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LA REA
ce moment de l’histoire, il faut que je te me décrive quelque peu. Ca vaut le détour, crois-moi.
Je suis devenu un mec branché. Il y de la nouvelle installation industrielle dans et autour de moi.
Je me fais l’impression d’être une plaquette publicitaire pour du matériel d’arrosage automatique.
Il y a des tubes de partout, en haut, en bas, des gros, des petits, des qui entrent, des qui sortent. Ca m’inquiète un peu tout ça. Ca ne me fait pas bander tous ces trucs.
Je ressemble plus au « centre Pompidou » qu’à la colonne Vendôme, c’est sûr.
Je vais essayer de te détailler afin que tu comprenne le pourquoi du comment de tout ce " toutim ".Suite à l’anesthésie, je ne suis plus capable de pisser tout seul, alors on a planté une paille dans l’œil à coquette.
Je l’appelle la sonde à zizou. C’est elle qui remplie de pipi un sac en plastique posé au sol à bâbord.
Pourquoi ce sac plastique demandes-tu. Non, je ne vais pas emmener tout ça en sortant de l’hosto, non !
C’est simplement pour mesurer. On vérifie que je pisse autant que je bois et que je mange. Car je mange liquide en ce moment.
La côte de bœuf est servie au goutte à goutte.
Derrière moi, fixée sur le mat d’artimon du monomaran, une guirlande de pochons et flacons divers, reliés par des petits tubes souples, dont l’un me plonge dans une veine, à travers la perf, scotchée sur mon bras gauche. C’est avec ce système qu’on me nourrit, qu’on m’abreuve et qu’on me soigne.
Il y a d’autres tuyaux encore dans mon
espace vital.
Deux drains qui me sortent des côtes et remplissent une valise transparente posée, elle, à tribord.
Pourquoi deux tubes ? Je n’en sais rien. Un pour l’essence et l’autre pour le gas-oil tu crois ? En tous cas, maigre comme je suis, si je me lève, je vais ressembler à une vieille pompe à essence en train de copuler avec un jerrican.
Deux drains que les infirmières, toujours prévenantes, viennent traire. C’est le mot qu’elles emploient. Elles sont même équipées d’une pince à traire pour
remplir, petit à petit, la valise de sang et d’autres solutions secrètes qui me suintent des viscères.
Je ne sais pas pourquoi, mais je ne l’aime pas trop
cette valise. Elle a quelque chose de vivant,
mais de diabolique en elle.
Elle crache quand je tousse, elle siffle et remue ses liquides quand je respire fort. Par contre, elle ne bouge pas et ne fait pas un bruit quand je pète.
Entre la sonde à zizou et les deux drains, qu’est-ce que j’en perds du liquide, je fais eau de toute part, je ne suis plus étanche de toute évidence.
Et puis il y a encore ce qu’on appelle mes lunettes. Un petit tube de rien, branché sur la vanne d’oxygène, accroché à mes oreilles, il me distille le gaz précieux dans mon appendice nasale. Il finira par être pénible aussi ce tube-là, j’ai l’impression qu’il va me décoller les étiquettes.
Je t'ai parlé plomberie, mais il y a une installation
électrique également.
Dix électrodes patchées sur mon petit poitrail, accompagnées du doigt lumineux, sont reliées au scope, écran cathodique qui monte la garde à mes côtés, comme une vigie, un radar de navigation, un système d'alarme cardiaque et respiratoire.
C'est rigolo, le doigt lumineux. C'est scotché au bout d'un doigt et ça le rend lumineux de l'intérieur, comme si il y avait une lampe derrière la main.
C'est joli à regarder dans l'obscurité. J'ai l'impression que mon doigt a le feu intérieur. C'est très réaliste.
C'est bien simple, une nuit, alors que je rêve que je fume, j'entrouvre une paupière, je lève précipitamment la main croyant brûler les draps avec mon doigt incandescent. Je percute et je rigole tout seul. Pas longtemps, ça me fait mal.
Ma curiosité de gamin est également titillée
par le scope.
C'est quoi toutes ces courbes de différentes couleurs, de différentes formes, qui défilent sans arrêt?
Celle-là, ça doit être le cœur, il me semble reconnaître un rythme dans mes oreilles.
Et celle-ci, c'est quoi? Hum? La respiration, je crois. J'essaie et ça marche. Je l'accélère, la ralentie, la stoppe ou l'amplifie. Moi l'artiste, la vedette inconnue de l'aventure quotidienne, je crée l'art respiratoire. Je devrais pouvoir dessiner ou mieux encore écrire.
Je vais m'entraîner et alors j'inventerai un nouvel alphabet, des hiéroglyphes pulmonaires. Je vais écrire un grand roman d'amour.
T'imagines? Ecrire des histoires de cœur avec mes
poumons!
Je ne manque pas d'air,
non!
Et Pourtant, j'en suis sûr, je vais mourir,
je vais mourir bientôt. L'opération que je viens de subir ne me permettra qu'un répit. Bientôt il faudra attaquer le crabe à l'arme chimique. Et ça donnera quoi ce délire? Je vais mourir, je vais mourir bientôt, mais j'ai toujours envie de rire.
Ca ne fait que deux jours que je suis en réa et on m'annonce que normalement je vais déménager demain. Je vais me retrouver dans un service "normal" où j'aurai des visites "normales".
Je m'imagine déjà débranché, en train de me balader dans le parc, avec du soleil pour aider ma convalescence.
Et pourquoi pas une régate de monomarans dans les couloirs de l'hosto pendant que j'y suis.
Et bien non! En d'autres temps et d'autres lieux,
j'aurais dit: "zobi!"
Petit contretemps indépendant de ma volonté!
Une petite toux de rien et ma respiration
se bloque!!?? …..
LA FAUCHEUSE SE MONTRE
Je ne sais pas si tu connais ça, cette sensation, mais quand tu ne respires plus, tu t'aperçois vite qu'il te manque quelque chose. Tu as tendance à tout exagérer. La panique n'est pas loin. Au secours, j'ai peur!
J'appuis sur le petit bouton qui va bien, j'appelle les infirmières, j'appelle la garde, les pompiers, le SAMU, l'hélicopt'air…
Et c'est toujours dans ces moments là qu'il y a des distorsions du temps et de l'espace, tout est long, tout est loin…
En réalité ma respiration n'est pas complètement bloquée. Mais au lieu d'avoir un cruchon de bon air à chaque inspiration, je n'ai droit qu'à une demie cuiller à café. C'est tout et c'est pas beaucoup. Je trouve vraiment le temps long. Malgré l'angoisse, je me parle gentil, du calme Jéjé, penses yoga, penses sophrologie, penses ce que tu veux, mais penses calme. Moi qui suis d'un naturel nerveux, il ne faut pas que je me laisse aller. Ne t'inquiètes pas mon ami, la cavalerie va arriver. Du monomaran, je devrais sans doute appeler le sauvetage en mer.
Soudain une bizarrerie, un bruit étrange, presqu'île clac dans mes poumons, et de l'air qui rentre.
Ouf! Je respire! Enfin, quand je dis respire, il ne faut rien exagérer. Tout à l'heure c'était une demi cuiller à café, maintenant c'est une petite tasse. Mais je dois avouer qu'à ce moment-là, elle m'apparaît grosse comme une montgolfière.
Pis de panique! Non, pas de panique, j'ai les souvenirs qui s'entremêlent. Je ne sais plus les quels sont devant et les quels sont derrière, j'ai les pensées dans un mixer quand une deuxième crise me prend.
Oh non, ça va finir par me fatiguer ce truc.
Encore une fois, une légère petite toux et mes soufflets ne veulent plus jouer, ou alors juste l'air de la petite cuiller.
En plus, j'ai mal aux éponges, j'ai mal partout, j'ai vraiment mal, je ne sais plus où.
Mais maintenant ce n'est plus un moment d'intense solitude car il y a du monde autour du monomaran. Du monde qui s'intéresse à moi, braves gens, je savais que j'avais encore des amis.
Je m'en va leur expliquer, moi, mes difficultés
existentielles.
As-tu déjà essayé toi, de parler sans air? Parler sans R oui, ça déforme, mais c'est facile. Mais sans air, je te jure que l'exercice est plus délicat.
Une syllabe, une inspiration, une syllabe, une inspiration, tu as intérêt à faire dans le discours concis. Dans la phrase courte et claire. Oublies la poésie mon ami. Pas de bavardage inutile, d'oraison oiseuse ni de grandiose envolée dans la rhétorique soporifique.
Surtout que, un malheur n'arrivant jamais seul, ma voix ce n'est plus ma voix. On pourrait croire que le peu que je respire, c'est de l'hélium. Ca résonne dans ma tête et dans ma gorge comme si je parlais avec Donald Duck. Et ce n'est pas un délire personnel et imaginaire; les médecins présents l'entendent bien aussi et pensent que j'ai peut-être explosé les cordes vocales.
Allez, vite, urgence, une fibroscopie pour vérifier
tout ça.
Oh non! Je suis usé, fatigué, énervé, stressé, apeuré, cassé et je n'aime pas qu'on me rentre dedans. Non, non, non, je n'aime pas ça. Tant pis!
On me rajoute de la morphine dans la perf. Hum… Ca fait du bien ça. La douleur s'en va et la respiration revient avec la voix. Finalement c'était si simple.
La faucheuse est passée par là. Pas pour me prendre par la main et m'emmener, non, pas aujourd'hui. Elle est juste venue se montrer, se rappeler à mes bons souvenirs!
Salope!
LA REA
(Le retour de la revanche)
Suite à ce petit malaise, je reste en réa quelques jours de plus. Sauf pour les visites, ça ne me dérange pas plus que ça. Les aides soignantes, les infirmières, les docteurs agissent avec beaucoup de gentillesse et de compétences. Certes, j'ai bien des préférées, mes bonnes fées, mes chouchoutes. Les atomes crochus ne s'expliquent pas; mais moi qui m'attendais à un enfer au niveau de la communication, je suis agréablement surpris.
Il en sera ainsi durant tout mon séjour à l'hôpital, dans tous les services, sauf aux urgences. Je ne leur en veux pas, je t'expliquerai pourquoi peut-être un jour.
Je prends donc le rythme du service. J'écoute les bruits dans le couloir. J'écoute les marins dans les mers voisines, j'écoute les alarmes des autres scopes qui sonnent parfois de façon intempestive.
La musique me rappelle les sonnailles, les clarines des vaches dans les alpages. En plus artificiel.
Il manque le vent, la chanson de l'air dans
les arbres et sur les sommets.
Dans l'esprit, par contre, il me semble que c'est plus des cloches de brume de vieux galions qui naviguent en aveugles entre les écueils d'une île au trésor.
De jour comme de nuit, toutes les quatre heures, enfin je crois, les filles passent me voir. Me prennent la tension, la température, me vérifient les constantes, me vident de mon incontinence, constante elle aussi.
Elles viennent me traire les drains, surveiller les liquides qui montent dans ma valise. Alors ça bulle ou ça oscille? Il ne faut pas que ça déborde.
Elles viennent aussi me prendre mon sang. C'est leur petit côté vampire, ça. Avec tout ce qu'elles m'ont retiré, Dracula doit se faire de sacrés apéros.
C'est une prise de sang spéciale, toujours dans le pouls. Souvent ça fait mal; pas toujours. Les mêmes mains douces pourtant, qui un jour te caressent, le lendemain te torturent.
Patience, c'est bientôt terminé tout ça.
Dans la perf, à boire et à manger, des antibiotiques et des antalgiques. Nous rajoutons quelques piqûres dans le gras de la viande qu'il me reste, un peu de morphine contre la douleur et un anticoagulant pour éviter des problèmes liés à mon intense activité physique du moment.9a fait une semaine que je vie couché sur le dos. Les seuls sports que je pratique sur le monomaran, c'est le cliquement des paupières et l'écartement des orteils. Je ne risque pas de claquage musculaire.
Je fais surtout des exercices pulmonaires. Je réapprends à respirer, à m'agrandir les poumons. J'étire mes intercostaux, je contracte et dilate mon diaphragme, je repousse mes intestins pour donner un peu de place, un peu d'air à mon soufflet malade.
Je n'oublie pas le gauche non plus, qui a beaucoup de travail, le pauvre, pour aider son grand frère.
Tous les jours, donc, pendant quelques minutes, j'aspire et je souffle plus que de coutume. Je m'amuse également à souffler dans ce jouet que m'a offert Catherine, kiné de son état, qui m'accompagne dans ces exercices.
Elle est originaire de Thônes, à côté d'Annecy. Pourquoi ne l'ai-je pas rencontré plus tôt, cette belle inconnue? Avant, quand j'étais beau gosse (seuls les montagnards connaissant la région comprendront la question.)
Par moment je me demande pourquoi tout ça? Puisque je vais mourir, je vais mourir bientôt. N'oublie pas que j'ai toujours un crabe qui me pend au bout du nez.
Le chirurgien passe me voir. Nous n'avons pas beaucoup parlé, lui et moi. Tout juste si je le connais. Le seul moment que nous avons passé ensemble, c'était en salle d'opération, et je lui tournais le dos. C'est pas sympa de ma part. Mais il ne m'en veut pas, il sait que j'étais un peu endormi.
Nous n'avons pas beaucoup parlé aujourd'hui non plus; d'abord parce qu'il ne paraît vraiment pas bavard, ensuite parce qu'il a dit l'essentiel.
Le morceau de poumon qu'on m'a retiré et envoyé au laboratoire a enfin parlé. Il est catégorique ce bout de viande. Ce n'est pas tumoral. Ce n'est pas un cancer. Il faut juste que je reprenne des forces.
Je suis guéri.
As-tu bien entendu? Un océan de larmes se déverse derrière mes yeux et ne demande qu'à inonder mon présent.
Je suis guéri et Mon chirurgien qui s'éloigne tel un cow-boy, justicier solitaire et loin de son foyer.
Je le sentais peu communicatif ce garçon. Et bien, tant mieux, car le peu qu'il m'a dit était largement suffisant.
Bien après qu'il soit parti, je pleure encore de joie. Je t'en dédie quelques larmes Catherine, car j'en suis sûr, elles te porteront bonheur.
Bilou! Bilou! Nous allons refaire du vélo, mon fils.
Nous allons refaire des tours de vie!
CHANGEMENT DE SERVICE
(Jeu, set et match)
C'est la fin du voyage, la dernière ligne droite, le dernier bord sur le monomaran.
On me change de service.
On m'enlève les branchements un à un.
On commence par supprimer la sonde à zizou. J'ai peur que le méat reste béat. Un gland qui cligne de l'oeil, tu crois que ça existe ça?
On me supprime les drains également. Pas les deux en même temps, mais qu'importe, petit à petit je retrouve des possibilités de mouvements, je retrouve la liberté.
Je recommence à manger, surtout, car depuis le temps que je n'ai rien avalé, j'ai le trou du cul qui n'a plus rien à faire.
Avec ça, je ne suis pas dans la merde! Enfin, si!.. Enfin non!.. Je verrais bien…
Toute cette aventure pour retrouver finalement la grande philosophie de ma vie: "Vive la liberté".
Aujourd'hui, sans chaîne et sans entrave, sans ordre et sans fouet, sans hâte et sans pression, sans marcher sur les pieds de qui que ce soit, sans déranger personne, humant la vie à pleins poumons, debout et la tête haute, aujourd'hui tout seul, face à l'incertitude.
Je peux enfin aller chier!
JEROME BIENFAIT