que vous êtes au bord de l’apoplexie, acceptez un verre de thé à la menthe, ça vous requinquera, comme on dit chez vous…

J’étais près à tout entendre, mon cœur s’était mit à battre la charge, mon front  dégoulinait d’une sueur grasse et abondante ; je la jouais au culot :

Vous n’auriez pas quelque chose de plus costaud ?

Bien sur, s’amusa Hatti, j’ai de l’alcool de datte, vous allez voir çà réveillerais un mort !

Il ouvrit un des tiroir de son bureau et en tira une bouteille recouverte d’osier. L’officier versa le breuvage dans un verre à thé. J’avalais cul-sec. Pour la deuxième fois de la journée je faillit m’évanouir, un incroyable feu avait dévasté mon palais. Je me mis à tousser sous l’œil amusé de mes hôtes. L’officier reprit la main :

-  Maintenant, nous allons pouvoir passer à la suite…

Il jeta un ordre, les deux cerbères disparurent de nouveau et réapparurent en portant une lourde malle. Hatti exulta :

La  solution de votre mission se trouve dans ce gros coffre! 

Les deux bidasses se retenaient pour ne pas éclater de rire. Que pouvait bien y avoir dans ce bagage là ? Il reprit :

Voyez-vous, mon cher, votre problème c’est que vous avez démarré votre enquête à l’envers…

Voyant ma figure décomposée, il reprit sa démonstration :

Depuis le début, vous vous êtes focalisés sur un hypothétique trafic d’art partant de l’Egypte vers la France. Hors, c’est le contraire qui se passe. Le sens du commerce se passe de votre pays vers le mien.

Cette fois, la coupe était pleine, je me sentit me transformer en statue de sel. Le colonel finit sa démonstration :

Quand au fameux ‘’objets d’art’’, voilà de quoi il s’agit…

Il donna un coup de talon sur la malle qui se renversa, son contenu s’étala dans le bureau, il s’agissait de… Tour Eiffel miniatures !

Nos trois anges gardiens se mirent à éclater de rire comme des baleines. Jamais de ma vie je ne m’était sentit aussi ridicule.

Voilà, conclut l’officier, maintenant votre mission est terminée. Demain, à la première heure, vous serez amené à votre avion, vous avez un vol pour Paris avant midi… Quand aux fameux ‘’objets d’arts’’ ils seront passés au pilon au plus tôt.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et nous tendit nos passeports et nos billets de retour.

Le lendemain nous quittions l’Egypte. Pendant le voyage le sergent Plum resta muet comme une carpe. Pour le rassurer je lui certifiais que je ne ferais pas mention de ses frasques dans mon rapport. Bien sur si l’ambassade d’Egypte prenait une autre option, son avancement risquait de se transformer en renvoi direct à la circulation. Six mois après, je prenais ma retraite au bord de la mer, je revoyais enfin ma Normandie. Je n’ai jamais été aussi débordé depuis que j’ai arrêté de travailler. Tous les matins je fais du vélo, pendant les vacances scolaires, avec ma femme nous nous occupons de nos petits enfants. Je vais à la pêche avec des copains de mon âge, je suis même président du club de belote local et tout les après midi je m’entraîne pour le championnat du monde de sieste… De temps en temps, avec mon épouse, nous nous rendons à Paris pour faire des emplettes. C’est étrange mais à chaque fois que je prends le métro et que la rame s’arrête au métro Pyramide, je n’arrive pas à m’empêcher de partir dans un fou rire incontrôlable.

 

Franck Dumont.

 

 

 

 

 

 

             

 

 

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25 janvier 2006 3 25 /01 /janvier /2006 12:50

LES CAZALES

 

" Toute panique se maîtrise ; excepté peut-être celle

que l’on s’invente. Là, nous dirions que notre

nature imbécile n’est point conçue pour épouser

l’accalmie. "

 

Beaucoup de personnes honnêtes, beaucoup de calmes citoyens peuvent devenir criminels. De cela, vouloir en dresser l’inventaire des causes et des raisons serait une perte de temps manifeste. Même en écrivant très petit, ce dit inventaire se libellerait étendu sur plusieurs gros volumes, interminables et parfois soporifiques puisque souvent répétitifs. Le désir de tuer, nous l’avons tous. Moi, tout autant que les autres ! Du moins, c’est ce que j’ai toujours pensé. Cependant, le passage à l’acte ne présente malheureusement pas toujours la même aisance.

Il nous faut une raison, c’est également entendu, aussi une victime, c’est indispensable ; surtout il nous faut du cran, du sang froid ! Le spectre de la cour d’assise ne doit pas nous apparaître insignifiant ; il doit guider autant les motifs du crime que la perfection de ce dit crime.

Ici, j’entends par perfection, les soins avec lesquels nous devons nous employer à ne pas négliger la procédure de l’acte pas plus du reste que le camouflage de l’acte.

De tout, tout, tout, il faut le faire bien, ne serait-ce que pour ne pas être inquiété au-delà du meurtre accompli, ne serait-ce que pour garder l‘accalmie nécessaire afin de pouvoir recommencer.

Cela demeure ma primeur conception du fait !

Le problème du choix de la victime reste assez ambigu, je vous l’accorde. Notons là, qu’il reste tout à fait en dehors de mes convictions de tuer sans raison. Le meurtre gratuit d’ailleurs s’écarte de toute noblesse reliant celle dudit acte au parfait criminel ; j’entends celui dont je m’apprêtais à devenir. Il est vrai, vous me direz, que la République française, des meurtres gratuits comme l’exécution d’André Chénier ou celle de Marie Olympe de Gouges, elle ne s’en priva guère. Mais, de ces tueries sommaires,  moi, je devais complètement me l’interdire.

Et, n’allez pas croire que cette supposée noblesse - la non moins assortie de perversité - me rende exempt de toutes sensibilités. De ces dernières, j’en ai hélas plus qu’à revendre, et lorsque je tente d’approfondir l’origine des liens soudant l’amour que je voue à mon prochain avec la haine qui me dicte sans cesse l’horripilant contraire, je vous l’accorde encore, je dois reconnaître évoluer dans une sombre nébuleuse spirituelle à peine définissable, autant pour le commun des mortels que pour moi-même, perpétuellement en risque du pire destin. Bref !, disons ici, que mon personnage reste le moins représentatif de ceux qui s’accommodent au mieux d’amicales saluts de la part de son voisin, du genre : " ça va ?…, oui !, bah faut que ça aille bien ! ".

Voyez-vous, disons que je me range fort aisément du côté des éminentes structures individuelles victimes de leurs exigences quant au mépris de la nullité. Entendez ici, mes premiers aveux : je hais, la race humaine, parfois sans toujours trop savoir pourquoi.

Alors, pour différer quelques peu la noirceur de mon caractère précédemment évoquer, j’alternerai, ceci pour votre repos quant à la considération que vous serez susceptible de m’attribuer sans mérite, voire avec regrets, j’alternerai donc en vous parlant ici de la banlieue qui m’a vu naître et à laquelle je serais tenté d’exiger une reconnaissance de la part de ses murs ; ceux qui garderont à jamais l’empreinte de mon court passage sur terre. Ce passage que je considère comme primordial au bien de l’humanité en général, et depuis ses débuts. Voyez et constatez encore, à votre faible guise, les paroles d’un vil prétentieux ; celui que je suis sans conteste mais que jamais je n’aurais l’indélicatesse d’amoindrir, ne serait-ce qu’une seule seconde. Au hasard de cette banlieue donc – Nogent, Le Perreux -, je découvre dans un premier temps ma victime ; un nommé Norbert Dubuisson. Un ennemi d’école primaire qui me maîtrisa, à plusieurs reprises, dans la cour de récréation, jusqu’à me coller une raclée sous le préau. C’était en 1969 ; j’avais alors une relative notoriété tant auprès de mes camarades que des autres élèves de la classe, ainsi même sur l’ensemble de l’établissement, et ce type m’humilia ce jour devant au moins trente pairs d’yeux, et ceci de sa simple hégémonie physique. Il avait alors  quelques dix huit mois de plus que la terreur de ma personne.

A cette époque j’avais juré vengeance. Là, je retrouvais mon coupable ! Occasion rêvée de me satisfaire doublement ; premièrement pour ladite vengeance, certes retardataire, et deuxièmement pour mon nouveau stimulant dessein : celui d’occire un non innocent quidam à la base de mon plan.

Je le repère, je le repère deux fois et ce fut hélas, une  trop maladroite façon de repérer quelqu’un car, il m’adressa la parole, parole amicale de surcroît, durant l'émission de  laquelle aucune mention ne fut soulevée de nos friteries d’antan, et où je fus niais à ne jamais trahir ma détermination d’homicide. Ce qui ne facilita rien pour la suite de mon programme, lui ayant préalablement opté pour l’effet de surprise. Enfin, je mis au point une stratégie des lieux, des heures et des jours, ceci par fin espionnage, et je décidais ensuite le moment où j’allais frapper.

Avec quoi ?, fut la dernière question liée à l’ensemble du projet. Ayant donc choisi le lieu idéalement isolé autant des vues que des ententes, mon vieux P08 9mm de fabrication gravée 1912 sur le haut de la culasse fut donc l’objet de mon choix. Muni alors d’un silencieux aurait été préférable, mais au-delà de maintes et mûres réflexions, à défaut de le confectionner moi-même, je décidais de m’abstenir de ce complément d’objet me conduisant à la rencontre inévitable de certaines diverses âmes pouvant autant devenir suspicieuses que délatrices.

Après tout, là où j’avais décidé d’agir – disons au fond d’une impasse cernée de terrains nus d’une part et d’une casse automobile d’autre part –, un seul coup de feu bien dirigé aurait assurément été sans alarme .

Cette impasse, voyez donc, était située proche du parcours quotidien de ma victime ; voyez celui que mon homme empruntait le soir pour gagner son domicile.

L’endroit où j’avais échafaudé d’ensevelir le corps pour diluer par le temps et autres éléments naturels les indices de mon larcin se trouvait miraculeusement accessible par le terme de ladite impasse. Là, derrière un grillage mutilé à souhait, s’étendait encore une surface non construite et riches de feuillages et d’angles désertés. Je vous passe les raffinements usités afin de me protéger du meilleur alibi ainsi que l’étude des détails matériels nécessaires, et, le jour " J " arriva des plus sereinement et des plus garanti de ma tactique mûrement étayée, vous pouvez me croire. La scène se déroula donc presque exactement comme je l’avais orchestré  ; pas une anicroche !, sauf, peut-être, que mon intention de base avait été celle de multiplier ma jouissance en précisant à mon souffre douleur qu’il demeurait l’objet pauvre de cette vengeance invectivée plusieurs années auparavant. Entièrement, ma vanité aurait alors été satisfaite ! Devrais-je avouer que cette vengeance, au fond de moi, me parut totalement obsolète puisque elle s’abstint complètement de s’exhiber au moment de l’acte ? Cependant je regrette cette carence verbale car, si tout est calculé, tout doit respecter son calcul ; sinon c’est la faillite ! N’est-il pas ?…

Bref !, pour le reste, il en fut exactement comme je l’avais longuement organisé dans mon esprit. Je le rencontrais, quasi comme je l’avais déjà croisé auparavant un peu plus loin ; je dissertais à ses côtés sur un trajet identique au sien ( j’avais soigneusement étudié la distance indispensable à l’entretien prompt à suggérer l’invitation amicale) puis, ayant atteint mon lieu fatidique – fatidique pour lui -, je m’employais à un autre mensonge de mon piège pour lui solliciter un léger détour afin qu’il puisse admirer, disais-je, ne serait-ce que la façade de la maison que je venais de faire construire récemment et, il est vrai, non loin de ces très enviés bords de Marne.

Dubuisson, un instant estima la courte longueur de l’impasse et ne sut que dire pour contrarier mon insistance au mieux déguisée d’amitié.

Mon guêpier fonctionnait donc à merveille . Dois-je ici reconnaître également que ce fut la raison me dictant le moins l’hésitation par la suite ?

Probablement mais, enjoué de mes présentes réussites, quelques éphémères regrets vinrent assombrirent ma détermination. Je vous rassure tout de suite, rien de cela ne put me faire annuler mon délit ni même m’enjoindre la clémence déjà forte absente de ma conception génétique. Donc, au plus profond de l’impasse inhabitée, je l’abattis sans l’ombre d’une dérogation à mes plans, mais hélas sans y avoir ajouté le commentaire indispensable à l’euphorie de l’action.

Il reçut, dis-je, une balle en plein buste, et du 9mm de surcroît .

Rapidement, je traînais son cadavre de l’autre côté du grillage mutilé, puis, à l’aide d’une forte acérée fine arme blanche, je m’employais à extraire le projectile susceptible d’identifier sa provenance. Cette opération ne fut pas, ni la plus courte, ni la moins sale ! Dissimuler le bonhomme constituait la dernière partie de mon planning. Le déplaçant alors un peu plus loin, entre deux denses épineux où j’avais préalablement préparé le terrain – un sol meule et phytogène au mieux -, j’achevais ainsi l’ensemble de mon sinistre homicide clandestin en replaçant les quelques feuilles mortes bousculées de notre passage.

Jusqu’ici tout se déroulait comme j’en avais défini les paramètres du scénario, mais à l’instant où j’observais, un peu éloigné, l’aspect général de la sépulture de Dubuisson, mon œil gauche rencontra un autre œil assombri par le carreau de la fenêtre derrière laquelle il se trouvait.

La veille, je m’étais pourtant bien assuré que cette proche bâtisse, dont j’avais omis de vous mentionner, demeurait inoccupée. Sa façade donnant sur une autre rue, se composait de volets éternellement clos autant que d’épaisses lianes, ronces et autres végétaux obstruant complètement l’accès au portail extérieur, lui recouvert de chaînes cadenassées. Tous les symptômes évoqués présentaient ici le caractère d’un pavillon totalement abandonné et oeuvrant seul à son autodestruction. A l’arrière – face au jardin de mes larcins -, cette remarque se confirmait plus notoire puisque nombre de vitres se trouvaient brisées, et une vaste partie de la toiture visible se trouvait colmatée d’une bâche verdie par plusieurs rudes saisons.

Quelle poisse !… Quelqu’un logeait ici et venait assurément de constater une bonne séquence de mes activités macabres.

Mes premières réflexions sur ce constat furent promptement orientées sur la conclusion suivante : je suis foutu !…

Comme un gosse dans l’attente d’une punition mérité, immobile, j’inclinais niaisement ma tête vers le sol, puis je la relevais pour désagréablement me rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’une vision. Un type se mouvait bel et bien à l’étage de cette baraque.

Enfin, quoiqu’il en soit, il demeurait évident que la situation n’avait pas l’aptitude requise à faire une nouvelle connaissance. Filer, restait la résolution la mieux adaptée pour l’heure. Ce que je fis bien entendu, et sans laisser d’adresse.

Par la suite, j’aurais pu supposer mille options apaisantes, par exemple et tout simplement que mon indésirable spectateur fut myope, qu’il n’ait remarqué seulement ma présence et non le reste, ou encore qu’il ne soit que de passage dans cette maison, au mieux qu’il s’y trouvait par effraction, mais ma nature bileuse en exigeait plus que cela pour s’estomper et, profilant l’avenir au plus noir, je dus reconnaître son évidence afin d’en extraire les inédites prises de conscience à matérialiser dans l’urgence.

Si ce non fortuit témoin assista à l’intégrale de la scène, et si sa présence sur les lieux précités n’avait rien d’illégale, il est clair qu’il se dirige déjà vers le commissariat. Dubuisson sera donc ainsi rapidement exhumé et mon signalement parfaitement diffusé. Par contre, si cet œil indiscret ne se rappelle que de mon jardinage, voire moins que cela, le cadavre lui, ne pouvant être découvert que plus tard par l’indiscrétion d’un chien errant ou même par des recherches minutieuses, ne saurait alors que différer le début de l’enquête et, par là, diluer la certitude des témoignages.

Après tout, je ne dois certainement pas être le seul à rôder ou simplement à traverser ce terrain en friche.

Aussi, compte tenu que j’avais opéré ganté, les preuves assorties à mon inculpation ne pouvaient que demeurer fort minces. Maintenant, au regard de cette seconde hypothèse, il conviendrait de l’étayer davantage en déplaçant le défunt vers une autre fosse n’ayant plus une once de rapprochement avec l’éventuel rapport de mon espion. Ainsi, il m’aurait aperçu, certes un jour à l’est du terrain, hors que feu Norbert Dubuisson sera déterré à l’ouest de ce même terrain.

Egalement, parfaire à cette précaution non mal pensée nécessitait de ne pas lambiner, par conséquent, ce fut durant la nuit même du meurtre que j’entrepris ce déménagement funéraire.

L’immédiate bonne nouvelle, c’est que l’ambiance des lieux n’avait en rien été modifiée. Je veux dire qu’aucun véhicule de la police nationale ne stationnait à proximité. Pour l’heure, cette heureuse absence confirmait ma plus sereine deuxième hypothèse.

Un instant, j’admirais mes propres facultés de déduction tout autant que la totale dextérité avec laquelle je m’apprêtais à entreprendre mon transfert de corps. Hélas, ce dernier cité ne reposait plus à la place que je lui avait choisi. Difficile à concevoir, vous l’admettrez !

A présent, l’affaire devenait kafkaïenne au plus insupportable.

Impossible que la police eut aussi vite ramassé la victime ; impossible non plus qu’elle eut achevé son relevé d’indices en si peu d’heures. Un je ne sais qui où je ne sais quoi m’avait ravi mon cadavre, et de surcroît sans recombler la fosse.

Là, mon désarroi revêtit une toute autre ampleur. N’aurais-je que blessé Dubuisson ? Serait-ce lui qui se serait alors exhumé lui-même ?… Impossible encore !, surtout avec le découpage que j’avais pratiqué sur sa personne au-delà de son exécution.

Comme je vous l’ai signalé, si certaines âmes jouissent de leurs compétences à ne jamais s’alarmer ou à relier aisément la fatalité à laquelle ils accordent trop de crédit, pour ma part, cette avarie, dardée d’un mystère, ne fut pas le somnifère idéal pour atteindre le sommeil instantanément.

Sans conteste, sans autres explications revêtues indubitablement d’interventions surnaturelles, donc inconcevables, celui ou celle qui substitua mon cadavre demeurait parfaitement informé de sa présence avant d’avoir effectué, voire d’envisager même son intervention qui jamais n’aurait pu être guidée par un hasard aussi immédiat, et, en dehors du propriétaire de l’œil m’ayant considérablement perturbé jusqu’ici, je ne voyais pas qui d’autre aurait pu agir de cette manière tant assortie d’efficacité.

Mais dans quel but aurait-il réalisé cette exhumation ?…

Je dois avouer que le manque de réponse voire même d’idée à offrir à cette question ne cessa d’augmenter mon anxiété traditionnelle.

Je décidais d’attendre avant de méditer d’autres protections. Mais, attendre quoi ?…, la visite de la police ?…, peut-être attendre quelques informations émanant du quotidien local !

A présent, vous allez probablement avoir beaucoup de mal à me croire mais, j’attendis ; je restais sagement inerte durant prêt d’une semaine sans jamais me soucier de tout événements pouvant provenir du terrain vague.

Mon indolence sur le sujet ne pouvait cependant pas s’éterniser car, en examinant la réalité, autant je me félicitais de mon équilibre et de l’apparence que je laissais percevoir au cours de mes activités journalières, autant mes nuits s’écourtaient par mille questions, et toujours quasi la même : qui aurait eut intérêt à faire disparaître le cadavre d’un inconnu au profit de l’assassin de celui-ci ?

Ayant donc patienté toute une semaine, disons que ce long silence me pesait davantage que si j’avais été arrêté sur le champ ; comme si je me trouvait embusqué, le plus momentanément imaginable, dans encore un autre œil, entendons celui d’un cyclone, et sans connaître la direction de quel pôle devais-je emprunter afin d’éviter le contact avec la tempête que je supposais proche et violente.

Et, que tramait-on de plus horrible que mon acte ?

J’eus alors l’outrecuidance, pour ne pas dire l’audace, de revenir une seconde fois sur les lieux du crime et, pire que cela, d’y mener mon enquête personnelle.

Quand je repense à cela, j’admets couver un tordu coléoptère quelque part à l’intérieur de mon crâne !

Me voilà donc, encombré d’un maximum de risques omniprésents, sur la route de cette maison délabrée pour m’instruire de ses occupants.

Ici, à la tombée de la nuit, pas un éclairage s’échappe de l’intérieur.

Les chaînes sur l’unique porte d’accès à l’unité foncière ne semblent jamais n’avoir été manœuvrées depuis longtemps. Il y a une cloche actionnable de la voie publique. Là, j’hésite à peine ; après tout !

Alors, en peu de temps, un type sans âge et déformé par une tête ignoblement non proportionnelle à son corps minuscule apparaît presque aussitôt sur le pas de la porte de ladite bâtisse.

-  C’est pourquoi ? m’interrogea--t-il .

-  J’aurais à vous parler en discrétion, lui répondis-je.

Comme si celui-ci attendait ma visite, il m’invita à faire le tour de la propriété clôturée en m’affirmant qu’à un endroit s’y trouvait un accès plus libre, et il avait raison !

Je suivis la grosse tête et me retrouvais très rapidement en présence de deux autres individus d’égales difformités. Une vieille femme, au plus vulgaire attifée et au mieux perceptible de la pénombre qui l’entourait, ainsi qu’un grand mal sinciputé que je reconnus comme le porteur de l’œil malveillant ; l’une des causes de ma visite.

Enfin, assurez-vous qu’aucune de ces trois mines n’aurait pu se comparer à celle d’un guérisseur.

A ce moment, je ne saurais dire le pourquoi, mais j’eus la certitude d’avoir à faire à encore plus pervers que moi.

Sans appréhension de leur immédiate belligérance, pas plus que de leur chantage, j’insistais pour que l’on me restitue mon cadavre.

Pas un des trois monstres n’y consentit vraiment ; d’autant que pas un ne voulait admettre la réalité . J’entends ici le constat de mon crime et des suites non conventionnelles qui m’amenaient chez eux ce soir. J’allais en venir aux menaces lorsque la mère pie (la vieille)  m’affirma que je ne tarderais pas à être informé quand elle en aura fini avec le corps de l’homme que j’avais occis. 

- Assassin !…, rentrez chez vous , ajouta-t-elle avec beaucoup de toise dans le verbe.

A présent, tout devenait clair. Ces gens m’avaient bien repéré ; du moins ils avaient parfaitement reconnu ma personne comme celle d’un vil meurtrier, mais pas un ne semblait alarmé de mon geste, comme si ce dernier n’eut été qu’un acte singulièrement banal.

Regardez alors cette affaire au plus sombre de toutes les affaires de même nature que nous puissions observer. Je suis coupable d’un homicide, je suis donc un criminel ne suscitant aucune clémence ni pardon de la part de quiconque, et me voilà la proie d’autres intervenants dont l’ambiguïté laisse apparaître de ce que je pourrais le moins nommé de réconfortant, à savoir la vraisemblance de leurs noires ambitions, si ce n’est celle, beaucoup plus simple, d’un odieux chantage à moyen terme.

Certes, l’idée de les refroidir tous les trois d’une action spontanée ou différée, selon la figure du cas ne devait pas immédiatement s’évanouir de mon esprit. Ce qui aurait probablement simplifié le supposé calme futur de mon existence . De cela, je n’en fis rien et, maintenant, je le regrette toujours. Ces ignobles eurent et conservèrent pour l’heure, sans conteste, l’hégémonie quant à la situation.

Dès lors, une notoire métamorphose s’opéra du faible ensemble de mes réflexions calculées. Il fallait que j’intervienne !, d’une manière ou d’une autre. La suprématie de mon crime parfait en dépendait. Mais dans quel sens intervenir ?…Cette brochette d’affreux m’avait bel et bien substitué Dubuisson et je n’avais toujours rien appris sur l’intention directe de leur recel .

Dès lors, ma vie devint un enfer de chaque minute. Autant, à aucun moment je ne trouvais d’explication plausible à leur dessein, autant l’inconfort de mon inertie multipliait mes angoisses. J’avais la détestable sensation de perdre du temps ; le temps précieux d’un sablier se vidant progressivement vers ma complète disgrâce.

J’étais cuit, paralysé, ferré comme le serait une bête fauve attendant sa mise à mort dans les sous-sols du Colisée. Sans savoir de quelle sauce j’allais être mangé je ne pouvais même pas envisager ma fuite du pays. Cette dernière aurait totalement confirmée ma culpabilité à venir, si ce ne fut l’origine d’une complémentaire suspicion venant d’autrui.

Sans aucun doute cette famille d’aliénés mijotait un truc non catholique avant de me conduire sur le grill des tribunaux.

Au-delà donc de quelques jours de dépression vécus ainsi, je décidais en humble perdant, d’avouer mon crime plutôt que de subir davantage ce magma de remords et d’instabilités cérébrales. Après tout, j’avais raté mon coup !…

La guillotine, depuis peu, n’était plus en vigueur. Au mieux, avec remise de peine j’en avais pour vingt cinq ans et, ayant déjà séjourné au sein de l’administration, connaissant donc parfaitement la nature et le pseudo confort des institutions pénitencières, en dehors de la cage à mitard, j’aurais eu tout le temps nécessaire à d’autres études, à d’autres concepts riches à étayer la part de génie qui sommeille en moi. Ce fut là, la primordiale détermination qui me conduisit, pour la première fois en docile citoyen, aux portes du commissariat, à cet instant croyez-moi, portes de la plus apaisante des Rédemptions. Ici, mes aveux, à peine concevables à l’accueil dudit commissariat, furent plus promptement entendus dans le bureau de l’inspecteur Mangin. Dans le passé, le mien particulièrement assombrit de mille incivilités dont parfois j’avais peine à me justifier moi-même, j’eus à faire avec un autre   inspecteur du nom de Mangin. C’était dans un autre poulailler.

Un parfait ignare, un couronné insipide humanoïde pourvu de fonctions lui permettant toute désinvolture surpassant les capacités réelles de son intellect. L’incapable fonctionnaire, adipeux par excellence ; la race que j’exècre le plus ! Un abruti de sale flic, devrais-je dire sans exagérer mon terme. Mon second inspecteur Mangin, par contre, revêtait, celui-là, un autre charisme, non plus clément à l’égard de ma personne, mais d’une relative finesse et interprétation des aléas de l’existence comme se révélait être les imperfections de la mienne, par exemple. Disons que l’homme conservait davantage de philosophie et de fatalisme dans l’expression qu’il employait que dans le raisonnement qui constituait le moteur essentiel animant les motivations de son passage sur terre. Cet inspecteur Mangin n’avait pas mis en exergue une imbécile priorité susceptible de le nuire face à Dieu. Pour ma part, je fus en contact avec un primate, certes non de même conception que mon similaire état primate, mais un primate muni de fortes capacités d’analyse. En somme, un flic hors du commun !

Oserais-je compléter son portrait en y précisant qu’il fut plus malin que moi ?…Ce qui reste normal somme toute, puisqu’il était payé pour cela !

Je m’abstiendrais donc d’en dire plus, mais je puis vous assurer que le monde, mauvaisement constitué, de surcroît pollué par de multiples individus de mon espèce, peut avoir grand mal à se stabiliser dans l’accalmie d’une manière ou d’une autre ; il en sera d’ailleurs hélas toujours incapable mais, à certaines secondes et à certains contacts, il peut nous être cependant permis de croire le contraire.

Moi, de ce monde suggéré d’accalmie, j’eus la notoire sensation de ne plus jamais en faire  partie ; j’eus le constat de la moitié désagréable réception de ne plus jamais compter du nombre de ses artisans ; du moins pas de ces artisans dit virtuoses du bon fait.

D'ailleurs, ma triste et macabre affaire demeurait fort simple à l’approche de cette dernière analyse !

Bref !, en fort peu de temps, je révélais tout, mais absolument tout l’ensemble de mes faits et méfaits à ce monsieur Mangin, chargé de consigner ma déposition, ceci avant d’être officiellement détenu comme principal suspect en garde à vue, et ceci le temps nécessaire pour que la police fasse son travail ; à savoir celui de vérifier la teneur de mes informations.

Lorsque qu’au terme de trois bonne heures je revis apparaître l’inspecteur Mangin, celui-ci eut le grand déplaisir de me confirmer la funeste réalité de mes dires. Un Dubuisson, demeurant Nogent-sur-Marne, avait bien été constaté disparu depuis deux semaines. Ici, seul son employeur s’en était rendu compte (l’homme, célibataire, n’intéressait pas outre mesure son voisinage). Aussi, une perquisition musclée avait été mise en œuvre au domicile des Cazalès – la maison des affreux -, et la pêche fut bonne.

Une tête et deux pieds appartenant à un humain furent retrouvés en marinade trempant dans un demi-baril en plastique. Pour le moment aucun scénario précis ne fut établi sur les certitudes des enquêteurs mais, au delà de quelques heures, Monsieur Mangin, mon hôte, m’informa d’encore maintes plus lamentables et désappointantes nouvelles fraîches. Les Cazalès, famille récidiviste en la matière, étaient actuellement interrogés au sein de bureaux parallèles à celui où je ne pouvais qu’attester mes premiers aveux. Dans le passé, déjà accusés de cannibalisme sur le territoire d’une autre banlieue, ces mangeurs d’homme avaient sans conteste exhumé Dubuisson, non pas pour opérer un quelconque chantage à mon encontre comme je le redoutais, mais tout simplement pour se repaître de sa dépouille.

Je ne sus si pour se faire ils y ajoutèrent quelques épices, mais pour ma présente et totale déconfiture avouez quelle manquait pas de quoi décevoir de son sel. En effet, voyez-là que si mon agitation cérébrale s’était quelque peu maîtrisée, non seulement mon homicide respectait la perfection de ses bases mais, de plus, la proximité d’une insolite fatalité avait joint son aide par dissolution du problème.

C’eut été l’heureux non homini corpus delicti faisant défaut à beaucoup de criminels moins expérimentés qui pourtant ne furent jamais identifiés.

C’est ballot, n’est-ce pas ?

Enfin, dois-je le rappeler?... , j’avais pitoyablement raté mon coup !…

 Laurent LAFARGEAS, 1981

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