| Les trois quarts de ce que je venais de dire, je le pensais réellement, mais au fur et à mesure que j’haranguais un sentiment de culpabilité m’envahissait peu à peu, et j’eus un moment la nausée de mes propres termes ainsi qu’une certaine compassion à l’égard de mon reflet qui semblait plier sous la dureté de mon langage. Son attitude s’était manifestement amoindrie, et il m’apparut comme désemparé, comme meurtri par une épée que je lui aurais planté au beau milieu de la poitrine. De mon côté, j’eus également l’impression d’avoir été ridicule, obtus, ostensiblement borné, et, par endroit, totalement obsolète. Du moins, c’est ce que je crus lire dans les yeux de mon double. Ce dernier répliqua aussitôt, mais sans véhémence immédiate. - Sans y être invité, je me permets cependant de prétendre avec assurance que ton évolution, d’apparence elle aussi garantie inerte, n’est qu’une errance déguisée : une adipeuse fourberie… Et, tu vas l’écouter. Sois très attentif à ce que je dis, à mes phrases, à ce qu’elles pourraient détenir, non pour ton profit immédiat, mais pour l’homme que tu aurais dû être, ou encore pour celui que tu aurais pu être. Un autre conseil : protège-toi de ce que tu serais incapable de comprendre ; regarde et perçois cela comme s’il s’agissait d’une coulée de lave irrégulière et déchirante qui te découperait en huit de la lenteur de son passage. Accepte également que ta niaiserie, pour moi, demeure ce que je dois nommer, sans hésitation, une faiblesse de mon reflet. Ici, n’oublie surtout pas que je suis le tien. D’ailleurs, en vertu de ce fait, déplorable ou non, j’éviterai de m’encombrer de scrupules, et autorise-moi, à mon tour, de te baptiser mon image, ma triste image peut-être…Accorde-moi aussi un soupçon de pitié à ton égard. Quant à la compassion sur l’éventuel avilissement que tu pourrais subir ou qui pourrait altérer tes illusions, la désuétude de tes émotions, pour cela, n’imagine pas que je sois à la seconde de disparaître, autant qu’à la vitesse où tu souhaiterais t’enfuir ; je le devine ... J’ai ton âge. À cet effet, je possède donc les mêmes avantages de continuité. Regarde mes dents ; elles sont, comme les tiennes, toujours prêtes à mordre. Observe mon visage ; sans plus de rides distinctes et prononcées, il reste pourvu de la même hargne que le tien. Profite-en, fais sa connaissance, mais surtout ne t’égares pas ; qu’il n’y apparaisse aucune méprise. Ensemble, nous devons éviter toute impression de similitude avec ce que tu oserais nommer un symbole. Là, j’anticipe sur tes prétentions, même si je conçois qu’elles t’ont permises, jusqu’ici, à te maintenir, par l’utopie trop souvent, dans l’absolu beau, l’absolu bon, l’absolu intelligent, l’absolu ce que tu as voulu. Malheureusement, j’ai le regret de t’indiquer que jamais tu ne deviendras un mythe, pas plus dans l’absolu, pas plus qu’ailleurs. Tous deux n’appartenons à aucune mythologie. Disons, que paralysé comme toi, à plusieurs occasions, j’ai pu admirer le vol planant, calme et méthodiquement spectaculaire de la buse cherchant sa proie de la journée, et évoluant à une hauteur suffisante pour nous faire souffrir la nuque de son parcours indiscutablement intelligent, long et calculé. Tu m’avoueras, certainement plus tard, que tu serais capable de contempler et d’admirer ta propre vieillesse, de la même façon, le jour où elle arrivera. En attendant, je t’interdis d’utiliser le mot souffrance avec autant d’abus et de ridicule. Il n’y a pas si longtemps, ailleurs, j’ai longuement observé un homme, apparemment fort triste, de quinze ou vingt ans ton aîné. Il pleurait tous les matins, tous les soirs, je ne sais plus très bien. Sa compagne - ou son épouse - l’avait quitté, et son dialogue s’en trouvait limité là. Il disait avoir perdu la femme de sa vie : sa raison d’être. Désemparé, il ne balbutiait plus, il écumait. Mon dialogue à moi, inutile de te le préciser, se stérilisa rapidement. Devant moi, enfin devant le miroir, et très régulièrement, il trouvait un oubli momentané dans la masturbation. En qualité de reflet, je peux t’assurer ne jamais m’être senti amoindri par la situation, mais retiens tout de même que les douleurs que l’on croit insurmontables ne sont trop souvent que des punitions trouvant leurs palliatifs aussi naturellement qu’instantanément. Bien sûr, mon constat peut toutefois manquer d’analyse réellement profonde. D’ailleurs, si physiques et vils qu’eurent été les soulagements de cet homme sur le moment, cela ne devait pas l’empêcher de se donner la mort au terme de quelques semaines ; ce qui n’étaye pas complètement mon opinion. À l’heure où je te parle, je n’ai soustrait aucune théorie particulière à l’ensemble de ces faits, et, au risque de te décevoir, ou même de te comparer, j’ai hypocritement conservé dans mon esprit la mémoire de ce qu’il devait y avoir dans le sien au moment où il éjaculait ; à savoir le plaisir d’un rapport avec sa femme, que je m’autorisais à imaginer très belle. Je ne décrirai pas davantage, ni l’aspect, ni les attitudes de cet individu désespéré qui présentait néanmoins, malgré son malheur, une part de génie dont l’aisance me fait encore frissonner d’ignorance. J’ai cru comprendre que tu répugnais d’être un homme… Je crains alors que notre débat risque de se prolonger plus que ta patience ne l’acceptera. Il n’y a pas si longtemps non plus, et cela reste pour moi un agréable souvenir, j’ai pu contempler, admirer la hauteur des falaises d’Etretat, ainsi que la flèche nord de la cathédrale de Chartres. Ces images sont encore bien tenaces dans mon esprit ; comme si elles y étaient entrées hier. Aussi, avant d’en être le reflet, j’en fus le spectateur. Pour moi, rien d’opposable dans les deux images. Il s’agit d’une preuve de l’existence du beau, du meilleur, de l’indiscutable dominance du parfait. Bien que les artisans de ces œuvres ne soient pas les mêmes, que la mise en scène soit issue de l’esprit humain ou des caprices du temps, autant la main de l’ouvrier que l’interminable façonnage de la nature nous imposent, tous deux, leurs créations dont les sources sont identiques. Traduisant une commune énergie de perfection, elles sont le témoignage incontesté d’une mouvance divine dont la sève alimente toutes les choses, et circule à l’intérieur de chacun de nous ; à commencer par toi peut-être. L’harmonie reste faite de pierres, certes, aussi certainement qu’un jour elle aura une fin, tout comme cet homme misérable, mais les trois m’auront laissé une image. Sais-tu ce qu’est une image ? Connais-tu sa valeur ? C’est plus qu’une vie ; c’est une action, un verbe, qu’elle soit utile ou non !... Utile comme par exemple un vieillard de quatre vingt quinze ans aidant à relever un enfant, tombé en jouant ; utile comme le contraire, l’enfant relevant le vieillard. Là, c’est le verbe. Les deux individus auront chacun d’énormes difficultés, mais ils peuvent le faire, et ils le feront. Il n’y a donc pas de terre brûlée, il y a le verbe. Si le calendrier est rempli de saints ce n’est peut-être pas pour rien. Hélas, il est vrai que je n’en ai jamais vu, tout comme les tapis volants et les éléphants roses d’ailleurs. Sans nommer cela une fonction, la vie n’est tout de même pas une offrande ; elle n’est pas non plus un purgatoire au sein duquel nous devons demeurer en léthargie continuelle dans l’attente de mieux. Avec ou sans difficulté, nous devons, il me semble, l’assortir d’une extase, si ce n’est que d’un résultat. Tu as le droit, certes, de considérer à juste titre la caducité évidente de la majorité de tes congénères, mais tu te nuis, et tu profanes les règles cosmiques et temporelles en cautionnant ton inaction par ce déplorable état de fait. Si la misère et la stupidité évoluent autour de toi, tu dois les ignorer car, bien avant qu’elles s’auto-détruisent, elles t’auront entraîné dans une décrépitude assurée. Elles ne te concernent pas ! Deviens aveugle à leur contact. Pense davantage au verbe bâtir qu’à celui de détruire ; à détruire ce qui d’ailleurs est déjà voué à la destruction, quoi qu’il arrive. Ce qui ne serait pas pour te déplaire! Dans l’immédiat sois fair-play à l’égard de ton ennemi. Qu’il ait la taille d’une puce ou qu’il s’agisse d’une légion, tu n’as pas encore, toi, acquis la dimension d’un vainqueur. Le savoir est une longue route qui n’autorise pas d’être empruntée que durant les jours de beau temps. Si ton apprentissage se prolonge, c’est que tu ne t’aies pas assez imposé de violence dans ton travail. L’être humain passe par plusieurs âges. Durant les premiers, il apprend le monde. Le passage de l’adolescence lui apporte un jugement de ce monde. Là, généralement il bouillonne d’idées nouvelles, et se forge des opinions mal préparées. Puis, arrive ton âge, et c’est ici que le plus dur reste à faire ; il faut apprendre à se connaître, et c’est maintenant que ton reflet souffre de déception, de tes turpitudes involontaires dont l’inconscience peut s’apparenter à celle d’un perclus anathèmisé, et accroché inutilement aux flancs rocheux de ces falaises, celles que je t’aies décrites. Je te perçois encore comme une gigantesque dérogation, une ventouse sous le pauvre ventre du ciel. Ne conteste pas que tes soupirs soient atténués, et que tu désires trépasser en conservant tes insalubres marques… Par contre, je serais ravi de t’admirer, si tu m’affirmais pouvoir rester adolescent. Perplexe me laissèrent toutes ces invectives. Du moins, durant les quinze heures qui suivirent cette conversation qui n’avait jamais revêtue l’allure d’un débat, mais qui n’avait pas été sans inconforts ambigus. À l’école, pensai-je, la seule chose que j’avais retenue de l’histoire des Gaulois, c’est le casque qu’ils s’enfonçaient en permanence sur le crâne, les préservant ainsi du ciel qu’ils croyaient susceptible de leur tomber dessus à tout moment. Ce qu’ils avaient redouté durant des siècles venait de m’arriver à moi qui n’avais aucune protection. Je fus envahi de plusieurs controverses. Sans aucun doute, je fus empreint d’une remise en question. Mon individualisme personnel avait quelque peu été ébranlé par des évidences dont l’aspect primaire dévoilait ostensiblement ma naïveté. Ici, un amer cocktail de réflexions : de l’auto-déception, un repentir indéfini pourvu de nausées et de ridicule à outrance, un mal-être, une sorte de vexation, une part de vie où la durée des minutes est multipliée par cent, où la honte et les regrets préconisent la destruction. Personne ne peut affirmer n’avoir jamais rencontré cet état. Vous méditez sans cesse sur une lamentable impression, vous ne recherchez pas nécessairement à vous évader de cette obsession, mais rien à faire, vous sollicitez constamment votre esprit pour qu’il trouve le repos en exorcisant ce remords, car ce dont vous êtes atrocement convaincu, c’est du mal, du piètre comportement que vous avez eu quelques temps auparavant. C’est là aussi que l’on perçoit la gravité de notre solitude. Jamais je n’informais mon reflet de ce constat, mais je me sentis très seul, à la limite de succomber dans la platitude de l’ensemble de mes activités et de l’absence de ses dialogues. Trop longtemps, je fus perturbé par cette perte d’assurance ; d’autant que mon reflet paraissait savourer son triomphe en respectant scrupuleusement son rôle initial de copie conforme. À aucun moment il ne s’échappa de ses fonctions de miroir, et ceci durant de longues journées. Incontestablement, il s’amusait de mon épreuve. Il connaissait la fragilité de ma patience, et devait minutieusement calculer la durée de mon inconfort qu’il estimait indispensable. Lorsque nos conversations nocturnes reprirent leurs fréquences, je fus tout de même relativement plus apaisé, mais elles doublèrent d’intensité autant que de dualité. Cependant, plus humble que je l’avais été au début, j’analysais davantage l’intérêt de cet échange, et je m’enrichissais peu à peu de certaines évidences dont mon entêtement m’avait éloigné jusqu’ici, notamment sur la prépondérance nuisible de mon égocentrisme. J’avais parlé de mælstrom ; c’est en effet bien de cela dont il s’agissait. J’allais m’y enfoncer lentement, sans heurt, et sans douleur immédiate. « Tu vois bien, ce n’est plus un étranger », pensais-je. Ses déclarations revinrent peu à peu ; tout d’abord un long murmure filandreux dans lequel il détache et met l’accent sur des points lui paraissant plus éminents que d’autres, quand ce n’est pas une simple manœuvre pour conserver toute mon attention. Et il s’éloigne, lorsqu’il juge la maintenir à souhait, dans des méandres de comparaisons et de théories à peine compréhensibles. Tantôt, c’était d’interminables exposés, tantôt de brèves confidences. S’adressait-il toujours à moi ? Ce fut ensuite le retour des injonctions. - Oserais-tu penser que le temps qui s’écoule serait pareil au courant d’une rivière calme, qui suivrait son lit sans heurt et sans interruption jusqu’à l’océan ?... Non ! il ne t’est pas permis de l’envisager de la sorte. Tu dois te préparer à franchir certains torrents, certaines cascades. Tu dois affronter l’existence comme tu lutterais contre une lionne jamais définitivement dressée. Que ton oisiveté permanente soit compensée par une quelconque mouvance de ton esprit, tu n’en as que faire. Ta vie doit être plus fonctionnelle que cela. Dis-toi, par exemple, que toutes tes réflexions, même les plus riches, ne constituent aujourd’hui qu’un énorme déficit, et que si tu en restais là, tu serais pareil à la médiocrité dont tu condamnes les représentants. Agis dans un sens ; dans le sens du bien ou du mal, peu importe, agis. Pour l’instant, à mes yeux, tu n’es qu’un tricheur. Tu hais, tu exècres, tu juges, mais tu ne remplaces pas, tu ne réformes rien de ce qui pourtant reste en ta compétence à certains endroits. Un autre exemple : tu supposes qu’à l’heure actuelle, où le moindre penseur n’a plus d’imagination créatrice, la quête de l’illumination divine devient une mode. De cela, tu as certainement raison, mais toi, tu ne peux te contenter d’essayer d’acquérir l’aristocratie de l’âme que par de longues méditations inutiles sur ta condition et sur celle de la société dans laquelle tu évolues. Si pour ceux, qui ayant quelque peu souffert les angoisses de l’incompris, cette recherche de la conscience cosmique demeure une thérapie, laisse-les dans leur dédale. Pour toi, la sagesse doit être plus violente, plus rapide même. Tu dois d’ailleurs t’étonner, t’ébahir, te surprendre de ta propre vérité, et non pas te percevoir comme le sage à considérer, car, et je ne t’autorise pas à le nier, Dieu existe. Malheureusement, la plupart, y compris toi, l’ignorent. Aucun ne s’attache à la valeur du nombre des choses qui nous reste sur cette terre, pas même cette nouvelle génération de tolérants illuminés qui peuple ta fin de siècle. Ici, j’ajouterais hélas, que le monde est encore plus près de sa perte que nous aurions pu le penser, mais toi tu n’es pas concerné par cette chronique des événements, par ces réalités angoissantes, par les conséquences de ces avaries, de ces pollutions humaines. Je ne te demande pas de te réfugier dans la vocation religieuse ; ce ne serait pas ici la manière la plus excellente de prouver le courage que tu t’attribues. Pour l’instant, je souhaiterais que tu entames l’anéantissement de ton égoïsme. Celui que tu as ensilé au point d’en faire un océan de purin, une montagne de poivre. Dois-je te rappeler que l’égoïsme n’est pas une vertu répertoriée. Nous le savons tous les deux, n’est-ce pas ? Aussi, nous pouvons en être préoccupé qu’une fois tous les cent ans, mais ne serait-il pas, un jour ou l’autre, la cause désastreuse d’un malheur certain ? Ne peut-il pas, à tout moment, devenir l’artisan d’une infortune sentimentale, ou même relationnelle ? Nous savons que la plupart des égoïstes finissent leur vie dans la solitude, isolés, acariâtres ; ceci non pas parce qu’ils en ont fait le choix, non pas parce qu’ils ont volontairement façonnés leur esseulement, mais davantage parce qu’ils ont épuisé la bienveillance d’autrui à leur égard. Ton égoïsme à toi n’est pas un drame, c’est un comportement naturellement engendré par le reste. Lorsqu’il est poussé à l’extrême, comme le tien par exemple, ce n’est pas qu’il soit édifié avec minutie, ni employé en marge des autres déficiences, c’est qu’il demeure tout simplement l’un des résultats authentiques d’un mal-être de toutes circonstances. Nous ne demanderons jamais à une mule de nous pondre un œuf, ni à une écrevisse de jouer aux dés. Ton égoïsme compte parmi les axiomes. Il vient cumuler tes auto-nuisances ; vouloir l’isoler pour le détruire séparément serait vain, mais observe-le bien comme un mauvais ami dont la perte serait un bon point de départ pour atteindre le positivisme que, modestement, j’ai l’intention de t’offrir. Imaginons que la sagesse t’ait choisi comme interprète, que tu sois donc investi d’une mission presque divine (ce qui n’est exclu pour personne), imaginons que tu aies accepté cette mission, et qu’elle constitue ton épanouissement. Alors, quels seraient tes principaux outils ?... La communication déjà ; cela m’apparaît évident. La convivialité ensuite. Ces deux indispensables pratiques seraient alors particulièrement nécessaires, et ne souffriraient pas, durant même un dixième de seconde, la présence de ton égoïsme : une vraie peste ! Ton interlocuteur, le plus naïf, un enfant de trois ans, ressent, perçoit, et s’enfuit le plus loin possible d’un tel contact. Une grande majorité des choses que tu as apprise vient de ce que les autres t’ont enseignés, directement ou indirectement. Peu de tes facultés demeurent les fruits de ton expérience personnelle. Quant à ton intuition, tu ne devrais pas t’y fier, du moins faire avec comme font la plupart de ceux qui se vantent d’en posséder une ; c’est-à-dire l’utiliser qu’après un fait supposé, et non comme certitude. Nous ne sommes pas forgés que par nous même. Tes géniteurs ont eu leur part, tes professeurs, bons ou mauvais, ont eu la leur. Regarde, même tes opinions sur le beau et sur le laid restent les résultats de certains a priori dictés par connaissance, et par une appréciation commune, si ce n’est universelle. Toi, tu ne fais que te rendre adepte de ton appréciation, dans un sens ou dans un autre. De ce qu’il y a réellement d’inné, peu de chose si ce n’est en effet ta manière d’orienter tes jugements, peut-être aussi ta compétence à la traduire, cette manière, au profit d’autrui. Si tu portes une sainte haine à l’humanité, reconnais cependant que certains hommes ont construit une partie de toi-même ; ils ont tout de même, certes partiellement, fabriqués tes idées, tes conceptions, y compris ta hargne d’ailleurs. Bref ! ne perds pas de vue que l’égoïsme rend l’individu virtuel puisque sans contact, d’une stérilité déplaisante au simple regard. Je souhaiterais que tu me crois : il y a du meilleur dans l’homme. Même si le mauvais prédomine sa nature, même si le mal et l’incohérent se répandent chez tous avec une aisance infernale, tu dois comprendre que c’est par manque de nomenclature générale ; tu dois retenir que peut-être il atteindra la perfection dans un autre siècle, mais qu’à ce jour, il est du devoir pour d’autres hommes plus avisés de le conduire, par leur nombre, vers cette voie qui, malgré l’éloignement, ne sera jamais inaccessible. L’inutile ne doit pas être ta fonction ; du moins pas en ce sens. D’ailleurs, moi qui te connais, je reste persuadé que, chargé de déceptions comme tu l’es aujourd’hui envers autrui, tu arriveras tôt ou tard, confondu de tes antagoniques, à être écœuré de ton inertie, non similaire mais tout autant improductive. Cesse donc, pour l’heure, d’assassiner notre temps. Il est trop précieux, et tu ne t’en rends pas compte. Si justement tu as épousé la nuit, c’est qu’au fond de toi tu cherches à nier ce que pourrait être l’importance de tes actes du jour ; c’est que durant la nuit, le temps s’interrompe, et là, tu t’y complais comme juché au sommet d’un corridor d’observation, épiant ainsi la veille ou le lendemain sans être concerné par leurs effets. Le jour, c’est le terrain de manœuvres d’où tu fuis le rôle que tu dois tenir, mais c’est aussi l’endroit où tu pourrais t’accomplir, et de cela, tu en as parfaitement conscience. En aucun cas tu ne peux rester en perpétuelle quête de refuges. Quelque soit la nature de ton ennemi, s’il est derrière toi, c’est déjà qu’il est plus fort que toi. Les effets de cette seconde conversation furent un tantinet bénéfiques. Bien que je n’avais réellement perçu qu’un vingtième des dires de mon interlocuteur, les produits de l’ensemble me firent envisager l’avenir immédiat avec beaucoup plus d’enthousiasme qu’auparavant. Allais-je devenir un gentil garçon ? Peut-être pas tout de suite dans le courant de la semaine, mais je me sentais réconcilié. Avec personne en particulier, certes ! D’ailleurs, dès ce jour, ce fut la série des divorces. Je m’allégeas successivement de ce que je nommerais maintenant mon ex-épouse, puis ce fut le tour de la bouteille. Notons cependant, que cette dernière tarda peu à me renégocier sa tendresse ! En attendant, j’avais tout de même transformé quelque peu ma vie. D’abord, un peu moins sauvage, je sorti plus souvent. Je rencontrais des gens : des ex-copines, aussi des copains prohibés avant d’autres gens de toute sorte. Bientôt, sans réel déplaisir confirmé, je me retrouvais à palabrer avec un ensemble d’autochtones de proximité, et aussi, bien souvent, en compagnie d’individus que je ne connaissais que depuis quelques heures parfois. Ici, je donnais un conseil bienveillant, là j’aidais untel à transporter des meubles, là encore je prêtais de l’argent… Une multitude paraissait satisfaite de me compter parmi leurs amis. Une population, toujours fade à l’excès, s’accommodait de ma relation ; je devenais sociable ! J’oubliais, je tentais d’oublier mes rancœurs et mon ermitage passé ! Hélas, rien de tout cela me semblait être assorti d’un but bien défini. Cependant, je me plaisais à relater les variantes de toutes ces nouvelles expériences à mon double qui ne manquait pas de me fournir des commentaires amusants. Nous dissertions, parfois jusqu’à très tard dans la nuit, autant sur mes comportements et mes analyses que sur la diversité de la faune que je côtoyais durant le jour. Malgré une identification évidente de la stupidité au sein de laquelle j’étais sensé évoluer, je m’en écartais partiellement avec un atout que je considérais comme tel : celui de ne pas entretenir, dans mon intimité, autre chose que le non banal. Ce fut assurément là que résidait la faible satisfaction d’une partie de vie considérée comme autant inerte que vécue, et sans aucun fondement essentiel en rapport à ce que j’estimais être le devoir de tout représentant de la race humaine : réfléchir, et ensuite, agir ; agir avec intelligence s’il vous plaît… Pour l’heure, croyez bien que mes efforts étaient permanents, et que je devais sans cesse lutter pour ne pas m’interroger sur l’aspect ambigu de ma transformation. Je me persuadais qu‘en aucun cas celle-ci ne pourrait altérer ce que je divinisais avant cela. Bref ! ma satisfaction, disais-je, si faible soit-elle, fut que, tandis que d’autres entretenaient à la maison un chien, un chat ou un couple de poissons rouges, je me félicitais moi, d’être attendu, en fin de soirée, par un magnifique miroir, de surcroît riche en arguments. Aucune autre conversation n’avait l’intérêt de celle de mon demi ami, de mon ami ennemi, cet énigmatique, ce surnaturel, cet incontrôlable reflet. Son véritable dessein à lui, je ne le soupçonnais pas encore. Durant cette période, sans pour autant percevoir l’avenir comme le terrain d’éventuelles constructions, je me sentais donc un peu plus apaisé, un peu moins hargneux, un peu plus positif. Pourtant, une nuit devait me faire subir une insupportable agitation, ainsi que les images nauséabondes d’un cauchemar désagréablement constitué en spirale. Je me trouvais à l’intérieur du miroir, à la place de mon reflet en somme, dans un espace sombre et exigu ; de par derrière moi, au-dessus, sur les côtés même, impossible de m’échapper. D’aucune façon je ne pouvais franchir la surface de la glace face à laquelle, comme d’une fenêtre, l’unique vision restait celle de mon salon, terriblement silencieux. Mes bras n’ayant pas le recul nécessaire, impossible également de briser quoi que ce soit. J’étais prisonnier, et forcé de voir… J’étais contraint d’observer la platitude des accessoires composants la pièce dans laquelle je perdais la majorité de mon temps. Tableau désolant, encore plus déplorable lorsque la spirale du cauchemar me faisait apparaître, au beau milieu de la vulgarité de cet ensemble, ma propre personne, évoluant, humainement, insipide, entre le divan, la table, le miroir… J’étais prisonnier, disais-je, et je ne pouvais fuir. J’étais torturé de ma propre image qui parfois venait s’admirer de gestes intimes, ceci en m’obligeant à devenir son reflet, car j’étais devenu mon reflet ; j’étais en enfer ! Devais-je rapidement oublier ce mauvais rêve ? Non ! Pas exactement. Cette vision, sans me préoccuper plus que cela, m’incommoda durant les jours qui suivirent, et une fois de plus l’insatisfaction de mon vécu me tourmenta presque à tous les instants. Ne devais-je pas aborder le concret plus directement ? Ne devais-je pas fuir cette nouvelle béatitude ? Une question s’imposait encore plus que les autres : n’étais-je pas en quête d’expédients à mon oisiveté ? Sans avoir envisagé avec précision la méthode, ni même les voies à emprunter, je décidais cependant de transformer à nouveau mes activités en dehors de la nuit, qui, sans conteste, demeurait l’antre de tous mes apaisements. Presque soudainement, j’ai abandonné incultes et imbéciles que libèrent d’inutiles soirées. Une fois tranquille, je me maudis de mes essais, de ces entretiens et entrevues, de ce festival de mignardises où régnait la pauvreté des termes, ceux, entre autre, qui se prétendent au-delà d’une apparenté facile. Par exemple, lorsque que l’on parle d’un spectacle, c’est bien, c’est super, c’est géant, c’est génial. Les acteurs deviennent divins, la musique sublime ; aussi on épilogue quelquefois deux heures de trop sur la façon qu’un joueur a frappé le ballon, hier à la télévision ; le match devait changer la face du monde, paraît-il ! Lorsque l’on parle de la politique, c’est pire encore, c’est une stupide variante de mots quasi identiques : gauche et droite, demi gauche, extrême droite, centre droit, etc… Tandis que la gent masculine ne présente toujours pas plus de relief qu’à son accoutumé, la gent féminine demeure inlassablement égale à elle-même. Là, nous sommes encore chez des gens où la soirée reste spontanée. Quand cette dernière est organisée, cela devient grotesque : l’apéritif, le repas, le scrabble. Cent fois on vous coupe la parole pour joindre une futilité à une autre. Egalement, certains se taisent plus qu’ils ne devraient pour ne pas frustrer leurs épouses, et la plupart ne sont pas les mêmes personnes chez eux qu’ailleurs. Ailleurs, chez les anticonformistes, et voici un autre exemple, c’est le temple du cannabis, et ce n’est pas plus enrichissant qu’autre part. La sono braille, et le joint circule d’un individu à un autre tout aussi plat que le premier, et sans plus de commentaire que cela. Croyez-moi bien, je me véhiculais dans une ville de plus de trente mille habitants ; trente mille cas similaires. Donc, les contraintes stériles se sont évaporées avec leurs besoins superflus. Voici alors le retour du reclus ; voilà que revient le culte du moi. - Pour l’instant, reflet, ne dis rien ! Ne tente rien, garde tes réprimandes ! Hier, tes commentaires me réjouissaient, c’est presque indiscutable ; à mon tour de t’exiger un peu de silence. D’ailleurs, je ne sais plus qui écouter. Nos minutes, celles que nous consumons, tout autant que celles qui suivront, n’ont plus rien de clairvoyant. Si nous admettons ton irresponsabilité, le désordre est tout de même aujourd’hui ancré dans mon âme. Je me souviens à peine de ce qu’elle fut il y a quelques heures. Si les bonnes ou les mauvaises raisons détiennent un secret je n’en aspire plus désormais à la connaissance. Ne dis rien ou parle moi de ce que je vais boire maintenant, car la seule unisson connue, c’est l’alliance de l’ivresse avec mon reflet. Vous me pesez tous deux autant l’un que l’autre, mais je ne me sens plus aucune force à m’insurger contre qui que ce soit. Il me semble avoir entrevu la confiance, un moment, avant qu’elle ne fuit. Hélas, elle et l’espoir, peut-être, sont bel et bien taris. Pourquoi faut-il que je succombe chaque jour davantage aux effets du mal dont je ne puis définir la réelle nature ? Mes expériences souffriraient-elles d’un manque de convictions ? Arriverais-je un jour à m’évader des pièges que je me suis installé ? Sur ces bonnes paroles, parfaitement imbibées, mon double ne put qu’en profiter pour y insérer sa tactique favorite. - Je vais te parler d’un obstacle à ton équilibre. Pendant que tu t’abreuves plus qu’il ne serait permis de le tolérer, je suis conçu d’ordinaire, moi, sans en apprécier les saveurs, pour savoir connaître et rejeter les effets dévastateurs de tes abus. Je demeure une part de ton origine, ta saine origine ! Je me plairais à croire que je suis un ange ? Non ! mon rôle est celui d’un reflet. Rien d’aisé, tu peux en être sûr. Surtout lorsqu’il s’agit d’un fleuve de ténèbres comme celui auquel je te compare. Ton orgueil n’est pas la défaillance la plus coriace à détruire, ton égoïsme, je pense t’avoir suffisamment éclairé sur le sujet ; ce qui en découlera te regarde. Je ne suis certainement que de passage. Avec toi, il est probable que rien de néfaste ne puisse être anéanti. Alors, je repartirai digne, compte sur cela, mais il me conviendra de parler de tristesse lorsqu’il pourrait m’arriver, un autre soir, de t’évoquer ou encore de faire référence à ton néant, à ta grossièreté. Je vais te proposer un échange : prends ma place durant quelques jours, à l’intérieur du miroir. Sans m’éloigner, j’affirme te donner, toi devenu mon reflet, le meilleur exemple d’ivresse pure : celle d’une extase permanente qui se passe de substance, qui ne dépend d’aucune influence extérieure, et s’accomplit du matin jusqu’au soir sans l’ombre d’une inquiétude (le délice du présent). Accepte cela, accorde-toi cette leçon de vie. Elle est gratuite, et ne comporte aucun risque. Pour cette nuit, mon reflet m’agaçait. Son incohérence demeurait grotesque, et l’idée restait fort éloignée de mes ambitions. De toute façon, j’avais déjà quelque peu pris l’habitude d’évoluer sans lui. J’ignorai donc son offre hallucinatoire, et je décidai, pour le lendemain, de modifier mes orientations spirituelles. Si m’empêtrer dans la pauvreté intellectuelle de mes semblables n’avait pas été l’idéale première étape des mes supposées mutations, il fallait, à présent, que j’en aborde une autre. Communiquer avec les invisibles m’apparut comme un bon objectif. Ainsi, à la faveur de la saison, je dévorais, dans le désordre hélas, des cartons entiers de littératures savantes : des milliers de pages abordant fort adroitement les méandres de la pensée humaine. Un moment, je crus n’avoir besoin de rien d’autre. Je n’eus toujours aucune tolérance pour les mauvais talents, mais, autrement, j’apprenais, je me délectais. Sans avoir atteint la paix intérieure, je déambulais dans les couloirs de musées d’art antique, d’art contemporain parfois, et j’argumentais avec une légère tendance à universaliser mes réflexions sur les œuvres ou non-œuvres d’humains disparus. Certes, leurs richesses restaient indiscutables, précieuses par endroit d’ailleurs, mais beaucoup d’entre elles conservaient le pouvoir de déstabiliser mon euphorie, tout en ébranlant ma sensibilité. Cette sensibilité que je ne peux nier, cette perception larmoyante qui m’oppresse trop souvent, même lorsque le sujet doit pourtant être situé à des années lumière de mon jugement personnel. Sur cette catégorie de spectacle pictural, j’éprouvais le besoin d’en entretenir mon double. L’un d’entre eux devait nous faire aboutir à notre ultime querelle. C’était l’agrandissement d’une brillante icône, magma de lumière et de couleurs pieuses, enrichie d’une multitude de détails, de personnages ressemblants à des anges, à des fées, tous étincelants de bien-être : dessein primordial de l’artiste fait pour enjouer, apaiser l’esprit du spectateur le plus incrédule. Au centre de cette merveille, de cette œuvre vivante, un lépreux avançait péniblement, détestablement poursuivit par une meute d’enfants hargneusement munis de pierres ou d’autres projectiles. Comme le lépreux paraissait, lui, démuni de la force nécessaire à éviter cette persécution, on distinguait vers l’endroit où il semblait se diriger, tendre la main au malade, un jeune homme fort et noblement vêtu de noir. Même si la scène, en marge de la félicité générale du tableau, traduisait une violence possible, un rejet du non beau, un refus inconscient et malsain de la laideur, de la misère, au premier abord, je ne pus que me réjouir de l’aide spontanée et plein de délicatesse qu’un demi adulte présentait davantage que ces gamins irréfléchis. Hélas, en examinant de plus près les détails de cette partie du tableau, je pus apercevoir, avant de bien réaliser ensuite, que, juste derrière le personnage paraissant bienveillant, une fosse suffisamment longue et large avait été creusée, et, qu’en réalité, l’infirme crédule et désespéré se dirigeait inconscient vers un piège dont il croyait être un salut. Ce ne fut pas une rage qui s’empara de moi au-delà de ce constat, ni un grief à l’égard du peintre, c’est malheureusement et exactement les effets d’une conscience trop réelle des facultés humaines que l’œuvre dans l’ensemble de sa magnificence n’avait pas omis de rappeler au spectateur, si celui-ci avait décidé de rester naïf. Là, je me souviens n’avoir pas pris la peine de verser une larme. Je suis plutôt reparti avec au fond de moi la honte de ma désillusion. Après ma visite, qui ne m’apprenait rien du reste, cette scène fut comme une révélation quant à l’ambition de mon reflet qui devait se trahir par un silence inhabituel au terme de mon descriptif. Lui qui avait l’épilogue systématique, ici, il demeura muet, et alla même ensuite se perdre et balbutier dans une autre conversation d’aucun rapport avec l’exposé du tableau. Il est clair qu’il évitait de me fournir une opinion sur ce point préoccupant. À présent, de mon côté inquiet, j’assimilai la fausse mansuétude de l’homme noir avec celle de mon double. Une révélation instantanée me vint. Ses propositions antérieures et le mauvais rêve se rejoignirent, puis m’engendrèrent une paranoïa qui ne devait plus me quitter. Mon reflet a la ferme intention de me remplacer, et de m’enfermer à sa place, dans le réduit que j’avais connu : celui de mon cauchemar. Comment allait-il s’y prendre ? Cela demeurait un mystère… Etant incapable d’en percevoir la manière, je devins extrêmement méfiant avant d’échafauder la façon avec laquelle, moi, j’allais empêcher cela avant de me débarrasser de lui. En attendant, j’évitais le plus possible son contact, de peur qu’il lise dans mes pensées, de peur de trahir à mon tour mes plans de rupture, et c’est là que s’installa entre nous une détestable absurdité relationnelle. Il m’avait enjoint quelques remises en question sur mon mal-être et mon mal faire - en ce sens, il m’avait apporté une sorte de positif - , je n’avais pas encore trouver un quelconque équilibre, mais à présent, nous en étions aux prémices d’une guerre froide des plus sournoises. Ce n’était pas mon reflet, ni mon double, c’était un étranger, un esprit malsain dont la forme surnaturelle, au premier abord bienveillante, ne constituait qu’un charme, un piège dont je serai la proie, moi, en réalité un pauvre type chargé d’incertitudes et de contradictions . Son but consistait à me déstabiliser, me perdre dans le doute afin, qu’ensuite, il puisse aisément me transformer en victime. Mais, j’éprouve beaucoup de difficultés à vous décrire ici ma faiblesse. Je n’en ai aucune fierté, soyez-en sûr, et l’ordre des événements qui suivirent n’améliora en aucun cas cette situation déplaisante, et assurément dépourvue de perspicacité. D’ailleurs, mes réactions furent des plus stériles et lamentables, aussi ma niaiserie évidente, avérée. Comment aurait réagi un autre que moi ? Ma dépression était à son comble, et j’allais la traduire par de l’agressivité, de la stupidité, et certainement dans une totale absence d’intérêt et de bon sens. Et, pour parler de cela, le bon sens, entre lui et le vide, je ne saurais plus dire duquel avais-je le plus besoin. De plus, je ne peux ici me permette de parler d’adversité, puisque, à bien trop d’endroits, je percevais mon intrus comme une source de lumière, de sagesse confirmée lors de nos nombreux échanges, opposée à mon imbécillité, à ma platitude ; du moins à celle qu’il m’avait fait prendre conscience. Je lui étais redevable, et pourtant j’en faisais mon ennemi, car durant les trois jours qui suivirent, c’est bien l’idée de casser le miroir qui tentait d’établir sa stratégie dans mes pensées. Restait que le geste me faisait trembler. Etais-je capable de l’aborder de face ? Non ! j’étais bien trop lâche ! Pour cela, n’étais-je pas déjà perdant ? Oh grand dieu, que je ne souhaite à personne de prolonger une telle partie de vie chargée d’inconfort comme celle que je vivais pour l’heure : ne pas savoir se situer en fonction et en direction du bien ou du mal, ne plus être dans l’harmonie du vivre, demeurer convaincu de son inutilité, et entretenir une auto-défense malgré cela ; être amer de notre imbécillité, cependant lutter pour qu’elle perdure. Bien sûr, c’est le lot de chacun ; encore que personne ne s’embarrasse d’une telle question, en général. Je laissais alors le temps s’écouler entre une décision ferme et une auto-disparition du problème. Certes le temps s’écoula, mais pas aussi vite que la nécessité l’aurait exigé, ni avec autant d’abondance que les spiritueux que j’avalais à l’extérieur. C’est très tard dans la nuit que, la plupart du temps, je rentrais chez moi, toujours en vociférant quelques menaces incompréhensibles à mon reflet, lui à peine altéré de mon comportement. Le dernier soir de nos conflits, il demeura totalement indifférent de mon état. Il ne chercha même pas à l’ironiser. Il reprit sa conversation avec ses deux yeux noirs dont l’effroi ne s’altérait que par le fait qu’ils étaient les miens. - Sais-tu aimer, ou plutôt, es-tu capable d’aimer ?… Pourquoi hésites-tu à répondre ?… La question est pourtant facile !… À présent, tu pleures ?… - Non, pas du tout. - Pourtant tes yeux deviennent humides ; j’ai le reflet de quelques larmes… Si ce ne sont des fausses larmes, cela me prouverait une part de sensibilité dont tu m’as l’air profondément empreint. - Tu te trompes, il ne s’agit-là que de la sensiblerie. - Alors, débarrasse-toi en ; sensibilité ou sensiblerie ne peuvent qu’altérer le granit avec lequel tu dis te maintenir. À moins que ce ne soit le contraire… Si c’est de l’affection dont tu as besoin, recherche-la, et pense plutôt à exorciser le reste. L’équilibre de l’être humain, à mon avis, n’a qu’une seule quête. Vouloir s’en détourner reste une auto-destruction. Regarde-nous, maintenant ce ne sont plus trois larmes qui coulent de nos yeux ; c’est une fontaine. - Et bien, je vais mettre un terme à ton déplaisir. Je vais pleurer dans une autre pièce. Sans trahir davantage l’effluve de ma dépression, je me rendis dans le couloir, où, à l’aide d’une perceuse et d’un tourne vis, je préparai un nouvel emplacement à l’objet. Aussi incongrue que pouvait être cette action, je me persuadai du contraire, et une heure à peine me fut nécessaire pour retrouver la tranquillité de mon salon. Hélas, pas celle de mon âme !… En effet, cette accalmie ne fut qu’illusoire. Une perversité à peine définie me reconduisit dans l’échange au cours duquel mon agression fut de plus en plus vigoureuse. - Mon désaccord avec le monde ne te concerne pas. Si mon jeune âge ne me permet pas encore de pouvoir la décrire, ni même l’expliquer, ma lassitude générale n’est pas l’affaire d’un miroir. Il ne m’apparaît pas que tout le mépris que j’accumule relève de la compétence d’un reflet, et encore moins d’un faux reflet. Si l’existence peut se mesurer comme un poids ou une surface, contente-toi de savoir que j’appréhende le non-vécu placé devant moi. Sache qu’il me pèse déjà très lourd sur les épaules, et que ce ne sera pas ton image capable de m’alléger. Je ne souffre pas de désirs inassouvis, c’est l’attraction de toute chose à désirer qui demeure trop faible. Elles ne créent en moi qu’à peine la saveur de l’envie. Je ne peux renoncer à rien, puisque rien ne m’apparaît mériter une entreprise quelconque. L’espace temps, l’espace vie en somme, bien qu’il ne soit pas toujours des plus confortables, pourrait être cependant fécond, comme tu l’as évoqué ; faudrait-il qu’on en repousse ses limites. Le résultat de quelques décennies ne peut s’avérer que fort pitoyable. Tiens ! c’est comme jouer le « sacre du printemps » sur un seul octave. Une base pareille ne serait qu’engendrer une mélasse de serpents se dévorant la queue, et là, je ne te parle que du temps… Je ne m’en effraie pas, je le trouve laborieux et stérile. Stérile comme l’amour, dont l’universalité à peine reconnue ne te laisse, individuellement, que la banalité d’un simple désir remplacé par un autre, dès qu’il s’assouvit. Autant ne pas parler ici des amours frustrés, j’en gagnerais une migraine. Bref ! haïr me semble une énergie beaucoup moins éprouvante. - Encore que ta haine se confirme, elle s’oriente que trop souvent vers des apparences. - Maintenant que tu en parles, tu ne pouvais pas mieux dire. Pour l’heure, en effet, il serait bon de s’informer lequel de nous deux, ici, reste davantage l’apparence de l’autre. Un geste à peine regrettable accompagna ces dernières paroles. De mon côté du couloir, une bouteille à moitié vide s’envola très spontanément vers l’autre côté dudit couloir. Sa course fut brève et sans philosophie ; quant à l’atterrissage, il fut, comment le décrire ?… Fatal pour le miroir, j’en fus assuré, en partie ignoble pour le mur qui le supportait, catastrophique pour le flacon, enfin lamentable dans son ensemble. Après cet acte, sur l’instant dépourvu de réflexion, je dus m’endormir aussitôt, et durant deux ou trois heures, non sans avoir rendu une partie de ce que j’avais absorbé au cours de la soirée. Mon sommeil, lourd habituellement, fut donc écourté par une odeur de proximité nauséabonde. S’il n’y avait pas eu de lumière dans le salon, je me serais écarté de l’amas de vomissure, et, toujours sur le sol, j’aurais probablement tenté de retrouver un autre rêve en adoptant la forme du foetus. Aussi, mes forces semblaient m’avoir abandonné ! Je rampais plusieurs longues minutes jusqu’à l’extrémité du couloir car, du salon, un léger ronflement témoignait d’une présence à demie silencieuse. Me redressant à l’aide de l’huisserie, je pus identifier l’homme étendu sur le divan. Il dormait, comme moi il y encore quelques minutes. À aucun moment je fus surpris ! Celui qui s’étalait sur mon ameublement comme s’il s’agissait du sien, de son propre logement, celui qui avait pris la liberté de se vautrer ici, dans l’insouciance de surcroît, c’était mon reflet ; une fois de plus je m’étais reconnu. Ce n’était que moi ! De ce désolant constat, je retrouvai aussitôt le sol du couloir, et, à mon tour, la position de l’insouciance. Malgré tout, il fallait bien que je me réveille ; ce que je fis d’ailleurs. Hélas, ce jour là, il pleuvait dehors. J’étais à peine reposé. Aussi, je décidai d’entamer une journée différente des autres. Allais-je pour cette fois assister au lever du soleil ? À cette heure, la nuit n’a pas encore disparue ; du moins, c’est ce que je pensais. Non ! il n’était pas question que je change quoi que ce soit à mes habitudes. En principe, je me levais tard le matin. Alors, s’en était-il finit de toutes mes bonnes résolutions ? Je me suis donc endormi… Je me suis donc endormi… Alors, s’en était-il finit de toutes mes bonnes résolutions ? En principe, je me levais tard le matin. Non ! il n’était pas question que je change quoi que ce soit à mes habitudes. À cette heure, la nuit n’a pas encore disparue ; du moins, c’est ce que je pensais. Allais-je pour cette fois assister au lever du soleil ? Aussi, je décidai d’entamer une journée différente des autres. J’étais à peine reposé. Hélas, ce jour là, il pleuvait dehors. Malgré tout, il fallait bien que je me réveille ; ce que je fis d’ailleurs. La lumière du jour me fit ouvrir le premier œil, les bruits venant de l’appartement voisin le second. Presque aussitôt, je m’étirai les membres comme le font les chats domestiques six à sept fois par jour, et, en suivant, je quittai le divan pour me diriger un instant vers la fenêtre, puis à l’interrupteur afin de couper la lumière devenue inutile, enfin dans le couloir, où, d’un côté s’évaporait une immonde nappe de bile séchée, presque incontournable, et de l’autre, une multitude de verres blancs irrégulièrement fracturés autant sur le sol que suspendus, faiblement accrochés au cadre d’ébène de ce qu’avait été un magnifique miroir du XVIII éme siècle. Aussi, à un autre endroit du même couloir, on pouvait distinguer ce qu’avait été une bouteille de Léoville-Lascase. Son contenu, outre sur une partie de la cloison où pendait la dépouille mortelle du miroir, aromatisait désagréablement l’ensemble des lieux. Des tâches rougeâtres, des tâches, partout des tâches. J’évitai cette misère en pénétrant dans la salle d’eau, où, face à un autre miroir, beaucoup moins galbé, beaucoup moins bavard, beaucoup plus discret, je réfléchis très longtemps sur mon planning de la journée. Je commencerai donc par évacuer les bris de verre, la vomissure au décapant, puis les tâches, toutes les tâches, un peu d’ordre dans le salon, dans les autres pièces, de l’ordre partout. Puis, je … Puis, je remplacerai la glace du miroir, et je l’accrocherai sur la paroi la mieux éclairée du salon ; ceci afin de revoir ce que je fus. Laurent Lafargeas ,1979. Ed.4.08.2008 . | |