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« De ses mains frêles, il souleva l’énorme pierre.
Des mille impures ainsi découverts, un tiers fut anéanti,
mais il n’était pas ouragan, alors il fut tué puisque seul à la tâche »
I
Nous avons l’impression ici, en effet, que ces analyses-express ne s’adressent qu’à la pensée de leurs auteurs. Evidemment, le sujet ne concerne que le guérisseur ou le patient, mais tout de même !
Les sciences humaines m’apparaissent là encore bien stériles lorsque l’on tente de comprendre nos défaillances personnelles à travers ces innombrables théories ne mentionnant qu’une faible quantité de faits quasi-similaires. Qui plus est, la plupart du temps, ces lectures chargées de certitudes et de véhémences - malgré tout soporifiques -semblent vouloir nous interdire toute hypothèse contraire à leurs conclusions. Bien sûr, il s’agit là d’une névrose ; bien sûr, toute stratégie est à considérer afin d’endiguer cette dite névrose,
mais celle-ci n’est-elle pas qu’une conséquence d’un ensemble imperceptible pour l’heure et totalement étranger de l’individu atteint ?
À cette question, je n’ai trouvé aucune réponse défendable.
Ceci même en puisant dans les textes - non moins nombreux - des criminologistes et autres soi-disant spécialistes du sens.
Ces derniers d’ailleurs ne font, en réalité, que répertorier des tragédies et des cas sociaux.
C’est encore bien là que réside la tristesse et toute la médiocrité des pensées humaines. Ce n’est que trop souvent pour le maintien de l’équilibre d’une société que la moindre idée motive leurs recherches, et peu importe la nature et la souveraineté de ladite société, la névrose sera toujours qualifiée de névrose, puisque marginale.
Pour ma part, mon jugement personnel serait plutôt d’ordre atomique. Je m’entends ! L’incohérence des âmes reste comme celle des corps : une fusion permanente de particules indestructibles constituant et détruisant ce que nous sommes au quotidien. La vieillesse, entre autre, serait ici le résultat direct d’un désintéressement de la particule donc, et ceci au profit d’une construction nouvelle. Qu’elle soit génétique, espérons-le…
Le temps n’a pas de dimension. C’est un espace de transmission d’un atome vers un groupe d’autres atomes, et le renouvellement s’opère ainsi sans cesse, parfois même avec d’étranges similitudes. De cette façon, et sans repos, nous demeurons ce que nous avons déjà été, une partie de ce que certains furent, et une autre part, sans règle absolue, de ce que nous serons dans cent ans, huit cents ou mille deux cents ans.
Bien entendu, cette théorie, préalablement défendue par les auteurs de la Grèce antique, ne s’accorde pas nécessairement avec le culte de mon individualisme, celui que j’affectionne et entretiens particulièrement, mais cependant elle s’impose plus que toute autre lorsque j’évoque ou même simplement lorsque que je tente d’apporter une logique au dédoublement de la personnalité, celle ci-dessus mentionnée. Il s’agit là de la version atomique, je vous le rappelle, mais pourtant il en existe encore une autre plus simple ; et vous allez le comprendre…
Notez, entre autre, que je n’ai plus que cela à faire depuis bientôt un an que je suis incarcéré ; depuis un an que je n’ai plus approché une seule lecture ; depuis un an que je m’interroge sur toutes les formes intemporelles de la communication autant que sur l’original dont, paraît-il, je fus conçu. Maintenant, je peux dire cela !
Je parlais de lecture ?… C’est ici le support de mon étude ; du moins le responsable de la ruine de ma précédente et relative quiétude.
Auparavant, cette lecture s’imposait comme l’unique évasion crédible d’une suffoquante réalité : la seule compagnie, le seul antidote d’une existence trop répétitive de ses déconvenues.
Les univers différemment structurés dans lesquels elle me conduisait au quotidien m’isolait, me protégeait, oserais-je le dire, d’une modernité des plus agressives, d’une infernale succession de contraintes matérielles, pécuniaires, domestiques, bref ! d’un labyrinthe d’emmerdements. De cela, il ne m’était pas permis d’en envisager la moindre issue, si ce n’est que la pire que laisse entrevoir la considération du rationnel ; c’est-à-dire prendre un billet pour
l’au-delà. Certes, à y bien regarder, j’avais le tempérament suicidaire, mais l’estime de ma personne entretenait une autre idée, et je ne jugeais pas nécessaire de me faire du mal pour esquiver un siècle qui n’en valait pas la peine. Alors, sans pouvoir m’offrir le privilège de la permanence, je m’écartais du mieux que je le pouvais de mes antagoniques congénères en voyageant dans de multiples récits appartenant à d’autres mondes, quelquefois plus sombres mais assurément plus attrayants.
Celui de William Shakespeare par exemple, Edgar Allan Poe, Bram Stoker, ou le comte de Lautréamont. Tous ces auteurs avaient le talent de me réconcilier avec l’humanité à laquelle j’appartenais ; du moins, pour un temps !
Divorcé depuis peu, sans profession depuis peu également, sans non plus de domicile vraiment fixe, je survivais à Paris, pour une grande part à l’intérieur d’une chambre meublée que je louais à la semaine.
Mon dernier employeur fut victime d’une procédure collective assortie d’une liquidation judiciaire. Ladite procédure reste très banale somme toute, de surcroît parfaitement entrée dans les
mœurs - d’ailleurs ce type de sinistre profite toujours à certains -, mais, pour ne focaliser que sur mon cas, je devais accepter qu’elle me laissa complètement, mais alors complètement sur le carreau…
La majorité des indemnités temporaires auxquelles j’avais droit servaient à couvrir l’essentiel de mes dettes passées et mes emprunts contractés antérieurement à la fameuse liquidation entrée dans les mœurs. Ainsi, chaque jour que Dieu faisait, je triais les centimes afin de pouvoir m’alimenter convenablement lors d’un repas sur deux.
L’absolue précarité en somme !
Enfin, ce qu’il y a de plus confortable au sein d’une civilisation comme la notre !
Le plus beau paradoxe d’un tel gouffre, c’est que je n’en cherchais pas forcément et directement la sortie.
Bien sûr, il fallait pourtant que je retrouve du travail, mais autant mes recherches du matin demeuraient stériles, autant toutes mes après-midi étaient englouties par les murs de la bibliothèque Mazarine. Là où, dans une totale insouciance, je m’enivrais d’une montagne de manuscrits, tous plus odorants les uns que les autres, de ces uniques ou premières éditions soigneusement reliées de cuir noirci et imprimées en vieux français. Ce parler ancestral qui reste le notre, malgré son caractère obsolète ; ce langage dont je me plaisais à utiliser abusivement, notamment certains verbes comme occire, fienter, s’escarmoucher …
Le treizième siècle m’attirait davantage. C’est la période où les chroniqueurs deviennent respectueux de l’événement – leurs textes sont plus crédibles. C’est l’époque où notre pays s’est réellement constitué ; il est dit que ce fut l’apogée du royaume de France.
Et puis, surtout, ce fut un temps où la lettre recommandée, la cotisation URSAFF et l’éthylotest n’avaient pas encore été inventés…
Donc je m’attablais, indolent pour la moitié de ma vie, avec des épisodes de notre monde n’ayant plus d’intérêt pour personne. Anselme de Sainte-Marie, Joinville, Guillaume de Saint-Pathus, Guillaume de Nangis, Rigord, Ralph de Diceto et l’anonyme de Béthune m’entraînaient ainsi dans l’indifférence de mes lendemains. Ce qu’il me manquait, c’est d’une autre liaison pour mes nuits désagréablement agitées.
Entendez alors qu’un pur hasard devait combler cette carence…
Un mardi, je quittai un peu plus tôt que d’habitude ladite bibliothèque : vers seize heures environ !
Je dois vous préciser que la Mazarine donne sur les quais de Seine, et que ceux-ci, des deux rives prolongées jusqu’au pont de la Tournelle, sont occupés, entre autre, par des étals de bouquinistes et vendeurs d’estampes plus ou moins originales. Donc, afin d’enrichir mon parcours jusqu’au métro Saint-Michel, j’empruntai ce côté de la chaussée où mon œil avait davantage d’intérêt que sur l’autre trottoir. Pourtant, la plupart de ces rayonnages mal ordonnés je les connaissais par cœur, et, en dehors de l’énorme place qu’occupaient les invendus, les cartes postales, rares demeuraient les étalages bénéficiant d’un renouvellement en matière d’opportunité. Néanmoins, j’espérais toujours y trouver un ouvrage de ma catégorie.
Ce jour-là, je m’arrêtai face à deux misérables caissons flanqués sur le bitume dont l’un était rempli de livres poussiéreux, tous très abîmés, certains même sans reliure. Ma main droite se plongea très vite dans ce magma de classiques réédités, ceci sous l’observation d’un vieillard assis et paraissant plutôt malveillant. Stendhal, Dumas, Maupassant s’entremêlaient ici dans un désordre irrespectueux, mais qui ne m’offusquait pas plus que cela.
Mon destin ne fut pas étranger à cet instant, et je dus le sentir, mais là cela demeure un vague souvenir!
Quoiqu’il en soit, mon attention fut attirée par un document plusieurs fois manœuvré au préalable. Peut-être cela s’expliquait par la longueur de son titre, ou encore plutôt par sa complexité.
En gros caractères, sur le haut de la couverture, figurait le nom de la collection auquel appartenait l’ouvrage : « Inventaire analytique des titres et chartes octroyés à la ville de Berhe-Kévine ».
Plus bas et plus discrètement était inscrit : « Extraits de Vladimir Mounourev concernant les conflits opposant la communauté chyle aux comtes d’Ervandois de 1107 à 1282 », et au-dessus de la mention de l’éditeur, tout au bas de la couverture, d’un papier tout juste plus épais que les pages du contenu, se lisait d’un graphisme différent l’intitulé du tome VIII : « Vie et mort de Sergueï de Krive, comte de Grimont ».
La traduction française était signée Philippe Mandenat. Un auteur peu connu, mais dont certains écrits m’avaient quelquefois occupé dans le passé ; notamment sur un très riche portrait de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, qui m’introduisit dans les déchirements tumultueux qu’avait subi cette province durant des siècles. Bref ! déterminé à faire une acquisition jugée indispensable, j’inspectai intégralement l’ensemble du rayonnage afin de m’assurer que le volume que je tenais en main ne s'était pas égaré de la collection complète. Hélas, ce ne fut pas le cas ; la pièce demeurait bien isolée, et, résolu, je payai quarante francs au bouquiniste ravi avant de disparaître par l’ouverture de la station Saint-Michel, pour ce jour accompagné de Sergueï de Krive.
Ayant regagné mon « appartement » à la hâte, je me livrai aussitôt à la lecture de mon nouvel achat. D’abord, je décortiquai sa composition : une préface signée Henri Wallon, une introduction résumant le contenu du volume VII, puis dix huit chapitres numérotés, quarante trois pages de notes, douze de sources, et enfin une liste exhaustive de l’ensemble de la collection – il s’agissait d’une réédition,
bien entendu.
Au cours de mes deux premières étapes, j’appris la nature des événements qui portèrent sur le trône de Bervie, Eble-Harold II, dit le dévot. À savoir un entrecroisement de certitudes et d’incertitudes quant aux multiples disparitions de ses ascendants. En résumé, tout comme en France, la société, intégralement féodale du reste, reposait ses acquis sur l’hégémonie spirituelle de l’église, mais depuis l’an 1062 un ancien dogme monothéiste voulait s’émanciper de l’ordre établi, et la forte influence qu’il présenta dans les milieux défavorisés devait entraîner peu à peu d’autres fortunés adeptes qui, pour la plupart, furent à l’origine des intrigues en hauts lieux.
Nous sommes en 1195 lors de l’avènement du roi Eble-Harold, et le culte chiléen dont il est question se trouve encore persécuté au titre d’hérésie comme à ses premiers jours. Il est vrai que, dans son fond, il remettait en cause beaucoup d’inégalités sociales, notamment la servitude rurale, qu’elle soit sujet ecclésiastique ou sujet laïque.
Sans nier l’existence d’une noblesse indispensable à la gestion et à l’équilibre de paix, le principe s’opposait farouchement par contre à l’organisation cléricale dont l’ampleur étatique outrepassait à bien des endroits la nécessité originelle. Autrement formulé, les convertis de cette religion inédite y trouvaient l’avantage d’être exonérés au moins d’une charge : celle du divin. Ce qui, à bien y regarder, reste un peu l’histoire de notre pays. Nous avons eu les Albigeois, les Huguenots, et j’en passe… Mais nous dirions qu’ici mon interprétation demeure cependant un tantinet puérile !
En effet, tout d’abord parce que cet anti-dogme n’a pas disparu, même s’il compte aujourd’hui plus d’un million de morts
violentes – ce dont je fus instruit par la préface -, mais aussi par le fait que beaucoup d’ouvrages, objectifs ou subjectifs, à terme, se sont rejoints à reconnaître une quantité de bons sens auxquelles les inepties de l’Eglise devaient céder la place. Qualifiée d’ésotérique, cette divergence de la foi universelle et instituée déclarait l’homme libre…
Imaginons, à l’époque dont il est question, les conséquences d’une telle affirmative. Dans un premier temps, l’évangile devient un conte de fée : l’irrationnel transcrit par le plus dominant besoin ! Ensuite, le mot profane ne veut plus rien dire. Pourquoi notre nature, si peu distinguée en vérité, aurait-elle à s’encombrer d’une science idolâtre, ou voire d’une nomenclature de l’âme ? Ici tout disparaît : le péché, la superstition, le repentir, et pourquoi pas la croyance elle-même ? Enfin, croire n’est plus un devoir, et certainement pas un élément d’intégration au sein d’une communauté. Ce qui se commentait le pire aux débats du clergé régulier car, de son côté, la cérémonie chiléenne préconisait la tolérance générale dans tous les domaines, y compris surtout celui de l’esprit, donc également la reconnaissance de Dieu par extension de l’idée. Mais d’aucune façon, ce Dieu secondaire, accepté puisque véhicule du bien à l’embase de sa pratique, ne pouvait être géniteur d’une subordination quelconque pas plus que d’une théologie unique.
Je ne m’étendrai pas sur les diverses oppositions charnelles et cosmogoniques des deux cultes, mais notez que s’ensuivirent des guerres mathématiques, contagieuses, hélas interminables…
Etant donc soucieux de vous abréger la situation, disons que les méandres de la politique féodale ainsi que quelques appétences marginales ont peu à peu fait reconnaître et institué une relative liberté d’expression dans la majeure partie du royaume, et qu’Eble-Harold le dévot fut « élu » souverain garant et protecteur d’un bon nombre de réformes évolutives en ce sens. Il va sans dire que, pour ce faire, le sang coula davantage que l’encre ! D’ailleurs, le désordre n’en était pas à son terme… Le nouveau monarque, à peine couronné, articulé par différents profits, eut aussitôt l’amer devoir, et jusqu’à la fin de son règne, d’endiguer par la force une multitude de conflits générés par ceux même qui l’avaient investi. Solennellement, bien sûr il tenta d’user de diplomatie. Malheureusement, dans la plupart des cas, cette dernière fut vouée à l’échec. Aucune de ses provinces n’étaient à l’abri du feu, et la tragédie la plus importante se situait en Ervandois, fief voisin du comté de Galence : le berceau même du chiléisme.
Ici, le diocèse, cautionné par la quasi totalité de la noblesse locale, récusant l’arbitrage de la couronne ainsi que ses appels à la clémence, s’était croisé contre cet « hérétique fléau », cette « épidémie de l’âme » qui, mal défendu, subissait chaque jour d’horribles massacres collectifs.
Bon nombre de plaintes furent archivées mais, dès lors que l’intangibilité de la régale fut spoliée, une expédition préventive s’arma vers la belligérance de l’évêque de Fayenne qui, temporairement, regagna sa béatitude. Hélas, très tôt une ligue encore plus dévastatrice s’organisa autour du comte Hubert d’Ervandois, et le génocide devait s’accentuer en se propageant même aux limites des provinces mitoyennes. Alors la cour, à peine motivée, mit cependant au vote une seconde intervention à la tête de laquelle le roi ordonna son neveu, Sergueï, prince de Krive, comte héréditaire de Grimont.
Le personnage le plus ambigu du siècle, et surtout connu pour l’heure et au-delà comme le « prince noir ».
Portant abusivement le deuil dont on ne sait qui vraiment, cet homme de trente deux ans possédait paraît-il un énorme cœur, mais pratiquait la vengeance d’une manière des plus impitoyables.
Fut-ce un tel paradoxe qui m’entraîna à prolonger ma lecture jusqu’à l’aube ? Probablement, puisque mon réveil matin indiquait trois heures moins le quart, vers mes vingt six ans, et aucune fatigue devenait immédiate ; du moins pas à cet endroit.
Le chapitre suivant relatait quelques événements choisis de la vie de Sergueï. Il était fils cadet d’Olav Upertal de Krive. Son aîné ayant trouvé la mort avant son père, il dut prendre les armes pour faire reconnaître son droit à la succession de ce dernier, et, avant que son oncle monte sur le trône, son fief demeurait toujours très contesté en haut lieu. À la bataille d’Artélone, l’an 1189, de ses propres mains, il tua ses deux principaux rivaux ; ce qui avorta pour un temps toutes controverses !
Mais, n’ayant séjourné auparavant que fort peu dans sa province natale, nombreux se comptaient les opposants à ses vues sur le monde, à son organisation sociale, et surtout à son inviolable intégrité aux principes qu’il estimait universels sans pour autant qu’ils soient partagés d’aucun. En trois mots, le plus souvent l’homme s’imposait par la force plutôt qu’il n’était entendu. Il y a des esprits comme cela, pourtant riches en matières évolutives, porteurs de bon sens, voire de félicité ou tout simplement de rémission générale, évidente et indispensable à l’apaisement ; il y a des esprits comme cela, dis-je, qui hélas ne trouvent jamais de réception oublieuse de l’intérêt.
Revenons aux guerres d’Ervandois. Bien que les consignes eurent été inspirées par la dissuasion davantage que par l’usage du glaive, le premier contact avec l’ennemi se traduisit par un bain de sang, non loin d’Oméline, où la victoire du prince mandaté introduisait dans l’histoire une intervention plutôt musclée que pacifique.
Nous sommes en janvier 1197, le vent et le gel ne facilitent pas l’avancée de la cavalerie qui se dirige vers Berhe-Kévine en cortèges séparés.
Au sein de chaque clan, la fatigue et la souffrance sont présentes ; elles se lisent au regard de tous les visages. En tête, Le duc de Méoraine et les trois cents montures qui l’accompagnent forment le groupe le plus ingambe. Les suivants, l’équipement davantage en désordre, les écus souillés, les cuirasses pendues et bringuebalantes, peinent à maintenir le trot que leur imposent la nuit proche, le prince et son escorte.
Paris se lève tôt la plupart du temps, et bien avant l’aube en octobre.
Il était à peine cinq heures, et les bruits de la rue de Crimée atteignaient détestablement tout autant mon quatrième étage que les rez-de-chaussées. Ma lecture fut donc interrompue par la seule prise de conscience que je ne dormirai pas cette nuit là, puis, peu contrarié, je revins presque aussitôt sur le chemin de Berhe-Kévine où un robuste destrier monté d’un peu vaillant porteur d’épée se joint à Sergueï de Krive.
- Plairait-il à notre commandeur de faire halte à Montélié ?
- Gardes tes folleries, l’Urmalien…, nous serons ce soir à
Berhe-Kévine, et bien attablés, malgré le sommeil qui nous guette.
- Prince, vous ne parlez que pour nous. Le bataillon d’Harlande restera là. Ses plaies sont trop profondes ; certains sont à l’agonie, et Harlande lui-même vient d’expirer…
- J’entends !...Alors que Pantemerle ouvre la place par cette route, et qui leur trouve assistance… Voyez également si Arex et Cambourg n’ont pas intérêt à cette halte… Si tel, ils nous gagneront plus tard…
L’affranchi Ivan, dit Ivan l’Urmalien, s’éloigna avec l’ordre qu’il était venu chercher, tandis que Périnet-Périne de Fançon, chevauchant aux côtés du prince, profita de cette rupture de silence pour engager une conversation qu’il supposait indispensable.
- Si la rixe fut bien menée, je doute qu’elle en soit en tout approuvée.
- Je le sais Périnet, mais ceux que j’ai dépêché à Keyanis sont de fins orateurs… Mon oncle sera très vite enseigné de l’espièglerie des vaincus ainsi que des vaines persévérances de nos ambassades.
- Je ne vous dois que de la sincérité, commandeur, mais acceptez que mon opinion ne se partage pas à la votre en tout sens… Il est vrai que notre roi sera convaincu par vos fins orateurs – de ceci, nul doute… Hélas, vous savez que l’accalmie politique demeure éphémère tout comme elle n’a guère plus de durée au sein des palais.
Les esprits les plus neutres autant que ceux reliés à votre cause ne tarderont à débattre sur un futur dont votre aise ne sera pas forcément la priorité. Aussi, vos dépêches ne sont pas plus rapides que d’autres ! Bon nombre de versions opposées à la votre encombrent peut-être déjà des oreilles beaucoup plus avisées que celles qui approuveront nos actes de ce jour.
- Je reste fort bien intuitif de cela, Périnet, mais je sais également que mon oncle ordonnera la liesse avant toute méditation…
Tu verras que nous compterons pas moins de six messageries variées et contradictoires venant de Keyanis avant que l’une d’elles apparaisse de réelle autorité. Pour l’heure, et malgré la défaite de l’ennemi, notre vulnérabilité nous commande d’user de stratégie, et de stratégie armée de surcroît… Si le roi doute de la belligérance de nos vaincus, pour ma part, je ne tiens pas à laisser ma tête au milieu d’un pré de malentendus… Mon oncle pense qu’un simple traité apaise toute querelle aussi bien qu’il avorte toute vengeance,
(un noble sur mille approuve et applique cette idée). Dans l’immédiat, Périnet, garde pour toi celle que nos vies peuvent arriver entre des mains beaucoup moins bienveillantes que celles versatiles du roi et de ses conseils…Nous sommes en guerre ; c’est la guerre qu’il nous ait mandé ; c’est donc la guerre que nous porterons…