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Le paon de lumières
Quoi d’autres serions-nous qu’éléments organiques
nés pour subir les exigences de notre environnement ?…
Voyons-là plus subtile la puce évitant l’insecticide.
C’était le neuf août, un peu avant minuit. Le ciel noir du Quercy se voyait parsemé d’étoiles de différentes luminosités. Tout comme moi, la lune, immobile non loin du zénith, observait le ballet des filantes, ponctué à souhait de courtes interruptions.
Dans l’herbe rase, allongé sur le dos, le spectacle m’encerclait de toutes parts ; ici, ma vue se portait sur une moitié d’univers où aucun événement ne pouvait échapper à mon observation.
Soudain, une explosion proche de la constellation d’Orion !…
Une collision peut-être ?…
Une boule de feu instantanée se transformant, l’espace de deux ou trois secondes, en mille billes et filets de couleurs étincelantes.
Du rose, du bleu, du rouge, du jaune et du vert, mais surtout du rose et du bleu ; un magnifique panache des larmes de Saint-Laurent.
Plus à mon ouest, ces filets se regroupèrent, ordonnés comme une envolée d’hirondelles sur le départ, puis comme une fleur refermant ses pétales à l’accéléré.
L’ensemble rejaillit aussitôt, et cette fois-ci probablement commandé d’un réel désir artistique, puisque étendu sur qu’un tiers du cosmos visuel. Là, ces lumières surnaturelles se disposèrent en formant le parfait demi-cercle de la roue d’un paon.
Autres témoins de cela, les étoiles inertes semblaient s’émouvoir d’une prompte pâleur.
Puis, la roue se replia sur un unique filet, quasi fluorescent, qui traversa la voûte céleste de part en part - ceci durant juste le temps de le dire -, pour à nouveau redevenir une roue encore plus vaste et plus magnifique qu’elle ne le fut la fois précédente.
Avais-je à faire à un miracle, à une hallucination de source éthylique, ou encore à une manifestation du ciel dont le désir de fuir son ancestral rôle statique aurait choisi cette date pour se permettre là une folie puisée dans ses capacités ?…
À la base de cette seconde roue, je pus constater quelques temps la structure d’un œil qui semblait ne s’intéresser qu’à moi. Un œil de lumière s’imposant à l’univers sombre, et qui n’épiait que moi.
Ensuite, une fois de plus la roue se mua en filet qui serpenta un moment dans l’espace avant de fondre sur la terre, dans ma direction, puis sur ma personne, où, m’éblouissant un instant, il explosa, ce filet, sans m’entraîner dans son extermination, pas plus que dans sa totale disparition.
J’étais sain et sauf, sinon je n’aurais rien pu écrire de tout cela.
Est-il bien nécessaire de vous le préciser ?…
Quelle était l’ampleur dimensionnelle exacte de ce prodigieux phénomène ? Quelle était sa véritable nature ?…Au quart d’heure de récupérer mes esprits rationnels - tant m’en restent-t-ils que je m’en encombre de coutume -, ces questions n’eurent tout autant point de réponse que la prime nécessité à en trouver une.
Pourquoi ?…, eh bien, tout simplement parce que je n’en éprouvais aucun besoin ; besoin de rien, du reste !
J’étais, comment dire, bien dans mon corps, bien dans mon âme ; j’étais comme euphorisé par cet événement universel qui s’était abattu sur moi sans plus en faire de dégât. Au-delà, je finissais ma nuit, je regagnais mon lit sans ne dire mot à personne, ni même sans y repenser moi-même.
Le lendemain, le dix de ce mois d’août, l’ensemble des tracas qui me hantaient depuis le début de ces courtes vacances : créanciers aux abois, trésorerie insuffisante, menaces bancaires, contrôle fiscal qui ne tarderait à poindre ; toutes ces préoccupations orchestrant mon quotidien, dis-je, tous ces crève-cœurs avaient totalement déserté mon âme. Ceci à la comparaison de ce qu’elle fut encore chargée la veille, bien entendu !…
Ce jour donc, je le vécus en totale osmose avec les banalités rencontrées, ainsi dans l’identique état euphorique acquis la minute suivant ma collision d’avec le paon de lumières.
Oserais-je vous parler des surlendemains ? …, oserais-je vous relater ce que d’encore plus plaisant je devais constater ?…
Oserais-je vous décrire l’ensemble de toutes les jouissances que je découvris, les unes toujours plus miraculeuses que les autres, les premières paraissant toutes moins édéniques que les suivantes ?…
Cela serait le fait de vous faire du mal, mais si ma fonction sur Terre demeure bien celle d’écrire, je me dois de ne pas vous priver de mon constat, si ce n’est de mon expérience ; celle que je vous souhaite de vivre un jour du reste !
Voyons d’abord que mes pires ennuis s’éclipsèrent d’eux-mêmes à l’égale rapidité qui les mirent en place ; voyons que ma clientèle se bousculait aux portes de mon commerce, tandis que je me délectais encore de mes derniers confits d’oie dans des lieux où la bienséance rurale s’organisait à ravir l’environnement proche de ma personne.
Et puis, ce fut ensuite davantage surprenant, vous pouvez me croire.
De retour à Paris, de retour de coutume vers les actuels et futurs soucis, pas un seul problème ne pointa son idée même au seuil de mon bureau, pas plus qu’à ceux de mon personnel. Toutes créances se trouvaient honorées par l’abondance qui avait ici jailli, et il suffisait que je dise “ je veux du blanc ” pour qu’aussitôt tout mon environnement devienne blanc.
Et ce n’est pas fini !… Mes désirs également furent instantanément comblés par, tenez-vous bien, la seule supposition de les voir réalisés. Il suffisait-là, croisant une fille de rêve, imaginer qu’elle aurait mieux à faire que d’éviter mon lit pour que le soir suivant, au plus différé le demain soir suivant, cette imagination - ladite créature de rêve - me dévoilait son ventre et les attributs naturels qui l’accompagnaient.
Si vous le permettez, j’ajouterais - et cela suffira - qu’en dehors de ces pourtant primordiales vitalités humanoïdes, certes non démunies d’intérêt, s’accomplirent d’infinies autres juxtapositions de la supra heureuse vie que je n’aurais auparavant même pas eu l’utopique espérance d’entrevoir…
Toutes, absolument toutes mes volontés se virent expressément exaucées.
Je parle ici de volontés commerciales, vous vous en doutez puisque, à la base, je demeure un commerçant, mais notez qu’en stratégie pécuniaire rien de ce qui m’arriva ne devint autre que réussite, et réussite à la seconde, si j’en compare l’analyse de mes précédentes avaries.
Vais-je vous écœurer ? … Je le pense, et m’en voyez désolé, car mon rôle est de non jouir sur les diverses fatalités qui punissent injustement bon nombre d’entreprenants, mais, du choix de l’univers précité, que j’en fusse le bénéficiaire unique ou sporadique, je n’avais ici rien à vous comparer, pas plus qu’à m’en discréditer.
La moindre de mes idées émises, toute démunie de fondement basique qu’elle puisse être, se voyait en cours de réalisation très avancée dans le courant de la plus proche semaine d’après. Sans conviction personnelle solidement établie, ce que j’entreprenais donc, parfois complètement au hasard, se trouvait bénéficiaire aux alentours de cent pour cent, et ceci en fort peu de jours. Ce fut grand heur !
En quelques mois j’étais devenu très riche, et, si ma nature originelle eut été celle d’un obstiné mercantile, j’aurais pu cumuler une telle fortune qu’elle remplirait aujourd’hui l’entier volume d’une piscine municipale.
Aussi, gagnant à tous les jeux, l’on partageait mes opinions, l’on s’abreuvait de mes paroles, l’on s’alimentait de toutes mes conceptions.
Aucun vent, aucun froid n’altérait ma santé ; comprenez qu’aucune belligérance ne souhaitait me rencontrer… Ainsi, plus rien de malséant ne pouvait m’atteindre !
J’évoluais sans fatigue, sans ivresse, et surtout sans crainte.
Je vivais un présent de coton, et sans calcul d’un futur de velours.
Estimons alors que le paon de lumières, probablement de constitution divine, dans sa providentielle distribution ciblée, m’avait élu pour l’invulnérable du siècle, et, de ce fait, m’avait immunisé contre tous les échecs, embûches et vicissitudes de l’existence.
Là, convenez, qu’en parlant d’euphorie, ce dernier mot reste faible !...
En réalité, j’avoue, je vous l’avoue, je n’étais plus de ce monde ; je l’avais quitté, mort bien entendu - et c’est tant mieux -, mais il me plut de croire à la façon dont je désirais y rester, dans ce monde.
Laurent LAFARGEAS, 1997.
ed.18.05.2010.<a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/"><img alt="Licence Creative Commons" style="border-width:0" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/3.0/88x31.png" /></a><br /><span xmlns:dct="http://purl.org/dc/terms/" href="http://purl.org/dc/dcmitype/Text" property="dct:title" rel="dct:type">Le paon de lumières</span> de <span xmlns:cc="http://creativecommons.org/ns#" property="cc:attributionName">Laurent Lafargeas</span> est mis à disposition selon les termes de la <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/">licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 non transposé</a>.