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Histoire des amours d'Aymeri pour une fille fleur.

HISTOIRE DES AMOURS D’AYMERI POUR UNE FILLE FLEUR

Aymeri avait bientôt atteint l’âge de trente ans lorsqu’il arriva dans la vallée de Xantrie.
C’était un de ces hommes cosmopolites que l’histoire s’obstine à laisser dans l’oubli et que seule retiennent les postérités de la légende. Sans famille et sans patrie, il errait depuis longtemps de par le monde à la recherche de la sagesse et de la vérité. Il avait fréquenté, pendant longtemps, la cour de maints seigneurs et côtoyé les plus grands princes de la terre.
Mais, désormais, il s’était résolument éloigné des tourments de la vie mondaine et des conflits politiques qui déchiraient son époque. Il était fermement décidé à quitter la compagnie des hommes, et la vie fastueuse des châteaux, pour s’en aller à travers la campagne en quête de quelque port d’attache où il pourrait finalement déposer son fardeau, et se fixer définitivement pour terminer ses vieux jours dans le silence et le repos de l’âme.
Depuis longtemps, il avait vécu ainsi des poèmes qu’il composait et chantait dans les cours d’amour, et clamait ses éloges aux dames et demoiselles par tout le royaume. Longtemps il avait murmuré la beauté des châtelaines et la jeunesse de l’amour, mais jamais il n’avait rencontré lui-même la Dame de ses pensées. Persuadé que les chants qui ne viennent pas du cœur n’ont pas de valeur, il avait acquit une virtuosité dans les rimes, mais n’avait jamais trouvé la sincérité du sentiment qui aurait fait de lui un véritable fidèle d’amour.
Il considéra avec amertume qu’il n’avait jamais fait qu’imiter, avec des images symboliques apprises, les désirs et les désillusions des amants, mais il n’avait jamais connu le véritable amour. Aussi, avait-il fait ses adieux au monde.
Après des semaines de marche à travers les montagnes et les vallées, il s’était finalement assoupi auprès des ruines d’un ancien monastère, pour se protéger de la fraîcheur du soir qui tombait. Là, malgré la fatigue, il ne parvint pas à s’endormir et parla à son cœur :
« que vaut la vie sans les douces saveurs de l’amour, sinon un ennui comparable à la mort ?
Puisse le roi de l’univers ne jamais oublier mes prières au point de me voir tomber au rang de ces êtres privés à jamais de tout désir ».
Le mélancolique et sauvage mystère de la nature qui l’entourait, évoquait à cette heure dans son âme un monde occulte et troublant qui l’hallucinait peu à peu depuis les premiers temps de sa solitude.
Dans sa blanche toilette de nuit, la lune lui apparue silencieuse, scrutant toute la forêt de son œil large. En ses pâles rayons étaient inscrites toutes les mémoires de la terre et écloses les sempiternelles  légendes.
Il voyait défiler pêle-mêle devant lui tous les souvenirs de sa vie.
Aymeri connaissait bien l’astre de la nuit, mère des enchantements et des songes, protectrice filiale des créations, des rêves et du sommeil.
Fatigué, il lui adressa un sourire complice et s’endormit confiant.
Le lendemain matin à son réveil, il se trouva fort émerveillé du monde qui l’entourait.
Autour de lui le soleil dardait ses rayons sur une merveilleuse prairie où poussaient à profusion une multitude de camélia et de pivoine parmi d’autres fleurs de toutes sortes, qui atteignaient bien vingt pieds de haut et plusieurs empans de large.
C’était la saison des fleurs, et la colline où trônait encore majestueusement les anciens vestiges d’une abbaye, se transformait en un tapis éblouissant.
« Que cet endroit est calme et paisible », pensa-t-il.
Non loin de là, une rivière coulait limpide au pied de la colline, et cette vallée inviolée lui paraissait d’une impressionnante solitude.
Son foisonnement d’arbres et de fleurs, à perte de vue, créait sur lui un charme indescriptible.
Une source près de lui jaillissait miraculeusement des parois de la chapelle comme une fontaine aux fluidités immatérielles. Son eau limpide et claire paraissait se transformer en une pluie de perles et semblait avoir le pouvoir de procurer une éternelle jeunesse.
Il se réjouissait de cet endroit qui lui paraissait être des premiers âges du monde et être, ainsi, immaculé et comme préservé de la mort.
A travers le clapotis du mince filet d’eau, il lui semblait que cette source lui murmurait le langage sacré des origines. Enthousiasmé par l’étalage de tant de charmes, il lui vint l’idée qu’il pourrait s’installer à l’abri de ces ruines quelques temps pour y étudier en paix.
Un jour où il travaillait à reconstruire le toit d’une partie de l’édifice, il aperçut à travers la percée d’un mur, une jeune fille tout habillée de blanc qui se promenait parmi les fleurs. Un instant surpris de cette visite inattendue en ce lieu très loin de toutes présence humaine, il abandonna son travail et sortit pour la saluer. Mais le temps qu’il approche, elle avait disparue comme par magie. Par la suite, il la revit souvent se promener ainsi sur la colline, et il décida, pour mieux la regarder, de ne pas l’effaroucher comme la première fois, aussi de se cacher dans un buisson touffu, et de l’attendre.
Bientôt, en effet, il la vit apparaître, accompagnée cette fois-ci d’une autre jeune fille, tout habillée de rouge et qui, d’après ce qu’il put envisager, paraissait également d’une beauté peu commune. Elles s’approchèrent sans le voir, lorsque soudain la jeune fille en rouge sursauta, regarda tout autour d’elle et s’écria :
 Il y a un homme tout près d’ici !
Aymeri,  bondit de derrière le buisson et courut vers elles, mais effarouchées, elles prirent la fuite, leurs longues robes flottant derrière elles et laissant, dans leur sillage, une traînée de parfum.
Aymeri les poursuivit jusqu’au monastère vers lequel elles se dirigeaient. Lorsqu’elles furent arrivées devant le mur de l’enceinte, elles disparurent tout à coup. Désolé de les avoir ainsi perdues, il prit son couteau et grava sur un arbre les vers suivants :
 L’amour soudain a angoissé mon cœur
   Et je reste immobile près de ce mur
   Redoutant les effets maléfiques d’une puissance obscure
   Et personne ne vous protège, ni ne veille sur vous.
Puis il rentra chez lui, perdu dans ses pensées.
Soudain, il vit rentrer la jeune fille toute blanche, et il courut vers elle pour la saluer.
-  Je vous avais pris pour un bandit, dit-elle en souriant. Vous nous avez presque fait défaillir de peur. Je ne savais pas que vous étiez poète, et un poète de talent. Je suis venue dans l’espoir d’avoir l’honneur de faire votre connaissance.
Aymeri, troublé par cette apparition si inattendue, lui demanda son nom, d’où elle venait et ce qu’elle faisait là, et elle répondit :
Je m’appelle Blanchefleur et je viens de l’île d’Avalon.
Un prêtre sorcier m’a condamné à rester contre mon gré, ici, sur cette colline.
Dites-moi qui est cet homme, s’écria Aymeri, et je vous en délivrerai !
C’est inutile, interrompit la jeune fille, d’ailleurs je n’ai plus à me plaindre de lui, et cet endroit n’est pas à ce point déplaisant, puisqu’il m’a permis de rencontrer une personne aussi honorable que vous.
Aymeri alors lui demanda qui était la jeune fille en rouge, et elle lui expliqua qu’il s’agissait de sa demi-sœur, et qu’elle s’appelait Doux Soupir.
 Maintenant, ajouta-t-elle, permettez-moi de vous chanter un virelai que j’ai composé moi-même, et de grâce, ne vous moquez pas de moi :
En plaisante compagnie, les heures très vite s’envolent
Par la fenêtre, voila l’aube qui blanchit
L’hirondelle et sa compagne, côte à côte
Vivent ensemble et accomplissent leur destin.
Aymeri lui saisit la main en s’écria :
Beauté pour les yeux, esprit pour le cœur, vous avez tout pour qu’un homme, en vous voyant, oublie la mort, et qu’un seul jour de votre absence lui paraissent aussi long qu’une éternité. Je vous en prie, venez me voir chaque fois que vous le pourrez.
Depuis ce jour, la jeune fille prit l’habitude de venir chez lui à l’improviste, mais jamais elle n’amena sa sœur avec elle, en dépit des prières d’Aymeri.
Il pensa alors qu’elles étaient brouillées, mais Blanchefleur lui expliqua que sa sœur était d’un caractère farouche, et lui promit en même temps de la convaincre.
Or un soir, Blanchefleur arriva, le visage défait, et dit au jeune homme :
Vous désirez plus que le peu que vous avez, alors que ce peu, lui-même vous ne pouvez le garder. Car demain, nous serons séparés l’un de l’autre.
Aymeri lui demanda de s’expliquer, mais essuyant ses larmes, elle déclara et que tel était son destin et qu’elle ne pouvait rien lui dire de plus.
« Votre prophétie s’est réalisée, et maintenant me voilà réellement soumise aux effets maléfiques d’une puissance obscure, sans personne qui me protège ni ne veille sur moi. »
Aymeri la pressa de questions, mais se tu et bientôt se leva et lui fit ses adieux. Il ne parvenait pas à croire ce qu’elle lui avait dit.
Or, le lendemain, un étranger vint sur la colline. Il se promena longuement parmi les fleurs et sembla très attiré par un plant de pivoines blanches, qu’il déterra et emporta. Aymeri comprit alors que Blanchefleur était une fille fleur, une fée métamorphosée en fleur par le pouvoir d’un sort, et il comprit qu’il venait de la perdre.
Puis, il entendit dire que les pivoines une fois cueillies ne vivent que quelques jours, et il se sentit transpercé de douleur.
Il composa une élégie en cinq strophes, et, tous les jours, allait se recueillir à l’endroit d’où son aimée avait été arrachée, et arrosé la terre de ses larmes.
Un jour, il aperçut la jeune fille en rouge. Elle était agenouillée là où d’habitude il s’agenouillait, et son visage était inondé de pleurs. Dès qu’elle le vit, elle se détourna légèrement mais ne s’enfuit pas.
Aymeri la saisit par la manche, et mêla ses larmes aux siennes. Lorsqu’elle lui dit :
 Hélas, qui aurait pu penser que ma sœur me serait ainsi enlevée, si soudainement, et si tôt !
J’ai entendu vos soupirs et ils m’ont émus jusqu’au larmes. Tous ceux que vous avez perdus et qui vous ont été chers sont maintenant dans les régions obscures. Peut-être prendront-ils soin d’elle. Mais la mort détient les liens les plus forts et plus jamais nous ne l’entendront rire et parler comme avant.
Mon malheur est grand, répondit Aymeri, de devoir souffrir par l’absence d’un être aimé, car je sais que je ne verrai plus fleurir à mes côtés une beauté comparables à la sienne. Mais dites-moi quand je vous envoyais des messages par son intermédiaire, pourquoi n’êtes-vous jamais venu ?
 Sur dix hommes, j’en connaissais et en fuyais neuf, répondit-elle, mais vous, je ne vous connaissais pas.
Elle s’apprêta alors à prendre congé. Aymeri lui dit à quel point l’absence de Blanchefleur lui pesait, et la pria de revenir le voir aussi souvent qu’elle le pouvait. Mais pendant les jours qui suivirent, il ne la rencontra plus. Il sombra alors dans une mélancolie profonde, tournant et se retournant dans son lit et inondant l’oreiller de ses larmes. Une nuit enfin, il se leva, s’habilla, alluma la bougie, se munit d’encre et de papier et composa les vers suivants :
Les gouttes de la pluie crépusculaire tombent
Une à une sur le toit
J’ai tiré les rideaux et je me suis assis à la fenêtre
Mes regards sont vides et mon désir solitaire.
Il les relut tout haut, et lorsqu’il eut fini, une voix à l’extérieur lui répondit :
- Vous cherchez quelqu’un qui puisse apprécier vos vers ?
Il comprit que c’était Doux Soupir qui était revenue, alla ouvrir la porte et la laissa entrer. Elle s’approcha de la feuille, prit la plume, et se mit à improviser :
La chambre est vide, elle n’est pas là
        Une lampe solitaire perce l’obscurité
        Un homme seul est assis
        Son ombre lui tient lieu de compagne.
Aymeri lut ses mots et ses yeux s’embuèrent, puis, se tournant vers la jeune fille, il lui reprocha de l’avoir laissé seul.
« Je ne peux pas venir aussi souvent que ma sœur bien-aimée le faisait, répondit-elle, vous ne me verrez que de temps en temps lorsque vous vous sentirez triste et déprimé. »
Et ainsi, de temps en temps, elle vint lui tenir compagnie. Aymeri l’appelait son amie la plus chère car Blanchefleur restait pour lui son épouse bien-aimée.
Il essaya de savoir de quelle fleur elle venait car il voulait la déterrer et la ramener près de sa maison afin de lui épargner le sort qu’avait connu sa sœur.
-  La terre est très vielle, il ne faut pas la déranger, répondit-elle, et puis vous risquez d’attirer sur vous le malheur. Si vous n’avez pu retenir une épouse, comment espérez-vous retenir une amie ?
Mais Aymeri ne voulait pas l’écouter et, la prenant par le bras, l’entraînait dans le jardin, s’arrêtait devant chaque pivoine et lui demandait si c’était celle-là, ou celle-là, ou peut-être encore celle-là.
Mais Doux Soupir ne répondait rien, se cachait le visage dans ses mains et niait.
Au nouvel an, Aymeri quitta la colline et retourna dans sa famille. Une nuit, il rêva que Doux Soupir venait à lui, et lui disait qu’elle était en danger, le priant de venir le plus vite qu’il pouvait.
Lorsqu’il se réveilla, il se dit que ce rêve était bien étrange.
Il donna l’ordre de préparer les chevaux et parti le jour même.
Quand il arriva, il apprit que les moines de l’abbaye s’apprêtaient à construire une nouvelle aile à la chapelle, et, comme un plant de camélia poussait sur le terrain choisi, l’architecte avait demandé qu’on le coupe. Aymeri alors comprit le sens de son rêve et empêcha que la fleur ne soit détruite.
La nuit suivante, Doux Soupir vint le remercier. Aymery se mit à rire :
« Cela ne vous a pas servi à grand chose de refuser de me dire quelle fleur vous étiez. Maintenant je le sais, et si vous ne venez pas me rendre visite, j’allumerais un grand feu, et je vous rôtirais la pointe des feuilles ».
« C’est bien pour cela que je ne voulais rien vous dire », répliqua-t-elle.
Puis, il eut entre eux un long silence.
« Votre présence, qui m’est chère, a ravivé en moi le souvenir de mon épouse perdue. Voilà bien longtemps que je ne me suis plus incliné devant la place qui fut la sienne. Venez avec moi, nous mêlerons nos larmes et évoquerons son image ».
Ils allèrent donc à l’endroit où jadis poussait la fleur qu’ils avaient tant aimée, et, cote à cote, se recueillirent. Puis Doux Soupir, s’essuyant les yeux, lui dit qu’il fallait qu’elle s’en aille. Quelques temps passèrent. Un soir, tandis qu’Aymeri était assis chez lui, perdu dans ses pensées, il vit entrer Doux Soupir, le visage rayonnant.
« J’ai de bonnes nouvelles, s’écria-t-elle. Le dieu des fleurs, ému par nos larmes, a accordé à Blanchefleur le droit de revenir à la vie ! »
Une vague de bonheur l’inonda, et il demanda il fallait la revoir. Doux Soupir répondit qu’elle ne savait pas exactement, mais que se serait sans doute bientôt.
« C’est vous qui m’avez demandé de revenir, ajouta Aymeri, ne me laissez pas ainsi seul avec ma tristesse alors que vous savez que vous pouvez la soulager ».
Elle lui promit, s’en alla et deux jours passèrent sans qu’elle vienne.
Aymeri alors sorti dans le jardin, alla près du camélia, l’enlaça et supplia Doux Soupir de venir, mais il ne reçut aucune réponse. Alors, il revint chez lui et commença à préparer une torche. Aussitôt la jeune fille apparut, et lui arracha des mains, la jeta au loin et s’écria :
« Vous êtes un grossier personnage, je ne vous aime pas du tout, et je ne veux plus rien avoir à faire avec vous ! »
Il la calma et c’est à ce moment qu’il vit Blanchefleur debout, sur le seuil de la porte. Des larmes de joie l’aveuglèrent, il la prit par la main, la conduit près de sa sœur et tous les trois mêlèrent leurs pleurs.
Puis, il s’assirent et parlèrent de la séparation et du mal qu’elle faisait.
Aymeri remarqua que Blanchefleur semblait n’avoir plus ni poids ni épaisseur, et lorsqu’il lui prenait la main, ses doigts se refermaient sur du vide, et non sur la chaleur aimée d’un corps, comme dans les jours anciens.
« Lorsque j’étais une fleur, expliqua-t-elle, j’avais une enveloppe charnelle, mais maintenant je ne suis que l’esprit d’un esprit. Ne me considérez pas comme une réalité, mais plutôt comme un rêve ou comme une apparition. »
« Vous êtes arrivée à temps, s’écria alors Doux Soupir, votre époux était en train de devenir fou de solitude. »
Ensuite, Blanchefleur recommanda à Aymeri de prendre des baies blanches, de les réduire en poudre, de mélanger cette poudre avec un peu de souffre, et de faire une libation en souvenir d’elle, puis elle ajouta :
« Dans un an, jour pour jour, je serai rendu à votre tendresse. »
Les deux femmes s’en allèrent.
Le jour suivant, Aymeri observa à l’endroit où jadis Blanchefleur était enracinée, la pousse d’un nouveau plant qui pointait entre les mottes de terre, et fit les libations ainsi qu’elle le lui avait demandé.
Il entoura la jeune plante de soins et d’attentions, allait jusqu’à construire autour d’elle une petite balustrade pour la protéger.
Blanchefleur revint le remercier, et il lui proposa de transplanter le fleur près de la maison, mais elle refusa.
« Je ne suis pas encore assez forte, et je ne supporterai pas d’être déterrée. Et puis, toute chose ici bas à sa place. Je n’étais pas destinée à pousser près de chez vous, et d’y être  transportée risquerait d’abréger ma vie. Notre amour n’a pas besoin de changer de racines et peut croître et grandir ainsi ».
Aymeri lui demanda pourquoi Doux Soupir venait si rarement le voir, et Blanchefleur lui proposa d’aller la chercher.
Elle le conduisit devant le camélia, cueillit un brin d’herbe, mesura à partir du pied une distance de cinq à six pouces, et dit à Aymeri de marquer l’endroit, ce qu’il fit en grattant la terre avec ses ongles.
Aussitôt Doux Soupir sortit de derrière le buisson, et simulant la colère, s’écria : « petite masqué ! Pourquoi me livrez-vous ainsi à ce brigand ?
Ne soyez pas fâchée, lui répondit sa sœur, et aidez-moi à le distraire pendant cette année qui va venir. Ensuite, nous ne vous ennuierons plus, et vous laisserons en paix ».
Ainsi les mois passèrent, Aymeri regardait grandir sa plante, et, au printemps elle atteignait déjà deux pieds de haut. Il repartit alors dans sa famille, laissant aux prêtres un cadeau princier en leur recommandant de veiller sur la fleur.
L’année suivante, à la quatrième lune, il revint sur la colline, alla droit à la fleur, et vit, sur une des branches, un bouton gonflé prêt à éclore. Il s’approcha, et, soudain, la tige s’agita violement, comme si elle allait se briser, puis le bouton éclata et s’épanouit en une pivoine large et touffue.
Au milieu du cœur, assise sur le pistil, il aperçut une créature minuscule, et, l’instant d’après, Blanchefleur était debout devant lui.
«  À travers le vent, à travers la pluie, je vous ai attendu, et me suis langui de vous. Comme vous avez tardé ! » lui dit elle.
Puis, ils entrèrent tous deux dans la maison où ils trouvèrent Doux Soupir qui les attendait déjà.
Ils s’assirent tous les trois, et le temps se remit à couler, heureux comme aux jours d’autrefois.
Quelques temps plus tard, la première femme d’Aymeri mourut, et il s’installa définitivement sur la colline du monastère.
Les pivoines poussaient plus belles et plus larges que jamais, et Aymeri les admirant, avait l’habitude de dire :
« un jour, un esprit sera là, à vos cotés »
Et chaque fois, les deux jeunes femmes répondaient en riant :
« tachez de ne pas oublier ce que vous venez de dire ».
Dix ans passèrent ainsi, et un jour Aymeri, gravement malade, tomba de vieillesse.
« C’est vers une naissance que je vais, et non vers une mort ».
Il prévint les moines que, s’ils voyaient pousser à coté des pivoines une plante rouge à cinq feuilles, ce serait lui.
Lorsque le vieux maître du monastère mourut, les autres moines laissèrent la plante à l’abandon, puis finalement comme elle ne fleurissait pas, ils décidèrent de la couper.
La pivoine blanche qui poussait contre elle flétrit et mourut, et quelques temps après, un camélia qui fleurissait non loin de là se dessécha  et mourut aussi.


Jean-Luc.
ed. 12.08.2008.








 
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