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La négligence (nouvelle)

La négligence

 

" Le savoir est terre d’aîné, la fortune ne peut-être l’amie

de la folie, mais pour personne, jamais la sagesse ne saurait

être une dame de trop. Quoiqu’il en fut, en marge de soi-même,

naît probablement une autre lumière, certes sans mesure de lux

définissable ; cependant suffisamment riche pour devenir la porte

attrayante autant d’un mystère que de la réelle découverte

du soi-même. "

 

Du principe de liberté, les hommes et les femmes n’y entendent rien.

D’abord, personne ne se connaît lui-même ; ce qui fait déjà de nous le détenu d’un autre !

Ensuite, il y a la lourde chaîne de notre biotope ; notre environnement qui nous a apprivoisé durant nos jeunes années pour nous rendre domestiques à souhait. Disons que, devenus adultes, nos besoins et le prix de ces besoins nous interdisent tout envol par ailleurs. C’est l’idée même de cet envol qui nous échappe !…

Alors, on stérilise nos âges en circulant d’obligations, de contraintes, de labeurs monotones et d’actions répétitives, on se charge de responsabilités, de documents administratifs et d’énormes trousseaux de clés, on se véhicule dans le sens des mille cas identiques, dans la masse de nos voisins, sans plus de relief, et, lorsqu’il nous vient à l’esprit de fuir cela, lorsque l’on tente de s’imaginer autrement, on comprend enfin que la liberté demeure, en tous points, quasi inaccessible ; une icône puisque totalement marginale à nos vies.

Ici, pour ne pas souffrir, à défaut de rester toujours enfant – ce qui est prohibé -, il conviendrait de se maintenir parfaitement idiot et ne jamais songer à la réelle liberté, car la pratique du rêve, seule nous est permise.

Jean-Daniel est entièrement sujet à cela, du moins il en représente l’absolue victime. En petite classe, c’était pourtant un bon élève ; un surdoué à en juger certains résultats honnêtement obtenus ! Dans sa vie qui suivie, pourtant il en fut tout autrement .Ses études ? , un fiasco !, sa carrière, encore pire !… Et si je parle de carrière j’évoque maladroitement une hypothèse, car ce pauvre type, qui me ressemble en plusieurs points, n’eut pas plus la volonté d’entreprendre ou de réaliser une carrière pas plus que d’en imaginer la primeur nécessité.
Pour celui-ci, aucun matin ne s'empresse au chagrin.
Tentons de résumer pourquoi. C’est très simple ! Jean-Daniel, ici déjà injustement prénommé, l’âme de Jean-Daniel – serait-il besoin de l’affirmer - aurait accepté davantage d’autres devoirs que ceux dont l’existence matérielle lui imposait, comme je l’évoquais plus haut.

Jean-Daniel est, tout comme moi, un handicapé de la vie !…

Parlons ici de ce qui pourrait ressembler à la vie de tout le monde ; c’est-à-dire, la vie inutile par excellence.

A sérieusement y réfléchir, la mort n’est guère plus prolifique, il est vrai !...

Donc, Jean-Daniel, dans sa vie, il a tout raté ; disons presque tout .

Et pourquoi ? Eh bien probablement par négligence, tout simplement…

Négligence de sa formation, ai-je dit – de ses cahiers scolaires pour commencer -, négligence de son argent, par la suite, bien entendu négligence de ses intérêts professionnels. Négligence de sa vie affective ; négligence de ses rapports avec les autres gens, cela va de soit ! Jean-Daniel ne s’occupe de rien, en général ; du moins, il subvient au minimum nécessaire, il affronte les contraintes matérielles avec le complet désintéressement, si ce n’est qu’avec du mépris. Il divorça plusieurs fois.

Il devait s’y attendre puisqu’il négligea trop souvent l’heure convenable pour regagner son foyer. Même très épris, il laissa partir la partenaire qu’il aimait, encore par négligence ; enfin pour ne pas avoir été suffisamment attentionné à son égard alors qu’elle n’en sollicitait qu’un iota. Il a perdu souvent son emploi pour avoir snobé ou tout simplement oublié les règles de l’entreprise qui le faisait vivre. Bref, Jean-Daniel n’est pas et n’a jamais été à sa place dans ce monde moderne ; j’entends celui que nous subissons aujourd’hui. Je le répète, Jean-Daniel me ressemble . Il ne recherche rien d’absolu mais il dédaigne ce qu’il perçoit comme futile et comme démuni de toute correspondance avec la fonction primordiale qu’il suppose lui avoir été confiée par les responsables de son existence. Il ne se tient pas comme une création ni comme un créateur, mais sans s’interroger ( à quoi bon !), il n’arrivera jamais à s’adapter à la nuée de prescriptions ménagères et conventionnelles que son siècle ne cesse de produire.

Avec l’âge, Jean-Daniel, devient peu à peu dangereux pour lui-même, certes !, disons pour sa santé. Là aussi, la négligence s’impose, et non modestement, croyez-moi pas l’ombre d’une délicatesse à son propre égard. En fait, pour ma part, et je ne pourrais concevoir autrement ici que de prendre la défense de Jean-Daniel , je le répète, il me ressemble à bien des endroits !

A quarante deux ans, son dernier emploi, c’est celui d’un convoyeur des pompes funèbres ; la profession idéale pour quiconque souhaiterait offrir de l’importance à son existence créative, pour quiconque estimerait, au-delà de ce qui est permis, mériter une spécialité et un avenir digne de ce nom. Un adage affirme qu’il n’y a pas de sous métier. Acceptons-le ! Néanmoins, qu’il me soit ici autorisé d’avoir un faible regard, un autre illégitime sentiment quant aux espérances de notre civilisation pour le futur de laquelle le sacrifice de nos aïeux escomptait mieux ; qu’il me soit accordé donc de penser que parfois, les structures de notre encadrement social garantissent de moins en moins l’aisance du choix. Je veux dire – tentons d’être plus explicite- que notre république s’est consciemment ruinée de façon à ne plus rien proposer de correct à l’intelligence de ses citoyens. Ajoutons, désencombrés de la honte qui pourtant nous commanderait d’en dire davantage, que nous avons façonné un pays de survie où n’importe qui fait n’importe quoi. Celui qui concourt aux diplômes accède rarement à sa branche, celui qui cumule une complète expérience devient tout sauf rentable, l’autodidacte ne se faufile plus nulle part, l’entreprenant s’effondre sous le poids des charges ; quant aux ambitieux, c’est fréquemment par les tribunaux qu’ils doivent repartir à zéro. Mais à quoi bon s’en lamenter ? D’autres obédiences, spirituellement opposées au principe de la nation, auraient tôt fait de nous engager dans les méandres d’une philosophie " humaniste " et de haute autorité contre laquelle notre belligérance se verrait immédiatement exterminée par la suprème loi du partage. Il demeure connu de tous que l’empire romain ne profitait qu’aux romains, et que, comme tout empire, constitué de sang et d’autres inepties, finit toujours par se voir déchu , anéanti, totalement détruit donc par de nouveaux dogmes soit-disant évolutifs. Là, parlons encore du social, ou plutôt, n’en parlons plus !…

Jean-Daniel est un français et c’est grand dommage pour lui ! Lui qui pourtant aurait aimé agir. Lui qui ne s’est jamais vu ni constitué en alternateur d’énergie vaine, conquérant de l’impossible ; comprenez en alouette face au miroir générateur de contribuables soumis.

N’insistons pas car beaucoup s’interposeraient sur le sujet d’un quelconque précepte collectiviste à faire vomir.

Attention, Jean-Daniel, ce n’est pas pour autant un endormi.

C’est bien tout le contraire. Son esprit est en éveil permanent. Hélas, en alarme de rien !

Il réfléchit à mille choses, et ceci tout au long de la journée ; la nuit même son sommeil est interrompu par des pensées de toutes natures.

Aussi, avouons-le, la négligence reste une forme de paresse. N’ayons crainte de l’accepter ainsi !… Et, rien de gratuit dans le défaut ; je puis vous en assurer. Si vous ne rebouchez pas une bouteille de champagne entamée, il est clair que son contenu restant sera éventé dès le lendemain. Si l’on omet de régler sa note d’électricité, tôt ou tard, on vous coupera le compteur. Ce sont là des axiomes…

Voyons, à présent, comment la négligence extermina Jean-Daniel, comment, avec la mort, elle confectionna un coktail sans douleur le faisant passer de vie à trépas  (ce qui, somme toute, reste un jour inévitable pour chacun).

Notre chauffeur, disons notre croque mort avait conduit son client sur une longue distance. A Blagnac ; zone urbaine de Toulouse. C’est une nuit de route, quelques heures de somnolence, une toilette d’apparence dans les sanitaires d’une station service ; c’est une livraison de bonne figure, voire un peu de zèle, mais c’est surtout un retour interminable sur Paris avec les caprices de l’hiver en chemin.

Ici, nerveusement, le sommeil récupérateur est quasi impossible. De jour, les aires de repos ne baignent pas dans le silence !

Heureusement, Jean-Daniel vit dans sa tête, comme je l’ai précisé plus haut. Donc, il occupe parfaitement ces heures interminables, ces minutes de fatigue surhumaine qu’exigent les trois cents derniers kilomètres. Le plein de gaz-oil, il l’a fait un peu avant Cahors. Ça devrait faire jusqu’à Saint-Denis. La jauge n’est pourtant pas si optimiste. Cela fait maintenant des années qu’il pratique les routes, les autoroutes ; il connaît son affaire mais il n’est pas toujours aussi confiant sur les capacités de son réservoir ni sur celles de sa détermination à ne plus s’arrêter ailleurs que dans son lit. A y regarder mieux, pas mal d’éléments sont à l’avantage du projet. Le péage doit se situer vers 22 heures ; au-delà, le périph. restera donc abordable.

Là, ce n’est plus la négligence qui décide, c’est la paresse, ou plutôt l’épuisement de Jean-Daniel dont l’âme, en d’autres circonstances, n’est jamais apte à envisager plus que cela.

S’arrêter, couper le contact, se geler à la pompe, payer sous les néons ; on est tous bien d’accord : évitons cela !

Réduire les gaz augmenterait la réussite, sans aucun doute, mais je l’ai souligné, les minutes sont longues. Jean-Daniel n’est pas routier. Il ne transporte pas de la marchandise, ni à l’aller - l’homme mort -, ni au retour - l’homme vivant- ; celui qui doit resservir pour le lendemain .

Bon !, tout de même, il y arrive ! Le voyant rouge s’est allumé depuis Villejuif, mais ça devrait aller.

A présent, reparlons de la négligence . Bah oui !, on lui doit tout sur ce cas . Entendons ici, le cas Jean-Daniel. Ce dernier louait un pavillon situé derrière Paul Eluard, à Saint-Denis. La veille, par négligence – et n’ayons plus peur des mots -, il omit, non malencontreusement puisque qu’il s’agit d’un rituel, de refermer ses portes extérieures. Résumons ce que nous savons, dans un premier temps, et essayons d’être plus précis quant à la situation.. Le pavillon bénéficie d’un garage couvert. Ça c’est encore une chance ! Le contraire aurait obligé Jean-Daniel à conduire le véhicule à l’agence avant de rentrer chez lui. Ce garage n’est hélas pas directement accessible de la chaussée. Un couloir aérien le sépare du portail extérieur. Certes, un court couloir mais un couloir tout de même, et pouvant aligner, l’une derrière l’autre, deux automobiles de longueurs identiques au corbillard de Jean-Daniel. Hélas, pas plus !

Pourquoi ? Et bien vous allez comprendre… L’accès au garage, par lui-même, est ordinairement clos part deux battants de porte. Il en sera de même pour l’accès au dit couloir aérien ; le portail donnant sur le trottoir. Tous les matins, lorsqu’il quitte son pavillon, Jean-Daniel sort le véhicule du garage en empruntant l’ouverture d’un seul battant. Ça passe juste, mais surtout ça évite d’ouvrir et de refermer les deux. Le soir, lorsqu’il rentre, c’est d’un soulagement !…La veille donc, ce battant, comme à son habitude, Jean-Daniel l’avait laissé ouvert – rien à voler dans ce garage -. Par contre, et là ce fut moins volontaire, le portail d’accès à la voie publique, il avait probablement du mal le refermer puisque, lui aussi, n’avait qu’un battant d’ouvert ce soir. Alors, le coktail le voici : au dernier feu, la voiture commence à brouter – disons le moteur de la voiture - ; normal, il tourne sur la réserve depuis trop longtemps. Rien à faire. Jean-Daniel accélère jusqu’en troisième en empruntant sa rue, mais aussitôt se voit contraint de revenir au point mort puisque le carburateur n’est absolument plus alimenté. La panne en somme ! Pour Jean-Daniel, rien de dramatique ; il est arrivé, il verra cela demain… Et quelle aubaine, le portail se trouve à demi-fermé. Il va donc pouvoir, sans problème, garer le véhicule au chaud pour la nuit, tout en roue libre et en visant juste. Un coup de volant précis et nous voilà introduit dans le couloir aérien ; un autre coup de volant redresseur et la perte de vitesse – inévitable, vous le pensez bien -, arrive tout de même à engager l’automobile, pile poil entre le pignon de la maison et le battant du garage clos en permanence. Engagé seulement, car l’élan de cette lourde mécanique ne fut pas éternel. Observons maintenant la tristesse des choses. Le véhicule stoppe net. La portière, côté chauffeur, ne peut absolument pas s’ouvrir davantage que de trois centimètres ; logique puisque le mur de la maison l’en empêche. L’autre portière, celle de droite, même en insistant se trouve bloquée de la même façon et précisément au mauvais endroit du battant, celui-ci déterminé, depuis des mois, à demeurer clos. A présent, reparlons du reste ; j’entends, la négligence, et oui, bien entendu ! Cette négligence qui, pour l’heure, se confirme dans tous ces constats. Il s’agit d’un corbillard ; de cela, nous l’avons déjà indiqué. Imaginez donc que l’arrière de l’engin se trouve à 80 % occupé par l’habitat du client transporté – c’est lui qui paie et ce n’est que justice -. Toutefois, l’agencement initial a réussi à loger une place passager supplémentaire aux côtés de ce que l’on nomme le catafalque. Place passager avec une portière, certes, mais une portière condamnée !.. Condamnée par la fatalité ou par la …

Oui, encore une fois, n’ayons pas peur des mots et évoquons-le : par la négligence de Jean-Daniel qui, jamais ne fit le nécessaire pour faire réparer le mécanisme de cette portière. Ici, vous l’aurez compris, cette portière, il est vrai fort peu utilisée, cette portière ne s’ouvrait plus, tout comme la vitre de droite, conçue essentiellement de manipulation électrique. Du reste, dans ce corbillard, un bon nombre d’éléments sont liés à la batterie. Batterie, qu’à présent, Jean-Daniel ne cessait d’épuiser en tentant désespérément de solliciter un ultime soubresaut à sa machine. Dans ces conditions, supposez la suite, quant à la voiture devenue totalement immobile en ce lieu. Vous l’avez deviné, sans aucun doute, cependant je vais quelque peu la décrire. Les battants de portes verrouillés, extérieur et intérieur (celui du garage) ne correspondaient pas – on l’a vu par les manœuvres -. L’un était clos à gauche, et l’autre à droite ; ce qui, vous le comprenez, isolait parfaitement la situation du moindre regard de citoyen secouriste qui aurait eut l’indélicatesse à l’égard de sa santé de parcourir les rues de Saint-Denis à 0h12 par – 5° celsius. La sortie impossible du véhicule, nous l’avons entièrement exposée ( ajoutons ici, que le haillon arrière ne s’ouvre lui, que de l’extérieur ). Reste, ce que nous n’avons pas exposé, jusqu’ici, la vitre côté chauffeur. Elle s’ouvrait, oui !, elle s’ouvrait, mais que pour aérer l’être humain prisonnier de sa négligence ( notez que, par respect pour la mémoire de Jean-Daniel, je ne parle pas de sa paresse). En effet, cette vitre s’était bien ouverte durant les premières paniques de notre personnage, mais, face à un mur de béton, ce fut plus qu’inutile, je vous le confirme, et cette ouverture, cette machiavélique ouverture qui ne s’opérait plus dans l’autre sens, et bien elle transforma, aussi rapidement qu’il suffit de le dire, l’ambiance de l’endroit où notre Jean-Daniel devait passer sa nuit.

Reconnaissons ici, qu’il est décrit, cet endroit, comme celui d’un congélateur. L’ultime solution, aurait été celle de briser le pare-brise du véhicule, et ainsi, s’en extraire par une violence toute justifiée. Ici, rien de pratique pour le confort du lendemain ( Jean-Daniel ne supporte pas les ennuis. Est-il besoin de le rappeler ?…), et puis, avec quel objet contondant ?… L’avertisseur sonore susceptible d’attirer de l’aide ? Non fonctionnel également !… Dans cet état de fatigue absolu, Jean-Daniel avait un extrême besoin de réfléchir. Ce qu’il fit d’ailleurs tout en s’endormant, et ce fut ainsi, fraîchement mais en douceur, et j’insiste, que Jean-Daniel se débarrassât de sa vie ; celle qu’il n’aimait pas de surcroît.

Laurent LAFARGEAS, 1999.

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