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Les vampires
«...et nous vivrons dans un château où le faste et le vaste feront notre pain et notre eau, où nos cérémonies seront celles de s'offrir, à chacun notre tour, les plus belles éditions du comte de Lautréamont ; ainsi vampires nous étions, fantômes nous deviendrons. »
5 février
II y a pourtant peu d'éclairage autour de moi, mais mon bras et ma main droite cachent mon visage comme pour le protéger de la lumière, toujours trop violente.
Mes yeux sont grands ouverts, et je ne vois rien, si ce n'est que ce bras et cette main. Je les observe, je ne pense à rien de bien particulier, si ce n'est qu'à l'inutile ; l'inutile de ma vie qui n'a pas vraiment commencée. D'ailleurs, une fois de plus, je suis recroquevillé comme un fœtus sur ce lit à peine confortable.
Il fait froid !... De toute façon, j'ai toujours froid !
Je me cache le visage, et je m'entasse sur moi-même comme pour faire de mon corps une chaude couverture. Par moment, j'entends mon frère tourner les pages d'un livre de poche. Pour l'instant, il n'y a que lui qu’éprouve le besoin d'éclairage !
C'est probablement cette lumière qui a dû me réveiller.
Outre sa lecture, seul le silence détenait le pouvoir de remplacer nos querelles. Aussi, très souvent, nous évitions le dialogue, et maintenant, je pensais à lui... Lui demander d'éteindre peut-être ?.... Non ! ici le conflit aurait été encore inévitable, et, dans mon état, ce soir, je préfère de loin éviter cela.
Nous vivons l'un sur l'autre dans cette unique pièce chambre qui forme notre appartement, et, sans cesse, l'aversion mutuelle de nos propos se transforme très vite en pugilat.
Je pense à cela mais aussi à mon besoin de lui parler ; le besoin de sa conversation ; de son antagonisme peut-être ?...
C'est mon frère !...
Péniblement, je sors de ma carapace, et j'interromps sa lecture.
- Il est parti ?
- Qui ?
- Ton copain...
- Pascal ?
- Oui !..., le gars qu'était là...
- Oui ! en fait, c'est nous qui sommes partis.
- Je ne comprends pas !
- Bah ! on était chez lui, tout à l'heure.
- Et alors ?
- Et alors, on n'y est plus.
- Je vois bien qu'on est chez nous.
- Oui ! mais avant cela, on était chez lui, et je te dis qu'on en est sorti... Lui, il n'est jamais venu là... Ecoute : on va dormir maintenant, hein...
Là-dessus, je n'en ajoute pas plus, car une soudaine prise de conscience me fait revoir le scénario de notre passé immédiat :
nous avions frappé à la porte de ce type, il nous a accueilli, échangé quelques mots, puis il a partagé un de ses nombreux poisons ; l'un de ceux que nous consommions de coutume. Pas étonnant que ma mémoire s'embrouille !... En revanche, il faut que je parle :
- Qu'est-ce qui nous a fait boire ton pote ?
- Il te l'a dit, non ?..., une infusion de datura.
- J'en perçois pas vraiment l'intérêt..., je ne vois pas l'euphorie, et si tu veux mon opinion : ton Pascal, il a un grave problème cérébral.
- Dis donc, tu n'étais pas obligé de suivre. Personne t'a forcé le vice... Maintenant, essaie de dormir ; tu me gênes...
- Comment tu veux dormir toi ?... y'a à peine trois degrés dans cette piaule.
- D'accord, bah si tu préfères trouver ton sommeil dans un ailleurs plus chauffé, si t'en connais un …; eh bien, te retiens pas..., va !... En attendant, j'ai lu, quelque part, que des chercheurs nazis, en 43, faisaient des expériences très poussées quant aux capacités
humaines à éviter le sommeil ; du moins jusqu'où elles pouvaient s'en passer... Voilà - et ça va peut-être t'aider à dormir -, à l'aide d'un scalpel, ils supprimaient les paupières de leurs détenus pour ce faire. Ainsi, ils purent constater, au bout de trois quatre jours, que les sujets, victimes de la science, devenaient complètement fous à lier... Sympa, non ? ...
- Oh ! tais-toi, tu vas me faire vomir.
- Je ne pense pas que tu sois mutilé à ce point pour ne pas trouver le sommeil, non ?... Quant à la résistance au froid, pour plus ample informations, ils s'aperçurent que l'homme pouvait très longtemps, non pas s'en accommoder, mais y survivre plus qu'ils ne l'avaient cru auparavant. Ceci par d'autres expériences, bien entendu...
Tiens, et celle-là ils la renouvelèrent souvent, et pas qu'avec les
juifs : ils liaient un type entièrement nu dans une piscine - un type costaud, tant qu'à faire -, ils s'employaient alors à baisser au plus bas la température de l'eau, jusqu'à des moins quarante (tu peux me croire), et puis, pareil que pour le sommeil, ils additionnaient les heures, les minutes où la volonté de vivre du supplicié pouvait lutter contre les conditions extérieures qui conduisaient ledit sujet inévitablement à la mort... Y devaient s'amuser en plus, les mecs !...
- C'est ça que tu appelles l'osmose des hallucinogènes ?...,
ton délire historique, tes sombres connaissances du monde...
T'as raison ; je vais essayer de dormir.
Pour cette nuit, ces noirs échanges verbaux furent les derniers.
Au-delà, je ne suivis aucun des états muant de mon frère
Jean-Hugues, mais pour ma part, et peu à peu, les miens devinrent ce qu'il serait juste de nommer des passages entre les soi-disant différentes formes de l'enfer céleste et de l'enfer terrestre.
Je ne mesurais pas distinctement l'exacte longueur des espaces temps ; de ce fait je ne pus apprécier ou subir la réelle durée de mes accalmies, pas plus que celle de mes souffrances, mais, croyez-moi, ces dernières conservèrent leur dominance en tous points.
Ce fut tout d'abord, un énorme reptile qui me dévorait lentement la jambe gauche. Théoriquement, je luttais longtemps, très longtemps pour qu'il n'y parvienne, mais hélas, il réussit plus que cela.
Je me retrouvais au final totalement englouti et suffoquant dans l'estomac de cet animal. Ces dents me tiraillaient de toutes les parties de mon corps - du moins celles les plus vulnérables -, et enfin, je crus être mort ; mort et apaisé ! ...
Malheureusement, il n'en était rien de cela. Quasi aussitôt après, j'étais écorché vif sur une place publique, offrant ainsi le spectacle de l'horreur et du sang à mille regards avides dudit spectacle. Comment pourrais-je vous décrire davantage le surplus d'inconforts que je subis cette nuit, voire même au-delà ?
Le jour se leva, mon équilibre eut grand mal à se rétablir - à chaque effort, la terre, le sol se dérobaient sous mes pieds, comme si le monde souhaitait pivoter sur lui-même à cinq fois la vitesse qu'inlassablement il s'imposait depuis des millénaires -, et Jean-Hugues, inerte, couché du côté droit du lit que l'on partageait, me paraissait mort ou bien totalement étranger de cette partie de vie ostensiblement désagréable. Je le répète, mon frère était mort ou bien mon frère n'était plus mon frère !...
Certes, la question s'évapora instantanément de mon esprit qui échafaudait-là, en prime urgence, de quitter les lieux, et je puis vous confirmer ici encore, que la datura n'est absolument pas un ingrédient impératif à consommer lorsque votre âme se trouve à l'orée des abysses d'un quelconque désarroi.
Quelle saloperie !... ; rien pour améliorer le mal être, vous pouvez me croire.
Mes pieds, mes jambes s'enfonçaient toujours dans le sol de l'étage ; je parvins tout de même à franchir le seuil de notre meublé, mais à mi-chemin du couloir extérieur, ma pénible avancée fut intuitivement stoppée par la venue d'un monstre que je supposais évoluer à ma rencontre. Je veux parler d'un énorme scorpion grossissant à chaque seconde de sa néanmoins lente mouvance, et à chaque progression qu'il vouait à notre dite rencontre ; celle précisément que mon instinct de survie souhaitait éviter.
Là, je n'avais plus qu'à faire demi-tour, et à différer ma sortie. L'arachnide frappa la porte avec une violence rythmée, et d'un tel vacarme, qu'additionné aux battements de mon cœur sujet à l'effroi, je crus devenir sourd. Ensuite, ce fut le sol qui semblait se dérober à nouveau, déstabilisant ainsi davantage mon équilibre déjà fragilisé. Egalement, j'eus la soudaine impression que la température ambiante avait baissé ; du moins j'en ressentis la complète mal aisance, puis je regagnais alors immédiatement le lit que je venais à peine de quitter.
Ici, mon calvaire n'avait pas atteint son terme. Certes, le scorpion de derrière la porte abandonna ses poursuites, mais les couvertures sous lesquelles je m'étais protégé du froid devinrent aussi fines que des serviettes de table, et d'une surface tout autant agressive que peut l'être une toile émeri.
Jean-Hugues et son copain m'avaient assuré que le stupéfiant absorbé développait les perceptions ; je n'en doutais plus une seule seconde ! Hélas, ils avaient bel et bien omis de préciser la nature exacte de ces fameuses perceptions, car je puis vous confirmer que l'ensemble de mon corps, y compris les sens dont il demeure assorti, subissait-là, multiplié par dix, toute l'agression des éléments extérieurs : l'inconfort le plus notoire que j'avais connu jusqu'ici, si ce n'est un pire enfer que l'était celui de mon existence au quotidien. Depuis plusieurs mois, rien de particulier ne pouvait prétendre me rattacher à la vie, et, à présent, seul au monde, puisque Jean-Hugues venait apparemment de changer le sien, je ne percevais pas distinctement à quoi pouvais-je servir à ce monde, pas plus qu'à moi-même, paralysé et contraint à l'oisiveté la plus manifeste.
À l'autre bout de la ville, il me reste ma mère, en effet, mais cela compte plus d'un an que l'on est fâché, et je ne saurais dire si elle me reconnaîtrait.
Enfin, disons peut-être extraordinairement, je retrouvais le sommeil. À mon second réveil, je me sentis beaucoup mieux, d'autant que l'absence de mon frère attestait de sa survie.
Dans mon délire, je l'avais cru mort ; fort heureusement, il n'en était rien.
Je me lave, je tente de me raser, mais saisissant la poignée de la porte, l'angoisse s'impose à nouveau, car l'idée que le scorpion guette ma sortie m'envahit entièrement l'esprit. Je n'ose donc plus agir dans aucun sens, et ce ne fut qu'à la tombée de la nuit que
Jean-Hugues revint, et que j'en profitai alors pour m'extraire de notre chambre à mon tour.
- Où vas-tu ? m'interroge-t-il.
Compte tenu que je n'en savais absolument rien, je ne sus quoi lui répondre. Aucun rendez-vous, pas d'ami à voir, sans argent, l'évidence parlait d'elle-même ; dehors, je n'avais rien à
y faire !... Mon silence l'agaça, et il me referma la porte au nez sans porter plus d'intérêt à ma volonté de prendre l'air.
Une fois de plus, j'allais errer dans les rues comme j'y errais depuis des mois. Il faisait très froid, mais cependant, je fis tout de même un tour complet du quartier ; un tour sans but dont l'inutilité s'étendit sur le boulevard le plus proche.
L'artère est beaucoup plus fréquentée ; la lumière abondante.
Ainsi, c'est tous les trois pas que je croise au moins une personne ; un visage. Puis c'est un visage sur cinq qui devient un masque, puis un sur deux avant que tous les visages rencontrés deviennent des masques ; avant que ceux-ci deviennent horribles, effrayants, agressifs.
Me vient alors une crainte quasi certaine : si je continue à parcourir ce boulevard, quelqu'un va me brûler vif.
Ces visages, ces masques en révèlent bien l'intention. Je dois rentrer au plus vite !
Je reviens sur mes pas, mais le bas de mes jambes s'englue, s'enfonce dans le bitume, et j'aperçois le scorpion de ce matin, progressant sur le trottoir d'en face. Il se dirige vers moi, et sa course se distingue déjà avec davantage d'aisance que la mienne. Avec peine et panique, cependant j'atteins ma rue, où, un peu plus loin, resté seul, mon frère est peut-être aux prises avec d'autres monstres.
Pour l’heure, moi, j'échappe à celui qui me pourchasse.
L'obscurité n'étant probablement pas l'environnement qui le favorise.
7 février
Cela fait deux mois que très rudement l'hiver sévit. Je me nourris épisodiquement que par de brefs et maigres repas, et il y a longtemps que je n'ai plus de travail. Le pire, c'est que je ne sais pas dans quel sens m'orienter pour en trouver ; dans quelle branche ?... Je n'ai aucun diplôme, aucune réelle formation, je ne suis vêtu que de loques ou d’autres fort passées de mode, le shampooing coûte cher, et le rasoir à main, plus qu'inefficace, me laisse sur le visage toujours un ensemble de plaies inesthétiques au possible.
Aussi, quelle misère ! j'ai la désagréable impression de sentir mauvais en permanence. C'est souvent que je rêve d'être mieux habillé ; plus propre !
Je m'imagine parfois occuper les fonctions d'un cadre supérieur, voire un simple commercial au sein d'une fiable entreprise ou quelque chose du genre. Je suis alors attablé tous les jours avec une poignée de collègues (hommes et femmes) dans la salle d'un restaurant, où rien n'est servi abusivement, mais où tout comble l'estomac.
Pour l'heure, j'ai très faim, et cet estomac je dois l'apaiser.
Il faut que je sorte, que je tente quelque chose dans ce but.
Quelle direction emprunter ?...
Première logique non vraiment définie : le centre ville. Peut-être y croiserai-je un visage ami, une âme généreuse, une providence égarée, une providence folle susceptible de tendre sa main vers la mienne, peu méritante. Mes souliers ne sont guère de saison, percés de toutes parts ; ils sont pénétrés de l'eau glacée qui envahie la majorité des sols extérieurs. Pour me réchauffer, je déambule niaisement entre les rayons d'un grand magasin. Autre détestable constat : c'est encore du temps de perdu !...
Ressortant, sur les pavés de la rue piétonne, je croise l'un des mille copains de Jean-Hugues. Il est accompagné d'autres inconnus.
- Salut ! Comment va le chimiste ? me demande-t-il.
Le «chimiste », c'est le sobriquet que toutes les relations de mon frère utilisent pour parler de lui. Cela m'agace, vous vous en doutez, d'autant que lui-même se considère davantage comme un alchimiste. Cela m'agace, disons que cela ne me plais guère, car, mon grand frère, lorsque que nous étions enfants, c'était
« Gugu » moi, que je l'appelais.
C'était lors d'une autre époque, je dois l'admettre. Mon époque ; celle où j'allais acheter des petits soldats dans des boutiques qui ne vendaient que des jouets ; l'époque où l'épicerie du coin de la rue faisait crédit à ma grand-mère ; l'époque où les employés administratifs écrivaient à la plume ; où leurs déliés d'encre demeuraient agréables à lire. C'était un temps, non loin du reste, où ce que l'on apprenait en classe ou au catéchisme retrouvait sans peine la correspondance matérialisée de ses théories dans la vie de tous les jours, à l'extérieur. L'enseignement avait un sens ; il se juxtaposait au mieux à la réalité, hélas plus comme aujourd'hui.
Me serait-il permis de dire que mon époque, c'était celle où mes parents s'aimaient ; celle dont leur prime nécessité fut de s'inquiéter de l'avenir de leur enfants ; oserais-je dire, celle donc où j'étais le plus heureux des enfants ?...
En ce temps-là, mon frère s'enfermait des heures dans sa chambre personnelle avec des tonnes de bouquins qu'il entassait les uns sur les autres, d'un tel fatras que tout latin se serait égaré, vous pouvez me croire ; et, il ne fallait surtout pas le déranger...
De mémoire ingénue, c'était aussi l'époque où maman ne m'ordonnait pas d'aller chercher mon frère lorsque la table était
mise. Non ! doucement, elle me disait « va chercher Gugu », et notre maison était toujours chauffée.
Mais à quoi bon repenser à tout cela, que je le veuille ou non, à présent, nous sommes des adultes, et Gugu reste un sobriquet tout à fait obsolète depuis longtemps. Il est remplacé par le « chimiste », que cela me plaise ...
Il fait toujours très froid. Bientôt, le froid du soir ne tardera à poindre, avant, à son tour, de céder sa place au froid du lendemain qui, lui, ne manquera en rien de se voir similaire à celui de ce jour. Presque soudainement m'apparaît une idée lumineuse ; du moins suffisamment apte à générer la part d'enthousiasme nécessaire à sa réalisation immédiate. Je reprends le chemin du home, là où je sais retrouver l'un de mes poèmes, certes puéril, mais qui néanmoins, avait eu l'air de bien plaire à ceux qui le lirent auparavant.
Je l'avais écrit du temps où je me prenais pour un bâtisseur de textes. Aussi, manifestement très court, je n'aurais alors besoin que de peu de temps pour le recopier manuellement trois ou quatre fois. Ainsi, muni de ces documents, je pourrais faire la manche d'une façon plus déguisée en donnant un objet contre une pièce.
Faible entreprise, j'en conviens, mais entreprise tout de même.
La mendicité directe, j'avais du mal !... Et puis, cela m'occuperait l'esprit.
Hélas, le résultat fut peu prompt à se faire sentir positif.
Ayant timidement proposé mon troc entre les allers et venues du hall de la gare, je n'obtins les fruits de ma première transaction qu'en remontant vers le centre ville, et lors de la tombée de la nuit ; à savoir deux franc au total. J'étais transi de l'humidité ambiante, ma lecture devenait illisible, mais j'insistais encore, et cela fut payant. Un vieil homme s'interrogea sur la nature de mes documents.
- J'écris de la poésie, lui répondis-je, et je cherche à en vivre.
Ici, ce fut la plus belle phrase spontanée que j'avais émise depuis longtemps. Voyons-là, celle la plus rentable avant d'être celle la plus proche d'une certaine réalité ; une prouesse verbale qui me rapporta une belle grosse pièce de cinq francs.
Les gens sont parfois étonnants, pensais-je. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui, je ramenais à la maison, certes une future bronchite, mais également deux conserves et une demi baguette de pain.
8 février
- Tu rentres tard, t'aurais pu me prévenir... Où tu étais ?
- J'ai croisé Michel et Jeff aux Saints-Pères ; ils allaient chez une copine..., j'ai bouffé avec eux... Toi, t'as rien mangé ?
- Si, un cassoulet froid... J'ai fait la manche cet après-midi ; ça a marché.
- Moi aussi, j'ai fait la manche, mais nib !...
- En fait, j'ai trouvé un truc. Je recopie un poème - trois minutes - et j'le vends.
- Ça intéresse ?...
- À vrai dire, pas vraiment, mais ça me permet de discuter ; ça fait moins minable... Dis donc, du cassoulet, jt'en ai gardé moi ; t'aurais pu ramener quelque chose...
- Ecoute, tu n'avais qu'à venir ; j'peux quand même pas me trimballer avec un sac en plastique, sous prétexte que j'ai un frangin à la maison.
- Si t'as honte, t'as qu'à dire qu't'as un chien.
- Le mec qu'à un chien, voire même un chat, et qu'a pas les moyens de lui donner à becter, c'est encore plus la honte, non ?
- Ouais ! n'empêche, toi, t'as des copains.
- Bah ! attends, t'as qu'à en avoir..., si tu vis sur toi-même, c'est tout de même pas mon problème !
- Remarque, quand j'dis qu't'as des copains, c'est parler vite... Disons que tu connais bon nombre de baltringues.
- Tu ne les connais pas, voilà tout !
- Vas pas me dire que tu fréquentes des lumières.
- Bon ! tu m'agaces.. .Mes potes, tu vois, y m'apportent quelque chose ; tous, quelque chose de différent, mais tu pourrais pas comprendre ça, toi...T'es un solitaire, un acariâtre, un sauvage de l'esprit ; tu ne sais pas communiquer, tu ne sais pas t'investir avec les gens. Pire, t'imagines que t'es une œuvre d'art à toi tout seul, tu t'prends pour un roi, et tu t'crois Dieu. Comment veux tu que les autres s'approchent ou s'engagent de toi... Toujours, tu les feras fuir ; tu peux me croire !...
- C'est que moi, j'ai depuis longtemps compris que le genre humain n'offre aucun intérêt, qu'il m'apporte rien, et que toujours il te laisse un déficit plutôt qu'un résultat... C'est pas que je déteste les gens, c'est pas que je n'apprécie pas leur compagnie, leur dialogue parfois, mais, chacun de leur côté, tu sais qu'inévitablement ils rejoindront, à tes dépends, leur bien-être avant de considérer ce que tu pourrais leur apprendre, ce que tu pourrais leur échanger... Disons que les rapports humains sont de ce qu'il y a de plus lamentable...Tiens ! j'préfère encore crever d'faim dans mon coin. J'te l'ai déjà dit, t'idéalise trop les choses ; du moins ta personne.
- À t'écouter, on supposerait que t'es unique, qu'le monde, l'univers restent complètement à refaire... Entends-moi, t'as rien compris !
- Oh, tu me pique les yeux,... ; et que devrais-je comprendre ?
- Que probablement une part individuelle subsiste en nous, qu'elle se défend comme se tortillerait un ver accroché à l'hameçon, mais que cette part de nous, reconnaissons là qu'affective, n'est que la traduction du plus haut que nos gênes en subissent. Nous faisons, en réalité, parti d'un tout, un cycle perpétuel auquel il ne faut voir aucun édifice particulier, ni même des formes particulières, mais davantage une révélation de l'unicité à laquelle nous y trouvons la raison, l'extase, si ce n'est que le juste motif de nos souffrances.
- Là, t'y vas fort !...Tu voudrais me faire avaler, et rien que ça, que nous sommes, pire encore, que je suis un élément, un maillon d'une fameuse unicité englobant l'ensemble du cosmique, que j'appartiens, comme une poussière, sans plus d'originalité qu'une poussière, à cette usine à gaz que tu nommes un cycle perpétuel, où tous sont les identiques participants... Que fais-tu de l'individualité ?... Ta théorie la range-t-elle dans le monde des rêves ? dans une totale absence du non vécu, du non subit ; pourquoi pas du non concevable, pendant que tu y es !... Tu souhaiterais me faire croire que l'ensemble de nos congénères sont une partie ou une correspondance de nous même, qu'ils en sont nos reflets, voire nos alliés...Tu voudrais me dire que le dernier des connards, Georges Marchais, Plastic Bertrand sont coulés dans le moule qui servit à ma conception, et que c'est en compagnie de ces érudits que nous allons atteindre
la révélation ?
- Non, je désirais seulement te faire comprendre qu'aucune part de nous n'est exempte de l'aide et de la considération de l'ensemble de nous, et qu'au-dessus de nous, d'autres intelligences célestes beaucoup plus averties que nos faibles esprits encombrés de mépris, de remords, de différences et gestion même de ces différences, œuvrent, non à notre insu, mais à notre réelle complémentarité. Elles œuvrent à notre entier salut au-delà des puériles ou pénibles vicissitudes qui nous font justement ne pas accepter leur hégémonie incontestable. Tu te battrais cent ans contre des moulins à vent, que le résultat en resterait le même...
- Je vois, qu'avec de tels propos, tes copains ne s'ennuient pas.
Je comprends mieux maintenant quel est leur intérêt à te voir les vampiriser d'un paquet de cigarettes, ou d'un copieux coq au vin.
- C'est qu'ils ne perçoivent pas la nécessité immédiate à dîner devant moi. Ils ont de quoi se nourrir ; pas moi, et alors !... La roue tourne, et ils en restent conscients. Un jour, peut-être, c'est moi qui leur accorderai le couvert. Crois-moi, spirituellement, ils sont bien au-delà de tout cela !
- En somme, tu te repais de rogatons comme ses moines itinérants qui, au XIII ème siècle, colportaient d'un fief à l'autre, des inepties audibles au demeurant.
- Non, je n'ai pas été investi d'une mission. Je n'ai pas non plus d'activité rémunératrice, mais je n'entretiens pas une seule seconde l'idée que mon existence ne serait être inutile en quoi que soit.
Vois-tu, même si ce qu'ils me donnent n'a pas la comparable consistance de ce que moi je leur apporte, nos échanges restent néanmoins parfaitement équitables. Et puis, tu sais, mes copains, ce ne sont pas tous ce qui peut être dit des amis ; des fois ce ne sont que des contacts ; des contacts dans le meilleur sens que je viens de t'exposer... Tu dors ?...
- Non, Je t'écoute...
- Toi, t'es mon petit frère..., et c'est un autre dialogue.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas... À cause de ta force, peut-être !...