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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 09:55

LA RETRAITE DE LUCKY LUKE

 

Le soleil est déjà haut dans ce coin de l'Ouest. Au loin, on entends le cliquetis des pioches des chercheurs d'or déjà au boulot. La bas, des desperados sans foi ni loi attaquent une diligence. La routine quoi. La routine ? Non, car Lucky Luke, dort encore, et ça, ça n'est pas son habitude. Jolly Jumper, excédé, va chercher de l'eau dans le chapeau du cow-boy et lui renverse sur le visage. Luke se réveille en sursaut.

  • Hey Jumper, qu'es-ce que tu fait ?

Jolly Jumper fait signe de sa tête pour faire voir le soleil au zénith.

  • Ouaip, t'as raison, fait Lucky, j'ai besoin de me reposer. Direction Daisy Town, je vais dormir à l'hôtel ce soir.

Les deux compères partent, Lucky Luke chante : ''I'm a poor old lonesome cowboy''. Sur le chemin le duo croise quatre cavaliers indiens. Le chef interpelle le cowboy :

  • Moi Buffle Avisé, je dis que l'hiver sera très rude, les hommes blancs coupent beaucoup, de bois. Que le brave Luke aille  en ville pour s'abriter.
  • Ouaip, réponds Luke.

Bientôt apparaît le panneau: ''Daisy Town''. Ils entrent en ville. Personne dans les rues.

  • L'endroit est calme, trop calme, murmure Lucky Luke.

''Voilà, ça avait bien commencé, pense Jolly Jumper, maintenant ça va encore tourner au vinaigre''.

Soudain arrive Rantanplan, hilare. Il pense : ''Tiens encore des amis qui viennent à la fête du saloon, je crois que c'est une surprise organisée pour mon anniversaire''

  • Oh, non, fait Jolly-Jumper, encore cette créature qui déshonore la race animale.

Le chien remue la queue, ses yeux sont lumineux, il semble vouloir pousser les deux compères à le suivre.

Lucky s'adresse à Rantanplan :                

  • On va aller voir ça... Passe devant, tu me serviras d'éclaireur en cas de grabuge...

''Il est gentil ce cow-boy, pense Rantanplan il me laisse passer devant pour m'emmener à la fête''.

Lucky attache Jolly Jumper devant le saloon. Le cheval râle : ''Il va y avoir du raffut, je vois ça gros comme un Mustang...''

Lucky Luke entre dans le saloon, précédé de Rantanplan. Tout la population de la ville est là. Et la surprise ! Debout sur le bar, il y a les quatre Dalton, dans leurs tenues de bagnards avec leurs boulets à la main. Joe interromps son discours en voyant arriver Luke. Le cowboy sort son revolver à la vitesse bien connue et lance aux quatre frères :

  • Mains en l'air les Dalton, la fête est finit !

Le shérif intervient :

  • Laisse les Luke, ils viennent d'obtenir une remise de peine pour bonne conduite et ils nous ont tous réunis ici pour annoncer leur retraite !
  • La retraite, s'étonne Luke, mais ils ont encore leurs tenues de renégats!
  • Justement, intervient Joe Dalton, nous avons tenu à faire nos adieux à notre passé dans nos tenues de prisonnier, mais à partir de demain, nous serons habillés comme tous le monde. 
  • Quand es-ce qu'on mange le gâteau ? intervient Averell...
  • Tais-toi, s'énerve Joe, on va d'abord porter un toast à notre ancien ennemi : Luky Luke !

Le verres sont remplis de Champagne par un serveur.

  • A Luky Luke ! Lance l'assistance en chœur.

Après avoir avalé leurs verres, tous les gens du village se mettent à danser, à chanter et à féliciter les Dalton. Un gardien de prison vient les débarrasser de leurs boulets. Le shérif s'approche de Luke :

  • Prends exemple, raccroche tant qu'il en est encore temps. Et puis d'ailleurs, eux sortit du jeu, il ne vas pas beaucoup te rester de boulot.

Luky Luke, prends une moue dubitative :

  • Ouaip, fait-il, en attendant je vais rester un peu dans le coin, au cas ou le fantôme de la la récidive viendrait leur chatouiller les pieds la nuit.
  • Comme tu veux, fait le shérif hilare, en attendant, profite un peu de la fête avec nous tous.

Luky Luke sort parler à Jolly-Jumper :

  • Attends-moi là, je vais rester un peu, toute cette histoire me semble un peu bizarre. Les Dalton à la retraite, je n'y crois pas une seconde, et moi, je commence à me sentir beaucoup mieux.

A l'intérieur, la fête bat son plein. Rantanplan viens vers Luke. ''Ah, revoilà mon ami le cow-boy, il doit sûrement avoir un cadeau pour moi''. Deux danseuses arrivent du fond de la salle en portant un gros gâteau.

  • Bonne retraite Joe, bonne retraite Jack, bonne retraite William, bonne retraite Joe, s'esclaffe le croque mort !
  • Bonne retraite ! reprends la salle en chœur.

Luke observe attentivement le manège de Rantanplan. Celui-ci a gobé d'un coup un petit morceau du gâteau tombé par terre. ''C'est génial, pense l'animal, je suis servit le premier, c'est mon plus bel anniversaire''. Le gros gâteau est découpé par Joe.

  • Régalez-vous tous, fait-il avec un drôle de petit sourire, il y en aura pour tout le monde !

Luke jette un œil interrogateur sur Rantanplan qui vient de s'endormir comme un bienheureux. Luke comprends vite: il y a un sédatif dans le gâteau ! Il décide de ne rien dire pour donner une leçon à l'assemblée. Il fait mine de manger sa part que Joe Dalton lui a donné. Bientôt, tout le monde dort. Luke, lui, fait semblant.

  • Allons-y, fait Joe, tous ces pieds tendres ronflent comme des bienheureux... Mais où est Averell ?
  • Il est la-bas ! font Jack et William en désignant le grand frère qui est en train de dormir.
  • L'imbécile ! enrage Joe, il n'a pas pu résister à se goinfrer !

Bientôt tout le monde dort. Les Dalton se dirigent vers la banque. Luke se relève et suit discrètement les malfaiteurs. Les trois frères entrent dans la banque où il n'y a qu'un employé.

  • La caisse, hurle Joe, vite !

L'employé s’exécute en tremblant.

  • Vos mains en l'air les retraités ! fait Luke en arrivant derrière les frangins.
  • Luke ! Hurle Joe, mais ! tu n'a pas mangé de gâteau ?
  • Et non, mais vous vous pourrez emmener votre part au pénitencier, ça fera du repos aux gardiens. N'oubliez pas de récupérer Averell, il va se réveiller et il reste du gâteau.

Lucky Luke, précédé des Dalton qui portent Averell endormi, repart vers l'horizon au soleil couchant sur son fidèle Jolly Jumper en chantant : '' I'm a poor young lonesome cowboy and a long ways from home...''

 

Franck Dumont

 

 

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 18:25

 À charge d’âme.

 

Nombreux effets se passent de cause, et bien plus que de fatalité.

 

 

 

 

 

Si l’on vous demande si votre monde vous convient, immanquablement vous répondrez qu’il vous sied de le refaire, voire d’en créer un nouveau plus adapté à vos exigences. Et cette idée m’est venue !

Certes, j’avais conçu un univers, puis une étendue existentielle quasi similaire à celle dont la réalité m’entoure, mais il fallut que j’en ajoute des murs, d’une façon ou d’une autre. Ne serait-ce que pour préserver mon entreprise des mondes voisins, obligatoirement antagonistes. Une logique instinctive !

J’ai longtemps travaillé sur cette prolifique utopie – avec beaucoup de détails du reste. J’ai donc imaginé des pays, des peuples de diversités inhérentes à ces pays. J’ai construit des villes d’architectures différentes, et même une longue histoire à ces villes, à ces peuples. Plusieurs sémantiques également ; plusieurs religions incompatibles, comme sur notre planète. Une certaine cohérence dans cette gigantesque création me paraissait aisée, sauf sur quelques points précis. Notamment sur la parfaite gestion des États, comme je l’eu espéré au préalable, mais surtout quant aux aléas de l’existence, et la fatalité particulièrement belliqueuse pour chacun. De là, et de lui-même, mon projet s’est interrompu, m’abandonnant ainsi à la complète et triste étude du monde réel. Ceci, ne serait-ce que pour y trouver une clé relevant cette carence. À cet effet, un manque d’érudition m’opposa considérablement à ce que je dois nommer le « Concret ». Pour faire bref, il fallait que je potasse d’avantage. Dois-je avouer, ici, n’avoir cumulé, entasser qu’un faible rayonnage de connaissances en rapport à mes énormes ambitions ? J’ai pourtant tout lu. Les philosophies, pour commencer, les théologies, les théories musicales, autant que celles relatives aux sciences, les sciences bien-sûr, les romans, les théâtres, les épigrammes et épitres, les poésies, les chroniques, et j’en passe. En vain, je ne pus ni sonder la fatalité, ni la cercler, l’endiguer.

Pensez-bien alors qu’en qualité de Prométhée, je devais jeter l’éponge, surtout en rivalisant cette dite éponge à la scène que je m’oblige à vous décrire pour faire de notre monde, autant que de tous les autres mondes, un infecte et pitoyable résumé.

Nous sommes sous un brûlant soleil d’un reg du littoral sicilien. Ici, une tortue des Maures se rend d’un point à un autre, à sa vitesse bien entendu, sous l’œil chasseur d’un rapace déterminé.

Lui, c’est un balbuzard. Un diurne spécialement carnivore, ou piscivore pour être plus exact. Une salle bête nommée parfois l’aigle marin, pour ne dire que cela. Enfin un prédateur athée d’expériences n’ayant aucun respect quant aux conventions de Genève. Avec une sacrée technique de surcroît.

Elle, la tortue, c’est un reptile, athée également, mais fort vulnérable. Et davantage en ce mouvement sous le soleil.

L’attaque est rapide, mais la partie comestible de la proie, détient pour l’heure une armure naturelle quasi inviolable. Nommons cette carapace, difficulté immédiate de notre volatile alors particulièrement agacé par cette défense inattendue. Sa réelle spécialité, nous l’avons dit, c’est le poisson !

Arrive, de passage sur la scène, le troisième acteur : un promeneur.

Celui-ci, c’est Eschyle, un éminent philosophe, un puissant dramaturge de son temps, c’est-à-dire dans le même temps que notre balbuzard et sa tortue revêche. Pour ce jour, cette éminence est en promenade, dis-je, mais pas son cerveau. Cela fait plusieurs décennies que cet homme travaille du chef en permanence. C’est le lot de tous les écrivains, du reste.

Aussi, poète, tragédien, c’est dire qu’il en a du boulot. Ce Monsieur, à l’origine de notre parfaite civilisation, exposa avec brio toutes les responsabilités de la création au bureau directeur des dieux.

Tout comme moi, et compte tenu que cet érudit n’a jamais rencontré ni conversé avec aucun dieu, nous restons dans une relative critique ; à savoir qui fait quoi ?

Il écrivit, et pensé probablement l’Orestie. Là, nous entendons, toujours par la volonté des dieux, la sœur égorgeant son frère, le père sacrifiant sa fille, la mère tuant autant le mari que l’amant dans la foulée, puis le gendre, animé d’une vengeance à peine contrôlée, occire à la suite l’ensemble des survivants, pour le principe.

Malencontreusement, ou pour la forme de mon idée, voyageons un faible temps sur les capacités intellectuelles de l’homme en question, avant d’en apercevoir ce qu’est celle de tous les hommes.

L’Orestie, ça c’est l‘œuvre, du moins son titre. Ça commence, en effet, par Agamemnon qui fait égorger sa fille, Iphigénie, pour que les fameuses divinités providentielles manœuvrent du vent dans le bon sens sa flotte militaire.

Voyez-là qu’un monde, déjà existant, demeure un perpétuel kaléidoscope en comparaison d’un monde à recréer. Ses bases, à Eschyle, ces bases grecques (nos bases) apparaissent particulièrement belliqueuses quant à la construction de l’avenir. Enfin quant à ses suites (nos suites) !

Dans l’Orestie, pour y revenir, la foire d’empoigne n’en est pas à son terme. Clytemnestre se venge. Avec la complicité d’Egisthe, son amant et le propre cousin d’Agamemnon, elle assassine ce dernier et Cassandre, la maîtresse de ce dernier. En ce geste, Egisthe voulait trouver une vengeance sur Atrée pour avoir banni sons frère, Thyeste, à qui l’on fit manger la chair de ses propres enfants.

Voyons-là une mansuétude liée d’un raffinement aussi que d’une compassion de son prochain toute relative également à nos capacités humanoïdes.

Les dieux, les dieux, toujours les dieux demeurent néanmoins responsables et à l’origine de ces actes sanguinaires – Paraît-il. Il nous arrive de penser, nous hommes et femmes du XX è siècle, de comment nous allons finir, mais cela n’est pas une priorité de nos basiques raisonnements.

La suite, car des suites à ce genre de macabres inepties ça ne manque pas, la suite c’est Oreste, le fils du défunt roi, qui reçoit l’ordre de se venger les meurtriers de son père ; est-ce à dire Egisthe et Clytemnestre, sa propre mère. L’ordre venant d’Apollon Loxias, le dieu de la beauté masculine (rien que cela !). Et l’acte reste particulièrement criminel. La fierté grecque se glorifie encore de ce massacre, mais arrivent les Choéphores ; prononcées Koefor, mais à ne pas confondre avec les missionnaires de l’hospice Coëffort, lui tenu par des lazaristes, eux-mêmes à ne pas confondre avec le conventionnel Lazard Carnot, ni encore avec les usagers de la gare Saint-Lazard (comme quoi, un monde, ce n’est pas facile à construire).

Electre, porteuse de libations (particulièrement inefficaces) décide le pourchas d’Oreste, alors non sorti de la merde. Avec les Erinyes au cul (chasseresses de matricides), il doit se rendre au pied des oracles de Delphes pour obtenir un salut.

Et observons-là le génie d’Eschyle. Oreste est lavé de tout, et de tout. Et par une loi encore divine indiquant que la femme n’est qu’une matrice de l’homme ou d’un demi-dieu, donc que le matricide n’a pas lieu de citer. Voyons peut-être ici un rapprochement avec l’islam, si mes connaissances s’approchent du réel !

À présent notre balbuzard cherche un rocher, voire un caillou pour venir à bout de sa tortue outrageusement réfugiée à l’intérieur d’elle-même.

Le philosophe s’assoit un instant ; certes, pour lui, au mauvais endroit, certes encore au mauvais moment, car notre oiseau affamé, pourvu néanmoins d’une acuité exceptionnelle, devait malencontreusement confondre le chef dégarni de notre érudit avec un caillou destiné à l’écrasement espéré de la carapace de l’innocente tortue.

Là, il s’agit d’un choc, bien entendu, mais d’un choc fatal pour l’octogénaire dépourvu, lui, de tout avenir.

C'est bien tout comme une légende ce qui nous fut rapportée-là, mais ce n'est pourtant pas une blague, voire une mauvaise blague. Notre tragédien a bien subi une tragédie à son tour, et une commotion cérébrale a bien eu raison de lui, tout en mettant un terme à ses fadaises de tendances prolongées.

Nous aurions mille fois des opinions différentes au sujet de la mort de ce grand homme ; peut-être dire qu’il reste dommage et inopiné de mourir si dérisoirement, mais il demeure mieux d’observer que les opinions, c’est comme les anus, tous en avons un, mais l’anus est tout de même le plus utile dans la gestion de l’immédiat.

C’est compliqué, je vous l’accorde. Genre psychologie de la poubelle, mais cela reste cependant à traduire. Entendons que tous nos cerveaux sont aptes à digérer n’importe quoi, mais avec le droit de se tromper, tout comme moi dont je cru longtemps Sodome être située en Grèce, mais réellement sur les rives de mer morte.  

Laurent Lafargeas, 1991

   

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 17:06



ALARME  DE  DESTRUCTION  MASSIVE




      Les dernières bouteilles d'eau en plastique - récupérées dans les ruines d'un grand magasin - étaient maintenant vides. Malgré la nuit tombante, il faisait chaud comme dans un four. Jour après jour, la couche d'ozone s'amenuisait. Dans leur abri précaire, bombardé sans cesse par les rayons du soleil, Marcel et sa petite sœur Alice, commençaient à gravement se dessécher. Tous deux savaient que, là-bas, dans des bâtiments abandonnés, à l'autre bout de la plaine de béton, quelques becs de métal rouillés laissaient encore couler de minces filets d'eau. Il fallait qu’ils s’y rendent, malgré le peu de forces les tenant encore debout. Haletant comme une bête de somme, Marcel poussait un chariot de supermarché dans lequel il avait calé un baril de plastique bleu. Sa mère lui avait raconté qu’avant - dans un avant très lointain, un avant mythique - avec ces paniers à roulette grillagés les gens s'approvisionnaient de tout ce dont ils avaient besoin. Derrière, Alice suivait, observant le paysage quasi-lunaire. Le ciel avait pris une légère teinte orangée. A force de sauter d'un pied sur l'autre, la jeune fille finit par s'énerver :
-   Aïe ! je suis cramée ! j’en ai marre de piétiner sur cette saloperie de  plaque chauffante géante !
Et encore, se moqua Marcel, nous ne sommes qu'au mois de novembre, tu verras cet été ! profites-en, on ne pourra peut-être bientôt plus y marcher du tout !  
     Quelques centaines de mètres plus loin, Alice s'arrêta de nouveau. Elle écarta grand les bras, elle voulait englober tout le paysage. 
-  Ici, lança-t-elle, il paraît qu’il y avait des champs, des prés, des rivières, des arbres, des animaux !
Marcel s'arrêta à son tour. Il appuya ses poings serrés sur ses hanches poisseuses de sueur et répondit à sa sœur d’une voix cherchant son souffle :
-   Je sais, j’ai vu des images, celles qui étaient dans la boîte en fer que j’ai trouvé dans les restes d’une quatre roues à moteur.
-    Moi, j’aurais bien aimé voir la nature, en vrai... - 
- Ne rêve pas, tout ça c'est fini. Je ne t’ai jamais mentit, on va juste essayer de survivre, le plus longtemps possible...
D’un geste nerveux, Alice essuya les larmes qui prenaient naissance au coin ses yeux. Ses dents grincèrent. Un souffle rageur passât entre ses lèvres asséchées :
 - Ici, il n’y a plus que des carcasses d’avions rouillées, habitées par les rats, les fourmis et les scorpions. Pourtant on savait qu’il n’y aurait plus de pétrole un jour. Alors, pourquoi ils ont tout bétonné pour faire cet aéroport ?
     Marcel et Alice ne connaissaient pas grand chose du passé. Leur mère, avant de mourir, ne leur avait donné que quelques morceaux du puzzle, en vrac. Peut-être que certaines choses devaient rester cachées, comme une malédiction. Le grand frère prit un air grave, sa sœur ouvrit grand ses oreilles, comme à chaque fois qu’il parlait. Elle n’avait plus que lui.  Marcel baissa les yeux et se lança, d’une voix douce, presque apaisante :
-   Les gens voulaient aller vite, direction l’autre bout de la terre... pour voir. Les marchands sillonnaient la planète. Il fallait faire des affaires, vendre du béton pour construire d'autres aéroports. Vendre d'autres avions. Il fallait gagner de l’argent, encore plus d’argent, pour acheter des coffres, pour mettre tout cet argent.
Mais ! hurla Alice, l’argent, ça ne se mange pas ! Quand il y avait des terres à blé, on pouvait faire du pain !
Oui, il paraît que c’était très bon, papa m'avait raconté qu'il en avait mangé une fois. Allez en route, il faut qu’on boive.
     Après deux bonnes heures de marche, les deux explorateurs arrivèrent au but. Ils entrèrent dans l'immense bâtiment : un monument colossal, ventru comme un ogre, dévoreur d’énergie, mangeur d’espaces vitaux, vomisseur de trop pleins ! Les deux assoiffés ne cherchèrent pas longtemps. Là, au centre d’un entremêlement de béton éclaté et de tiges de fer rouillées, une source anémique continuait à ruisseler. Le jeune homme cala son réservoir sous le mince filet d’eau. Alice observa avec attention le décor sépulcral. D’un index tremblant, elle désigna un panneau couvert d’indications.
- Marcel, s’écria-t-elle, c'est marqué quoi, la haut ?
- Je t'ai appris à lire, à toi de jouer…
     Les lettres étant assez grosses, Alice commença à décrypter sans hésiter : départ pour New-York : 15 heures, Bangkok : 17 h. 30, Mexico : 18 heures
Bien, approuva l’aîné, tu progresse, je savais que j’arriverais à t’apprendre avec le livre aux pages jaunes, celui de Monsieur France Télécoms. Dans ce bouquin, l’histoire est pleine de personnages et de chiffres sans beaucoup d’action, mais bon…
Les complices sortirent de la crypte macabre. Tout en poussant son chariot, Marcel se lança dans un discours aux relents de tragédie antique :
Notre génération à été sacrifiée par les bétonneurs et les spéculateurs, notre avenir à une figure de cimetière. 
Ceux qui ont fait ça devaient être malades, ils n'ont même pas pensé à leurs enfants, à leurs petits enfants ?
 Non, ils étaient atteints d'une une maladie grave…
Quelle maladie ? La peste, le choléra ? 
Non bien pire, la cupidité… Bon, on ne va pas traîner ici, on a encore du chemin à faire et j’en ai plein le dos. Arrivé chez nous, tu en profiteras pour te laver, ça ne sera pas du luxe. 
Alice fit semblant de ne pas entendre et se frotta le ventre :
J’ai faim…
Toi, t’as toujours faim, sourit Marcel. Au refuge il reste des boites en fer, tu sais, celle avec des billes vertes.
Celles où c'est marqué petit pois dessus ? C'est bon ! Tu crois qu'on pourrait en faire pousser, comme avant ?
Il faudrait pouvoir arroser, et puis ici, la terre doit être saturée de kérosène, le produit dont se nourrissaient ces saloperies d’oiseaux de ferraille… 
D’un air malicieux, Alice ouvrit sa main droite avec mille précautions. Collé à sa paume, un morceau de papier gondolé se déplia lentement.
Regarde ce que j'ai trouvé dans un coin de la bâtisse ! S'exalta-t-elle.
Marcel ouvrit grand les yeux. 
On dirait un billet pour voyager, on voit plus grand chose, c’est tout effacé.
Alice frotta le morceau de papier d’un index nerveux.
Si là, regarde ! On peut encore lire un nom !
Alice se concentra et déchiffra l’inscription avec infinie concentration :
 Aéroport de No-tre Da-me… des Landes…












FD – juillet 2016 

 



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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 16:37

 

 

 


Musique de Vincent Lafargeas. Symphonie in f minor (allegro)


 

Cumulus

 

 

 

Puisse Dieu donner une heureuse issue à la situation présente,

pour que, moi qui fut tant de fois trompé par de fausses espérances,

je sois au moins une seule fois trompé par une fausse crainte.

 

Francesco Pétrarque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traditionnellement, et depuis ma création, je suis, du moins j’étais, un abusivement débonnaire, et candide qui plus est. Je suis un nuage, maintenant un gros nuage noir: un apocalyptique cumulonimbus.

Mais voyons quelles ont été les circonstances qui me conduisirent à cet état, et quels furent mes débuts.

Mes premières formes se compactèrent dans le ciel de la région de Padoue, à quelques huit cents mètres au-dessus de Monselice, voire même un peu plus au nord.

Les faibles vents de la saison chaude qui me vit naître me portèrent ensuite vers l’ouest.

En chemin, nombre de mes similaires voisins me côtoyèrent, et d’eux, j’appris beaucoup de choses. Tout d’abord que notre altitude et nos destinations pouvaient varier sans notre consentement, puis que notre volume demeurait susceptible de s’épaissir; se charger d’eau, disaient-ils. Ce qui somme toute constitue le rôle essentiel d’un nuage, excepté peut-être pour l’élite des cirrus ou cirrostratus nous dominant. Sur ces derniers, je fus enseigné également qu'ils se trouvaient être les moins vulnérables en tous points.

 Bref ! ce que j’appris ce jour fut à mes entiers dépends car, très vite, mes compagnons me distancèrent, et, pour ma part devenu plus dense, plus lourd que je ne l’avais été, je compris ainsi en devenir plus seul.

Le lendemain, cependant les vents tournèrent, je revis les autres poindre vers moi, et de si près que je pus constater alors qu’ils se débarrassaient partiellement de leurs vapeurs en grossissant les miennes; en fait, ce qu’ils avaient opéré la veille à mon insu.

Pour cette fois-ci, je fus moins docile à me laisser aborder.

De cela, je puis vous confirmer qu’ils s’en offusquèrent à souhait.

Je fus même outrageusement invectivé !… Dame, il me fallait des explications.

L’un d’eux m’attesta de la pérennité de son avantage à ne jamais s’intensifier, un autre, qu’en effet, être moins aérien qu’il ne l’est, l’obligerait à faire du sur place  - là n’était point ses ambitions. Encore un autre, de rhétorique plus honnête, m’avertit qu’en se chargeant d’eau au plus inconvenant, nous générons immanquablement un orage tôt ou tard, parfois violent du reste, et que notre existence s’arrêtait là par dissolution complète, quasi dans tous les cas. Enfin, un quatrième, plus sournois, me fit croire qu’il ne désirait pas créer des inondations au grand malheur du sol, de ses récoltes et de ses hommes, plus bas, mais toutefois évoluant de principes identiques aux nôtres.

On délibéra longuement, on disserta, on épilogua sur la question, et, au terme d’une complète analyse de la fragilité de nos destins, nous décidâmes de les partager au mieux par une mutuelle entraide.

Nous convînmes donc, qu’à défaut de s’essaimer en paisible stratus durant les rudes climats, il serait de haute perspicacité qu’un seul d’entre nous se charge du surplus des autres dans le courant de la journée, puis, qu’au soir, cet excédent soit transmis à tour de rôle, et ainsi de suite tous les jours que Dieu fait.

De cette stratégie bien pensée, il fut entendu que jamais aucun ne se verrait alors menacé d’un quelconque violent orage, et, que si les pressions en décidaient autrement, proches et unis, nous pourrions toujours aisément diluer le problème.

Naïvement enjoué d’avoir auprès de moi de nouveaux amis sécurisants, hors mon obésité déjà remarquable à leurs comparaisons, je proposai néanmoins d’assumer la première charge de notre contrat.

Comme il fallait s’y attendre, je m’emplis encore copieusement de l’eau de mes associés, je gonflai donc, à vrai dire assez rondement pour ce mois d’août, mais lorsque arriva le soir, disons la tombée de la nuit, mes dits associés avaient bel et bien pris la tangente.

Au petit matin, je me vis triplé de mon volume originel; hélas, en vue de plus aucun complice. Non plus, pas une once de vent apte à me déporter.

Ainsi j’errais, amplifiant au plus inconfortable, au-dessus de cette pourtant magnifique région qu’est la Toscane.

En fin d’après-midi, une poignée d’inconnus maigres autres cumulus vinrent m’accoster. Aussitôt, ils tentèrent de se débarrasser du peu qui les encombrait.

Pour ce troisième coup, je m’y opposai rudement, vous pouvez me croire. Néanmoins, ils insistèrent, et le plus cotonneux d’entre eux défendit sa théorie qu’il estimait en marge des idées générales.

Toujours philosophes ces nuages !

Dans un premier temps,  sa dialectique me prouva, qu’au regard de mon état actuel, il m’était impossible d’éviter l’orage. Puis il fut ensuite fort convaincant lorsqu’il m’invita, dans mon intérêt, à ne pas différer cette désagréable échéance trop longtemps, car plus on attend, disait-il, plus nous sommes altérés d’électricité. Par conséquent, plus notre orage sera dévastateur, et, de là, moins nous avons de chance de nous en sortir. 

Certes, je l’écoutai, mais je conserve honte à vous assurer, qu’à l’époque, mon inexpérience n’avait d’égale que ma crédulité.

Oui ! j’ai cédé à sa supplique; oui ! je renouvelai ici ma précédente et triste confiance en autrui ; oui ! je consentis à les alléger, lui et son escorte.

À ce moment là, j’étais déterminé à faire face au mauvais temps, et mal m’en prit !…

S’a mia voglia ardo, onde ‘l pianto e lamento ?

S’a mal mio grado, il lamenter che vale ?

O viva morte, o dilectoso male, come puoi tanto in me, s’io nol consento ?1

 

 

Musique de Vincent Lafargeas. Symphonie en f minor (adaggio)

Après le passage de ces opportunistes, je me muais pitoyablement en gris sombre avant d’espérer ce fameux sale temps capable de me dégrossir à mon tour.

Hélas, ce ne fut certes pas aussi rapide que l’on me l’avait affirmé.

Ce fut encore au-delà d’une autre longue et entière journée, où je suintais mon âge sur place, qu’enfin je me mis à pleuvoir.

Calmement au départ, mais derechef les vents s’en mêlèrent, et ma déconfiture devint plus prompte. Le tonnerre m’assourdissait, c’est en trombe que je fus déchiré de toutes parts, et cet enfer se prolongea plus d’une heure, comme pour m’enjoindre la conscience de son incontestable éminence.

Pensez-bien, un douloureux espace temps à se voir inspiré de sa propre oraison !

Malmené de cette façon, j’en ressortis néanmoins grâce à ma

témérité ; dommage, sans plus trop de formes !…

Tout de même, admettons que j’avais retrouvé ma taille de guêpe !

Comptez-bien que, les jours suivants, je veillais prudent, pour ne pas dire méfiant.

Malheureusement, j’entretenais autant de rancœur du souvenir de mon calvaire que je souffrais d’une infernale solitude.

Et puis, le savoir dire non est une armure que tous n’ont pas…

Advint alors ce qui devait advenir. Aveuglément généreux, je réitérais mes largesses en échange d’un peu d’amitié, de considération ponctuelle, et, sans pouvoir m’extraire de mon  navrant destin, toujours j’aboutissais à l’incontournable, incommode et punitif orage.

Mon Dieu ! pourquoi la bienveillance n’est-elle pas plus rémunératrice que cela ? me demandais-je

Aussi, en observant les hommes, sur la terre, je constatais, en effet,  qu’ils fonctionnaient et agissaient avec des rapports et selon des résultats identiques aux nôtres.

Soyez prévenant, complaisant, soyez charitable, fraternel et oublieux, votre monnaie rendue gardera, en mémoire et sans équivoque, le goût acide de l’ingratitude.


Musique de Vincent Lafargeas - Symphonie n°1 Presto assaï

Dans ce bas ou moins bas monde, la dominante c’est le profit, et, au service de celui-ci, s’emploient sans répit le mensonge, l’espièglerie, et parfois même la cruauté. Quant aux règles établies ayant dessein de  garantir l’équité, elles n’engendrent que fausses probités éternellement avides des richesses d’un autre. Entendons que ces règles ne sont utilisées qu’en qualité de couvertures, voire d’édredons à nombre de congénères, tout autant prédateurs que le seraient nos opposés.

Soyez bon, soyez convivial et secourable, offrez votre main dans la parfaite obligeance que vous dicte le cœur, indubitablement  l’ensemble de votre fortune personnelle se verra  tôt réduit à un simple orteil. La voici la règle éminente !…

J’étais un bon nuage, mais un nuage victime de toutes mes compassions ainsi que de toutes mes vaines espérances car, la majorité du temps, je demeurais toujours horriblement seul.

Il reste vrai qu’il y a plus d’intérêt à rester seul que d’être accompagné d’un esprit ayant la mauvaise nature de vous déléguer ses tâches.

Certes, j’en conviens !…

Et s’io ‘l consento, a gran torto mi doglio. Fra sí contrary vènti in frale barca mi trovo in alto mar senza governo. 2

Là où je fus le plus profondément attristé, là où ma colère vêla du mépris à ne plus s’interrompre, c’est lorsque, à la minute d’une pluie torrentielle que je luttais à retenir, mais que fatalement je m’apprêtais à déverser comme l’aboutissement de ma unième stupide générosité, à cette minute, dis-je, je croisai mes soi-disant premiers collaborateurs - ceux avec lesquels j'étais lié d'un soi-disant réel contrat d’unisson.

Entendez, et croyez-moi bien, ces ingrats, non seulement firent mine de ne pas me reconnaître, mais, en prime, ils refusèrent catégoriquement de m’alléger à cet instant plus que critique, et, pire encore que cela, ils nièrent en bloc avoir un jour souscrit à une quelconque entraide.

De cela, j’en eus profond émoi, et reconnaissez mon désarroi ; 

c’en était trop !… Isolé, j’affrontais donc cet orage, d’un coutumier talent du reste, mais pensez bien qu’à l’heure d’après, mon âme se laissa totalement envahir de fermes et terribles résolutions quant aux manières de concevoir l’avenir.

Puisque pas un ne m’accorde son aide spontanée, puisque aucun n’a le réflexe de la reconnaissance, puisque tous, égoïstement, ne gèrent que leur survie, leur aisance, enfin puisque tous semblent s’accorder au mieux sans moi tout en profitant de ce que je dois nommer à présent ma faiblesse, je vais alors les côtoyer à mon tour, moi, et comme ils le désirent. Je vais d’ailleurs encore faire mieux dans leur sens : je vais m’enfler au plus vaste qu’aucun nuage n’eut atteint ; je vais m’étendre au plus large qu’ils ne puissent m’éviter, à un tel point que ce sera la totalité de leurs vapeurs que je joindrai à ma noirceur.

Cela fut hargneusement médité, mais ce fut médité.


Musique de Vincent Lafargeas Symphonie n°1 allegretto

D’une accumulation volontaire et particulièrement électrique, j’allais me transformer en orage permanent. Déjà qu’en qualité de nuages, nous n’avons pas la réputation de garder les pieds sur terre, là, vous parlez d’une nébuleuse !

 S’odio non è, che dunque è quel ch’io sento ? 3

Comprenez aussi, qu’avec une telle intention, à l’approche de l’automne, je ne mis guère de temps à réaliser ce funeste projet.

Ma s’egli è odio, perdio, che cosa et quale ? 4

Et c’est maintenant qu’il faut me voir. Maintenant où je règne comme le plus monstrueux des cumulonimbus que le monde n’ait jamais connu.

Mais, en quel autre mouvement plus salutaire aurais-je dû croire ? M’en était-il proposé un autre ? et devrais-je me confesser de tout

cela ?…

Non ! le tout fut sans orgueil, je puis vous le confirmer, et n’en cherchez pas le mal fondé.

Notez que j’aurais pu faire plus clément ; devenir un nuage poète, par exemple.

Dois-je reconnaître que je fus, un temps,  emprunt de cette aspiration sans nécessité ?

Probablement, aurais-je œuvré là, de comparaison,  à la meilleure vertu des autres. Mais  en quoi cela m’aurait-il avantagé ?...

À présent, eh bien, tans pis pour eux !…

Che cos’è l’effecto aspro mortale ?5

Par contre, dommage pour le sol !

Ici, ce ne fut que débordements de rivières, glissements de terrains et embouteillages routiers.

Et, onde sí dolce ogni tormento ?6

Terrorisant ainsi l’ensemble du ciel italien, optant donc pour l’hystérie suicidaire - celle qui ne méritait que l’effroyable rencontre d’un typhon -, à part quelques réfugiés en bas stratus, aucun de mes semblables ne fut épargnés, et, pour coiffer ma haine, celle précisément que je ne souhaitais pas voir naître, c’est d’entendre des  « pitiés » que moi, je m’accordais au plus séant,  les souvenirs conservés de ce monde absurde ; ce monde que je ne tarderai pas à quitter, assurément sans y laisser un regret, mais notez sans non plus en avoir de regrets.

Et que me restait-il d’autre à dire ? sinon , sí lieve di saver, d’error sí carca ch’i’ medesmo  non so quel ch’io mi voglio, e tremo a mezza state, ardendo il verno.7

 

Laurent Lafargeas, 2005.

N93 ed. 11.05.2010.

 

 

 

1 - Si de plein gré je brûle, pourquoi ces pleurs, ces plaintes ?

Si c’est contre mon gré, à quoi sert de me plaindre ?

O mort vivante, o mal délicieux,

 Comment, si n’y consens, sur moi un tel empire ?

2 -Si je suis consentant, à grand tort je me plains.

         Par des vents si contraires, sur une frêle barque

         je me retrouve en haute mer, sans gouvernail.

 

3 - Si ce n’est point la haine, qu’est-ce donc que je sens ?

4 -Si c’est la haine, par Dieu, quelle chose est-ce là ?

5 - Qu’est-ce me procure cet effet d’âpreté et de mort ?

6 - …d’où me vient la douceur des tourments ?

7 - …  si légère en sagesse, si lourde d’errements,

          que je ne sais moi-même quelle est ma volonté,

           et brûlant en hiver je tremble en été.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 09:42

 

La vareuse

 

Aucun instrument ni objet ne se mêle ni ne gère l’insondable.

Et pourtant…

 

 

Elle me regarde. Je ne rêve pas ; elle me regarde depuis dix minutes.

Et encore ! depuis peut-être plus.

À moins qu'elle n'en mire un autre,  une autre ?

Non ! c'est bien moi qu'elle scrute. Elle est jolie !  Serait-ce un miracle ?

Maintenant, j'ai une lacune. Comment faire ? Comment l'aborder ?

Je n'ai pas la science de base du Roméo, ni le charisme d’un gigolpince. J'ai pourtant certaines habitudes ; disons quelques approches primaires…  Eh bien ! je vais faire avec.

Dans le sens contraire, il me faudra six mois pour digérer ce regrettable recul.

Elle a peut-être une hystéro-préférence pour les militaires ?

Allons-y !

Bah ça alors ; je suis sur le cul ; c'est elle qui vient à moi.

- Vous me faites danser ?

- C’est mon devoir, Mademoiselle.

Déjà, voici Bernard et François qui matent, et qui s'étonnent. Non jaloux, mais plus que médusés. La fille, c'est une bombe !  Mon masculin ne trouve pas d'autre adjectif de comparaison. De dire, le genre de celles qui obligent la divination de la rencontre, si ce n'est de l'existence. Et l'existence, comment la mienne pourrait-elle être mieux que les quelques minutes que je m'apprête à vivre entre les bras de cette fée ?

Déjà, je perçois l'œil de François comme d'un particulier bienveillant.

Une bombe ! doit-il penser également.

- Vous êtes Michel ?

- Oui ! c'est mon prénom, en effet ; vous me connaissez ?

- On peut se tutoyer ; je te connais ; tu habitais le bâtiment C à Balzac.

- Oui ! comment tu sais cela ?

- J'ai vécu quasi toute mon enfance au bâtiment A, à trente mètres.

- Eh bien ! je ne me rappelle pas de toi ; c'était en quelle année ?

- Oh bah ! tu devais avoir quinze ou seize ans. 

- Ah oui ! bah ça remonte.

- Pas tant que cela.

- Ce qui reste étonnant, c'est que je ne t'ai pas enregistré.

- Normal ! tu fréquentais ma sœur

- Qui ?

- Véronique.

- Ah oui ! Véronique Lepage ?

- Ma sœur.

- J'y suis.

De Véronique, en effet, je me la rappelle très bien, comme tous se souviennent de leurs premiers flirts, mais, pour ma part, ici, je dois reconnaître avoir complètement oublié qu’elle cachait une frangine davantage mieux structurée.

Comme si elle devinait parfaitement ma pensée, elle m’informa de ce qui lui tenait à cœur.

-          Je ne comptais que treize ans, et j’étais désagréablement boulotte. Certainement pas un physique  à retenir  l’attention des garçons ; pas plus ceux du quartier que même ceux d’ailleurs.

-          J’aurais eu des regrets.

-          Ne dis pas n’importe quoi… Sans vouloir vraiment faire concurrence à ma sœur, j’aurais tout de même apprécié, moi,  qu’un type de ton genre me fasse la cour.

Impossible à croire ! Une déesse, avais-je dit plus haut, une vénusté gambillait avec moi, et elle me quasi précisait que je pouvais être son best.

Je ne sais plus comment j’y parvins, je ne saurais pas non plus me souvenir si je fis des efforts pour en obtenir le résultat, mais en à peine quarante-cinq minutes, je saluais mes deux complices, et j’entraînais Nathalie – puisqu’elle se prénommait ainsi – jusqu’à ma chambre d’hôtel.

Certes, décembre nous fit hâter le pas, mais mon attention à son égard n’en demeura pas moins  autant niaise que d’une trop lourde curiosité. Avec, de surcroît, la stupidité inhérente au mâle en rut. 

En rut, mais pas rustre.  À mi-chemin du parcours, je lui recouvris les épaules de ma vareuse de caporal-chef.

Déjà, la savoir en protection de mes effets m’invitait à un sens qui me semblait ne pas connaître. Comme un mirifique fatal incontournable !

-          Tu veux boire un dernier verre ?

-          Non ! allons chez toi.

Arrivée près du lit, elle observa un trop long silence qui, de mon côté,  m’interdit la moindre syllabe. Néanmoins et progressivement nous l’investîmes ce lit, comme tout naturellement.

Et de ma vie, je puis confirmer que ce ne fut pas le plus nul de mes investissements. De son côté, il restait indubitable qu’elle ne souhaitait pas se trouver ailleurs.

Ce lit et cette nuit, de ma vie, dis-je, restent liés à la plus exacte symbiose d’hédonisme que toutes les autres grandes dates de mon karma.

Et en matière de folâtrerie, je puis me complaire à en demeurer un temps son écolier avant que ma niaiserie ne s’estompe. Un partage sans anicroche !

Hélas, cette nuit fut trop courte, et malgré l’aube nous accompagnant, le sommeil finit par avoir raison de notre récent amour, je puis encore l’affirmer, totalement sans réserve.

 

Au réveil, du moins à mon réveil, l’euphorie avait disparu ; Nathalie avec.

Est-elle sortie pour quelques croissants, pour du café, tout simplement ?

Sereinement, je prends une douche sans plus d’interrogation, mais son absence est trop longue.

Maintenant, accompagné d’un odieux frisson, je me demande s’il me serait possible de la revoir, et je suis sûr de ne pas avoir rêvé.

Abruti !

Les yeux rivés sur la porte qui l’avait aidé à sortir, déjà si tôt sortir de ma vie, je m’insulte autant de mon incompétence affective que de ma coutumière inaptitude à conserver tout ce qui me soit profitable.

Elle est partie ; pourquoi ? Trente ans plus tard, je me le demande toujours, tout comme je peux me demander mille autres choses.

Vers midi, tout devient implicitement ombrageux : elle ne reviendra plus…

À ce merveilleux et triste jour, je ne peux pourtant pas me qualifier de pauvre homme. Je suis intègre, respectueux des exigences morales de mes père et grand-père ; normalement affectueux, je le pense.

À quoi bon ! Elle est partie. Et la rue n’y change rien. Je veux dire qu’y descendre ne m’apportera pas grand-chose. La ville n’est pas grande, mais tout de même.

Ma perme se termine dans 26 heures, et me voici pourtant coincé dans un temporel inextricable.

Par la fenêtre, j’observe les passants, les passantes ; par la fenêtre, je n’observe rien.

Là, préférable aurait été que je fusse mort. Et à quoi bon ?

Il est à présent quinze heures. Je vais passer dire au revoir à Bernard, à François peut-être, et puis je prendrais mon train demain, dans la matinée, et puis j‘oublierai. Allons-y !

Ma vareuse ?

Où est-elle ?  Plus là, plus dans la chambre. C’est clair, Nathalie s’en est recouverte. Vu le climat, c’est complètement logique.

Il reste clair aussi que je ne peux pas rentrer à la caserne sans. C’est le blâme assuré.

Laissons un peu la panique de côté ; il faut faire une croix sur la visite chez Bernard, chez François, et puis retrouver Nathalie en urgence.

Ici, les pistes sont minces !

Pourtant, voyons voir, il m’en est une. De Balzac et de Véronique, sa sœur, a-t-on parlé.

Elle ne m’a pas dit que sa mère avait quitté la résidence depuis 1975 ; alors, allons-y sonder.

De toute façon, je n’ai plus le choix !

Aurais-je imaginé alors que mon rationalisme fut alors ici mis en péril ?

Le plus réel est de dire qu’il disparut entièrement ce jour, ce rationalisme.

Le quartier, je ne le connais que trop bien. Pas moyen de me perdre, ni même  perdre du temps. C’est au rez-de-chaussée, et première porte à droite.

-          Bonjour Madame, veuillez m’excuser, j’aurais voulu m’entretenir avec votre fille.

-          Comment ? elle n’est pas là ; elle n’habite pas ici.

-          Ah ! bien, je m’en doutais un peu, mais voyez-vous, nous nous sommes retrouvés hier soir, et, nous avons oublié de nous échanger nos adresses.

-          Alors ! Que faites-vous ici ?

-          Eh bien ! nous nous sommes fréquentés adolescents. J’habitais alors dans l’immeuble, au troisième du hall C. J’ai donc pensé que peut-être elle vivait encore avec vous.

-          Là, jeune homme, vous me faites bien rire. Tout d’abord, ma fille vit depuis bientôt plus de trois ans à Toulouse, avec son mari de surcroît. Aussi, je serais particulièrement surprise et vexée qu’elle soit venue à Nevers sans me rendre visite… Impossible ! Votre plaisanterie n’amuse que vous, cher Monsieur.

-          Écoutez et acceptez encore mes excuses, mais je puis vous certifier que j’ai bien passé ma soirée avec Nathalie, et plus même.

-          De mieux en mieux ! Avec Nathalie ?... Allez-vous- en ; je ne trouve pas ça drôle.

-          Mais, pourquoi ?

-          On parle de Véronique… Nathalie est décédée l’année dernière.

La porte se referme, je repars dans aucune direction ; tout de même avec un cerveau particulièrement ébouillanté. À dire que si j’eusse été proche d’une clinique, j’aurais exigé un IRM immédiat.

Inutile de se fâcher avec cette dame, de contrer ses fabulations, ni même de lui envoyer un psy, mais si elle dit vrai, me voici dans un beau labyrinthe spirituel.

Aurais-je été abusé par ma déesse de la nuit ? Ah oui ! et dans quel but ?

Pourquoi se serait-elle attribué l’identité d’une autre ? Des attributs, elle en détenait suffisamment.

Maintenant, au regard de l’ambiguïté du scénario, il faut bien j’en parle à François.

-          La maman, elle a certainement dû s’empêtrer avec sa fille. L’engueulade sismique au point de la virer, si ce n’est de la déshériter. Tiens ! ça me rappelle les multiples prises de tête que j’aie eues avec mon père. J’ai plus de fils, claironnait-il partout où on voulait bien l’entendre ; il n’existe plus, il est mort. Un monologue qui se prolongeait parfois plus d’un an avant qu’il ne se ré inquiète de mon avenir.

-          Elle a utilisé le mot « décédée ». Et laconique, en plus !

-          Ça ne veut rien dire. La haine, le mépris, la déception, c’est psychosomatique. C’est bien connu. Alors, on se fait un film… Elle se convainc : sa fille n’existe plus. 

-          Oui ! mais, pour ma part, je ne suis pas tout à fait convaincu.

-          Tu vois une autre explication ? On l’a bien vu ta super-nana, et, quoique les années l’aient idéalement modifiée, Bernard l’a reconnu de suite. Nous sommes du quartier !

-          En attendant, je peux faire une croix sur ma veste.

-          Pas forcément ! Retourne à ton hôtel, elle y plante peut-être déjà. Et puis, si ça peut te conforter, rien ne t’empêche de faire un détour par le cimetière avant qu’il ferme.

-          Lequel ?

-          Jean Gautherin.

-          Et si c’est l’autre, celui de l’Aiguillon ?

-          Eh bien ! tu iras y voir demain matin, au cas où. Maintenant ! si elle fut incinérée, ça va se compliquer.

-  Non ! non ! L’incinération c’est pour les déchets, les ordures. Pour les hommes, c’est la crémation… Bon ! j’y vais. Je te tiens au courant.

Bien entendu, je revis François le mois suivant ; Bernard également, mais toujours je m’efforçais de ne plus leur parler de cette idylle, ni même évoquer le mystère de sa disparition. Pas plus à quiconque du reste ! De cela aussi, je m’en interroge depuis trente ans. Disons que les exigences de la raison nous invitent à l’oublie des faits obscurs, s’ils ne sont lugubres.

Le conservateur, il est en congé. Aucun problème ! Le registre demeure néanmoins à la portée du fossoyeur présent, et la recherche n’est pas longue. Il y bien une Nathalie Lepage inhumée en quinzième division depuis le 27 mars de l’année dernière.

Avouons que la nébuleuse s’épaissit considérablement.

Le type offre le terme un peu blagueur, mais il n’en reste pas moins précis et autoritaire quant à son emploi du temps.

-          En arrivant, vous comptez la troisième rangée, sur la droite, puis la cinquième concession à votre gauche. Je ferme les portes dans une demi-heure.

Je marche rapidement, et mon cœur s’agite outrageusement à chaque avancée.

Et me voici sur place.

Une sépulture d’un magnifique vert Bahia, gravée à l’anglaise, et gravée Nathalie Lepage 1961-1982, avec, à gauche, le portrait ovale de feue ma fée, et coiffée telle qu’elle l’était hier soir. Et puis, la seconde chimère de la journée : sur la tombale, ma vareuse soigneusement déposée par… par on ne sait qui.

 

Laurent Lafargeas, 2016.

 

 

 

 

 

 

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 10:22
 
               
Woflgang Amadeus Mozart
Andante du quatrième concerto pour piano en sol majeur,
interprété par Derek Han et l'orchestre philharmonique de Paul Freeman
 
 

 

Mutation d’attribut

 




  …On eût dit des âmes en peine aux soupiraux du purgatoire qui donnent sur l’enfer…
                                                                                           
Victor Hugo.



   
    

Je suis un don, et suis tel depuis le début de l’univers : le chaos…

Autant dire là que je ne sais depuis quand précisément.

Je ne présente aucune forme matérielle, mais je me sens être, croyez-moi.

Non plus, je ne saurais vous dire à quel endroit du cosmos j’attends les ordres de la direction, et ceci depuis plus d’un demi-siècle, maintenant.

J’attends d’accompagner une vie, comme je l’ai toujours fait.

On est quelques milliers à stationner comme ça ; autrement, des milliers de dons à attendre.

Le plus souvent, c’est sur Terre que l’on m’envoie, et c’est pour des hommes que je dois agir. Hélas, certains de ceux-là ont de courtes vies. Enfin, ils ont tout de même le don durant, et tant qu’un non fortuit malheur ne vient  troubler notre harmonie, avec moi, cet homme ne s’en sort pas trop mal.

Le dernier que j’ai accompagné ainsi fut un ébéniste de renom ; Aubertin Gaudron, pour le citer.

Aussi, j’ai beaucoup vécu avec des forgerons, des artistes comme ce Fra Angélico, avec lequel j’ai bien bossé près de cinquante ans.

Des musiciens, jamais !

Un écrivain, un poète, ça me plairait, mais ce n’est pas moi qui décide ;  c’est  la direction…

La direction ; parlons-en. Elle a bien du labeur à nos affectations. D’autant que ceux qui la composent, cette direction, ne s’accordent pas toujours au mieux. En théorie, le Destin la préside. Notez que sa charge fortement s’encombre de l’avis des autres ; à commencer par la Fatalité qui s’impose tant qu’elle le peut. Diable ! il faut bien qu’elle les occupe ses légions de malheurs…

En ce qui me concerne, c’est davantage la Félicité qui œuvre en notre faveur, à moi, les autres dons, les deux cents dix huit talents et le Génie.

Maintenant, sur Terre, c’est plus complexe qu’ailleurs, et c’est probablement pour cette raison que j’attends si longtemps.

Ici, la Misère s’en mêle plus qu’à d’autres endroits. À croire que la planète lui appartient !

Et, je ne vous parle pas du Hasard qui s’obstine à nuire de ses aléas, quasi autant nombreux que les malheurs de dame Fatalité.

Alors, je le répète, nous les dons, on attend par milliers.

Vous remarquerez  cependant, qu’en général, nous attendons moins que les talents. Parfois, je discute un peu avec eux ; disons que je me renseigne.

Aux débats, la Félicité travaille beaucoup pour eux, mais elle peine énormément à les missionner.  Ce sont les autres qui sont le plus souvent mutés : les milliards de médiocrités, les hordes de stupidités…

Tout ce beau monde ça pullule, vous pouvez encore me croire, tandis que nous, on attend.

Les stratèges attendent également ; les bontés aussi.

Elles sont peut-être tout autant nombreuses que nous les dons, mais elles attendent, tout comme nous.

Quand j’y pense ; quel gâchis !

Et plus nous avançons dans le temps, moins nous circulons.

À penser que c’est l’Absurde qui domine la direction.

J’avais oublié d’en parler de celui-là. Avec le Hasard, ils s’entendent, je puis vous le confirmer.

Pourtant, sur cette même Terre, nous en sommes à l’époque des lumières.

Encore à se demander ce que nous croupissons-là !

Un talent de mes amis œuvre actuellement avec un certain d’Alembert, et cela va durer longtemps paraît-il.

Certes, beaucoup sont occupés, tout comme l’unique Génie de l’univers, actuellement à Vienne dans l’âme d’un compositeur, mais les médiocrités fusent sur Paris, et moi j’attends.

J’attends, mais pourquoi ?

 

Laurent Lafargeas, 1983.

ed. 16.05.2010.

 

 




    

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Published by Laurent LAFARGEAS - dans NOUVELLES FANTAISY CLIF
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5 décembre 2013 4 05 /12 /décembre /2013 13:46

 

Et si la prochaine fois était la dernière

 

Nous étions mi-Août, toutes les nuits les chats s’en donnaient à cœur joie. Ce matin là, je m’étais mis à préparer le plan pour ranger les bagages dans le 4x4.

    -  C’est bizarre, avais-je fait remarquer à ma femme Louise-Bernadette (en réalité elle se nommait Solange, mais depuis qu’elle s’était inscrite à un club de bridge elle exigeait qu’on l’appelât ainsi) plus on a de grandes voitures, plus on en met. Il fallait dire que cette année, il y avait les cannes de golf, ascenseur social oblige. Du temps de la 4L, j’emmenai mon équipement de foot et un ballon, pour jouer avec les gars du camping, mais aujourd’hui la quiétude de l’héritier rentier et multi actionnaire avait fait place à la sueur et à la peur du chômage. Tout à coup, Pierre-Henri, l’Affenpinsher de la maison se mit à aboyer comme un vulgaire bâtard, le facteur venait juste de passer. Je n’attendais rien de spécial, mais par acquis de conscience, j’allai vider la boîte aux lettres. Au beau milieu des traditionnelles factures et des prospectus trônait un paquet surchargé de rubans adhésifs avec une étiquette rédigée à mon adresse. Impatient de savoir ce qu’il y avait la dedans, je déchirai l’emballage avec la grâce d’un lutteur de foire. Le paquet contenait un bouquin au titre étrange : ‘’l’extinction Permien-Trias’’. Sur la page de garde étaient inscrits ces simples mots : ‘’et si la prochaine fois était la dernière’’. J’essayai de lire quelques pages, rien à faire, je n’y comprenais absolument rien. Il fallait dire que dans le domaine des affaires ou j’excellais, on pouvait très bien vivre sans aucune forme de culture, il suffisait de lire un ou deux magazines d’économie en diagonale et de laisser faire la main invisible du marché comme le préconisait le grand gourou Adam Smith. Louise-Bernadette n’en savait pas plus que moi sur la fameuse extinction. Dépité, je me jetai sur les restes de l’emballage. Je parvins à déchiffrer le nom de l’expéditeur : Professeur Lazare Zuela, Jardin des Plantes, 75005 Paris. Ma plus grande qualité étant celle d’être un homme d’action (d’ailleurs j’avais beaucoup gagné en bourse) je décidai d’aller immédiatement demander des explications à ce fameux Lazare.

Pourquoi ne lui téléphone tu pas, s’énerva Louise Bernadette, tu n’as qu’à chercher son numéro sur internet ?

Non, j’ai dit, je préfère y aller, je n’en ai pas pour longtemps, de Passy au jardin des plantes, j’en ai pour moins d’une demi heure.

Mais tais-toi, craqua Louise-Bernadette, tu vas me rendre folle, mon lifting ne va pas tenir, n’oublie pas que devons être demain au tournoi de Saint-Nom-la-Bretèche !

Ne t’inquiète pas, insistai-je, j’enfile mon duffle-coat et je file !

Les pneus du 4x4 crissèrent. En temps que redoutable pilote (ou chauffard hors pair, selon les points de vue) je me retrouvai devant l’entrée du jardin en moins de quarante minutes chrono.  Au risque de me faire enlever ma divine camionnette, je me garai à l’arrache et je sonnai à la conciergerie. L’interphone crépita ; une voix peu amène éructa :

Qu’est-ce que c’est ?

C’est moi, me lançai-je, Monsieur  Marcel Upstart !

Mais je ne vous connais pas, fit la voix…

Je tentai le tout pour le tout, comme avec le coup subprimes, ça passait ou ça cassait, enfin, cette fois, ci j’espérais que ça allait passer.

Je suis l’assistant du professeur Lazare Zuela, il faut que je le voie, c’est urgent ! Appelez le, il vous confirmera mon identité !

Deux minutes après l’interphone crépita de nouveau :

C’est bon fit la voix, vous pouvez rentrer…

Faites attention à mon 4x4 ! lançai-je.

Je vais la rentrer, mettez les clés dans ma boîte aux lettres, le professeur Zuela habite au fond de la cour…

Un homme vêtu d’une blouse blanche, le visage mangé par la barbe et les yeux cachés par des lunettes rondes fumées, vint à ma rencontre.

          -   Bonjour Marcel, fit l’homme en me tendant la main.

          -   Bonjour fis-je, interloqué.

     Le professeur  remarqua le livre que je tenais à la main, il me lança 

      -   Alors, tu l’as lu ?

      De plus en plus à l’ouest, je me demandai pourquoi ce vieillard  ébouriffé me tutoyait, et surtout comment il  me connaissait. Je m’énervai :

     -  J’ai rien compris à ce bouquin, je ne sais pas pourquoi vous me l’avez envoyé, j’ai rien compris à la dédicace, je ne sais pas ce que je fais ici et je ne sais pas qui vous êtes !

Calme-toi, s’amusa le professeur, je vais tout t’expliquer, suis-moi.

Nous avons suivi la direction d’une pancarte qui indiquait : ‘’galerie de l’évolution’’. Tout en marchant, le professeur commença ses explications :

Voilà, si je t’ai envoyé ce bouquin, c’est parce que j’ai retrouvé ton nom sur une liste d’anciens élèves d’il y a plus de vingt ans, et je suis tombé sur toi.

Mais pourquoi moi, j’étais nul en sciences !

Justement, j’aurais plus de mérite à te convaincre, d’ailleurs ce bouquin, je l’ai envoyé à des dizaines de gens, de tous les milieux, c’est un peu comme une bouteille à la mer !

Vous voulez me convaincre de quoi ? j’ai fait.

Le professeur arrêta sa marche devant une immense bâtisse, la fameuse ‘’galerie de l’évolution’’. L’ébouriffé ouvrit la porte et alluma la lumière : il y avait là tout un tas de bestioles empaillées et phormolés venues de toutes les époques de l’humanité. Le professeur s’arrêta devant un impressionnant squelette de dinosaure.

Regarde bien reprit Lazare, il y a des millions d’années, cette magnifique bestiole à disparu de la terre à cause d’un météorite. La poussière produite par l’explosion avait produit un filtre entre le soleil et la terre, empêchant la photosynthèse, conséquences : plus de pluie, plus d’herbes, fin des dinosaures.  Et  maintenant, relis le titre de mon livre.

L’extinction Permien-Trias?

Exactement ; il y a environ 252 millions d’années, à la fin de l’ère primaire a eu lieu la plus grande extinction massive des êtres vivants, 95% des espèces marines et 70% des espèces terrestres ont disparu, mais cette fois l’homme n’y était pour rien, alors que..

Alors que ?

Aujourd’hui le trou dans la couche d’ozone s’élargit, les mers sont polluées par les hydrocarbures des pétroliers qui dégazent, la glace des pôles fond. Après l’explosion d’une centrale nucléaire au Japon, des doses massives d’eau fortement radioactive se déversent chaque jour dans la mer. La forêt amazonienne diminue à vue d’œil, la déforestation mondiale avance comme un cheval au galop, des territoires entiers sont dévastés par l’exploitation du gaz de schiste, par les mines à ciel ouvert, par le brûlis des forêts afin de planter des espèces inutiles pour les autochtones. La planète se réchauffe, dans moins de cent ans nos descendants vivront comme dans un four à micro ondes géant. Aujourd’hui, on ne peut plus mettre tout ce carnage sur le compte les phénomènes naturels, c’est l’activité humaine qui est responsable.

Soudain j’eus une révélation :

Çà y est, j’ai compris la dédicace de votre bouquin. Et si la prochaine fois c’était la dernière. La dernière extinction, qu’il n’y ait plus de vie sur terre et que la planète devienne comme une boule de billard.

Tu as compris, je retiens l’image de la boule de billard, elle n’est pas si loin de la réalité.

Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

Prendre conscience, c’est déjà un début.

Mais est-ce qu’il n’est pas déjà trop tard ?

Je ne sais pas, je ne serai bientôt plus là pour voir la suite. Le problème, c’est qu’une partie des gens des pays riches vivent et consomment comme s’ils disposaient de dix planètes, comme s’ils n’avaient rien à faire des futures générations. Le dieu du profit règne en maître, c’est lui qui commande nos destins.

Secoué par ce discours, je serrai le livre dans mes mains. Lazare remarqua mon émoi et me lâcha une dernière phrase :

Avant que tu ne repartes, je voudrais que tu retiennes cette prophétie  d’un indien de la tribu Kree lors de l’invasion des prétendus ‘’civilisés‘’ :

Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas…

 

 

 

 

Franck Dumont.

 

 

 

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 20:44

La porte

 

 

"Les hommes sont ainsi faits qu'ils croient plus volontiers ce qui leur semble obscur"

TACITE

Même longtemps, voire très longtemps fermée, une porte finit toujours par s’ouvrir un jour, et c’est là la définition d’une porte, si ce n’est sont utilité de base.

L’intérêt peut en être la curiosité, certes, mais parfois, et bien souvent, c’est une ouverture ; aussi, une liberté quelques fois. Une porte, c’est une part d’au-delà ; un inaccessible qui tend à le devenir. C’est comme un livre, une histoire. Sans pouvoir toujours l’expliquer, nous voulons l’ouvrir un jour ce livre ; en connaître les secrets ; en savoir ou s’enrichir de ce qu’il contient. Seul celui qui jamais ne vécu un état demandeur ne peut espérer à cette ouverture. Et c’est là où réside le contenu : le trésor de cette porte, fermée pour l’heure.

Disons que curiosité reste un terme assorti d’aucun besoin, et que le besoin relève du génie dès lors qu’il arrive à ouvrir cette porte. Vous l’aurez deviné, cette description de la porte fut celle que je tins, dans le passé, à un de mes compagnons de cellule.

À cette époque, mes pensées se justifiaient d’une toute relative nécessité, mais, à présent, au regard des différentes et ambiguës formes de liberté, il conviendrait d’observer les portes closes comme autant de mystères que leurs fermetures comportent d’avantages mésestimés.

D’être enfermé sur soi-même ou devant une porte inlassablement inerte ne diffère en rien du fait qu’il y a plus de trésor en nous qu’il peut s’en imaginer de l’autre côté de cette porte.

Aujourd’hui, je crois bien cela !

D’autant que la liberté – pour ne citer que cet exemple – n’est plus pour moi la fortune qu’il m’est convenu de protéger. Cette liberté m’est devenue davantage un joyau symbolique, un trophée de parade dressé ostensiblement comme étendard ou bastion imprenable. Ceci plutôt que l’idée m’ayant encombré durant des années. Cette assertion est à moitié vraie, ou à moitié fausse puisque je l’aime toujours la liberté ; disons, la mienne.

C’est entendu !

Pourtant, j’en ai connu une autre – une autre porte -, sans conteste similaire à celle de la liberté, aussi probablement plus adaptée à l’âge, mais tout autant pourvue de richesses, et surtout plus profonde. C’est une de mes cent relations illuminées qui devait m’en vanter les mérites. Du moins me les suggérer plus que me les décrire correctement.

Un personnage sans plus d’ambitions qu’il ne fut jamais capable d’en échafauder. Un individu dont je tairais le nom puisque je lui ai dérobé autant sa place qu’une forte part de ce qu’il avait construit.

 - Je suis un illustre imbécile, me répétait-il au moins deux fois par semaine.

Ainsi, il paraissait constamment se haïr comme s’il avait commis mille actes impardonnables (jamais je ne su lesquels).

Néanmoins, souverain chez lui – en son pavillon de banlieue -, il s’y imposait comme une ombre en tous les endroits, sans pour autant faire peur à qui que ce soit. Entendez que, s’épousant lui-même, il atteignait ses 59 ans sans plus de désirs que j’en additionnais moi-même. Au début, nos entretiens revêtaient l’aspect d’un partage dont il semblait n’être que le seul demandeur. Voyons certains échanges que l’on attribuerait à un simple besoin de conversation. Très vite, j’en reconnu mon propre intérêt quasi similaire. Puis, conventionnellement, nous passions des heures de silence à attendre l’intervention verbale de l’autre. Histoire de s’agresser parfois ! Et, croyez-moi, sur nombre de futilités rapidement identifiées comme telles. Ce qui est clair, c’est que tous deux restions en osmose d’une identique neurasthénie de l’existence. Ce même rejet de l’uniformité des esprits croisés en ce XXI ème siècle qui cumule déjà ses inepties avec encore plus d’absurdité qu’auparavant. Cette profusion d’interdits qui se succèdent en faisant place à d’autres tout autant irréfléchis, les envies de plus en plus coûteuses, les tortueuses exigences sentimentales ; enfin tout ce qui structure un bipède dit consommateur et enregistré comme tel en toutes les notions ayant le dessein d’endiguer le talent de la personnalité. Autrement formulé, nous accordions nos désenchantements en érigeant un culte au nihilisme dont nous aurions volontiers écris avec un grand N.

Il aurait tué sa mère à la naissance, disait-il parfois en riant. Comme si c’eut été sa première faute d’une longue liste.

Pour moi, l’individualiste professionnel, ce trouble ne justifiait aucunement les autres supposés. Enfin, comme un voyou, je lui ai volé sa place, disais-je plus haut ; ce qu’il avait construit, je ne sais comment, avais-je à demi précisé.

Au fond de son rez-de-chaussée, il y avait une porte à peine remarquée. Lorsque ma curiosité s’y dirigea pour la première fois, ce fut encore en riant qu’il m’affirma qu’elle donnait sur l’au-delà. Ce jour-là, j’avais envi de rire, moi aussi, alors, je dissertais sur cette éventualité tout en traduisant le dédain qu’elle m’inspirait. Je veux dire le manque de rationalisme caractérisant très souvent mon interlocuteur. Quelques jours s’écoulèrent avant qu’il ne revienne sur le sujet, accompagné de plus d’assurance.

- Je la franchirais bientôt, me dit-il. Pour l’instant, il me manque un bagage.

Je dois dire que, demeurant coutumier de son extravagance, j’entrais docile en son jeu, et mimait celui qui croyait en tout. Nous poursuivions, je poursuivais non sans conserver à l’esprit le côté marginal de ce nouvelle échange. Et, il insista :

- Derrière cette porte tout y est préparé. Chacun d’ailleurs peut et doit préparer sa mort. Du moins savoir qu’elle reste proche, accessible et inévitable, et selon son désir. C’est non là réaliser une vie parfaite, mais c’est au moins conserver une lucidité de ce que nous sommes. C’est-à-dire tout, sauf des immortels.

Jusqu’ici, j’étais entièrement d’accord avec lui, certes, mais en ce qui fut d’imaginer que l’au-delà s’atteindrait que par le franchissement d’un seuil, la nébuleuse ne pouvait que m’amuser.

Je le fis sans élégance du reste, mais il n’en prit aucun ombrage. « Petit mec ! », devait-il alors penser. Pour ma part, en dehors du peu de crédit que j’accordais à ses illusions ou à ses délires de mythomane, je ne manquais pas de m’enquérir de l’éventuel emplacement de la clé.

- Il n’y en a pas, m’assura-t-il. Elle est ouverte. Il suffit de manœuvrer la poignée, et hop ! Tout est finit… Te voilà dans un autre monde ; dans l’au-delà.

- Ah ! c’est intéressant ! Qu’attendons-nous pour y faire un tour ?

- Moi, je te l’ai dis, il me manque un bagage. De plus, il n’y a qu’une place : la mienne !

- C’est donc une affaire personnelle, devais-je conclure.

Le lendemain et même plus tard, mon type ne revint aucunement sur le derrière de cette porte, mais de mon côté, une perversité innée me travaillait l’âme plus qu’elle n’aurait dû. Enfin, dans son intérêt. Non pas que je devint soudainement crédule, mais compte tenu que le concret universel ne me satisfaisait guère en général, pourquoi l’irréel ne m’aurait-il pas attiré plus que cela ? Aussi, de me payer sa tête une fois encore ne me déplaisait pas non plus, je dois l’avouer. Et pourquoi n’y aurait-il qu’une seule place dans l’au-delà ?  Je me le demande…

Bref ! Il ne me suffit que d’actionner la poignée, et je serai fixé.

Bien entendu, pour ce faire, j’attendis qu’il soit affairé en cuisine.

À l’intérieur, pas de lumière – il fallait s’y attendre. Pas d’interrupteur non plus. Avançons, je verrai bien.

À présent, amis lecteurs, vous n’êtes pas obligés de croire personne, pas même la teneur de cette histoire – elle n’est qu’à demi vraie du reste -, cependant, je puis vous certifier connaître l’au-delà : une chute dans le vide.

Oui ! une douce, éternelle et lente chute dans le vide, sans le moindre support de sauvegarde alentour, et sans plus la volonté de le trouver. Un bien-être indéfinissable, sans apesanteur, sans besoin d’en avoir une, sans aucun autre besoin, sans notion temporelle, ni même le souhait de remonter. En somme, une béatitude absolue.

Certes, j’ai volé la place, mais je suis un voyou, avais-je dis, alors là, pour le coût, je ne regrette rien. 

 

Laurent Lafargeas, 2007.

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 10:19

Le masque de la mort rouge

 

La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c’était le sang, – la rougeur et la hideur du sang. C’étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l’humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L’invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l’affaire d’une demi-heure.

Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d’amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C’était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d’un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans.

L’abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s’arrangerait comme il pourrait. En attendant, c’était folie de s’affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, la Mort Rouge.

Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d’un bal masqué de la plus insolite magnificence.

Tableau voluptueux que cette mascarade ! Mais d’abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, – une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s’enfonce jusqu’au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s’y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l’œil n’en pouvait guère embrasser plus d’une à la fois. Au bout d’un espace de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l’appartement. Chaque fenêtre était faite de verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s’ouvrait. Celle qui occupait l’extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, – et les fenêtres étaient d’un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d’orange, était éclairée par une fenêtre orangée, – la cinquième, blanche, – la sixième, violette.

La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, – d’une couleur intense de sang.

Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d’or éparpillés à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies ; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d’une manière éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d’aspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de l’ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.

C’était aussi dans cette salle que s’élevait, contre le mur de l’ouest, une gigantesque horloge d’ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone ; et quand l’aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l’heure allait sonner, il s’élevait des poumons d’airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d’une note si particulière et d’une énergie telle, que d’heure en heure, les musiciens de l’orchestre étaient contraints d’interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l’heure ; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions ; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse compagnie ; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais, quand l’écho s’était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait par toute l’assemblée ; les musiciens s’entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion ; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l’heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c’était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.

Mais, en dépit de tout cela, c’était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était tout

particulier. Il avait un œil sûr à l’endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d’une splendeur barbare. Il y a des gens qui l’auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu’il ne l’était pas. Mais il fallait l’entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu’il ne l’était pas.

Il avait, à l’occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c’était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c’étaient des conceptions grotesques. C’était éblouissant, étincelant ; il y avait du piquant et du fantastique, – beaucoup de ce qu’on a vu dans Hernani. Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties ; des fantaisies monstrueuses comme la folie ; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c’était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres ; et l’on eût dit qu’ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l’orchestre étaient l’écho de leurs pas.

Et, de temps en temps, on entend sonner l’horloge d’ébène de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s’arrête, tout se tait, excepté la voix de l’horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s’évanouissent, – ils n’ont duré qu’un instant, – et à peine ont-ils fui, qu’une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s’enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à l’ouest, aucun masque n’ose maintenant s’aventurer ; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante ; et à l’étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l’horloge d’ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l’insouciance lointaine des autres salles.

Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque s’éleva enfin le son de minuit de l’horloge. Alors, comme je l’ai dit, la musique s’arrêta ; le tournoiement des valseurs fut suspendu ; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l’horloge avait cette fois douze coups à sonner ; aussi, il se peut bien que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s’apercevoir de la présence d’un masque qui jusque-là n’avait aucunement attiré l’attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s’étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s’éleva de toute l’assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d’étonnement et de désapprobation, – puis, finalement, de terreur, d’horreur et de dégoût.

Dans une réunion de fantômes telle que je l’ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée ; mais le personnage en question avait dépassé l’extravagance d’un Hérode, et franchi les bornes – cependant complaisantes – du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l’assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et l’inconvenance de la conduite et du costume de l’étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d’un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d’un cadavre raidi, que l’analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert d’artifice. Et cependant, tous ces fous auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu’à adopter le type de la Mort Rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, – et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l’épouvantable écarlate.

Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre, – qui, d’un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs, – on le vit d’abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût ; mais, une seconde après, son front s’empourpra de rage.

– Qui ose, – demanda-t-il, d’une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui, – qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires ? Emparez-vous de lui, et démasquez-le, – que nous sachions qui nous aurons à pendre aux créneaux, au lever du soleil !

C’était dans la chambre de l’est ou chambre bleue que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons, – car le prince était un homme impérieux et robuste, et la musique s’était tue à un signe de sa main.

C’était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisans à ses côtés. D’abord, pendant qu’il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l’intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d’un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite d’une certaine terreur indéfinissable que l’audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus ; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince ; et pendant que l’immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l’avait tout d’abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre, – de la chambre pourpre à la chambre verte, – de la verte à l’orange, – de celle-ci à la blanche, – et de celle-là à la violette, avant qu’on eût fait un mouvement décisif pour l’arrêter.

Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d’une minute, s’élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit ; car une terreur mortelle s’était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s’était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l’extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, – et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.

Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l’inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l’ombre de l’horloge d’ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu’ils avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.

On reconnut alors la présence de la Mort Rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.

Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort Rouge établirent sur toutes choses leur empire illimité.

 

Edgar Allan Poe, 1842.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 20:26

Vrai ! — je suis très nerveux, épouvantablement nerveux, je l’ai toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou ? La maladie a aiguisé mes sens, — elle ne les a pas détruits, — elle ne les a pas émoussés. Plus que tous les autres, j’avais le sens de l’ouïe très fin. J’ai entendu toutes choses du ciel et de la terre. J’ai entendu bien des choses de l’enfer. Comment donc suis-je fou? Attention ! Et observez avec quelle santé, — avec quel calme je puis vous raconter toute l’histoire.

Il est impossible de dire comment l’idée entra primitivement dans ma cervelle ; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D’objet, il n’y en avait pas. La passion n’y était pour rien. J’aimais le vieux bonhomme. Il ne m’avait jamais fait de mal. Il ne m’avait jamais insulté. De son or je n’avais aucune envie. Je crois que c’était son œil ! Oui, c’était cela ! Un de ses yeux ressemblait à celui d’un vautour, — un œil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet œil tombait sur moi, mon sang se glaçait ; et ainsi, lentement, — par degrés, — je me mis en tête d’arracher la vie du vieillard, et par ce moyen de me délivrer de l’œil à tout jamais. 

Maintenant, voici le hic ! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de rien. Mais si vous m’aviez vu ! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je procédai ! — avec quelle précaution, — avec quelle prévoyance, — avec quelle dissimulation je me mis à l’œuvre ! Je ne fus jamais plus aimable pour le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et, chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je l’ouvrais, — oh ! si doucement ! Et alors, quand je l’avais suffisamment entrebâillée pour ma tête, j’introduisais une lanterne sourde, bien fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière ; puis je passais la tête. Oh ! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma tête ! Je la mouvais lentement, — très, très lentement, — de manière à ne pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour introduire toute ma tête à travers l’ouverture, assez avant pour le voir couché sur son lit. Ah ! un fou aurait-il été aussi prudent ? — Et alors, quand ma tête était bien dans la chambre, j’ouvrais la lanterne avec précaution, — oh ! avec quelle précaution, avec quelle précaution ! — car la charnière criait. — Je l’ouvrais juste assez pour qu’un filet imperceptible de lumière tombât sur l’œil de vautour. Et cela, je l’ai fait pendant sept longues nuits, — chaque nuit juste à minuit : — mais je trouvai toujours l’œil fermé ; et ainsi il me fut impossible d’accomplir l’œuvre ; car ce n’était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais œil. Et, chaque matin, quand le jour paraissait, j’entrais hardiment dans sa chambre, je lui parlais courageusement, l’appelant par son nom d’un ton cordial et m’informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez qu’il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s’il avait soupçonné que, chaque nuit, juste à minuit, je l’examinais pendant son sommeil.

La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La petite aiguille d’une montre se meut plus vite que ne faisait ma main. Jamais, avant cette nuit, je n’avais senti toute l’étendue de mes facultés, — de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de triomphe. Penser que j’étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et qu’il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes ! A cette idée, je lâchai un petit rire ; et peut-être m’entendit-il ; car il remua soudainement sur son lit, comme s’il se réveillait. Maintenant, vous croyez peut-être que je me retirai, — mais non. Sa chambre était aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses, — car les volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs, — et, sachant qu’il ne pouvait pas voir l’entre-bâillement de la porte, je continuai à la pousser davantage, toujours davantage.

J’avais passé ma tête, et j’étais au moment d’ouvrir la lanterne, quand mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se dressa sur son lit, criant : « Qui est là ? »

Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l’entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux écoutes ; — juste comme j’avais fait pendant des nuits entières, écoutant les horloges-de-mort dans le mur.

Mais voilà que j’entendis un faible gémissement, et je reconnus que c’était le gémissement d’une terreur mortelle. Ce n’était pas un gémissement de douleur ou de chagrin ; — oh ! non, — c’était le bruit sourd et étouffé qui s’élève du fond d’une âme surchargée d’effroi. Je connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je le connaissais bien. Je savais ce qu’éprouvait le vieux homme, et j’avais pitié de lui, quoique j’eusse le rire dans le cœur. Je savais qu’il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il s’était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été grossissant. Il avait tâché de se persuader qu’elles étaient sans cause, mais il n’avait pas pu. Il s’était dit à lui-même : « Ce n’est rien, que le vent dans la cheminée ; — ce n’est qu’une souris qui traverse le parquet ; » ou : « C’est simplement un grillon qui a poussé son cri. » Oui, il s’est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses ; mais tout cela a été vain. Tout a été vain, parce que la Mort qui s’approchait avait passé devant lui avec sa grande ombre noire, et qu’elle avait ainsi enveloppé sa victime. Et c’était l’influence funèbre de l’ombre inaperçue qui lui faisait sentir, — quoiqu’il ne vît et n’entendît rien, — qui lui faisait sentir la présence de ma tête dans la chambre.

Quand j’eus attendu un long temps, très patiemment, sans l’entendre se recoucher, je me résolus à entr’ouvrir un peu la lanterne, mais si peu, si peu que rien. Je l’ouvris donc, — si furtivement, si furtivement, que vous ne sauriez l’imaginer, — jusqu’à ce qu’enfin un seul rayon pâle, comme un fil d’araignée, s’élançât de la fente et s’abattît sur l’œil de vautour.

Il était ouvert, — tout grand ouvert, et j’entrai en fureur aussitôt que je l’eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté, — tout entier d’un bleu terne et recouvert d’un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes os ; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du vieillard ; car j’avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément sur la place maudite.

Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la folie n’est qu’une hyperacuité des sens ? — Maintenant, je vous le dis, un bruit sourd, étouffé, fréquent, vint à mes oreilles, semblable à celui que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce son-là, je le reconnus bien aussi. — C’était le battement du cœur du vieux. Il accrut ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.

Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m’appliquais à maintenir le rayon droit sur l’œil. En même temps, la charge infernale du cœur battait plus fort ; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard devait être extrême ! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque minute ! — Me suivez-vous bien ? Je vous ai dit que j’étais nerveux ; je le suis, en effet. Et maintenant, au plein cœur de la nuit, parmi le silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore, je me contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort, toujours plus fort ! Je croyais que le cœur allait crever. Et voilà qu’une nouvelle angoisse s’empara de moi : — le bruit pouvait être entendu par un voisin ! L’heure du vieillard était venue ! Avec un grand hurlement, j’ouvris brusquement la lanterne et m’élançai dans la chambre. Il ne poussa qu’un cri, — un seul. En un instant je le précipitai sur le parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors, je souris avec bonheur, voyant ma besogne fort avancée. Mais, pendant quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne me tourmenta pas ; on ne pouvait l’entendre à travers le mur. À la longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j’examinai le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le cœur, et l’y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était roide mort. Son œil désormais ne me tourmenterait plus.

Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s’évanouira quand je vous décrirai les sages précautions que j’employai pour dissimuler le cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence. Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.

Puis j’arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement, si adroitement, qu’aucun œil humain — pas même le sien ! — n’aurait pu y découvrir quelque chose de louche. Il n’y avait rien à laver, — pas une souillure, — pas une tache de sang. J’avais été trop bien avisé pour cela. Un baquet avait tout absorbé, ah ! ah !

Quand j’eus fini tous ces travaux, il était quatre heures, — il faisait toujours aussi noir qu’à minuit. Pendant que le timbre sonnait l’heure, on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir avec un cœur léger, — car qu’avais-je à craindre maintenant ? Trois hommes entrèrent qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit ; cela avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup : une dénonciation avait été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers) avaient été envoyés pour visiter les lieux.

Je souris, — car qu’avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces gentlemen. — Le cri, dis-je, c’était moi qui l’avais poussé dans un rêve. Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, et à bien chercher. À la fin, je les conduisis dans sa chambre. Je leur montrai ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans l’enthousiasme de ma confiance, j’apportai des sièges dans la chambre, et les priai de s’y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec la folle audace d’un triomphe parfait, j’installai ma propre chaise sur l’endroit même qui recouvrait le corps de la victime.

Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus. Je me sentais singulièrement à l’aise. Ils s’assirent, et ils causèrent de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me tintaient ; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient. Le tintement devint plus distinct ; — il persista et devint encore plus distinct ; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette sensation ; mais elle tint bon, et prit un caractère tout à fait décidé, tant qu’à la fin je découvris que le bruit n’était pas dans mes oreilles.

Sans doute je devins alors très pâle ; — mais je bavardais encore plus couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours, — et que pouvais-je faire ? C’était un bruit sourd, étouffé, fréquent, ressemblant beaucoup à celui que ferait une montre enveloppée dans du coton. Je respirai laborieusement. — Les officiers n’entendaient pas encore. Je causai plus vite, avec plus de véhémence ; mais le bruit croissait incessamment. — Je me levai, et je disputai sur des niaiseries, dans un diapason très élevé et avec une violente gesticulation ; mais le bruit montait, montait toujours. — Pourquoi nevoulaient-ils pas s’en aller ? — J’arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas, comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs ; — mais le bruit croissait régulièrement. Ô Dieu ! que pouvais-je faire ? J’écumais, — je battais la campagne, — je jurais ! j’agitais la chaise sur laquelle j’étais assis, et je la faisais crier sur le parquet ; mais le bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus fort, — plus fort ! — toujours plus fort ! Et toujours les hommes causaient, plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu’ils n’entendissent pas ? Dieu tout-puissant ! — Non, non ! Ils entendaient ! — ils soupçonnaient ! — ils savaient, — ils se faisaient un amusement de mon effroi ! — je le crus, et je le crois encore. Mais n’importe quoi était plus tolérable que cette dérision ! Je ne pouvais pas supporter plus longtemps ces hypocrites sourires ! Je sentis qu’il fallait crier ou mourir ! — et maintenant encore, l’entendez-vous ? — écoutez ! plus haut ! — plus haut ! — toujours plus haut ! — toujours plus haut !

« Misérables ! — m’écriai-je, — ne dissimulez pas plus longtemps ! J’avoue la chose ! — arrachez ces planches ! c’est là ! c’est là ! — c’est le battement de son affreux cœur ! »

Edagar Allan Poe, 1843.

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