Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !
Gustave Doré
VI
Indépendamment de tous mes déboires, de mes ennuis pécuniaires, je jouissais d’une entière liberté. Ce qui constituait déjà une fortune, et je n’entrevoyais pas où là ma situation aurait pu s’empirer. Du plus bas de l’échelle sociale où je me trouvais, les jours à venir ne pouvaient m’apporter que du meilleur. C’était bien là sous-estimer les limites de ma disgrâce ! Par téléphone, je pris les devants auprès de Madame Délérian en l’informant du rapt de mon véhicule et de la rançon que je devais réunir. À cela, elle devait réfléchir ; je devais la rappeler plus tard, ce que je fis du reste, et ce fut l’apothéose !
Comme s’il avait été question de cela, une autre soudaine candidature offrait davantage d’expérience que la mienne.
Une dame, donc plus ancienne dans le métier, commençerait dès demain à ma place, et, si toutefois elle ne faisait pas l’affaire, éventuellement je pouvais rappeler dans dix jours…
Plus de voiture, plus d’argent, plus de boulot, avouez que les événements allaient dare-dare ! Me manquait plus que la cerise sur le gâteau : celle de me retrouver à la rue.
Dans le même temps où Trancrède de Wall’Waas exterminait les derniers rebelles, qu’Amaury de Vyons-Courtange prenait le commandement de l’ost, c’est mourant que Sergueï fut reconduit en la forteresse de Berhe-Kévine. Ses multiples blessures trop profondes ne pouvaient encourager aucun des trois médecins qui tentaient cependant de réduire l’effusion de ses plaies. Aussi, Etienne d’Harlande demeurait à son chevet, et entendait ce que les souffrances du prince voulaient transmettre à ce monde qu'il allait quitter.
Et, quelque peu retraduit par l’auteur de ce livre qui prenait fin, voilà ce qu’il dit :
- La guerre que nous avons mené - peut-être la centième de ce genre inutile -, cette guerre, qui me mène au trépas pour l’heure, n’est certes pas la pareille que briguaient ceux qui nous y ont conduit. Pour mon âme, fort heureusement dépourvue de convoitise, cette guerre aspirait à davantage de vertus ; de ces vertus que l’on croit personnelles, mais qui sont en vérité partagées de plus d’un, puisqu’elles suscitent la quête de plus d’un : une quête universelle !
Dans tous, une part est en constante recherche de paix et de lumière - ceci malgré que toutes deux demeurent inaccessibles -, mais il n’y a pas de fonction sur terre qui ne soit plus absolue que celle d’espérer anéantir la mécréance de tous ses aspects, ou, à défaut, de périr l’épée en mains pour ce faire.
Ici ce sera ma seule réussite, ma conviction couronnée !
Egalement, il s’agit d’une espérance qui se prive de règles et de rites chevaleresques. Apprends qu’une règle, imposée par définition donc, asservie l’âme tout en légalisant les actes les plus odieux… C’est trop souvent inévitable !
L’humain, jouissant du savoir dont Dieu l’a alloué, devrait être intuitif de son devoir, et non pas se l’entendre dire et commander. D’ailleurs, à bien y regarder, ces règles, ou même ces réformes destinées, en théorie à contenir les abus, ne sont instituées en réalité que pour favoriser un individu, voire une caste d’individus, et ceci au détriment d’autres ensembles. Par exemple, une loi n’est trop souvent qu’une arme supplémentaire au service d’une avidité collective adverse. Bien entendu, certaines de ces lois sont nécessaires à une majorité, mais jamais elles ne pourront endiguer les diverses appétences autant de ceux qu’elles protègent que de ceux auxquels elles nuisent.
Je t’évoquais la mécréance… ; en ce sens, elle aussi peut être qualifiée d’universelle, car la tricherie et la fourberie sont les outils de tous, compte tenu que la connaissance directe de notre propre nature nous informe, avec maintes exactitudes, sur celle de notre concurrent.
Ce qu’il y a de plus désolant encore, c’est que l’intelligence reconnue se présente comme étant la capacité de chacun à bien employer les efforts d'autrui aux fins d’une récolte personnelle, et, une fois cette récolte obtenue, de se débarrasser d’autrui n’est éloigné que d’un pas…Ici donc, remarque que nos luttes sont vaines. Les gens que nous avons tués aujourd’hui défendaient leurs biens, leurs acquis de longue date, leurs patrimoines qu'ils maintenaient par l'effort, et construits par l’effort de leurs aïeux - tout comme les nôtres d’ailleurs !
Ces teneurs de fiefs, protégés de certaines traditions, ont prit peur de les voir s’évanouir – leurs aisances avec elles. Ils ont combattu pour conserver un héritage que nous aurions défendu de la même façon si le nôtre - légitime - avait été en péril. Il est vrai que beaucoup ont obtenu leurs privilèges sans peine, si ce n'est par filouterie, mais le monde se compose que de gens qui veulent remplacer les autres… ; et tous les moyens sont bons, y compris celui d’utiliser la vie d’un tiers.
Voyons alors que la décision de notre sacrifice, qu’elle nous appartienne ou non, nourrit déjà, ou alimentera plus tard, un intérêt différent, voire opposé au nôtre. De mon côté, animé d’une toute autre ambition que je veux croire plus noble - celle d’instituer la paix et l’harmonie des communautés juxtaposées-, je deviens ainsi, malgré moi, l’un des meilleurs outils de ce dessein. D’autant que ma réelle spécialité, c’est le maniement des armes ! Aurais-je pu en connaître une autre différente ?…
Dès mon plus jeune âge je fus employé aux métiers de la guerre. Ceci dans le même temps où ma puînée fut envoyée au couvent. C’est le lot des cadets de toutes grandes familles ! Alors que je survivais déjà de mes premières batailles, ma sœur trépassait de chagrin enfantin sans avoir eu le temps d’apprendre ce que sont les vraies douleurs. J’étais son frère, son intime, son héros, et, depuis, je n’ai jamais pu regarder une femme sans avoir le sentiment de lui faire une infidélité. Du reste, à ce jour, cette autre supposée « femme de ma vie » serait veuve et malheureuse.
J’agonirai probablement avant le lever du jour encore ignorant d’une part de vie tout aussi importante qu’une autre part jamais servie comme il se doit, et dont les causes fantômes m’accompagneront dans l’éternel. Regarde alors que l’équité est un leurre magnifique, et que sa recherche dite salutaire deviendra toujours beaucoup plus criminelle que son contraire. Ainsi, le futur ne pourra se soustraire au règne de l’avidité, ni même aux multitudes variées de ses intervenants. Le monde que l’on croit sans cesse voir renaître sur lui-même après chaque bataille ne fait qu’accroître en réalité son pouvoir d’auto-destruction. Mais j’ai fini ma vie, dis-je, et puisque j’ai depuis longtemps cessé de pardonner à tous autant qu’à moi-même ce pitoyable ordinaire que nous ne pouvons éluder, seule ma mort maintenant garde le pouvoir de m’exiler vraiment. Entends ici qu’elle s’affirme comme la plus oblongue et la plus belle de mes cicatrices…
Ce fut un peu avant l’aube de ce 23 février 1197 que le prince Sergueï de Krive, comte de Grimont, rendit son dernier soupir sans l’ombre d’un regret.
À présent, il va falloir que je pense à manger quelque chose, sinon ce sera la santé que je vais perdre avant mon logement.
Il n’est plus question d’émettre des exigences superflues ; je n’ai plus le choix, je dois céder le sabre de l’an IX…Je vais l’emballer correctement ; cela fera moins désordre que la dernière fois sur le trottoir. Oh ! puis après tout, c’est un objet qui m’encombre puisque je ne peux en profiter à sa juste valeur. Et puis, qu’en était-il de mes véritables intérêts sur cette terre ? L’inventaire en est rapide : le regard d’un enfant qui est le mien, une belle femme - parfois dans mon lit -, à défaut, la visite d’une cathédrale gothique… Oserais-je dire que l’espoir en quoi que ce soit, voire en tout, m’avait alors abandonné ? … On frappe à la porte.
Là, je n’ai pas besoin de m’interroger ; cela ne peut être que ma propriétaire. Le dialogue concerne aussitôt le chèque lui étant revenu impayé ; il fallait s’en douter ! Maintenant l’entretien peut se qualifier d’entretien houleux.
- Non seulement je ne suis pas crédité, mais, en moins, j’ai trente deux francs de frais qui m’ont été débités… Ça commence à bien faire ; je vais devoir déposer une plainte contre vous…
Son mari l’accompagne, et il en rajoute :
- Ici, ce n’est pas un squat … Si vous n’avez pas les moyens de payer votre loyer, allez voir ailleurs ; allez à l’hôtel…, ou vers des œuvres. Nous, on est pas l’armée du salut…
Je ne sus que trop répondre ; leurs invectives et revendications demeuraient légitimes.
Autant j’aurais pu croire que ma passivité, assortie de ma désolation manifeste, nous entraîneraient à l’apaisement général, à un dialogue plus convivial, autant, de leur côté, mon inertie les encouragea davantage à en venir aux gestes.
- Bon ! vous allez quitter les lieux immédiatement … ; nous, on garde vos effets en otages, s’imposa ainsi le mari.
Jusque là, je ne pensais et ne disais rien. J’attendais que ces mauvaises minutes prennent fin, mais lorsque l’homme voulut s’emparer de mon sabre - certifié d’époque, et ayant servi dans la grande armée -, mon sabre, l’une de mes réelles dernières propriétés, cet objet qui, revendu, m'emplirait le ventre, lorsqu’il voulu s’en emparer donc, ce fut pour moi le sacre de ma pathologie ; je fus emprunt d’une soudaine colère, un instant plus rouge que celle de mes agresseurs, croyez-moi, une colère, une je ne sais quelle violence me venant d’ailleurs, et avec une indescriptible puissance de mon bras droit, conjuguée d’une précision de mon humeur à peine concevable, le sabre que je ne souhaitais absolument pas voir disparaître détacha la tête du corps en ciselant droit le cou de mon interlocuteur. Ainsi, ladite tête alla rouler sur le sol au beau milieu de ma chambre meublée quand, du même temps, l’autre partie de l’individu s’effondrait sur le seuil du couloir d’accès.
Ainsi, ma logeuse et moi avions gagné notre journée. Son mari nous avait pitoyablement quitté, non sans désordre pour le peu, et il demeure sans aucun doute qu’il n’avait pas mérité cela (peut-être fut-ce la première fois de toute son existence qu’il s’était montré agressif).
Quant à moi, je ne tarderais pas à bénéficier du gîte et du couvert gratuitement.
Et, s’il me reste permis d’évoquer le dédoublement de la personnalité, voyez-là juste des faits qui se répètent à travers les siècles, un bon nombre d’iniquités sans jamais de remède, et une énergie plus forte que l’individu gérant parfois son esprit vers le bien.
Laurent Lafargeas (Les pays sombres, 1985)