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Consultation

autorail39002-monochrome-copie-1.jpgConsultation

 

 

 

 

L’épitaphe, même superflue, ne trouve jamais son contraire.

Elle n’est pas handicap, elle est ultime. 

 

 

 

 

J’avais marché une grande partie de la nuit, disons que j’avais erré toute cette longue nuit, comme j’avais erré durant la nuit d’avant.

Au matin, je suivais toujours la même voie ferrée qui ne m’offrait encore pas l’aiguillage que j’espérais. Je m’étais convaincu que ce serait à l’aiguillage que je trouverai la mort, du moins ce fameux train de la mort. Peut-être aussi, trouverais-je un abri près d’un aiguillage…

Félicien, ce moine que je n’aurais jamais dû rencontrer, mais qui a toujours quelque chose à dire, précisait à mon âme de farfouilleur qu’il ne s’agissait que d’une apparence, qu’il ne fallait pas croire les affirmations de cette lettre anonyme que je reçus le mois dernier, et qu’il demeurait vain de vouloir insister ; « il ne nous appartient pas de rechercher la mort, c’est elle qui nous trouve », avait-il ajouté.

La fatigue m’envahissant, il m’apparaissait judicieux de me reposer, de faire demi-tour ensuite, et de remettre à d’autres méthodes la réalisation de ma quête. Je m’accroupis à quelques mètres du rail avec un triste constat : j’étais indiscutablement, une fois de plus, en présence d’un de mes nombreux échecs.

Je me confortais pourtant d’une autre idée : Félicien, l’anonyme et les autres pouvaient-ils se trouver concernés ? Peuvent-ils comprendre ? Seraient-ils que partiellement motivés par cette même quête qui reste néanmoins absurde dans ses fondements ? Rien de leurs positions entrecroisées ne pouvaient me détourner en fait de ce que moi je jugeais indispensable, c’est-à-dire connaître, interroger et comprendre la mort, voire même lui demander de l’aide. Pour quelques de mes amis, si ce n’est pour moi...

Encore que le mot ami soit devenu un peu fort depuis. Parlons ici, de trois de mes relations méritant cependant que l’on se penche sur leur infortune. Nommons-les : il s’agit du considérable M. Valéry de Fontaine, du raffiné Pierre Atelly, et du non moins charitable M. Louis-Joseph Caron-Despréaux.

Ces érudits ont attrapé chacun l’une de ces maladies qu’il m’aurait été de la plus haute acrobatie d’en atteindre un point similaire. L’argentose pour Valéry de Fontaine : une petite bête d’à peine un millimètre d’anatomie serpentée, qui se meut à n’importe quel endroit de l’atmosphère dont elle choisit, et qui se rapproche obligatoirement du sol lorsqu’elle devient tout juste aussi lourde que l’air. Parce que cette saloperie dévore, et devinez quoi ?...

De l’argent, d’où son appellation ! 

Non seulement elle s’en empiffre à pleine ventrée, mais elle s’en revêt l’ensemble du corps, celui-ci organiquement et désagréablement gluant, fétide et poisseux.

Ainsi donc, elle - ou il - se vautre sur tous objets domestiques de fabrication humaine pourvus d’un minimum d’argent : couverts, plats, figurines, théières, chandeliers, etc...

Valéry adore ces choses-là ; il en paie le prix ! 

Cette immondice l’a rencontré plus d’une fois, et le résultat de leurs contacts se traduisit, pour mon illustre ami, par de multiples crevasses maintenant à la surface de sa peau, et dont les plaies ne veulent plus se refermer.

L’animal s’y trouve et ne semble plus vouloir en sortir. Aucune souffrance insurmontable, mais une démangeaison permanente qui vous offre l’insomnie, et qui vous supprime toute concentration ailleurs. Le pire des maux donc qui pouvait s’abattre sur Valéry de Fontaine, lui de nature avide de connaissances, constamment occupé aux divers intérêts de l'existence ; les plaisirs de la vie surtout !

La constitution de Pierre Atelly n’en est pas moins endommagée.

Monsieur est un fin gourmet, du moins il l’était.

Ce quinquagénaire, réputé gastronome, a contracté la salvante.

Faut dire qu’il l’avait cherché un peu. Mais qui l’aurait averti de l’existence d’un tel virus ?

Il avait une fâcheuse tendance à saler ses mets plus qu’il n’aurait fallu, c’est vrai ! mais cette abondance minérale grandissante (il en saupoudrait jusqu’aux tartes et clafoutis, voire même son café du matin) l’amena aujourd’hui à ne plus vouloir manger autre chose que du sel. Entre deux cent et quatre cent grammes par jour ; du sel et rien d’autre !

Le bilan pour Pierre : écœurement, vomissement, migraine et potomanie. Pour une personne qui n’entrait jamais dans un établissement présentant moins de trois étoiles à son enseigne, la métamorphose demeure plus que navrante.

Quant à M. Caron-Despréaux, ses largesses et générosités qui auraient pu dilapider sa fortune - à l’origine colossale, croyez-moi - ne firent pas le millième du ravage occasionné par cette mal Dieu de névrose qui l’a envahi, il n’y a que deux mois environ. Ce qu’un éminent psychiatre d’Andrieux nomme l’ormièrie : le mal de l’or…

Caron-Despréaux, depuis deux mois environ, dis-je, ne peut plus s’arrêter d’acquérir de l’or, et sous toutes ses formes : médailles, lingots, stylos, bracelets. Il faut qu’il s’en entoure et qu’il en entasse (il m’avoua dernièrement que s’il pouvait absorber son précieux métal, il le ferait). Vu le cours actuel du produit, autant vous dire que la dépense n’est pas moindre ; je vous confirme bien qu’il ne s’agit pas là d’une névrose sans frais. Pas de remède pour cet homme, devenu pingre depuis. Pas d’antidote non plus pour les deux autres, qui ont pourtant consulté abusivement de leur côté. Dans de tels états incurables, ces trois personnages souhaitaient obtenir un rendez-vous avec la mort  (unique salut envisageable), et ceci dans les meilleurs délais, de surcroît. Tout comme moi d’ailleurs car, pour ma part, je n’étais gagné d’aucune autre de ces diableries, mais ma déveine n’en était guère moins inconfortable. Mon malheur, davantage d’ordre métaphysique, se trouvait tout aussi inguérissable. Je le nomme l’exaspération du « être »… Entendez que j’étais agacé au plus haut point par cent quarante huit sur cent cinquante événements ou matières rencontrées dans la sainte journée : des situations, des actes, des gestes qui se répètent, parfois tous plus insipides les uns que les autres ; la lutte pour le confort, lui jamais absolu ; l’intérêt universel pour le touchable, le palpable, le substantiel ; les réunions d’êtres humains chargées d’échanges trop souvent futiles ; la précarité des réels moments de plaisirs, ; les lendemains pénibles d’euphories spiritueuses ; votre besoin insistant de voir certaines personnes qui vous échappent pourtant constamment ; la fatigue, jamais fortuite, et qu’il faut maîtriser jusqu’au soir, lui qui ne semble jamais arriver ; les objets que l’on perd à l’instant de leur utilité importante ; la proximité de ceux qui vivent différemment ; les pensées collectives qui tentent sans cesse de vous uniformiser vers un conventionnel stupidement dépouillé de nuance ; l’image de vous-même que vous devez parfaire en ce sens malgré vous ; cette abondance du laid , le laid dans tout, dans la distribution des images, dans celle des sons également, le laid dans l’urbanisme, dans les arts et dans le reste ; la disparition progressive et « progressiste » de la vraie féminité ; les interdictions de plus en plus nouvelles et insensées, bref ! en ce qui me concerne plus directement, un monde moderne avec lequel je ne souhaite plus aucun rapport, et un temps qui s’échappe, qui fond, qui disparaît presque en marge, un temps qui s’écoule inutilement puis qui me regarde vieillir avec, en prime, comme pour mes trois relations mentionnées ci-dessus, une santé probablement fragile, à surveiller davantage d’une année sur l’autre. Me serait-il alors permis de nier être devenu malade ?…

Empreint d’une parfaite animosité envers l’avenir, d’un absolu dégoût pour le passé, mon présent ne m’allouait plus aucun intérêt.

Un spleen continu, en résumé !

Repensant à tout cela, non loin de la voie ferrée, ma détermination fut récompensée lorsque je perçus le bruit lointain d’un moteur diesel se rapprochant. La lettre anonyme, dont j’avais parlé plus haut, n’avait pas été précise quant à la géographie de ma possible entrevue.

Elle racontait cependant que durant la période antique, les frontières de l’univers temporel se situaient à quelques lieues au nord de Biami, que les peuples installés en amont de la Fériathe n’offraient rien de comparable à l’humanité, et que les plaines de l’actuel Candiana demeurent occupées par toutes les mauvaises divinités et autres harpies malveillantes que pouvait produire l’imagination (je précise que le Candiana est une très belle région, mais je ne vous invite pas à la rechercher sur les cartes).

Maintenant, l’anonyme, paraissant avantagé d’une évidente connaissance, ajoutait, non sans raison, que si la plupart de ces chimères du passé avaient totalement disparu, la mort, de son côté, n’était pas encore sur le point de devenir obsolète (affirmation crédible !).

Du reste, ce fut cette même crédibilité qui m'avait conduit jusqu’ici.

De sources assurées, celle que personne ne peut éviter, et que tout le monde redoute, circulait au moyen d’un train personnel, empruntant sans escale un vaste réseau ferroviaire, désaffecté depuis longtemps, et qui s’étendait malgré cela sur plusieurs kilomètres aux sud et ouest de Palençon ; là où je me trouvais d’ailleurs.

L’une de mes fréquentes absences cérébrales me priva de certains détails. Je veux parler de l’arrêt du train, puisque ce dernier, sans la moindre raison si ce ne fut moi, stoppa sa course au milieu du champ, pour l'heure lieu de mes lamentations. Malgré donc un stationnement à peine explicable, la machine prolongea néanmoins son ronronnement comme pour vouloir m’indiquer qu’elle n’avait pas que cela à faire. Honnêtement, j'étais confondu, mais une audace qui me vint probablement de toutes les motivations que je vous ai précédemment décrites, m’interdit un bon nombre de réflexions inutiles sans aucun doute, et, animé par l’ensemble de ces circonstances, je me dirigeai vers l’unique double porte dudit véhicule avec une forte détermination d’en obtenir l’ouverture.

Il s’agissait - je vous en dois une description - d’une locomotrice parfaitement traditionnelle, de type autorail ; un genre de « Micheline », quoique le mot reste galvaudé, entièrement monochrome (d’un blanc cassé, jauni, très pisseux pour justifier mon sens de l’observation), et dont les vitrages présentaient, comment dire ?… la couleur du vide !

De cela, je reconnais mon faible sens de l’observation.

À mon approche, le mécanisme de l’ouverture se mit en action.

Un œil et un nez incorrectement positionnés en travers de la hure, un fasciés donc particulièrement ingrat et incapable de solliciter ma tolérance m’adressa la parole avec cependant une excellente courtoisie dans le verbe :

 - Vous désirez quelque chose de précis, cher Monsieur ?

Comme il me le demandait ainsi, ma réponse fut en effet précise, la ferraille de la porte se referma, et l’individu réapparut au terme de quelques minutes nécessaires à songer, de mon côté, que ce bipède avait tout intérêt à rester poli à mon égard le plus longtemps possible. Il y a des gens comme ça, on ne sait pas pourquoi, mais l’ampérage augmente en vous et considérablement dès le premier contact.

Lui aussi  devait couver une tension à mon encontre, car il devint ensuite beaucoup plus désagréable que lors de sa première apparition.

- La mort n’est qu’une entité abstraite, donc elle ne peut être visitable, pas plus dans ce train, pas plus qu‘ailleurs.

- Écoutez ! je détiens une quantité d’informations contraires, alors j’insiste.

Mon interlocuteur disparut une fois de plus, mais ma formule s’avéra efficace puisqu’il revint peu de temps après, mieux pourvu de la docilité indispensable à ma convenance.

Je fus alors invité à pénétrer à l’intérieur de la machine qui m’offrit l’aspect d’un appartement somptueusement décoré ; rien de comparable à l’extérieur, pas plus qu’à l’agencement d’un wagon classique. Le mobilier, d’ébène et de nacre pour la plupart, rivalisait de part et d’autre. Des tentures dorées, écarlates et argentées sur la totalité des parois visibles, excellaient librement tout comme une profusion d’effigies de bronze noir surélevées aux angles, et même aux endroits qui n’étaient pas des angles - certaines en albâtre.

 Aussi, du cristal au plafond ; partout des couleurs chaudes : du pourpre mêlé d’azur ; du soigneusement brodé ; du gracieusement frangé. Et l’or servait à tout : à soutenir les rideaux, à cercler les miroirs, à parer les dessus de guéridon.

Mon détestable guide, quant à lui,  me fit atteindre le compartiment voisin : un boudoir. La soie et autres étoffes beaucoup moins ordinaires envahissaient tout autant ce nouveau lieu d’apparence la moins sobre.

Au milieu de tout ce luxe, rien de sépulcral donc, avec mes galoches poussiéreuses, croyez-moi, je n'avais pas trop l’air fin.

Que ne fut pas mon étonnement, mon ravissement, dois-je être plus exact, lorsque me reçut la femme peut-être la plus fantastique que je n’ai jamais rencontré. Que l’on m’arrache cent fois les deux yeux si j'invente, car elle m’accueillit entièrement nue sous un parfait léger voile, sublime d’élégance.

Une nudité qu’un homme de base, comme moi par exemple, n’aurait pas assez de cinq vies, ne serait-ce que pour l’imaginer. Un ensemble de galbes jointes aux bons endroits qu’il vous paraît défendu d’en deviner les suites invisibles. Le beau absolu se mouvait à peine distancé de l’extase visuelle dont j’étais empreint, mais hélas une encombrante pudeur m’interdit d’en approfondir ou d’en développer l’analyse ; du moins pour le moment.

Votre narrateur, de faiblesse intégralement masculine, se trouvait aux limites de l’apoplexie.

Je pense que vous m’en excuserez ?

Je pense également devoir mettre un terme à cette description, puissant témoignage de l’inaccessible.

C’est de la Mort dont il s’agissait, et, croyez-moi, elle ne pouvait aucunement se comparer à l’ignoble représentation commune, grande porteuse de faux, pas plus qu’au disgracié qui m’avait accompagné.

Mes capacités de jugement ne portaient pas de coutume sur les entités en général, mais entendez que ce type de confrontation avec l’irrationnel me convenait parfaitement.

Un léger manque d’aisance me fit prendre la parole sans attendre.

Toutes mes questions indiscrètes sur la nature de mon hôtesse n’obtenant aucune réponse (ce qui restait à prévoir), j’exposais alors au mieux les douleurs de chacun de mes amis en mettant le maximum d’accent sur la nécessité de ma visite, mais en me gardant bien de faire savoir que j’en étais tout autant concerné.

Quand j’eus fini, un silence s’imposa.

Je remarquai une flagrante gêne naissante : celle qui devait se joindre aux réponses que j’attendais.

- Chacun meurt rarement comme bon lui semble, et rarement dans les meilleures conditions souhaitées, mais pour ma part, mon intervention demeure parfaitement inexistante, je peux te le certifier. En réalité, je ne suis que la comptable de cette situation universelle ; je n’en suis ni la réalisatrice, ni l’instigatrice. Toutefois, il ne m’est pas interdit d’émettre des commentaires. Apprends, par exemple, que l’ormièrie, la salvante et l’argentose sont des maladies non répertoriées ; du moins pas dans mes listes!

Il est vrai que les façons de mourir sont variées, elle peuvent aussi trouver quelques autres sortes d’innovations, surtout de la part de l’humanité, mais je reste persuadée que l’argentose dont tu me parles doit être une créature appartenant à la mythologie, que ton ami de Fontaine, s’il dit l’avoir rencontré, cela doit être dans l’un de ses cauchemars ou, peut-être, qu’ayant l’imagination développée, il a préféré la confondre avec un eczéma dont il est victime pour l’heure. Ce qui, pour sûr, rendrait cette épreuve moins ordinaire, et davantage plus justifiée que le réel désœuvrement dont il fait l’objet.

D’ailleurs, reconnaissons ensemble qu’il serait légitime de croire que M. de Fontaine souffre actuellement d’une stérilité créative, inavouable de son côté, et qu’une telle période de sa vie, trop neutre à ses yeux, l’oblige, non satisfait donc, à inventer une raison extérieure à sa défaillance personnelle. Car en réalité, et depuis toujours, il se sait incapable d’orienter toutes ses compétences et facultés vers une seule motivation à la fois. Cet homme a consommé trop d’originalité, mais il n’en a approfondi aucune. M. Valéry de Fontaine est épars, et il s’agit là de son unique maladie.

Pour M. Caron-Despréaux, le cas n’est guère différent, il me semble. Sa situation est quasi identique, par certains côtés, à celle de M. de Fontaine. À savoir qu’il souffre également d’une saturation – (entendons-là intellectuelle, bien-sûr), et qu’il essaie, non malgré lui, de l’endiguer par une frénésie de son invention. Je pense qu’il aurait aimé parfois être un autre homme ; tout autre homme, excepté celui de l’opulence.

Peut-être aurait-il souhaité subir une existence moins dominante, en opposition à celle que son capital lui procure, c’est-à-dire la place qu’il acquiert dans le monde, ou encore celle qu’il peut toujours acquérir, quoiqu’il arrive. Il n’a même pas vécu un quart d’heure de misère - ne serait-ce pour comparer.

Aurait-il besoin de connaître l’effort ? Probablement, car trop de réussites passées lui vinrent de ses moyens. D’ailleurs, il n’a connu d’apprentissage à aucun endroit. Il n’a pas non plus l’expérience du

 « comment œuvrer ? », ce qui, somme toute, présente un fort handicap.

Alors, pour lui, les choses se répètent, ses largesses demeurent instinctives, et il s’en lasse.

Aujourd’hui, il ne trouve plus la raison d’interrompre son oisiveté au profit de quoi que ce soit (il peut hélas tout obtenir). Alors il vomit de tout ce qu’il ne sait pas faire, et dont il se persuade ne jamais savoir faire. Crois-moi, le temps s’écoule à la même vitesse pour tous, et, parmi les enseignements qu’il produit à son passage, certains sont plus inconfortables qu’ils ne pourraient paraître.

M. Caron-Despréaux est indubitablement exclu du désir.

Saturation également pour Pierre Atelly. Celui-ci a croisé une conscience dont il aurait pu se passer avant de vieillir ; c’est ainsi que sa détresse m’est perçue. L’ensemble des intérêts avec lesquels il a vécu jusqu’ici lui apparaît depuis quelques temps comme des palliatifs à une autre perpétuelle recherche omniprésente qu’il a toujours tenté d’éviter, ou bien qu’il n’a jamais su élargir (état analogue aux deux autres).

Tu as mentionné son penchant pour la gastronomie ?... 

C’est là une compensation ! 

Il n’est pas improbable également que M. Atelly songe à soigner davantage son image extérieure. Bref ! à ce jour, c’est l’overdose. L’overdose du palliatif donc ; celui qu’il a créé.

Alors, à défaut de se détruire…, il se dégoûte.

Là, notre entretien fut brutalement interrompu par Tête-en- biais, planté derrière moi.

Ce parfait chien de garde venait de s’emparer violemment de ma main droite pour la projeter fort indélicatement vers le sens opposé d’où elle s’aventura : c’est-à-dire sur l’une des jambes veloutées de mon hôtesse car, Mort ou pas Mort, il m’aurait été difficile, voire impossible, de ne pas tenter une communication plus directe avec mon interlocutrice. Celle-ci, paraissant à peine froissée de mon outrecuidance, voulut ignorer ma coquinerie, et invita son huissier à prendre un peu de recul. Ce qui fut belle prudence !

Mon envie de le redresser ne s’était pas complètement évanouie. D’ailleurs, je lui conseillai, au passage, de redevenir un tantinet oublieux, et, qu’à défaut, je me verrais dans l’obligation de modifier l’ensemble de sa structure.

La Mort reprit son enseignement.

- Tes trois amis sont des menteurs ou des fondus ; ils t’ont abusé ! Aussi, ils sont dévorés par divers points communs excessivement inconfortables, mais néanmoins très avantageux : ils sont affamés de concret.

Jamais leur esprit sombre dans l’inactivité, et leur besoin constant du parfait, hélas, les noie dans une vague de déceptions perpétuelles. Acculés par les pénalités qu’ils s’imposent, et privés d’issue notoire en ce sens, ils observent la mort comme leur étant salutaire.

- À vous voir, Madame, ce ne peut être totalement inexact. Je crains d’ailleurs ici partager, non médiocrement, l’opinion de mes camarades.

- Je l’avais deviné, mais sois raisonnable … Le paramètre de la mort, on ne le décide pas, on ne le programme pas, ni dans le temps, ni dans un lieu. Vouloir achever sa vie sans en attendre les meilleurs effets, c’est augmenter la consécration de l’inutile. Par contre, orienter sa vie, aussi désastreuse qu’elle puisse être, en préparant sa mort, ne peut qu’aider à snober beaucoup de choses. Certes, de la vie, je suis mal placée pour en parler, mais je pense que, même à la dernière minute, il peut encore y avoir une importance à réaliser vers cette mort qui, de toute façon, reste inévitable. Tiens, c’est comme attraper la queue du Mickey…Tes possibilités de réussite se renouvellent à chaque tour, mais lorsque le manège s’arrête, lorsque tout est fini, il est trop tard.

- Trop tard ! mais pourquoi ?

- Trop tard pour viser l’éternel. Dès la naissance, le trépas reste susceptible d’intervenir (c’est d’ailleurs le prix à payer en échange de cette fameuse naissance), mais si tu bénéficiais de la longévité d’un dieu, tout comme moi, tu estimerais beaucoup plus la fugacité de ton actuelle existence matérielle. Tu te rendrais compte à quel point elle est constructive pour la suite. Certes, une forte majorité de vivants (le troupeau) profitent mais n’agissent pas ; ils n’en récupéreront que des fruits maigres, tu peux en être assuré !

Toi et tes amis, au contraire, devriez édulcorer vos états d’âme par des actes dont les effets seraient conçus essentiellement pour vous survivre. Parce que précisément vous suffoquez de votre condition organique, vous exécrez votre biotope, vous devez alors vous garantir d’un au-delà plus confortable, et non pas rédiger votre testament sur un timbre-poste. Aussi, l’éternel dont je te parlais, l’éternel auquel appartient ce train, n’est pas réservé à une classe quelconque d’individus jugés supérieurs. L’éternel est accessible à tous, je te le confirme ; je serais même tentée d’en prôner la quête.

Ton décès doit arriver un jour…Tu t’en fous, puisque tu seras devenu notable ailleurs autant que là où tu laisseras une place vide.

Un esprit fort, malgré son peu d’aisance, conserve les moyens de pouvoir rester parmi les références, et de la manière la plus intemporelle, sois en sûr !

Ce furent les derniers mots de son discours, aussi de notre entretien, car mon impertinence avait renouvelé ses excès. Observez que je dus soudainement libérer le pied de mon éducatrice, et, promptement, toujours par l'affreux guide, je fus reconduit entre le rail et le champ que je venais à peine de quitter, avec en prime un rappel injurieux de mon état ; à savoir celui de désaxé.

Je ressortis donc indésirable de ce train, l’arrogance totalement détrônée, embarrassé d’un grand regret, d’une instruction pas complètement entendue, sans non plus savoir exactement comment j’allais m’y prendre (bâtir une cathédrale, écrire une pièce lyrique ou composer une symphonie), mais intégralement convaincu et déterminé à me façonner l’une des meilleures parts de l’éternel.

Et pourquoi pas, un jour, une petite place dans ce train !

 

 

Laurent Albert Lafargeas (Les pays sombres, 1981).

N61 ed.2014.

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