| Sileine d’Ambéra Ce que la religion a perdu sur l’espoir, c’est qu’elle connaît déjà trop le pouvoir de ses dieux. S’il m’était accordé de pouvoir narrer les mille siècles de mon règne, je commencerais, moi la haine, par conter les temps qui furent les débuts de ma perte, la constance de l’esprit de ces hommes, souvent martyrs, qui ont choisi d’offrir leurs vies pour que triomphe d’années en années la gloire de Sileine et la paix dans le cœur des peuples. Je parlerais aussi des guerres qu’ils menèrent au devant des alériens contre les impitoyables légions de Bréa’s, les massacres qu’ils subirent par centaines pour avoir refusé les préceptes d’Acthénon et la lente agonie du froid et de la faim qu’ils rencontrèrent, exilés, dans les rudes plaines du Wilh-Miland. De tous ces héros que nos royaumes encensent les ambes en étaient les pères. Ce furent les premiers qui, après une offense de trente huit générations, dominés par Lydaès puis par les étoriens, se dressèrent humblement mais avec succès contre la tyrannie et la décadence qui s’étaient épousées par un traité méprisable sur les rives de l’Obrane. À l’embouchure et sur la rive sud de ce fleuve inévoluait ainsi la cité d’Ambérac au pied du volcan Dantas, lui éteint depuis des temps encore plus antiques. Afin d’améliorer la circulation de leurs marchandises, les commerçants lydéens avaient remplacé le souffre mêlé à la boue du sol par des rues pavées, droites et parfaitement drainées. Ils avaient agrandi la ville d’énormes constructions hautes, carrées, d’aspect froid à l’extérieur autant que surchauffées à l’intérieur. Déjà le meilleur destin de l’ambe périssait ; il était l’esclave du lydéen ... Plus tard, l’empire d’Etoria voulu pousser ses frontières jusque là. Ce fut alors des guerres courtes achevées par des compromis encore plus brefs. Les étoriens en sortirent les maîtres ; en théorie ! Leurs dieux, juchés aux places et carrefours, rappelaient leur hégémonie: Fhas, le géant soldat, symbole de toutes les puissances militaires, principe supérieur à la réussite, Ménudir, le bâtisseur du monde nouveau, Ilmis, la suave, la féconde, l’apaisante, Sassiasse, la perfide, l’adultère, Enode, la nuit, et les autres . C’était la nouvelle culture d’Ambérac. Tout d’abord gouverneur, vassal du Sénat et du Moréal, le chef de la garnison se proclama souverain. Ainsi, les richesses lydéennes cessèrent très vite de prendre les routes de Bréa’s ou d’Etoria. Les ambes restèrent soumis aux marchands lydéens dont la protection demeurait garantie par leur subordination , elle aussi théorique, à l’égard du vainqueur qui n’en tirait pas les plus mauvais avantages. Disons que deux classes dirigeantes, l’une mercantile et inculte, l’autre vaniteuse et oisive, s’harmonisaient hypocritement dans l’intérêt de chacun, et même bien au-delà de l’enceinte de la cité. Pour les fondateurs d’Ambérac ce ne fut qu’humiliation, asservissement, persécution, mutilation, et aucun salut ne s’obtenait avant celui du trépas. Longtemps, moi la haine, je les ai accompagnée. Leurs raisons étaient mille et l’histoire moderne n’ose encore nous révéler l’ensemble des témoignages qu’elle a pu accumuler sur cette époque sombre de l’Amberaine. Ce dont j’ai connaissance, pour ma part, c’est que leurs croyances ancestrales, devenues prohibées, réprimées dans les geôles par de cruels outrages, furent remplacées au fil des siècles par l’espérance, et le cosmos les entendit, et une vieille légende prit sa forme à l’embouchure du fleuve, en un lieu méconnu de tous les oppresseurs. Là, Sileine apparue, presque géante, svelte, sa magnifique chevelure lui couvrant l’ensemble de ses atouts féminins. Nul ne l’approchait. Originellement parée de sinople neutre, lorsqu’elle se revêtait de la couleur du soleil, c’est que le climat du jour suivant serait d’une douceur d’aucun risque. Lorsque son vêtement était d’argent, le temps à venir conseillait la prudence . Jamais, Sileine n’était dans l’erreur. Paraissant informée des injures que son peuple subissait, parfois son conseil intervenait quant aux éventuelles attitudes pouvant éviter d’autres tourments, et toujours par la couleur qu’elle empruntait. Ainsi, l’azur, le pourpre, le brun et le rouge avaient toutes une signification, toutes un langage dont l’échange entre les ambes et cette déesse ne pouvait m’être connu . Un matin, inquiets, des anciens la virent vêtue de noir. Le présage n’était pas bon ; Dantas, le volcan, menaçait d’une éruption. Les chroniques nous rapportent que Sileine était formelle ; le séisme aurait lieu le jour suivant et ses effets n’épargneront personne. Au secret, des hommes tinrent conseil. Il fallait sauver les enfants, les femmes et les vieillards ; les chèvres et les ânes peut-être, bien entendu il fallait fuir, mais tous convinrent que les bourgeois lydéens, autant avertis que terrifiés, jamais n’abandonneraient leurs comptoirs, leurs bâtisses, leurs biens, tout ce qui constituait leurs richesses, et que les étoriens, naïfs et belliqueux, de leur côté, s’accorderaient à ne laisser aucun esclave quitter la ville. La décision fut prise. L’urgence imposait l’audace. Sur le champ, la nuit tombait, la plupart devait franchir la rivière et conduire l’exode vers le nord. Hélas, il fut entendu qu’au matin, les colons, s’apercevant de cette désertion massive, corneraient aussitôt l’alerte et les fuyards seraient alors très vite rejoints par la cavalerie armée. Jéfée, un commis d’olivaie, proposa un leurre. Dès l’aube, un faux traître irait au devant de l’ennemi, il dénoncerait aux gens du gouverneur que les ambes se sont essaimés en révolution, qu’à compter de ce jour plus aucun travaux ne sera réalisé, que tout le bas peuple s’est armé durant la nuit, et s’organise maintenant en bataillon derrière les remparts du Pêlh-Fillis, première citadelle déjà investie. Sileine n’avait été précise quant à l’instant où Dantas cracherait son feu. Il fallait donc qu’une poignée de volontaires, sacrifiés derrière les hautes murailles du Pêlh-Fillis, mènent une lutte désespérée le plus longtemps possible contre les attaques étoriennes, elles dupées par la fausse importance de l’assiégé. Jéfée pensait que les dominants, occupés à détruire cette émeute inattendue, certifiés de leur bon droit et de leur victoire à venir, oublieraient le reste de la population qui pourrait alors discrètement s’éclipser à son tour au travers les ruelles d’Ambérac afin d’emprunter le même chemin que ceux qui auraient fui durant la nuit. Le plan restait fragile mais, je le répète, l’urgence n’en proposait pas d’autre. Les préparatifs furent brefs. Jéfée, tourmenté par de longues heures d’attente, se risqua dans l’obscurité pour s’entretenir avec Sileine. Le jeune homme s’interrogeait sur le sens des choses, sur la peur qui l’occupait et sur l’origine de la gardienne des ambes. Cette dernière descella très vite sa curiosité et lui apprit ceci : « Je ne suis qu’une image, une idée que l’univers a fait naître malgré qu’il ne soit concerné ni par les maux, ni par la souffrance des hommes. Il n’appartient pas aux yeux du ciel de réguler de celui qui est en triomphe de celui qui reste en esclavage. Je ne détiens aucune influence sur les matières ni sur le déroulement du temps, mais je m’autorise cependant à en dévier le résultat. Je dirais également, que la violence qui me navre et dont je ne suis pas l’amie, réapparaîtra presque aussi vite que nous espérons la voir disparaître d’Ambérac. Lorsque les tiens auront compris que la peine, compagne de l’inertie, sera devenue leur nouvelle ennemie, ils sortiront tôt de l’antre du chagrin pour reconstruire, bien sûr, mais aussi pour se charger d’une autre cause dont le poids les rendra plus lourds et plus immobiles qu’une tour de guet. À nouveau la tolérance prendra la fuite, et ceci bien avant qu’elle ne devienne une éthique. Tôt, arriveront d’autres méfaits, la quête de la gloire, le tranchant des factions ; tôt, grandiront d’autres temples de rivalité, d’autres sanglants cortèges, des fortunes acquises par des prisons de douleurs, des cœurs arrachés du torse. Certes la destruction est nécessaire à l’équilibre autant que reste inévitable le trépas de chacun, mais apprend que l’envie est comme le serpent pourvu des pires venins, toujours insatiable, et que nul arme de l’esprit ne peut atteindre ni même prendre part aux combats qu‘il livre aux innocences autant qu’à lui-même. Le bien possède l’avantage d’être cautionné par le regard divin, mais celui-ci hélas ne lui est d’aucune utilité. Pour l’heure, les rangs du mal sont toujours les plus longs. Le sort que tu t’ais choisi Jéfée, s’il n’offre pas d’issue certaine pour tes congénères, il demeure pour toi une délivrance incontestablement assortie de la noblesse du sacrifice. Quoique ce dernier peut être encore perçu différemment si nous reconnaissons tous deux qu’en réalité très peu survivront à la tragédie à venir. Tu ne subis donc que l’inconfort de savoir ne jamais t’en sortir, mais c’est parce que tu sais, à présent, que ta cause est perdue qu’elle peut maintenant s’accompagner en toute quiétude du mérite d’être défendue par l’épée. Aussi, n’attends pas de moi une quelconque sollicitude particulière ; elle ne pourrait que te nuire . Celui qui grandit par des encouragements ne demeure en vérité que petit. Demain, tout comme moi, tu vas devenir éternel, et c’est là où ton action doit se justifier et ne prendre aucun recul. » Avant cela, des héros, tout d’abord au nombre de cinq, se joignirent à Jéfée dans le choix d’une mort certaine, par le fil de l’épée ou par le feu. Puis d’autres ensuite. À l’aurore, c’est dix huit hommes qui prirent place aux créneaux des remparts, et la stratégie fut d’une parfaite efficacité. Les assaillants devaient d’abord donner un nom au délit, puis débattre sur la sanction entre deux palabres ou sommations. Lorsque le soleil eût atteint son zénith, ils finissaient à peine d’aligner leurs premières troupes d’assaut, et, lorsque les combats s’engagèrent, le volcan se mit à gronder. Il grondait encore que le bruit sourd du bélier frappait la lourde et unique porte de la citadelle. Le pêne se brisa, puis les quelques guerriers parvenus dans la place furent criblés de traits. Soudain, un tonnerre épouvantable se fit entendre, et la cime de Dantas se déchira. Suivie une explosion gigantesque. Au bas des murailles, les uns sont rivés au ciel qui s’assombrit, les autres s’enfuient par de grandes enjambées sur des lézardes que le sol invente. Malgré cela, une cohorte aveugle, mais parfaitement protégée, s’introduit au cœur de la forteresse. Le premier ambe est percé d’une lance ; un second se jette courageusement, le glaive en main, sur un groupe d’étoriens qui l’anéantissent instantanément dans une horrible effusion de sang. La terre tremble, la tour sud de l’édifice s’effondre en quelques secondes, l’obscurité devient plus dense, et un bruit strident paralyse tous les combattants, d’un côté comme de l’autre. Maintenant, c’est une pluie de pierres et de feu qui s’abat sur la ville. Un gaz suffoquant terrasse l’humanité, ici présente, qui tente de se couvrir le visage dans la moindre étoffe. Les pierres déferlent plus grosses, plus personne n’échappe aux émanations du cratère, les toitures s’effondrent, les colonnes se brisent. Jéfée essaie de quitter son parapet, mais déjà un magma rouge ruisselle au-dessus des marches du bas . À son tour, il regarde le ciel, il est empli autant de désillusion que de joie; Sa réussite est confirmée :le courroux du volcan a fini par sauver et peut-être libérer les siens . Des larmes lui coulent aussi le long de ses joues, parce qu’il va périr, comment, il ne le sait pas encore, mais il va périr dans une félicité qu’il ne m’est pas permis à moi, la haine, de pouvoir expliquer. Sauf, peut-être, que dans les minutes qui séparent les hommes de leur vie et de leur mort , j’ai compris ce jour, que jamais ils ne pourront autrement réaliser l’importance de l’une ou de l’autre autant dans leurs actes que dans leurs inerties, et que l’affection qu’ils ont d’eux-mêmes ou celle qu’ils vouent aux autres détient une force dont j’espère, et que les dieux m’écoute, soit celle qui porte le réel triomphe, la fameuse hégémonie, un jour dans les siècles à venir. Le cataclysme se prolongea jusqu’au lendemain. L’épais nuage disparu, avec lui les vapeurs sulfureuses, les coulées de lave se durcirent, et le ciel redevint bleu sur un site plus que désolé. Ambérac, ses vergers ainsi que ses proches oliviers, ne formait plus qu’un horizon de cendres noires et toujours incandescentes par endroits. Lorsque les sept ou huit mille rescapés se rapprochèrent du sinistre, ils durent attendre plus d’une semaine avant de pouvoir reconnaître ce qu’avait été le Pêlh-Fillis. Aucun de tous ceux présents dans la cité et même aux alentours ne fut épargné. La catastrophe correspondait bien à ce que Sileine annonça. Sileine qui, maintenant, revêtant sa robe de soleil, commandait aux ambes délivrés de rebâtir la ville. Ce qu’ils firent d’ailleurs sur l’autre rive de l’Obrane, et dans une liesse mêlée de chagrin puisque un bon nombre des leurs n’avaient pu échapper autant à la fureur meurtrière des occupants qu’à celle du volcan. Aussi, deux générations suffirent pour qu’Ambéra s’élève plus grande et plus belle qu’Ambérac alors nettoyée, rasée et labourée. Seules furent conservées les ruines du Pêlh-Fillis afin que les siècles suivants gardent en mémoire autant ce qu’avait été le règne de la tyrannie que l’incomparable courage de quelques hommes. Quant à la verte Sileine, si elle n’est plus revenue depuis les quatre mille deux cents ans qui nous séparent de ce drame, elle demeure cependant dans le cœur de tous, proche de l’espérance dont elle est devenue la sœur. LAFARGEAS Laurent (Les pays sombres,1978). | |