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Taddeo di Bartolo
L’éclipse
J’ai trop connu ce globe et le ciel qui l’enveloppe. J’ai trop longtemps comparé le mal des hommes, et je doute que dans un ailleurs, il peut être conçu pires serviteurs du Diable, pires démons, ayant l’identique faculté de penser et de s’émouvoir tout en soignant son art de destruction et sa science de l’horrible.
Au lendemain de mes quatorze ans, notre jour fut obscurci par une éclipse forte annoncée au préalable. Certains érudits et autres savants du temps, non maîtres des choses du ciel, lui avaient pourtant donné un nom. Ainsi, toute cette partie du monde, y compris ma petite ville de Kosbourg, attendait, en extérieur, l’« éclipse dorée ».
Un double et surprenant événement, puisque durant plusieurs heures, elle devait nous priver du soleil.
Enfant exalté, je languissais de voir cette pénombre en plein jour, cette insolite merveille, et, à midi sonnant, la lune, entièrement de son disque, eut soustrait à nos vues tous rayons de notre étoile, et ce fut, en effet, la nuit pour la majeure partie de l’après-midi.
De tous âges, écoliers de toutes classes, les yeux désordonnés en tous sens, nous vociférions autant de commentaires de joie que de surprise au constat de ce phénomène, pour nous, ultra surnaturel.
C’était comme une Apocalypse temporaire que l’on connaissait précisément juste éphémère…
Je regardais en tous sens, dis-je, ce ciel provisoirement noirci de l’exceptionnel, et, d’avec mes nombreux camarades (filles et garçons), je me réjouissais de cette journée qui se devinait fort ludique en tous points par ce dominant attribut.
La plupart des enfants de la commune, et moi-même d’ailleurs, s’agglutinaient sur la place de la Capitainerie ; là, très peu y circulaient nos adultes.
Quasi aussitôt, s’ajouta à cela un scénario différent de celui que nous offrait les astres : des bruits de moteurs, certes un peu particuliers, mais des véhicules aériens s’approchaient, c’est sûr !
Peu à peu, entendus plus environnant, sans qu’ils constituent un vacarme imminent, ces moteurs de crécelle se trouvèrent sans conteste au-dessus de nos têtes, mais, en l'absence probablement volontaire de leurs éclairages, les ténèbres de la voûte céleste nous interdisaient toutes distinctions possibles.
Il est vrai, qu’alors, tous étions en semi-patience d’un nouveau cas.
De l’un de ces cas extraordinaires dont la face ne peut se voir défaite à la liesse et à l’enjouement auxquels elle s’adresse.
C’est-à-dire que, dans mon esprit, dans celui des autres collégiens déambulant devant, derrière et tout autour de moi, aujourd’hui, c’était la fête. Entendez que rien de moins ne pouvait être concevable, et même dans le regard des plus petits qui, de part et d’autre, s’agitaient de cette lumineuse bien que noire journée.
Ce fut alors soudainement, malgré l’euphorie générale, qu’un désagréable frisson me parcourut le dos, et ce qui me parut, l’instant précédant, comme allégresse prometteuse devint tout autre chose en l’espace de quelques secondes : une indéfinissable sensation d’effroi, pour ne pas dire une angoisse intuitive.
Ceci, à la rapide analyse de l’incohérence de ce qui se déroula
ensuite.
Voyons, et en très peu de temps, que le sol fut couvert d’une multitude de micros parachutes chargés, eux, d’une aussi importante multitude de sachets -toiles contenant des objets plus que divers.
Des jouets, des gadgets, en PVC pour la plupart, également des cuillères et des fourchettes de même matière ; quelquefois des peignes de couleurs vives, des brosses à dents ou autres pacotilles risquant peu à leur atterrissage.
Tous, ouvrions ces paquets, tous nous encombrions de leur contenu, tous en étions animés de la découverte de leurs premières variétés.
Hélas, par mille endroits, ces présents tombés du ciel, de surcroît d’aucune valeur, réitéraient pitoyablement leur effet de surprise.
Beaucoup d’entre nous – les adolescents – pensèrent et dirent qu’il s’agissait d’une promotion commerciale pour un nouveau dentifrice ; ce qui y ressemblait. Sans éclipse, j’avais vécu des situations analogues.
Je crus à cela, mais mon inquiétude ne souhaitait pas encore disparaître.
Etait-ce l’obscurité qui me privait de toutes réelles ardeurs cependant fortes ambiantes ?
Je m’interrogeais sur la probable stupidité de mon appréhension, mais, en marge des événements, cette dernière persistait, et s’amplifia même lorsque certains conduisirent notre majorité vers une autre place : celle dite du champ des foires. Celle où, de coutume, le samedi, les volailles et les bœufs sont exposés, engraissés à la revente.
Toujours sans vraiment savoir pourquoi, je m’opposai à ce déplacement collectif, et, à la défense de mon intuition dépourvue d’arguments convaincants, je vociférai à mon tour. Pourtant, suivant les derniers déserteurs de la Capitainerie, la peur déjà au ventre, avec ceux m’ayant accompagné, de mon recul des moins accessoires, je fus étrangement surpris du nouvel ordre qui s’était, sur les lieux, mystérieusement et rapidement opéré.
Étrangement, la plupart des enfants étaient disposés comme dans la cour d’école, lors de leur entrée en classe ; par âge ou par hauteur, aussi par sexe : les filles formant un rang, les garçons un autre parallèle. Toujours conservant mon esprit de recul, je ne distinguai que les dos de ces enfants, et je me gardai bien de les joindre davantage ni même de connaître la raison de leurs alignements.
Et encore le ciel se mit à pleuvoir de nouveaux objets tout autant dérisoires que les précédents ; cette fois, des ballons de toutes les couleurs. Des ballons, beaucoup de ballons, puis des semblants de ballons ; des lambeaux de matière plastique, disons des tonnes de plastiques insignifiants ; du plastique envahissant le bitume de cette place, et d’une vision de complet désordre, à mon humble impression.
Le recul de l’éclipse accordait déjà une faible luminosité grise, un surprenant silence s’était imposé, et le vent, tout juste levé, encombrait l’espace de ce champ des foires en relevant le plastique, parfois très haut, pour l’échouer à nouveau du même temps qu’il en animait un autre. Je le répète, un complet désordre !
Cette incompréhensible situation amplifia mes craintes. Je décidai alors de m’éclipser, moi, dans les ruelles étroites et totalement désertes du centre- ville.
Je m’éclipsai donc à mon tour, dis-je, mais partout où j’engageais le pas, de partout celui-ci me commandait encore le recul. Nos rues, disons nos venelles étroites, fréquemment le labyrinthe de nos jeux, sombre ici de l’événement, n’offrait plus la certitude de mener à un décor familier, mais davantage à l’incertitude émanant de cette nouvelle ambiance ; entendez-là, un gris silence.
Pourtant, m’approchant d’une issue où l’au-delà s’estimait plus clair, je perçus distinctement des sons plus que larmoyants, des sons d’être humain pleurant : la voix d’un enfant suppliant.
« Pitié ! par pitié, non ! ne faites pas cela… »
Alors, mes appréhensions trouvèrent immédiatement là leurs légitimes confirmations. Au dernier angle de la rue (celle que j’empruntai ), à moins qu’il ne s’agisse d’une œuvre théâtrale exhibant, au grand air, les premiers effets de ses répétitions, mon intuition accentua ce que tout érudit du genre humain indiqueraient comme la peur. J’entends celle que réellement je connus là !
« Non !… ne faites pas cela… par pitié, ne faites pas cela », insistait ainsi la voix de l’enfant que je ne voyais pas, mais dont j’estimai la supplique comme non gérée par une quelconque mise en scène s’ajoutant à la liesse de notre éclipse.
J’avais parlé de peur, j’avais parlé de mes angoisses personnelles ; je n’avais pas encore évoqué l’horreur dont je fus le témoin, et dont mes quatorze ans jamais ne pourront limiter l’étendue de cette sombre pieuvre qu’est la mémoire de l’insupportable.
D’ailleurs, dans l’histoire des hommes, depuis quand les faibles âmes doivent-elles, par priorité, s’en exiger épargnées ?
Dans l’histoire des hommes, jamais, de cela, personne ne fut expressément épargné . Tous le savons, mais ce jour agissait, et croyez-moi, pire encore que le pourtant capable de l’homme.
Dans certains livres, j’en avais entendu parlé : les ybisses et les ubusses. Des êtres donc capables de pire que l’humain avait déjà fait, et du reste demeure encore apte à faire ; des êtres, tout comme l’humain, dis-je, parfaitement subordonnés à ce loisir qu’est l’ignominie.
Les ybisses, dont l’anatomie se tient à la verticale tout comme nous, pourraient également nous ressembler s’ils étaient pourvus d’oreilles, et s’ils n’avaient pas le corps recouvert d’un poil ras et anthracite.
Les ubusses, quant à eux, identifiés comme peut-être les femelles des précédents, ont un poil identiquement ras, mais d’un anthracite beaucoup plus clair. Aussi, ils ou elles se meuvent plus rapidement, puisque utilisant leurs quatre membres pour tous déplacements.
Les deux espèces pourraient donc ressembler à des hommes par leur silhouette s’ils respiraient, s’alimentait ou parlaient avec une bouche, mais c’est par un béant orifice situé au bas du ventre qu’ils obtiennent toutes ces vitalités, y compris celle du rejet indispensable ainsi que celle de se reproduire.
Enfin, le plus détestable chez ces habitants du continent voisin, c’est qu’ils sont totalement carnivores, et qu’ils nous perçoivent comme une viande de premier choix.
Les plaintes de l’enfant cessèrent soudainement. Tout en demeurant soigneusement dans l’ombre, je risquai un œil au-delà de la ruelle qui me dissimulait. Cet enfant avait été bâillonné par ses tortionnaires ; du moins, pour l’heure, ceux de son jeune frère qu’ils avaient ficelé comme un rôti, et dont ils s’apprêtaient à introduire dans la partie supérieure d’une vaste marmite, celle-ci compartimentée en vue d’une cuisson vapeur. L’horreur, vous disais-je ! Le bambin, également bâillonné, mijota de cette façon, sous mes yeux, et comme entremet express de ces monstres. De cela aussi, dans mes lectures, j’en fus informé. Pour les ybisses et les ubusses, la chair de l’enfant vivant, cuite à l’étuvée, demeure plus goûteuse au palais, et plus tendre à la dent.
Je ne pus en supporter davantage. Certes, un moment, j’échafaudai l’utopique dessein d’extraire le deuxième gamin de cette barbarie, mais, très vite, je dus me rendre à l’évidence : je ne pouvais rien y faire, si ce n’est que de trouver le même sort !
Ici, je ne vous parle pas de l’état de mon cœur, ni de la peur, de la haine et de ce désagréable sentiment d’impuissance qui s’y mêlait.
J’empruntai, alors à la hâte, d’autres rues et venelles pour me rendre je ne sais où. En tous cas, pour fuir !
Mais, fuir quoi ?… L’envahisseur était partout !
Et, de retour à la vue du champ des foires, l’épouvante réitéra son infernal scénario, cette fois-ci à une échelle plus importante.
Tandis que les enfants de tous les âges se voyaient de force embarqués dans d’énormes avions- cargo, les adultes de mon village, hommes et femmes, étaient sur place décapités en série, pour la plupart d’entre eux. Dévêtus, ficelés, puis alignés les uns derrière les autres, à la manière d’une chaîne d’extermination parfaitement organisée, ils étaient poussés très rapidement, chacun leur tour, sous le couperet d’une guillotine installée fort rapidement à cet endroit.
Ce que je vis, un peu plus loin, toujours en aventurant dangereusement ma curiosité, c’est de la façon qu’ils exécutaient les personnes de forte corpulence… Etait-ce encore plus infâme ?
Je vous le rappelle, j’avais quatorze ans, et, croyez-moi encore, je me serais volontiers allégé la mémoire de cette sanguinaire mise en scène.
Les mains liées dans le dos, agenouillés sur le bitume, l’envahisseur avait disposé un masque Bruneau sur le chef de sa victime, et, comme aux abattoirs, à l’aide d’une masse (un merlin), l’ybisse chargé de l’opération introduisait la mort à l’intérieur du crâne par le pieu disposé à cet endroit du fameux masque Bruneau.
Ainsi, aveuglé et incapable de voir arriver le danger, ni même alerté par aucune supplication du voisin massacré, le sacrifié passait instantanément de vie à trépas comme, je le reprécise, un animal de boucherie.
Et, ce dernier mot reste faible car, un peu plus loin, d’actives tâcherons débitaient la viande sur de vastes étals, encore disposés sur place à la hâte, où le cadavre adulte était tronçonné en deux parties par l’entre-jambe pour ensuite être, à son tour, stocké en quartier dans l’avion- cargo. Dois-je ajouter que les défunts masculins furent bel et bien castrés avant l’intervention de la forte lame ?
L’éclipse arrivait à son terme, au loin j’entendais distinctement l’échange de fusils mitrailleurs entre une patrouille de ces affreux et probablement notre gendarmerie, mais je dois avouer que ma peur avait atteint son point culminant, et tout ce dont je venais d’être l’un des rares témoins, me retourna les viscères au plus insupportable que, vomissant, je ne pus assister au départ, ni au décollage de leurs bâtiments d’enfer.
Au-delà de cette journée d’éclipse, de cette noire journée, au-delà de cette première tuerie, ce fut, et vous vous en doutez, la déclaration d’une guerre mondiale. Guerre mondiale qui devait hélas se prolonger durant six années, et qui, vous vous en douterez également, envoya davantage de personnes dans l’autre monde, et non parfois d’une manière plus douce que celles dont je venais de constater.
Depuis, larme constante point à mon œil déserté de réel espoir en ma condition de bipède, pas plus que celle des autres, car mes camarades de jeux, mes camarades de joie, mes camarades d’éclipse, jamais ne revinrent à Kosbourg, pas plus sur la place de la capitainerie que sur celle du champ des foires.
Laurent LAFARGEAS (Les pays sombres, 1993.)
ed.25.06.2014.