Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !
L’André sortit du cimetière, et referma le portail d’un geste machinal. Le métal rouillé grinça sinistrement et finit en un ‘’klang’’, séparant ainsi le monde des vivants du monde des morts. Le paysan venait de déposer une botte d’asperges sauvages sur la tombe d’Irène, sa femme regrettée. Irène adorait les asperges sauvages, plus que les fleurs ; ‘’parce que les fleurs, çà ne se mange pas à la vinaigrette’’ qu’elle disait toujours…
Salut l’André ! fit l’Ulysse, qui ramenait les vaches pour la première traite,
fait lourd aujourd’hui… A tantôt chez Jeannine ?
A tantôt… fit l’André, après s’être épongé le front avec son béret roulé en boule.
Dans la cour de la ferme, les canards faisaient un boucan d’enfer. Le temps était à l’orage, et les palmipèdes se préparaient à la douche avec un entrain digne des réclames télévisées. L’André entra dans la cuisine. Le frais lui fit du bien. Sur un coin du fourneau en fonte, une casserole en cuivre tenait au chaud une purée de pommes de terre. De temps à autre, le couvercle se soulevait légèrement, laissant échapper un mince filet de vapeur. L’André aurait juré y voir une lueur orange. Il attribua cette vision à la chaleur extérieure plutôt qu’à l’alcool. Il n’avait rien bu depuis l’aube, et il était presque midi. Il se servit un verre de vin rouge puis, l’avala cul sec, comme le prescrivait l’ancestral remède de médecine naturelle. Il tira une assiette et une fourchette de la pile qui s’entassait dans l’évier, les rinça et les posa d’un geste las sur la table en chêne. Il se servit un nouveau gorgeon puis, souleva le couvercle de la casserole. Quelque chose clochait, la purée avait un aspect bizarre : elle semblait trop compacte. Les pommes de terres, glanées dans le grand champ de Monsieur le Comte, étaient pourtant les plus belles et les plus goûteuses des environs. André versa un peu de lait, et se mit à touiller énergiquement l’ensemble avec une cuillère en bois. Soudain, il écarquilla les yeux : le mélange, qui s’était mis à bouillonner avec une vigueur diabolique, avait pris une couleur vert fluorescent Le malheureux recula instinctivement. Ses tempes cognaient à se rompre, de grosses gouttes de sueur se mirent à rouler en cascade sur son front. Soudain, la mixture gicla hors de la casserole en direction du visage de l’infortuné cuistot. L’André bascula en arrière, son crâne percuta violemment le carrelage de la cuisine, puis un mince filet de sang se mit à couler au bord de ses lèvres. Quelques secondes après, son cœur s’arrêta de battre.
- II -
Mercredi 15 Avril 2002, 6 heures et deux minutes, prison militaire de Dasgefängnis-Desganoven (Est de l’Allemagne).
Jean fut réveillé en sursaut, par un concert de claquements de serrures. Il se frotta énergiquement les yeux, et s’assied sur le bord de la planche lui servant de couchette. Deux hommes pénétrèrent dans la cellule, et se plantèrent devant son occupant. Il y avait là un civil vêtu d’un imper mastic, les yeux cachés par des lunettes noires, et un sergent de la police militaire bâtit comme un rugbyman.
Garde-à-vous ! hurla le sous-officier.
Jean s’exécuta en tremblant comme une feuille au vent d’automne.
- Suivez-nous…, fit laconiquement le ‘’civil’’…
- Mêêêh…, protesta le taulard.
- On t’a demandé de nous suivre ! aboya le sergent.
J’ai rien fait ! hurla Jean en enfilant la veste sur laquelle était cousue son matricule ; c’était pas de ma faute ! J’veux pas qu’on me fusille !
Ferme-là ! fit le sergent en l’empoignant par le bras. Tu ferais mieux de remercier ce monsieur, fit-il en désignant l’imper mastic ; il va peut-être pouvoir arranger tes bidons… Allons-y maintenant !
Le trio se mit à déambuler dans un dédale de couloirs éclairés par quelques ampoules faiblardes.
Entrez-là… lâcha ‘’lunettes noires’’ tandis que son alter ego poussait une lourde porte en fer.
Suivi de son ange gardien, Jean avança. Le sergent se mit en faction devant la porte qui se referma en couinant tel un pourceau qu’on égorge. La pièce dans laquelle se trouvaient maintenant les deux hommes était sombre comme l’intérieur d’un tombeau ; seul un bruit de goutte-à-goutte résonnait régulièrement au rythme du glas des défunctés. La gorge de Jean se serra.
- Asseyez-vous ! résonna une voix ’’Darthvadoresque’’.
Jean prit place sur un fauteuil en cuir aux ressorts geignards. Devant sa bouche était disposé un microphone qui, vu son état, avait dû faire la grande guerre.
- Soyez attentif, reprit la voix
Tout à coup, comme au cinéma, deux rideaux noirs coulissèrent de part et d’autre de l’estrade située au fond de la salle, laissant apparaître un grand écran blanc. L’écran s’alluma, le visage d’un militaire aux tempes grisonnantes y apparut. Celui-ci s’annonça :
- Je me présente : général Akim Blaiquezembla ; je suis le responsable du service des affaires non résolues au sein du département des services secrets de l’OTAN…
- Mince de mince…, murmura Jean visiblement impressionné.
L’officier supérieur poursuivit :
- Nous vous avons tiré du cachot humide où vous croupissiez pour vous proposer une mission secrète. Si vous l’acceptez, nous sommes prêts à passer l’éponge sur vos incartades passées…
Surpris, Jean approcha timidement sa bouche du micro.
Et ; qu’est-ce que j’aurais à faire ?
Vous devrez assister, si vous l’acceptez, un de nos agents de la section scientifique de nos services, qui arrivera sur le territoire français pas plus tard que demain matin...
Et pourquoi m’avez-vous choisis, moi ?
Nous cherchions dans nos fichiers une personne native du village de Toussays-Inillard, en France. C’est là que notre agent doit mener ses investigations ; vous lui serez d’un précieux secours pour rentrer discrètement en contact avec les autochtones. De plus, et d’après le rapport que j’ai lu sur vous, vous avez toutes les qualités indispensables pour ne pas attirer l’attention…
Jean s’inquiéta :
Et si j’veux pas de la mission ?
L’officier fronça les sourcils et reprit :
- Soldat Naymard, vous êtes décidément quelqu’un de très simple ; je vais donc vous expliquer les choses simplement. Vous avez parfaitement le droit de refuser cette mission, toutefois je voudrais attirer votre attention sur le fait que nous avons eu beaucoup de mal à vous trouver. Pour résumer, nous avons ab-so-lu-ment besoin de vous…
Un sourire béat se dessina sur le visage de Jean. Le général chaussa ses lunettes, croisa ses doigts, et prit un ton ferme et solennel.
- Sans vouloir vous forcer la main, il est de mon devoir de vous informer, qu’en cas de refus, je serais contraint de vous livrer, bien à contrecœur croyez-moi, au peloton d’exécution qui vous attends impatiemment dans la cour de la prison. Dans cinq minutes tout peut être réglé, ne vous en faites pas, vous n’aurez pas le temps de souffrir …
- D’accord pour la mission ! éructa Jean en bondissant de sa chaise comme un diable hors de sa boîte, renversant au passage le micro qui s’écrasa au sol en produisant un larsen épouvantable ainsi qu’une spectaculaire gerbe d’étincelles.
- Bravo, s’exclama le général en battant frénétiquement des mains, voilà un brave petit gars bien de chez nous, je n’en attendais pas moins de vous ! Le lieutenant Sunglass va vous donner toutes les instructions pour la suite des opérations…
L’officier supérieur desserra sa cravate d’un geste las…
- Je vous souhaite bonne chance… lâcha-t-il avant de pousser un soupir qui en disait long.
L’écran s’éteignit, les rideaux se refermèrent, et la lumière revint. Jean faillit applaudir, comme après un bon western. Il se retint en voyant le lieutenant Sunglass (le mystérieux quidam qui était venu le chercher dans sa cellule) s’approcher de lui. Celui-ci lui tendit une poignée de clichés.
- Votre contact devra vous identifier facilement, alors voici quelques photos de déguisement ; à vous de choisir.
Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur les images en couleur, Jean eut un flash :
- Pas la peine, dans deux jours c’est l’ouverture de la truite ! Je suis un as de la pêche ; fournissez-moi un équipement avec des cannes à lancer, et tout et tout, et vous verrez, en plus de passer inaperçu, je ramènerai du poisson à votre espion !
- Je m’occupe de tout, fit le lieutenant Sunglas qui avait hâte d’en finir.
On vous apportera ce que vous avez demandé dans une heure avec vos papiers, un billet de train et de l’argent liquide. Il faudra que vous vous trouviez sur le lieu des opérations dans quarante huit heures, si par malheur vous vous faisiez prendre, le département niera avoir connaissance de vos agissements…
Le lieutenant ouvrit la porte. Jean effectua un garde-à-vous impeccable.
- Au poil ! exulta-t-il avant de regagner sa cellule d’un pas guilleret, accompagné par le sergent qui était rester en faction à son poste durant l’entretien.
A un moment donné le sous-officier attrapa son ‘’protégé’’ par l’épaule. Jean sursauta.
- Avant que tu partes, j’aimerais te poser une question. Qu’est-ce que t’as fait pour qu’on te coffre ici ?
Jean fit la moue, puis se lança :
- Bah, c’était pas de ma faute ! L’année dernière, au défilé du Quatorze juillet, j’étais dans un char AMX avec des collègues, et, sans faire exprès, j’ai fait une fausse manœuvre : un obus est parti dans la tribune des officiels. Heureusement, Il n’y à pas eu de victimes, mais on m’a quand même accusé de tentative d’assassinat sur des hauts dignitaires et tout le tremblement, je risquais même d’être passé par les armes si tout çà n’était pas tombé le jour de l’amnistie présidentielle !
Le sergent fit des yeux ronds comme des billes de loto. Jean reprit son récit :
- Rassurez-vous, il y à plus de peur que mal, mais au total, vu qu’en plus j’avais un peu bu ce jour là, on m’a fourré dans cette forteresse jusqu’à la Saint-Glinglin. Heureusement, grâce à la combine du gars aux lunettes noires de tout à l’heure, je vais pouvoir bientôt revoir mon patelin… Je peux regagner ma carrée maintenant ?
- Vas-y, souffla le sous-officier avant de laisser retomber lourdement ses bras le long de son corps.
Jean rentra dans sa cellule. Il entendit résonner dans le couloir un long, très long soupir. C’était le sergent qui ; après avoir reprit ses esprits ; tourna les talons pour aller regrouper les affaires personnelles du bidasse.
Jeudi 16 avril 2002, 16 heures, Gare de Bar-sur-Aube, France.
Le train en provenance des garnisons stationnées à l’est s’arrêta dans un crissement suraigu. Dans l’un des wagons défraîchis, réservés à leur usage exclusif, une poignée de quillards profitait de leurs premières heures de retour à la vie civile pour ronfler comme des bienheureux.
- On est arrivé mon gars ! retentit une voix semblant surgir d’outre tombe…
Jean se réveilla en sursaut. Quelqu’un ouvrit les rideaux. Aveuglés par la lumière blanche et crue, les bidasses se mirent à râler comme une meute de loup dans un restaurant végétarien.
- Allez, magne-toi ! insista la voix, à l’accent haut-marnais...
Le quidam hurleur s’était mis à secouer Jean comme un prunier ; celui-ci se frotta les yeux. Les évènements de la veille lui revinrent en mémoire en vrac : sa sortie de prison, sa mission et, en apothéose, la succession de gorgeons qui avait mis son estomac à l’envers et sa tête en flammes. Les haut-parleurs des quais se mirent à cracher leur prose : « Attention, attention, le train en direction de la gare de l’Est repart dans deux minutes… »
- Bientôt, hoqueta Jean, les trains ne s’arrêteront même plus dans les gares ; il faudra sauter en marche…
En un éclair, le gars Etienne (Jean venait de se souvenir du nom de son compagnon de beuverie) ramassa le fatras de cannes à pêches, de valises et de paquets en tous genres que constituait leur bagage puis, empoigna son pote par le bras, et le jeta hors du train. Après avoir tangué comme un pantin désarticulé, le bidasse parvint, miraculeusement à retrouver son équilibre après avoir tangué comme un pantin désarticulé. Il était temps : le train redémarrait déjà. D’autres avaient essayé de sauter en marche, ils avaient eu des problèmes, enfin c’est eux qui avaient vu… Jean serra chaleureusement la main du sieur Etienne et s’esclaffa :
- Merci mon gars : sans toi je loupais mon rendez-vous !
- Bah ! fit l’autre, entre gars du pays faut bien se donner un coup de main. Et puis entre nous, cette nuit, tu nous à tellement fait rire avec ton histoire de mission secrète. Impayable, on était tous pliés en deux ; mieux qu’un sketch de Fernand Raynaud de dans le temps ! J’en ai encore mal au ventre !
‘’Mince de mince’’, pensa Jean, pour le coup le secret défense était plutôt éventé. Il allait falloir qu’il rationne sa consommation de jus de houblon, ça finirait par lui jouer des tours. Le gars Etienne lui assena une tape virile dans le dos.
- Allez viens boire un p’tit coup à la maison, je ne sais pas s’il y aura du pain et du saucisson, mais en tout cas je suis sur qu’on y trouvera de quoi sauver deux braves soldats des ravages de la sécheresse !
Jean faillit accepter quand il eut une vision : un peloton d’exécution se préparant avec impatience à transformer sa peau délicate en une vulgaire passoire. Il bredouilla quelques mots d’excuse :
- Je… je te remercie, mais on doit m’attendre et…
Etienne éclata d’un rire tonitruant :
- Ah oui, ta fameuse mission !
Jean faillit s’étouffer. Il porta son poing sur ses lèvres pour tenter de réprimer tant bien que mal une quinte de toux, et jeta un regard inquiet sur les alentours. Etienne se marra de plus belle. Quand il eut réussit à contrôler son fou rire, il griffonna quelques mots sur un papier avant de le glisser dans le panier à pêche de son compère.
- Je t’ai écrit mon adresse, si un jour tu repasse par ici, viens manger à la maison, histoire de se bidonner un bon coup…
Les deux quidams se serrèrent vigoureusement la main. Etienne s’éloigna, avec au coin des lèvres, le sourire béat des justes. A peine Jean fut-il sortit de la gare, qu’un taxi s’arrêta pile devant lui. La vitre du côté conducteur descendit lentement, découvrant peu à peu les traits d’un type à la mine patibulaire.
- Monsieur Aymard je présume ? fit l’homme d’une voix ferme tout en tapotant nerveusement le volant de sa main droite gantée de noir.
- Service… fit Jean tout en remontant sa casquette d’un index désinvolte.
- Mettez votre barda dans le coffre et venez, quelqu’un veut vous causer.
Jean entassa son matériel dans le coffre et monta à l’arrière. Une fois installé, le bidasse eu une agréable surprise : à côté de lui, vêtue d’un simple tee-shirt et d’un blue-jean, se tenait une jeune femme. Celle-ci avait l’allure légère d’une libellule ; ses cheveux coupés courts, blonds comme les blés du mois d’août encadraient ses yeux d’un bleu aussi profond que celui du drapeau de la patrie ! On aurait dit un ange !
L’ange lui tendit la main, puis se présenta d’une voix teintée d’un léger accent :
- Capitaine Mully Sculder…
‘’Mince de capitaine’’, pensa Jean en serrant délicatement les doigts fins de l’apparition divine. Le troufion se présenta à son tour :
- Soldat de deuxième classe Jean Aymard, 41eme R.C …
L’officier souria en considérant le ‘’déguisement’’ de sa recrue de choc.
- En route Max ! lança-t-elle au chauffeur d’un ton martial.
Le taxi démarra. Jean se souffla sur les doigts ; il ressentait la désagréable sensation d’avoir eut la main broyée par une presse hydraulique, suite au serrage de pince avec ‘’l’ange’’…
- Maintenant vous êtes sous mes ordres, je vais vous expliquer notre job, fit le capitaine, tout en faisant jouer les serrures de la mallette de cuir noire qu’elle venait de poser sur ses genoux. Je dois d’abord vous prévenir que si vous parlez de cette affaire à qui que soit, je serais dans l’oblige de vous abattre immédiatly, personne ne doit savoir ce que nous venons faire dans votre village…
Le cœur de Jean s’arrêta de battre un instant, l’auréole de l’ange venait de se fêler.
Le capitaine Sculder lui tendit une photo.
- Regardez ça et dites-moi ce quoi vous en pensez…
Jean détailla le cliché et ouvrit des yeux ronds comme des billes de loto.
- Mince de mince, mais c’est l’André, on dirait qu’on lui à fourré de la purée de pomme de terre par tous les trous de la tête !
- Exactly, et ce n’est pas le première mort suspecte survenue dans votre village, tenez…
Mully lui tendit un autre cliché.
- C’est Pierrot, s’exclama Jean en sautant comme un diable de la boîte, le garçon de ferme de M’sieur le Comte !
- C’était … Observez bien les détails.,,
Le pauvre Pierrot gisait, nuque contre terre, bras et jambes écartés… Sa langue pendait hors de sa bouche, comme une serpillière dans un seau d’eau sale.
L’officier pointa un index gracile sur un détail de la photo.
- Lookez çà, autour de son cou, on dirait qu’il à été immobilisé puis étouffé par ce végétaux, là…
- Mince de mince, étranglé par des tiges de patates, parole de paysan j’ai jamais vu un truc pareil !
- Etranglé par quoi ? !
- Des patates, des pommes de terre quoi….
- Vous êtes sûr que ça serait des pommes de terre ?
- Certain, je peux même vous dire, rien qu’à leurs têtes, que c’est une variété qu’on ne trouve que dans les champs de Monsieur Le Comte : des ‘’Bintjes Belles de juillet’’ que çà s’appelle, les meilleurs de la région, tous les habitants du village viennent les glaner, à la tombée de la nuit !
Le capitaine exulta, à peine commencée son enquête venait de faire un sacré bon en avant.
- Formidable, je crois qu’on va faire du bon job ensemble !
Jean regarda une nouvelle fois la photo.
- Pauvre Pierrot, étranglé par des patates, moi je l’aurais plutôt vu ratatiné par la cirrhose…
Mully fouilla dans sa mallette, et en sortit une épaisse liasse de feuilles, noircies par petite écriture serrée. Elle questionna son interlocuteur :
- Vous savez ce qu’est un O.G.M. ?
- Ma foi non, fit le bidasse, en se grattant la tête.
- C’est un organisme génétiquement modifié. Avec le génie génétique on peut aujourd’hui intervenir directement sur la molécule d’A.D.N. : l’acide désoxyribonucléique.
- Désoxy…quoi.. ? fit Jean en ouvrant la bouche à la façon d’une carpe…
Le capitaine prit un ton professoral :
- L’A.D.N. est le support de l’information héréditaire pour l’ensemble des êtres vivants…
Jean s’enflamma, comme un écolier qui avait trouvé la bonne réponse :
- C’est la petite graine que l’homme transmet à la femme, et c’est ce mélange des deux qui donne les cheveux roux ou les yeux bleus ?
- Exactement ! acquiesça Mully. Le capacité de modifier et transférer du matériel génétique d’une espèce à une autre permet de produire des organismes vivants avec une combinaison de caractères nouveaux qui n’auraient pas pu naturellement exister…
- J’ai compris, les hommes veulent s’amuser à tripatouiller la nature. C’est un peu comme s’ils voulaient remplacer Dieu, c’est çà ?
- Bingo, t’as tout compris ! s’exclama le capitaine.
- Mais quel rapport avec moi ? Pourquoi est ce que vous m’avez fait venir auprès de vous ?
Mully brandit une chemise, épaisse comme un volume de l’Encyclopédie Universalis, où était inscrit le nom du village où le bidasse avait vu le jour.
- Il semble que les évènements récents qui se sont déroulés à Toussays-Inillard ne soient pas sans rapport avec les O.G.M. Le transgénique s’applique aussi bien aux virus, aux bactéries, aux animaux et…aux plantes…
Le visage de Jean s’éclaira.
- Comme les patates ?
- Exact…, mais la présence de plusieurs champs de culture transgénique dans un périmètre réduit n’explique pas tout. Il semble que votre village et ses environs soient devenus une sorte de gigantesque laboratoire où se produisent des phénomènes encore inexpliqués… Voilà pourquoi on m’à envoyé faire une enquête la plus discrètive possible pour ne pas semer le panique dans la population…
Jean souffla comme un bœuf de labour arrivé au bout son sillon.
- Discrètive, discrètive, avec tous ces morts, les gens du coin vont commencer à s’inquiéter, vous ne croyez pas ?
- Ne vous en faites pas, dans votre village personne ne connaît le raison de ces disparitions accidentelles grâce à la collaboration secrète du maire. C’est lui qui à prévenu les autorités…
- Ça ne m’étonne pas, le Maire, c’est Monsieur le Comte ; et tous les champs sont à lui. Tout est à lui d’ailleurs : bâtiments, bestiaux, et même certaines âmes ! Croyez-moi, je connais les histoires du patelin par cœur…
- C’est pour çà que vous êtes là, fit le capitaine. Le fait que vous puissiez vous fondre dans le population m’aidera à enquêter, je vous donnerai des pistes et vous ; vous poserez des questions sans éveiller le moindre soupçon… Tenez, en attendant que nous arrivions, parlez-moi un peu de votre ‘’patelin’’, comme vous dites.
Le visage de Jean s’éclaira d’une légitime fierté.
Au poil, exulta-t-il ; c’est facile, mon bled c’est le plus extra !
Max et Mully éclatèrent d’un rire joyeux. Jean se lança alors dans une tirade empreinte d’un lyrisme échevelé.
- Cet endroit se nomme Toussays-Inillard, il se trouve au centre d’une vallée entourée de bois remplis de biches, de sangliers, de champignons et tout un tas d’autres bestioles sauvages…
Mully sembla un peu interloquée par le style narratif de son obligé. Se souvenant de ses études de français classique à l’université, elle était persuadée que tous les habitants de ce pays s’exprimaient à la manière de Molière ou de Racine. Après tout, pensa-t-elle, peut-être que cet énergumène constituait une sorte de contre-exemple.
- Au milieu du village, continuait Jean en état d’exaltation, il y à une rivière qui passe, pleine de coins à truite ! Pour çà, comptez sur moi, j’ai amené ce qu’il faut…
Jean tapota affectueusement sa canne à lancer, puis reprit sa savante description :
- Il à aussi le château de Monsieur le Comte ; le pont de pierre, qu’en à vu passer de l’eau depuis des siècles, et aussi des maisons costaudes comme tout, des tas de bois pour mettre dans les cheminées l’hiver, une église, et, au cœur du village, là où tout le monde se retrouve midi et soir pour l’apéro, le café-restaurant-épicerie-librairie-tabac de la mère Niflard. Je sais pas comment c’est le paradis, mais si çà existe, çà doit ressembler un peu à çà…
Jean abaissa la visière de sa casquette et souffla à l’oreille de Max :
- Prenez par la route de Chambrac, à cet heure ci on à toutes les chances de voir des biches sur le plateau.
Le capitaine intervint sèchement :
- Nous ne sommes pas ici en vacances, vous êtes sous mes ordres jusqu’à la fin de le mission, j’espère que je n’aurais pas à vous le rappeler !…
Jean se cala au fond de son siège en essayant de se faire le plus petit possible.
- Avant que nous arrivions à le village, reprit l’officier, il faut que je vous précise certaines choses. A partir de maintenant nous allons devoir nous tutoyer…
Jean s’étonna.
- Tu me présenteras comme ta girl-friend, on expliquera que je suis venu en France pour faire des études d’histoire de l’art et que nous nous sommes connus tandis que je visitais le Louvres… Deuxième point : il m’arrive, de temps à autres à faire des fautes de français, alors, n’hésite pas à me correctionner… Tu as tout compris ?
Jean acquiesça d’un geste du menton. Pour sûr qu’il avait compris, faire passer cette pin-up blonde pour sa promise, çà serait un plaisir, tous les gars du village en crèveraient de jalousie ! Par contre, pour ce qui était de corriger les fautes, çà n’était pas gagné d’avance, lui qui avait quitté les bancs de la communale à l’avant-veille de ses douze ans… Le fiancé de fraîche date jeta un œil sur paysage, dont il avait si souvent rêvé dans sa cellule. Rien n’avait changé depuis son départ, à part peut-être ces grands tapis de fleurs jaunes : le colza de la variété ‘’Auri Sacra Fames’’, subventionné par Bruxelles. De chaque côté de la route, juste avant les premières fermes, les ablais, rassemblés en bottes serrées, reflétaient le soleil comme des miroirs d’or. Le taxi dépassa bientôt un panneau constellé d’impacts de plombs : tradition cynégétique remontant à l’invention du fusil de chasse qui voulait que tout chasseur bredouille se venge sur le mobilier urbain. Malgré tout, les lettres étant rangées dans le bon ordre, on arrivait à déchiffrer le nom du village : ‘’Toussay-Inillard’’. Le clocher de l’église, qui était habité par de vieilles familles de corbeaux, fit sonner les douze coups de midi qui résonnèrent comme des ‘’hosannas’’ aux oreilles de l’enfant du pays. A cet instant de la journée, les rues du petit bourg étaient vides, c’était l’instant mille fois sacré dit de ‘’l’apéro’’. Tout était calme et paisible, on pouvait presque entendre les glaçons tinter dans les verres de perniflard.
- Ce doit être là, fit Mully en rompant le chaud silence.
L’officier désigna une bâtisse située au bord de la rivière, juste avant le pont de pierre. Jean reconnu l’ancienne ferme des Aimsis. Le taxi ralentit, comme pour se fondre dans la quiétude des lieux, puis s’arrêta.
- Tiens, ordonna Mully va ouvrir la porte ; après tout, ici tu es chez toi… Pendant ce temps, avec Max, on va sortir les malles de le coffre…
- ‘’Du’’ coffre on dit ‘’du’’ coffre ! corrigea Jean.
Celui-ci plaqua immédiatement ses mains sur sa bouche. Mully s’inquiéta.
- Qu’est ce qu’il y a, t’as vu un fantôme ?
- Non, mais j’ai le palpitant qui joue au yoyo ; c’est la première fois de ma vie que je joue au prof de français. Çà, çà fait quelque chose… Parole…
Jean fit tourner la clé dans la serrure de la porte mastoc. Au moment où il entra, les odeurs mêlées de renfermé, de cendres froides et d’encaustique envahirent ses narines. Ce parfum enivrant aux saveurs d’enfance lui fit tourner la tête, pendant un cours instant ses jambes refusèrent de lui obéir. Le troufion reprit lentement ses esprits puis, quand son rythme cardiaque redevint plus normal, il se mit à gravir les escaliers quatre à quatre. Essoufflé, il ouvrit en grand la fenêtre de la salle de bain, juste à temps pour voir le taxi repartir vers d’improbables et mystérieuses contrées : un jour à Troyes, l’autre à Melun… Qui savait vraiment ? La rivière, modèle de fluidité, brillait mieux que dans une réclame pour de l’eau minérale. Une truite exécuta un double saut carpé (très rare de la part d’un cyprinidé) comme pour narguer le redoutable maître du lancer léger s’incarnant en son humble personne…
La nuit des pommes de terre ( 2 ème partie)