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Les couleurs passent-elles ?
Le rideau s’ouvre sur un lit disposé à la verticale. Un drap recouvre deux personnages qui se tiennent debout : un couple dont on devine les formes… Les draps tiennent grâce à des scratches. Un réveil sonne, il s’arrête quand le premier personnage parle. Un des personnages (Juliette) relève son coin de drap sur elle :
Juliette : - Tu dors ?
Juliette remet le drap sur elle. Le deuxième personnage (William) découvre à son tour son côté de drap.
W : - Oui ?…
William remet le drap sur lui. Juliette redécouvre à son tour son coin de drap.
J : - Menteur !
William se découvre à nouveau, les deux personnages se retrouvent face à face.
W : - Comment çà menteur ! ?
J : - Si tu dormais tu ne m’aurais pas répondu !
W : - Si tu pensais que je dormais, tu ne m’aurais pas demandé si je dormais. Ou alors… Çà ne t’aurais pas déranger de me réveiller !?
Les deux compères se mettent à rire ensemble…
J : - De toute façon il est six heures, il va falloir que tu te lève…
W : - Et toi…
J : - Je suis rentrée il y à une demi-heure, juste le temps d’avaler un truc, je ne sais même plus quoi.
W : - Toi tu viens de dîner et moi je vais déjeuner, çà fait un sacré décalage horaire…
J : - On se voit si peu, parfois quand je vais me coucher, j’ai l’impression d’avoir un inconnu dans mon lit
W : - Çà me rappelle une chanson de Charles Trénet : ‘’Le soleil à rendez-vous avec la lune…’’
J : - Arrêtes…
W : - ‘’A chacun sa chacune…’’
J : - Arrêtes je te dis, tu chante faux !
W : - ‘’La lune est là, la lune est là mais le soleil ne la vois pas’’…
J : - Quel gamin !
W : - Un gamin, voilà ce qu’il nous faudrait !
J : - Un gamin ! Je me demande bien quand on aurait le temps de le faire !
J : - Hier, j’ai fait un drôle de rêve..
W : - Moi aussi j’ai fait un rêve cette nuit !
J : - Laisse moi raconter…
W : - Non, moi d’abord !
J : - Avant d’avoir un enfant, commence par te conduire en adulte !
William prends un ton boudeur.
W : - Vas-y racontes…
J : - J’ai rêvé de la vie que j’avais avant de te rencontrer. J’habitais chez mes parents et je travaillais de nuit, au tri postal, comme aujourd’hui. Levée tard, couchée à l’aube, je ne voyais plus beaucoup mes anciens amis. Avec les copines du boulot on mangeait une pizza, le mercredi. Le samedi on allait danser en boîte et le dimanche matin, je dormais jusqu’à midi. Puis c’était le gigot du dimanche avec mes parents. Je vivais dans le noir et blanc ; ou plutôt dans le gris. La fadeur, la routine rythmait ma vie, comme un automne permanent en quelque sorte…
J : - Et puis un matin , dans mon rêve, alors que je rentrais du travail en passant par le jardin du Luxembourg… Es-ce que c’était le jardin du Luxembourg ?
Juliette réfléchit et reprend :
J : - Oui, c’était le jardin du Luxembourg, je me souviens du bassin, et des chaises… Je rentrais du travail, tout était recouvert d’une brume épaisse, cotonneuse.
Juliette s’enthousiasme. William la regarde et ouvre grand les yeux, interloqué.
J : - J’ai vu quelqu’un surgir de derrière la baraque de la chaisière et passer au croisement d’un chemin, c’était un homme et…
w : - Et ? !
J : - Il était en couleur…
W : - En couleur ! ?
J : - Oui en couleur… Je l’ai appelé, j’ai même couru après lui, mais il à disparu ; au coin d’une haie…. Et depuis, d’un seul coup, je me suis mis à voir tout en couleur, je savais que quelque part il y avait quelqu’un qui avait éclairé mon chemin, je n’avais plus qu’à le chercher…
William est pétrifié, il parle à son tour d’une voix tremblante.
W : - Ma vie à moi, avant de connaître, c’était un peu la même chose ; en plus agité. Avec mes copains à l’usine on arrêtait pas de faire la fête, tout les soirs, on jouait au tiercé, on avait notre place au bistrot, c’était comme une famille., je ne rentrait chez moi que pour dormir et prendre une douche. On avait une équipe de foot à l’usine, on partait en déplacement tout les week-end. J’avais des histoires sans lendemain avec des filles de rencontre. De tout çà ressortait une immense sensation de vide. Tu vas me croire si tu veux, mais j’ai fait le même rêve que toi…
Juliette le regarde fixement.
W : - Je partais au travail, un matin et j’ai eu la même vision. Moi c’était pas au jardin du Luxembourg, c’était au parc de la Courneuve . J’ai vu une fille. Elle s’est mise à courir dans ma direction en m’appelant. J’ai cru que c’était une de celle avec qui j’avais parlé d’avenir alors que… J’ai couru… Je crois que c’était toi derrière moi…
J : - Tu veux dire que…
W : - Oui, nous nous sommes rencontrés, sans le savoir, dans nos rêves avant de nous rencontrer dans la vraie vie !
J : - Et nous vivons ensemble, sans nous voir.
Juliette et William ensemble : - Nous voilà dans de beaux draps….
Franck Dumont