Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !

Publicité

Garde à vie

 
 

       Fresque de Taddeo di Bartolo

Langhetto andante de la cantate Amor, hai vinto

d'Antonio Vivaldi,

interprété par Robert Expert avec l'ensemble Arianna.


Garde à vie

 

 

 

 

Ne dis personne heureux avant sa fin.

                                         Solon d’Athènes.

 

 


Ils ont bel et bien fini par m’avoir !
Tandis que je sentais sous mon poids l’haleine agonisante de mon premier agresseur, les deux autres s’étaient introduits, à mon insu, dans le réduit que j’avais élu, au préalable, comme l’idéal mouroir de mes poursuivants. Un instant pourtant, mon intuition m’invita de sauvegarde à me relever en abandonnant ma victime, gisant au sol parmi d’autres immondices.
La rame arrivante sur le quai proche noyait toute perception sonore de leurs présences. Cependant, dans cette quasi-totale pénombre, je devinai - non sans faute du reste – ma proximité gauche occupée d’une dangereuse et réelle belligérance humaine.
Sans plus de réflexion, ma lame trancha l’air inutile une fois, puis, d’un second parcours effectué en un à peine différent espace, dans le même sens, elle devait enfin rencontrer et percer un obstacle plus consistant. Rencontre qui fut suivie d’un affreux hurlement de douleur, vous pouvez me croire …
Celui-ci aisément compréhensible puisque, à l’instant d’après, la porte du réduit s’entrouvrit, laissant ainsi pénétrer une faible lueur d’éclairage public avoisinant. Faible lueur, dis-je, mais néanmoins suffisante pour me permettre d’admirer mon œuvre : j’avais atteint mon deuxième ennemi juste à peine au-dessous de son œil droit.
Belle touche ! me serais-je fait remarquer si j’avais eu le temps de méditer un tel commentaire.
Hélas, d’une souffrance tout autant comparable de celle dont devait subir ma cible, un corps étranger – voyez-là un objet contendant – s’introduisit dans mon intérieur par le bas de ma colonne vertébrale.
Aussitôt, je sentis mes jambes défaillir, et manifestement incontrôlables ; aussitôt, ce fut le retour à l’obscurité totale, et puis plus rien, si ce n’est un vertige tout juste définissable au-delà de cette rixe que mon intuition aurait dû éviter.
Il demeure évident que la conscience m’avait échappé à cet endroit.
Malgré cela, elle me revint cette conscience ; dire combien de temps après ?... Jamais je ne saurais l’attester plus que cela, mais elle revint, et, croyez-moi, dans l’enceinte d’un environnement d’analogue hostilité.
Certes, ici moins de pénombre puisque une veilleuse scintillait au-dessus de la porte située droit face à mon réveil ; disons face au terme de ma plus que notoire léthargie.
J’étais assis à même un radier des plus inconfortables, le dos contre et parallèle à un mur abondant de nitre, tout comme les autres parois de ce lieu exigu, pour ne pas dire ce cachot.
Rien de similaire au « feutre » d’une chambre d’hôpital, c’est sûr…
D’ailleurs - étonnant constat dans un premier temps -, excepté l’oppressante atmosphère humide de ma prison, je ne ressentais aucune souffrance physique. 
Mais, pour « prison », le mot reste faible !
Pas de fenêtre, aucune arrivée d’air extérieur, l’unique accès exagérément verrouillé, je devais donc me trouver incarcéré, pour cette fois, bien à plusieurs mètres au-dessous de la surface de notre planète.
Observez-moi alors faire quelques pas sur tout juste trois centiares à parcourir, ceci avant d’être soudainement envahi par une exécrable brûlure de l’échine.
Entendez que ma rencontre d’avec un couteau parfaitement acéré n’avait pas été un rêve !...
Pour stopper cette irritation, je décidai de regagner le sol, et de ne plus en bouger.
Malheureusement, au bout de quelques temps, quelques heures peut-être, mon calvaire n’en fut guère plus atténué, et de s’allonger parfois n’y changeait pas grand chose.
Aussi, en ajout de cela, bien avant d’ouïr mes entrailles tiraillées par la faim, un urgent désir de boire accentua ce que je qualifierais déjà comme une torture.
Je ne connaissais pas encore mes geôliers, mais j’imaginais fort leurs desseins, à savoir d’ici m’occire de mort lente.
À cette idée, et seul avec moi-même, mon sang fusa de toutes parts, quoique davantage en direction du cerveau dont l’épouvante inventoriait  nombre hypothèses de fins plus tragiques.
Mes ennemis, ces pourris, m’ont stocké là tandis qu’ils organisent ailleurs mon futur supplice : l’écartèlement peut-être, ou encore l’autodafé…
Sont-ils pour l’heure, de vindicte, à planifier mille autres tourments avant de me faire trépasser ?
M’arracher les ongles par exemple, puis les doigts, les uns après les autres, et dans un ordre croissant à obéir aux règles de l’insupportable.
Ont-ils l’intention de me crever les yeux avant de m’écorcher vif, me castrer de coutume, et de faire bouillir le tout dans un bain d’huile à dit feu doux ?
Comprenez que la plus triste des facultés humaines reste bien celle de spéculer sur l’avenir par, justement, une parfaite connaissance des aptitudes du passé, du moins, ce dont celui-ci fut capable en matière de violence.
Tout autre individu vivant sur terre demeure exempt de ce ténébreux savoir ; et c’est chance pour lui…
Quoiqu’il en soit, et pour ma part, les heures qui s’écoulèrent dans ce réduit d’univers ne m’offrirent guère l’aisance qu’aurait vécu n’importe quel mammifère cerné d’un comparable destin, si ce n’est bien entendu celle d’un autre humain.
Longues furent ces heures, dis-je, mais la porte s’ouvrit enfin.
Et là, faible agréable surprise – au regard de la suite des
évènements – ,car ce fut deux policiers qui vinrent m’ordonner de me lever : deux  « rassurants » uniformes conventionnels !
Oserais-je dire que mon âme en fut allégée ?
Certes non pour ce qui suivit, mais tout de même remarquez qu’à l’analyse de ce que j’eus au préalable supposé, non sans raison, mon avenir se présentait moins sanguinaire. L’administration, depuis maintes décennies, n’opère plus l’usage dit de la «question » ; et c’est là son faible avantage.
Ayant, de mon côté et à plusieurs reprises supporté les interrogatoires de police, maintenant, certes devenu criminel, en justifiant de la légitime défense, je devrais m’en sortir au mieux.
Conduit au bureau d’un chef de brigade, ce fut sur un tout autre sujet que les débats s’entamèrent houleux.
L’inspecteur chargé du procès verbal, déjà amorcé vierge dans sa désuète machine à écrire, débuta sa fonction du jour par une question surnaturelle pour le peu. De convenance, il nous est demandé un complet état civil, notamment prénoms du père, prénoms de la mère ; aussi, son nom de jeune fille. Là, je ne fus pas consulté sur l’identité des responsables de mon existence, mais bien sur la mienne de responsabilité quant à ma présence sur terre : « et pourquoi suis-je né ? pourquoi ai-je vécu tout mon âge d’à présent ? pourquoi n’ai-je pas estimé décent de disparaître bien avant ? etc. »
Que répondre à cela ?...
Par deux fenêtres donnant sur cour, la seule estimation qui me vint en âme, c’est l’heure qu’il pouvait être. Un ciel gris sombre au possible me supposait les alentours de 17 heures.
- Bon ! je suis là pour un double meurtre, non ?... Pas pour épiloguer sur mon vécu.
- Non ! un seul meurtre ; ta deuxième victime devrait s’en sortir.
Et celui qui m’a suriné, le troisième, il en est où, lui ?
- Rien avoir avec le problème qu’il nous est demandé de gérer ici. Ton criminel, c’est probablement l’affaire d’une autre brigade.
Toujours debout, mon dos me faisait horriblement souffrir. Je le fis savoir à mon interlocuteur qui ne remédia aucunement à cette male aisance. D’ailleurs le ton de ses invectives devint plus austère au-delà de ma requête.
- Tu parles que lorsque je te le demande. En dehors de cela, tu t’écrase…C’est compris ?...
Tandis que je constatai alors que nous n’étions que deux dans le bureau, qu’il m’aurait été encore donc possible de tenter une évasion par l’une des violences de mes us, l’outrancier fonctionnaire tapotait je ne sais quoi sur son procès verbal. D’une prompte analyse de mon état de santé, j’écartai derechef mon idée de fuite. Après tout, mon vécu, celui qu’il évoquait il y a quelques minutes, eh bien même si moi je le jugeais non anodin, générateur de positivisme, comme depuis des années je le défendais en ce sens, ce vécu donc n’en demeurait pas moins désireux de s’interrompre. Alors, que ce soit dans un commissariat ou ailleurs, quelle importance !...
Du reste, que d’autre fin aurais-je à exiger que celle d’un commissariat ?
Mourir entre et par le glaive de ses ennemis reste la façon la moins humiliante de mourir…Et qu’ils s’en glorifient, ces dits ennemis, quelle importance également !
 Pour peu qu’ils mettent un terme à mes souffrances.
Soudainement, le condé devint plus explicite, du moins plus directement juxtaposé au sujet de mon crime, et plus poli le mec, en prime.
- Alors, comment vous en êtes arrivé à trucider votre premier client ?
Là, je narre la vérité.
- C’est que ces trois individus avaient de leur côté bel bien décidé de m’expédier dans l’au-delà. Ça, je puis vous l’assurer…
Nous avions distribué pour cinq à une table, chez Victor, rue Ordenner ; il y avait Maurice Hamelin, le tôlier, moi-même et deux inconnus dont celui auquel j’ai percé l’œil. On jouait à la découverte, et, disons aux alentours de  23h30, ce type fulmina soudainement, puis m’accusa de triche en affirmant aux autres qu’il m’avait vu manier la donne à mon avantage… Bien entendu, je contestai, mais l’ambiance étant devenue quelque peu nauséabonde, le boss fit achever la partie. Les injures continuèrent sans cela, et Hamelin, prenant ma défense, n’eut d’autre diplomatie que d’éclater le blair du fias sur un coin du zinc…
Entendez que je venais de côtoyer un parfait vindicatif puisque, quinze minutes plus tard, il s’était planté sur mon parcours, prêt à me cueillir avec ses deux renforts : craspecs, l’allure poisse-dudule, si vous voyez ce que je veux dire…
Ils stationnaient sur le trottoir d’en face l’intersection de la rue Léon, alors, pour éviter la bastonnade, vous pensez bien que j’ai pris la tangente à la vitesse nécessaire à les semer. Je me suis enfilé en station Marcadet, et c’est dans les couloirs que le plus bronzé des trois me sortit son gégène. Ma célérité fut un instant plus adroite que la leur, et la suite, vous la connaissez…
Au terme de mon récit de ces faits, le bourre - assis lui - mit plusieurs minutes avant de redevenir agressif.
- Tu voudrais me parler de légitime défense ?... Tu dessoudes un quidam, t’en défigure un autre, et il faudrait t’accrocher une médaille ?
- Jamais j’en ai demandé autant …
Il est inutile ici de vous signifier l’imbécillité dont avait été doté mon tortionnaire de cette heure. Pour celle d’après, les deux abrutis qui me tinrent compagnie n’avaient guère à lui envier de leurs similaires attributs.
- Et toi, pourquoi tu circules avec un surin ?...C’est pas chez nous que tu te feras passer pour un ange. On a la pratique des zigs de ta catégorie. Tu vas voir comment il nous est indiqué d’intervenir…
Le temps s’écoulait sans que la nébuleuse grisâtre de l’extérieur ne se modifie en rien, et  la position verticale m’étant toujours imposée devenait de plus en plus insoutenable.
On me fit changer de bureau ; changer de débat également.
À présent, ils me torturent sur certains de mes actes antérieurs à la tuerie qui m’avait conduit ici : sur mon vice du jeu, par exemple, sur mon insoumission aux règles du conformisme, sur mes larcins d’adolescent, sur ma violence systématique, et j’en passe.
Enfin, rien en rapport direct avec mon dernier crime.
Comprenez que ces infâmes œuvraient bien là à me pourrir la vie : celle justement dont ils s’acharnaient à passer au crible l’ensemble de mes avaries au conventionnel que je n’avais cessé de déserter.
Et ce calvaire ne semblait pas vouloir se terminer.
Mes tourmenteurs se succédèrent par vagues d’humiliations parfois différentes, mais malgré cela toujours axées sur l’outrage que constitue mon existence.
 À les entendre, j’étais le diable, le mauvais français qu’aurait passé sa vie à contrer la loi ; cette loi qu’ils affectionnent comme la garantie de leur aisance, comme leur deuxième maman ; cette loi s’étant substituée, à mon insu de surcroît, à la règle divine, et ceci depuis deux siècles.
Et si, à cet effet,  nous parlions de Dieu, oserais-je demander explication du comment il me sert ici ?
Comment il permettrait à ces ignobles de prolonger cette mauvaise ferte ?
Et voyons en détail toutes les étapes qu’ils me firent subirent aux différents étages de leur fortin.
J’avais parlé de larcins juvéniles : ce dont, moi, je percevais en ce sens !
Eh bien, de leur côté, ces crimes eurent la prépondérance en leurs dialogues, disons leurs monologues.
À les écouter là, j’avais lésé et offensé le monde dans son entier.
- Si nous relatons ta geste, il nous faudrait une palette de mouchoir pour endiguer les larmes qui te suivent, m’affirmait un plus que pédant.
Dès l’âge de 8 ans tu t’emploies à l’usage du vice…
Cet incendie de forêt, près d’un collège, en 69 ; quelle en était ton intention ?... Ce train que tu as fait dérailler en 72, c’était dans quel but ?
À ces deux questions, je fus un tantinet surpris de la contenance assurée de la polémique. Entendez que les faits remontent à plus de trente cinq ans…Et leur liste ne s’estompait pas là !
Des convictions, ils en étaient fournis d’autres.
- Et ces gamins que tu détroussais sur les rives du canal de
l’Ourcq ?..., ces lettres anonymes que tu glissais aux petites vieilles de ton quartier en vue de les effrayer sur tes éventuelles capacités meurtrières ?... , tes chapardages, et j’en oublie…
Tu sais, bonhomme, ici, nous sommes au courant de tout. C’est notre métier !.., et on va te le faire payer…
Un peu dans le désordre, et comme ils s’acharnaient à obtenir des réponses, je me disculpais du mieux, du moins du vrai penser que me suggérait le récit de ces enfantillages quelque peu prohibés.
- Si j’effrayais les vieilles dames de ma banlieue, c’est non pas que mes intentions s’orientaient vers leur faire du mal, non !
Ce fut plutôt pour qu’elles me perçoivent comme autre chose qu’un mioche basique noyé parmi les mille autres les environnant. C’est que, de mon côté, l’identité quasi grégaire qui m’était préconisée en classe ne me convenait pas.
Ma personnalité en souffrance d’un avenir moutonnant m’obligeait à me distinguer d’une manière ou d’une autre.
Certes, j’aurais pu davantage atteindre l’exergue par mes résultats scolaires, me diriez-vous, mais l’esprit de compétition général qui entourait cette idée, déjà me faisait vomir.
Et pourquoi le mérite doit-il s’estimer au plus proche de l’officiel ?...
Pourquoi l’existence m’aurait-elle contraint à joindre mes performances à une éthique de masse ?...
Dès ce moment, voyez-vous, je me persuadais que ma fonction sur terre ne pouvait s’aligner dans les rangs du banal. Peut-être que ce fut alors ma carence d’imagination qui me dicta ce piteux rocambolesque, je vous l’accorde, mais devenir un futur cave ne s’inscrivait pas dans mes priorités.
- Un voyou, c’est mieux que ça ? s’excita un fonctionnaire du lot.
Là, je ne fléchissais pas :
- En effet, « cave » reste une  expression que vous devez bien connaître ; à l’âge que j’avais par contre, celle de « voyou » n’encombrait pas encore mon répertoire de mots vraiment définis… Je venais seulement d’arriver sur terre. Du reste, que fort mal m’en prit !... Encore, j’avoue, sans nier cette fois, avoir abusé de certaines faiblesses humaines  - notamment sur les rives du canal que vous évoquiez -, et pensez bien que de cela et de bon nombre d’autres faits, je le regrette encore.
À personne est innée l’intelligence systématique !...
Une fois de plus, je fus transféré en un autre bureau duquel l’inventaire de mes actes illicites remplissait deux énormes dossiers, un soupçon poussiéreux.
Destructions de mobilier urbain, irrespects de lieux cultuels, vols de véhicules en tout genre, vols avec effraction, tentative de vol à main armée, multiples agressions envers les forces de l’ordre, commerces de produits stupéfiants, évasions d’établissement semi-carcéral, usages de faux documents administratifs, travail au noir, activité commerciale non déclarée, présentation au greffe de bilan trafiqué, fraudes fiscales avérées, et nous y reviendrons.
Ça, c’était pour le contenu du premier dossier me concernant, et, croyez-moi, dont les contentions furent particulièrement orageuses. 
De leurs affirmations, mes quelques séjours au zonzon ne couvraient pas le centième de la peine que j’aurais dû subir.
Le second dossier renfermait des griefs davantage insolites.
Un adipeux procédurier dans ses termes, m’interrogea sur les causes de ma désertion du service national.
- Le deux février 1979 tu devais te présenter à la caserne de Vincennes, normalement, civiquement, et selon ton aptitude militaire définie lors des trois jours effectués au préalable.
Hors là, non seulement tu fuis cette obligation étatique, mais tu quittes la France abandonnant ton fils et ton épouse.
Avoue qu’en matière de canaillerie, tu entamais ce jour une carrière sans plus le moindre scrupule.
Ici, malgré mon total affaiblissement - estimons mon interrogatoire ininterrompu depuis 18 heures déjà -, je repris néanmoins une verve des plus cohérentes et des non moins convaincues de véracité.
- Premièrement, entendez que, de toute façon, enrôlé sous vos drapeaux, mon fils et mon épouse, comme vous le dites, auraient été tout autant abandonnés financièrement. Ceci par une fameuse exigence patriotique, et de surcroît devenue obsolète ; par une stupide convention entérinée d’une ancestrale paranoïa qu’il ne nous est absolument pas nécessaire de partager.
Qui nous confirmerait que notre envahisseur, quel qu’il soit, ne détiendrait pas la compétence de mieux nous gérer ?
D’une autre part, à cette époque, tous mes droits civiques m’avaient été supprimés (décision des tribunaux) ; alors de quelle nature aurait été ma ou mes motivations à servir un pays en passe de m’exclure des soi-disant avantages de son organisation providentielle, de sa présumée éminence en pratique de démocratie. Je vous le répète, même si ma vie reste une tartine de merde, elle m’appartient, et mes convictions avec…
Maintenant, j’avais aussi mon caractère, mon insoumission à préserver, pour ne pas dire ma dignité à sauvegarder.
Votre outrancière administration avait pourri toute mon adolescence, je n’allais pas encore courber l’échine à me soumettre aux exactions d’un de vos caporaux issus de familles totalement illettrées.
Si une vraie guerre, tournée vers un réel ennemi plus inepte et moins libéral que nous sommes supposés l’être, pensez bien que ma belligérance se serait mise entièrement au service de la meilleure cause ; et sans une ablation annuelle de mes déjà difficiles compétences pécuniaires.
Enfin, et heureusement, mon épouse et mon fils se trouvèrent à la charge des mes beaux-parents - pas si simple pour eux, déjà pauvres -, mais pour le coût, ce fut eux qui en assumèrent, pour un temps, autant non pas ma désertion, mais mon absence commandée par cette absurde paralysie économique. Aujourd’hui, je me suis fait durement une place enviable entre les mailles de cet infernal mælstrom institutionnel qu’est notre nation, mais ce ne fut pas non sans lutter contre la bêtise humaine, chez nous outrageusement développée…
Et puis, votre bleu, blanc rouge m’horripile, soyez-en assurés.
Si vous me le permettez, observez ce qu’il vous appartient d’encenser, de louer, voire même  de vénérer, cette éminente fête nationale qu’est la prise de la bastille, c’est pour ma part, et torturez-moi à outrance afin de me convaincre du contraire, c’est la manifestation extrême du nihilisme de ceux qui ont réellement créé cette fameuse France, aujourd’hui tant exigeante à satisfaire sa tendance bolchevique.
Comprenez que, si je fus déserteur durant plus de deux années - deux années considérablement pénibles à vivre pour moi-, ce n’est pas de source marginale à combler, c’est tout naturellement un respect de moi-même que je m’interdis de ne pas m’imposer.
- Il s’agit d’un devoir de citoyen, m’invectiva le procédurier précité.
- Imbécile ! rétorquai-je. Si votre victoire de Valmy et les prouesses Bonapartistes qui suivirent n’avaient pas violé vos chloroformés esprits, cette idée de citoyenneté n’aurait jamais atteint le moindre neurone dont vous êtes supposé détenir.
J’insisterais jamais assez non plus que, pour ma part, l’envie de se faire dessouder à la prochaine riflette, je la laisse aux corniauds que vous êtes.
À chacun ses allants !...
Ici, ma ou mes punitions s’accentuèrent, disons qu’elles revêtirent une forme encore plus douloureuse que celle dont je subissais déjà de mon mal-être dorsal…
Comprenez que je fus battu comme plâtre !
Et de cela, rien à y faire ; mes convictions demeuraient indétrônables au plus outrecuidant. D’ailleurs, j’en ajoutai :
- Non satisfait de dilapider les revenus du contribuable, ce dit service national paralyse tout individu déjà fort en peine à subvenir autant à sa survie qu’à toutes les cotisations qui lui sont enjoints non en marge. Aurait-il d’autres quelconques philosophies ou voire d’autres conceptions d’ordre mieux organisé, cet individu, l’éminent principe justifiant vos salaires l’écrase, et l’écrasera jusqu’à sa mort.
- Ah oui ! venons-en à tes réticences fiscales. On ne peut pas dire que de ce côté-là non plus tu aies joué le jeu du civisme absolu…
Fraudeur comme toi, il n’y a peut-être pas de pareil !
Qu’avais-je à répondre à ce type d’apostrophes hors propos ? 
Le ciel gris persistait uniforme en extérieur –  bizarrement  uniforme de surcroît –  et mes antagonistes en arrivaient au non paiement régulier de mes impôts. J’étais là pour meurtre, devais-je leur rappeler. Rien à y faire ; c’est sur un ensemble existentiel que ces tordus souhaitaient s’acharner, disons sur ma vie entière !
Jeus certes une avalanche de répliques au sujet dont il était question à présent, mais le supplice que l’on m’avait organisé n’y trouva pas plus son terme que la raison l’accompagnant.
Je passerais les détails tout en vous confirmant qu’ils n’eurent peu de controverses censées à m’opposer. En clair et toujours, je conservais le dernier mot.
Pour un temps, pour un temps, car à celui d’après, pensez bien qu’ils réussirent à me chicaner de plus belle.
Ce fut alors carrément mon intimité qui fut mise sur le grill : ma vie sentimentale. « Et pourquoi ai-je divorcé ? pourquoi ai-je trompé les femmes qui m’ont aimé ? pourquoi n’eus-je de cesse à me vautrer dans le putanat ?… »
 Avouons que l’absurde, pour ne pas dire leur vésanie, avait atteint là son comble… Que donc répondre ?
Où devais-je apercevoir ma culpabilité ?
Et ce n’était pas fini ; l’on m’assura que j’allais bientôt être interrogé sur des fautes encore plus graves.
Ici, changement de bureau, vous vous en doutez !
Peut-être plus ouvert sur l’extérieur, mais avec l’état du ciel persistant en sa grisaille, rien ne s’améliorait quant à l’ambiance, je vous le confirme.
Un nouveau personnage tenait la charge de l’énoncé de ces dits griefs estimés les plus importants de mon existence ; plus impardonnables que mon dernier crime, paraît-il.
Pour ce qui est de l’austérité du bonhomme, la mine n’en était guère plus démunie que celle des autres. Une pâleur de visage à rivaliser une part d’églefin surgelé, un œil aussi noir qu’une truffe d’Espagne, enfin le tout cravaté comme devait l’être Fouquier-Tinville.
Je m’attendais à toutes sortes de blâmes sentencieux au possible, et, tenez-vous bien, le congénère se tenant face à moi, m’affirma d’un ton laconique au superbe que la première de mes fautes dites impardonnables avait été celle de m’autodétruire, et par l’alcool, précisait-il.
Avait été, je précise moi, car il me confirmait également que tout allait prendre fin à partir de maintenant.
Acceptez que je fus  – comment dire ? –,  observez que je fus sur le cul… La douche (certes froide) offrait cependant un particulier goût de sel : une génuflexion incontournable…
Carence d’âme odieusement intolérable, devait compléter mon soi-disant dernier tortionnaire ; intolérable et condamnable au pire des châtiments.
Je m’attendais à tout, ai-je dit plus haut, et pour clore ma triste « journée », j’apprenais avoir été mon propre criminel.
Ce dernier acte ne manquait pas de m’oppresser l’intérieur du torse, je puis fort appuyer sur ce fait.
Non seulement l’exécrable faciès s’adressant à moi déballait une toute autant exécrable vérité, mais mes facultés de défense s’évanouissaient à la vitesse de la lumière de toutes les secondes qui s’écoulèrent ici.
Ma seule réplique fut d’interroger à mon tour :
- Et ma deuxième ou seconde grosse faute, quelle est-elle ?
L’incohérence de la réponse qui me fut donnée eut la compétence de rétablir quelque peu la confiance qu’il me restait en moi, du moins celle relative à l’amour que je me porte de coutume.
- Une trop grande part de votre existence s’est investit dans l’écriture. Vous auriez pu faire astucieusement, voire scientifiquement, tout autre chose de plus concret…
Encore, auriez-vous écrit sans haine que le monde qui dut hélas vous subir s’en serait probablement accommodé, mais votre hargne viscérale, non satisfaite de vous anéantir vous-même, laisse à présent une emprunte indélébile que nous ne pouvons accepter. Ceci, dans l’intérêt collectif…
Je ne dirais pas que le mal demeure en vous, ni même que vous en êtes représentatif, mais considérez, du fait que seul l’amour de son prochain reste l’absolue cause défendable, qu’il devient indécent, voire violent, d’éveiller l’esprit dudit prochain vers une torture intellectuelle qu’il ne saurait endiguer, quoiqu’il arrive… Bref ! que vous soyez un écorché vif, c’est en soi votre problème, votre Golgotha, mais que vous en invitiez à le partager ce dit Golgotha, cela devient du vice jugé comme tel pur et simple.
- Et mon châtiment, quel est-il ? demandai-je.
- Patientez dans le couloir, vous en serez informé dans quelques minutes.
Je m’exécutai – avais-je un choix différent ?  Tenter l’évasion peut-être maintenant que je n’étais plus menotté.
L’extrême fatigue m’interdisait l’option ; ça vous l’aurez compris. Peut-être aussi le désir de ne pas s’extraire d’une peine qu’inévitablement devait se représenter un jour : l’addition qu’immanquablement il faudra payer un jour.
Dans ledit couloir personne ne s’opposa à ce que je m’assieds sur l’un des bancs rudes mis à la disposition des…, des « futurs exécutés », pensai-je.
À ma droite tremblait un vieil homme semblant perturbé d’une identique épreuve que celle qui avait rempli ma journée.
Un long moment, je l’examinais avant de lui adresser la parole. Parole que probablement mon égoïsme conceptuel ne pouvait brider.
Vêtu d’une autre époque, également là je puis l’assurer.
Non pas qu’il me manque de la science en matière historique, mais les mots m’ont toujours fait défaut quant aux descriptions matérielles – en l’occurrence vestimentaires – , disons en celle de certains fétus, voire même ceux des plus contemporains.
Que vous dire ?
En dehors d’une abondante dentelle blanche s’échappant du
reste - boutonneux veston feuillé or-, des chausses et des bottines datant de la régence, si ce n’est des premiers interprètes du grand Molière, bref ! à cette relique costumée ma parole s’imposa, et les présentations furent courtes.
Je commençai par moi-même, puis derechef il en vint à lui-même : Antonio Vivaldi.
Rien que lui !...
- Le compositeur ? lui demandai-je de me confirmer.
Vous êtes mort depuis plus de deux cents cinquante ans, en théorie.
L’homme, toujours paraissant abattu ne contredit aucunement ma dernière assertion.
Devinez bien que mes réflexions ne firent qu’un tour.
Mon inquiétude également, et, désoeuvré du peu, je me fis apporter quelques autres explications de la part de ce prodigieux interlocuteur.
- Dites-moi, s’il vous plaît, les raisons, du moins les causes qui me font vous rencontrer ici : en ce commissariat de quartier ?
- Ce commissariat, me répondit-il, pour ma part je ne pense pas que ce soit à proprement parler un commissariat de quartier.
En effet, je suis mort depuis plus de deux cents cinquante ans, et depuis, je suis toujours ici, dans ce commissariat de quartier, comme vous dites…
Ce que personnellement, je nommerais un purgatoire.
- Pour quelle cause alors ?
- D’avec ma musique, il m’est reproché d’avoir fait rêver les gens…
Quoi que vous fassiez, cher monsieur, en ce bas monde, entendez, de bien ou de mal, quoi que vous fassiez, toujours et toujours,  il vous sera attribué une culpabilité.

Laurent LAFARGEAS, 2006
Ed.6.08.2008.









 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article