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Le prince noir (chapitre V)

 Musique de Vincent Lafargeas.

Concerto pour piano et orchestre in D minor (allegro)


                                          Gustave Doré



V

 

 

Au lever du jour, vers huit heures, le dispositif de guerre s’était mis   en place en grande liesse. Non pas du souhait de fricoter avec la mort, mais de celui d’en finir avec cette campagne déplorablement organisée durant la mauvaise saison. À chaque extrémité de la fosse creusée se tenaient les massiers du prince ; derrière eux, Renaud le Péon disposait ses archers en trois demi-cercles parallèles, tandis, qu’encore plus loin, au milieu d’un champ duquel en espérait  voir naître l’aboutissement du conflit, patientait le gros de la cavalerie. Durant la nuit, contournant la colline boisée pour ne pas remuer l’herbe du défilé, la tenaille prévue se dissimulait peu éloignée du rond de Chantelle.

Le connétable de Sancy en assurait le commandement ; avec lui la plupart des sergents à cheval, les frères de Valonne, Barshe, Pantemerle, Cambourg et les citadins auxiliaires de Géraud Soubier.

 De tout en tout, les guetteurs rapporteront les faits des deux fronts.

L’attente est courte !  Malgré l’épais brouillard qui couvre le marais, les enseignes et pennons de l’adversaire, empruntant le chemin convenu, se détachent de part et d’autre du faible horizon perçu, et le bruit des sabots, le hennissement des chevaux couverts, le frottement des côtes de mailles, tout ce vacarme se mêle à celui de la faune volatile, éveillée bien avant.

Un rapport venant d’au-delà  parvient à Sergueï … Il s’agit bien d’Ervandois et sa gent qui s’engagent à présent dans notre piège, et non légèrement armés, mais à  une lieue  suivent et chevauchent d’autres importants effectifs qui ne tarderont à poindre en la prairie du rond de Chantelle. Sans aucun doute la ruse va faillir !  Si le rapport dit vrai, c’est sept mille unités qui vont s’abattre sur notre tenaille de trois mille. L’ordre est donné sans débat : tout doit être annulé dans l’instant, excepté l’avantage de la fosse. Ainsi il fut dit et transmis, mais déjà nous sommes en vue de l’ennemi.

La haute caste militaire de ce dernier flaire vite la difficulté, et, sans trop prendre de recul, ni même s’en émouvoir, s’emploie promptement à disposer maintes piétailles munies d’arbalètes.

Très rapidement l’échange est donné, de tous côtés  les traits sifflent, les hommes tombent, et les massiers sont contraints au repli.

D’un mécanisme naturel, Renaud le Péon  fait avancer ses alignements de cinq pas. Ce deuxième service paraît interminable !

Beaucoup d’épaules et de visages sont percés de carreaux, mais le réarmement de l’ennemi  paralyse celui-ci davantage. Cette fois-ci, son  retrait devient notoire ; pour un temps, il est tenu en respect…

Du côté nord du marécage, Sancy à chargé les arrières d’Ervandois sans obéir au contre-ordre inopiné du prince. Aussi, il le fit avec un tel empressement que l’attaque se déroule beaucoup plus à l’extrémité de la prairie qu’au sortir du défilé, de sorte que,  en dehors de toute  débandade, Matfrid de Rambach, intuitif dès la première vue de la fosse, avait fait remonter ses mercenaires,  à la hâte, et encerclait maintenant les troupes de Cambourg, Valonne et Pantemerle, croyant de leur côté avoir encore l’avantage de la surprise.

Et voilà comment les choses se passent. La bataille se livre sur deux pôles de la prairie. Les piétons de Sancy sont progressivement défaits, repoussés vers le centre, tandis qu’au pôle opposé, supérieur en nombre, Rambach force aisément ceux de Soubier vers la fuite, et désarçonne deux bons tiers de notre tenaille montée. C’est un massacre !... Nos destriers, pourtant coutumiers de la ruade de combat, s’écroulent éventrés de trois ou quatre fauchards simultanées, et c’est une pluie de masses d’arme qui s’abat sur les heaumes d’où sortent des hurlements mêlés de douleur et d’effroi. Par endroits, certains groupes prennent le temps de décoiffer l’homme à terre avant de lui écraser le faciès ou de le décapiter à la hache. Ce sont surtout les gens de Cambourg qui sont décimés de la sorte.  Lambert de Barshe, plus tactique, sème de mortels élans d’épée de part et d’autre de sa monture tout en tournoyant sur les bords, ou parfois même au sein de l’affrontement. Aucun de ses coups portés ne reste vain !

Soubier, réorganisé, donne l’assaut à son tour. Pour les deux Valonne, c’est le moment choisi de quitter ce front défavorable. Ils se rendent alors à la tuerie d’Evrard de Sancy qui, manifestement, regagne du terrain. Mais, tandis que Rambach s’apprête à replier ses effectifs sur le défilé, apparurent immobiles, à la galbe d’un tertre voisin, les premiers alignements des suivants d’Ervandois. Barshe interrompit sa boucherie :

 - Là-haut…, le bassinet au cimier de géline et l’écu contre-écoté à fond gueule, c’est La Tour de sang… , héla-t-il à Cambourg qui dénouait son éperon pendu à l’étrier. Il y avait déjà beaucoup de sang sur le pré… ; il est certain à présent qu’il y en aurait d’autre !

Pour Géraud Soubier, la situation demeurait limpide. Nous en étions au repli définitif : la colline boisée !

- À Sancy !… à Sancy !…, hurla-t-il tout en entraînant les cinquante bonhommes qui lui restaient vers l’échange du connétable : seule voie de la survie. Sans commentaire, les restes de notre tenaille avortée lui emboîtèrent le pas. Hélas, il fallut se rendre à l’évidence : la fuite demeurait impossible. D’autant qu’Hubert d’Ervandois revenait sur ce rond de Chantelle, et que La Tour de sang organisait sereinement ses formations de bataille.

Epuisé, Sancy terminait juste son croisement de fer. Négligeant de se recoiffer du heaume qu’il avait perdu, un gantelet en moins, agissant dans l’urgence, il récupéra sa monture.

- Je crois que c’est ici, mes seigneurs, que nous allons trouver la mort, dit-il en ramenant à la barbe, de sa main nue, le sang qui lui couvrait le visage. La nouvelle moue de Pantemerle et le silence des autres confirma cette assertion, puis, à la seconde même où d’Ervandois donna la charge, Ferrand Courte-dague, sire de Cambourg, brandissant son épée vers l’assaillant, ajoutait :

- Alors que cette mort me quête ici dans la sueur… 

Le choc fut prompt et brutal. Dès la première minute, Pantemerle, mit au bas de son destrier, fut dardé à l’épaule lorsqu’il tentait de regagner sa selle ; puis, de nouveau à terre, une seconde lance lui traversa la gorge de part en part. Ainsi disparut le jovial Cancor de Pantemerle, « Paon ou merle rieur », comme l’affublait le roi qui appréciait sa compagnie.

La défaite se confirme vite. Barshe et Gautier de Valonne parviennent néanmoins à s’enfuir, mais de l’autre côté de la mêlée se concentre La Tour de sang qui, presque aussitôt, obtient la reddition. Exceptée celle du connétable et quelques autres qui se défendent encore comme des lions ! 

Enfin, succombant sous le nombre de ses attaquants sans cesse augmenté, Evrard de Sancy trépasse de neuf coups d’épée sauvagement conduit  à différents endroits de l’haubert maintenant déchiré, et c’est au coutelas manié par deux mains que le cœur lui sera transpercé.

Proche de la fosse, Sergeï est enseigné de la débâcle du rond de Chantelle. Sa colère fut à peine contrôlée :

- Entends-tu Périnet, je te parlais d’un pré de malentendu… ; en voici un que nous allons éviter.

-         Nous n’allons pas leur porter secours ?

-         Par quelle voie plane ?… Ce couloir d’incertitude qu’en repli nous verrait périr en notre fosse ?…Ce connétable est un sot… Sa déconfiture assurée va tous nous mener à la défaite. 

Moins emporté, Etienne d’Harlande risqua une suggestion :

- Apaisez votre ire, commandeur, jamais plus aucune cavalerie ne viendra en découdre ici…À  moins de fondre sur l’ennemi à revers et par le tour de cette colline au pas difficile, pourrait-on connaître un autre passage que ce défilé ?…

-         Tu es hélas dans le vrai, Etienne… Le jour s’écoule ; nous devons préférer cueillir que d’être cueilli à honte et à dommage… L’Urmalien, fais quérir une jetée…, puis tu ouvres le chemin de tes piétons jusqu’aux vues du rond de Chantelle. Là, tu t’écarteras à notre venue.

Compte tenu qu’il y aurait d’autres engagements, les vainqueurs de la première rencontre ne s’encombrèrent pas de prisonniers. Tous les captifs donc furent égorgés sur le pré. Cambourg, qui ne pouvait tenir debout, Enguerrand de Valonne, quelques autres chevaliers de moindre lignée, Géraud Soubier et ses auxiliaires de pieds.

À cette effusion de sang, à cette symphonie de plaintes se combinait le croassement des corbeaux, ici emprunt d’une telle avidité, d’une telle insolence, qu’ils ne distinguaient plus l’homme mort de celui qui ne l’était pas encore.

On égorgeait  toujours lorsque le galop du prince noir fut annoncé.

Sergueï n’espérait pas une si belle attaque surprise. À la hâte, mais au préalable, il programma son assaut en deux  temps. Sa propre cavalerie, celle de Wigéric d’Ordémont et celle du comte d’Arshie constituaient le premier bataillon de charge. Celui-ci enfonça très rapidement l’infanterie à peine rangée d’Ervandois qui subit, aussitôt après, la forcenerie  de l’Urmalien et de ses fantassins. Au milieu du terrain s’engage alors la mêlée contre uniquement ceux de La Tour de sang.

Paisible, d’Ervandois demeure en retrait de la rixe. L’hardiesse du prince, d’Ordémont et de Saléon donne l’affrontement à notre avantage. Ici on ne cherche pas à tuer, mais à défaire. L'épée du prince perce où elle le peut, quelquefois ne fait qu’assommer, mais à chaque fois l’adversaire reste à terre. Cependant, Ordémont est pris à partie ; probablement qu’il fut reconnu de près ou de loin… Sa gent s’en rend compte mais, de cela, il est trop tard. Il meurt, troué de toutes parts, sans pour autant quitter ses arçons.

Dans le deuxième temps prévu arrivent les contingents d’Andrénoux, d’Harlande et de Fin Mantel. Ce fut le moment où l’Urmalien terminait son massacre. Sergueï, épuisé, lui laisse la place pour joindre  Fin Mantel tandis que, par la droite du rond, le comte d’Andrénoux contourne le monceau de cadavres qui barre l’accès du centre de la prairie. Mal lui en vint car, contraint de suivre l’orée, c’est une pluie de traits qui le surprend de la forêt. Il voit bien maintenant que la charge est donnée par d’Ervandois, mais hélas sa paralysie reste totale ; il ne sait que faire ! Personne ici ne gardera le souvenir exact du sens des invectives qu’il hurlait  à l’intérieur de son heaume.  

Trois bons quarts de ses preux chevaliers furent ainsi déplorablement anéantis, et lui-même, descendant de l’une des plus illustres familles du royaume, trépassa d’identique façon, et  pour ce jour sans avoir porté un seul coup d’épée. Avec la fatigue, l’escorte du prince se fait plus dense. Ivan l’Urmalien, au centre des combats, par deux fois, se voit en grand péril. Il est sauvé par Andreuil de La Pierre habitée qui, maniant la masse et l’épée avec une telle habileté, parvient à occire les huit forcenés  qui s’en prenaient à lui. Ce fut la plus belle cause défendue !

En effet car, malgré ses multiples blessures, l’affranchi s’empara d’un destrier avant de fondre et projeter son robuste corps sur le comte Hubert qui, aux prises avec Saléon, ne put le voir arriver sur lui.

Les deux hommes roulent à terre, et la force surhumaine de l’Urmalien l’emporta. D’Ervandois perd son heaume, et, par l’œil, la dague de l’autre lui visite le cerveau. Hélas, Ivan l’affranchi n’eut peu de loisir à jouir de l’agonie de sa victime. Déjà, il était cerclé par les proches du défunt, et ne put rejoindre son épée. Aussi, Saléon désarçonné et Sergueï éloigné ne purent lui venir en aide. Il fut donc massacré à son tour, la tête hissée sur un pique.

Outre cette tête familière et outragée, Sergueï aperçut également une grande part de l’ennemi se replier peu à peu  sur les flancs du tertre, tandis que les autres continuaient là de se faire occire.

Fin Mantel tenta un pourchas sur La Tour de sang, mais trop légèrement armé en ce sens, il dut y renoncer. Ce fut alors à notre tour d’obtenir des redditions, mais ceux qui se remirent ainsi sans résistance ne furent pas égorgés comme les nôtres. C’est lorsque la liesse lui suivait de peu loin  la tension que le prince noir avait davantage le désir du jeu.

Les près de trois cents malheureux restés là se virent ficelés comme des cochons de lait, et plantés, à demi-enlisés, aux abords du marais, à une relative portée de flèche. Le sel de l’amusement consistait ici à mesurer les capacités de chacun à la précision du tir en fonction de la distance que le trait avait à parcourir. Quand Le Péon et ses archers rejoignirent l’ost, le concours put donc commencer. Le chroniqueur ni même l’historien ne précisaient pas la véritable teneur de l’ambiance, mais  nous imaginons aisément l’importance du sinistre vécu du côté du marais contrastant avec la joie cynique de ceux bandant l’arc et assis en terre ferme.  Pour le prince, connaissant parfaitement les travers de l’humanité dans son général, aucune clémence ne devait être accordée à ces gueux ; cela aurait été un luxe dont il ne pouvait se permettre. D’ailleurs, à y mieux songer, la plupart furent de la route de La Tour de sang, par conséquent méritaient bien pire!

Malgré ce jeu, cette distraction un tant soit peu macabre,  le prince digérait très mal le deuil d’Ivan l’Urmalien. L’urgence commandait de poursuivre les vaincus, d’étriper La Tour de sang, et de s’emparer d’absolument toutes les bannières ennemies qui avaient été vues sur ce pré. Déjà, Arnoul de Quérival enroulait celle d’Ervandois afin de la porter en cours « pour preuve de notre victoire », disait-il.

Sur ce point, les conflits internes réapparurent aussitôt.

Avec beaucoup de mépris, mais sans gestes violents, Sergueï lui reprit des mains.

- N’est-il pas tôt pour sonner le triomphe ?… Fort mal advient à celui qui croit avoir tué le sanglier hors qu’il n’est que blessé…Soyez moins prompt, mon sire, à la démobilisation. La fin d’une bataille n’est pas celle d’une guerre.

-         Mais d’Ervandois est défait… ; ce fut là notre mission.

-         D’Ervandois n’est pour l’heure que la proue d’un tort qui se fait à la couronne, d’un mal plus ancien, d’un herbage à poison qui repousse toujours dru au passage de la faux… Notre réelle campagne, mon sire, c’est de moissonner sans répit, peut-être jusqu’à la racine, et non de conduire des trophées, ni même d’en couvrir les murs du palais. 

Emenon Fin Mantel s’interposa :

-         Alors à présent, mon prince, où comptez-vous porter l’ost ?…

Je doute que les défaits de ce jour reforment unités avant longtemps ! 

Sergueï l’ignorait, mais en marge de ce champ  de bataille se tractaient d’autres négociations mercantiles, plus ou moins cautionnées par le trône, et pour lesquelles  l’avantage du Trépas d’Hubert d’Ervandois  demeurait égal au désavantage de voir arriver le prince noir  et son armée sur les terres du comte défunt. De cela, Quérival et Fin Mantel en  était parfaitement enseigné.

Outre Lambert de Barshe et Gautier de Valonne, qui revinrent à l’ost avec les archers du Péon, Le retour fort à propos de Tancrède de Wall’Waas éclaircit une part de cette situation viciée depuis le début du raid.

- C’est grand heur de vous revoir ici toujours de ce monde, sire Tancrède ! l’accueillit ainsi Sergueï de Krive avant de lui relater les faits et les pertes de la bataille qui venait d’avoir lieu.

À son écoute et au-delà, Wall’Waas donna l’impression d’une culpabilité :

- À douze  miles de là, nous n’avions pas encore la hâte de vous rejoindre. Par certains aveux de nos captifs, aussi par des dires venant d’autres bouches libres et moins tourmentées, nous fument instruits d’une paix signée entre les rebelles et notre roi, que le sire d’Ervandois se serait allié à la raison d’état, et même qu’il avait désarmé…Je ne sais si nous avons été abusé, mais convaincus, nous retournions sans belligérance, et surtout sans croire que l’ennemi pouvait feindre… 

Suivant Wall’Waas, Amaury Vertes-Chausses apporta quelques précisions :

 - Il y a nul doute que notre  avancée militaire contribue à élargir l’influence de maint bourgeois se réclamant du roi ; beaucoup d’ecclésiastiques  également ! Aucun de ceux n’ont le désir de se soustraire au patronage de la noblesse locale, mais chacun mire le bénéfice à ne le rendre que théorique… Tout comme le serait d’ailleurs l’autorité de la couronne, éloignée de leur commerce…

Lorsque deux loups s’épient et se tiennent en respect, l’agneau broute !

À ce dessein, l’abbé d’Urianthe, aidé du sire de Mule’Yvec en chemin de ce compromis, ont déjà reliés nombre de chapitres et d’échevinages avec lesquels ils ont conduit les instances d’Ervandois à reconnaître moult réformes sans lèse du droit féodal… Pour les chyles, une constitution serait alors  à l’écriture ; des avantages leurs seront conférés au sein de toute la province, ainsi que la protection de l’Eglise qui en fera l’un des ses revenus…Voyez là, commandeur, que peu importe si l’on s’entretue ! …

-         En somme, ils se servent de nous ?… Mais qui donc aurait exhorté ce comte Hubert à venir pourfendre et se tuer dans ce pré, s’interrogea Sergueï.

Le verbe fataliste, Wall’Waas voulut répondre à cette question :

- De cela, Dieu seul doit en être avisé, sinon que d’Ervandois crut, tout comme nous, qu’un avenir s’obtiendrait plus riche par le fil de l’épée…

Les temps changent ! … ; et voyez ce corbeau…, il s’envole avec son gain autant qu’avec le notre… 

Le prince, alors emprunt d’une grande lassitude, restitua  la bannière enroulée.

-         Portez donc cette oriflamme, Quérival…, prestement comme il vous convenait…D’icelle, faites savoir à notre majesté et aux penseurs qui le gardent que, puisque cette guerre est le cornac d’éminents octrois, nous chevauchons encore pour notre part vers la mort ou vers nos acquits. 

 Puis, observant une moitié de corps humain ensanglantée et liée au roncin que tenait Mourh’Neuve, il interrogea  Wall’Waas :

- À en juger le traitement de faveur que ce prisonnier a subi, il devait être de haut rang ?

-         En effet, ce fut le vicomte Olav d’Aliancelle, répondit Mourh’Neuve.

-         Mettons nous en quête de ses biens avant qu’ils ne soient annexés à la grande idée sociale qui nous précède. Faites sonner l’airain et la trompe ; nous repartons…, ordonna ainsi Sergueï en remontant à cheval.

Plusieurs barons s’opposèrent à cette décision avant de quitter l’ost : Quérival tout d’abord, Fin Mantel qui estimait mieux devoir attendre au chaud, en forteresse, puis Eble d’Arshie, très hypocritement influencé par son beau-père.

Le dernier épisode de cette sanglante bataille se déroula donc sans leurs effectifs, mais assurément avec l’efficacité de ceux  déterminés à se tailler une part de lion. Du reste, Rambach et La Tour de sang furent vite rattrapés. Là, le terrain aride et très accidenté accuse de fortes galbes. C’est davantage une tourbière non choisie qui va devenir un champ de bataille.

La journée arrive à son terme. Le ciel menace. Il est gris… ;  d’un gris noir qui terni la multitude de couleurs différentes dont sont ornés les pavois, les surcots et les étendards. D’autres familles de corbeaux et freux sont d’ores et déjà là. Le peu d’espace qu’offre la cuvette séparant les deux armées ne permet pas l’alignement d’archers. De part et d’autre, ceux-ci se positionneront latéralement et en retrait de la mêlée principale, alors estimée définitive.   

Gravement blessé, Matfrid de Rambach  se joint aux piétons  constituant son  arrière garde. Devant, Raoul  La Tour de sang n’espère aucune  réussite. À presque deux contre un, son destin reste facile à deviner !

En face, Sergueï avait donné ses ordres : s’emparer de sa personne sans trop de dommages physiques pour ensuite la faire agonir, les viscères en dehors du ventre. Il va sans dire que l’ensemble de l’opération devra se dérouler sans la moindre déférence, ni même un soupçon d’égard aux règles de la chevalerie en vigueur.

La lutte s’engage. Aussitôt, une pluie fine et froide s’ajoute au  désordre, et, très vite encerclé, La Tour de sang doit quitter son cheval pour combattre au sol en gagnant la protection d’un groupe de ses fantassins. Le prince noir est aussi rapidement assailli de toutes parts. Sans perdre sa monture, il esquive deux étranglements, puis, aidé  du jeune Saléon, il parvient à mettre ses agresseurs en fuite qui se replient maintenant sur l’un des flancs de coteau situé à proximité.

À cet instant,  personne ne put dire pourquoi, mais Gautier de Valonne perdit son équilibre, et percuta la terre da sa tête en premier lieu. Son éperon semblant s’être noué à l’étrier, il resta pendu à son destrier qui, emballé, entraîna son cavalier sur plusieurs mètres ; hélas plusieurs mètres de trop pour le mener à merci  de l’ennemi en repli. En quelques secondes, trois armes d’hast précises en finirent avec le dernier des Valonne.

D’Harlande informe le prince de cette malencontreuse déconvenue :

- Votre cousin, Sergueï !… 

Pour le prince noir, nous n’en étions pas encore à l’heure des inventaires.

-         Je vois la prise de Courtange en sa faveur… Détachons nous de ce croisement, et portons notre boucherie sur ces fuyards avant qu’ils ne se reforment.

En effet, jusqu’ici nous conservions l’avantage ; La Tour de sang, malgré une incroyable agilité et l’efficace rapprochement de son escorte, se trouve néanmoins complètement entenaillé par les sergents de Wall’Waas. Sa capture demeure impossible - nul ne l’approche - ; il est trop décidé à vendre chèrement sa peau, mais ce fut tout de même un javelot parfaitement envoyé qui le fit passer de vie à trépas en moins de cinq secondes. De leur côté, Sergueï et d’Harlande tentent d’atteindre l’adversaire en repli sur la butte. Devenue épaisse, la boue enlise partiellement les chevaux qui ne peuvent gravir sans glisser. L’ennemi en profite alors pour redonner l’assaut, et c’est la regrettable déconfiture. Andreuil de La Pierre habitée veut fondre sur l’ennemi par son arrière en contournant ce difficile relief. Il s’en écarte, il s’en écarte de trop, et passe à présent à une portée de tir suffisante  pour les arbalétriers en retrait. Il s’en rend compte, mais il est trop tard !… Un premier  carreau lui traverse le genou, deux autres se brisent sur son plastron ; quant au quatrième, il eut raison de sa coiffe, et lui entaille le cou très profondément.

Il voulut employer son destrier à la volte face, mais ses muscles lui firent défaut, alors il s’écroula lentement sur le sol inondé avant de mourir plusieurs longues minutes après.

Toujours en selle, Hue de Saléon parvient à la cime de la butte.

Hélas, personne n’aura pu le suivre ! Seul contre vingt, il ne peut qu’esquiver, se dégage un moment du piège qu’il s’est créé, mais ne percevant aucune issue, il s’élance à  nouveau vers ses assaillants en poussant un horrible cri. Non un cri de guerre ; plutôt un hurlement de désespoir ; un long et sinistre cri étranger de sa nature, et qui sera entendu jusque plus loin, par les gens de Wall’Waas. Puis, c’est après avoir distribué un unique coup mortel que le jeune homme et chevalier Hue de Saléon sera désarçonné et massacré.

À la base du monticule boueux, notre embarras reste notoire. Sergueï et de Fançon, dos à dos, sont aux prises avec d’habiles mercenaires de Rambach. Ils n’ont plus de heaume, et l’haubert déchiré de Périnet handicape ses mouvements.

Accompagné de quelques gens de Vyons-Courtange, Dode Le Haut se  jette au secours du prince. Estimant judicieusement le terrain, il abandonne son cheval, puis fond sur la piétaille adverse avec une telle efficience que, rapidement, le contingent se divise. En moins d’une minute, manœuvrant son lourd estramaçon à deux mains, il atterre cinq unités sans prendre le temps de les achever. Aussi, effrayés de sa corpulence, beaucoup s’écartent de son avancée, tandis que d’autres, plus stratèges,  se regroupent afin de s’entendre sur un étranglement collectif.

Ne pouvant libérer son arme d’un plastron qu’elle eut traversé, le géant s’empare d’une lance de proximité, et perfore l’ennemi avec une puissance à peine contrôlée, ceci au point que l’un des nôtres finit embroché avec l’homme qu’il combattait. Aussi, le crâne de Périnet-Périne de Fançon sera pourfendu dans le même temps.

Tancrède de Wall’Waas arrive sur ce tertre, anéantit les derniers résistants, mais pas assez tôt, car Dode Le Haut meurt gâté à tous les endroits de son corps, un instant juste avant où  le prince noir s’effondre dans une mare de sang mêlée de boue et de lames brisées.

 

 


 

Le prince noir (chapitre VI)

 

 

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