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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 19:43

Débat de feus

 

Un écrivain ce n’est pas un homme, ni même un surhomme. C’est un correspondant de l’au-delà méprisant la matière.

 

 

 

 

 

 

 

Ah, j’ai bien l’air d’une belle cruche à renifler des yeux cette fiole de poison. Tiens ! le téléphone…

Je répondrais plus tard. Rien d’urgent à mon avis. Dans le cas contraire, ça rappellera…

Et pourquoi j’évite cet appel ? Pour mirer le poison ? Quel stupid-man ! et quel égocentrique ! Elle est à moitié pleine cette fiole, mais aussi à moitié vide, et plus qu’elle n’aurait dû l’être à l’heure qu’il est.

En ce sens, je m’étais pourtant bien fixé des objectifs à ne pas atteindre ; avec des traits sur l’étiquette ; des traits ambitieux quant à la gestion de la journée, quant à une consommation régulée, dosée, raisonnable.

En son état actuel, cette bouteille ne traduit pas le respect d’aucune de ces règles observées.

Je vais me déporter ailleurs, vers d’autres occupations plus concrètes, plus saines en tous cas. Certes pour un temps seulement. Mais ce temps n’est-il pas un facteur positif en ma faveur dans cette lutte contre les exigences de mon addiction ? Probablement, sans aucun doute, mais surtout sans aucun doute pour qu’il me reste au moins 10 centilitres pour agrémenter ma soirée.

Et ça va être long ! Et tout dépend encore de quand elle débute cette soirée. En mille endroits, l’existence peut devenir une plaie, mais là, ça devient tendancieux, incongru pour ne pas dire nébuleux.

Enfin, dans l’immédiat, je vais tenter de penser à autre chose. Et puis, ça tombe bien, revoici le téléphone.

-Allô !

- Oui !

- Maman ?

- Oui ! Je ne te dérange pas ?

- Non ! Je n’avais rien à faire d’urgent… C’est toi qui appelait y’a dit minutes ?

- Oui ! ça fait au moins trois jours de j’essaie de te joindre… T’es sorti ?

- Non ! enfin, pas loin, et je suis arrivé trop court sur la sonnerie.

- Sinon, ta santé, ça s’arrange ?

- Bah ! tant que je ne sens trop rien de ce côté, je ne m’en alarme pas.

- Oh ! je te connais bien, tu dois certainement négliger bon nombre phases de ton traitement.

- Les phases, les phases, oui ! je les respecte les phases. J’ai l’éliquis à prendre deux fois par jour, aussi l’amiodarone et l’hydroxyne que le matin, et encore un autre dont j’ai oublié le nom.

- Bien ! mais as-tu fais des efforts au niveau de ton alimentation ?

- Écoute, Maman, je fais pour le mieux. Plus de beurre, plus de fromage, plus de jambon, et plus je ne sais quoi encore.

- Et le yaourt ?

- Là, j’ai du mal.

- Et le vin ?

- Bon d’accord ! tu veux en venir où ? Tu sais bien que ne peux pas manger sans vin ; c’est contre ma nature, et encore plus nuisible à mon appétit.

- Y’en a bien qui buvaient plus que toi, et qui arrivent à s’en passer… C’est lié à une volonté, tout simplement. Il faut savoir ce que tu veux réellement.

- Encore quelques de tes phrases toutes faites. Entends que dès l’instant où tu pollue ta vie, histoire de conserver la santé qui serait censée la perdurer, il faudrait examiner en profondeur le but probant. Vivre vieux, peut-être ? Au risque de me répéter, à mon tour, je ne vois pas exactement l’intérêt prédominant qui m’engagerait à un tel entêtement. D’autant que les places au soleil deviennent de plus en plus rares.

- Eh bien vivre, vivre plus longtemps. Tu deviens négatif.

- Tiens, bah ! évoque ça ; c’est d’actualité. Pour changer de conversation, note que nos gouvernants prévoient encore de repousser l’âge de la retraite. Cet âge de vie qui, selon de hautes études, serait supérieur à celui de nos aïeux. Enfin, ils parlent d’espérance de vie pour noyer la carpe du déficit des caisses. Donc, à l’analyse de ces dernières nouvelles prolifiques, comment veux-tu que je m’attache, moi, à mon espérance de vie ? Un supplément de calvaire, tu veux dire.

- Je sais, je le sais bien, et suis d’accord avec toi, mais, de mon côté, si je reprends tes expressions, t’as encore beaucoup à faire avant de partir. Beaucoup à écrire, disais-tu.

- Certes, mais c’était du temps où j’avais de l’espoir en moi, et en bon nombre de choses. C’était encore une époque où j’avais de l’affection pour l’humanité… À cause de mes enfants, bien sûr.

- N’accuse pas tes enfants, s’il te plaît. Eux, ils ne sont certainement pas pressés de te voir partir. Et tes petits enfants, t’y a pensé ?

- Là, tu sors le final de ta tirade : « à la fin je touche ». Je pourrais en effet rester entièrement d’accord avec toi. Ceci dit, je ne crois pas que mes petites-filles soient enclines à observer, par convenance, un papy, mourant de surcroît, s’attachant à une existence qui ne lui a rien laissé de concret. De surcroît encore, un papy qui ne leur laissera pas grand-chose non plus.

-T’as les idées noires aujourd’hui.

- Pas plus qu’hier, et puis écrire, écrire ; écrire pour être lu par un francophone sur cent mille ? Reconnais-là qu’il s’agit davantage de survie.

- Eh bien ! même s’il faut le percevoir de cette façon, entends que la vie reste un capital-temps demeurant apte à servir un jour ou l’autre. Si tu te lasses de son intérêt pour l’instant, rien ni personne ne peut t’affirmer qu’il n’est pas susceptible de réapparaître cet intérêt. Voyons que, pour l’heure, tu peine à gérer ton immédiat, mais jamais ton devenir ne saurait se confirmer toujours identique.

- En somme, tu voudrais que je sois ce que je devrais être d’une idée d’un jour être celui que je ne suis pas… Ce serait-là une opinion défendable si le passé ne m’avait pas tant fourni d’amertumes, s’il ne s’était pas encombré que d’échecs, déceptions et autres mille avaries du genre. De ton côté, comprends que l’existence ne présente aucune nécessité absolue, si ce n’est celle de fuir les maux et les dangers qui la menacent. Elle nous offre, en général, rien d’autre que la fatigue dont elle s’assortie. Une perpétuelle baignade dans les hydrocarbures !

- T’es en plein désespoir, mon garçon.

- Désespoir de quoi ? Non ! je tue le temps. Disons que je le justifie et l’occupe avec des palliatifs cérébraux. Et puis, l’espoir et le désespoir dont tu parles, restent tous deux capables de polluer ou d’enjoliver le présent.

- J’en connais un de tes palliatifs cérébraux… Le whisky !

- Non ! non ! je n’y touche plus.

- Tu mens !

- Pas forcément. Peut-être, je minimise la gravité. Pour ne pas t’inquiéter, par exemple.

- Oui ! et je sais ce que tu vas me dire : que le mensonge est tout autant subtil que la vérité insipide… Tu cherches la mort ?

- Non ! Bien sûr que non, mais…

- Mais, mais, j’ai, moi, l’impression de parler dans le vide. L’amiodarone, pour ne citer que cette pilule, mêlée au whisky, ça devient un véritable volcan : une baïonnette en plein cœur.

- De toute façon, j’espère que tu n’as pas oublié que je veux partir avant toi ?

- Qu’est-ce que tu me racontes-là ? Tu sais bien que je suis morte la semaine dernière.

- Bah non ! enfin oui ! maintenant que tu me le rappelle… Mais, si t’es morte, comment fais-tu pour me téléphoner ? … Et pourquoi je te réponds ?...

- Ah oui ! en effet… Si je te parle, si tu m’entends, c’est que tu dois être déjà mort, toi aussi.

- Ben voyons ! et moi qui me disais que la mort, c’est un demain que je ne verrais jamais.

- T’as des regrets ?

- Non ! C’est du prévu, c’est le mauvais qui s’impose... Dire que j’ai abandonné un demi-litre dans la cuisine !

 

Laurent Lafargeas, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 09:50

Graine d'Apache

 

 

 

« ...On assure que les ténébreux cachots, ces sépultures des vivants dont nous avons tiré nos frères d'armes par nos justes clameurs, se repeuplent journellement d'une foule considérable d'autres victimes toujours prévenues du fameux crime de lèse-nation. Les plus scrupuleuses précautions et les plus invincibles mystères sont employés pour éviter qu'aucuns renseignements ne puissent transpirer sur le compte de ces derniers, et de là, il n'est plus difficile de consommer l'horreur, de les garder dans ces souterrains mortels... »

Gracchus Babeuf

 

 

 

 

 

Depuis une poignée de décennies, la langue française tend à se travestir en nombre sens. Certes, le franglais s’y invite le plus souvent accompagné d’une technologie progressive, mais bien d’autres parasites s’introduisent outrageusement, et parfois même hautement cautionnés. Notons ici la défense de l’illettrisme voulant s’imposer au conventionnel par l’uniformité d’un contre-langage devenant quasi obligatoire en certaines sous-classes sociales, si ce n’est encore au-delà.

La simplification, désirant détrôner une grammaire ancestrale, adopte sans scrupule la coutume du parler-mal en vogue afin de nuire à notre magnifique science du terme. Aussi, les journalistes utilisent une autre sorte d’inepties pour écraser la coutume ; ils inventent des mots à la convenance de leur dialogue – enfin, de leur monologue. Voyons-là, notre culture verbale comme particulièrement assaillie de toutes parts.

En parallèle de cette attaque barbare, pour ne pas dire venant de minorités communautaires, intervient également le style abréviatif : la flemme littéraire, pour la citer. Il s’agit de privilégier les initiales d’un nom, d’une marque, d’un établissement ou autre, ceci au point que ce groupe de lettres suivies se convertisse, à course d’usage, en une antonomase ancrée dans les âmes, et, pire encore, dans les âmes à venir. C’est l’exemple de la CAF, prononcée majoritairement Kaf, et non cé a f.

Reconnaissons que cette dernière, chère à beaucoup d’entre nous et des ailleurs, conserve l’avantage de se populariser très rapidement en ce sens. Tout comme le CNIT du reste, aussi fort connu ; du moins plus que son entière appellation, à savoir « Centre des Nouvelles Industries et Technologies ».

Dans cette série et en multiple domaine, observons cette paresse de rhétorique atteindre tous les milieux, tous les esprits. Les banques, par exemple, ont judicieusement ciblé leurs dénominations à se faire connaître : BNP, CIC, et j’en passe, mais le pire reste encore que la pratique s’étend en tous les domaines de notre vie. En médecine, pour autre exemple et en autre terrain, ne pas confondre un IVG avec un HIV. Ailleurs, distinguons la CGT d’entre le CNRS, n’ayant, pour le peu, aucune fonction comparable. Et ce n’est pas fini ; l’administration n’est pas en manque de ce désolant procédé linguistique. C’est dire qu’ici, c’est celle qui excelle ou noie le poisson au mieux en le domaine. Ne serait-ce à nous questionner sur la différence entre le SMIC et le SMIG. Eh bien le premier – paix à notre âme – c’est le salaire minimum interprofessionnel de croissance. Le second, le salaire minimum interprofessionnel garanti. Allez-vous y retrouver dans ladite nébuleuse ! Disons celle qui distingue ses appellations en vertu de notre cautionnement de néophyte avéré face à toutes expressions pervers en le sens que, moi, je l’entends. En bref, voyons que beaucoup de ces convertisseurs de notre langue français le font avec l’entière conscience d’embrouiller les peuples, victimes de tout en fin de principe. Les peuples qui sont, pour ces technocrates, l’entrave possible de leur apaisement aisé dont ils s’estiment redevables, voire méritants. Je reste conscient que mon opinion s’approche outrageusement de celle des anarchistes,  mais, veuillez m’excuser, ces bandits assermentés ont tout simplement organisé, ne serait-ce quant aux formules,  la meilleure façon de se préserver, voire encore la meilleure et pire façon de justifier leurs gigantesques émoluments.

Et pour en revenir aux antonomases, voyons également intervenir le vice de ces abréviations qui tentent à s’imposer en nos dialogues. Tout le monde sait ce qu’est l’INSEE, se parlant « in’sé », certes moins bien que l’INVS (Institut de Veille sanitaire) ou encore, à ne surtout pas confondre avec l’INPES, soit l’Institut Nationale de prévention et d’Éducation pour la Santé. Voyons ! tout le monde le sait…

Parlons ! évoquons ! chantons ! tout fini par se muer en notre bien-être spirituel ! (davantage fiscal pour plus juste observation).

Pour ma part, je ne retiens que ce qu’est une BA, davantage que c’est qu’une TICPE (Taxe Intérieur de Consommation sur les Produits Énergétiques).

En laissant de côté (svp) le fameux EPRUS (Établissement de Préparation et de Réponse aux Urgences Sanitaires), institution vachement utile, comprenez que la place d’un contribuable ou d’un encore plus humble piteux concitoyen se perd un tantinet à l’usage de la simple diction.

Pour en revenir à l’administration, cette fois, reconnaissons qu’elle reste la championne de ce genre d’ambiguïté ; d’ailleurs, parfois elle en convient en créant de nouvelles institutions s’exposant en bouclier à l’usine à gaz qui nous gère. Le CFE (Centre des Formalités des Entreprises) en est un exemple probant. Il est écrit, et il s’agit  d’un organisme ayant la faculté de vous préserver du casse-tête administratif. Avouons que c’est bien-là qu’il est reconnu comme tel.

Ma liste de ces mots-paravents ne pourrait s’entendre exhaustive (plus de 5 000 au total, je pense).

Ce qui demeure le plus adipeux, c’est l’usage modifié que l’on fait de ces sigles désirant camoufler certaines réalités davantage proche de vrais vécus beaucoup moins supportables.

Observez que cette mode de l’in cultisme étatisé est intervenue scientifiquement au-delà de l’occupation allemande. Puis d’un au-delà bien ancré du reste !

D’entre mille, citons l’IPES (Institut Publique d’Éducation Surveillée), nommant ainsi, et depuis la libération, une efficace prison pour enfants, pour ne pas dire un bagne d’enfants ; ce qu’il n’a cessé d’être encore quelques décennies postérieures à l’époque précitée.

Ici, le souvenir des occupants du temps n’en expose nullement l’idée même d’un hôtel de gestion Trigano.

C’était une institution, ne l’oublions pas. Une institution forte utile à la collectivité, et qui rémunère nombre intervenants justifiés en le  même sens.

Et là, lesdits intervenants sont recrutés selon une expérience digne de cette dite expérience requise. Soit celle de l’autorité indispensable. Non pas qu’il ne s’agisse de tuer, mais d’imposer au crâne - voire par des « ailleurs » -  la dictature des biens-régissant sur un ensemble de carences sociétales. Sur le sujet, bon nombre d’expériences nous ont laissé des résultats encore probants, et tout au long de notre Histoire. Ici, de l’Histoire, parlons-en une once. Elle ne commence réellement, cette Histoire, qu’au-delà de la création en notre pays de la fameuse république, reine de tous les principes sociaux (notez que plus que jamais je n’écrirais avec une majuscule la république précitée). À dire davantage une oligarchie se vouant à l’observation du répressif sur toutes pauvretés soupçonnées intelligentes. Plus encore et par endroits, évoquons     une extermination de tout dissident au principe régnant. Sans trop s’étendre sur ce dit épineux sujet, retenons, qu’en dehors de la soumission, nulle autre façon n’existe que celle de s’en sortir autrement qu’adopter en son âme ce système ancestral, comme gérant autant de notre présent que notre avenir misérablement quasi similaire.

Revenons-en aux intervenants de cette institutionnelle géhenne pour ados. Nous avons, d’une part les gros émoluments : directeur, sous-directeur, intendant, agent de mission ponctuel, régisseur, et j’en passe. Aux plus bas salaires, nous trouvons les tortionnaires, nommés moniteurs (c’est plus classe). Il s’agit pour ces dits intervenants d’utiliser la violence au max ; la schlague me fut-elle nommée, comme règle, d’une part car exigée des grosses considérations à l’emploi, d’autre part afin d’éviter une émeute organisées (les émeutes organisées, ça fait désordre). Autre que cette violence facile, il était aussi fait utilisation de la privation ou du cachot : lieu où le décor ainsi que le traitement sont mis en scénario à vous faire sentir au mieux ce qu’est une mauvaise vie. En l’occurrence, la vôtre, nous l’aurons compris.

 Moins infernal, j’ai connu, pour ma part, ce type d’établissements reconnus par des lettres ne voulant rien dire, si ce n’est que de s’interpréter comme « industries » utiles à la providentielle société du XX è siècle. Pour moi donc, il fut question d’une fondation d’ordre privée. C’est-à-dire non institutionnelle,  mais subventionnée cependant par l’argent « toujours » du contribuable. Et les tarifs sont immanquablement en corrélation avec la compétence attendue. Insistant et  restant sur mon idée d’exposer au mieux les lettres initiales désirant alléger l’aspect prohibé de la dépense, nommons cet établissement l’IMPP : à connaître, certes pour nous mortels testant nos souvenirs, mais à ne pas recommander à nos générations futures. Et le principe reste étayé. Observons que pour le coût, « I » est pour Institut (erreur se foutant de nos gueules par une excellence qui nous viendrait à peine à l’idée) « M » et pour entendre Médico (médico nous rappel médecine par extension, certes encore, mais alors soigné à coup de pompe, pour le peu) ensuite, le premier « P » veut dire Psycho. Alors là, il s’agirait d’observer si l’enfant, tout enfant qu’il est, aurait, je dis bien « aurait » la pensée de véhiculer une carence psychologique quant à l’éventuelle lutte face à des adultes qui, pour la plupart, devraient se faire suivre en nécessaire instance. Quant au deuxième « P », il parle de pédagogie. Là, ça devient marrant. Serait-ce à dire que tout ce monde demeure plus apte que celui de l’éducation laïque et traditionnelle ?

Et quand  je dis que je me marre, je pèse mes mots. À peine introduit dans ledit établissement d’étouffante ruralité, du moins durant les trois premières heures, je dû subir deux agressions. D’abord, les pensionnaires s’unirent pour identifier leur ovni, moi en l’occurrence. À cet effet et en un premier temps, ils mandatèrent le plus grand, le plus gros, le plus con. Mon père, ma mère ont eu, sans le vouloir, la stratégie de me faire enfant non-passif, et non moins réfléchi de surcroît, vous comprendrez que la grosse merde qui se jeta alors sur moi, comprit, cette grosse merde, quasi instantanément comment on chauffait son bois du côté de la Seine Saint-Denis. Inutile de préciser que ma provenance de ce département, toujours plus ou moins déprecié, ne devait pas atténuer la belligérance naturelle de tous ces garçons ayant détecté un éventuel extraterrestre, comme le restera toujours le « parigot » dans la petite tête des imbéciles, en général. Au-delà de cet échec confirmé, Ils mandatèrent derechef un nouveau bipède tout autant d’encéphale mal conçu que le premier .Ce second missile fut instantanément éconduit, pour ne pas dire détruit comme l’autre.

Mais là, ce fut avec sentence complémentaire! Entendez que les dirigeants de ce lieu de villégiature carcérale observèrent immédiatement la traduction d’une combativité dont ils avaient pour mission d’endiguer au plus répressif ; entendez que je fis connaissance avec les cellules d’isolement bien avant mon dortoir. De cela, je m’en souviens parfaitement, et m’en souviendrais toujours comme l’égale, cette sentence, comme l’égale de toutes celles dont j’ai dû rencontrer au-delà de cette mauvaise année 1973.

Maintenant, ici, mon séjour n’eut rien de comparable aux autres années que connues le vieux Jean. Un copain de bistrot, certes, mais un type ostensiblement marqué par une longue vie d’aléas depuis sa naissance. C’est-à-dire 1917. Des faiblesses, des embûches relatives à l’organisation républicaine, il en subit plus que moi, certes, mais tous deux, convîmes avoir été lambdas voués à l’étron de cette jungle de ronces nommée « Providence étatique ».

Voyons un État n’ayant toujours pas plus de considération envers ses administrés que celle accordée généralement aux cochons de soue bretonne.

De là, les graines de rue que nous étions devaient imanquablement s’affronter à toutes les saintes gestions du monde. Pour ma part, je ne suis nullement expert en la sociologie qui m’obligerait à percevoir notre civilisation au mieux adaptée. Cependant, bon nombre lectures m’enseignèrent le contraire : ce qui dérange. Peu de choses à vrai dire, si ce n’est la coutume ; ladite coutume qui permet à un nombre de dormir en paix en s’isolant du grand malheur de bon nombre autres laissés pour compte. Du vouloir bien s’assoir dépend toujours du mal-assis des voisins. L’intelligence réside en la compétence de se trouver du côté des tortionnaires et non parmi les tortionnés. Et c’est bien là l’une des sciences que nous laissa Machiavel. Un juste équilibre, en somme ! !

Toujours, de nos jours, nous entendons parler une majorité, n’ayant jamais subi aucun sévisse, évoquer, sans vergogne, la fameuse providence de notre État. Et je n’invente rien…

Ici, je dirais, que moi, que nous, les pseudo-réformateurs en âme, on n’observe pas les choses de la même façon.

Pour mon vieux Jean, « tout ça n’est que politique, et politique n’est pas à défendre ».

Notons que mon vieux Jean se contentait de vieillir, sans ne jamais agresser personne.

Soit ! mais, sur sa considération, il avait beaucoup à raconter ce vieux Jean. C’est un type dont la vie, ou du moins son semblant de vie pourrait horripiler du monde. « J’ai roulé ma bosse », disait-il. Comme beaucoup, il eut à digérer la grosse baffe de Guderian, en 1940, puis celle du Mékong un peu plus tard ; quelques séjours au ballon, un divorce en prime, la cloche pour un moment par la suite.

Je veux dire par là, qu’abonné à tous les zincs de la rue Marcadet, comme moi du reste, il me serait difficile de vous l’exposer comme un exemple un tant soit peu fréquentable. Ceci, dans l’esprit de la défense des conventions. Ces conventions qui vous organisent l’existence en fonction de vos errances de pensées individuelles ; ces conventions qui vous mènent à vous auto-traduire comme individu sans dignité reconnue, et sans que vous en ayez la moindre analyse ; ces conventions qui restent encore capables d’anéantir quelques individualismes pas encore dit conventionnés, et certainement pas pour demain conventionnés.

Maintenant, Jean, le vieux Jean, conservait la faculté de m’instruire en de maints endroits. Et de son unique vécu, du reste. Serait-ce à dire que les conversations d’ivrognes sont exclues de la littérature française ? De là, je n’aurais plus rien à dire, sachant que mes détracteurs sur le sujet auront, eux, conservé la faculté de multiplier mes avaries. Et, s’il s’agit d’avaries verbales, eh bien qu’ils entendent que je les enquiquine, mes détracteurs.

Le Vieux Jean - et revenons à lui - avait dans sa geste quasi infinie un épisode relatif à la Haute-Boulogne : forteresse aménagée en institution de bagne pour enfants, devenu ensuite l’IPES de Belle-Île en mer. Établissement de triste renommée quant à la rébellion générale de 1934. Et pour survoler cet autre épisode plus reconnu, voyons que les brimades et vexations ont amené une centaine de détenus à la destruction partielle du mobilier ainsi qu’à l’évasion de 55 d’entre-eux. Gamins rattrapés bien entendu avec sévices et nouvelles violences. Une île, si large soit-elle, hélas, ça reste une île n’offrant peu d’échappatoires stratégiques ! Cette dite répression, systématique donc, inspira Jacques Prévert, Marianne Oswald, puis un film de Gérard Poitou Weber, plus récemment. 

Mon Jean, ce fut en 1931 qu’il fut pensionnaire de ce lieu « particulièrement » estival. Des longues vacances qui lui laissèrent de profonds souvenirs à me les narrer au moins par les trois fois nécessaires à pouvoir les narrer à mon tour, et en ses termes à lui, de surcroît.

Alors, je lui donne ici le relais de l’explication.

  • À mes origines, j’opérais tranquille sur les pavés de Ménilmontant depuis m’être séparé de la morve au nez, jugée inutile en vue de rapports réfléchis d’avec mes victimes, me disait-il. Certes, je ne fréquentais guère les premiers de la classe .Classe que je dû déserter très tôt, du reste. Non pas à cause d’une incompétence intellectuelle, mais davantage au regard d’une nécessité temporelle plus que difficile à gérer quand on n’a pas un demi-nickel pour grailler. Et je n’étais pas le seul à lutter contre cette réalité du quotidien. De ce fait, observons, qu’en bataillon, on devient très vite tactique, pour ne pas dire professionnel. La choure, je ne dirais pas que c’est un art aussi méritant que celui de Rubens, mais tout même, quand il s’agit de ne pas crever d’un bide laisser à l’à la r’masse, la choure, ça reste un métier assorti d'une noblesse toute relative. L’escroquerie en est un autre. Hélas, plus à découvert ! Ce fut dans la pratique du bonneteau que je me suis fait serrer pour la première fois à l’ancienne barrière de l’Oursine. Très vite relâché, la seconde fut beaucoup plus sport. Pour le coup, celle-ci fut intitulée « récidive », quoique le délit ne présentait pas tout à fait la même nature. Enfin, là, mon avenir se transforma considérablement. À savoir qu’ils me calèrent pour un temps. Je fus derechef véhiculé en car, en hippomobile, puis en rafiot sur l’île bretonne qui n’avait de belle que son nom (à cet effet, j’ai bien eu le temps de m’en apercevoir). La trique et la bastonnade restaient les spécialités de la maison. Ici, t’es pas un homme, ni même un enfant ; ici, t’es un pourri de sale gosse à mater, qu’il ait eu réel délit ou non. Je ne dirais pas que, dans tous les cas, c’est la situation la pire à subir, mais, avec du recul, je n’inviterais personne à partager ce type de séjour obligatoire. En prime de cela, vous côtoyez d’autres locataires encore plus gris, voire encore plus jeunes, à vous glacer le sommeil déjà assez froid, pour le peu. Bagne ! c’est bien le mot qui convient, quand j’y repense (rien de cosi). Un univers de grillages au mieux étudiés. Absolument pas la crèche de conception club, vous pouvez me croire. Et, du côté de la ventrière, c’est à s’entendre creux : de la soupe à tous les repas, du colin, par moment, des bricoles à chien le plus souvent, et de la viande bouillie après l’office du dimanche. Et j’oublie encore le fromage à l’eau. L’eau, le seul liquide en transaction, du reste. Parmi les petits, beaucoup buvaient leurs larmes, et même celles qui ne coulaient pas. Certes, non plus amarrée, dans la cour principale, nous pouvions admirer un trois mats : une nef deux fois séculaire, mais désirant évoquer une épopée nationale dont on se contre fou. Entendez que même nos esprits doivent être revisités au plus répressif. Quant aux occupations, c’était l’enseignement des sciences agricoles. En théorie bien sûr, car, pour ce qui est de la pratique, voyons qu’il s’agissait davantage de dix heures quotidiennes de plantations ou de récoltes selon les périodes. Et à raz de sol pour la plupart. Enfin, reconnaissons qu’aucun locataire de cet établissement ne se destinait à l’école nationale des ponts et chaussées.

Bon ! arrivé dans ce paradis balnéaire, je me suis tout de même greffé quelques complices aux éventuelles sorties organisées. Pensez-bien que cela reste la seule idée qui puisse vous venir à l’âme, en de tels terminus.

Il y avait Maurice le jeune, pour dire que Maurice était son nom et non son prénom, et que son frère, l’aîné, il l’avait malencontreusement occis afin d’avoir le « plaisir » de se joindre à nous. Enfin, il fut mon premier acolyte, car titi, comme moi. Un autre titi se greffer  à nous un peu plus tard : Pierre Louvet, dit Petit Pierre. Orphelin de sa mère, lui, c’est dans la zone Bagnolet qu’ils ont été le cueillir dès qu’ils envoyèrent bronzer son vieux à Tataouine. Aussi, la bande se constituait d’un autre Jean, dit Le Quarteron à cause de son métissage. Très susceptible sur le sujet, le mec !

Puis comptons Vasseur, un rouquin ch’timi et sans aucune fausse tête à claque, Ménadier, dit le gros, et Desjardins, dit Le sot l’y laisse pas, car un vrai phoque, certifié bouffe-cul. Disons que quasi tous obtenions un nouveau blase en arrivant ici. Moi, c’était Va de bon cœur, puisque ayant été trop longtemps optimiste au-delà de mon débarquement.

Enfin, notre ensemble de techniciens se format peu à peu en stratège à l’évasion incontournable. Est-ce que l’idée initiale vint de moi ou de Maurice, je ne m’en souviens plus. Je dirais même qu’elle puisse être encore venue d’autres moins tenaces au projet. Quoi qu’il en soit, la stratégie fut mise en place, et, au moment de la réaliser, je puis vous assurer que nul s’en exclu. Serait-ce à dire que je fus l’artisan principal de cette détermination ? Peut-être, mais Maurice y eut son rôle, je puis vous le confirmer. En ce sens, notre détermination s’alimentait certainement d’une source nous étant propre : celle d’en avoir trop chié au préalable ; surtout celle de ne percevoir aucun avenir à notre destinée, d’enfants de salop peut-être, mais d’enfants ayant tout autant le droit de vivre que d’autres.

Et nous fûmes en réussite de cela !

Du moins en ce qui concerne les premières opérations. Le Quarteron et Le Sot l’y laisse pas devaient faire diversion en créant, au réfectoire, une bagarre escomptée générale. Certes, elle ne fut pas aussi générale que nous l’espérions, mais, l’action fut tellement ancrée dans tous nos esprits, qu’il ne s’agissait plus de faire demi-tour. Le projet d’origine était de décarrer au plus prompt durant la rixe. Et nous le fîmes, en désordonnés soit ! mais nous réussîmes certes cette fugue, et toujours avec le reste du programme en tête. Ce dernier, c’est moi-même qui l’avait mis en place – et mal m’en pris du reste. Il s’agissait de détaler au plus profond de l’île, à son Est, à la maison-phare de Kerdonis, pour être plus précis. Ceci pour y planquer deux ou trois jours, pour épuiser les recherches durant tout un temps relatif, et, enfin se glisser à l’intérieur d’un rafiot, ou un châlutier, que j’avais bien repéré faire la navette tous les matins entre notre « Belle île » et le continent, du moins la presqu’île, mais notre « liberté » tout de même. Avec cette assurance de crétin, j’ai bien fouaré notre évasion, devrai-je reconnaître. Cependant, joindre Quiberon à la nage n’apparaissait pas une réalité confortable pour personne. Et comment le mieux traduire cette notion de liberté à tous autres individus ? Ce qu’est ou ce que pourrait être la notion de liberté dans mon âme, si rebelle soit-elle, tant qu’à une autre beaucoup plus apaisée. C’est-à-dire une âme étrangère à l’ordre de la soumission.

Tenez ! cherchez un instant ce que voudrait dire ma question dans      l’esprit d’un gamin d’aujourd’hui ? D’un futur citoyen en soumission des principes judicieusement édifiés comme ceux qui se perdurent actuellement, et depuis longtemps, sans impunité à la face des peuples ; à la populace dont je suis provenant. Maintenant, je comprendrais que mon passé, cette partie plus que triste de ma jeunesse, mon adolescence, n’intéresse personne, mais, voyez-vous, à mon âge, je ne peux que prévenir les générations futures d’une évidence ; évidence qui date de Philippe de Macédoine, de Crassus et d’autres encore qui utilisaient à souhait le verbe sévir au mieux.

Depuis cette heure, comprenez que je ne parle plus en enfant, mais en homme.

Mais, en homme, quel poids de plus ai-je ?

Maintenant, je ne fus pas l’unique responsable de notre échec car, imprévu, s’invita un supplément candidat à la tangente : Michel Vernier, dit La Tourette, puisqu’atteint de la maladie du même nom. Pour je ne sais qu’elle raison, ce déficient bipède s’accrocha à mon équipe plutôt qu’à celle de Maurice qui devait former un autre groupe de fuyards devant nous joindre à ladite maison-phare de Kerdonis.

Jusqu’à ce lieu, l’échappée fut parfaitement orchestrée, pour ma part. Hélas, par pour l’autre groupe.

La nuit nous avait tous protégée, certes, mais, à l’aube, nous entendîmes trois coup feu distincts n’ayant aucune correspondance avec l’ouverture de la chasse, pas plus qu’avec les coutumes de l’île en ce qui concerne ladite chasse. Autant dire que ce genre de coup de fusil, au bout de vingt-six mois passé dans l’île, n’était pas en ma connaissance une fanfare habituelle. Trois ou même quatre coups de fusil qui nous glacèrent le sang, je puis vous le confirmer !

Selon mon plan, il fallait attendre tapis encore plus d’une journée aux abords de la maison-phare.

Cependant, l’impatience nous gagnait à mauvais souhait, la soif également en ce mois de juin, mais surtout la peur. Autant cette peur des représailles au-delà de notre inévitable capture qu’une autre peur depuis les coups de feu. Jamais, de toute la suite de ma vie, je n’eus le devoir et la faculté immédiate de maîtriser les faibles d’esprit m’accompagnant. 

Ce fut sans heurt et durant la nuit que nous pûmes nous enfouir dans le véhicule de mon stratège, moi, Louvet et La Tourette. Sans les autres, bien sûr. Ces autres que, jamais, nous revîmes.

 

Ici, à cet instant de sa narration, mon vieux Jean laissa couler une larme sur sa joue. Un point d’émotion qu’il voulut cacher, mais qu’il ne put me dissimuler autant qu’il l’escomptait. J’en fus, un moment ému, mais je retrouvais derechef la banalité de l’auditoire qu’il souhaitait maintenir également. Encore jamais, mon vieux Jean ne désirait émouvoir de son vécu. Et de cela, je pris une énorme leçon d’humilité.

À savoir déjà que, malgré certaines similitudes de répressions, les époques ne sont pas forcément les mêmes. De nos jours, la peine de mort n’est plus en vigueur, la perpétuité ne l’est que sur un principe, les travaux forcés sont totalement prohibés des politiques « agissantes », et la vraie peine relative aux délits se dilue dans la gestion sociétale. Disons que, moralement, le vieux Jean a toujours vécu avec la culpabilité dans le cœur, ceci sans être détourné de cette carence par la soi-disant évolution des mœurs. Et il ajoutait également une correspondance mini philosophique à sa docilité en nombre cas, et, pour en revenir aux cochons bretons, il affirmait que la souffrance de l’animal contrevenant se multipliait par deux à celle du cochon abruti. Les deux son soi-disant anesthésiés par décharge électrique, ceci avant d’être égorgés, bien entendu, mais, le voltage étant usiné sans option, d’instinct, la bête ayant eu malencontreusement la conscience de son court futur, résistera davantage aux effets de la décharge. Hélas pour elle, la chaine d’extermination suivra son parcours, et notre cochon-savant sera occis tout comme les autres cochons-moutons, mais certes pas avec la même douleur. Les hommes n’échappent généralement pas aux mêmes règles !

Dans d’autres conversations de ce type, nous eûmes multiples occasions d’analyser, puis d’épiloguer sur la transformation des moralités, mais elles furent davantage comblées de mépris que de respects.

Pour en finir, je laisse le vieux Jean, émotionnellement narrer la fin de son évasion avortée.

  • Sans heurt manifeste, nous gagnâmes le port, la cale du fileyeur, pour être plus précis, et ceci bien avant l’aube. Hélas, le pilote tarda plus qu’il ne le fallu, et nos pourchas, nos argousins,  ne tardèrent peu à déambuler outrageusement sur le quai, comme s’ils entretenaient la conviction de nous y retrouver. Non à tort du reste ! Aucun indice ne les autorisait à devenir davantage fouineurs si l’un de nous ne les avait pas aidé.

« Ta gueule, ta gueule, ta gueule…. Putain ! Ta gueule… » Et voilà une hurlante venant de notre obscurité achevant ainsi tous nos espoirs de fuite. Ce petit crottin de La Tourette venait de craquer. Disons qu’il demeura égal à lui-même. Et, j’aurais dû prévoir cette carence en l’étouffant au préalable. Hélas, je ne fus pas suffisamment stratège en ce sens.

Et nous voici délogés de notre ratière pour être transférés dans une autre beaucoup moins assortie d’espoirs, et où nous rejoignit très vite le Sot l’y laisse pas qui avait mené sa fuite en indépendant, mais qui fut repêché dans la remise d’une comtesse archi-champenoise d’un faux fief dont j’ai oublié le nom. Plus tard, au-delà de moult réparations faciales, nous fûmes réexposés au ciel de La Haute-Boulogne ; hélas, comme je l’ai déjà évoqué, jamais nous revîmes Maurice, Vasseur et Ménadier.

Ici, dans cette mésaventure du vieux Jean, le pénal avait agi d’une façon quelque peu marginale, certes, mais comme bon nombre de sigles usinant la magistrature, comme le SME, par exemple (Sursis avec Mise à l’Épreuve), il conviendrait d’en ajouter un autre en référence aux trois complices de Jean ; à savoir les DPSI (Disparus Puisque Sans Intérêts).

 

Laurent Lafargeas, 1998.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 09:19

Akasuki, le cœur serré, marche sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller sa fille. Elle se penche sur le petit lit. Le bébé pince ses lèvres. Soudain, ses yeux s'ouvrent, incertains, entre ombre et lumière. Elle s'appelle Aiko, elle a six mois. Akasuki sort la petite fille de son berceau, et d'une voix douce, lui murmure la comptine de la fleur de cerisier. Et puis, le vent porte un bruit léger, végétal. Ce sont les bambous, liés par un fil de soie. D’habitude, cela indique la force de la brise ou l'imminence d'un tremblement de terre. Ce tintement là, est différent : doux, délicat, presque imperceptible, il annonce l'arrivée, à petits pas ramassés, d'Akari, la mère d'Akasuki. Akari est une hibakusha, survivante des mortifères champignons d'Hiroshima et de Nagasaki. Sans dire un mot, elle prend sa petite fille dans ses bras. Les regards de la mère et de la fille s’entrecroisent brièvement. Tout est dit sans le dire. Akasuki s'habille. Avant de partir, elle regarde une dernière fois le portrait de son mari : Ichirô. Au Japon, ceux qui s'aiment ne disent pas " je t'aime ", mais "il y a de l'amour", comme on dirait qu'il neige ou qu'il fait jour. Ichirô est à l'hôpital, en soins intensifs, irradié en l'année 2011, à Fukushima, où il était employé. Sur son petit carnet, il avait noté, d'une petite écriture serrée : "quand j'ai atteint mon poste, la radioactivité montait, montait... Je ne me souviens plus des chiffres, mais ils dépassaient largement les niveaux acceptables en temps normal. Et c'était avant les explosions''. Depuis, Ichirô tente de survivre avec ses compagnons d'infortune, loin, très loin des médias du japon, et surtout, des médias du monde entier  ! Ceux qui osent parler, on les licencie, pour dénigrement envers leurs employeurs. Dans ces cas là, le suicide est la seule échappatoire, personne n'en parle, jamais, nulle part. Quelque temps après la tragédie, le réacteur Sendai 1 à été remis en route. Aujourd'hui, même Godzilla, légende sacrée de l'écologie, ultime protecteur de la terre, est fatigué. Il reste plongé au plus profond des abîmes. Quand la mer nourricière, pourrie, violée par le césium 137, lui transportera le message de ce nouveau génocide écologique, peut-être rejaillira t’il pour châtier les criminels. Quant aux irradiés, il est trop tard, beaucoup vont mourir. Ils n’entreront pas dans les statistiques, les autorités diront qu’ils étaient déjà malades avant la catastrophe. Moins d’indemnités à payer, plus de bénéfices, l’équation est simple. Malgré les manifestations, les pétitions, le lobby nucléaire continuera à commettre ses crimes contre l’humanité, avec la certitude de l'impunité. La balance commerciale est plus forte que la survie des générations futures. Comme disait Hishiro (le père d'Akasuki) après l'immonde carnage causé par la bombe d'Hiroshima : ''on n’arrête pas la technologie, c'est la technologie qui nous arrête''. Voilà Akasuki, pressée de toutes parts dans les transports bondés (comme d'habitude) direction le port de Kobé. Pour le désastre nucléaire, il est trop tard. Akasuki à un autre combat à mener  , son combat  ! Et son combat, c'est la survie des baleines. Le japon bénéficie d'un cota d'abattage de cétacés. Cette année, sous prétexte de pêche scientifique, plus de trois cent baleines ont étés écorchées vivantes, tout ça pour finir en whale-nuggets. Akasuki veut que sa fille voit les baleines, que ses petites filles et petits fils voient les baleines, que ses arrières petits enfants voient les baleines et que tous ceux d'après, jusqu'à la fin des temps, voient les baleines. On dit d'Akasuki qu'elle est têtue, obstinée. Pour elle, c'est un compliment. Son combat, elle a décidé de le mener au cœur de l’archipel. Farouchement, elle s'emploie à cette tâche, elle en a le cœur et la force. Les passagers de la boîte à sardine ferroviaire ne se doutent pas de ce que la résistante transporte dans le sac accroché dans son dos : une mine marine, avec son détonateur à distance, prête à l'emploi. Par dessus l'explosif, elle a calé un wok. Son cheval de Troie à elle, c'est sa nouvelle apparence : nouveau déguisement, nouveaux papiers, nouvelle identité. Cette fois-ci, elle se fait passer pour la cuisinière de la cantine du bord d'un baleinier. Deux heures après, ruisselante de sueur, elle arrive au port. Il n'y a personnes à bord, hormis un agent de sécurité et le capitaine. Elle passe les contrôles, sans difficultés particulières. Tout étant informatisé, ses amis hakers ont piraté les systèmes. Les portes s’ouvrent, les alarmes se taisent, les systèmes de sécurité (réputés inviolables) ont étés neutralisés en une poignée de minutes. Vite, elle se rend dans la salle des machines. En quelques secondes, elle sort la mine de son sac et la fixe avec de l'adhésif, au ras du sol, sous la ligne de flottaison. Maintenant, il faut faire évacuer l'équipage. A la vitesse du vent, Akasuki pénètre dans la cabine de commandement. Elle hurle un avertissement. Le capitaine, effaré, se rue vers l’extérieur. Le vigile aperçoit l’intruse, il se met en travers de sa route. Akasuki lui assène un parfait mae-geri (coup de pied circulaire). Le cerbère s'effondre. Il faut dire que, dans la vie, Akasuki est professeure d’art martiaux. D’un geste vif, elle remonte son foulard et charge le vigile sur son dos. Dehors, les sirènes se sont mises à hurler. Vite, la combattante sort du baleinier. Les secours sont là. Elle leur confit l'assommé, prétextant qu'il s’est effondré, terrassé par la peur. Il n'y a plus personne à bord. A l'abri des regards, Akasuki déclenche la mine. Une énorme explosion déchire l'air. Tout le monde recule. La combattante profite de la confusion pour s'éclipser. Trois heures après, la voilà rendue à son domicile. Sa fille dort à poings fermés. Sa mère regarde les informations à la télé. On y voit le baleinier en flamme s'enfoncer dans les eaux du port. Comme à chaque fois, il n'y a eu aucune victime, c’est le credo des pacifistes. D'un geste lent, la mère d'Akasuki se lève. Sans rien dire, elle se dirige vers la cuisine et reviens avec une bouteille de saké. Elle verse l'alcool dans deux petits verres. Des larmes de joie, vite essuyées, coulent le long de ses joues. Elle tend un verre a sa fille et, d'une voix émaillée par un flot de fierté elle trinque  : ''kampai  !''. La petite se réveille. Akasuki prends sa mère par la main et l'emmène vers le berceau. Les deux femmes se penchent sur le petit lit. Akasuki prends sa petite fille dans ses bras. Elle murmure, d'une voix ferme et douce  :

- Petite, tu verras les baleines, tes enfants verront les baleines, il faudra que tu te battes pour que cela continu. Nous, nous ferons, notre devoir, moi, ta mère, et tous nos autres compagnons tant que nos forces nous porterons, nous t'en faisons le serment...

Sur l'écran de la télé on ne voit plus que la poupe du baleinier. Les trois femmes réunies entendent et voient ce que d'autres ne peuvent pas entendre et voir  : Godzilla leur fait un clin d'oeuil. Il reviendra.

 

 

Franck Dumont – juin 2016

 

 

 

 

 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 12:23

Rouge

 

Voulant distinguer le bien du mal, désirant comparer

l’éden au purgatoire, il ne put les différencier que

par la température de leur bain.

 

Au départ, le réel c’était moi ; l’irréel, le monde qui m’entourait.

Disons que je savais où je me trouvais, où je m’activais, et voire même où je me désactivais progressivement, à mon insu parfois, mais toujours sans perdre une once d’arbitrage quant aux événements externes.

Je veux dire là, que malgré ma cohabitation avec cette multitude de désespérés, je n’en maintenais pas moins mes pieds fermes au sol

 (j’en demeurais convaincu). Le plus souvent, le réel - et j’insiste - c’était moi. Moi qui le suis resté d’ailleurs !… En attendant, moi qui croupissais au fond d’un sinistre divan - du moins ce qui ressemblait à cela - ; croyez-moi, une mauvaise combinaison existentielle, car davantage je me répugnais de mon oisiveté autant que de l’ensemble de ces heures défilant les unes derrière les autres, toutes encore plus inutiles les unes que les autres. Sans cesse, le dégoût de mon attitude déclarait  une guerre froide à mes pitoyables phases de confort.

Disons, qu’en permanence, j’exécrais mon état…

Enumérons ici mes comparaisons animales : celle d’un mouton, par exemple ; un mouton qui fuirait je-ne-sais-quoi ?... : un loup probablement, l’abattoir certainement ! Un taureau au terme d’une longue et sanglante corrida, aussi une sorte de bison noir, fourbu, avachi par ce qu’il serait judicieux, voire honnête et perspicace de nommer la poursuite. Redisons-le, la poursuite d'on-ne-sait-quoi, d'on-ne-sais-qui ?…

Enfin, j’étais quelque peu épuisé, sans attrait, tous mes côtés inventifs stérilisés par une succession d’impasses. Pour décrire plus exactement la situation, les autorités militaires m’éloignaient de toute aisance et sérénité matérielle ; et cela depuis plus d’un an déjà.

Donc, l’évadé que j’étais ne pouvait que circuler dans des arènes de fausses sincérités.

Oh ! puis à quoi bon en réfléchir et en épiloguer davantage ?

Ne souhaitant pas subir, je me suis marginalisé peu à peu ; plus que je n’aurais dû, cela restait à prévoir…

De toute façon, je ne regrettais rien, car étant resté fidèle au respect de mon esprit  - de ses décisions -, pas l’ombre d’une autre cause ne méritait d’être défendue, ni même de s'entendre.

Lutter et résister à l’abnégation que dicte la soumission, de ceci, il en est fort question - concept que je préconisais du reste.

Ainsi, je n’offrais aucune résolution à vouloir obtempérer, aucun désir de concéder - même provisoirement - une partie de ma liberté.

D’autant que je reconnaissais cette dernière, à cette époque, comme le vrai et l’unique amour de ma vie.

Moi, en uniforme kaki ?…À moi, m’enseigner l’art de tuer en série, le meurtre organisé sans haine préalable ?…

Appelons cela du n’importe quoi !… À croire qu’ils redoutaient une invasion espagnole. Pour ma part, je ne souhaitais plus jamais de rapport avec cette dite république de contribuables, cette infernale administration totalement aveugle sur les carences de sa gestion, lorsqu’elle ne regarde  même pas ceux qui en profitent.

Je l’entends encore ce colonel recruteur breton : « l’armée à besoin de gens comme vous… C'est le devoir de tous citoyens de servir la nation. Également, beaucoup font carrière sous les

drapeaux … »   Voyez-vous cela !…

Persécuté par de telles inepties, convenez-en, mon âge, non mûr, non aguerri  - et c’est peu de le dire -, ce soir, et depuis longtemps, mon âge ne désirait plus rester français. À présent, non dans cet enfer qui lui ressemblait pourtant, à y bien regarder, seule la musique que je percevais aurait pu m’extraire et me faire ignorer ce que devenait mon apparence. Abjecte, pour la minute dont je parle, horrible pour celles qui suivirent.

Bien au contraire, cette musique devint tout autre chose, et je ne pus maîtriser, je dois l’avouer, le déroulement de cette soirée.

Elle devint, cette musique, comme un bourreau en quête d’un condamné. Peu à peu, et je m’égare pour un temps reparler de moi - ce qu’encore j’affectionne le plus depuis -, cette musique, lorsqu’elle me revient en mémoire, et avec elle son harmonium de corbillard, cette musique, ce soir-là, aurait pu devenir une accalmie, voire une brève accalmie du moi. Hélas, les choses furent toutes différentes, mais je ne m’en interroge plus !

Aussi, concrètement, rien ne m’obligeait à rester là.

Dehors, la foule achevait sa dérision quotidienne avant de s’évanouir  à l’approche de la nuit. L’idée de m’y joindre m’aurait fait vomir. Donc, je  restai ! Peut-être finirais-je ici, dans cet endroit, dans ce pub où, voyons-le, je pourrissais déjà.

C’est alors que la fièvre entra en scène et m’ôta tout l’arôme du vin pour ne m’en laisser que la lie (en vérité, c’était de la bière belge).

À son tour, la musique devint complice de tout cela ; ensuite le silence, d’autant plus aberrant.

À présent, il reste clair que la fuite demeurait impossible. Je sentais d’une main qui écoute, et je voyais d’une oreille qui sent. J’étais donc arrivé au plus bas, puis le macabre fut moi.

Rassemblant et organisant les forces qui me restaient, je sortis néanmoins avec à peine de commentaires.

Mais que c’est-il passé pour que mes jambes deviennent aussi peu fiables, pour que mon œil tourne de cette façon ? Que m’est-il arrivé pour que soudain les lois de la pesanteur s’imposent exécrablement comme impossible à respecter ?

Je titube, oui, je titube comme un canard décapité  - voilà encore une autre comparaison animale - ; c’est la soirée pour !  

L’accès direct à l’établissement est séparé de la voie publique par une sorte de corridor. Personne ici ne peut constater mon faible état.

Alors, profitons-en pour réunir davantage de forces.

Il faut regagner le sleeping, c’est sans discussion… Bon ! …, mais ce n’est pas là. Il y a du monde dans les rues, et l’amerloc qui se pointe avec sa grande gueule. 

- It’s cold

- Yes…, it’s cold…

- You stay outside ?…

No…, just a moment…; j’ai besoin d’air.

Bon, il se tire…. Mais pourquoi est-il sorti ?

Résumons et tâchons d’analyser mon devenir…Analysons le derrière moi… Bah oui ! faut bien en parler !

Je me suis vautré là-dedans depuis vers 15 heures ; Houssin est arrivé bien après moi. De temps en temps, j’ouvrais l’œil, et c’est en fin de journée que deux types se sont installés à notre table : un autre arabe accompagné d’un grand blond vêtu d’un pull-over parfaitement dégueulasse.

Un américain, sans aucun doute !

Houssin avait l’air de bien connaître l’autre ; ça discutait fort en anglais ! …

Apparemment, ils n’étaient pas venus les mains vides, car une cartouche d'huile fut très rapidement ouverte. On avait fumé de l’herbe toute l’après-midi, et voilà qu’on allait se finir en beauté…

Mais quoi faire d’autre ?…

- You’re french ?

- Yes.

- Do you smoke ?…

- Let’s turn.

À les écouter ces ricains, on pourrait croire qu’ils n’ont que des vertus ; tous des merveilles du monde ! À le voir manier sa dope, celui-ci doit être le fils de Castaneda ou encore celui de Timothy Leary.

En tous cas, ça ne rigole pas. Rien ne va tourner ; c’est chacun son pétard…

Ça fait des lustres que je n’avais pas reniflé cette came.

- Houssin !

- Oui.

- C’est qui ces mecs ?

- Khaled, c’est un copain ; je pieute chez lui, ce soir…, l’autre je ne le connais pas… On s’en bat ; fourni comme il est !

- Bon, je reviens…, je vais chercher une bouteille… Je dois bien ça !

Passant par les toilettes, je subis comme un sérieux malaise. Disons une perte momentanée de l’équilibre indispensable afin d’éviter de pisser à côté du dispositif d’évacuation ayant été prévu à cet effet.

Ce fut donc accompagné d’un soupçon d’indignité, qu’ensuite je croisai les bras vers l’angle du comptoir en attendant qu’on me décapsule mon litre. De là où je me situais alors, je pus distinctement voir notre table et le nouveau scénario qu’on y préparait.

Ledit Khaled, façonnant un joint inédit, parsemait de la blanche sur le tabac déjà manœuvré.

Curieuse façon d’utiliser le produit !…

C’est un peu au-delà de cela que la mémoire m’échappe.

Quatre autres pétards furent distribués ; ça c’est sûr !

Bref ! maintenant faut pas traîner, mon petit gars ; direction le sleeping, j’ai dit.

Nom de Dieu ! j’ai les cannes en rideaux ; il doit y avoir du plomb dans mes reins…Je me croyais plus facile à bouger, et quelle poisse : je mire à peine à cinq mètres !

À ce propos, mon page se trouve à l’est, et je crois bien me trouver à l’opposé.

Ça ne va pas être simple ! Voyons voir ; d’accord, je suis sur Keizers gracht, et celle-là, c’est quoi ?… : Harten straat.

Pas de doute, par là ça mène au Dam, mais dans mon état, le Dam ? puis traverser Walletjes…, faudrait plutôt voir autrement.

Gagnons l’autre canal, et tournons vers l’est. On verra bien plus tard où cela me conduira.

Ah ! c’est la plaie cette ville : une vraie toile d’araignée.

Un labyrinthe infernal : l’œuvre de Minos ! Il y a des jours, comme ça, où je me demande ce que je fais dans ce merdier.

Courtenay-sud aurait été plus reposant, non ?…

La nuit désertait à peine la chaussée, mon avancée, lente et vacillante, fut heurtée à plusieurs reprises. Aussi, peu à peu, tous les néons, toutes les lumières rencontrées devinrent de plus en plus agressives.

Mes yeux, mes jambes exigeaient un lit. Un lit que peut-être je n’atteindrais jamais. Croyez-moi, je n’étais plus autant fier ici qu’au début de cette pitoyable année. Regardons-moi comme un toxicomane doublé d’un alcoolique. Voilà ce que je suis devenu en voulant éviter le service national : une lie, un déchet, une complète épave de la rue, une viande qui ne tarderait pas à se liquéfier avant de se répandre sur le bitume.

Cependant, et malgré la certitude de ce proche devenir, malgré la totale anesthésie à laquelle j’étais sujet, mon intuition me détourna soudainement de cette torpeur quasi-inévitable. On m'épiait ; on me suivait.

Alors, un instant, sans raison définie, mais consciemment, je revins sur quelques de mes pas afin de scruter au mieux l’autre rive du canal que je longeai.

Là, avec beaucoup de difficulté, je pus tout de même apercevoir, circulant dans le même sens que moi, le fameux Khaled. Celui que je venais de laisser officiellement immergé au cœur d’une entière et visible euphorie. À présent, là, il paraissait davantage en éveil, de surcroît indiscutablement redevenu agile. Aucun doute sur l’opération

en cours ! Ce type avait grossi et chargé mon joint d’héroïne pour endormir l’objet de son plan, c’est-à-dire moi ; du moins les trois mille florins stockés en permanence dans mes fouilles.

J’aurais dû y penser plus tôt !

Comment compte-t-il s’y prendre ?… Et bien là aussi je compris assez vite. L’autre, l’américain, il ne doit pas être loin.

Ces deux crapules vont me faire la peau avec le dessein d’engourdir mon blé.

Ah, les pourris !…, ils doivent bien connaître leur affaire.

Au départ, j’avais bien remarqué leurs têtes de malfrats.

Bon ! va falloir ruser ; à deux contre la moitié d’un, je n’ai absolument aucune chance…Je vais me rapprocher du centre. Je ne crois pas qu’ils oseront tenter quoique ce soit au milieu de la populace.

Là-bas, je trouverai bien un autre moyen de leur échapper. Hélas, peut-être savent-ils que je suis déserteur, par conséquent assurés que je ne m’approcherai pas trop des flics ?…

Quelle fiente !… Tiens, le Singel…, je vais le traverser…

Oui, bah, j’avais parlé de flics ; en voilà trois wagons.

Faut faire par ailleurs ; je vais remonter jusqu’au Munt Plein.

Oh, puis après tout, je suis armé. J’ai mon gégêne !

Il y a des minutes quelquefois dans l’existence dont on s’interroge quant aux multiples manières de les transformer. Là, avouons que je n’ai peu de choix. Si je dresse un fidèle bilan de la réalité, la suite demeure des plus limpides. À moins que je n’entame l’offensive dont ils me supposent incapable, ces deux ordures vont bel et bien me butter à un coin de rue.

Le grand blond, le voilà qui va me prendre en tenaille. C’est par devant que celui-là va me présenter sa facture. L’arabe, je ne le vois plus…

D’accord, vous allez m’avoir, mais je peux vous garantir que ça va être sanglant des deux côtés…

La suite et fin de mon exil fut très rapide, aussi moins nébuleuse que l’avait été le début de cette soirée.

Un crachin glacial s’était peu à peu transformé en pluie beaucoup moins fine. Ce qui dépeupla presque soudainement les trottoirs de la ville.

Hâtant mon pas en empruntant une rue sur ma droite, je m’introduisis tout aussi promptement à l’intérieur d’un hall providentiel, très étroit et obscur à souhait.

Malgré que les seuls bruits perceptibles furent ceux de la pluie heurtant le pavé, je devinai cependant le pas de course de mes agresseurs à l’approche, puis plus rien, et durant près de trois longues minutes. Ayant sorti ma lame non discrètement - stupidement donc -, je tremblai à l’idée que ce geste démuni de réflexion avait permis de me localiser.

Oui ! je vibrai comme une feuille de troène sous le poids d’une mouche à laquelle on aurait arraché les deux ailes, et je puis vous  affirmer que ma paranoïa du moment se justifiait sans abus. Je crois bien même que j’aurais pu mourir de peur avant d’autre chose si l’action s’était fait attendre plus que cela. À son ouverture, le vacarme de mon surin  fut l’unique responsable de la tuerie, car l’amerloc l’entendit parfaitement, et pointa sa face de bandit à l’entrée du hall.

Vu mon état, ma célérité fut surprenante.

 Dans la pénombre, si lui retenait son avancée, moi, de mon côté, je fus beaucoup moins hésitant. De cette œuvre spontanée,  je ne peux toujours pas dire aujourd’hui le nombre exact de va-et-vient que j’opérai à l’intérieur du pull-over dégueulasse, mais la crevure qui s’y trouvait s’étala immédiatement sur le sol en m’entraînant dans sa chute. Ici, peu de temps, je fus emmêlé de ce type, agonisant c’est sûr, ainsi que du sang que je ne vis pas dans l’obscurité, mais dont j’eus peine, au-delà de ce hall, à faire disparaître de mes frusques.

Jusqu’au Munt Plein, je ne reçus aucune nouvelle de son complice, et pensez bien que je n’ai pas raconté ma vie aux postes frontières ; aussi qu’il ne m’a pas fallut six mois pour regagner Paris.

 

 

 

Laurent LAFARGEAS, 1979.

ed. 17.05.2010.

 

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 00:00

 

 

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Irma Sänger (Musique de Vincent Lafargeas)
Fugue pour piano in c minor

 

 

 


    

 

 Durant des siècles l’humanité s’est accompagnée

  de haine et de violence. À  présent, si elle se séparait

  de ces attributs dont elle s’assortit parfois avec joie,

  souvent raffinée d’une science très élaborée, il lui

  faudrait plusieurs millénaires avant d’oublier

 l’horreur dont elle fut l’artisan.

 

 

 

 

 

Mardi 15h20  

 

 

Sur l’étagère située à mi-chemin entre le lit et la fenêtre, entre l’ombre et la lumière, la brosse à cheveux d’Irma, cet objet ayant sa préférence, s’animait en silence de son crin et d’un léger courant d’air venant de l’extérieur. Une accalmie paraissant dérobée règne ici depuis longtemps. Moi, dans ma nuit chaude du vingtième siècle, je souhaiterais la remplacer, mais hélas, Irma devra affronter seule toute cette journée, ainsi même celles d’après. Entendu que plusieurs époques nous séparent, je connais son devenir immédiat, les derniers instants de cette accalmie, et je sais, de chagrin, que nos impuissances demeurent inconvertibles. Reposé sur la couche, son regard  parcourt la chambre pour la dix millième fois. Il ne s’attarde pas sur les espaces dépourvus d’objets, ni aux endroits sombres, mais  davantage là où elle place ses effets personnels : une ceinture de cuir tressé, la clé, une boîte à rien, son nécessaire de toilette - Irma est coquette -, un miroir, une coiffe de laine, sa brosse à cheveux. Irma aime compter toutes ces choses, les citant par catégorie, les énumérant par ordre d’importance ou par préférence d’utilisation.  Elle les déplace souvent l’un après l’autre, l’un derrière l’autre afin de leur accorder davantage de valeur selon le jour, comme pour offrir à cette même journée une autre disposition, un autre décor ; aussi comme pour démunir toute ressemblance matérielle du présent, toute similitude de l’instant avec celui d’avant.

Parfois, elle s’attarde sur son unique paire de chaussures qu’elle peut ôter dix à quinze fois entre le repas du matin et celui du soir. Séparant le pied gauche de l’autre, elle les caresse chacun leur tour, observe attentivement les coutures, et compare minutieusement les deux formes presque identiques, avec une certaine admiration, avec beaucoup d’animisme. Puis, croisant les bras, les deux mains au fond de chaque soulier, elle s’en remet à d’autres pensées. Allongée sur le lit, les genoux près du ventre, son regard devient intérieur ; pas très longtemps avant de se fixer sur d’autres objets.

Pour la plupart, c’étaient les siens : ses petites affaires. Difficilement, Irma leur avait attribué une personnalité ; plusieurs fois, elle les avait baptisés. Ainsi pourvus de noms, ces objets pouvaient dialoguer avec elle.

De l’extérieur, Irma ne connaissait rien ; le monde, elle le devinait à peine. Aussi, ses faibles capacités de réflexion issues de son isolement ne lui permettaient pas de pouvoir l’imaginer. Pourtant, elle s’interrogeait sur de vagues souvenirs lui revenant à l’esprit : lointains, étrangers, mais cependant riches, et surtout paraissant infiniment diversifiés. Lors de sa petite enfance, elle se souvenait que sa mère l’avait promené, coiffée d’un ruban serré et couvrant toute la partie supérieure de sa tête ; encerclant toute sa chevelure. Sans se rappeler la couleur exacte de ce ruban qui l’indisposait alors, sa mémoire avait conservé une précision absolue quant au reste de la promenade, quant aux autres enfants de son âge qu’elle rencontra ce jour-là. Elle put voir, et  les  images en restent gravées au fond de son âme, l’intérieur de l’église d’Augsbourg, son faste éblouissant, une rue avec sa grande part  d’habitants, une métairie en complète activité, un cirque ambulant, un ensemble de vie qui avait prit place dans beaucoup de ses rêves et dans la constitution de l’idée qu’elle supposait quant à l’au-delà de son grenier.

Irma s’était levée un peu tard avant de descendre manger quelques féculents, et ce fut là, remontant l’escalier, qu’elle entendit frapper à la porte donnant sur l’extérieur. Modérément une première fois, puis plus violemment une seconde fois. Entre les deux, Irma s’était figée, immobile, emprunte d’une certaine angoisse à peine réfléchie.

Elle n’avait pas croisé sa mère aujourd’hui. De plus celle-ci ne semblait toujours pas apparaître au dernier coup porté contre l’huisserie de la maison.

La jeune fille entendit des voix faibles s’échanger de l’autre côté de l’épaisse porte en chêne. Parmi elles, Irma reconnut celle de sa mère.

Tout juste rassurée, elle disparut aussitôt, regagnant son grenier à la hâte, en prenant soin de bien en verrouiller l’accès et d’observer le silence dont elle avait l’habitude lorsque sa mère recevait un visiteur.

Fort peu de temps après, les voix, beaucoup moins faibles, se rapprochèrent du grenier. À présent devenues plus audibles, Irma perçut  distinctement l’une d’elles : celle de sa mère.

- Cette trappe est condamnée ; elle ne s’est jamais ouverte que de l’intérieur et … 

Un coup porté  violemment ôta la chevillette de ses gonds, puis une main, suivie d’un bras viril, fit pivoter la trappe deux fois plus aisément que l’ensemble du corps d’Irma qui manipulait cette ouverture cinq fois par jour.

En quelques secondes, deux hommes et un prêtre se trouvèrent sous les basses poutres des combles. Pour la jeune fille, ces trois individus paraissaient immenses. Disons que le grenier semblait vouloir s’effondrer sous leurs pas. Un moment, ils devinrent immobiles et silencieux. Irma les dévisageait l’un après l’autre.  Elle était surprise ; les trois adultes horrifiés. L’un d’eux - le plus austère - interrogea l’enfant :

- qui es-tu ?

- Irma Sänger. 

Le silence revint un instant. Les trois étrangers s’échangèrent des regards étonnés avant d’entamer un débat muet.

Le prêtre y mit un terme :

- emparez-vous d’elle, et sortez-la d’ici. 

L’homme austère, le bürgermeister d’Ochsenhausen, interrogea avec crainte l’homme d’église :

- aucun risque, Monseigneur ?

- De l’approcher, vous voulez dire ?

 

 

Eloigné par le temps qui me sépare de la scène, malgré cela autant surpris qu’Irma puisse l’être, je ne vois plus exactement comment s’effectue sa sortie du grenier. Sans violence, mais assurément avec un minimum de brutalité, et c’est déjà là, justement là, que je commence à m’interroger. Et pourquoi ne puis-je intervenir ? 

Également, j’interroge Dieu, et je lui demande, cette fois sans humilité : pourquoi ?

Moi, des brutalités j’en ai subi, aussi j’en ai mérité (à nous tous de revoir celles-ci lors de notre Rédemption à chacun ; à Dieu d’en dresser l’inventaire, d’en définir les châtiments légitimes et assortis), mais pourquoi ici de la brutalité lors de la descente de cet escalier ?

L’accès de la maison était séparé de la voie publique par une courette où s’était agglutinée une multitude de curieux : tous des habitants d’Ochsenhausen.

Ayant précédé Irma dans l’escalier, Le bürgermeister y apparut le premier. Au seuil, il marqua un arrêt dominant face à cette mini-foule, comme pour l’inviter à lui céder le passage. Ce qu’il obtint aisément de son autorité reconnue. Aussi, il plastronna un long moment. Le fat de son attitude confirmait autant son efficacité que la réalité des informations au sujet d’Irma : elle était bien rousse !

Ayant à son tour atteint la courette, Irma fut paralysée d’un étourdissement presque soudain. Non pas seulement à cause de la lumière et de l’air du jour qu’elle connaissait que du haut de son grenier, mais par cette quantité saisissante de regards ébahis et dirigés vers elle ; que sur elle. Une forêt de visages paraissant différents, mais où l’on retrouvait  cette même combinaison d’étonnement, de haine et d’effroi.

Irma suivit le bürgermeister, et,  plus elle avançait, plus tous ces visages, tous ces yeux lui devenaient agressifs ; plus terrifiants encore lorsqu’ils s’accompagnaient de trop de silence.

Moi,dans les figures de tout ces gens, je peux lire leur tranquillité, leur satisfaction, leur assurance d’être irréprochables, identiques les uns aux autres. Aussi, je perçois leur mépris, et, s’ils ont tort de se trouver là, abjectes, l’essentiel pour eux, c’est de rester conforme ; de cette conformité qui les apaise. S’ils sont pourtant différents au quotidien, aujourd’hui, ils  composent une entité uniforme, ils s’identifient à l’autre, celui derrière eux, celui devant eux.  Ici, ils sont associés, ils se sécurisent de leur banalité, de leur insipidité, et je peux également voir en eux qu’ils sont heureux maintenant de ne pas se marginaliser, ou encore de ne pas avoir cédé à  d’éventuelles  corruptions. Ensemble, les uns proches des autres, ils  forment le convenable, cette muraille dense et inviolable qu’est l’ordre établit : l’unique et meilleure façon de concevoir, de vivre et de croire.

Certains d’entre eux s’inventent une crainte, d’autres une exécration, d’autres encore se créent de la répugnance : une animosité qu’ils n’avaient pas imaginé quarante minutes avant, un mépris justifié par aucun lèse d’intérêt.

Pourtant là, ils se regroupent néanmoins !

Ils sont réunis comme à l’office ; quelques uns qui se détestent s’entretiennent sans conflit. Unifiés, alliés face au danger commun, ils se massent autour de ce qu’ils ont nommé l’étrange.

Irma n’est ni laide, ni belle, ni petite, ni grande, juste un peu maigre.

Une bienveillance dans le regard, un apaisement juvénile dans les traits du visage, enfin une sérénité dans l’ensemble de sa jeunesse : des yeux noisette, légèrement enfoncés, un nez en trompette mais sans exagération, une petite femme mais une grande fillette. Son introversion lui donne parfois un léger aspect d’animosité. Cela lui vient d’un manque de communication ; Irma ne sait rien !

Sans l’aisance, sans l’habitude des confrontations, sans pratique de la vie sociale, on s’abstient, on évite de parler, on a peur de ne pas maîtriser son dialogue, de ne pas utiliser les mots dans leur vrai sens ;  alors on n’ose traduire  nos idées. Ainsi, dehors, tous les gestes d’Irma furent malaisés.  Ils perdaient tout leur naturel. Partout autour d’elle des regards ; au-delà de la courette encore  d’autres regards toujours sur elle.  Surprise une fois de plus, elle devint totalement déstabilisée de cet  intérêt qu’on lui vouait brusquement.

Nous étions dans le bas de la ville. Il fallut remonter vers le bourg en empruntant les rues boueuses d’Oschenhausen.

Les pas d’Irma s’alourdissaient. Aussi, ce fut avec beaucoup de peine  qu’elle maintenait sa marche au rythme que lui imposaient ses gardiens et l’escorte qui s’était improvisée autour d’eux.

Sans ralentir le cortège, une femme sollicitée par Madame Sänger recouvrit l’enfant d’une couverture pas trop humide. Un homme en armes voulu lui ôter presque aussitôt, mais le bürgermeister arrêta l’abus de ce geste. Irma, ayant reconnu cette toile chaude et familière, se retourna vers sa mère éloignée. Celle-ci, la terreur déjà inscrite sur son visage, lui envoya un signe d’affection d’un bras hésitant.

Une voix paillarde, rauque et imbécile se détacha de la tourbe :

 - T’inquiète pas cocotte, là où tu vas, tu n’auras pas froid.

 

Également, d’autres railleries de sémantique haineuse, toutes autant assorties de cynisme, furent émises par d’autres ballots durant les dernières minutes de cette marche qui fut accompagnée d’une pluie fine et froide. Ahanant face à l’aquilon, Irma ne comprenait rien.

Son attention, courbée vers le sol, s’alarmait de toute cette boue qui s’accrochait en dessous et autour de ses chaussures, celles-ci de surcroît faites que pour l’intérieur.

Tandis que tous la savaient conduite aux gémonies, de son côté, elle ne se préoccupait que de ses souliers totalement emboués.

Enfin, le cortège atteignit le centre d’Ochsenhausen. Irma, les deux hommes et le prêtre entrèrent dans une vaste salle ogivale.

Les foules qui les avaient suivis s’entassèrent mécaniquement aux fenêtres du bâtiment.

À l’intérieur, attendaient encore des centaines de regards identiques à ceux de la courette.

Ce fut alors une sordide assemblée. Au fond de la salle, relié en gargouilles au même chéneau, le fleuron du clergé local siégeait devant un drapé de fortune ayant pour dessein de concentrer tout l’intérêt vers cet endroit. Ces hommes, pomponnés à outrance, au nombre de neuf, composaient ce que nous aurions pu nommer le jury dans un procès moins facétieux. Pour la plupart, vêtus de rouge et de noir, le couvre-chef en conque, ils n’étaient, en réalité, que des usiteurs d’expédients, des prononçeurs d’anathèmes, tous impatients de darder leur mépris au moment où la parole leur serait accordée.

À droite, et constituant aussi cet impérieux tribunal, juché au balcon d’une loge surélevée par deux cariatides, se tenait l’inquisiteur : un échalas au profil thessalien, coiffé lui d’une haute et ridicule aigrette.

Mal attifé, d'une lente et cagneuse démarche, un septuagénaire échevelé traversait constamment l’espace séparant la cour du public   pour rallumer sans cesse les candélabres branchus et disposés de part et d’autre. Aux côtés d’Irma se tint le bürgermeister accompagné de son homme d’armes. Derrière eux, la cacophonie de la populace avait prit naissance dès l’arrivée de l’accusée. Elle fut interrompue par Conrad de Felsbourg, le susdit inquisiteur, provincial de Bavière et de Franconie, de l’ordre Dominicain. Chaussé de cothurnes, ce héron descendit majestueusement de sa loge-perchoir en exigeant le silence par deux injonctions successives.  Un moment, il s’assura de l’efficacité de son entrée en scène avant d’entamer son discours influent et sentencieux.

Ce fut d’abord un panégyrique de sa fonction et de ceux  qui, comme lui, dans tout l’Occident, luttaient et luttent encore avec acharnement contre les ennemis de l’Eglise : les infidèles, les hérétiques…

Puis il en vint à l’exposé des pratiques de la sorcellerie, à la démonologie ; il évoqua les cas et les noms de multiples victimes du malin et le bien-fondé de la procédure employée à l'encontre des adeptes de celui-ci : des femmes en majorité. 

Aussi,  s’employant d’un langage des plus talentueux, parfois avec beaucoup d’emphase  et d’érudition, il enjolivait son interminable monologue de proverbes, de versets et de sordides anecdotes ayant pour ambition de susciter la crainte et la haine de l’auditoire. Ceci avec l’unique dessein de légaliser la juridiction du Saint-Office au mieux face à d’éventuels esprits opposés à la procédure.

Il cita de nombreux textes ancestraux théorisant  sur la question, tel le Dictorium inquisitorum d’Eymerich, le Malleus maleficarum et autres prétendues théologies toutes aussi répugnantes qui entretenaient la psychose générale depuis leurs éditions tout en  cautionnant autant le recours à la torture que l’extermination des envoûtés.

Des questions niaises fusèrent alors dans la salle. Guère plus rationnelles, les réponses s’efforcèrent à convaincre du maléfice, de la réalité du tentateur et de son empire illimité. 

 

 

 

Mardi 18h15

 

 

-  … Tout péché doit avoir sa purgation. La voie la plus directe reste celle de la pénitence, c’est entendu, mais nous savons tous que la confession demeure indispensable, et que les déserteurs de l’office le sont parce qu’ils ont beaucoup à y craindre. Nous ne voyons pas comment il pourrait en être autrement ! S’ils ont renoncé au culte, s’ils s’en dispensent, c’est qu’ils s’en préservent… Aucun ne peut se soustraire aux règles salutaires que nous dicte l'amour de Dieu, sinon ceux qui appartiennent à d’autres obédiences célestes. J’entends ici celles qui ne peuvent jamais obtenir de paix …  Il conviendrait alors de les nommer celles de l’enfer !

Que notre justice et notre dévotion veillent à les détruire ; que ce tribunal ne s’égare pas en charités contraires aux commandements … ; qu’il n’accorde aucune clémence à son pire ennemi.

Là, ce fut Heinrich Dermeyer qui venait  de s’adresser aux autres. C’était le prêtre qui s’empara de la  jeune fille quelques heures auparavant, le prieur du bourg qui profitait de l’occasion pour apeurer ses ouailles.

Vint l’interrogatoire.

Restée muette jusqu’à présent, l’autorité séculière de la draperie  s’adressait à Irma avec beaucoup de sévérité dans le verbe :

- Depuis quand es-tu cachée dans le grenier ? … As-tu reçu les sacrements ?… Qui est ton père ?…

Jusqu’ici, l’attention d’Irma n’avait été absorbée que par les cariatides de la loge. Si elle écouta l’inquisiteur au début de son exposé, elle s’en était vite désintéressée…; elle n’y comprenait rien !

N’ayant jamais eu la possibilité de voir les choses, d’entendre les choses du monde, il est évident, à ce moment là, qu’elle ne pouvait avoir la faculté de prévoir les choses, et ni même s’en défendre. D’ailleurs, ce qu’elle appréciait encore, c’était le fait d’être sorti du grenier et de voir des gens : plein de personnes différentes.

Cependant, elle s’apprêtait à donner quelques mots en échange, mais déjà les balbutiements de la foule la contraignirent au silence.

La situation n’en était pas moins confortable, car pouvoir se taire lorsque l’on reste  complètement ignorant du sujet pour lequel on est interrogé, cela aide !

Certes, l’austérité des juges et même le son tonitruant de leurs voix demeuraient révélateurs : Irma aurait dû avoir quelque chose à se reprocher, quelque chose à avouer, mais, avec tous les efforts possibles, elle ne comprenait toujours rien au débat.

Cette inertie de l’accusée devait sans aucun doute simplifier la tâche de l’inquisiteur. Ce dernier reprit aussitôt son monologue éminent avec davantage de confirmation dans le terme. Ce qui arrêta, du même coup, le brouhaha des commentaires inaudibles.

- Nos instructions ne souffrent pas d’écart ; je dois vous le rappeler. Rien ne peut être laissé au hasard de l’empressement…  Il en va de la sécurité de tout le peuple chrétien et de celui d’Ochsenhausen auquel il est fait injure.

 

 

Le mal que nous avons à combattre n’est pas qu’une simple poussière qu’il faut ôter de sur un coffre. Il s’agit davantage d’une moisson ordonnée. Ainsi, les mauvaises herbes doivent être triées, isolées puis brûlées ;  jamais elles ne peuvent servir à la fenaison. Il en va de l’assainissement des récoltes suivantes et de la bonne tenue du cheptel… Puisqu’il est fait appel à nos consciences, nous sommes donc dans l’obligation de procéder avec méthode… Nous devons confondre la mère de cette enfant ; l’inculper de dissimulation. Aussi, nous devons recueillir  l’inventaire de tous les griefs locaux. misteres1p-inqui-8-meil.jpg

Pendant que Conrad de Felsbourg s’écoutait parler de la sorte, le bürgermeister s’efforçait à convaincre les bedeaux du premier rang que cette fillette masquait la vérité, comme ils pouvaient le remarquer eux-mêmes par son silence et son expression d’étonnement. Il ajouta même qu’il demeurait vain de prolonger l’audience, parce que  si cette dernière concluait en la faveur de l’accusée, se serait alors exposer la population locale - tous donc - aux méfaits du malin ; entendu ceux qu’il leur destinait et préparait depuis des années au sein du grenier. Il précisait également que lui-même n’était pas apte à juger de la sorcellerie, pas plus que de l’appartenance aux forces du mal de la personne d’Irma, mais que son rôle de bürgermeister l’obligeait à préserver avant tout la sécurité de ses administrés. À cet effet, les débats lui permettait ici de justifier l’utilité de sa fonction  -  il n’était pas le seul  dans la salle d’ailleurs à s’efforcer de paraître indispensable. Dans un désordre quelque peu grotesque, tous  s’empressaient  de formuler leurs convictions sur le sujet, tous pensaient détenir un rôle dans les décisions à venir. Dermeyer, l’homme d’arme, le public le plus avancé, tous auraient souhaité mener l’interrogatoire et ses conclusions  à leur propre convenance, car tous s’animaient d’une  amertume progressive à la recherche d’une caution indiscutable : celle de l’unanimité. Mais, comme l’avait suggéré l’inquisiteur, la méthode devait néanmoins s’imposer.

Un représentant de la curie quitta son siège, traversa la cour les deux mains jointes, s’approcha d’Irma en  lui demandant d’un murmure  hésitant  :

-  mon enfant, te connais-tu des ennemis, des personnes qui te veullent du mal ?

- Monsieur, à part maman je ne connais d’autres gens, ni au village, ni ailleurs, lui répondit-elle.

 

 

 

 

Mercredi 5h45

 

 

 

Nous sommes gelés dans cette cellule basse et humide. Rien en ces lieux  n’a été prévu pour un sommeil paisible.

Irma s’est assise à même le sol, le dos à peine reposé contre un mur, et la tête cherchant un brin de chaleur entre ses deux genoux pliés.

Chaque femme s’attache  et affectionne ses propres formes ; celles-ci ayant parfois même une importance insoupçonnée. Les jambes, par exemple : une partie de soi  non fragile, mais contenant la déception ou l’autosatisfaction que l’on s’accorde ; la forme réelle n’a en vérité peu d’importance. On les regarde ces jambes, et on les aime  malgré leurs défauts ; on peut aussi en être fier ! Quelques fois nous pouvons   les comparer - c’est notre assise - ; on peut s’en flatter car c’est avant tout nos formes. Plus exactement l’harmonie de nos formes.

Le temps nous permet également de les entretenir, comme une fortune, une garantie sur l’extérieur ; et c’est l’expérience de chaque femme qui en définit la primauté ; et c’est là le génie de chaque femme.

De cela, à seize ans, il est trop tôt ! Ce n’est que le début de cette connaissance qu’est la pratique du moi ; ce ne sont que les prémices de cette relation interminable et riche constituant l’intimité que l’on partage avec notre âme, et ceci toute notre vie durant.

De cela, Irma n’en a pas eu  l’usage. Son genou est encore un peu trop fort et non proportionnel  au muscle fin de la jambe. Peut-être deviendra-t-il plus galbé, plus affiné avec l’ensemble et dans l’avenir, mais à présent Irma reste préoccupée par son futur immédiat.

Autant hier elle souriait durant le procès, autant ce matin elle pleure. Aujourd’hui, elle ressent  un nouvel état : celui de la peur. Du reste, ici tout a été conçu pour cela. Cette cellule, qui a maintenant remplacé son grenier, n’a absolument  rien de sécurisant. Ses objets ne sont plus là … Irma est au fond d’un gouffre, un cauchemar sans nom.

 Elle ne réalise pas tout, mais reste paralysée d’effroi, et surtout d’une pesante incertitude quant au lendemain.

Une incertitude que d’autres esprits plus avertis auraient beaucoup de mal à supporter ; par exemple des esprits enseignés de ce qu’est une vie, et de la réelle importance d’une vie.

Irma pense, et, sans trop savoir pourquoi, elle pleure de regrets. Peut-être de toutes les privations qui lui furent imposées ; peut-être de ce long isolement qu’elle a subi  et qui paraît n’avoir servi  à rien.

Irma pleure parce qu’elle à froid et parce qu’elle n’est plus à la maison.

Mon impuissance devient intolérable. Ses larmes, nos larmes, ce langage ancestral, ce tremblement de la pensée que je partage, malgré mon inertie, me contraint d’observer ici et de subir à mon tour ces douleurs obsessionnelles qu’engendre la détresse. Jamais je ne pourrai  demeurer étranger et ignorant de ces faits. Qu’ils appartiennent au passé ou à d’autres endroits beaucoup plus proche, je ne peux m’en soustraire, et en serai toujours concerné. Puisque j’appartiens moi à cette humanité défectueuse, puisqu’il m’ait permis d’en analyser toutes les  imperfections, de les mépriser ou de les  réprouver en vertu des fonctions universelles auxquelles je veux obéir, il devient nécessaire que je traduise au mieux ce qui, à mon sens, ne doit jamais obtenir aucune excuse, aucun pardon ; ce qui n’appartient à personne, pas même à Dieu, de pouvoir légaliser. J’entends ici l’absurdité multiple, souveraine et impunie de notre monde.

bucher_1_big-irma-cel-2.jpgÀ cette heure, c’est pour Irma que j’implore de l’aide.

Rien n’est plus insoutenable que d’endurer un temps froid, stérile, et que l’on sait se diriger vers une issue dramatique. Cela constitue déjà une souffrance, pour ne pas dire l’antichambre de l’enfer…

Irma le devine mais s’efforce cependant à songer à autre chose.

À présent, elle n’est plus anonyme, elle a quitté son grenier, elle pense ne jamais plus y devoir s’y enfermer, et elle espère bientôt sortir de cette cellule  pour enfin vivre avec les autres, les connaître, les voir et les revoir comme il lui plaira. Revoir aussi l’église d’Augsbourg  et ces bohémiens saltimbanques dont elle se souvient parfaitement.

Ce fut non loin  d’Ochsenhausen, sous un demi-chapiteau de fortune. Ce fut peut-être ce jour qu’elle vécut son plus beau souvenir.

Un cirque  mobile se produisait là durant la saison des neiges, et Irma avait ri, elle avait chanté avec eux, avec les enfants jongleurs, avec les nains multicolores. Devant l’ours équilibriste, elle s’était rendue muette. Les pantomimes du singe lui rendirent la voix aussitôt.

Tout lui revient bien ordonné dans sa mémoire : le son du bandonéon, la moustache altière du chef de la troupe - un géant -, la tzigane aux mille colliers, les deux énormes canassons qui tractaient la roulotte jaune, mêlée de vert et d’un rouge parfaitement écarlate.

Depuis très longtemps, et encore même aujourd’hui, cette merveilleuse journée enrubannait les rêves d’Irma. Ce souvenir meublait, alimentait le temps qui s’écoule glacial et inutile ; son temps qui ne lui sert à rien.

 

 

 

 

 

Mercredi 14h10

 

 

 Nous sommes de retour dans la salle d’audience. Les  accusateurs, dont l’identité fut masquée, avaient défilé durant toute la matinée devant les acteurs de l’infamie. Délations sans risque puisque ni les accusées, ni le public habituellement entassé face au tribunal, ne purent les reconnaître ; encore moins les entendre. Le résultat de ces huis-clos  sera  néanmoins révélé. Il est question de plusieurs épidémies chroniques ayant atteint les troupeaux, il y a quelques années ; il s’agit d’une ivraie insolite apparue lors de la dernière récolte ; d’un ortolan à trois ailes aperçu, volant autour de l’habitation des Sänger. Il fut également question de l’œil d’une dévote  soudainement tuméfié ainsi que d’une plainte significative de sortilèges courants : la stérilité d’un mari pourtant prédisposé. Anomalies qui trouvaient indubitablement ici leurs coupables, mais  s’il y avait eu une réelle part de sorcellerie dans les actes de Madame Sänger - part dont nul ne serait tenu d’en fournir les preuves -, il demeure par contre ostensible et aveuglant qu’aucune mansuétude, aucune alchimie de la clémence ne pouvaient s’opérer entre les intervenants de cette audience.

Pour l’inquisiteur, de ce qu’il a acquis de l’abondance de ses lectures n’est pas à remettre en cause ; l’hérésie dont il est question doit se confirmer strictement féminine.

L’exaltation de la chair ainsi que celle de la débauche sont d’ailleurs véhiculées essentiellement par les femmes, depuis la nuit des temps de surcroît, et de cela  Felsbourg en reste convaincu.

En vérité, ce refoulé partage entièrement autant les frustrations sexuelles que les tares affectives avec ceux qui lui ont apporté la science dont il use aujourd’hui ; entendons celle de l’extermination. Rien ne m’apparaîtrait de plus évident au terme d’une complète analyse de cette fameuse culture !

Pour le prieur et les autres séculiers, la pratique du sabbat reste une épidémie en parfaite corrélation avec le climat social et religieux du pays : Lorsque la misère anéantit  la foi, les vilains deviennent rois !

Quant au bürgermeister, de toute la région, les murs de sa ville étaient les seuls à ne pas avoir endigué une affaire démoniaque. Un bûcher naturel les écarterait indiscutablement de toute suspicion !

De plus, aucun occupant de la salle n’aurait osé contrer les intentions de Conrad de Felsbourg dont l’autorité s’imposait autant par délégation des pouvoirs spirituels que par ceux de presque tous les états. Il détenait ici une infernale carte blanche accompagnant au mieux ses déterminations personnelles. Ces dernières ne croisant généralement nul obstacle. L’unique effort qu’il devait consentir à sa  fonction et auprès des autochtones visités, c’était celui de maintenir un oratoire ferme,  intelligible, cohérent et spectaculaire. Une maladresse de diction ne lui était pas permise ; elle  aurait pu conduire les délibérations à l’élargissement. Laisser donc entrevoir au public un doute quant à la nature de la procédure employée lui aurait été perçu comme une grave erreur professionnelle. Ainsi, l’escobardise, de coutume dans ce type d’assemblée bien peu scrupuleuse, devait toujours obtenir les mêmes résultats : des exécutions légales, utiles, approuvées, mais surtout des exécutions rapides.

Sans le moindre doute, les calomnies furent hypothétiques, comme dans tous les procès de ce genre d’ailleurs. La seule faute d’Irma, c’est d’être rousse. En effet, dans des temps plus reculés, cet état la faisait fille de Bélzébuth ; ici l’incontestable logique ! Que sa mère l’ait soustraite à la collectivité n’engendrait que méfiance et complicité avérée. Toujours une autre insupportable logique !


inquisition-2.gifMadame Sänger s’interroge sur cela, mais  c’est elle qui est interrogé.

- Pourquoi votre voisinage ne connaissait-il pas l’existence d’Irma ?

Pourquoi avez-vous dissimulé votre fille durant des années ? Pourquoi l’avez-vous  privé des lectures saintes ? Pourquoi l’avez-vous ainsi refusé à l’organisation sociale ?

Qu’est-il advenu réellement de votre époux ? La naissance d’Irma, figure-t-elle dans un registre qui nous serait aisé de pouvoir consulter ? 

Toutes ces questions n’attendaient pas honnêtement leurs réponses, et Madame Sänger, au grand étonnement d’Irma, perdait son caractère anguleux.

La mère et la fille évitèrent de croiser leurs regards, car toutes deux  supposaient qu’il pouvait être vital de s’ignorer. Du moins, elles le crurent !..

Peu à peu, sans qu’elle puisse vraiment bien définir pourquoi, Irma comprenait, de son côté, qu’elles étaient coupables de quelque chose ; enfin qu’il fallait absolument dissimuler cette éventuelle complicité à la société présente. Cela fut hélas fort maladroit !

Les questions devinrent très vite des affirmations, et les instances s’achevèrent rapidement.

Alors, l’unique autodafé fut prononcé. L’inquisiteur déclara que pour Irma la purgation demeurait impossible, qu’elle n’avait donc rien à expier compte tenu qu’elle ne pouvait être reconnue humaine, mais comme l’une des créatures de Satan, et que la tromperie de celui-ci attestait là de sa parfaite évidence. En disant cela, Felsbourg avait regagné sa loge d’où il s’adressa à la foule :

" Il demeure limpide que cette créature aux cheveux rouges, de ce fait exilée du culte et amputée des sacrements, soit, par conséquent, directement en rapport avec le diable. Nous avons constaté, ceci durant tout le procès, que son attitude, son non-conformisme et son étrangeté sont restés immuables ; ce qui constitue un parfait ensemble de preuves de sa culpabilité. Il n'est donc pas nécessaire d'en obtenir des aveux... Pour la protection de la curie, je demande le brûlement immédiat de cette jeune femme succube avant que les droits de l'église d'Oschenhausen ne soient infectés par la menace qu'elle représente... Que l'un d'entre vous se fasse connaître pour assurer la défense de Madame Sänger... Le procès de sa fille est terminé ".

 

 

 

Un instant de silence voulant clôturer les débats s’imposa dans la salle, comme celui rendu en dernier hommage à une personne défunte que l’on s’apprête à inhumer. Autant dire un silence de mort durant lequel aucun regard ne se rencontrait.

 Les meurtriers, la tête basse pour la plupart, semblaient s’affairer dans leurs écrits tandis que les autres se nettoyaient le coin de l’œil.

 Le bürgermeister avait enfoui son visage entre ses deux énormes mains, puis l’inquisiteur disparut derrière un pilier de soutien. Quant à la tourbe, elle n’osait plus se dissiper.

Un semblant de délicatesse raccompagna les prévenues à leurs cellules. Irma fut tout de même très incommodée par un crachat haineux venant de la foule qu’elle traversait.

Ici, je ne m’interroge plus sur l’essence de l’humanité, ni même sur ce qu’elle est capable de rendre à son créateur. À ce sujet, toute question attendrait inévitablement une réponse souhaitant étayer une raison ou une cause, et ces dernières s’assortiraient lamentablement d’un besoin de définir avec véhémence, avec la même hargne que ces assassins, la limite exacte séparant le bien du mal. La question, dis-je, n’aurait pour conséquence incontournable et désastreuse que de créer un dogme sur lequel s’appuierait encore une autre détestable justice.

Située à des années de cette  mécanique de cruauté, cette exécrable réunion de coquins, mon impuissance en éprouve cependant un extrême frisson de terreur.

Des larmes m’inondent le visage de ce que je ne peux percevoir au-delà de notre monde, de ce que j'eusse aimé pourtant y voir : une idée d’accomplissement, de réalisation spirituelle et matérielle non encombrée d’une règle universelle ou quelconque ; ces règles dont les effets nauséabonds paralysent et anéantissent l’individu. L’individu, cette entité plus que parfaite, ce don du ciel, cette perfection, cette richesse absolue, non perdue mais davantage située dans l’univers cosmique et temporel en qualité de fonction, en qualité d’acteur ;  un acteur pourvu d’un rôle de  bâtisseur.  Aussi, bâtisseur de lui-même et, par là, de l’unicité du cycle auquel il appartient, et pour lequel l’œuvre de son existence se justifie.

Des larmes inondent mon visage puisque de cela tout espoir reste vain, puisque aucun sauveur ne s’est jamais manifesté, puisque l’évangile est un leurre, et puisqu’il ne s’adresse qu’à des imbéciles.

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 8h30

 

 

Le supplicieur, ou plus exactement le technicien de l’horrible, suivait de peu l’inquisiteur, quelquefois même il le précédait. Le notre arriva à Oschenhausen peu de temps après Felsbourg. Sans attendre la fin du procès, ce supplémentaire et indispensable félon avait commencé l’installation de son matériel dès le lendemain.     

 Deux grilles de fer disposées parallèlement à la verticale et surélevées du sol par deux arceaux trois fois reliés dans leur partie haute.

Autour, le bourreau encercla l’objet à l’aide d’un muret de pavés collectés par le bürgermeister. Le bois nécessaire aussi fut fourni par les habitants d’Oschenhausen. L’homme nommait cette cage, le four.

En fait, il s’agissait davantage d’un effroyable et monumental grille-pain.

Depuis que mes congénères avaient inventé l’atrocité, c’est-à-dire depuis toujours, le raffinement qu’ils ont obtenu avec l’autodafé pouvait encore varié selon les cas. La plupart des condamnés, ficelés au beau milieu d’un brasier, périssaient par asphyxie avant que les flammes entament leurs chairs. Bien entendu, cela dépendait des caprices du vent. Les plus chanceux, si nous l’envisageons à ces instants ultimes, étaient gracieusement étranglés avant même que les torches de l’exécuteur ne soient allumées. Une anesthésie en somme ! Pour d’autres malheureux, le passage de vie à trépas constituait un exercice pourvu de moins de générosité.

En certains endroits d’Europe centrale, par manque de bois sec, plusieurs sorcières liées à une échelle se voyaient précipitées dans un feu déjà parfaitement attisé. Dans d’autres cas, et beaucoup de passionnés de l’acte l’exigeaient, le supplice atteignait les sommets de l’ignominie organisée. En effet, certains praticiens, sédentarisés par l’abondance locale des victimes, privilégiaient l’usage du calcinateur.  Fait de pierres, de  briques ou de métal, l’appareil (le four) ne répondait plus vraiment à un brûlement vif, mais plutôt à une cuisson vive.

L’avantage de ce type d’exécution, c’est que le « plaisir » pouvait se prolonger suivant le réglage du foyer. Un bon début par la braise ne se transformait en feu ardent que lorsque s'entendait le silence de l’intérieur. L’inconvénient de cette odieuse pratique, c’est qu’à part les suppliques et lamentations émises par l’individu lors de son introduction musclée au fond de l’âtre, là, il n’y avait rien d’autre à voir.

Le principe de notre exécuteur présentait, quant à lui, la différence que l’assistance profitait autant des hurlements de la victime que de ses multiples contorsions précédant l’agonie. Le coupable, enchaîné au centre du faible espace d’entre les deux grilles, subissait progressivement la haute température dont le fer qui l’entourait était conducteur. L’alimentation du feu demeurait compliquée, mais néanmoins le spectacle s’obtenait parfois très long.  La mort étant constatée, le manipulateur, plus ou moins satisfait, embrasait aussitôt l’ensemble de la cage réalisant ainsi l’extermination définitive.

J’avais parlé de spectacle …, c’est bien de cela  dont il s’agissait car, pour les administrés ici conviés, il fallait que la répression offre et laisse le maximum de frayeur dans l’esprit de chacun ; dans l’esprit de tous ces gens néophytes de ce fléau qu’est celui répandu  par les  puissances dites maléfiques.20041114-inquisition-1-meil.jpg

Notre jour, bien avant l’aube, la population avait commencé à s’installer sur des gradins de fortune disposés à la hâte par les premiers venus. Tous voulaient interroger et converser avec le bourreau -le purificateur-, tous désiraient au moins l’approcher, certains même auraient voulu l’admirer, mais surtout beaucoup s’impatientaient.

La condamnée arriva menée par Dermeyer, le prieur. Derrière eux, trois milices armées suivies de l’inquisiteur, son greffier, puis ceux de la draperie : "les ecclésiopates". Chacun s’octroya aisément la place de rang qui leur était spontanément cédée.  

Les conventions hissèrent Irma à la sienne.

Le dos lié à l’une des grilles, elle vit l’autre se rapprocher lentement pour s’arrêter enfin au contact de sa partie ventrale. On entendit le bruit métallique de la crémaillère façonnée pour ce mécanisme, puis une part de silence général…

Pour la mienne de part, je vais fuir maintenant ce voyage astral comme j’en ai déjà quitté tant d’autres tout aussi noir. Je n’ai plus la force ici de pouvoir supporter leur similitude. Du reste,  je pense que les chroniqueurs nous ont suffisamment relatés la suite de cette journée. Certains d’entre eux ont affirmé que le supplice d’Irma Sänger fut le plus abominable de toute l’histoire de l’inquisition. D’autres se contentèrent d’écrire qu’il fut très long…

Donc, je quitte cette infime partie de notre passé, probablement pour gagner d’autres épouvantes humanoïdes.  J’abandonne Irma, et j’abandonne aussi toute vaine croyance, ceci avant de vomir sur notre condition.

Devrais-je un jour rejoindre l’ignorance puisqu’elle m’apparaît être l’unique remède à l’intolérable ? Ainsi, j’interroge Dieu une dernière fois, toujours sans humilité, et je lui demande s’il me serait permis de ciseler dans mon âme une arrogance légitime qui aurait pour résultante immédiate, certes fort peu bénéfique, d’occuper la place de toutes ses réponses qui ne semblent jamais vouloir s’imposer, ni maintenant, ni dans l’avenir d’ailleurs !

Hélas, cette arrogance serait encore inutile, car je ne comprends rien à cette hystérie collective sans cesse réitérée, et, avec tous les autres hommes, je pense même avoir été éparpillé sur Terre sans manuel d’utilisation.

Comme tous les autres hommes, je pense être innocent de rien.

Comme eux, je m’attribuerai de gloire, de complaisance, de suffisance, assurément de médiocrité, voire peut-être aussi d'enracinement en ce sens.

Pour l’heure, je me refuse à devenir adulte d’une insensibilité, et, quittant Oschenhausen, quittant l’odeur de ce siècle, je repasse dans le grenier mi-vide d’Irma pour apprendre à parler à la brosse à cheveux, une ceinture de cuir tressé, la clé, une boîte à rien, un miroir à main,  pour apprendre à parler à ce que furent les objets d’Irma.

 

Laurent Lafargeas, 1995.

N60 ed. 10.05.2010.

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 


 












 

 

     
     
     
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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 17:04

 Le Capitolar d’Hagues

 

 

 

« Le remplacement est la pire des injustices du temps ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment le mieux parler du Capitolar que de le décrire comme il fut avant – avant son martyre. À l’origine, c’était une église romane de faible relief, puis, à partir de 1895, et au-delà durant huit ans, plusieurs  sculpteurs et architectes de talent y œuvrèrent une transformation des plus gigantesques.

La nef fut alors surélevée de 18 mètres, l’abside fut supprimée pour obtenir un parfait rectangle de l’ensemble, et deux bas côtés augmentèrent considérablement la surface de l’édifice, lui-même soutenu par d’harmonieux contreforts ajourés en son extérieur. Quant à l’ornement général, ce fut une prouesse de l’Art nouveau en vogue à cette époque. Pour ce qui est de la façade ouest ainsi que de son portail, parlons davantage de jugendstil, puisque réalisés par Franz Keerbel, un élève d’Hermann Obrist. Le portail : une galbe de palissandre lisse, renflée, couverte d’un arc en accolade et parée de multiples bronzes figurant notre mythologie. L’huisserie : en bronze également. L’encadrement : une autre galbe de marbre épousant la centrale, sculptée d’une nature grimpante en pur respect du style, et s’achevant par l’impérieuse culminance de deux splendides nudités symétriques. Également symétriques, deux colonnes ioniques se terminant encore par des représentations divines bien au-dessus de la faîtière. La vue du tout charme l’œil de la parfaite union du néoclassicisme avec cette nouveauté architecturale. Comment dire ; un mariage sans divorce possible, tout comme pour les flancs de l’édifice où le nouvel art enrichit les formes gothiques des vitraux ainsi que celles des pilastres ; encore ici le bronze dominant la communion entre les formes inspirées du végétal et celles de l’évocation religieuse. La toiture de cuivre, de son vert, coiffe l’aspect général du bâtiment de son accolade renversée. Ainsi, elle le confirme petite forêt au milieu de la ville.

Le plus magnifique des monuments de toutes les régions septentrionales. Par là-bas, le seul méritant le détour. Et, pour l’intérieur, quelques mots demeurent insuffisants. C’est réalisé en un temps où les femmes obtinrent l’accès à ce type d’ouvrage. Là, il se remarque en conséquence. Quelques mots, dis-je, alors tentons de les juxtaposer au réel spectacle. Donc là, absolument aucune offense n’est faite à la charpente. Toutes les courbes, toutes les successions de sculptures et d’images lui rendent l’hommage du céleste dont elle est sensée représenter, cette charpente. Et, partout du synchronisme, partout de l’équilibre, partout cette élégance toujours jointes au profit du visiteur. Les antiques voûtes romanes sont à peine stigmatisées par des fresques plus généreuses que la régularité de leur alignement. L’expression, l’aristocratie du style se distinguent en tous les endroits de la structure visible ; de surcroît,  sans aucune exagération des rythmes. Et puis, une hiérarchie des motifs s’échelonne à la montée des escaliers dont les rampes se stimulent d’entrelacs un peu plus évocateurs du règne animal. En aucun lieu, la stérilité du façonnage ne se remarque. Que de la grâce, que du pétillant, de l’étincelant sur les parois - encore et encore de la ligne courbe ; aussi, pas la moindre perte de lumière extérieure. Ici, toutes les ombres sont traquées pour solliciter la curiosité de tous côtés. Parfois même où une scène un peu moins vertueuse que les autres attire le regard. Parfois où l’humour de cette scène ne veut se cacher de rien ; expressions  arabesques en d’autres lieux. Oui ! le Capitolar d’Hagues, c’est une œuvre : disons un chef-d’œuvre. Tout de même, et heureusement, il eut ses heures de gloire. Ceci jusqu’en 1937.

En moyenne, trois concerts s’y produisaient au mois ;  sinon bal tous les soirs.

Surplombant la partie romane, une mezzanine cerclait entièrement l’intérieur du lieu. Mezzanine, où de nombreux commerces y servaient des boissons 24 heures sur 24. Absolument toute la population de la ville y venait au moins une fois l’an, si ce n’est plus régulièrement. Le mondain s’y mêlait au commun d’un naturel à peine remarqué. C’était la belle époque !

Hélas, tout comme l’Art nouveau fut particulièrement éphémère, cette dite belle époque eut aussi une courte durée. Comme partout, elle fit place à des guerres, elles-mêmes suivies d’autres récessions temporellement plus sournoises, et notre bâtiment en fut injustement déserté, pour ne pas dire abandonné : un temps suffisamment assez long pour que le souvenir du lieu fonde dans les mémoires .

C’est alors que les assassins entrent en scène. Et, lorsque je parle d’assassins, j’observe une courtoisie toute relative. Disons qu’ils m’auraient tué, ils ne m’auraient pas fait plus de mal ! Entendez que je m’accorde ici la légitimité de dire ou de crier qu’il y a encore plus odieux d’exterminer un homme, c’est d’anéantir, par la suite, l’esprit de cet homme ; l’esprit de cet ou ces hommes ayant œuvré au bien quelque part. Pourtant, cela se réitère normale coutume en notre monde. Voyons-y qu’aucune réussite ne se pérennise dès lors qu’elle en améliore le quotidien intellectuel. Donc, dis-je, remarquons l’arrivée des imbéciles plus tard, au-delà de tout cela. Je le répète, ils m’auraient tué ces imbéciles, ils ne m’auraient pas nui davantage. Citons-les : tout d’abord le maire de la ville, premier responsable, son adjoint chargé de l’urbanisme, en second, et surtout l’ « architecte » des années 80 ; le pire. Yves Renaudin, c’est l’élu : un personnage comme je les « aime ». Ceux nés au bon endroit, au bon moment, et fils de qui il faut – avouez que ça aide en république. Ça devient maître de conférence à 28 ans, candidat aux législatives à 30, puis premier magistrat d’une collectivité de plus d’un million d’habitants après avoir échu à la cime des hautes espérances étatiques (la renommée fait le reste). À savoir que le pays entier épie au mieux ce qu’il croit être l’absolue compétence, tout en n’ayant hélas aucune analyse personnelle. Du fait : portes ouvertes aux opportunistes. Maintenant, pour l’étiquette politique, la réelle participation à cette étiquette, tout comme le protocole, on fait semblant. Par contre, il faut rester comptable, à défaut d’être honnête. Mais là, c’est un art que l’on connaît depuis la naissance – les fonctionnaires ont leurs écoles. Justifier la dépense reste la base de ce calcul simple. De laisser penser que l’on pense pour tous, c’est  aussi une règle ; il suffit de paraître inventif.

Oui ! ces types-là, je les adore, mais Monsieur Renaudin, lui, il surpasse haut la main cette élite d’incompétents brevetés. Inventif, il compte bien l’être au moins une fois par an. Cependant, l’idée vint de l’adjoint, Armand Cohen-Jacquet. Réhabiliter le Capitolar ; lui offrir une jeunesse. Une idée, certes pas plus lumineuse qu’une autre, mais constituant un marché juteux pour les intervenants ; à commencer par l’architecte, le « créateur », Alexandre Kielefeld pour le nommer à son tour. Celui-ci n’en est pas à sa première défiguration. Beaucoup d’autres communes furent victimes de son talent – talent qui demeure avant tout celui de s’immiscer à l’épuisement des budgets municipaux. Le résultat : du multicolore criard, du cube ou du tube qui s’entrecroise au plus inélégant. Disons la recherche de l’esthétisme dans le disgracieux. Enfin, de l’incompréhensible dans tous les cas !

Pourtant, l’ignoble projet ne tarda pas à se faire adopter, et sans référendum bien sûr. Du verre, quasi rien que du verre. Les vitraux gothiques remplacés par du verre ; la toiture en cuivre par un dôme de verre ; le portail oriental tout en verre également. Plus criminelle encore, la substitution des pilastres par d’agressives aiguilles de verre, et toujours du verre à l’intérieur où pas moins de soixante dix fresques furent sacrifiées à la transformation soi-disant nécessaire au XXIème siècle qui s’approche. Au regard de l’importance des fonds sollicités, la création d’une institution collectrice s’avère indispensable. Ici, il suffit de le vouloir, le dire, et cinq postes justifiés s’assortissent immédiatement de gras émoluments. Pour l’heure, appelons-la SSN cette institution : Société des Suceurs de Nations.

Pour la réalisation des travaux, l’appel d’offre reste une obligation administrative, mais là encore, aucun souci ; certains gestes sans publicité ratissent très efficacement un cumule de devis plus qu’exagérés au tri desquels les rejets restent mécaniquement naturels. Et, croyez-moi, nos trois hommes savent orchestrer idéalement ce type de dépenses. Voyons qu’ils en sont experts. Voyons également le projet en directe corrélation avec la basique stratégie de noyer certains autres poissons par l'accent mis sur le distrayant ; le ludique. La stratégie d'égarer une majorité vers l'ailleurs que l'essentiel (ici, la construction d'un stade aurait été préférable). Alors, à vos marques ! Le tiercé du contribuable est lancé. Le perdant : mon Capitolar ! Ce qui subsiste d’un temps où le beau, voire le divin, s’imposait au moindre intervenant ; où le beau, dis-je, restait prioritaire dans l’âme de l’authentique artiste – des gens morts et enterrés. L’actuel massacre, quant à lui, se prolongea sur seize mois (douze plus quatre de supplément rémunérateur).

Et puis, il fallait inaugurer durant une belle saison !

Pour se faire, il faut du grandiose ; un tantinet de spectaculaire. Notre Capitolar, transformé donc en grossière bulle de verre, allait maintenant servir de théâtre à une autre horrible prouesse dite moderne. À savoir un « concert » psychédélique. Une acoustique des plus stridentes, et rivalisant à peine à l’odieuse nouvelle apparence de notre édifice.  Trois mille blaireaux trouvent une place assise en intérieur ; environ huit mille entendent et perçoivent l’ineptie du dehors, sur le parc cerclant le bâtiment. La faune et la flore réunies aux vues et à l’écoute de l’ineptie séculaire ! Il est vrai que s’il n’y avait pas autant d’abrutis circulant de majorité, on ne se reconnaîtrait plus, nous les réels pensants. L’illuminé virtuose de la soirée n’est autre que Rick Norman, un éminent spécialiste du suivi des foules euphorisées du « n’importe quoi pourvu que ça mousse ». Le Monsieur, non satisfait de se véhiculer d’avec pas moins de trois wagons de matériel technique, oblige, pour ce jour, le philharmonique de Chodesbourg à joindre son vacarme à peine audible. Du vilain, du vilain, rien que du vilain partout, voire de l’outrancier ; et aucune paix pour les riverains !

Heureusement, ce type de fêtes n’eut lieu qu’une fois. Avec, en prime, 45 citoyens en moins, et 32 blessés graves. La sono, probablement envoyée en son maximum, émit un décibel en trop dont l’aigu fit éclater un pan de la nouvelle toiture de verre. Jusque-là, peu de dégâts pour le peuple siégeant, mais une branche de l’armature métallique céda, emportée par le poids du pan voisin.

Maintenant, le résultat est plus dramatique. C’est un autre ensemble du pignon de l’édifice que cette armature alla ensuite percuter dans un fracas sans nom.

Et là, des verres de toutes les tailles s’éclaboussèrent à l’extérieur en découpant au mieux le public stationnant au plus près.

La soirée fut donc ainsi sanguinairement écourtée ; aussi, la pyrotechnie prévue remplacée par un macabre défilé d’ambulances et autres véhicules administratifs.

Nos artistes avaient réussi leur spectacle, sans aucun doute. Les suites du sinistres furent traditionnelles : enquête sur la nature des responsables, mise en examen de certains charpentiers, indemnisations conséquentes pour les victimes les plus handicapées, etc…

Quant aux trois concepteurs, pas de réelle rancune ! Kielefeld sévira ailleurs tout en laissant sa triste signature sur le flanc nord du monument, Cohen-Jacquet devint rapidement le maire d’une banlieue, et Renaudin est encore en place à l’heure où je vous écris.

Notez, qu’une fois de plus, le grand perdant de ce malheur, c’est hélas notre Capitolar, qui, pour le coût (un océan de finances englouties), se vit encore déserté en son nouvel état, avec en plus le souvenir de cette lamentable tragédie.

 

Laurent Lafargeas, 1986.

165 - ed. 16.02.2012. 

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 16:33

Gargan

 

 

 

 

«Même parfaitement ensemencée,

toute récolte donne sa part d’ivraie »

 

 

 

 

 Gargan est une banlieue de l’est parisien ; un noyau urbain situé à cheval sur deux communes : Livry et Les Pavillons-sous-bois. Son centre en était la gare – aujourd’hui, une station. Ici, un ensemble de commerces se voisinent principalement sur les avenues de Chanzy et Victor Hugo ; aussi  sur la nationale 3, très proche, et sur quelques débuts de rues perpendiculaires. Autour, ce ne sont que des pavillons occupés par des gens qui se connaissent à peine, ou parfois miment de ne pas se connaître, quand ils ne s’épient. L’abondant côtoiement des us, mœurs et divers monothéismes expliquent en grande partie cet antagonisme sous-jacent. La vie, ou ce qui pourrait y ressembler, c’est Gargan, devenu particulièrement cosmopolite depuis ces trente dernières années, comme toutes les banlieues du reste. Enfin, à 22 heures, et même avant cela, tout s’arrête. Les lois y sont pour quelques choses, mais également les noctambules se raréfient. À part l’ivrogne reconnu comme tel, le français consommateur n’a plus vraiment les moyens, ni même sa place au sein des trois, quatre débits de boissons servant au-delà. Néanmoins, de jour, ça pullule, et surtout les matins où se tiennent les marchés.

Certes, les produits à la vente ont perdu en qualité, mais la nouvelle clientèle en assure le change. Pour preuve que Gargan vit encore, c’est l’affluence des polices nationales, municipales, ASVP, et autres qui verbalisent copieusement à l’instant de toutes les transactions. Dans le passé, les contraventions pleuvaient beaucoup moins. D’ailleurs, évoquons-le ce passé, ceci afin de se faire une idée plus précise de ce qu’est devenue cette banlieue. Sans trop s’éloigner, parlons des années 70. Le long des trottoirs de Victor Hugo, par exemple, il y avait une majorité de commerces de bouche, comme toujours, mais ce n’était pas du tout les mêmes. Les poissonneries, les crèmeries, les chocolateries, les charcuteries, les torréfactions, ont toutes disparues ; remplacées, pour la plupart, par des sandwicheries, des  kebabs, des boucheries hallal et autres cuisines exotiques. Les banques, les compagnies d’assurances, les agences immobilières, les bazars, les coiffeurs, les laveries automatiques, ont fortement pris la place des quincailleries, drogueries, bonneteries, merceries ; aussi, plus de magasins de jouets, de musique et d’électro-ménager ; plus d’armureries, de fleuristes non plus. Malgré qu’elle vienne de perdre récemment son unique librairie, l’avenue de Chanzy a beaucoup moins subi les affres du temps, mais elle garde cependant son quota de bouffes rapides. Ces piteuses transformations trouvent mille raisons tant sociales qu’existentielles. Hélas, c’est devenu incorrecte de trop s’en alarmer, et Gargan, la banlieue, ce n’est pas la France ; disons cette France qui peu à peu perd son travail. Notez ici que Gargan n’a pas trop à se plaindre. Non loin, Quesnay, pour ne citer que cet autre coin de vie, à quasi tout perdu : son marché couvert, dans un premier temps, puis, en fort peu d’années, 80 % de ses boutiques environnantes ont ensuite disparu.

Pour moi, l’assassinat de Gargan a commencé par la fermeture de ses deux cinémas. Le Dahu, spécialement affecté à la projection de série B, et surtout La Gaieté du bois dont, généralement, les films s’adressaient à tous publics. Les deux salles avaient chacune une brasserie attenante ; l’une et l’autre ouvertes jusqu’à très tard dans la nuit. Ce qui constituait, davantage le samedi bien sûr, une vraie vie de quartier. D’autant qu’un peu plus loin, de l’autre côté de la voie ferrée, la brasserie de la gare accueillait les cinéphiles n’ayant pu accéder au « Grand Comptoir » de La Gaieté. À présent, c’est un fast food ; à présent, La Gaieté, c’est une solderie ; à présent, Le Dahu, c’est rien ; à présent, Gargan, c’est sans cela, et c’est beaucoup moins, vous pouvez me croire.

À l’époque, ces cinémas de proximité rapprochaient tout le monde. On s’y rencontrait, on s’y bagarrait parfois, mais ce qui a disparu avec eux, c’est qu’on y visualisait tous les mêmes films, ce qui faisait du quartier une sorte d’unité intellectuelle, une sorte de convivialité omniprésente. D’ailleurs, et le plus souvent, on n’y allait pas pour le spectacle, mais pour l’entracte de ce spectacle, pour la sortie du spectacle, ou pour la sortie, tout simplement. Bien Entendu, Paris n’est pas loin, mais à quoi bon ? À Paris, on ne connaît personne ! Eh bien, à Gargan, maintenant, on connaît à peine quelqu’un. Bon ! il faut vivre avec son temps ; oublier la nostalgie de cette période médiévale. Revenons donc à notre XXI ème siècle et, surtout, à sa complète évolution aseptisée. Observons les autochtones de naissance, ou les parachutés d’une province industriellement désertée. Observons ici, comme partout ailleurs du reste, que plus le français s’appauvrit, plus il affectionne ses pantoufles ; moins il est nanti, moins il tentera son originalité. Les aides sociales ont revêtu une telle ascendance dans la régulation du pouvoir d’achat de chacun que, pour beaucoup, l’uniformité existentielle demeure un statut somme toute très reposant. Pour faire plus court, disons que l’insipidité s’installe dans la majorité des âmes constituant notre pays, et que de vouloir sortir de cette atrophie nationale hélas ne se présente pas sans risques. Notez que cette misère intellectuelle n’a pas été souhaitée par tout le monde, mais, qu’au préalable,  nous restons cependant tous fautifs d’avoir accordé le droit de citer à bon nombre d’imbéciles munis d’autorités. Bref ! Gargan est un parfait exemple de ce piteux résultat. Autrement, Gargan souffre d’encore autre chose, et c’est ce qui fait sa particularité. Comprenons que Gargan n’est pas une ville, ni même une commune. Gargan, c’est avant tout une cellule parisienne, un dortoir de contribuables. Vous l’aurez compris, Gargan, ce n’est qu’une banlieue. Malgré cela, je l’aime cette banlieue ; elle m’amuse un tantinet. Tout d’abord parce que c’est la mienne – j’y suis né -, durant de  nombreuses années, j’y ai tenu un commerce, mais elle m’amuse pour ce qu’on y rencontre parfois des français si maladroitement en quête de cette originalité manquante, comme je la citais  plus haut, qu’ils en deviennent pittoresques, pour le peu. Bien entendu, le mensonge gratuit, la mythomanie, la vantardise ainsi que le « moi je » s’y rencontre fréquemment. Là, je ne donnerais peu de noms. Juste un panaché de quelques cas significatifs du quartier. Monsieur X, par exemple, qui ne peut tenir une conversation plus de cinq minutes sans la référencer à son vécu de directeur technique de l’Aérospatiale du Bourget, durant plus de vingt ans prétend-t-il - ce qui reste à vérifier. Monsieur Y qui, en toutes circonstances également, affirme avoir bien connu Jacques Mesrine, et parfois même avoir été partie prenante des hautes opérations de ce dernier. Ce breton borgne de Monsieur Z s’irritant sans raison dès que l’on évoque la guerre du Tchad où, soi-disant, il aurait perdu son œil. Aussi, des femmes qui tiennent absolument à se comporter comme des hommes (arrivé à certaines heures, on se demande bien pourquoi). Inutile de préciser que toutes ces causeries ne s’échangent pas à l’entrée de la superette, ni même au restaurant chinois.

Cependant, quelques-uns vont plus loin. Je veux dire qu’ils accompagnent leurs connaissances mises en exergue par des actes dont on peut parfois très vite en faire le constat. À sa base, Gargan est un nid de belliqueux, donc le duel à main nue termine encore assez fréquemment ses effets dans les locaux du commissariat le plus proche (comme quoi le cinéma, le western n’a pas totalement disparu). Enfin, disons que la plupart de ces gens ne se contentent pas toujours de boire, manger et dormir. Un besoin de vinaigre s’impose, et pas toujours que pour les sportifs. Certains espiègles ont également le droit à la place. Ceux qui, certes, sollicitent davantage le mépris que le respect, mais qui se détachent du lot par une inventivité non sans y accrocher mon intérêt au passage. Ces hommes-là m’attirent ; il m’aimantent, parce que d’un charisme surpassant haut la main leurs réelles capacités, parce que stupides qu’une fois sur cinq. Ce fut le cas de Jules Maurisset,  et celui-ci, je le cite, car plus personne n’en parle. D’ailleurs, je dis « ce fut » parce qu’il n’est plus ; et nous allons voir pourquoi. Quinquagénaire des Batignolles échoué ici on ne sait comment, je ne sus jamais non plus d’où il puisait ses revenus. « Je suis écrivain » m’avait-il pompeusement fait savoir lors de notre tout premier entretien. Avouez qu’il y avait déjà là matière à me titiller les neurones. Puis, des autres entretiens, il y en eut des dizaines. C’est que le personnage avait de la prestance, du charisme, je le répète, et, surtout, beaucoup d’emphases, beaucoup de verbes respirant la culture. Sur ce terrain, à part moi, peu s’aventuraient à lui opposer un débat. Et puis l’homme faisait peur. Je suis curieux, alors, au fil des occasions, je tâchais d’en savoir plus. Il me fit lire quelques-uns de ses textes : des écrits noirs, sans conteste, mais je dus reconnaître que la syntaxe y était parfaite, le style fidèle à sa verve de tous les jours, et la sémantique quelque peu unique. Ensuite, s’enrichissant probablement de ma conversation, nous échangeâmes nombres points de vue sur la littérature, et sur lesquels nous tombions souvent d’accord. Il prônait cette littérature comme un pouvoir, comme une suggestion mentale se passant de tout autre moyen de persuasion. « De toute façon, la réalité dépasse toujours la fiction », répétait-il en ajoutant que la plupart des spéculations écrites finissent toujours par la joindre, cette réalité. « L’utopie, le surnaturel, bien détaillés, bien ampoulés s’entendent comme des vérités ».

Moi, je lui disais que l’écrivain à un rôle – rôle qu’il s’est choisi -, et que cette fonction l’oblige à s’isoler d’une grande partie du monde qui l’entoure, et que, par conséquent, l’écrivain est une personne solitaire. Cette assertion le grisait un peu, et, de là, il en vint à quelques aveux relatifs à ses sources d’inspiration.  

« La vie, la mienne, celle des autres qui se meuvent tout autour, quelquefois un peu plus loin ; voilà mes sujets, mes belles hypothèses. Quitte à les provoquer des fois… Il suffit d’observer, de suivre, de parler avec les gens. Ainsi, je suis très vite aiguillé vers du piquant, à défaut du romanesque escompté. Au-delà, tout se livre à la technique ». La méthode me parut honnête, estimée sobre, populaire de surcroît, mais l’indiscrétion qu’elle exigeait ne liait pas tout à fait mes cordes. Jusque-là, pourtant rien d’ombrageux. La suite de ses confidences, à la narration desquelles il se délectait diaboliquement, s’écoutait beaucoup moins rose, beaucoup moins noble à sa superbe, voire plutôt malsaine. Et, Diable, il en est un, avec son allure toisante, sa marche et son manteau toujours porté en cape ; son écharpe sans pli reposée au centimètre sur les épaules ; tout son ensemble le dépareillant du peuple qu’il traverse sur nos deux avenues. Il me confia, qu’ayant en permanence l’œil sur les femmes infidèles, il en découvrit presque autant de maris jaloux.

Spéculant alors sur la violence spontanée de certains d’entre eux, il allait donc civiquement  susciter leur courroux pour ensuite bien en sténographier les conséquences. Et, les résultats se concluaient parfois très proches de ses espérances. À plusieurs reprises, il obtint  des bénéfices dans le même sens, avec toutefois plus de risques. La pratique, il l’avait bien rodée, précisait-il.

Il s’agissait d’approcher un ou plusieurs bras d’une bande de contrevenants reconnus comme tels, de s’en faire apprécier comme appartenant à leur corporation, puis de leur indiquer les lieux et heures d’un fric-frac certifié juteux. Ensuite, et en parallèle, il transmettait les mêmes informations à une autre bande, plus ou moins rivale. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à choisir l’emplacement le mieux approprié afin d’être l’honorable témoin de cette rencontre, qui pour ces fois-ci  ne manquaient jamais de piquant. À coup sûr, le piquant était également présent lorsqu’il ajoutait téléphoniquement la flicaille au rendez-vous. En matière d’orduriers bipèdes, je n’avais pas connu pire. D’autant que le sadisme de ce Monsieur s’auto-justifiait par le goût du jeu, le goût du sang qui coule immanquablement ; « élément indispensable à un récit digne de ce nom », attestait-il. Instinctivement, j’aurais dû me dispenser de cette adipeuse fréquentation, mais, je l’avoue, ma curiosité inendiguable autant que ma perversité innée m’obligèrent à en attendre plus. Voire même à devenir acteur.

En réfléchissant bien, ce type était trop drôle ; pitoyable, mais drôle. Acteur, je le fus – certes, sans le vouloir -, et pour son dernier acte. Un autre type, que je connaissais depuis plus longue date, refit son apparition sur la scène. Je dis refit, parce qu’il avait été enchristé quelques 21 mois pour forfaiture aggravée. Celui-ci, je ne peux pas le nommer, et vous le comprendrez aisément. Nous l’appellerons Gargan, comme la ville ; comme notre théâtre. Dire quelques mots sur ce personnage ne serait pas inutile. Monsieur Je suis inculte, mais je m’en fous ; Monsieur Tu fermes ta gueule ou je t’éclate ; enfin, Monsieur Danger sous toutes ses formes ; le gaulois de base en tous points, tous aspects. 1,90 mètre, 105 kilos, un cervelet prenant tout l’espace d’un sinciput exagérément laid, et suintant au plus notoire le vide absolu. La bête quoi ! Me restait-il à aiguiller ces deux extrêmes. Je le fis, et que Dieu me pardonne ! Et ce fut spectaculaire à souhait, vous pouvez me croire. Le serpent s’enroulant autour du lion – je n'en espérais pas tant. Et ils s’enroulèrent ces deux-là, et bien au-delà de mon œil. Peut-être de mon œil tempérant toute ouverture vers les excès. Malheureusement, les excès devaient arriver un jour ou l’autre. Là aussi, je dis malheureusement, mais je n’en pense pas moins ; disons le pas moins qui m’amuse.

Voyons ! Maurisset enregistra très rapidement la capacité guerrière de notre Gargan : son antagonisme instantané. Il fallait donc le mettre en scène, d’une manière ou d’une autre – pure logique. Les premières occasions échappèrent à mon attention. Bref ! passons-les et venons-en au meilleur, au sublime, à la quintessence.

Un presque voisin agaçait particulièrement Maurisset. Lui vint donc l’idée de livrer quelques misères à ce quidam.

Un type qui  déblaye son trottoir, même sans neige, un type qui arrose tous ses anniversaires avec du soda, voire avec de l’eau. Un de ces citoyens qui utilisent des phrases toutes faites dès qu’ils sont poussés vers un dialogue de société ; du genre « Moi, je suis content lorsque je paye beaucoup d’impôts. Ça veut dire que je gagne bien ma vie ». Enfin, un Monsieur Rien qui compose pourtant la masse.

L’affaire fut très simple. La confiance que nos deux compères avaient rapidement mutualisé amenait Gargan à croire tout ce que l’autre pouvait attester. En l’occurrence, ici, que la victime comptait parmi les délateurs, les responsables de sa dernière arrestation. « Je l’explose », hurla Gargan, malgré la cruelle légèreté des preuves.  Et quand cet homme parle d’explosif, c’est tout à fait ainsi qu’il compte agir. Monsieur, non seulement il maîtrise le matériel, mais, le pire, c’est qu’il s’en procure aisément.

Là, Gargan va s’appliquer ; il va faire pour le mieux. Fort discrètement, Maurisset lui refile l’adresse sur un papier : avenue d’Alembert, sur Livry. Le souffre-douleur est absent durant la journée. Il suffit d’opérer à ce moment-là. En résultat, du beau travail ! Un système relié à l’action de la porte des toilettes parfaitement connecté à un bon 400 grammes de plastic. Pour l’assassin, il ne reste plus qu’à attendre le retour du futur cadavre avec sa première envie de pisser. Maintenant, il y eut un sacré dièse à ce macabre scénario. Tout d’abord, Maurisset, l’artiste, n’est pas directement, ni immédiatement informé de l’œuvre de son complice – celui-ci procédant seul en ses habitudes. Également, il fit une grosse boulette trois jours avant, Maurisset. Sur un papier quasi identique, pour je ne sais plus quelle raison, il m’avait écrit son adresse personnelle. Il était tard, j’avais des pieds plein mes chaussures, alors j’oubliai d’emporter la petite note, qu’il introduit ensuite machinalement dans la poche droite de son manteau (peut-être qu’en été, il aurait agi autrement). Quoiqu’il en soit, ce fut de cette même poche droite qu’il la ressortit, en pensant en donner une autre à  notre déterminé Gargan.

L'addition, c’est alors la confusion, l’erreur donc ! Et Maurisset, comme chacun, en arrive toujours à pisser ne serait-ce que durant une minute. Comprenez alors que ce temps ne fut pas nécessaire.

Comme je l’ai dit plus haut, Gargan soigne son boulot. Observons donc Maurisset, en pas une seconde, s’éclater en plusieurs morceaux juteux à ne pas voir ; un décor de viscères pendantes en tout le couloir ; un énorme tag de sang s’étalant du sol au plafond ; enfin, un état final visqueux comme il se doit ; comme il aurait dû être, si on l’avait projeté contre un mur, dès sa naissance. Voilà comment Jules Maurisset quitta la banlieue. Néanmoins, son cas ne fut pas isolé. Racontons l’histoire de Monsieur… Non ! inutile, au-delà, il me faudrait trois mille pages pour bien décrire les âmes de ce coin du monde. Est-ce à dire que, depuis longtemps, le quartier se passe volontiers de cinéma ?

Peut-être aussi, me faudrait-il toute une vie pour en résumer une vingtaine d’autres, tant elles sont non sans relief de convenance, tant elles sont probablement l’aperçu d’un pays se dirigeant vers sa décrépitude, pour ne pas redire son insipidité.

 

 

Laurent Lafargeas, 2008.

ed.7.02.2012.


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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 16:08

Pour une fleur

 

“ Nos actes les plus irréfléchis ne sont pas toujours les moins importants ; les moins conséquents. Alors, admettons ici que le danger reste permanent.

 Sans plus de commentaire que celui-ci, j’ajouterais cependant souhaiter voir s’empirer encore les relations entre les communes du Raincy et de Clichy-sous-bois".


 

 

 

Dans cette générale lugubre banlieue de Paris, cernés par cette agglomération sans fin, notre environnement, notre lieu de naissance, pour l’heure, mon camarade et moi, nous y traînions nos demi- loques adolescentes sous les pluies fines d’un hiver à peine terminé .

 Nous étions à la recherche d’une kermesse qui, peut-être, n’avait jamais eu lieu.

 Inutilement, nous avions parcouru ainsi des dizaines de rues désertées. A présent, minables, sans plus d’enthousiasme qu’au début de ce dimanche gris, séparés de quelques mètres l’un de l’autre, nous arpentions des quartiers riches et vallonnés avant de rejoindre, au-delà, les barres  d’ H.L.M. de notre cité.

 Beaucoup de pavillons cossus à cet endroit ; beaucoup de soigneux jardins et jardinets ornent ici les larges trottoirs plus que par ailleurs.

 Derrière la grille de l’un d’eux, je fis une pause à mon avancée afin d’observer une magnifique rosace fleurie de plusieurs couleurs. En botanique, je n’y connais rien. Je n’en suis pas non plus un fervent admirateur.

 Alors, pourquoi devais-je y trouver là, une raison suffisante à mon premier acte ? ; entendons celui de pénétrer, rasoir en main, dans l’enceinte de cette maison bourgeoise…

Peut-être, son portail étroit à demi-ouvert, en était la cause ?…

Ce qui est sûr, c’est que j’aurais pu m’abstenir de m’encombrer durant le reste de la journée avec une fleur que d’ailleurs j’aurais certainement jeté un peu plus loin

( mon intérêt pour les chose de notre monde, n’ayant certes pas la faculté d’aller au-delà.).

A l’instant où je m’apprêtais à trancher le plus délicatement possible la tige qui soutenait mon futur, mais non indispensable trophée, que dis-je ?, au moment précis où j’allais séparer la rose de son support sans le moindre dégât, je perçus désagréablement, à une trop faible distance derrière moi, la présence indubitable de la propriétaire des lieux.

Ce fut alors, les injures classiques qui se mirent à pleuvoir. Je ne citerais là, que les plus familières : voleur, voyou, vaurien…

Jusqu’ici, peu de surnaturel dans un comportement d’autodéfense légitime. Par contre, ce fut lorsqu’elle voulut accompagner ses vociférations par des gestes, voire de la brutalité à mon égard, qu’instinctivement, je me retournais vers elle avec une violence presque identique à la sienne. Presque, le mot est encore faible, car en effet, durant ledit mouvement, la lame de mon rasoir frotta, hélas pas tout à fait légèrement, la gorge hurlante de la mégère, ici en totale position de défensive.

La suite de l’événement accéléra ma fuite plus que celle dont je m’imposais de coutume. Cette oie furieuse et ses clapotements ne tardèrent pas à se perdre dans le sang – entendons-là, du vrai sang -, et, au terme de quelques courtes secondes indispensables aux meilleures prises de conscience de l’acte, je la vis passablement s’effondrer sur le parterre fleuri, écrasant ainsi de sa lourde morphologie, la partie même du décor qu’initialement elle voulait protéger.

Pour ma part, je m’interdis d’assister plus que cela à l’agonie notoire de cette antiquité humaine, manifestement encore chaude avant mon départ.

Enfin, plus serein de retour sur la chaussée qu’en fait je n’aurais jamais dû quitter, je retrouvais mon camarade, avec lequel, à grands pas, nous allions abandonner ces quartiers que, de concerte, nous estimions plutôt malfamés.

Laurent LAFARGEAS, 1979.

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12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 12:43

LE PUITS ET LE PENDULE.

 

 « C’est là que la troupe des tortionnaires assouvissait sans l’étancher sa soif insatiable de sang innocent. Maintenant, le pays sauvé de l’antre de la mort détruit, la vie et la sécurité règnent sur l’ancien empire de la mort cruelle »

(Quatrain composé pour les portes d’un marché qui devait s’élever sur l’emplacement du club des Jacobins, à Paris.)

 

J’étais brisé, — brisé jusqu’à la mort par cette longue agonie ; et, quand enfin ils me délièrent et qu’il me fut permis de m’asseoir, je sentis que mes sens m’abandonnaient. La sentence, — la terrible sentence de mort, — fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le bourdonnement indéfini d’un rêve. Ce bruit apportait dans mon âme l’idée d’une rotation, — peut-être parce que dans mon imagination je l’associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de temps ; car tout d’un coup je n’entendis plus rien. Toutefois, pendant quelque temps encore, je vis ; mais avec quelle terrible exagération ! Je voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m’apparaissaient blanches, — plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces mots, — et minces jusqu’au grotesque ; amincies par l’intensité de leur expression de dureté, — d’immuable résolution, — de rigoureux mépris de la douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon nom ; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement. Je vis aussi, pendant quelques moments d’horreur délirante, la molle et presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux qui étaient posés sur la table. D’abord ils revêtirent l’aspect de la Charité, et m’apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient me sauver ; mais alors, et tout d’un coup, une nausée mortelle envahit mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j’avais touché le fil d’une pile voltaïque ; et les formes angéliques devenaient des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien qu’il n’y avait aucun secours à espérer d’eux. Et alors se glissa dans mon imagination comme une riche note musicale, l’idée du repos délicieux qui nous attend dans la tombe. L’idée vint doucement et furtivement, et il me sembla qu’il me fallut un long temps pour en avoir une appréciation complète ; mais, au moment même où mon esprit commençait enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges s’évanouirent comme par magie ; les grands flambeaux se réduisirent à néant ; leurs flammes s’éteignirent entièrement ; le noir des ténèbres survint ; toutes sensations parurent s’engloutir comme dans un plongeon fou et précipité de l’âme dans l’Hadès. Et l’univers ne fut plus que nuit, silence, immobilité.

J’étais évanoui ; mais cependant je ne dirai pas que j’eusse perdu toute conscience. Ce qu’il m’en restait, je n’essaierai pas de le définir, ni même de le décrire ; mais enfin tout n’était pas perdu. Dans le plus profond sommeil, — non ! Dans le délire, — non ! Dans l’évanouissement, — non ! Dans la mort, — non ! Même dans le tombeau tout n’est pas perdu. Autrement, il n’y aurait pas d’immortalité pour l’homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après, — tant était frêle peut-être ce tissu, — nous ne nous souvenons pas d’avoir rêvé. Dans le retour de l’évanouissement à la vie, il y a deux degrés : le premier, c’est le sentiment de l’existence morale ou spirituelle ; le second, le sentiment de l’existence physique. Il semble probable que, si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre transmondain. Et ce gouffre, quel est-il ? Comment du moins distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe ? Mais, si les impressions de ce que j’ai appelé le premier degré ne reviennent pas à l’appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle, n’apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous émerveillons d’où elles peuvent sortir ? Celui-là qui ne s’est jamais évanoui n’est pas celui qui découvre d’étranges palais et des visages bizarrement familiers dans les braises ardentes ; ce n’est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l’air, les mélancoliques visions que le vulgaire ne peut apercevoir : ce n’est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, — ce n’est pas lui dont le cerveau s’égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu’alors n’avait jamais arrêté son attention.

Au milieu de mes efforts répétés et intenses de mon énergique application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que je réussissais ; il y a eu de courts instants, de très courts instants où j’ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque postérieure, m’a affirmé ne pouvoir se rapporter qu’à cet état où la conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent, très indistinctement, de grandes figures qui m’enlevaient, et silencieusement me transportaient en bas, — et encore en bas, — toujours plus bas, — jusqu’au moment où un vertige horrible m’oppressa à la simple idée de l’infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais quelle vague horreur que j’éprouvais au cœur, en raison même du calme surnaturel de ce cœur. Puis vient le sentiment d’une immobilité soudaine dans tous les êtres environnants ; comme si ceux qui me portaient, — un cortège de spectres ! — avaient dépassé dans leur descente les limites de l’illimité, et s’étaient arrêtés, vaincus par l’infini ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur et d’humidité ; et puis tout n’est plus que folie, — la folie d’une mémoire qui s’agite dans l’abominable.

Très soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement, — le mouvement tumultueux du cœur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements. Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis de nouveau, le son, le mouvement et le toucher, — comme une sensation vibrante pénétrant mon être. Puis la simple conscience de mon existence, sans pensée, — situation qui dura longtemps. Puis, très soudainement, la pensée, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l’insensibilité. Puis brusque renaissance de l’âme et tentative réussie de mouvement. Et alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui suivit, l’oubli le plus complet ; ce n’est que plus tard et par l’application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler vaguement.

Jusque-là, je n’avais pas ouvert les yeux, je sentais que j’étais couché sur le dos et sans liens. J’étendis ma main, et elle tomba lourdement sur quelque chose d’humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant quelques minutes, m’évertuant à deviner où je pouvais être et ce que j’étais devenu. J’étais impatient de me servir de mes yeux, mais je n’osai pas. Je redoutais le premier coup d’œil sur les objets environnants. Ce n’était pas que je craignisse de regarder des choses horribles, mais j’étais épouvanté de l’idée de ne rien voir. À la longue, avec une folle angoisse de cœur, j’ouvris vivement les yeux. Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de l’éternelle nuit m’enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me semblait que l’intensité des ténèbres m’oppressait et me suffoquait. L’atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les procédés de l’inquisition, et, partant de là, je m’appliquai à en déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il me semblait que, depuis lors, il s’était écoulé un long intervalle de temps. Cependant, je n’imaginai pas un seul instant que je fusse réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions littéraires, est tout à fait incompatible avec l’existence réelle ; — mais où étais-je, et dans quel état ? Les condamnés à mort, je le savais, mouraient ordinairement dans les autodafé. Une solennité de ce genre avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement. Avais-je été réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne devait avoir lieu que dans quelques mois ? Je vis tout d’abord que cela ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis immédiatement en réquisition ; de plus, mon premier cachot, comme toutes les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la lumière n’en était pas tout à fait exclue.

Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon cœur, et, pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d’un seul coup sur mes pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J’étendis follement mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais rien ; cependant, je tremblais de faire un pas, j’avais peur de me heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes pores et s’arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L’agonie de l’incertitude devint à la longue intolérable, et je m’avançai avec précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites, dans l’espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement. Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n’était pas celle qu’on m’avait réservée.

Et alors, comme je continuais à m’avancer avec précaution, mille vagues rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d’étranges choses, — je les avais toujours considérées comme des fables, — mais cependant si étranges et si effrayantes, qu’on ne les pouvait répéter qu’à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de ténèbres, — ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être, m’attendait ? Que le résultat fût la mort, et une mort d’une amertume choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en douter ; le mode et l’heure étaient tout ce qui m’occupait et me tourmentait.

Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C’était un mur, qui semblait construit en pierres, — très lisse, humide et froid. Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m’avaient inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot ; car je pouvais en faire le tour et revenir au point d’où j’étais parti sans m’en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C’est pourquoi je cherchai le couteau que j’avais dans ma poche quand on m’avait conduit au tribunal ; mais il avait disparu, mes vêtements ayant été changés contre une robe de serge grossière. J’avais eu l’idée d’enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien vulgaire ; mais d’abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla insurmontable. Je déchirai une partie de l’ourlet de ma robe, et je plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit. Du moins, je le croyais ; mais je n’avais pas tenu compte de l’étendue de mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant. J’allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me surprit bientôt dans cet état.

En m’éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain et une cruche d’eau. J’étais trop épuisé pour réfléchir sur cette circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après, je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine j’arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j’avais déjà compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j’en comptai encore quarante-huit, — quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout, cela faisait cent pas ; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J’avais toutefois rencontré beaucoup d’angles dans le mur, et ainsi il n’y avait guère moyen de conjecturer la forme du caveau ; car je ne pouvais m’empêcher de supposer que c’était un caveau.

Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches, — à coup sûr, pas d’espoir ; mais une vague curiosité me poussa à les continuer. Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite. D’abord, j’avançai avec une extrême précaution ; car le sol, quoique paraissant fait d’une matière dure, était traître et gluant. À la longue cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance, m’appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m’étais ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l’ourlet déchiré de ma robe s’entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et tombai violemment sur le visage.

Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes après, et comme j’étais encore étendu, fixa mon attention. Voici : mon menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me sembla que mon front était baigné d’une vapeur visqueuse et qu’une odeur particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J’étendis le bras, et je frissonnai en découvrant que j’étais tombé sur le bord même d’un puits circulaire, dont je n’avais, pour le moment, aucun moyen de mesurer l’étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai tomber dans l’abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l’oreille à ses ricochets ; il battait dans sa chute les parois du gouffre ; à la fin, il fit dans l’eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d’une porte presque aussitôt fermée qu’ouverte, pendant qu’un faible rayon de lumière traversait soudainement l’obscurité et s’éteignait presque en même temps.

Je vis clairement la destinée qui m’avait été préparée, et je me félicitai de l’accident opportun qui m’avait sauvé. Un pas de plus, et le monde ne m’aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce même caractère que j’avais regardé comme fabuleux et absurde dans les contes qui se faisaient sur l’inquisition. Les victimes de sa tyrannie n’avaient pas d’autre alternative que la mort avec ses plus cruelles agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures morales. J’avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de ma propre voix, et j’étais devenu à tous égards un excellent sujet pour l’espèce de torture qui m’attendait.

Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le mur, — résolu à m’y laisser mourir plutôt que d’affronter l’horreur des puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de mon cachot. Dans une autre situation d’esprit, j’aurais eu le courage d’en finir avec mes misères, d’un seul coup, par un plongeon dans l’un de ces abîmes ; mais maintenant j’étais le plus parfait des lâches. Et puis il m’était impossible d’oublier ce que j’avais lu au sujet de ces puits, — que l’extinction soudaine de la vie était une possibilité soigneusement exclue par l’infernal génie qui en avait conçu le plan. L’agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures ; mais à la fin je m’assoupis de nouveau. En m’éveillant, je trouvai à côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d’eau. Une soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d’un trait. Il faut que cette eau ait été droguée, — car à peine l’eus-je bue que je m’assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi, — un sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je n’en puis rien savoir ; mais, quand je rouvris les yeux, les objets autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière, sulfureuse, dont je ne pus pas d’abord découvrir l’origine, je pouvais voir l’étendue et l’aspect de la prison.

Je m’étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes, cette découverte fut pour moi un immense trouble ; trouble bien puéril, en vérité, — car, au milieu des circonstances terribles qui m’entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les dimensions de ma prison ? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans des niaiseries, et je m’appliquai fortement à me rendre compte de l’erreur que j’avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité m’apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d’exploration, j’avais compté cinquante-deux pas, jusqu’au moment où je tombai ; je devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge ; dans le fait, j’avais presque accompli le circuit du caveau. Je m’endormis alors, — et, en m’éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas, — créant ainsi un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau m’avait empêché de remarquer que j’avais commencé mon tour avec le mur à ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.

Je m’étais aussi trompé relativement à la forme de l’enceinte. En tâtant ma route, j’avais trouvé beaucoup d’angles, et j’en avais déduit l’idée d’une grande irrégularité ; tant est puissant l’effet d’une totale obscurité sur quelqu’un qui sort d’une léthargie ou d’un sommeil ! Ces angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était un carré. Ce que j’avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de menace, avec des formes de squelettes, et d’autres images d’une horreur plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J’observai que les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l’effet d’une atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j’avais échappé ; mais il n’y en avait qu’un seul dans le cachot. 

 

Le puits et le pendule (suite)

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 12:45

Je vis tout cela indistinctement et non sans effort, — car ma situation physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J’étais maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de charpente de bois très basse. J’y étais solidement attaché avec une longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s’enroulait plusieurs fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu’à ma tête et à mon bras gauche ; mais encore me fallait-il faire un effort des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m’aperçus avec terreur que la cruche avait été enlevée. Je dis : avec terreur, car j’étais dévoré d’une intolérable soif. Il me sembla qu’il entrait dans le plan de mes bourreaux d’exaspérer cette soif, — car la nourriture contenue dans le plat était une viande cruellement assaisonnée.

Je levai les yeux, et j’examinai le plafond de la prison. Il était à une hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une figure des plus singulières fixa toute mon attention. C’était la figure peinte du Temps, comme il est représenté d’ordinaire, sauf qu’au lieu d’une faux il tenait un objet qu’au premier coup d’œil je pris pour l’image peinte d’un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges antiques. Il y avait néanmoins dans l’aspect de cette machine quelque chose qui me fit la regarder avec plus d’attention. Comme je l’observais directement, les yeux en l’air, — car elle était placée juste au-dessus de moi, — je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée était confirmée. Son balancement était court, et naturellement très lent. Je l’épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule. 

Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup d’efforts et d’attention pour les en écarter.

Il pouvait bien s’être écoulé une demi-heure, peut-être même une heure, — car je ne pouvais mesurer le temps que très imparfaitement, — quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du pendule s’était accru presque d’un yard ; sa vélocité, conséquence naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla principalement fut l’idée qu’il était visiblement descendu. J’observai alors, — avec quel effroi, il est inutile de le dire, — que son extrémité inférieure était formée d’un croissant d’acier étincelant, ayant environ un pied de long d’une corne à l’autre ; les cornes dirigées en haut, et le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d’un rasoir. Comme un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s’épanouissant, à partir du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge de cuivre, et le tout sifflait en se balançant à travers l’espace.

Je ne pouvais pas douter plus longtemps du sort qui m’avait été préparé par l’atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée par les agents de l’inquisition, — le puits, dont les horreurs avaient été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi, — le puits, figure de l’enfer, et considéré par l’opinion comme l’Ultima Thule de tous leurs châtiments ! J’avais évité le plongeon par le plus fortuit des accidents, et je savais que l’art de faire du supplice un piège et une surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système d’exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l’abîme, il n’entrait pas dans le plan démoniaque de m’y précipiter ; j’étais donc voué, — et cette fois sans alternative possible, — à une destruction différente et plus douce. — Plus douce ! J’ai presque souri dans mon agonie en pensant à la singulière application que je faisais d’un pareil mot.

Que sert-il de raconter les longues, longues heures d’horreur plus que mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de l’acier ? Pouce par pouce, — ligne par ligne, — il opérait une descente graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient des siècles, — et toujours il descendait, — toujours plus bas, — toujours plus bas ! Il s’écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se soient écoulés, avant qu’il vînt se balancer assez près de moi pour m’éventer avec son souffle âcre. L’odeur de l’acier aiguisé s’introduisait dans mes narines. Je priai le ciel, je le fatiguai de ma prière, — de faire descendre l’acier plus rapidement. Je devins fou, frénétique, et je m’efforçai de me soulever, d’aller à la rencontre de ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement, je tombai dans un grand calme, — et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante, comme un enfant à quelque précieux joujou.

Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité ; intervalle très court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule fût descendu d’une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien que ce temps eût été long, — car je savais qu’il y avait des démons qui avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la vibration à leur gré. En revenant à moi, j’éprouvai un malaise et une faiblesse — oh ! inexprimables, — comme par suite d’une longue inanition. Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa nourriture. Avec un effort pénible, j’étendis mon bras gauche aussi loin que mes liens me le permettaient, et je m’emparai d’un petit reste que les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j’en portais une partie à mes lèvres, une pensée informe de joie, — d’espérance, — traversa mon esprit. Cependant, qu’y avait-il de commun entre moi et l’espérance ? C’était, dis-je, une pensée informe ; — l’homme en a souvent de semblables qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c’était une pensée de joie, — d’espérance ; mais je sentis aussi qu’elle était morte en naissant. Vainement je m’efforçai de la parfaire, — de la rattraper. Ma longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon esprit. J’étais un imbécile, — un idiot.

La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la région du cœur. Il éraillerait la serge de ma robe, — puis il reviendrait et répéterait son opération, — encore, — et encore. Malgré l’effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme trente pieds, peut-être plus) et la sifflante énergie de sa descente, qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme, tout ce qu’il pouvait faire, pour quelques minutes, c’était d’érailler ma robe. Et sur cette pensée je fis une pause. Je n’osais pas aller plus loin que cette réflexion. Je m’appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre, comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter  la descente de l’acier. Je m’appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant en passant à travers mon vêtement, — sur la sensation particulière et pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je méditai sur toutes ces futilités, jusqu’à ce que mes dents fussent agacées.

Plus bas, — plus bas encore, — il glissait toujours plus bas. Je prenais un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa vitesse latérale. À droite, — à gauche, — et puis il fuyait loin, loin, et puis il revenait, — avec le glapissement d’un esprit damné ! — jusqu’à mon cœur, avec l’allure furtive du tigre ! Je riais et je hurlais alternativement, selon que l’une ou l’autre idée prenait le dessus. 

Plus bas, — invariablement, impitoyablement plus bas ! Il vibrait à trois pouces de ma poitrine ! Je m’efforçai violemment, — furieusement, — de délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude jusqu’à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à côté de moi jusqu’à ma bouche, avec un grand effort, — et rien de plus. Si j’avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j’aurais saisi le pendule, et j’aurais essayé de l’arrêter. J’aurais aussi bien essayé d’arrêter une avalanche !

Toujours plus bas ! — incessamment, — inévitablement plus bas ! Je respirais douloureusement, et je m’agitais à chaque vibration. Je me rapetissais convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée ascendante et descendante avec l’ardeur du désespoir le plus insensé ; ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la mort eût été un soulagement, — oh ! quel indicible soulagement ! Et cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu’il suffirait que la machine descendît d’un cran pour précipiter sur ma poitrine cette hache aiguisée, étincelante. C’était l’espérance qui faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C’était l’espérance, — l’espérance qui triomphe même sur le chevalet, — qui chuchote à l’oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de l’inquisition.

Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l’acier en contact immédiat avec mon vêtement, — et avec cette observation entra dans mon esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois depuis bien des heures, — depuis bien des jours peut-être, je pensai. Il me vint à l’esprit que le bandage, ou sangle qui m’enveloppait était d’un seul morceau. J’étais attaché par un lien continu. La première morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche de la dérouler tout autour de moi. Mais combiendevenait terrible dans ce cas la proximité de l’acier ! Et le résultat de la plus légère secousse, mortel ! Était-il vraisemblable, d’ailleurs, que les mignons du bourreau n’eussent pas prévu et paré cette possibilité ? Était-il probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du pendule ? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance, vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres et mon corps dans tous les sens, — excepté dans le chemin du croissant homicide.

À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j’ai déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L’idée tout entière était maintenant présente, — faible, à peine viable, à peine définie, — mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l’énergie du désespoir, à en tenter l’exécution.

Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel j’étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient tumultueux, hardis, voraces, — leurs yeux rouges dardés sur moi, comme s’ils n’attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.

« À quelle nourriture, pensai-je, ont-ils été accoutumés dans ce puits ? »

Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat ; et, à la longue, l’uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son efficacité. Dans sa voracité, cette vermine fixait souvent ses dents aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus l’atteindre ; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans respirer.

D’abord, les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement, — de la cessation du mouvement. Ils prirent l’alarme et tournèrent le dos ; plusieurs regagnèrent le puits ; mais cela ne dura qu’un moment. Je n’avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d’une invasion générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils s’accrochèrent au bois, — ils l’escaladèrent et sautèrent par centaines sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement sur le bandage huilé. Ils se pressaient, — ils fourmillaient et s’amoncelaient incessamment sur moi ; ils se tortillaient sur ma gorge ; leurs lèvres froides cherchaient les miennes ; j’étais à moitié suffoqué par leur poids multiplié ; un dégoût, qui n’a pas de nom dans le monde, soulevait ma poitrine et glaçait mon cœur comme un pesant vomissement. Encore une minute, et je sentais que l’horrible opération serait finie. Je sentais positivement le relâchement du bandage ; je savais qu’il devait être déjà coupé en plus d’un endroit. Avec une résolution surhumaine, je restai immobile. Je ne m’étais pas trompé dans mes calculs, — je n’avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que j’étais libre. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps ; mais le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine ; il avait fendu la serge de ma robe ; il avait coupé la chemise de dessous ; il fit encore deux oscillations, — et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes nerfs. Mais l’instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes libérateurs s’enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et résolu, — prudent et oblique, — lentement et en m’aplatissant, — je me glissai hors de l’étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre. Pour le moment du moins,j’étais libre !

Libre ! — et dans la griffe de l’inquisition ! J’étais à peine sorti de mon grabat d’horreur, j’avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la prison, que le mouvement de l’infernale machine cessa, et que je la vis attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon qui me mit le désespoir dans le cœur. Tous mes mouvements étaient indubitablement épiés. Libre ! — je n’avais échappé à la mort sous une espèce d’agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux convulsivement sur les parois de fer qui m’enveloppaient. Quelque chose de singulier — un changement que d’abord je ne pus apprécier distinctement — se produisit dans la chambre, — c’était évident. Durant quelques minutes d’une distraction pleine de rêves et de frissons, je me perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je m’aperçus pour la première fois de l’origine de la lumière sulfureuse qui éclairait la cellule. Elle provenait d’une fissure large à peu près d’un demi-pouce, qui s’étendait tout autour de la prison à la base des murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par cette ouverture.

Comme je me relevais découragé, le mystère de l’altération de la chambre se dévoila tout d’un coup à mon intelligence. J’avais observé que, bien que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et très intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des yeux de démons, d’une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur moi de mille endroits, où primitivement je n’en soupçonnais aucun, et brillaient de l’éclat lugubre d’un feu que je voulais absolument, mais en vain, regarder comme imaginaire.

Imaginaire ! — Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes narines la vapeur du fer chauffé ! Une odeur suffocante se répandit dans la prison ! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les yeux dardés sur mon agonie ! Une teinte plus riche de rouge s’étalait sur ces horribles peintures de sang ! J’étais haletant ! Je respirais avec effort ! Il n’y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux. Oh ! les plus impitoyables, oh ! les plus démoniaques des hommes ! Je reculai loin du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction par le feu, l’idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards vers le fond. L’éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes cavités. Toutefois, pendant un instant d’égarement, mon esprit se refusa à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra dans mon âme, — de force, victorieusement ; cela s’imprima en feu sur ma raison frissonnante. Oh ! une voix, une voix pour parler ! — Oh ! horreur — Oh ! toutes les horreurs, excepté celle-là ! — Avec un cri, je me rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je pleurai amèrement.

La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux, frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu lieu dans la cellule, — et maintenant ce changement était évidemment dans laforme. Comme la première fois, ce fut d’abord en vain que je cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l’inquisition marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n’y avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La chambre avait été carrée. Je m’apercevais que deux de ses angles de fer étaient maintenant aigus, — deux conséquemment obtus. Le terrible contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d’un losange. Mais la transformation ne s’arrêta pas là. Je ne désirais pas, je n’espérais pas qu’elle s’arrêtât. J’aurais appliqué les murs rouges contre ma poitrine, comme un vêtement d’éternelle paix.

« La mort, — me dis-je, — n’importe quelle mort, excepté celle du puits ! »

Insensé ! comment n’avais-je pas compris qu’il fallait le puits, que ce puits seul était la raison du fer brûlant qui m’assiégeait ? Pouvais-je résister à son ardeur ? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir contre sa pression ? Et maintenant, le losange s’aplatissait, s’aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur, coïncidait juste avec le gouffre béant. J’essayai de reculer, — mais les murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place, où il y eut à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne luttais plus, mais l’agonie de mon âme s’exhala dans un grand et long cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord, — je détournai les yeux…

Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines ! Une explosion, un ouragan de trompettes ! Un puissant rugissement comme celui d’un millier de tonnerres ! Les murs de feu reculèrent précipitamment ! Un bras étendu saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l’abîme. C’était le bras du général Lassalle. L’armée française était entrée à Tolède. L’inquisition était dans les mains de ses ennemis.

 

Edgar Allan Poe, 1843.

 

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