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-IV-
Toussays-Inillard, Jeudi 16 avril, environ 17 heures
Une stridulation arythmique tira Jean de sa rêverie contemplative. Sûr d’avoir déjà entendu ce son dans le passé, il plongea au fin fond des marais de la ressouvenance. Le bruit se rapprochait. Au loin, une frêle silhouette surmontée d’un béret longeait la rivière en poussant une sorte de petit tombereau à une roue munit de deux brancards. Tout à coup, Jean se souvint : le bruit en question c’était la brouette du père Timber ! La silhouette se rapprochait ; Jean distingua bientôt les traits secs et nerveux du visage du personnage. Le père Timber, tout comme ses ancêtres, avait la peau brûlée en été et, les mains gercées en hiver. Quatre vingt printemps aux fraises, levé à l’aube, couché à l’aurore, coupant du bois pour chauffer la baraque, trayant ses trois vaches deux fois par jour, cultivant son lopin de terre, piégeant les lièvres au collet, braconnant les truites, qu’a jamais vu un docteur, qu’à jamais mis les pieds dans un supermarché, qu’à toujours mis un point d’honneur à jamais boire un verre d’eau sans le colorer d’une solide rasade de perniflard a Ce digne vieillard constituait plus qu’un exemple, c’était un modèle, une référence a
- Alors le Timber, s’esclaffa Jean c’est l’heure de l’apéro, on va se rincer la dalle chez la Jeannine ?
Le paysan releva la tête ; il rajusta ses binocles rafistolés au sparadrap. Quand il eut identifié celui qui l’avait tiré de ses songes agricoles, son visage se barra d’un large sourire.
- Tiens, te v’là d’ retour, t’es en perm’ où c’est la quille ?
- Permission longue durée, j’en ai profité pour revenir voir le pays avec ma fiancée…
Les yeux du Timber s’allumèrent.
- Une fiancée ! s’exclama-t-il, bon sang, faudra venir nous la présenter !
Jean barra sa bouche de son index.
- Doucement, elle est timide…
- Tu viendras nous raconter tout çà chez Jeannine, devant un canon…
Le Timber reprit sa route, accompagné du doux bruit de sa mythique ‘’bérouette’’.
Jean rejoignit le rez de chaussée. Une surprise de taille le cueillit : le capitaine Mully avait vidé ses malles de leurs contenus. Elle avait installé une sorte de mini laboratoire dans la cuisine : éprouvettes, ordinateur portable, compteurs à cadrans et tout un tas de bidules clignotants en rythme !
- Mince de mince, lâcha le bidasse, qu’est-ce que tu vas faire de tout ce bric à brac ?
Le capitaine souria d’une manière Mona-Lisaesque…
- J’ai une formation scientifique, fit-elle tout en faisant jouer les molettes de son microscope. Aujourd’hui quatre-vingt pour cent des enquêtes trouvent une solution avec la science…
L’estomac de Jean se mit à gargouiller comme une bouilloire oubliée au coin du feu.
- C’est pas tout çà, mais il serait peut-être temps de songer à casser une petite graine, j’ai rien avalé depuis hier, moi…
- Regarde dans le placard, fit Mully tout en continuant ses réglages, Max s’est occupé de l’approvisionage…
- Approvisionnement, rectifia Jean en salivant.
Découvrant le stock de rations militaires et de boîte de conserves, il se mit à faire son Jean-Pierre Koff :
- Mince de mince, çà fait six mois que je suis au régime taulard, je ne vais tout de même pas me mettre à jouer de l’ouvre-boîte alors qu’on est à la campagne !
Mully, absorbé par sa tâche, ne moufta pas. Jean s’enflamma :
- Je sais ce que je vais faire ! Je vais aller acheter des œufs et je vais nous faire une omelette à nous faire péter la panse !
- Permission accordée, finit le capitaine sans décoller son oeil droit du binoculaire.
Jean s’empara d’un panier en osier et sortit. A peine eurent-ils passé le pont, que ses pieds prirent la droite ligne vers le café-restaurant-épicerie-tabac-journaux-articles, de pêche connu dans les environs sous le nom de ‘’chez Jeannine et Marcel’’ (le nom était facile à retenir car justement la patronne s’appelait Jeannine et le patron Marcel). En poussant la porte de l’établissement, un joyeux tintinnabule ment (rappelant un peu celui que produisait l’équipage du traîneau du père Noël) caressa les oreilles du bidasse. Une forte odeur d’anis mêlée à de délicieux effluves de bœuf bourguignon le ramenèrent dix ans en arrière. Ici rien n’avait changé. Solidement installés au comptoir il y avait là l’Eugène (connu pour être le seul à avoir réintroduite la vache de race Salers dans le village en lieu et place de la productive mais fragile Holstein), l’Henri, employé de la ferme du château et bien sur le père Timber, paysan multicarte à la retraite.
- Tiens, fit l’Henri, çà faisait une paye qu’on t’avait pas vu dans les parages !
- Non, corrigea Eugène (qu’on avait surnommé le Bigard de la Haute-Marne à cause de la subtilité de son humour) ça fait pas une paye, çà fait une solde !
L’Henri ouvrit la bouche, il semblait gober l’air à la façon d‘une carpe gobant les mouches.. Eugène expliqua :
- Bah ! oui, il est bidasse, alors faut dire : ça fait une solde qu’on t’à pas vu !
Les deux compères éclatèrent d’un rire gras.
- T’a vu, intervint le père Timber, t’à rien manqué depuis que t’est partit, ces deux là sont toujours aussi fêlés de la calebasse !
Jeannine, la patronne, entra dans la salle tout en s’essuyant les mains dans son tablier. Dès qu’elle aperçut le bidasse, elle se précipita vers lui en ouvrant les bras.
- Ca fait plaisir de te voir, alors, il paraît que t’es fiancé ? s’exclama t’elle avant d’embrasser le revenant.
- Mince de mince, çà n’a pas changé ici, je vois que les nouvelles vont vite…
Jeannine souria.
- Tu sais, dit-elle les larmes aux yeux, je suis tellement contente pour toi de te voir bientôt casé, tu sais bien que je t’aie toujours un peu considéré comme mon gamin…
Jean songeait souvent à ce qu’il serait devenu, si la brave femme et son mari ne l’avaient pris sous leur protection, aux moments les plus difficiles de son existence.
Henri releva sa casquette et lança :
- Malgré ton changement de vie, t’as quand même bien le temps de boire un canon ? !
- Pour sur, qu’il à le temps, renchérit l’Eugène sourire en coin, c’est pas tout les jours le retour de l’enfant prodigue…
Jean ôta sa veste.
- En théorie, fit-il, je suis venu chercher du pain et des œufs, mais c’est pas pour çà qu’il faut que je me laisse mourir de déshydratation.
Jeannine remplissait déjà le verre de Jean d’une dose de la fameuse liqueur anisée à la teinte jaunâtre. Elle remit la tournée aux joyeux lurons et s’empara du panier en osier de son protégé.
- Donne-moi çà, je vais te faire le plein.
Jean procéda au louchissement de son pastaga en versant lentement l’eau fraîche. Quand il eu finit l’opération, il engloutit son verre d’un trait.
- Bon sang, ça faisait longtemps que j’avais pas avalé un truc aussi bon ! Tiens Jeannine, remet-nous çà…
La patronne remplit les verres avant de disparaître dans l’arrière salle.
- Alors les gars, lança le bidasse après s’être essuyé la bouche d’un revers de manche, quoi de neuf dans le pays ?
Henri ralluma sa ‘’Gitanes maïs’’, tira une taffe et se lança dans un exercice digne du plus grand journaliste, au nom de boisson anisée, du journal télévisé de treize heures :
- Tu sais, nous les paysans, nous sommes un peu comme des dinosaures, bientôt on existera plus. Les cours du lait s’effondrent, le colza c’est plus çà, quant à ceux qui élèvent encore du porc où du mouton, ils vont bientôt devoir donner de l’argent à ceux qui prennent leurs bêtes…
- T’as qu’à t’inscrire à la Star Académy, vu que tu chantes aussi bien que ton âne, t’as une chance de décrocher le gros lot ! fit une voix semblant venir d’outre tombe.
Les regards des membres de la petite assemblée convergèrent vers celui qui avait lancé la sentence. Le perturbateur, attablé au fond de la salle, était penché sur son Picon bière, ses traits cachés par la visière d’une casquette d’un bleu tendance ‘’lavé-délavé’’, d’un style involontairement Lagerfeldien. L’Henri, qui avait rapidement identifié l’homme d’après sa silhouette s’énerva :
- Tais-toi l’ivrogne, on te demande pas ton avis !
Le buveur solitaire releva lentement la tête. Malgré la barbe qui mangeait son visage, Jean reconnu soudain le père Picard. Celui-ci avala son verre et se leva d’un bond.
- Vous n’êtes plus des paysans, hurla-t-il, vous êtes devenus des mendiants de la subvention !
Surpris par la violence de l’attaque l’Henri faillit avaler son clope, l’Eugène se mit à tousser comme un damné. Le père Timber quant à lui, s’était mis à se marrer comme une baleine.
L’Eugène passa à l’offensive :
- Tu sais bien qu’on ne peut pas faire autrement, on doit investir pour se moderniser, les prix de vente n’arrêtent pas de baisser, les centrales d’achat qui distribuent les grandes surfaces nous saignent à blanc ! Et c’est pas pour en faire profiter les consommateurs comme ils disent dans leurs réclames, c’est pour faire encore plus de bénéfices !
- On est comme dans une pièce où le plancher monterait pendant que le plafond descendrait, renchérit l’Henri, on va bientôt se retrouver écrabouillé comme une noix dans un pressoir à huile !
Le père Picard, la face rouge de colère, tapa du poing sur la table et haussa le ton d’un cran :
- Foutaises ! La vérité c’est que vous vous êtes fait avoir jusqu’au trognon par les banques, elles vous ont poussé à surproduire pour rembourser vos crédits ! Vous avez rendu folles vos bêtes en leur donnant à manger des bouillies de farine à la viande, c’est pas la vache qui est folle dans l’affaire de l’E.S.B., c’est vous et vos complices de l’industrie agroalimentaire ! Vous avez empoisonné la terre en déversant dessus des tombereaux de chimie, quand il pleut çà descends jusqu’à la rivière, les poissons se retrouvent le ventre en l’air ! Mais la rivière vous vous en foutez, vous ne prenez même plus le temps de la regarder couler !
- Ferme là, où je te démolis ta face de déterré ! hurla l’Henri.
Le père Picard ne se laissa pas impressionner :
- La terre c’est comme votre mère, c’est elle qui nous nourrit, elle qui à nourrit nos ancêtres, vous êtes en train de la tuer ! Vous êtes des assassins !
- C’est toi qu’on va tuer ! cria l’Henri en retroussant ses manches.
Eugène attrapa son compère par le bras et tenta de le calmer :
- Laisse tomber, tu vois bien qu’il est saoul comme un chasseur après le casse-croûte du dimanche midi.
Le père Picard posa un billet de cinq euros sur la table et se dirigea vers la sortie d’un pas mal assuré. Avant de partir l’homme lança une dernière sentence :
- Si j’ai une tête de déterré, c’est qu’à cause de vos agissements, la nuit j’entends nos anciens se retourner dans leurs tombes, ça m’empêche de dormir !
Un pot à eau percuta la porte juste au-dessus de la tête de l’imprécateur.
- La prochaine fois je ne le louperai pas, grinça l’Henri entre ses dents.
Jeannine, qui revenait de l’arrière cour, se mit à pousser une gueulante dont elle avait le secret :
- Oh les hargneux, faudrait pas prendre mon bistrot pour un égorgeoir, si vous avez l’humeur qui vous chatouille, réglez çà dehors !
La patronne tendit le panier plein à ras bord de victuailles à Jean. Celui-ci s’en saisit en souriant. Il posa la question qui lui titillait le bocal à matière grise depuis un instant :
- Dis-moi Jeannine, qu’est-ce qui lui est arrivé au Picard pour qu’il fonde les plombs à ce point là ?
- Un drame : l’Eliane, son épouse, est morte l’année dernière dans des conditions pas très catholiques…
- Comment çà, pas très catholiques ?
- Figure-toi qu’une nuit, le gars Picard s’est relevé parce qu’il avait entendu un grondement, dans la réserve à patates qui surplombe sa grange. Au moment où l’Eliane le rejoignait pour voir ce qui se passait, un sac de cinquante kilos de Bintje venant du champ de Monsieur le Comte est allé s’écrabouiller en plein sur la tête de la sainte femme… Voilà l’histoire, un tragique accident ont dit les gendarmes…
Jean ouvrit grand la bouche et se mit à se gratter frénétiquement la tête. ‘’Mince de mince, songea-t-il, de la Bintje tueuse, si le père Parmentier avait imaginé…’’
- Le malheur, reprit Jeannine, c’est que le pauvre bougre soutient mordicus avoir vu de ses propres yeux le sac de patates rouler sur lui-même pour se jeter ensuite dans le vide et atterrir sur sa moitié…
- Çà s’appelle ni plus ni moins que du delirium tremens, fit l’Henri en rallumant sa maïs…
Jeannine s’énerva :
- Tais-toi donc maudit corniaud, tu sais bien que le Picard buvait pas une goutte avant que sa femme ne disparaisse !
Un énigmatique sourire se dessina sur les lèvres de Jean. Mine de rien, il était en train de marcher sur les traces de l’inspecteur Columbo ; Mully allait être impressionnée. Il décida de prendre congé de la joyeuse assemblée.
- Bon, c’est pas tout çà, mais il faut que je rentre avant que ma fiancée ne meure de faim… Jeannine combien je te dois pour le ravitaillement ?
- Tais-toi malheureux tu vas me faire pleurer, fit la brave femme tout en servant le dernier pour la route, disons que sera une avance sur ton cadeau de mariage. Je t’ai mis aussi quatre bouteilles de ma réserve de Bordeaux et une bouteille de Champagne, fait goutter à ta promise, tu m’en diras des nouvelles…
Jean rentra à la ferme à grandes enjambées.
- J’ai des œufs, du pain, du beurre, de la confiture et une tapée de chopines de rouge ! triompha-t’il en entrant dans la cuisine.
- Fais à manger…lâcha laconiquement Mully toujours plongée dans ses bidules électroniques.
Poussé par une faim légitime, Jean se mit à battre les œufs en suivant le rituel ancestral de la vénérée mère Poulard afin de confectionner une gargantuesque omelette.
- Au jus là dedans ! beugla-t-il en posant la poêle débordante sur la table.
Mully renifla, une lueur s’alluma dans ses yeux.
- Oh, des œufs, çà fait des années que je n’ai pas mangé çà ! Sur une de mes fiches de sécurité alimentaire c’est classé danger, à cause de la salmonellose…
- Salmonellose toi-même ! s’emporta Jean, tu trouveras pas plus frais ! Pondus de ce matin, direct du producteur au consommateur !
Mully n’écoutait plus, occupée qu’elle était à engloutir une pleine bouchée du plat encore fumant. Le bidasse déboucha une bouteille de vin et en servit une solide rasade à son supérieur.
- Tiens, pour faire glisser comme on dit chez nous…
Mully faillit s’étouffer.
- Bloody hell ! Pas d’alcool, nous sommes en mission !
- Mais c’est pas de l’alcool, c’est le jus de la treille, le sang du seigneur !
L’officier sourit.
- Bon, mais juste un verre.
Jean versa le vin. Le concerto, pour fourchettes et couteau monta crescendo.
- Tu sais, lâcha le bidasse entre deux mâchonnements, tout à l’heure j’ai appris une chose intéressante.
- Vas-y, dis toujours…
- C’est la femme du Picard, une femme du village, paraîtrait qu’elle est morte, écrasée par un sac de cinquante kilos de Bintje.
- De la quoi ?
- De la Bintje, de la pomme de terre qui se tient bien, idéales pour les frites…
- Bon sang, frites ou pas frites, un sac de cinquante kilos çà se digère pas comme çà … J’ai l’impression qu’on en pas encore finit avec ces histoires de maudites potatoes…
Jean avala le reste de son omelette tandis que Mully se servait son troisième verre de Bordeaux. Pour quelqu’un qui ne buvait jamais, pensa le bidasse, cette yankee avait une sacrée descente. Si l’on tenait compte des énormes risques pris, en ingérant ces substances hautement toxiques, on pouvait considérer que l’officier faisait preuve d’un sacré courage…
- Est-ce que je peux aller faire un tour avant de faire la plonge ? fit-il tout en effectuant un impeccable garde-à-vous.
- Permission accordée…
Après avoir enfilé ses bottes en caoutchouc, ultime symbole du passage du monde citadin au monde rural, Jean sortit et se mit à arpenter le bord de la rivière. C’était l’heure où les chauves-souris allaient consulter la carte des insectes au restaurant des saisons. Le bidasse se sentit envahi par une vague quiétude, un profond recueillement, comme si il était arrivé au but d’un pèlerinage. La plupart des gens venant de la ville ressentaient presque immanquablement une espèce d’angoisse quand le bourdonnement de la vie s’estompaient, quand la lumière déclinait. Pour les gens de son acabit c’était tout le contraire, chaque son, jusqu’au plus ténu, était identifié, marqué du sceau des saisons et faisait ressentir l’intense vibration venue du règne végétal et animal. Soudain, un cri brisa le silence. Cà venait de chez la vieille Emilie, de l’autre côté du pont. Jean piqua un sprint à faire fumer ses semelles. Il sauta par-dessus la grille et tambourina à l’entrée. Personne ne répondant, il défonça la porte d’un coup d’épaule, et se précipita dans la cuisine. Il s’empara de la friteuse d’où s’échappait, en grandes volutes noirâtres, une fumée grasse et épaisse. A l’aide d’un torchon humidifié, il s’empara de la bassine et la balança dans la cour. Puis, revint dans la cuisine. La vieille Emilie gisait sur le carrelage, baignant dans son sang ; tout son corps était criblé de pointes acérées, ses yeux étaient crevés. L’envie de vomir au ventre, le bidasse couru prévenir Mully.
- Qu’es-ce qui t’arrive, s’inquiéta le capitaine en le voyant arriver.
- Venez… Viens ! C’est atroce, j’ai jamais vu çà !
Deux minutes après, le capitaine s’agenouillait devant la dépouille de la défunte. Elle sortit une loupe de son pantalon de treillis puis, se mit à examiner minutieusement une des pointes sanguinolentes plantées dans le bras droit de la victime. L’officier murmura d’une voix blanche :
- Des frites, cette malheureuse à été tuée par des frites…
- Mince de mince, lâcha Jean en passant sa main dans sa maigre chevelure, j’ai jamais entendu parler d’un truc pareil !
A l’aide d’une petite pince, l’officier extrait une des pointes, la glissa dans un petit tube en plastique et se tourna vers Jean.
- Quelqu’un t’a vu venir ?
- Non, j’en suis sur, c’est l’heure de la météo à la télé, personne n’est dehors à cette heure là…
- Met le feu à la maison, il faut qu’on croie à un accident ! Exécution !
Le bidasse récupéra la friteuse dans la cour et la posa sur un coin de la cuisinière en fonte. Il farfouilla ensuite sous l’évier et trouva bientôt ce qu’il cherchait : une bouteille d’eau de vie de la ferme des Aubagnes, un tord- boyaux qui possédait, paraît-il, de grandes vertus tonifiantes. La vieille Émilie, qui n’était pourtant pas polonaise, en buvait au petit déjeuner. Après avoir copieusement arrosé les quatre coins de la cuisine à l’aide du redoutable liquide, Jean craqua une allumette et s’éclipsa en rasant les murs. Mully, rentrée à la ferme des Aimsis, était déjà en train d’analyser le morceau de patate trouvé sur le cadavre.
Vas dormir, fit-elle, demain on va avoir du boulot.
Malgré les cris, les lueurs de flammes et l’odeur de brûlé venant de l’extérieur, le bidasse s’endormit comme une masse.
-V-
Vendredi 14 avril au matin
Un rayon de soleil se glissa malicieusement entre deux des lattes des volets de la chambre et se ficha en l’exact centre de la paupière droite de Jean. Celui-ci, braillant comme un petit veau à la recherche du pi de sa mère, s’assied sur le rebord de son lit. Le craquement du parquet le tira de sa léthargie. La minuscule cellule, dans laquelle il s’était réveillé depuis des mois, s’était transformé en vaste chambre. Libre, il était libre ! Une agréable odeur de café venant lui titiller les narines, il se mit aussitôt à dévaler les escaliers quatre à quatre. Dans la cuisine, Mully en était déjà au petit déjeuner. Elle avait coupé d’épaisses tranches de pain, qu’elle avait recouverte de couches alternatives de beurre et de confiture. Après les avoir préalablement trempées dans un grand bol d’arabica brûlant, l’officier engloutissait les maousses tartines en produisant un ‘’slurp ‘’ de la plus grande élégance.
- Bonjour mon capitaine, s’amusa Jean, fait attention à ce que tu manges ! Tu n’as pas de fiches d’informations sur les risques du cholestérol et du diabète ?
Mully souria.
- J’ai presque pas dormi, mais j’ai pas perdu mon temps… J’ai analysé une des frites qui était planté dans le corps de la vieille Émilie…
L’officier brandit un tube à essais où surnageait un morceau de matière jaunâtre. Elle murmura :
- C’est dingue comme ce petit bout de patate est saturée de radioactivité…
- Mince de mince, s’étonna Jean, comment est-ce possible ?
Mully imprima un mouvement circulaire au tube et prit un air songeur :
- Il va falloir trouver ce qui c’est passé avec ces ‘’bloody potatoes’’. Pour ce qui est de l’irradiation, je vais demander des informations complémentaires à notre antenne territoriale. En attendant, raconte-moi un peu ton village…
Jean se racla la gorge et se lança :
- Mes parents sont morts dans un accident de voiture, j’avais douze ans… Heureusement, à l’époque, Monsieur le Comte s’est occupé de moi. Il à eu la gentillesse de me prêter une de ses vieilles maisons dont il ne se servait plus. J’ai retapé la bicoque pierre par pierre, un vrai bijou ! Je me rendais utile comme je pouvais, je labourais, je moissonnais, je pêchais et je chassais pour les cuisines du château et les jours de fête je faisais le service. En échange j’étais nourri, logé et blanchi. Malheureusement, un jour Monsieur le Comte à eu besoin de la maison pour un de ses cousins. Ca tombait bien, c’était le moment où je devais partir à l’armée…
By jove ! s’énerva Mully, qu’es-ce que c’est que ce pays ! Je croyais que la monarchie n’existait plus ! Ca sert à quoi que vous ayez fait la révolution ! Et puis d’abord, de quel droit vous appelez tous ce type : ‘’Monsieur le Comte’’. Cà n’existe plus les titres de la noblesse !
Son ancêtre était grand Sénéchal des Vins et Spiritueux du roi Louis XIV, il a hérité du château et des terres en remerciement des services rendus au souverain… Après la révolution, les aristos ont gardé leurs terres et leurs biens, va savoir pourquoi… Enfin, on ne refait pas l’histoire…
Et le Maire il pense quoi de tout çà ?
- Mais le Maire c’est Monsieur le Comte !
- Ah d’accord, là on est carrément dans la monarchie de droit divin !
L’officier se leva, se servit une grande rasade de Bordeaux, et l’engloutit d’un trait avec un geste d’une théâtralité hors du commun… Jean, pris au vif, protesta :
T’exagères quand même un peu ! Et puis d’ailleurs, si les gens votent pour lui à chaque fois c’est qu’il y à bien une raison ; c’est qu’il à bon cœur. Avant les élections il passe chez les villageois pour voir si tout le monde est content. Comme il prête des maisons et des champs quasiment gratuitement sans même faire signer de papiers, pour le remercier les gens lui donnent leurs voix…
Mais c’est le règne du maffia dans ton bled ! Ton maire c’est pire qu’Al Capone, j’ai jamais vu çà même, même à Chicago ! Comment il s’appelle ce monarque à la noix ?
Hubert Félix de Sainte Croix du Chardonneray !
Et bien on l’appellera monsieur Bébert ! Quand il saura çà, son sang bleu tournera au rouge, comme le commun des mortels !
Jean en resta comme deux ronds de flanc.
Soudain, le ‘’Star Spangled Banner’’ (l’hymne national des Etats Unis) se mit à résonner dans la cuisine. Mully se mit immédiatement au garde à vous. Jean, stupéfait, se mit à rechercher d’où venait l’air. Il ne tarda pas à trouver : il s’agissait de la sonnerie du téléphone portable de Mully qui avait été abandonné par sa propriétaire au beau milieu des reliefs du repas. Jean tendit l’appareil à sa supérieure. A voir la grimace qui apparut sur son visage, il était facile d’imaginer qu’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Le capitaine raccrocha.
- C’était le centre médico-légal de Chaumont, expliqua-t-elle… Avant de venir en France j’avais demandé à la gendarmerie du secteur de faire une enquête sur les morts suspectes survenues dans le coin depuis deux ans…
Elle respira profondément avant de se servir une nouvelle rasade de Bordeaux.
Et alors, souffla Jean…
Ils ont fait exhumer le corps d’un jeune type. Coïncidence bizarre, le type en question vivait ici, au village, une certain Marcel Lahure, çà te dit quelque chose ?
Un peu qu’çà me dit, on a même été à la communale ensemble ! Qu’est-ce qu’il lui est tombé sur le crâne à ce pauvre Marcel ?
Un truc horrible : son système digestif, de l’œsophage à l’estomac, à été entièrement déchiqueté par des rondelles de pommes de terre frites, coupantes comme des lames de scie circulaire, des chips qu’avait l’habitude de lui préparer sa pauvre mère…
Mince de mince, se lamenta Jean, il à du déguster !
Hémorragie foudroyante, il à du cracher des flots de sang dans un temps record ! Je te rassure, il à pas du avoir le temps de souffrir plus que çà…
Jean se gratta frénétiquement la tête.
Bon sang, si çà continu comme çà, le cimetière du village va finir par être trop petit ! Il va falloir qu’on trouve fissa ce qui se passe avec ces tubercules infernaux !
Ces quoi ?
Des tubercules, c’est le nom savant des patates…
Des tubercules ou pas des tubercules, en tout cas tu as raison, il faut qu’on trouve la solution. On va se remettre tout de suite au travail. Toi tu continue à faire ton Columbo. Discute avec tous les gens du village, fouille, cherche, sois curieux, recueille le maximum d’informations tout en restant discret. Moi je vais aller cueillir des champignons…
Hé, je vois que tu prends goût à la nature ! Mais au fait tu t’y connais en champignons ?
Le capitaine, qui avait décidé de prendre de la distance avec le politiquement correct, se rinça les amygdales d’un ultime gorgeon de sang du seigneur. Elle se saisit du panier en osier qui trônait sur le vieux buffet et le brandit au-dessus de la tête de son subalterne en paradant :
Tu vas voir, tu vas être surpris !
Surtout, insista le bidasse, ne les arraches pas, coupe les bien au ras du sol pour que çà repousse, comme le cresson de fontaine. D’ailleurs si je passe dans le grand champ du Bernard, je vais t’en ramener de cette verdure là, tu m’en diras des nouvelles
Tu ne t’imagines quand même pas que tu vas réussir à me faire manger de ce truc qui pousse dans les prés, là même où les vaches piétinent du matin au soir !?
Jean, qui commençait à prendre la mesure de l’infini ignorance dont faisaient preuve sa supérieure hiérarchique en matière de nourriture naturelle, décida de répondre avec l’infini tact qui le caractérisait :
- T’inquiètes pas, lança-t-il en se pinçant pour ne pas pouffer de rire, cette salade je la préparerais pour toi à la mode citadine : un bain d’eau bouillante, trois bains d’eau chlorée, on tasse bien dans un sac en plastique, et on fourre-le tout au congélateur pendant une journée pour redonner du croquant !
Mully émit un petit souffle, mélange subtil d’amusement et d’exaspération. Elle ouvrit la porte et lança d’un air martial :
- Soldat Naymard, rassemblement ici-même ce soir à 18 h GMT…
-VI-
Vendredi après-midi
A cette époque de l’année les sentiers des sous-bois étaient encore gorgés d’eau. Les bottes du capitaine Mully Sculder s’enfonçaient alternativement dans le sol spongieux, et en ressortaient tout en produisant un petit ‘’floc’’ évoquant les balades automnales de son enfance. Etait-ce la forte odeur d’humus ou l’excès de Bordeaux, toujours est-il qu’une étrange vision s’offrit au regard de l’enquêtrice : là, au beau milieu du chemin, deux traces parallèles montaient vers le plateau dominant le village ! Mully qui, dans le cadre de sa préparation militaire, avait étudié à fond le manuel des Castors Juniors, identifia immédiatement les dites traces comme étant celles d’un canard, leurs formes palmées caractéristiques ne pouvaient laisser aucun doute. Étant donnée la profondeur et la largeur des empreintes, le palmipède devait peser au moins une tonne ! Si les hypothèses se mirent à se bousculer dans son esprit, deux d’entre elles s’imposèrent à elle : soit-il s’agissait d’un canard pur produit de l’élevage intensif, gavé de croquettes ultra vitaminés ou bien cette étrange créature venait de l’espace. La première des solutions semblait la moins crédible ; comment en effet cet être aurait-il pu passer inaperçu aux yeux des chasseurs armés jusqu’aux dents qui arpentaient ces sous-bois en tous sens d’un bout de l’année à l’autre ? Quant à penser qu’une civilisation extra terrestre ai prit la peine d’envoyer un vaisseau intergalactique jusqu’ici pour déposer un de ses occupants en mission de reconnaissance, c’était fort peu probable. En général les OVNIS (les UFOS comme on les appelait chez elle) avaient plutôt tendance à survoler, et même se scratcher (dans le cas de l’affaire Roswell) sur le territoire des Etats-Unis. Une piste d’atterrissage avait même été spécialement aménagée, pour les voyageurs intergalactiques potentiels, sur la base militaire de Groom Lake au Nevada… Après une longue observation, basée sur ses connaissances de la biodiversité, et de sa capacité d’analyse rationaliste, Mully finit par conclure que ces traces n’étaient autre que celles laissées par les roues d’un tracteur. Soudain, au détour d’un chemin, une vision magique firent s’écarquiller ses yeux de biche gracile : là, à quelques mètres du bord du chemin, formant un large cercle, s’étalaient une dizaine de champignons à l’allure magnifique, les mêmes que dans les merveilleux dessins animés de son compatriote vénéré par les enfants du monde entier : le bon, grand et généreux Walt Disney… L’officier se mit aussitôt à récolter les spécimens aux chapeaux rouge vif constellés de petit points blancs, coupant minutieusement les pieds au ras du sol ‘’pour que ça puisse repousser’’ comme lui avait vivement conseillé le soldat de deuxième classe placé sous ses ordres. Pendant ce temps, Jean (le soldat de deuxième classe en question), revêtu de pied en cape de sa tenue de pêcheur à la ligne d’élite, s’approchait à pas de loup du bord de la rivière, juste au virage du grand pré aux vaches du Maire. Là, juste en face de lui, devant une racine surplombante, une truite arc-en-ciel produisait à la surface de l’eau un rond discret que le courant ovalisait puis se perdait dans les remous. A genoux, le pêcheur retint son souffle. D’un geste souple du poignet, il projeta sa sauterelle juste devant la truite, celle-ci, de nature peureuse, s’effraya et se réfugia sous un banc de cresson. Après plusieurs tentatives malheureuses, le cyprinidé se décida enfin à attaquer. Jean ferra ! Trop tard, la truite repartait avec son butin ! Le poisson produisit ensuite un petit bruit mouillé, comme pour se moquer.
- Encore raté ! tonna une voix venue de nulle part.
Jean sursauta. Il se retourna, et reconnu immédiatement Fred le pêcheur. Le bonhomme se frisa les moustaches ; derrière ses lunettes rondes argentées, ses yeux pétillaient de malice.
- Alors vieux gars, je vois qu’au régiment tu t’es pas perfectionné, tu ferres toujours comme un enclumier !
Jean, terrassé par la surprise, faillit s’effondrer. Après avoir reconnu Fred, il reprit ses esprits et s’essuya le front du revers de la main en soufflant.
- Tu m’as fait peur, je croyais que c’était le garde-pêche…
Fred éclata de rire.
-Le garde-pêche ? On en à pas vu la queue d’un dans les parages depuis juillet 1965, le jour ou j’ai balancé le Bernard Colon à l’eau tout habillé ! Comme ce bestiau là ne savait pas nager, je lui ai fait jurer de nous foutre une paix royale à perpette avant de le tirer de la flotte…
Fred sortit deux bières de la poche isotherme intégrée dans son sac à pêche. D’un geste expert il décapsula les deux bouteilles, en tendit une à Jean et reprit la parole après avoir trinqué :
- Alors, et toi mon Jean, qu’es ce que tu deviens c’est la quille ?
- Permission longue durée, j’en ai profité pour faire un tour dans le coin, je loge chez lez Aimsis…
Les deux complices avalèrent leurs bières de concert, cul sec, comme l’enseignait le manuel du fantassin en rase campagne.
- Mais dis-moi, s’enquit Jean, il me semble qu’il y a pas mal de choses de changées ici dans le paysage, et je ne parle pas que du colza…
Fred rangea précautionneusement les canettes vides et les capsules dans son sac, s’essuya les moustaches et prit un ton solennel :
- C’est rien de le dire… Voilà maintenant trois bonnes décades qu’on déverse des tombereaux d’insecticides, de pesticides et autres acides dans les champs. Jusqu’à ce qu’un de ces finauds de savants de l’I.N.R.A., de l’espèce de celui qu’à trouvé le fil à couper le beurre, découvre en gesticulant ses éprouvettes que tous ces produits là, c’était pas spécialement bon pour la santé ! Et depuis, miracle, les aveugles ont retrouvé la vue, un peu partout on commence à produire bio ! Enfin, maintenant c’est la terre qu’est complètement malade, la convalescence risque d’être longue, très longue… Tiens, prends juste l’exemple des nitrates : à chaque fois qu’il fait orage, l’eau de pluie entraîne ces produits là directement au fond de la rivière, les algues prolifèrent tellement que bientôt nos ruisseaux, çà va ressembler à la mer des Sargasses !
Jean se gratta pensivement le menton et se lança :
Mais dis-moi, qu’est-ce qui à bien pu passer dans la tête de Monsieur le Comte pour se mettre à cultiver de la patate sur ses terres, c’est quand même pas la peur de manquer ?
Pour çà, mon vieux gars, faudrait que tu demande au Carmagnole. Il connaît tout sur tout le monde dans un rayon de dix kilomètres. Je l’ai salué tout à l’heure, il était justement en tain de faucher les abords du fameux champ de patates que tu dis. Vas le voir maintenant, à cette heure il doit encore avoir à peu près les yeux en face des trous.
Merci du tuyau !
Fred tira de son panier en osier, une truite qui devait bien faire ses quatre livres.
- Tiens, prends çà, tu diras à ta blonde que c’est toi qui l’as pêché…
Jean prit le poisson. Fred prit congé :
- Bon, c’est pas tout çà, mais le chef de l’Auberge du Manoir m’a commandé quinze belles pièces qu’il faut que je lui livre dans la soirée, faut pas que je chôme…
Les deux hommes se serrèrent la main. Deux secondes après la silhouette kaki avait déjà disparue dans les taillis… Le bidasse décida alors de remonter la rivière au pas de marche jusqu’au fameux champs de pommes de terre. Au détour d’un méandre, il devina bientôt la silhouette d’un homme qui fauchait. C’était le Carmagnole. En voyant arriver Jean dans sa direction, le cantonnier arrêta son ouvrage et s’exclama :
- A vos rangs fixe, voilà l’armée française à l’exercice !
Les deux hommes se saluèrent.
- Je m’en vais te dire une bonne chose, s’extasia le cantonnier hilare, çà me fait bigrement plaisir de te revoir au pays, depuis que t’es parti au régiment, y’en à plus beaucoup des gars vaillants à l’ouvrage comme toi !
Jean souria. Le Carmagnole se lâcha :
- Tiens, des événements comme çà, ça mérite un canon !
Intuitivement, Jean sentit que le vieux mécanisme rouillé de la machine à débiter des conneries n’allait pas tarder à se déclencher. Le cantonnier s’approcha de la rivière, planta ses genoux cagneux dans l’herbe, puis tira sur une ficelle au bout de laquelle était attachée une bouteille plongée dans le courant frais. Le litron ruisselant à la main, il revint vers Jean en braillant le refrain qui avait fait sa renommée dans tout le canton :
- Dansons la Carmagnole, vive le son, vive le son, dansons la Carmagnole, vive le son du canon !
Fidèle au rituel qu’il avait peaufiné pendant des décennies, il ôta le bouchon de liège avec les dents, ce qui produisit un petit ‘’ploc’’ bien caractéristique. Le Carmagnole exultât :
- Et un coup de canon, un ! Encore un que les descendants de ‘’ Louis le raccourci ‘’ n’auront pas !
Fier comme un paon, il tendit la bouteille à Jean. Celui-ci, conscient de l’importance de sa mission, décida de sacrifier son estomac sur l’autel de son devoir et avala une solide lampée du douze degrés cinq. Le Carmagnole rinça le reste de la bouteille, tête à l’horizontale, comme à la parade. ‘’In vino veritas’’ pensa Jean, c’était le moment ou jamais de questionner ce citoyen au nez en forme de pied de cep.
- Dis-moi donc un chose, toi qu’as tout le temps vécu avec la terre, depuis quand est-ce que c’est devenu la mode de faucher les abords les champs de pommes de terre ?
L’interrogé ôta son béret ; il se gratta longuement sa crinière poivre et sel avant de répondre :
Çà a commencé il y à quatre ans, jour pour jour à trois mois près, je me rappelle bien, c’était l’année de la coupe du monde de football ou des jeux olympiques ou peut-être bien le tour de France. Mais non que je suis bête, le tour de France c’est tous les ans !
Jean se frotta les yeux avec un air exaspéré. Le Carmagnole se reprit :
Bon, en tout cas c’était un truc dans ce genre là… Monsieur le Comte m’à bien chapitré sur l’affaire : pour ce champ là, je fauche au moins cent mètres tout autour. Après chaque récolte, faut déchaumer pour faire germer ce qui resterait éventuellement de tubercules oubliés. D’après lui, tous ces soins çà serait pour améliorer la qualité des pommes de terre. Mais dans cette histoire là, ce qui me paraît le plus bizarre, c’est que la nuit, le grand Nicolas, un des gardes-chasses du domaine fait une ronde pour surveiller les abords, en veillant bien à que personne ne s’approche…
Foutu bon Dieu ! s’énerva Jean, c’est quand même pas une mine d’or que ce lopin de terre là ?
Tu me diras, se marra le Carmagnole, ça n’empêche pas tous les gens du coin à venir glaner, à qui mieux mieux, sans personne n’y voit rien. C’est que ces patates çà ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, non seulement elles s’épluchent toutes seules et se cuisent en un rien de temps, mais en plus elles se conservent sans aucun problème pendant une bonne paire d’années. Dans le village je suis sur que tout le monde doit en avoir au moins vingt kilos de planqués pour l’hiver…
Les douze coups de l’Angélus sonnèrent au clocher de l’église. Comme par une sorte de reflex pavlovien, l’estomac du cantonnier se mit à gargouiller. Les deux hommes prirent congé en se souhaitant bon appétit. En remontant sur la route, Jean aperçut une camionnette du SAMU filant, toutes sirènes hurlantes, dans la probable direction de l’hôpital de la sous-préfecture. A l’entrée du village, les bras ballants devant sa brouette remplie à ras bords de luzerne pour ses lapins, le père Timber semblait pétrifié comme une statue de sel.
- Alors qu’est-ce qui t’arrive, ironisa Jean, t’as vu le fantôme de ta belle-mère ? (la sainte femme était décédée d’un coma éthylique en vidant quasiment cul-sec sa cuve de goutte à 80 degrés pour fêter la victoire de 1945).
Le pauvre homme balbutia :
- C’est, c’est l’Henri… Sa femme l’a trouvé effondré dans la cuisine Il se serait étouffé en gouttant le gratin de pommes de terre qu’il s’apprêtait à mettre sur la table !
La Saint-Barthélemy du bon père Parmentier continuait. En rentrant au village, Jean aperçut Mully sur la place. Elle revenait de sa ballade dans les bois, son panier regorgeant de trésors mycologiques. Leurs regards se croisèrent. Arrivé à sa hauteur l’officier prit la main de son subalterne.
- N’oublie pas que nous sommes fiancés, lui murmura-t-elle à l’oreille d’une voix sucrée.
Le cœur du bidasse se mit à battre la charge. Il referma ses doigts calleux sur ceux, longs et fins de l’ange blond. Derrière eux, un tracteur fit une embardée pour les éviter. Jean eut le temps de reconnaître le conducteur, il s’agissait de l’Arsène, le frère du Maire qui, sûrement rendu fou de jalousie par la vision du couple aux doigts entrelacés, faillit percuter une des ballustradre du pont. Arrivé au ‘’quartier général’’, Mully posa son panier sur la table.
- Au travail ! lança-t-elle.
Jean jeta un œil sur la cueillette de sa complice et faillit s’étrangler :
- Mince de mince, des amanites tue-mouches ! Avec ce que tu as ramassé là, il y à de quoi exterminer toute la population du département ! Qu’es-ce qui t’arrive, t’as perdu tes fiches de survie dans les bois
Le capitaine s’énerva :
- C’est pas pour manger, c’est pour les analyses ! Si t’as faim, va te faire cuire un bœuf !
Jean se drapa dans sa dignité et répliqua :
- On dit : ‘’vas te faire cuire un œuf, et non pas : vas te faire cuire un bœuf…’’
Tel un Tartarin halieutique, le bidasse sortit sa truite ruisselante de son panier à pêche et triompha :
- Heureusement, j’ai ramené de quoi faire la tambouille !
Le téléphone de Mully fit résonner son air patriotique. Devinant la nouvelle qu’allait annoncer la voix à l’autre bout, Jean, tournant le dos à son supérieur, se mit à préparer la truite au-dessus de l’évier. Mully raccrocha ; sa face était blême.
- By jove, souffla-t’elle, encore une macchabée sur le dos…
- L’Henri ? s’enquit Jean.
Oui, c’est çà, tu le connaissais ?
Un peu que je le connaissais, c’est avec lui qu’on buvait le vin blanc du Père Dommartin, le curé du village, et qu’on le remplaçait petit à petit par de l’eau. A la fin ce pauvre curé l’avait un peu saumâtre… J’ai vu l’ambulance qui l’emmenait, c’est le père Timber qui m’as mis au parfum. Mince de mince, si çà continue comme çà je vais me retrouver le seul survivant du village !
Les yeux embués par l’émotion, Mully s’emporta :
- T’en fait pas, je te promet que je dormirai pas tant que j’aurais pas trouvé le solution à tout ce bullshit business ! En attendant fait cuire le poisson, je vais avoir besoin de le phosphore… Ouvre-nous aussi une bouteille de vin blanc…
- Mais j’en ai pas ramené, j’ai que du rouge.
- J’ai dit du vin blanc, il faut que j’étudie toute la production vinicole, çà fait partie de mon job !
Le bidasse se mit au garde-à-vous.
- A vos ordres, je ramène aussi du pain…
Mully se remit aussitôt au travail. Jean sortit en sifflotant. A peine eut-il refermé la porte qu’une vision divine s’offrit à ses yeux : le père Domartin arrivait dans sa direction.
- Salut à toi mécréant ! s’esclaffa le Saint-homme en apercevant le bidasse.
Le père Domartin ressemblait aux moines qu’on voyait sur les boîte de camembert. Il possédait, en outre, la verve et le coup de fourchette du regretté Gargantua. Sa gorge perpétuellement sèche, se régalait de toutes les boissons dionysiaques. Au village tout le monde l’appréciait ou presque. Même les anticalotins l’invitaient à sa table, il fallait dire que le père Dommartin possédait un trait de caractère qui avait une nette tendance à disparaître en ces temps de ‘’communications’’ virtuelles : la capacité d’écoute… Les deux hommes se serrèrent la main. Le visage du curé s’assombrit :
- Je sors de chez l’Henri. Le pauvre bougre vient de fermer les yeux à l’hôpital de Chaumont… Une mort assez bizarre…
Jean soupira. Le visage du père se barra d’un léger sourire, il reprit :
- C’était ton copain je crois ?
- Un peu, on en fait de belles ensemble…
- Comme par exemple boire le vin blanc de la messe et remplir les burettes d’eau ?
Jean blêmit. Le père Domartin éclata de rire.
- En parlant de vin, reprit-il, passe boire un coup au presbytère un de ces jours, on en profitera pour parler un peu du salut de ton âme…
Oui, sans faute, en attendant, je vais m’occuper du salut de mon estomac, faut que j’aille acheter à manger pour moi et ma fiancée…
Ta fiancée ! s’exclama le père, j’espère que tu vas tu vas me laisser te marier selon les rites de la très sainte église catholique !
On verra-çà, souffla le bidasse en accélérant le pas.
Le père Dommartin fit se signa et, d’un pas tranquille, repartit s’occuper de ses ouailles. Jean arriva bientôt devant son établissement favori. C’était le jour ou Jeannine allait faire ses achats. Le père Niflard était occupé à faire le grand nettoyage de printemps. Il fallait dire qu’avec lui, c’était tous les samedis le printemps… Quelques minutes après Jean était de retour à la ferme, une bouteille de Muscadet à la main. Mully, plongée comme jamais dans sa jungle de bidules bip-bipants, ne l’entendit pas arriver.
- Au jus là-dedans ! s’esclaffa Jean, quand le repas fut prêt.
La tête ailleurs, le capitaine se mit à engloutit le contenu de son assiette de poisson sans même complimenter le cuistot. Jean lui versa une solide rasade de vin blanc et décida de lui soumettre le résultat de ses investigations :
- Tu sais, j’ai fait une drôle de découverte. Voilà pas que ce tantôt, j’ai surpris le Carmagnole, l’homme à tout faire du coin, en train de faucher les abords du champ de patates de Monsieur le Comte, parole de paysan, c’est la première fois que je voyais faire çà…
Mully faillit s’étrangler.
- Bloody hell ! Des transgéniques!
Jean écarquilla les yeux.
Des O.G.M., les organismes génétiquement modifiés ! s’enflamma l’officier. Les plantes transgéniques peuvent aller coloniser les nouvelles zones ou supplanter des espèces concurrentes dans les zones locales. Il faut essayer d’empêcher la propagation des pollens vers les parcelles voisines, c’est pour çà qu’il faut faucher les abords…
Mais bon sang, s’énerva Jean, qu’es-ce qui peut bien pousser les gens à
trafiquer la nature à ce point là ! ?
Mully se versa un autre verre et souffla d’un air blasé :
Le money, my friend, uniquement le money. Avec les organismes génétiquement modifiés tu fais des millions d’économie. En modifiant les gènes des pommes de terre par exemple, tu peux les rendre insensibles au gel, elles ne s’abîment pas pendant le transport, elles se stockent plus facilement sans germer. En bidouillant encore un peu plus, tu peux arriver à faire baver ces braves patatoes une toxine tueuse d’insectes, les doryphores n’ont plus qu’à faire leur prière…
Berk, fit Jean, mais il y à donc personne qui pense à arracher ses saloperies comme des mauvaises herbes !
- Certains le font, ils ont de gros problèmes avec la justice, mais c’est à eux de voir…
Mais alors il n’y à rien à faire pour empêcher la chimie de pourrir toute la terre ?
Mully se leva et lâcha une sentence digne des plus grands philosophes de l’antiquité :
‘’On n’arrête pas le progrès, c’est le progrès qui nous arrête’’, comme disaient les habitants d’Hiroshima après la bombe. Certains hypocrites de le pire espèce prétendent que c’est pour le bien de l’humanité qu’ils fabriquent ces mutants végétaux, pour aider les pays du tiers monde à s’auto suffire ! Quand je pense que ces ‘’shit-makers’’ tomberaient malade rien qu’à songer de céder une seule bouchée de leurs gamelles débordantes, je vois rouge, j’ai envie de virer Marxiste rien que pour les voir s’étrangler de rage !
‘’Bon sang, s’inquiéta Jean, le Kroutchev maison avait fini par cramé les neurones de la yankee’’. Les craintes du bidasse semblèrent se confirmer lorsque Mully se mit à ramasser les bouchons de lièges des bouteilles de vin vides traînant sur la table de la cuisine puis, se mit à passer consciencieusement leurs extrémités à la flamme d’une bougie. L’officier fourra les bouchons calcinés dans sa poche puis, fouilla frénétiquement dans la lourde malle qu’elle avait emmenée. Elle enfila l’informe ciré marron qui était accroché sur le porte-manteau, à côté de l’entrée et s’équipa de tout un tas d’ustensiles dont un poignard de combat.
- Et maintenant, soupira le bidasse, qu’es-ce qu’on fait ?
- On va faire un tour du côté du champ de patates de ton ami Bébert…
- Mais il fait presque nuit, s’étonn