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Calvaire d'épeire

                                              René Demeurisse


Calvaire d’épeire

 

 

 

Des quatorze mille façons de circuler puis de

disparaître de ce monde, même géante,

l’empreinte que nous y laissons demeure à peine visible.

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon ! ça va recommencer, leurs foutus travaux : ces transformations qui me paraissent bien inutiles, si ce n’est que pour justifier l’ensemble, l’énormité de leurs collectes. Démolir pour reconstruire, faire et défaire en somme, et sans que j’en perçoive la prime nécessité… J’étais tranquille moi sur mon terrain vert, et me voilà maintenant juchée en équilibre sur un bout de tôle à peine fixé en altitude, et bringuebalant au plus inconfortable dans tous les sens : une lame d’abat-son ou celle d’un conduit d’aération ; je n’en sais trop rien, mais ça souffle encore là-dedans !

Là, assurément qu’ils sont décidés à tout détruire, puis refaire un immeuble encore plus moderne que celui-ci, ou un couloir de bus comme ils ont œuvré en expropriant madame Evrard, le pavillon d’en face.

Ah, elle était pourtant belle cette maison !… Elle avait du caractère !... Le jardin, je ne vous en parle pas tout de suite, mais à l’intérieur c’était quelque chose. J’y suis entrée une fois en raccompagnant une domestique blessée. Ce fut alors une courte visite, mais j’en garde un souvenir plaisant. Fallait voir le grenier, la charpente en perpétuel mouvement, ces pièces de châtaignier bicentenaire, la senteur des chevrons de noue et des pannes faîtière. Et puis ces vieux meubles à l’étage, ces crédences en loupe d’orme et bois de noyer, cette armoire Louis XV en palissandre des ateliers de la presqu’île de Lyon, et à l’intérieur de laquelle on entendait agréablement et constamment le tenon faire chanter la mortaise. Aussi, l’odeur de la cire d’abeille parfumant tous les sols de l’habitat. Je suis myope, mais tout de même, c’était beau à voir !… : ces bronzes sur les sellettes, ces lustres de cristal, ces fresques aux plafonds, ces tapisseries aux murs, et ce silence apaisant dans toutes les pièces…

Moi, ma spécialité, c’est le jardin. Là également il y avait de quoi faire…

Pas moins de trois yeuses, deux tilleuls et un cèdre du Liban me garantissaient l’ombre à tous moments, et à toutes saisons. Oui, j’étais calme et heureuse au milieu de tous ces troènes, aubépines et autres rosacées du genre ; et l’arôme des feuilles mortes en automne mêlées à la terre humide. Et puis, il y avait ce magnifique portail en fer forgé me protégeant de l’agression et de la puanteur du monde public….

La pauvre madame Evrard, ils l’ont frappé d’alignement, et maintenant elle doit supporter ses derniers jours dans un hospice d’exécrable banlieue. Ici, c’était moins bien que chez elle, mais tout de même, il me restait un épineux. À présent, que vont-ils construire à la place ?… Je m’attarderais volontiers davantage sur cette nostalgie, preuve de mes capacités spirituelles, mais mon existence corporelle réclame d’autres détestables urgences…

En effet, ce n’est pas le tout ; je ne peux plus rester ici !

Dès que cette ferraille va se décrocher, je vais partir malgré moi, et avec la chance que j’ai, je resterai écrasée dessous. Aucun point d’appui de part et d’autre…, je suis donc contrainte de tendre un fil vers le bas…

Ah, il y a au moins cinq mètres ; ça ne va pas être simple !

Et quelle est cette espèce de surface grise qu’ils ont balancée sur le gazon ?... Bon ! on verra bien. De toute façon, je n’ai plus le choix ; allons-y ! ….

Ah bah, c’est bien ce que je pensais ; c’est du mortier !…

Quelle mélasse, et tout frais coulé en plus ! … J’en ai déjà plein les pédipalpes … bon, il faut que je me sorte de là…

Je n’avance pas ; ce sont mes peignes qui s’engluent maintenant dans cette odieuse purée.

Va pas falloir traîner parce que ce truc-là, ça va durcir. D’ailleurs je sens déjà mes filières gelées. Je suis coincée !… ; je suis foutue !

Il n’y a que le capitaine qu’aurait pu me sortir de là ; il a un don pour ça… Il sait, lui, prendre des risques pour sauver l’une de ses congénères. Aucune n’a jamais pu le dévorer, alors ayant ainsi échappé à son destin tragique, miraculé donc de sa nature -à y bien regarder-, je crois que c’est pour remercier Dieu qu’il conserve le cœur sous la patte... Jamais sujet de rancune !…Hélas, où peut-il être à l’heure qu’il est ?

Probablement à l’intérieur d’un étai, ou encore dans l’un des rouages de la bétonneuse, là-bas … En tout cas, le capitaine, ce n’est pas lui qu’aurait piégé ses quatre paires oblongues dans ce bourbier.

Avec tout ce tumulte, il reste absolument certain qu’il se cache quelque part…

Et bien ça y est, je ne peux plus bouger… Je savais bien que je n’avais pas été conçue immortelle, et il n’y aurait eu aucune importance de cela si je ne détenais pas une âme : celle qui m’isole du vulgaire ; cette âme qui, pour l’heure, m’offre la conscience de ma triste fin voisine ! Jamais je ne subis, toute ma vie durant, la moindre réelle sensation de déséquilibre entre le haut et le bas, pas une once de tourmente à l'égard de la pesanteur, de ses détestables règles dont la création à bien voulu me rendre exempte, et voilà que je me retrouve, disons-le stupidement, partiellement et imparfaitement enlisée ; atterrée comme une fouisseuse, ou encore une horrible blatte. Aussi, comme je l’ai déjà dit, je ne vois pas grand chose ; ce qui n’est guère à mon avantage. D’autant que je ne distingue plus le ciel auquel je m’adresse. Celui qui pourrait m’entendre dire mille choses de forte considération…Bref ! mes grandes idées sur l’infini vont s’arrêter là, dans cette maçonnerie, et sans avoir eu le bénéfice d’une mort plus immédiate. Du reste, mort difficile à concevoir pour l’instant…

Rien de confortable, soyez-en sûr !...

Là, mon désespoir prend sa forme définitive en paralysant mon esprit de toutes délivrances éventuelles. Enfin, c’est tout réfléchi, je vais finir ici, fossilisée comme une petite tâche brune, insignifiante au milieu de ce nouveau décor, comme ce que paraît-il j’ai toujours été : l’une des nombreuses erreurs de façonnage constituant l’univers.

 

Laurent Lafargeas, 2004.

N66 ed.25.05.2010.

 



 

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