Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !
Ultimus
« La quête de la félicité demeure la plus ambitieuse.
C’est incontestable ! Par contre, ce qu’il y a de plus
inattendu , c’est la diversité de ses échecs »
Ultimus Ultimus Ultimus Ultimus Ultimus Ultimus Ultimus
De là où je vous écris, je ne peux en revenir. À moins que l’un d’entre vous se laisse séduire par les mêmes attraits de l’imbécillité qui me conduisit là où je suis, et, qu’empreint des mêmes ambitions, par un heureux hasard, me remplace dans cette prison absurde, dans cet espace réduit où je me trouve. Je ne vous en dirais pas plus dans l’immédiat. Considérez, pour l’instant, que parmi toutes les mésaventures dont je fus la victime depuis les premiers jours de mon existence, celle-ci garde néanmoins l’avantage de bien me conserver.
N’allez surtout pas croire que ma place est enviable, bien au contraire.
Je vais d’ailleurs vous la décrire dans le récit qui va suivre, ceci afin que vous puissiez soustraire votre propre analyse de son aspect insolite, si ce n’est de sa futilité. Mais, avant toutes choses, je dois vous parler de mon ami Quentin : Pierre Louis Quentin .Un ami qui ne manque pas d’intérêt !
De tous les gens dont j’ai pu faire la connaissance jusqu’à présent, il est de loin le plus brillant, le plus cultivé, assurément le plus riche en matière d’esprit. Amateur d’art, de littérature, de musique également, son érudition ne paraît s’encombrer d’aucune limite particulière. En effet, ses compétences et ses notions avérées s’étendent de la théologie à la physique en passant par les raffinements de la table, où il se révèle un étonnant connaisseur de vin.
Doué d’une logique et d’un sens de l’efficacité remarquable, nous aurions pu aisément le compter parmi les plus illustres penseurs de notre temps, s’il s’en était donné la peine. Hélas, une vilaine et incompréhensible modestie le rivait presque nuit et jour à la terrasse des cafés, voire même à l’intérieur. Quentin n’était pas homme à se donner en spectacle. Sans aucun doute, il préférait l’intimité pour ne pas dire l’ombre. Son savoir, il le vouait exclusivement à l’intention de ses amis. Aussi, à certains endroits, je lui devais mes faibles réussites. Par ses jugements, ses conseils, ses avertissements, il m’avait évité bien des catastrophes. Malheureusement, là où je suis en ce moment même, je le dois à mon grand ami Quentin.
Depuis plusieurs années, je m’ennuyais à mourir. À ce sujet, je dois reconnaître que rien n’a changé. Ma solitude ne m’accordait que fort peu de loisirs, et, bien que je tuais le temps le soir dans les bars (il reste inutile ici de vous préciser que je n’appartenais pas à l’élite de ceux qui, par leurs vocations et leurs actions, enrichissent les causes communes), j’aspirais néanmoins à d’autres occupations meilleures, du moins plus variées. C’est donc mon ami Quentin qui devait alors me les procurer ; provisoirement, bien entendu.
Quotidiennement, je le retrouvais toujours à une table du même bistrot, où, je dois l’avouer, nous devisions avec notre éthylisme souvent tard dans la nuit. Il y a quelques jours de cela, je l’entretins de l’ennui qui m’indisposait de la sorte, de cet isolement insupportable qui m’accompagnait depuis le matin jusqu’au soir. Alors, de lui-même, il sollicita le fond de ses pensées afin d’en extraire un remède à mon déplaisir. Ses recherches furent brèves. Très tôt, convaincu par ses méditations, il m’assura d’un fait que j’eus grand peine à considérer.
- Ce qu’il te faut, c’est une âme, me dit-il.
Je crois bien qu’à cet instant un rire incontrôlé faillit se joindre à mon ébahissement.
- Une âme ! Mais, tu plaisantes, lui répliquai-je. J’en ai déjà une.
- Non ! Non ! Une âme. Une autre, rétorqua-t-il. Une âme différente de la tienne … Une âme enrichie d’interminables facultés ; une âme étrangère qui te permettrait d’échanger des idées, des conceptions, quelques intelligences sur les choses de la vie, et ceci en permanence. Enfin, une âme qui te soutiendrait jour et nuit.
- Je n’y avais pas pensé, dis-je. Ou plutôt oui ! J’y ai déjà songé
figures-toi, mais beaucoup de contrariétés me firent renoncer à ce projet. Il aurait fallu que cette personne consente à partager sa vie avec la mienne, aussi qu’elle me supporte, qu’elle …
Quentin qui semblait ne plus m’écouter jusque-là, m’interrompit soudainement.
- Je connais un autre moyen, m’affirma-t-il.
- Ah oui ! Et lequel ? lui demandais-je.
- L’acquisition.
- L’acquisition ?
- Bien sûr !… Achète en une … Achète-toi une âme.
Venant de sa part, cette assertion qui surpassait l’entendement devait m’affecter quelque peu, mais, sans laisser paraître ma désapprobation, je tentai, tout de même, d’imposer à mon interlocuteur l’une de mes faibles certitudes afin de recouvrir notre dialogue d’un aspect rationnel, si ce n’est d’un caractère moins vaporeux.
- Tu veux rire, lui dis-je, une âme ne s’acquiert pas si facilement. L’acte serait des plus avantageux. D’ailleurs, si c’était le cas, j’en disposerais déjà d’une bonne demi-douzaine.
Je prolongeais ainsi mes affirmations, mais, peu à peu, l’attention de mon ami s’échappait à nouveau, et, au terme de quelques minutes, il n’entendait absolument plus ce que je pouvais lui assurer.
Une fois de plus, il m’interrompit.
- J’ai connaissance d’un endroit, me dit-il.
Ces dernières paroles devaient amplifier ma stupéfaction. Je me proposai alors d’en savoir plus.
- Tu veux dire que tu sais où se vendent les âmes, lui demandai-je.
- Exactement, me répondit-il.
- Dans ce cas, dis moi tout, puisque tu en es si convaincu.
Il se rapprocha de moi, et, parlant plus discrètement, il me fit part d’une de ses relations qu’il semblait tenir au secret.
- Eh bien vois-tu, il existe, aux abords de cette ville, un lieu tenu d’un individu qui entretient le commerce des âmes avec la plus grande perfection. Il en dispose de la sorte de la plus impressionnante à la plus niaise ; et ceci à des prix abordables.
Le ton sérieux avec lequel Quentin accompagnait ses révélations m’en suggéra davantage de crédit, et, eu mouvement d’une relative curiosité, mes questions devinrent plus pressantes.
- Où se trouve cet endroit miraculeux ?
- C’est une conserverie située à un bon kilomètre d’ici.
- Une conserverie ?
- Exactement !... Une conserverie.
- Pas possible !...
- Tiens !… Je te note l’adresse sur ce morceau de papier. Ne le perds pas, et surtout ne le confies à personne. D’ailleurs, lorsque tu t’y rendras, tu te recommanderas de ma part. C’est impératif !
J’enveloppai soigneusement dans mon portefeuille le billet qu’il me remit, puis, au-delà l’échange de quelques autres de nos riches conversations, je me séparai de mon ami afin de regagner ma chambre.
Le lendemain, sans hésiter, sans même puiser dans la Bible ou dans le Coran l’autorisation de ma démarche, je pris la direction de cette fameuse et insolite conserverie.
Ayant atteint la sortie de la ville, dans le sens désigné par Quentin, je relus l’adresse qu’il m’avait indiquée. Celle-ci ne devait pas m’égarer trop longtemps. En effet, la rue mentionnée sur le papier ne possédait qu’un unique et gigantesque bâtiment grisâtre construit tout en longueur, où l’on pouvait difficilement compter sept à huit étages irréguliers s’élevant vers le ciel. Par la condamnation de plusieurs de ses fenêtres ainsi que par l’absence de persiennes sur les autres, je compris aussitôt que l’établissement avait été affecté à l’usage d’entrepôt depuis plusieurs années déjà. Je m’y introduis par une large ouverture dépourvue d’huisserie. Le rez-de-chaussée était désert. Des indications se trouvaient affichées au-dessus d’un ascenseur destiné au transport des marchandises. Je m’en approchai afin de mieux lire, et je pus constater ainsi qu’un certain nombre de compagnies utilisaient ces lieux. Celle qui motivait ma visite correspondait au septième étage en face duquel numéro s’inscrivait l’appellation suivante : « Conserverie des âmes ».
Je m’avançai donc dans l’ascenseur, et, refermant derrière moi un solide rideau de fer ajouré, je pressai le bouton de l’étage indiqué.
S’ensuivit un vacarme abrutissant occasionné par la ferraille du monte-charge. La vitesse de ce dernier n’avait certes pas été étudiée pour me faire gagner du temps. Entendez que ce ne fut seulement au terme de plusieurs longues minutes d’ascension que je me trouvai enfin dans la conserverie dont mon ami avait tant vanté les mérites. Bénéficiant d’un faible éclairage, l’endroit, encore déserté, me parut fort sinistre. À la droite de l’ascenseur se tenait un petit bureau bas escorté par deux classeurs métalliques de même taille. Face à moi et sur tous les autres côtés, des couloirs interminables de rayonnages s’élevaient jusqu’au plafond dont j’eus beaucoup de peine à deviner la hauteur. Tous débordaient de conserves cylindriques de toutes tailles, et de toutes couleurs. Exposées et alignées de cette façon, ces boites semblaient davantage contenir des denrées alimentaires plutôt que ce dont j’étais venu chercher. Je m’avouai un moment le caractère ridicule de l’expédition à laquelle je me livrais. Cette réflexion augmenta mon impatience. Je perçai alors le silence d’un hurlement strident.
- Il y a quelqu’un ?
Aussitôt, une voix lointaine se fit entendre.
- J’arrive, je suis à vous.
Un homme de taille moyenne surgit de l’endroit d’où la voix fut émise. Vêtu d’une blouse aussi terne que l’extérieur de l’entrepôt, l’individu n’avait presque plus un seul cheveu sur la tête. Sa démarche ainsi qu’une visible déformation de l’ensemble du personnage ne témoignaient assurément pas de son appartenance à un club de beauté. D’ailleurs, je me demande encore si inhumain ne serait pas l’adjectif que je puisse le mieux lui attribuer.
S’avançant toujours vers moi, il me questionna très aimablement.
- Qu’il y a-t-il pour votre service ?
J’hésitai un instant avant de lui répondre.
- Quelqu’un de mes amis m’a certifié que je trouverai ici…
- Une âme, me dit-il en achevant ainsi ma phrase.
- Oui ! c’est exactement ce que je suis venu quérir, confirmai-je.
- Eh bien, voyez-vous, cher Monsieur, bien qu’il existe de multiples endroits autres que celui-ci où vous puissiez trouver ce que vous cherchez, je peux me féliciter d’entretenir ici la plus grande variété d’âmes possible…Ceci à des prix défiant toute concurrence.
Vous ne pouvez donc pas mieux tomber.
- Je suis bien tombé, ajoutai-je. Là, j’acquiesçai sans réelle conviction !
Alors, enchanté de la confirmation que cet homme joignait aux avances de mon ami Quentin, mon scepticisme s’évanouit presque aussitôt, et, mieux conditionné qu’auparavant, je fis part à mon interlocuteur de ma grande indifférence en ce qui concernait les tarifs de ses produits.
- Je vois. Je vois… Ce qu’il vous faut, c’est une âme, me dit-il.
- Une âme, confirmai-je encore.
Me tournant le dos, il m’invita à le suivre dans le magasin.
Nous empruntâmes un passage étroit entre deux rayonnages, et, marchant devant moi, il lançait tantôt son bras droit, tantôt le gauche, en direction des conserves entassées de chaque côté. Ainsi, il accompagnait ses gestes de quelques renseignements évasifs sur la nature des boîtes dont le contenu ne lui semblait pas correspondre avec mon intérêt.
- Voyez-vous, ici sont entreposées les âmes de toutes les espèces animales existantes ; de la plus petite à la plus importante. Derrière elles, et un peu plus loin sur votre gauche, vous trouverez toutes celles relatives au règne végétal : les arbres, les plantes, les fleurs même…
- Les fleurs ont une âme ? lui demandai-je.
Arrêtant brusquement sa marche, il se retourna vers moi.
- Bien entendu, me répondit-il. En douteriez-vous ? … Au fait, rappelez moi le nom de votre ami qui …
- Pierre Louis Quentin.
- Quentin ? Ah oui ! Je le connais très bien. C’est d’ailleurs l’un de mes plus fidèles clients.
Reprenant sa course à travers l’entrepôt, il s’arrêta soudain au bout de quelques pas, et, se retournant à nouveau, il ajouta :
- Un très grand esprit que celui de Monsieur Quentin… Oui ! un très grand esprit …
Je l’approuvai naïvement, puis nous reprîmes notre visite. Nous arrivâmes enfin tout au fond du magasin. Malgré la présence d’une fenêtre à cette partie de l’étage, l’endroit se montrait encore plus sombre, plus isolé du reste du monde, et rien dans le décor ne m’offrit une quelconque raison pour que je m’y attarde.
- Voilà, nous y sommes, me dit le maître des lieux. Face à vous … les petites boîtes que vous voyez-là, ce sont des petits esprits… De bien pauvres gens…
Suivant ce qu’il m’indiquait, mes yeux se fixèrent sur l’étal qu’il désignait ainsi. Le rayonnage était bondé de fins contenants métalliques et rectangulaires.
- Les prix également sont petits, devait-il ajouter. Un peu plus loin, vers la fenêtre, vous trouverez les grands esprits… Ils sont plus coûteux, bien entendu ! Quant aux étagères que vous voyez-là, derrière vous, elles sont contenues essentiellement d’esprits originaux… Parmi eux, des esprits de grandes valeurs…
Il s’interrompit un instant, puis m’observa dans un silence commercial.
- Mais, ne m’avez vous pas certifié ne vendre que des âmes et non des esprits, lui demandai-je.
Il laissa échapper un bref sourire dominateur, et se lança dans d’interminables explications dont le ton traduisait une supériorité en la matière à peine discutable.
- Oui ! Oui ! On voit que vous n’êtes pas connaisseur. Apprenez, cher Monsieur, que toute âme appartient ou appartenait à un esprit. Mon classement personnel ne peut donc se soustraire à cette évidence…. Je ne peux, en aucun cas, me permettre de faire abstraction de cet état de chose. De ce fait, je me vois contraint de considérer la valeur d’une âme en fonction de la qualité ou de la nullité de son esprit. Du moins en ce qui concerne son taux monnayable… Tenez, je puis être assuré que vous-même observez ce point de vue à l’égard de votre entourage.
La signification de ces derniers mots demeurait incontestable.
J’approuvai donc les conceptions de mon vendeur sur ce sujet, et je saisis la première boîte cylindrique se tenant à la portée de ma main.
Je la tournai et retournai stupidement dans tous les sens, comme si l’extérieur de l’objet présentait l’unique intérêt de mon acquisition à venir. Toutefois, sur son pourtour, je pus lire l’inscription suivante : « Ultimus ». J’interrogeai alors le magasinier sur la signification de ce nom latin.
- À quoi correspond cette appellation gravée là, en gros caractères ?
- Ce n’est qu’une référence me permettant de retrouver le prix dans mes registres. Tenez, par exemple, celle que vous détenez commence par la lettre U. Ce qui définit pour moi que cette dernière, étant la vingt et unième lettre de l’alphabet, l’âme retenue à l’intérieur est assurément l’une des plus abordables de la catégorie… Bien ! Je vous laisse.
- Non ! Non ! Ne partez pas. Celle-ci fera l’affaire.
- Comme il vous plaira.
L’homme posa délicatement sa main sur mon épaule, et, paraissant heureux d’avoir conclu une transaction en si peu de temps, il se mit à déblatérer sur un fait absolument d’aucune importance. Cela aussi, je me le demande encore.
- J’ai pour devise de ne jamais contrarier ma clientèle. Celle-ci doit toujours rester maître de son choix. Une âme n’est certainement pas matière à influence… Si celle que vous tenez entre vos mains vous convient, il serait malencontreux de ma part de vous en dissuader.
Nous reprîmes tous deux la direction de l’ascenseur, et mon guide s’assit un instant derrière le petit bureau que j’avais remarqué en entrant. Il remua l’intérieur de l’un de ses classeurs, puis en retira plusieurs feuillets reliés entre eux sur lesquels je pus constater qu’il s’agissait d’une liste de noms répertoriés suivant un ordre alphabétique. En face de chaque nom se trouvait inscrit un numéro composé de plusieurs chiffres. Il s’agissait, sans aucun doute, d’une référence, comme il l’avait évoqué auparavant. Enfin, après avoir brassé quelque temps d'autres documents, tantôt en ajustant une paire de lunettes, tantôt la reposant sur le bureau, le vendeur m’annonça le prix de la boite que j’avais sous le bras. La somme n’étant pas trop élevée, je m’en acquittai en espèces, puis j’adressai quelques formules de politesses à mon interlocuteur qui les renouvela à mon intention sans s’interrompre durant tout le temps qui fut nécessaire à l’ascenseur pour atteindre l’étage inférieur.
Ainsi, je retraversai donc la ville, pourvu d’un objet duquel sortirait la solution de tous mes problèmes antérieurs.
Arrivé chez moi, je le déposai sur la table du salon, et, immédiatement je me mis à la recherche d’un ouvre- boîte. M’étant muni alors de cet instrument devenu grossier en la circonstance, délicatement, je ciselai le haut de la conserve dont le métal semblait vouloir me résister un peu.
Enfin, ne l’ayant pas totalement détaché du reste, j’inclinai doucement le couvercle vers moi et je fis pivoter la boîte sur elle-même afin de mieux faire connaissance avec son contenu.
Que Dieu maudisse ma crédulité !... Elle était vide ; entièrement vide.
Pas une parcelle de matière quelconque ; pas une âme qui vive !
La situation demeurait fort claire. Indiscutablement, on m’avait berné.
Le soir, je m’abstins de rejoindre mon ami Quentin, et, en me recouchant, je me jurai de ne plus me laisser avoir par ce genre de supercherie ; aussi ne pas manquer de retourner ma triste acquisition à son propriétaire initial.
Ce que je fis le lendemain même, et dès les premières fraîcheurs matinales. Alors, très tôt, toujours accompagné d’une boite vide, je me retrouvai dans le même ascenseur qui, la veille, m’avait conduit à l’arnaque.
Cette fois-ci, mon escroc m’avait entendu venir et patientait, immobile, au seuil de son étage. La nuit n’avait modifié en rien toutes ses malformations, pas plus que son regard malsain du reste. Aussitôt, je lui fis part des motifs de ma visite.
- Je suis désolé de vous importuner une nouvelle fois, mais j’ai le regret de vous informer que la conserve que vous m’avez vendue hier est absolument vide.
- Impossible, m’affirma-t-il.
- Voyez vous-même.
Je lui tendis la conserve. Il ne daigna pas regarder l’objet, et entra sereinement dans une théorie qui ne devait en aucun cas me satisfaire.
- Ecoutez mon ami, il faut être très attentif lorsque vous ouvrez ces boîtes. Une âme n’est pas aussi docile qu’on peut le penser. Bien au contraire… C’est une matière rusée, maligne, pleine de subtilités, et, dès que vous manquez de prudence, elle n’hésite pas, elle vous file entre les doigts… Manifestement, celle-ci s’est enfuie.
- Mais, comment aurait-elle pu ?
- Voyez-vous, cher Monsieur, je pratique ce commerce depuis toujours, et, bien que je sois devenu alors ce que nous pourrions nommer un expert, je n’en demeure pas moins imparfait en ce qui concerne certaines âmes indomptables. .J’ose croire hélas, que votre acquisition d’hier se range parmi ces rebelles… À l’avenir, soyez plus vigilant… Voulez-vous en acheter une autre ?
- Je m’en garderais bien… Reprenez votre matériel, et rendez-moi mon argent.
L’homme refusa expressément d’exécuter ce que je lui ordonnai ainsi. Néanmoins, au terme d’une longue insistance qui faillit s’assortir d’une série d’insultes bien justifiées, il réfléchit un instant, puis il me demanda :
- Vous tenez vraiment à me restituer l’objet ?
- Oui ! assurément, lui dis-je.
- Dans ce cas, je vous le rachète…Puisque vous êtes vendeur …
Je me réjouis alors de sa reddition tandis qu’il me restituait la somme que je lui avais remise la veille. Aussitôt, se saisissant de la conserve, et la maintenant avec fermeté sur sa poitrine, il se rendit dans un angle de l’étage afin de refermer soigneusement l’ouverture que j’avais opéré. Je me proposai alors de m’absenter en lui adressant une suite de politesses presque inconvenantes, mais ma curiosité me retint un instant auprès de l’ascenseur. Aussi, j’interrogeai l’homme encore occupé.
- Qu’allez vous faire de cette boîte, à présent ? lui demandai-je.
- Elle regagnera sa place initiale, sans aucun doute, me répondit-il.
- Mais, elle est vide.
- Ah non ! elle ne l’est plus… Une âme est de nouveau à l’intérieur, m’affirma-t-il.
Je crus un moment qu’il se moquait de moi, mais ma curiosité devint plus angoissée.
- Une âme ! Mais laquelle ? lui demandai-je encore.
Il se retourna vers moi, la conserve bien fermée sous son bras, et, toujours d’un ton supérieur, il me répondit :
- la vôtre, Monsieur.
LAFARGEAS Laurent, 1987.
ed. 2.02.2012.