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Freed'Foo

                                                                                                                                                  Gustave Moreau


 

 

 

 

 

 

Freed'Foo



Nul fer de tyrannie ne s’émousse à l’usage.

 

 


Vers le cœur de la nuit des temps, celle dont notre Histoire demeure
en supposition, évoluaient à pas furtifs une tribu, son village et ses rites.
Ah ! que pourtant nombre d'alors auraient souhaité qu'il en soit
autrement. Ah ! qu'il est difficile aussi d'entrer ou seulement
d'aborder l'exact quant aux réelles mœurs de cette humanité nous
ayant précédé.
Elles seraient si décevantes à narrer ces mœurs, que la lecture de notre pourtant sombre avenir apparaîtrait de douceur, mais, pour illustrer au mieux une part de ce monde d'antan, je vous  apporte tout de même quelques faits attestés ; des faits s'étant déroulés au sein de cette tribu ; des faits s'étant succédés il y a près de 17 300 ans avant  notre ère.
Je ne  peux vous dévoiler ici mes sources, tant il y va de l'accalmie de ma future vie personnelle - mon prochain karma -, tant j'en ai, pour l'aisance de cela, juré le silence.
Seul me fut accordé de traduire ces faits ...
Alors, parlons de Freed'Foo ainsi que de son petit peuple ; ce village à demi lacustre, à demi troglodyte, avec ses angoisses du ciel et
croyances totémiques.
Sa hiérarchie demeure fort simple : un chef cumulant les privilèges,
s'octroyant à sa guise le plaisir d’avec toutes les femmes du clan, de
l'enfant à la vieillissante, et en dessous, uniforme, une population
grégaire qui s'enflamme de chasse et se tue à la terre.
Et comme tous ne peuvent rien expliquer, non plus rien comprendre des terribles caprices de la nature, l'autorité unique demeure, là, tacitement reconnue comme la meilleure des protections aptes à défier l'incertain.
Et, l'option des sacrifices reste fréquente !
Ainsi, vont, se font et se défont des vies humaines tout autant
vulnérables aux crocs des bêtes féroces environnantes qu'à  la règle
ambiante imposée du dominant congénère : le chef.
Quand, ici, l'individu de base aurait-il pu reposer son âme ? ...
Certes, la fiscalité n'avait pas encore été inventée ! mais, tout de
même, voyons que rien à voir avec l'aisance légitime que tous
sommes susceptibles d'exiger de notre époque dite « civilisée ».
Et voici apparaître - parlons du drame local qui mit un terme à cette frénésie humanoïde -, et voici dis-je, naître Gandé-borh'sayou,  le premier fils « légitime » du divin grand patron de l'agglomération (quelques cent soixante trois âmes).
Le bébé est prompt à son élargissement musculaire - maman est morte en couches.
À l'âge de huit ans, il mène, d’échoué en rive, un fort fût d'acéraille  jusqu'aux crêtes de la colline du lieu - croyez-moi, un labeur d'homme mûr. À douze ans, sa taille surpasse d'un demi-pied celle de son père, mais, à quinze ans, la tragédie entame son deuxième acte.
L'enfant est grand, l'enfant est fort (trop fort peut-être), mais aussi l'enfant est laid : d'un aspect des plus repoussant ; d'un visage des plus ingrats, oserais-je préciser, des plus socialement inadmissibles. La politique exige donc le reniement ; pire encore l'exclusion, le bannissement.
Ce fut alors un petit matin d'été, dans une atmosphère peu fraîche donc, que Gandé, notre adolescent, prit le chemin des moins voisines hautes montagnes, afin d'épurer l'existence de ses prochains. Ces derniers ne souhaitant plus, chaque matin, croiser son faciès de Minotaure.
Des yeux quasi enfoncés au plus interne de leurs orbites, un front
large et même des plus brachycéphales, disons un portait à subir au plus cauchemardesque ladite quotidienne rencontre.
Ce jour, ce matin-là, au commandement de son père, Gandé quitta le village ; il quitta son village ainsi q’une supposée osmose de bien-être, puisque l'ensemble l'exigeait.
À quinze ans, je le répète, il devait partir vers… vers ce qu'il ne supposait guère, vers ce que par contre sans aucun doute savait son père : vers une lutte de survie, entendons-là, de vie d'aucune aisance.
Trouvant ses premiers asiles au cœur d'arbres d'abondantes fenaisons et de solides ramures, il s'alimenta de baies, de diverses racines et de la chair de certains oiseaux dont il avait acquis l'art de la capture. Puis, en parfaite connaissance de la rudesse des mauvaises saisons se rapprochant, il se sédentarisa au mieux, protégé en une vaste cavité naturelle du Mont Assagne dont il savait les flancs boisés pourtant infestés de loups : une balme, un lacis de roches aux plafonds bas l'isolant, de ses étroitesses à souhait, de tous prédateurs.
Le feu demeurant néanmoins sa défense la plus sûre !
Peu à peu Gandé organisa son home et, de techniques, varia sa nourriture, améliora son habitat. Tout comme il l'eut vu faire, il se confectionna, de pierre et de silex frotté au grès, un complet équipement tant utile à la chasse qu'à son discret labour.
Pics, grattoirs, tranchets et diverses autres cognées favorisèrent ici les travaux aratoires et la production en bois combustibles.
Aussi, alentours, nombreux cabris sauvages offraient viande et peau. Enfin, voyez-la que Gandé-Borh'sayou, maîtrisant ses besoins, parfaitement agençait et prévoyait son destin...
D'autant que cette obligée thébaïde lui allouait un non moins négligeable avantage : celui du bénéfice de l'ermitage.
Disons une entière latitude quant aux réflexions et décisions, surtout quant à la méditation.
Entendons que seul le voisinage des loups imposait sa règle de prudence, et que, de jour en jour, le manque de compagnie des hommes ne fut plus une réelle carence.
Si la connaissance ne lui vint d'ailleurs, de lui-même il s'en procura une autre, et pensez bien que, tant puérile fût-elle, elle n'en demeurait pas moins désencombrée de toutes contraintes matérielles, pas plus que de niaises influences.
En son ex-village, en mille autres sociétés du genre d'ailleurs, le temps voulait que les humains affrontent en groupe leurs craintes spirituelles ainsi que les phénomènes sismiques par des rites, de la superstition conventionnelle, ou encore par des mythes indéchiffrables.  Eh bien Gandé, de son côté en exil de cette absurdité, trouva ses repères et protections dans une simplicité plus qu'enviable au regard des ignominies dont restent et resteront toujours capables ses congénères.
Et, Gandé-Borh'sayou inventa l'art pictural !
De son lacis calcaire, de son refuge caverneux, il en recouvrit les parois de scènes représentant toutes les rencontres de sa vie quotidienne : à commencer par ses périls en chasse, ses rapports avec les loups, puis ses gains et pertes agricoles, ses tentatives de domestications ; même l'hiver fut peint au plus réel de sa blancheur en ce lieu. Ce lieu reconnu de nos jours comme le plus antique quant à l'expression intellectuelle de cette fameuse nuit des temps.
Il m'est techniquement impossible d'exposer là les véridiques méthodes qu'il employa pour ce faire, les pigmentations chromatiques qu'il constitua, mais la précision, voire la perspective qu'il façonna relève sans conteste d'une maîtrise des plus étudiées au préalable, et de surprenante conception temporelle.
Pourtant bien antérieur,  du fort comparable   aux peintures magdaléniennes d'Altamira, vous pouvez me croire !
Je le sais et le confirme, Gandé-Borh'sayou introduisit l'art dans l'âme de l'humanité ; cette triste humanité luttant, pour l'heure, contre tout, mais pas encore totalement contre elle-même.
Ainsi, les années passèrent, ainsi, paisibles, quarante-trois saisons se succédèrent  (les loups plus dangereux l'hiver !), mais comme chacun sait que l'accalmie n'est certes pas d'une durée éternelle en cet ici-bas monde, celle de notre individu, pourtant serein, ne devait hélas pas davantage se prolonger plus que cela.
Un groupe d'anciens de son ex­-tribu vint le trouver dans sa grotte pour l'informer de mortelles décisions prises par la hiérarchie en place ; c'est-à-dire ledit géniteur de notre peintre.
À savoir qu'un violent tremblement de terre avait quelque peu dévasté, du village, les deux tiers des récoltes en court.
D'autres secousses ne cessaient d'intimider de leurs menaces, et Fagg-Borh, le chef inquiet, féru et « fin connaisseur » de tous les caprices de la terre, imposait à son peuple un lourd sacrifice : celui de tous les aînés de chaque famille - quelques vingt-huit adolescents des deux sexes.
Tous devaient être immolés dans un unique brasier allumé par l'exigence des dieux, et attisé par la survie générale de toute la communauté ; celle-ci non à l'abri de famine, paraît-il.
Que sollicitait cette ambassade auprès de Gandé ?
Eh bien ! son retour au sein du clan comme nouveau chef de lignée divinement légitime, comme opposant à la tuerie déjà programmée
pour l'aube suivante, et surtout comme seul capable d'assembler un
auditoire contraire à l'idée collective dont la profonde naïveté n'avait
d'égale que l'absence d'enfant à protéger du massacre organisé
d'intérêt public.

Comprenons, un ensemble de convaincus  n’ayant rien à perdre.
En va de tel, en notre humanité toujours à souhait codifiée d'une logique incomparable en autres espèces : une clairvoyance purement mathématique. Oserais-je le signaler ?...
Cette évidence ne paraissait pas se manifester dans le cœur et dans l'âme des cinq papas cependant non déterminés, là, à prendre aise dans l'antre de l'exclu.
Gandé, lui, l'isolé, le marginalisé de contraintes, vit pourtant en leur détresse ce qu'il réfutait au travers de toutes ses méditations
solitaires : nommons la peine qu'engendre indubitablement l'amour.
Il ne sait pas exactement ce que deviendra sa vie future dans le concret qu'il ose à peine subodorer, certes, mais agir dans le sens d'un bien reconnu, cela lui plaît beaucoup. Et il va suivre ces hommes, et il va tenter, il ne sait pour l'heure comment, mais il va obéir à cette prime conviction.
Des plus adultes pensent qu'il offre le charisme d'un chef, alors ne
décevons personne ; emparons-nous des pouvoirs !
Néanmoins, l'accueil que lui réserva la majorité de ses anciens
contigus fut plus que mitigé ; ne voyons pas celui que Gandé aurait pu
escompté.
Ceux qui avaient mandaté pour le quérir souffraient à le revoir, quant aux autres (disons les neutres), ils manifestèrent la non moins
animosité à supporter son aspect - je le rappelle, notre jeune homme
était fort véhicule de répulsion.
Pour cela peut-être, aucun élan de compassion non plus du côté de
Fagg-Borh, le chef et père du monstre.
Ce dernier et son cortège  arrivèrent juste à quelques minutes  du massacre programmé, car les victimes étaient déjà toutes liées au cœur d'un monceau de fagots et rondins de bois sec, prêts à être enflammé.
Un vieillard hirsute et blanchi par l'âge, ne paraissant qu'attendre
Gandé, s'avança vers celui-ci d'un pas délié et d'une surprenante
vélocité quant à la supposée carence habituelle qu'il  trahissait de
coutume à ses proches - la plupart ici présents.
Il fulmina, nous ne serions dire exactement quoi au départ, puis des invectives plus précises avant d'en arriver à des ordonnances quelque peu audibles qui se terminaient par :
-   Détourne cela...
La supplique demeurait claire.  Par la voix de ce paraissant géronte, une autre majorité ne concevait pas le principe dudit sacrifice. Gandé s'en doutait bien, d'autant que ses récents convoyeurs attestèrent ces nébuleux dires, et devinrent d'une véhémence juxtaposée à souhait aux revendications  de ce désespéré s'échappant ainsi de la tourbe générale ; elle-même qu’en  partiel désarroi de l'acte à venir.
Notre artiste comprit, comme nous l'avons signalé plus haut, le pouvoir qu'il détenait à détourner cela, si ce ne fut, au moins, celui de différer de quelques minutes la venue du premier brandon. Dans un premier temps, la négociation s'imposait.
Fagg-Borh fut à peine étonné de la venue de son fils. Il se doutait bien que certains détracteurs à ses pouvoirs et décisions iraient en quête d'options contraires, des même les plus utopiques, des même les plus inouïes.
Maintenant, si notre chef de tribu semble ne trahir aucun vacillement de son autorité en cette antagonique présence, de surcroît forte agrandie des années, il n'en demeure pas moins prudent quant à son approche, autant qu'à la didactique restant à employer pour ne pas perdre la face.
-   Tu fus banni de ton peuple ; de quel droit, et berné de quelle intention, oses-tu reparaître ? questionna-t-il son fils laconiquement.
Gandé, forci d'une détermination regroupant une généralité de plus en plus évidente, entama les méandres de sa réponse par de franches invectives sans l'ombre d'un quelconque balbutiement. :
- Je suis revenu à l'expression et aux quémandes d'hommes pures, d'hommes sages,     puisqu'il leur est apparue ta démence
meurtrière : ton fou désir de t'amender des profits de ton rôle  à peine conforme...
Quelle connaissance t'aurait dicté un tel massacre ?
Ici, le ton employé eut l'idéale nature à déstabiliser quelque peu l'aisance du guru du clan. Et, l'outrecuidance restait de taille…
Le chef déplia alors une réplique assortie de la meilleure pensée voulant écraser au mieux le contrevenant.
-   Seul, entends-tu, seul je suis en parfaite compréhension de l'exigence des dieux, et cela depuis plus de trente années ; et sans faille... Leurs colères ne sauraient tarder à poindre ; il me faut - et en effet, c'est mon rôle - répondre à leurs non fortuites instances qui ne se passent d'aucune clémence à certains endroits... Crois-tu qu'il reste aisé d'être chef ?... À ce sujet, en aurais-tu l'envergure, malgré tes deux
toises ?...
Là, c'est Fagg-Borh qui se ridiculisait aux vues de tous par la légèreté de sa rhétorique.
Ce qui ne fît qu'encourager l'intérieur de Gandé. Celui-ci toujours enseigné du devoir absolu motivant sa présence ; à savoir épargner les enfants.
De plus, utilisant une voix très porteuse, il affirma, qu'étant son fils, donc fils de chef, il conservait tout autant l'investiture divine, que par conséquent le savoir des réelles exigences des dieux, et, c'est justement de s'opposer aux dits sacrifices que lui commande  son dialogue d'avec les puissances célestes, termina-t-il.
Fagg-Borh rétorqua derechef.
-  Comment expliques-tu que je sois informé de tout ? Comment peux-tu t'opposer et remettre en cause ma sagesse en tous lieux, toi l'exclu, toi qui a tué ta mère en violant ce monde de ton outrageux faciès ?
Là, Gandé fut quelque peu désorienté par cette dernière apostrophe. Cependant, puisant au mieux son âme, il en extrait l'idéale parade ; entendez celle digne d'une sphinx : celle de la question...
Estimant alors l'auditoire présent assez mûr pour adopter un discrédit à l'égard de la vanité de son père, il interrogea ce dernier sur un point que seul un vrai chef restait apte à éclaircir, précisa-t-il .
- Eh bien ! si tu prétends détenir la sagesse en tous lieux, tu dois par conséquent pouvoir répondre à toutes banales énigmes que nous rencontrons ici-bas...

Donc, en chacun de nous, nomme le mal que toujours l'on entretient pour le bien ?...
Fagg-Borh, n'éveillant en lui aucune solution à ce pourtant faible mystère, s'apprêtait donc à perdre la face déjà en péril à souhait, quand, hélas, il fut restauré par un coutumier complice dont l'intervention éluda aussitôt l'intérêt général de ladite question.
-   Si nous devons sacrifier tous nos aînés par la volonté de l'au-delà, le tien, Fagg-Borh, ne saurait être exclu de cette ordonnance, hurla l'hypocrite précité.
Ici, les yeux du chef roulèrent et s'enflammèrent de triomphe à l'intérieur de leurs orbites. S'il ne pouvait répondre dans l'immédiat au piège intellectuel que lui avait tendu son fils, il découvrit, là, le moyen d'apaiser l'atmosphère générale toujours sous tension.
-   Puisque son désir fut de réintégrer notre peuple, alors mon fils sera lié au même brasier que les futurs disparus, déclara-t-il, soulagé de l'impasse dont il venait de sortir.
Et moi, le narrateur, à cet effet, aurais-je oublié de vous informer qu'il
s'agit-là d'une vile histoire d'hommes ?
À présent, la concrétisation d'une telle victoire n'est pas prompte affaire conclue !
Tout d'abord, beaucoup réfutent à immoler l'engeance d'un chef (c'est contraire aux principes en vigueur), aussi, il y faudrait employer la force, et l'opération demeure des moins offrantes de réussite sans dommage (Gandé culmine et s'impose à plus de deux fois la taille de n'importe quel courageux susceptible de se proposer à ladite intervention de maîtrise et de liage en suivant).
Et puis, Gandé, pour sa part de réflexion acquise en quasi reclus qu'il fut, n'a pas l'âme à périr stupidement au sein et au désir d'un magma d'individus niaisement en dehors de la logique pure.     
Le colosse, ne se laissera pas maîtriser, c'est sûr !
Il commença alors par menacer quiconque tenterait d'user de force à son encontre, puis il affirma lui aussi être en totale symbiose avec les puissances de l'au-delà, et que ces dernières l'informaient que le moindre infanticide commis par le clan entraînerait une de leurs telles colères, qu'autant le village que les récoltes seraient engloutis par le plus apocalyptique des séismes.
-   Entendez qu'ils ne veulent pas la mort de ces enfants, ajoutait-il, et que l'agonie par le feu constituait un odieux crime, d'une telle douleur que les commettants ne pourraient apaiser les dieux que par leur péril en de souffrances doubles.
Sur cela, Fagg-Borh reprit la parole en s'efforçant de concentrer sur lui l'assemblée dont la plupart, d'instinct, se vouait à l'effroi.
-   Depuis des millénaires, les holocaustes nous ont préservé de la ire du sol, de celle de la voûte céleste, et même de toutes les épidémies. Alors, qui nous ferait croire à ce jour le cosmos en mutation contraire ?
Et Gandé reprit plus hurlant.
- Le divin ne punit que l'homme. Pourquoi l'homme se punirait-il ?
- Car l'aisance de la collectivité en dépend, rétorqua le chef. Et que connais-tu, toi, de la gestion des hommes ?
À cela, Gandé mit un certain temps avant de répondre. C'est qu'il pensait toujours à sa priorité : sauver les enfants toujours liés à l'imminent brasier.
-   De la collectivité dont tu parles, j'en suis exclu, il me semble ! Serait-ce encore ici la réelle volonté des dieux, ou une exigence de la suprême collectivité qui s'amputerait ce jour de ses propres enfants ?...
 Je crois que toi, vous tous, sombrez dans l'obscurantisme qui n'aura de cesse de s'accroître !
Les loups, bêtes féroces et dites sans âmes qui demeurent à l'affût de nous dévorer, ces loups, dis-je,  n'ont pas, eux, l'idée d'aller brûler leurs enfants. Et pourtant ils sont créatures de ce monde, et en subisse tout autant les aléas.
De cette dernière harangue, Gandé devint promptement épuisé.
Le côtoiement de la belligérance, il n'en avait guère habitude.
Certes, beaucoup se groupèrent derrière lui, mais ceux, fortifiant la détermination de Fagg-Borh, s'impatientait d'allumer le feu. Soudain, le chef eut une idée de génie à l'encontre de son fils ; du moins une volte-face ayant le caractère à satisfaire bon nombre – y compris, et surtout, lui-même.
-   Puisqu'il demeure sans conteste que le sol exige un sacrifice pour sa contenance, et que tu t'opposes à l'exécution de ces enfants, immole-toi à leur place... Etant en symbiose avec les dieux, comme tu le prétends, ton âme ne peut obtenir qu'une place de choix dans l'au-delà.
Là, Fagg-Borh avait également exploité ici une parade toute idéale au maintien de son empire, car, aussitôt, l'espoir gagna la majorité. Gandé venait de faire plier l'autorité. Mais à quel prix !
Et là, notre artiste perdit l'option de la réflexion. Déjà, on élargissait en joie les ex-condamnés, et tous attendirent la reddition du héros dont la noblesse d'âme ne put qu'obtempérer à la magistrale filouterie de son père.
 Alors lié à son tour, mais de sa volonté même, Gandé, au cœur du bûcher, se retrouva seul face à son géniteur.
-  Tu manieras seul le brandon, lui ordonna-t-il d’un feu qui brûlait déjà dans ses yeux. Pour toi, j’unirai les plus ignobles démons à l'accueil de ton trépas, l'invectiva-t-il. Dussé-je me damner pour mille ans, mon œuvre ultime sera de t'entendre gémir dans le même temps.
Que ce que l'on nomme le pire soit ton gîte pour l'éternel ; que ton âme croupisse ainsi dans un bain de crachats lépreux...
Et Fagg-Borh, allumant le brasier tout en ricanant de son triomphe outrageusement usurpé, d'en murmurant le couper.
-  Tais-toi !... de tes blasphèmes, tu risques d'irriter les esprits salutaires... Et dis-moi, qui se nomme le mal que toujours l'on entretient pour le bien ?
Et Gandé, ici non avare de la réponse.
- Le désir... Tu aurais dû savoir cela.
Le feu fut quasi instantané. D'ailleurs, Fagg-Borh eut, là, tout juste le
temps de s'extraire de son crime.
Gandé, non sans souffrance, périt dans les flammes, et, comme il fut
dit, le sol se mit derechef en colère.
En quelques minutes, la partie lacustre du village s'immergea, dans la minute suivante, la colline se déchira en deux parts glissantes au plus apocalyptiques vers la niaise humanité ici présente, et dans le bref temps qui suivit, tous furent anéantis.
Et à cela, que me serait-il permis d'ajouter dans cette traduction de dires et de
faits quant aux croyances totémiques ?

Laurent Lafargeas (Les pays sombres, 1979).
ed. 2014.

 

 

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