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L’unique différence entre le malheur et la félicité, c’est que
jamais tous deux ne se présentent le même jour, et, lorsque
rarement cela se produit, c’est le vide et nous n’avons plus
rien à dire.
Aujourd’hui, Franck est heureux. Il a rencontré Anne-Marie la semaine dernière, et, maintenant, il est chez elle, dans son petit appartement. Franck n’est pas cuisinier, mais son léger embonpoint trahit son attirance pour la table. C’est une sorte de représentant de commerce avec du temps libre, il est jovial, il est sympathique, un peu blagueur… Il est lui-même !
Chez Anne-Marie, c’est fouillis : partout des bibelots, des cadres sans valeur, des babioles accrochées aux murs, aux cloisons, des livres à tous les endroits, des statuettes sur les tables basses, sur les tables hautes, Schiva à gauche, Bouddha à droite, aussi, des icônes sur les étagères, dans la salle de bains, des poteries de couleur, pas toutes bien façonnées, des luminaires, des fleurs séchées, des bougies jamais allumées, des valises usagées, des paniers en osier, des bocaux à moitié et parfois totalement vides. Quant au mobilier, là, tous les styles sont mélangés : du Chippendale, du formica, du retour d’Égypte.
C’est jeudi ; Franck ne travaille pas. Je l’ai dit, il n’est pas cuisinier, mais, lorsqu’il décide de s’y mettre, il réussit toujours.
Anne-Marie rentrera dans un peu plus de trois heures, il va donc préparer un ragoût, il va improviser.
Une demi-heure dans la rue, et le voilà de retour avec l’essentiel.
Pour l’accompagner dans sa tâche, il choisit une musique d’entrain : du blues. C’est ce qu’il préfère. Les oignons d’abord. Ici, quelques larmes de joie se mêlent aux autres. Franck chante, Franck est heureux : « il me faut un tablier, un
tablier... er... er… pour me protéger, me protéger... er... er… »
Aucune recette particulière, tout au feeling ; Franck est sûr de lui. D’ailleurs, ses premiers gestes sont synchronisés. À chaque condiment, il goûte. Avoir du goût, c’est une part de la réussite. Dans la cuisine, ça commence à sentir, dans l’évier, la vaisselle s’empile. Peu d’hommes s’organisent mieux que cela. Franck en arrive aux touches finales. L’inventaire des épices est long ; il y en a partout. Dans les placards, sur les murs, sous le comptoir, enfermés dans des flacons, dans des énormes vases clos, dans des boîtes carrées, même au fond de certains verres à pied.
Chez Anne-Marie, c’est un peu disparate, aucun objet n’a vraiment sa place définitive, c’est davantage une population de choses diverses en perpétuel mouvement. Le nez de Franck passe tout en revue, les clous de girofle, il les trouve occupant un étui métallique, accompagnés pêle-mêle de quelques bâtons de vanille.
Dans une moyenne potiche en albâtre, il découvre une poudre grisâtre qu’il ne peut identifier ; du poivre peut-être ? Sans odeur, à peine relevée, la poudre fond sur la viande. Il goûte et en remet plusieurs autres pincées. Dans la gamelle, il y a de la place, et Franck réussit toujours son mets. Il chante encore « un peu de curry pour Anne-Marie... ie... ie… »
Anne-Marie est rentrée. Quinze minutes avant, le ragoût, terminé, était parfait. Un certain nombre de baisers langoureux sont échangés. Anne-Marie se penche vers la gazinière ; elle goûte à son tour… Anne-Marie est ravie.
Attablés, tous deux trinquent, un whisky à la main de Franck, un vin cuit dans celle d’Anne-Marie. Arrive le ragoût. C’est un délice : juste relevé et aromatisé au plus humble.
Anne-Marie change la musique, Franck change de conversation :
- D’où vient ce masque étrange pendu, là, au-dessus de ta bibliothèque ?
- Je l’ai ramené du Cameroun… C’est un masque funéraire qui n’est utilisé que par le chef de certaines tribus … C’est leur rituel.
- Des cannibales ?
- Non ! Non !... Par contre, tu vois, là… derrière toi, le collier d’os, le collier, là, accroché à l’armoire. Eh bien, ce sont les phalanges d’une main humaine… C’est un ami qui me l’a rapporté du Mozambique.
- L’homme, ils l’ont bouffé ? interroge Franck.
- Bien-sûr ! Ils se mangent entre eux… Après la mort, bien-entendu, ce n’est pas pour se nourrir. C’est un rite, une croyance… Par exemple, en absorbant la cervelle d’un guerrier, ils pensent gagner à eux-mêmes le courage et la vaillance du défunt… Après, ils dansent…, ils chantent, c’est leur tradition.
- C’est horrible ! peste Franck.
- C’est surtout répugnant, ajoute Anne-Marie.
Le débat n’altérant en rien le festin des deux causeurs, Franck poursuit
l’entretien :
- Mais, dis-moi, tu as l’air d’en connaître un rayon sur les rites funéraires ?
- Oui ! Ça m’intéresse, entre autre… L’ethnologie surtout … C’est pour ça que je voyage beaucoup.
Un moment, le dialogue s’interrompe. Seuls, les verres et les fourchettes émettent des sons.
Le jeune homme reprend la parole.
- Moi, je n’ai jamais assisté à un enterrement.
- Moi si... Celui de mon père.
- Ah bon ! Ton père est décédé ?
- Oui ! l’année dernière… Il n’avait que soixante trois ans… J’ai vraiment beaucoup pleuré… C’était quelqu’un de bien, mon père. Toujours gai, aimable, toujours prêt à t’aider, jamais un mot plus haut que l’autre.
Anne-Marie s’adresse maintenant à son assiette, et une larme lui dégouline lentement sur la joue. Franck s’en aperçoit, et, quelque peu gêné, il souhaite parler d’autre chose sans pour autant s’éloigner grossièrement du sujet initial.
- Et vous avez été à l’église ?
- Non, mon père ne pratiquait pas. Ma mère a aussi ses idées là-dessus. D’ailleurs, elle a demandé une crémation, et les cendres de papa nous en avons gardé chacune une partie… Tu vois, comme ça, Il est ici, dans cet appartement, avec moi…
- Où ça ? interroge Franck, empreint d’un léger frisson.
Muette, Anne-Marie, quitte la table, se rend dans un angle de la pièce, puis dans une autre, disparaît un instant, puis revient auprès de son nouveau compagnon, tenant solennellement, entre ses deux mains, l’urne cinéraire, la potiche en albâtre dont le contenu parfumait encore le plat de cette merveilleuse soirée.
Un peu plus tard, Anne-Marie, toujours attristé par l’évocation de feu son père , s’adresse à la porte des toilettes, derrière laquelle Franck s’était enfermé.
- On ne devrait jamais parler de la mort lorsque l’on est à table… Tu le penses aussi ?
- Oui ! Je dirais même que, la mort, d’en parler ou de ne pas en parler, ce n'est pas toujours une réussite.
LAFARGEAS Laurent, 2001.