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La facture de l’imbécillité se présente parfois très lourde, et c’est tant mieux.
Paris est une ville merveilleuse, du moins beaucoup le disent, mais lorsque l’on observe la variété de ses habitants, la multitude de tous ces esprits occupés, ou encore ceux de moins en moins occupés, nous devons le reconnaître, rien n’apparaît très lumineux. Pourtant, je suis parisien - ce qui hélas n’atténue pas ce constat – et, si Dieu ne réussit en général qu’un homme sur mille, ici, cela doit être alors en dessous de ce seuil d’efficacité. À croire, par maints endroits, qu’il aurait fait de Paris son silo, sa remise d’épreuves non concluantes.
Ce qui m’effraie donc, c’est la quantité, surtout l’imperfection notoire de cette quantité circulant on ne sait où, dans Paris, il n’y a pas de doute, mais assurément sans emprunter les voies divines.
Et puis, dans ce fameux marasme, il y a un peu de tout ; du moins autant de cigales que de fourmis. Je veux dire, autant de ramiers s’octroyant les nombreux avantages du système que d’électeurs aveugles participant à la ruche, et convaincus que la sphère étatique pense nuit et jour à l’amélioration de leurs avantages.
Yvette, quinquagénaire cumulative de divorces, occupante d’un H.L.M. de la Boissière, à Montreuil, compte parmi ces citoyens et citoyennes confiants. Gérard, son dernier prototype masculin, recueilli mais estimé indispensable à l’équilibre existentiel, se range, quant à lui, davantage dans l’aisance toute relative des cigales de notre fin de siècle.
Cela compte un certain temps que celui-ci se laisse vivre dans l’attente d’une stratégie orientée avec peu d’efforts vers ce que nous oserions à peine nommer également un équilibre existentiel, mais cela ne fait que trois semaines que Gérard profite du gîte, du couvert et du lit moins mirifique de Madame Yvette.
Pour cette dernière, l’homme en question lui va comme un gant.
Beaucoup plus jeune, un grand brun (comme elle les préfère), jamais marié, et pas d’enfant à charge ; un garçon parfaitement libre en somme ! Pour l’heure, ce qu’elle ne devine, c’est que Gérard a toujours été libre, aussi qu’il compte bien le rester. Les engagements, ce n’est pas son truc ! Les contrats de travail non plus d’ailleurs, et du temps qu’il économise en évitant tout cela, eh bien il l’emploie, ce temps, à perfectionner sa technique en divers jeux de cartes ; entendons ceux les plus en vogue au sein des bistrots de l’Est parisien.
Ce soir, dans le salon d’Yvette, assis face à deux bouteilles de Ricard entamées, trois moules à glaçons, une carafe et deux verres, complètement oisif donc, il attend une visite tandis que, dans la cuisine, sa récente compagne ne cesse de briquer ou de relaver la vaisselle. Cinquante bonnes minutes sans paroles s’écoulent ainsi avant que la sonnette d’entrée se fasse entendre.
Vendredi 21h50
- C’est Michel ! dit Gérard en quittant brusquement sa chaise.
La mine embarrassée, observant un moment le couloir, puis la cuisine, et encore le couloir, il se retourne vers le canapé, empoigne son arme avant de l’ajuster virilement au fond du holster entourant sa taille.
- Alors, tu vas t’en aller ? questionne Yvette avec beaucoup de déception dans le regard.
- Faut bien !…
- Fais attention à toi… Sois prudent.
- Ne t’inquiète pas, assure Gérard. C’est pas les clients d’la D.S.T.qui vont me faire une ordonnance pour Bichat.
- C’est quoi la D.S .T. ?
L’homme enfile sa veste tout en cherchant un moment sa réponse.
- La D.S .T. ?…Bah ! c’est la police du métro… D..S..T. : Direction de la Surveillance des Transports.
- Ah, je vois ! bien-sûr…il en faut.
La sonnette de l’appartement carillonne une seconde fois.
- J’arrive ! hurle Gérard, agacé par la femme qui ne cesse de réajuster le nœud de sa cravate.
Enfin, il franchit le couloir et ouvre la porte. Là, malgré le violent éclairage du palier, il semble néanmoins rechercher son visiteur.
Celui-ci est bien face à lui, mais n’est hélas pas celui qu’il attendait. C’est André, un autre copain, au demeurant de taille beaucoup plus petite que celle de Michel.
L’individu n’est certes pas accueilli comme l’aurait été celui attendu.
- Ah ! André ?... bah ! c’est toi ?…C’est Dédé…Bah ! entre…
Bah voilà ! c’est André ; c’est Dédé !
En faisant ces présentations décevantes de toutes parts, Gérard dissimule à peine l’immédiat désarroi qu’il ressent à l’égard du nabot qui vient de s’inviter.
Yvette toise au plus discourtois le mètre cinquante-cinq de l’intrus, et ce dernier s’empresse de combler le blanc à peine supportable qui s’était installé, ceci en saluant la maîtresse de maison non sans lui écraser la main.
- Bonjour Madame…
L'hôtesse paraissant vouloir rester muette, Gérard, muni d’une bouteille, détourne aussitôt vers la table toute l’attention du nouveau venu.
- Tiens ! l’apéro ?…
- Non ! tu sais, j’viens de dîner et… mais j’veux bien un petit jaune.
- Oui, bah ! un petit Ricard, dit Gérard en remplissant un verre propre. Puisque tu sors de table, c’est d’une logique !…Tu vois, ça failli m’échapper.
Pour le Ricard, voyons qu’il n’y avait que cela comme alcool dans la maison, et, aussi, voyons que pour certains hauts consommateurs de spiritueux, comme l’était Gérard et la majorité de ses relations, l’heure des repas ou le repas lui-même n’y changeait pas grand chose.
Yvette, de son côté, ne cache aucune de ses suspicions.
- Vous travaillez avec Gérard ? demande-t-elle.
La réponse d’André n’a pas le temps d’être émise. Son copain lui enlève la parole.
- Non !… il n’est pas d’la brigade… Il reste au bloc Dédé ; dans les bureaux… Tiens ! à ta santé, dit-il en levant son verre en direction de celui d’André.
Instantanément, ici, Gérard s’aperçoit qu’il avait oublié de joindre l’eau à l’alcool, aussi que la carafe est vide.
- Ah bah ! y’a plus de flotte, s’excède-t-il en confiant l’objet à Yvette.
Ce geste, assorti d’aucun commentaire, fut suivi de l’absence momentanée de la femme, durant laquelle absence Gérard en profite pour éclairer, proche de l’oreille, son futur complice, lui resté un peu surpris des dernières phrases qu’il venait d’entendre.
- On est d’la police ; jt’expliquerai plus tard…( Yvette revient dans le salon). Bon ! va falloir y’aller… Tu veux de l’eau ?
- Oui, euh !… tu vois, avec le Ricard, j’veux bien, répond André.
- Bah, oui ! avec le Ricard, des fois, ça se fait, atteste Gérard tout en manipulant la carafe.
Particulièrement naïve de coutume, mais cependant toujours douteuse quant à la faible corpulence policière d’André, Yvette interroge son homme.
- Tu n’attends pas Michel ?
- Si on m’envoie Dédé, c’est qu’il n’y aura plus de Michel…Hein, Dédé ?
- Tu ne bois plus, ce soir ! s’impose-t-elle.
- C’est promis, j’ne touche plus un verre, rétorque Gérard en dévorant celui qu'il a en main. C’est le dernier, assure-t-il.
On aura beau dire, l’intuition féminine n’a guère son pareil en ce bas monde. Ceci reste un axiome, mais, trop souvent, qu’est-ce qu’elles y peuvent ces pauvres femmes ? Que peuvent-elles réellement définir de précis lorsqu’elles n’aperçoivent qu’une idée de vinaigre à venir ?
Je le répète, Yvette ne connaissait Gérard que depuis peu – de cela, elle aurait pu s’en passer d’ailleurs. Il n’empêche que de le voir partir ce soir, la plonge dans une inquiétude sans nom qui, hélas, devait s’avérer justifiée par la suite. Son homme partait en “ mission ”, disait-il, et de ceci, elle n’aurait pu s’y opposer.
Pour nos deux lurons – en virée, pour demeurer plus exact -, cette sortie, étayée du mensonge, fut si aisée qu’elle n’en suggéra aucun remords.
S’il nous suffisait d’évoquer davantage le cas de Gérard, disons que certains hommes, indécis, imprécis quant à leur plan de vie, n’en restent pas moins déterminés au regard de la gestion de l’immédiat.
L’immédiat : la priorité quasi indétrônable !
Vendredi 22h05
Passant dans le hall de l’immeuble, notre gigolo, face à un vaste miroir, redresse son nœud de cravate à sa convenance, et en profite également pour tirer au maximum ses cheveux en arrière.
- Attends, ordonne-t-il à André qui s’impatiente. (Désignant la glace) c’est pratique, hein ?…
- Oui !… mais dis-moi donc, pourquoi on est d’la police ?
- C’est Yvette… Y’a pas longtemps que j’la connais… Jl’ai l’vé dans le bistrot qu’est en face du commissariat Pyrénées… J’étais en dégrisement !… Alors, quand y m’ont desserré, à sept heures du mat, j’allais pas raconter que j’étais venu les quêter pour la tombola d’la paroisse.
- Voyons que tu l’as charmé avec ton délire de cow-boy, et maintenant elle croit que t’es flic…
- Et de la P.J. de Versailles ; ce qui m’épargne les visites de proximité… Pourquoi tu t’marres ?
- J’pense que si l’on obligeait les mythomanes à défiler tous les jours, tu n’serais pas souvent chez toi…Dans ton cas, j’vois pas très bien ce que je peux faire…
- Mais, jt’ai rien demandé…
- Et tu comptes bientôt publier les bans ?
- Déphase pas !…Tu sais, elle paraît Folcoche (ça, c’est à cause de tes nippes), mais elle est sympa !
- J’sais pas si c’est à cause de mes nippes, mais j’ai pas eu l’impression que ta frangine c’était une experte en osmose, et, si tu veux mon avis, elle peut ressembler à tout sauf à un anxiolytique. À ta place, j’méditerais sur le recul… Tu vois, ça, le jour où t’as une faiblesse – j’veux parler du page - bah ! c’est plutôt le genre à t’envoyer un recommandé à chaque va-et-vient.
- Bon ! on verra bien…
Les deux hommes sortent et se dirigent vers le parking.
- Elle est où ta caisse ? demande Gérard.
- Là, un peu plus loin… Et, c’est qui Michel ?
- Un collègue….Quoi ! c’est ça ta charrette ?… Si j’avais des gosses, faudrait que j’leur écrive avant d’monter là-dedans.
- Tu sais, j’suis toujours demandeur d’emploi.
- Ouais !… toujours et toujours…Mais quel âge elle a cette tire ? interroge encore l’arrogance de Gérard en faisant le tour du véhicule (une 4 L blanche cabossée à mille endroits).
- J’sais pas.
- Remarque, pour le savoir, il t’faudrait au moins le carbone 14…Ça n’serait plus de l’expertise, mais plutôt dl’archéologie. Essaie d’revendre ça à la Century Fox ; ils ont peut-être une production en cours sur l’affaire Dreyfus… Elle date ta ferraille !
- Tiens, bah ! c’est comme ta copine…
André prend le volant, et Gérard s’installe à l’arrière.
- Et sinon, au cas où elle démarre, ma caisse, dans l’hypothèse où ça roule, j’vais où ? lui demande André
- À Saint-Mich… c’est tout droit.
- Cherche pas ta ceinture, y’en a pas.
Ainsi, les deux garçons roulèrent ensuite dans le silence, au moins jusqu’à la porte de Bagnolet. Puis, Gérard interroge son nouveau chauffeur (entendons celui qui s’était présenté à défaut de Michel).
- Pourquoi tu n’trouves pas de boulot ?
- Des tapissiers, on en a pas besoin tous les jours. C’est pas comme les emmerdes ou le Ricard, et pour m’recycler, à mon âge … là aussi, personne se bouscule.
- Ah oui ! c’est vrai, tu travaillais avec ton père…
- Hélas !…Pendant trente-huit ans il a r’tapé, avec toute son affection, des centaines de reposes-cul : Voltaire, Directoire, Chippendale … que dl’estampillé… Tiens ! l’point de Saint-Cyr, par exemple, faut des heures pour clouer dix centimètres.
- Oh ! tu sais, moi, je connais le poing américain, le point “ G ”, paraît-il… quant à Chagall…
- Non ! Chippendale…Bref ! il s’est r’trouvé en liquidation judiciaire. Et, crois-moi, ceux qui s’en sont occupés, ils n’ont pas mis plus d’trois jours pour l’dépouiller…Lui, mon dab, il en est mort, et moi, j’suis à la rame.
- Rentre dans la police.
- Tu veux que mon vieux s’retourne dans sa fosse ? Il ne supportait pas les fonctionnaires… “ Tous des gens payés à emmerder le monde sans prendre aucun risque ”… Ça, c’est ce qu’il disait papa !
- Sans aucun risque, sans aucun risque ; t’as des condés pour qui c’n’est pas tous les jours…Remarque, vu l’hauteur à laquelle t'as germé, j’vois pas trop dans quel service ils pourraient bien t’caser.
- Écoute, tu m’travailles les neurones avec ta police, ce soir.
- Tu n’peux pas comprendre…J’me suis engagé ; j’ai pris des accords, si tu vois c’que j’veux dire !…
- Ça y’est ! tu recommences tes fictions ? L’alcool s’impose à l’heure du thé, et à minuit t’es l’adjoint d’ Borniche. Encore un godet, et, à l’aube, on arrête Jacques Mesrine.
- Bah ! tu n’sais pas si bien dire ; en ce moment, ils sont vraiment sur le coup… T’es sûr qu’il y a trois vitesses à ton truc ?
- Attrape le volant…
- Non ! moi, ce soir, pas trop… Bon ! range-toi là, on va prendre un chameau, ça ira plus vite.
Nos deux lascars, empruntant les boulevards maréchaux, avaient roulé ainsi jusqu’à Tolbiac. Ici, montre en main, André mit un bon quart d’heure à stationner son épave. Il dut s’y reprendre à cinq fois d’ailleurs, et non sans heurter les deux autres automobiles situées de part et d’autre. Redescendant donc à pied une partie de l’avenue de Choisy, Gérard attira l’attention de son camarade vers les hautes tours de Maison-Blanche.
- Tu vois, c’est là-bas que j’ai grandi, informe-t-il André avec une part de nostalgie dans le verbe. C’était pas ça le quartier, tu peux m’croire !…Y’avait pas toute cette faune, ni tous ces blocs…Tiens ! là, y’avait une quincaillerie… Tu trouvais d’tout là-dedans ; l’palais du jouet, quand j’étais gosse. Non pas de l’héroïne ou du lait en poudre, mais des cahiers, des stylos (c’est là que j’venais me fournir en plumes sergent major), puis des petits soldats de plomb, des pistolets en alliage… C’était une bretonne acariâtre qui t’nait ça. Pas facile la vieille !…Et puis, pas moyen d’lui carotter un article…Tout cela, ce n’est plus qu’des souvenirs !… Aussi, elle vendait d’sérieux lance-pierres. Oui ! tiens ! le lance-pierres, tu t’rappelles ? c’est celui que j’avais en colonies, à Bellac…C’est là où l’on s’est connu d’ailleurs !
- Oui ! je m’en rappelle…c’était en 57.
- Ton père t’avait ramené d’Innsbruck un ridicule short tyrolien avec de larges bretelles reliées au plastron, comme ça. À cette époque, ton vieux, il s’était bien inspiré de t’parer en teuton. Surtout qu’à Bellac, par là-bas, les allemands n’avaient pas récemment laissé que des bons souvenirs… Par contre, tes cuisses roses, c’était tentant… Tu t’prenais en moyenne trois salves par jour, et au mâche-fer…Dans ce temps-là, t’étais déjà pas trop culminant !… Tu t’en souviens ?
- Oui ! je m’en souviens, mais il y a des souvenirs qu’amplifient les névroses ; alors, m’agresse pas !
- J’agresse pas, j’évoque.
- Bah ! si t’évoques, remonte au moins avant l’exécution de Marie-Antoinette ; on évitera les fâcheries…
- Tu vois, c’est une banque maintenant, et y’en a partout…C’est à croire que l’on est tous devenus riches !
- Tu sais, moi, je suis de Romainville, Pantin, Noisy-le-sec, enfin, ce coin-là… Bah ! c’est un peu la même chose. Y’a pas 20 ans, on comptait neuf cinémas sur à peine trois kilomètres. À présent, si j’en trouve un, c’est que j’aurais voyagé longtemps…
- Avec ta brouette, j’comprends…
- Quel triste univers !... Mais, des types comme toi, faut être un bonze pour les fréquenter plus d’une heure !
Ici, ce furent les dernières paroles d’André avant qu’ils ne pénètrent, lui et son copain, dans la bouche de métro de la station Tolbiac.
Vendredi 23h35
Ce fut donc de cette façon, par les transports en commun, que leur expédition se poursuivit jusqu’au quartier Saint-Michel. Au pied de la fontaine, Gérard, puisqu’il devait se contenter de la compagnie d’André, entraîne celui-ci dans la rue Saint-André des Arts. À croire que s’il avait été avec Michel, il aurait davantage remonté le boulevard.
- Tiens ! suis-moi, j’connais une usine classe vers Dauphine ; y’a pas mal de souris, et pas qu’des farouches.
- Oh tu sais, moi, les souris, vu ma culture, ma demi-toise et mes points communs avec John Wayne, s’il me reste une chance d’les faire rêver, ce serait par hypnose.
- J’parlerai pour toi…
Gérard marchait devant d’un pas assez prompt, le petit suivait derrière, et tous deux, à leur passage, s’identifiaient au mieux complice par le regard vitreux que l’on aurait pu remarquer si nous les avions croisé là. Jugeons que, dans leur état, ils auraient déjà dû se trouver au lit.
En réalité, ces téméraires noctambules n’en étaient qu’au début de la soirée. De plus, Gérard, à son âge, n’avait toujours pas appris à vivre correctement durant le jour. Ainsi, ils atteignirent l’établissement qui serait, en théorie, le point de départ de la nuit.
Arrivé là, André n’ose pas entrer.
- Eh ! dis donc, t’as vu le velours, à l’intérieur ? Ici, ça n’doit pas être les mêmes tarifs qu’au Secours Catholique… Gérard ?
- Oui !
- On a pas les moyens d’entrer là-dedans.
- T’as bien un peu de métal sur toi ?
- Oui ! l’année dernière.
- Quand on est raque, on avertit, on n’sort pas le soir…
- Ah oui, eh bien ! puisque t’es là, c’est que t’as d’la fraîche en conséquence…
- Bon ! laisse-moi faire.
En disant cela, Gérard emboîte le pas et entre le premier dans le lieu que nous estimerions plus ou moins similaire à un club privé si la licence n’en avait pas été différente. Il est vrai aussi, que l’endroit se trouvait occupé par une majorité de très belles femmes, mais également par une poignée d’individus financièrement capables de les distraire. Ceci, contrairement aux deux nouveaux arrivants.
C’est sûr, qu’à l’intérieur, nos guenillards faisaient carrément désordre, et en complet décalage de cette ambiance feutrée. Lui, Gérard, avec sa veste beige au large col pelle à tarte, et l’autre, les cheveux gras, au plus étriqué dans son blouson skaï, émoussé à toutes les manches.
La super nana, les seins à peine voilés et gérant au plus sensuel l’environnement du comptoir, fut leur premier contact. Gérard se sentit en verve, et améliora quelque peu sa diction.
- Bonsoir !… Qu’allons nous boire ?… Tenez, servez-nous deux Ricards.
Cependant, l’accueil fut moins chaud qu’il ne paraissait.
- On a pas ça, Monsieur, répondit sèchement l'hôtesse.
- Bon ! bah alors, deux scotchs.
- Avec ou sans glace ? interroge la barmaid.
- Mademoiselle ! si la glace est en sus, alors je veux bien de la glace, mais si elle reste sans sus, comprenez qu’elle ne présenterait plus aucun intérêt à flotter dans mon verre.
- Si c’est ça que t’appelles parler pour moi, n’en fais plus rien, murmura André lorsque la femme s’éloigna pour servir la commande. Je n’voudrais pas me r’trouver au tribunal pour délit d’vocabulaire.
De ce côté, Gérard ignore la remarque. D’un autre, il aggrave son discrédit en hurlant :
- Et donnez-moi une paille, j’ai promis de ne plus toucher un verre de la soirée.
Aussi, s’irritant de la non connivence de son acolyte, il l’agresse.
- Qu’est-ce qu’y t’arrive à me snober comme ça ?
- J’espère que tu n’as pas la prétention de m’dire que tu viens d’causer comme un trouvère occitan.
- Allons, reste zen… Mire un peu les gazelles qu’y a dans cette turne… jt’avais pas menti, hein ?… Tiens ! suis-moi ; j’dois aller aux toilettes.
- Pourquoi jt’e suivrais ? Je peux t’prêter une loupe, si t’as du mal à la sortir.
Ici, Gérard reprend une emphase perçue de son acolyte particulièrement agaçante.
- Écoute, dans tous les lieux publics, dans tous les établissements destinés à recevoir du public, un flic en service ne se déplace jamais seul… C’est dans le manuel !
- Ah ! parce que t’es en service ?
- Ça va pas tarder… De toute façon, pour la note, c’est dans mon plan.
André obtempéra à l’exigence de l’autre, et, ensemble, ils se dirigèrent vers le sous-sol, le plus grand non sans onduler des hanches.
André, quant à lui, ne baignait pas à son aise la plus absolue.
- À descendre à deux aux gogues, comme ça, il nous manque plus qu'un diam's à l'oreille gauche, et on passerait tout à fait pour des tantes d’la porte Maillot...Là, j'ai beaucoup d’mal à penser qu’tout ça c'est bon pour la suite d’ton plan.
- Mais, tu vas te taire, oui ! s’irrite Gérard.
Chacun leur tour, ils empruntèrent les toilettes hommes – celles closes bien entendu - à commencer par André qui, néanmoins, initialement, n’en manifestait pas l’envie. Puis, lorsque l’autre eut fini, ils ne remontèrent pas aussitôt. Gérard avait besoin d’une certaine mise en condition.
Face à une forte élégante ligne de miroirs, il se recoiffe une fois de plus en admirant ses profils. Ensuite, il dégaine son revolver d’alarme et le pointe à deux bras tendus vers son reflet, rengaine et réitère son geste plus rapidement, comme s’il visait un adversaire, à la façon d’Yves Montant dans “ Police Python 357”.
- Ça y’est ; maintenant tu nous fais l’incorruptible ! s’exclame André.
- Jm’entraîne à défourrailler… Toujours dix minutes avant la mission… C’est, comment dire : vital ! Y’a tellement d’fondus qui circulent maintenant dans ce pitoyable monde, que t’as plutôt intérêt à synchroniser tes actes.
- Ça doit être un morceau, l’manche qu’ils t’ont greffé dans l’boîtier ?… Ton flingue, c’est pas un vrai ?
Là, Gérard redevient pédant.
- J’explique… Ça, mon Dédé, c’est un Smith & Wesson qui t’envoie des pruneaux calibré en 9 mm. Regarde…Et vois-tu, mon Dédé, un faux pistolet, c’est toujours broché à l’intérieur du canon… Tu vois, là ?
- J’vois rien… Y’a pas assez de lumière.
- Obligé, car ça, mon Dédé, ça, c’est un vrai canon.
- Oui, bah ! range-le, maintenant ; ces trucs-là, j’aime pas trop les voir à l’air libre.
- Allez ! monte …
De retour au bar (l’addition se trouvait déjà libellée dans une coupelle, sur le comptoir), et, après avoir dégusté jusqu’à l’eau son coûteux whisky, notre meneur décide d’entamer les négociations de la sortie.
- Mademoiselle, s’il-vous-plaît… interpelle-t-il la serveuse en exhibant une fausse carte de la police nationale. Voilà, on recherche discrètement quelqu’un d’un peu particulier qui, apparemment, ne traîne pas chez vous. Mais, comme on est sorti les poches vides, je vous demanderai courtoisement de bien vouloir mettre cette fiche de côté…On repassera plus tard.
- Attendez ! ordonne la super nana en quittant la salle par un accès indiqué privé .
Là, Gérard se tire les phalanges et regarde André, il s’allonge les doigts et parle à André.
- Tu vois, aucune vague !
- J’te laisse à tes convictions, grand Gégé, mais j’crois qu’on devrait prendre la tangente au plus rapide avant qu’y ait du suif.
- Détends-toi… J’suis d’la police, jt’ai dit … Tu voudrais pas qu’on ripe en galopant comme des sarcellois, non ?
Trois minutes suffirent pour que se présente derrière ledit comptoir un colosse du type pied-noir, le haut de la chemise ouverte sur un essaim de colliers or, et muni d’un cigare de la taille d’un couteau espagnol.
Sans conteste, la barmaid le suivant venait de prendre une soufflante.
- Tiens ! vise un peu la grosse mouche qui s’avance, fit remarquer Dédé. Ça m’a tout l’air d’un tôlier contrarié…Là, tu vas pouvoir débattre.
Gérard voulut prendre les devants
- Monsieur, bonsoir !
Hélas, ce patron n’avait pas été enseigné de toutes les préséances.
- Écoutez, les gaulois, j’ai pas investi dans une enseigne où il y a écrit “ boîte à ploucs ” ? Ici, c’est pas non plus le rendez-vous des alcoogénaires de la rive droite ; alors vous allez pousser plein gaz dans une autre crèche avant qu’il me prenne l’envie de faire du ménage…Même à cette heure-là, c’est encore dans mon planning.
- Vous fâchez pas Monsieur, nous, on fait que notre boulot.
- Toi, Mike Brant, arrête ton lyrisme ; il pourrait bien souffrir d’un bémol, et non sans douleur…
- Alors, faudrait peut-être voir à parler d’ardoise ?
- Oui ! et c’est moi qui fournirai la craie ? Hector Malot, c’est pas ma lecture, alors maintenant décarrez !
Pensez-là que personne ne désira prolonger le dialogue, et, en trois secondes, nos deux aventuriers avaient regagné le trottoir.
- Eh, Gérard !
- Quoi ?
- C’est quoi un alcoogénaire ?
- J’en sais rien… C’est ce type qu’invente des mots. Ça doit être parce qu’il n’a rien à faire d’autre. Pourtant, t’as vu, il a tout d’même été fair-play… Il nous a compris.
- Disons plutôt qu’il a éprouvé d’la pitié…Bien, bah ! on a plus qu’à s’replier sur une brasserie.
- Non ! j’ai une mission : Intervention spéciale ! On m’a demandé d’arpenter le quartier cette nuit. Dresser l’inventaire d’un maximum de mecs louches. Un travail d’fourmi, quoi !
- Et si tu croises un malfrat confirmé, tu l’arrêtes ?
- Non, ma brigade ne veut qu’un rapport…Ils gardent leurs idées là-dessus.
- Ta brigade, ta brigade… ton delirium, tu veux dire ?
- Y’a un tel vide dans ta tête, mon pauvre Dédé, qu’on pourrait te replier la muraille de Chine entre les deux esgourdes… Avance, on a dépassé l’heure.
Samedi 2h45
Regagnant la fontaine, Gérard ne put longtemps s’interdire leur visite des bistrots qui l’entouraient.
À promptes levées de coude, en à peine trois quarts d’heure, tous deux se démunirent complètement de la réelle monnaie qu’ils avaient sur eux.
Au centre de la nuit, ils étaient mûrs ; cuits à point.
Les rues s’étaient considérablement dépeuplées, et, péniblement, André suit son copain comme le fait un valet derrière son roi.
- Attends-moi, je n’ai pas été entraîné avec Mimoun.
- J’dois pratiquer une certaine vitesse indispensable ; de plus, jn’ai pas l’habitude d’opérer avec des esprits lents… Excuse-moi donc du peu !
Ainsi déterminé, Gérard s’engage sur la Huchette.
- C’est là que j’dois agir, précise-t-il.
- Mais qu’est-ce que tu veux repérer par ici ? il n’y a que des grecs dans ce quartier !
- Non ! des restaurants grecs… et t’inquiète pas ; marche, c’est moi qui suis derrière toi.
Presque aussitôt, leur avancée croise celle d’un chevelu, vêtu kaki.
- Tiens ! voilà notre premier client, s’exclame Gérard. Reste sur ma droite.
Relevant ses épaules, il interpelle sa première victime.
- Monsieur… police ! Montrez-moi vos papiers s’il-vous-plaît.
Coopérant, le demi-hippie présente un passeport à Gérard qui, ensuite, prend tout son temps pour examiner le document.
- Voyons les poches, maintenant.
En fouillant le garçon, il trouve de suite une barre de shit enveloppée grossièrement dans une feuille d’alu.
- Eh bien, c’est quoi ça ? Hein ?…(exhibant alors sa trouvaille vers son complice), c’est quoi ce produit, ça mon Dédé ?
- Un stupéfiant, répond le nabot interrogé.
- Eh oui ! un stupéfiant… C’est pas légal ça, jeune homme.
Le chevelu s’empresse à justifier son délit.
- Je vous assure que c’est pour ma consommation personnelle… C’est même la première fois que j’en achète moi-même, je ne suis pas un dealer.
- Oh là, oh là, du calme mon garçon !…Les dealers, comme tu dis, c’est pas notre boulot…Ce n’est pas cela que l’on cherche. C’est bon ! maintenant, tirez-vous.
- Et mon shit ?…
- Vous me l’avez bien donné, oui ?
- Bah, oui !… Oui, oui ! c’est ça.
- Alors, circulez.
Ainsi, le jeune homme détroussé s’éloigne, et, fier du résultat de cette première démonstration d’autorité, Gérard tapote la nuque de son camarade.
- T’as vu ça, mon Dédé ; c’est pas plus compliqué d’avoir du rab… De toute façon, ils savent tous que le quai n’est pas loin. Alors, même la chemise, y sont prêts à t’la laisser pour pas finir au gniouf. Remarque, si tu connaissais l’ambiance qui s’y pratique, tu comprendrais mieux.
- Mais, j’y tiens pas. J’suis vierge moi ; mon casier est vierge.
- Ouais ! d’accord, ton casier, il est bien vierge, comme tu l’dis, mais des cases aérées, c’est pas ce qui te manque, et si, à mon tour, tu veux mon avis, pour cette nuit, y serait temps qu’tu les encombres un peu… On a pas fini !
Pour créditer sa mise en scène, Gérard sort un carnet de sa poche, un stylo, et, d’une gravité toute relative, fait mine de prendre de sérieuses notes.
- Tu vois, elle n’est pas casse-tête ma mission. J’sélectionne, j’interpelle, j’aligne des blases avec des heures, et j’rapporte.
Ensuite, nos deux soulographes atteignent le portail de Saint-Séverin.
Là, Gérard devient particulièrement odieux. Apeurant quelques curieux qui s’inquiéteront trois minutes de son comportement belliqueux, il agresse un couple conversant immobile à cet endroit.
- Quoi ? hurle-t-il, un maghrébin stationnant devant une église ; accompagné d’une française, blonde de surcroît… Mais, c’est de la perversité ; vous cherchez les ennuis, Monsieur ?… T’es pas romain, toi… t’es café… t’es pas beau.
À cette invective inattendue, l’homme frisé devient complètement tétanisé.
- Police !…Vous avez une pièce d’identité ?
- Oh ! veuillez m’excuser, je suis sorti sans, répond la seconde victime de Gérard. J’ai pas pris la bonne veste.
- Bon ! Dédé, fouille-moi ça.
Dédé s’exécute, assez nerveusement du reste, mais commence par entreprendre la jeune fille.
- Non ! le bonhomme, l’arrête Gérard. T’es attachant, toi !
Une minute suffit à l ‘opération.
- Il n’y a rien, chef.
En disant cela, André avait néanmoins empoigné le porte-monnaie du supposé contrevenant. Un blanc s’imposa.
- Et alors ! s’impatiente Gérard, tu fais quoi maintenant ?
- Bah ! j’prends quoi ? demande l’autre.
- Tu prends ce que tu veux, sauf le train… Mais, t’as fait comment pour devenir si nase ? T’as pris des cours ?
André s’engourdit le pognon de l’arabe, et Gérard menace ce dernier en lui interdisant de remettre les pieds dans le secteur.
Gérard, lorsque l’on discute avec lui, dira toujours, qu’en général, il n’est pas raciste. D’ailleurs, par la suite, il épiloguera sur le sujet avec André. Peu de temps, il est vrai.
- Le chef, t’aurais pu t’en passer, ajoutera-t-il.
- Pour une fois que je m’étais investi à devenir agréable ; et, tout seul en plus !
- Bon ! t’as compris, à présent, t’as les fouilles regarnies.
- Oui ! mais tout d’même, c’est du racket.
- Non, du déminage, et, dans notre métier, faut pas s’encombrer d'états d’âmes ; on a pas le temps !
Devrions-nous rappeler que le petit homme était aussi ivre que le grand ? Accepteriez-vous de tolérer les absences spirituelles que l’alcool peut engendrer ? Enfin, pardonneriez-vous à André d’avoir ici subi une influence de bas étage ?
Ça, c’est à vous de l’estimer. Toujours est-il que notre nain, André, quasi instantanément, se prit au jeu lucratif qu’avait échafaudé ce connard de Gérard, et que, pétillant d’en obtenir ses propres gains, ses personnelles aptitudes à la supériorité sur autrui, emprunta la fausse carte de police afin d’arpenter la nuit, à son tour, comme un véritable policier.
Ah ! il était décidé le Dédé. Maintenant, il allait en opérer des contrôles. Et, quand ça veux, une telle boule d’homme ça marche
vite !
Malheureusement, comme, dans la plupart des cas, les loisirs d’abrutis tournent à l’acide, avec Dédé aux commandes, l’arrivée de l’os fut imminente. Entendez-là que toutes les formes ludiques ne détiennent pas forcément la faculté de divertir l’ensemble des individus peuplant la terre. Aussi, notez que l’on a pas forcément tous les mêmes points communs.
À l’accès de la rue Boutebrie, venant de Saint-Germain, Dédé sélectionna et se rua sur son premier client. Client fatal !
Un grand gaillard, deux lignes tatouées partant du coin des yeux, amplifiant ainsi un regard déjà très sombre.
Pour André, il n’y a pas de doute, ça c’est un mec louche.
L’instinct de Gérard fonctionnait tout autrement. Ici, il perçoit immédiatement que le choix de son pote manquerait d’aisance. En somme, que le jeu pouvait virer à l’âcre.
Il prit un certain élan pour stopper son Dédé, mais là, sans le deviner bien-sûr, Gérard fait une grave erreur. Ceci, car la nouvelle victime de ce jeu d’ivrognes n’est hélas pas un docile citoyen, mais davantage un authentique braqueur de banque, fiché au grand banditisme, et de surcroît, pour l’heure, recherché par toutes les brigades de France et de Navarre. D’un réflexe quasi automatique, interpellé par André, et croyant Gérard galoper sur lui, ce bandit sans pitié sortit de son blouson un magnifique Beretta 9 mm - lui aussi, mais non chargé à blanc – et fit feu à deux reprises, perforant ainsi le torse du plus élancé de nos alcooliques qui, ce dernier, termina sa course allongé sur le sol, le ventre tourné vers le ciel dont l’aube allait poindre.
Voyant son copain agonisant le ventre déjà rouge, André se jeta dessus en lui enserrant le chef par les deux oreilles.
- Gérard ! mon Gégé !…Bouge !…T’es pas mort dis ? hein, t’es pas mort ?
L’homme à terre vit encore, mais ne répond rien.
- T’as mal, hein ?… Pourquoi t’as pas défourraillé ?… Hein, Gérard, pourquoi ?…
Sacré Gérard ! il ne pouvait plus parler, et pourtant, il en fit l’effort.
- Dédé.
- Oui !
- Le rang de ta connerie, avant toi, il n’avait pas existé…Si tu veux un conseil, fais le breveter… un jour, il pourrait bien devenir coté en bourse.
Pour l’instant, de son côté, flingue toujours pointé sur sa victime, le malfrat ne bougeait pas. C’est le mystérieux comportement de ses agresseurs qui en demeurait la cause. Comment pourrions-nous décrire cela ? Disons que, pour des flics, l’un qui se faisait dessouder sans arme au poing, et l’autre qui lui tourne le dos en pleurant son collègue, lui, avec son expérience de la fusillade, trouvait celle-ci d’un aspect plutôt insolite.
Et l’hécatombe n’en était pas à son terme !
André voulut venger son camarade. Rien que cela !…
Alors, le plus délicatement possible, il glisse sa main droite sur la chemise de Gérard, libère du holster l’imitation qui s’y trouvait, puis, convaincu qu’un projectile en sortirait, il se retourne brusquement face au meurtrier avant de faire feu à son tour, sans blesser personne, vous vous en doutez.
Par contre, la riposte, elle, bien que moins immédiate en fut cependant plus efficace. Ici donc, une troisième salve fut distribuée, encore plus expéditive que les deux premières du reste, puisqu’elle vint se loger au milieu de la tête de notre Dédé qui trépassa au cours de la demi-seconde qui suivit.
Gérard, étendu sur le bitume, entièrement paralysé sous le cadavre de celui qui avait été son plus ancien copain, parfois son souffre- douleur, Gérard, pas encore froid, vit là ses huit ou neuf dernières minutes en percevant, comme un brouhaha de murmures inaudibles, les commentaires de la foule qui s’était essaimé autour de son agonie, puis, un tout dernier mot qu’il entend plus distinctement, plus tonitruant : “ police ”…
Laurent LAFARGEAS,1988.
ed. 4 .10. 2014.