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Le monde, Paris, mon épouse et moi (seconde partie)

Allons, ils étudieraient mieux demain, avait dit le chef de l’Etat ; alors, patientons jusqu’à demain, et gagnons La Courneuve.

Le lundi donc, enfin ma loupe me fut livrée, et une délégation abusivement protocolaire vint nous informer des urgentes dispositions qu’avait fait promulguer le conseil des ministres. Tout d’abord, une usine de confection serait immédiatement réquisitionnée afin de nous vêtir au mieux, et dans les meilleurs délais. Ensuite, pour nous loger, un appel d’offre paraîtra dès jeudi au journal officiel sollicitant ainsi les entreprises de B.T.P. ; un vaste terrain au sud de Créteil a déjà été préempté aux vues de la réalisation de notre capace habitat. Créteil étant situé non loin de Rungis, l’approvisionnement en sera donc plus prompt, devaient-ils préciser. À l’instant, beaucoup s’affairent aux festivités du 14 juillet dont une dérogation de circonstance va transférer le feu d’artifice prévu de coutume au Trocadéro à l’emplacement où nous étions ; c’est-à-dire au parc de La Courneuve. Quant au défilé annuel, lui il sera organisé au port autonome de Genevilliers.

Et voilà seulement ce dont reste capable un essaim de culminants fonctionnaires, confrontés à la non moins culminante gestion d’accueil d’un Dieu !

Ma colère fut instantanée.

-  Passe encore pour le domicile à Créteil, mais la réquisition de l’usine, je refuse… Avec ce que vous collectez massivement et sans retenue auprès de la réelle production du pays, vous pourriez faire ici l’effort de prendre ma visite à votre charge. En réduisant vos gaspis bureaucratiques, par exemple. C’est incroyable ça !…Sous couverture d’un service public dit absolument indispensable, énormément déjà onéreux qu’il reste de honte pour la France d’en révéler les chiffres, vous iriez sans scrupules pénaliser une entreprise au hasard, afin que cette dernière couvre les dépends de la réception du divin ; j’entends celle dont vous ne souhaitez pas directement assumer ?… Quant à l’appel d’offre, je refuse également. Vous savez très bien, tout comme moi qui sais tout, que les pots de vin circulent à l’identique vitesse que nous conversons pour l’heure. Soi-disant instituée en vertu de la démocratie, cette procédure n’est qu’un leurre visant à camoufler une entière concurrence déloyale au profit, une fois de plus, de certains technocrates nationalisés autant que d’avides entreprises privées qui défendront  toujours les principes émis pourvu que ces dits principes demeurent à leur avantage.

Veuillez m’en excuser, mais moi, Dieu, je défends mille éthiques, et des scrupules, j’en ai dix fois plus…

Entendez-moi ! je refuse tout en bloc…, y compris cet absurde défilé militaire qui génère immanquablement des frais supplémentaires dont le premier citoyen de base ne perçoit pas l’intérêt, si ce n’est de le comparer à celui du III ème Reich, à Berlin, en 1939.

S’il vous plaît ! la démagogie, ça suffit… Tenez, c’est comme ce feu d’artifice, cette fête nationale sans fondement, ou plutôt davantage avec celui d’entretenir une mauvaise mémoire parfaitement éthérée d’événements sanguinaires… Erudits que vous êtes, vous demeurez en parfaite conscience qu’il s’agissait là d’une meurtrière guerre civile qui, comme d’autres, permit à certaines mauvaises âmes d’exterminer d’autres âmes sous couvert ; j’ajouterais, sous couvert de vos fameux droits de l’homme.

Messieurs, comprenez que jamais Dieu ne peut accepter cela…, d’ailleurs, si vous le permettez, je changerais le programme. À savoir, le Trocadéro, nous allons le maintenir, mais non pour y voir un obsolète et inutile spectacle de pétarades qu’en  réalité seuls les gosses peuvent apprécier. Je connais de maints compétents à y produire pour cette fête nationale un nouveau dialogue ; celui d’un dialogue à Dieu ; celui de l’interprétation de la grande messe, opus 427, de Wolfgang Amadeus Mozart… Ma femme rêve d’être un jour une cantatrice hors pair, ce que cela seul la motive en ce bas monde. Ce plaisir, nous allons lui donner, et, pensez-le bien, cela sera grandiose.

-         Nous l’avons déjà entendu rire…, ce fut suffisant ! tous me dirent-ils. Vous n’avez pas l’intention de la faire chanter ?

-         Et plutôt deux fois qu’une, répondis-je, et en première soprano… Si vous aviez le désir d’émettre un appel d’offre, vous en voici l’occasion… Ainsi, réunissez le maximum d’autres voix, de techniciens et de musiciens…, je vous promets que la soirée restera mémorable, si ce n’est, pour une fois, apte à justifier nos impôts.

-         Dieu paie-t-il des impôts ? s’étonnèrent-ils.

-         En France, hélas, même les dieux n’y échappent pas ; et plutôt deux fois qu’une, répondis-je encore.

Sur ce, non dupes, ils s’exécutèrent (en fanfare bien sûr, mais ils s’exécutèrent).

L’imminent malheur c’est que nous dûmes attendre sagement à

La Courneuve jusqu’au lendemain soir.

Cela méritait une telle humiliante patience , je puis vous le garantir.

Par contre, à la télévision, les reportages nous concernant s’entendirent de moins en moins sympathiques : quelques socialisants politiques, cravatés rouge, nous accusaient de royalisme, de dissidents souhaitant restaurer la monarchie. D’autres intellectuels du même bord   répétaient sans cesse, qu’avec un Dieu en France, c’était la fin du service public. Enfin, de  plus modérés insistaient cependant pour que l’on interprète le Requiem plutôt que la Grande Messe. Également, sur ma décision, l’Eglise s’abstint de toute opinion.

La soirée du spectacle arriva. Le souverain pontife, particulièrement grabataire, délégua néanmoins une ambassade composée d’au moins cinquante cardinaux ; derrière eux, soixante quinze chefs d’Etat dont le notre, puis d’autres officiels, des vedettes, encore des officiels et toujours des officiels, l’abbé Pierre, bien entendu, enfin peu de sommités si ce n’est Pavaroti, ou mes propres enfants, certainement dilués avec les millions de contribuables s’entassant sur les quais sans rien voir.

Deux cents choristes s’alignaient alors de part et d’autre des pieds nord et ouest de la tour Eiffel. Au centre, près de quatre-vingt quinze autres humains formaient l’orchestre, et sur les flancs de ladite tour, de forts compétents spécialistes avaient parfaitement réparti leur diffusion sonore. Ma « petite » femme , elle, exhalerait son lyrisme  au centre de la place de Varsovie, face à la majorité du fameux dignitaire  public, siégeant lui, du côté Trocadéro. Quant à moi, je m’assis sur le port de la Bourdonnais en qualité de spectateur numéro un.

Là, un maître des cérémonies vint me faire part d’un oral pugilat opposant les organisateurs aux ecclésiastiques présents qui leur indiquaient qu’en l'absence de l’Agnus Déi dont souffre cette œuvre, la représentation n’aurait pas le caractère à répondre aux règles de la liturgie.

À cela, de mon côté, par le maître des cérémonies s’étant adressé à moi, je fis transmettre à ce ramassis de moines complètement ignorants des lois du ciel, que si la musique souffrait davantage d’un retard injustifié à mes oreilles, ils pourrait bien ajouter, cette fois, une réelle expérience à leur soi-disant science des âmes : celle de la colère de Dieu, et en directe…

Lorsque les premiers violons du Kyrie furent entendus, les chœurs ensuite, je crus que leur puissance ne suffirait pas à s’harmoniser avec les cordes vocales de Josiane, mais je fus agréablement surpris du contraire au moment précis où elle entonna, ce que je nomme moi, son moderato  - je le connaissais pour quotidiennement l’entendre, le matin, du temps où nous avions une salle de bains. Lyrique, cela démarrait à souhait…  (une sacrée mise en oreille), puis le Gloria… Là, ce fut vraiment géant, vous pouvez me croire !…Et cette organisation ; quelle prouesse technique !…Il fut rapporté plus tard, qu’au Petit Clamart, les sons demeuraient toujours parfaitement audibles.

L’in excelsis fut pharaonique ; toutes les phrases constituaient un langage sur moi, et tous les regards se dirigeaient que sur moi. J’étais Dieu, dois-je le rappeler ?…Vint le Laudamus te ; cette fois-ci, c’est mon épouse – la plus fière de l’assemblée – qui me regardait, et, pensez bien, qu’ici, elle mit tout en œuvre dans son rôle de grâce démesurée ; ce que moi je préférais en ce bas monde. Surtout lorsqu’elle est assortie de cette façon, de cordes émouvantes comme le sont les violons de couleur italienne. De la grâce, de la grâce, rien que de grâce latine au possible : ainsi, je vivais  la plus belle heure de toute mon existence !…Ma femme s’exhibait la plus grande cantatrice de tous les temps, j’étais le maître du monde, et Mozart s’exprimait aux hommes de ce monde et jusqu’aux cieux, comme initialement ils  auraient toujours dû l’écouter. M'autoriserais-je à dire que ce fut jouissif ?… Ce fut plus que cela, et j’ai encore aujourd’hui bien du mal à me servir des mots pour vous le décrire.

Nous n’en étions encore qu’au début !

Les chœurs du mouvement suivant, pensez-le entier, d’une sonorité absolument divine ; puis, avec le Domine, nous revenons sur l’influence italienne, et là , mon épouse devient vraiment divine ; la petite femme qui échange son solo tout autant grandiose. Hélas, c’est trop court !

L’on me sollicite un entracte ; je refuse ;  j’ai déjà une plus qu’inendiguable larme à l’œil,

- Et que l’on ne me dérange plus …Je communique ! C’est maintenant le qui tollis, les voix le disent, elles le décrivent ; que l’on se taise… Que Dieu meurt une bonne fois pour toute , qu’il ne paraisse plus sur la terre si le choix universel doit en  être ainsi, mais que l’on me laisse entendre cela : seul cela est mon langage ! 

Ma ire faillit revenir. Rassurez-vous, jamais elle ne réapparut par la suite, car Mozart circulait dans mes veines.

Le chef d’orchestre, que personne avait eut la délicatesse de me présenter, m’envoya un œil d’une complicité allant au-delà même d’une complicité simple comme beaucoup pourrait la nommer. Josiane s’éclatait comme une soubrette au lit d’un marquis, et moi, de ma loupe, je percevais l’œil d’un artiste, ici de la plus notoire bienveillance à mon égard. Comment pourrais-je dire ?… Disons que je perçus le regard d’un frère…

La suite du Gloria, les fugues d’hosannah, les comportements significatifs de toutes les personnalités assises, l’ébahissement reconnaissable de la majorité des membres de la police en faction au lieu, tout ceci m’offrait là un ensemble attestant au mieux de mon empire et de celui du compositeur de mon choix . D’ailleurs, et c’est ce qui générait alors ma plus grande joie, je crois que tous oublièrent un instant, cet instant, ma présence sur terre, et tous devenaient pensifs, pour ne pas dire interrogatifs, sur ce qu’ils entendaient ; c’est-à-dire – dois-je le rappeler -  : l’incomparable génie de Wolfgang Amadeus Mozart .

De mon côté, je puis vous garantir que le constat demeurait simple. Je n’analysais toujours pas les circonstances exactes qui m’avaient transformé en géant, en Dieu par extension, mais je pourrais, maintenant, vous imposer spirituellement une autre hégémonie de moins en moins incontestable à mon humble sens : celle, et pardonnez mon manque d’humilité, celle de l’esprit prédominant et…, disons celui de l’homme parfois, reconnaissons de l’homme quelquefois porteur des meilleures pensées, des meilleures intentions quant à sa représentation des paroles et des exigences que Dieu aurait pu émettre, lui alors confronté aux imperfections de cette humanité qu’il a crée. J’eus, et en ce sens, mon guide spirituel demeure toujours le même compositeur, j’eus le vertige divin…

M’était-il permis ?…Mais que serait-il alors permis à tout homme, à toute femme et à tout enfant sur terre lorsqu’il légitimerait sa souffrance par je ne sais quelle autre convention étatisée ou encore autrement instituée ?… Je n’étais pas réellement Dieu, je trichais certes,  mais avec le début du credo, je fus un instant conscient et participant intellectuel de mes obligations divines : à savoir, et peut-être que l’homme que je suis sera un jour entendu, à savoir, dis-je, au-delà même de tous les courants politiques. Ceux dont la puissance ne s’érige que sur des principes les dépassant, même à l’origine de leur conception.   Historiquement parlant, entendons ici les incapables de substituer une harmonie sociale quelconque à ce que je qualifierais moi, de diversité entre ces fameux hommes, et voyons là une gestion impossible.

L’individualisme demeure - et je suis fort bien placé pour le dire - le plus supérieur des principes.

De surcroît, au point de l’andante de ce fabuleux credo, lorsque Josiane plongeait  le monde dans sa « corpulente » émotion, intervint alors une magnifique preuve de notre déité. Un bébé cumulus, s’aventurant bas pour la saison, vint coiffer mon épouse d’une cotonneuse perruque dont les projecteurs eurent la spontanéité d’amplifier à souhait autant la blancheur que la luminosité. Ce nuage égaré, à la collision d’avec le chef de Josiane, très vite se transforma en auréole nimbée, attestant ainsi au monde qui suivait l’événement en direct, que nous étions bien des dieux. Un instant, je fus fier de mon pacifique comportement qui avait précédé ce mini miracle.

Je le souligne, depuis le début de notre métamorphose, il nous  restait possible de nous comporter en diable !

  À présent, et jusqu’à la fin de la séance, de ce qui devenait, au réel, notre exhibition, il fut impossible de s’en extraire ; à la face du monde, nous étions vraiment des dieux. D’ailleurs, en rentrant à La Courneuve, sans trop faire de dégâts, vu ce que j’avais bu durant les cérémonies ( quelques cent deux   hectolitres de ces extraordinaires Grands- Échézeaux 1998 ), je me répétais les aimer, ces aliénés de français abusés de toutes parts.

Et je pensais également à tous ces matins qui reviendront identiques à ceux qui avaient précédé ce jour, cette soirée ; tous ces matins où le soleil, inlassablement brillerait inutile sur eux, sur mon épouse, sur moi et sur tous les brasiers dont sont et restent capables d’attiser les hommes. Crédule, je disais qu’à présent la noirceur des âmes aurait l’extrême délicatesse de disparaître, et qu’ainsi, elle laisserait la place à la sagesse universelle d’une paix sur terre qui s’imposerait enfin par mon outrecuidante intervention.

Hélas, géant, je l’étais ; naïf, tout autant, et nos lendemains nous le confirmèrent. À savoir, des interrogatoires à n’en plus finir, voire à en vomir.

Tout d’abord, la visite de l’archevêque, et il fallait s’y attendre !

Longuement, il épilogua plus qu’il ne suffit à ma fragile patience sur les termes de l’évangile selon Saint-Luc avant d’en réitérer les quasi mêmes termes sur celle de Saint-Mathieu. Disons que l’individu s’écoutait parler ; disons qu’hypocritement il souhaitait en arriver à l’essentiel sans mon consentement direct… Et le bougre y arriva !… Disons encore, pour en finir, que ce tenace ambassadeur d’une théorie quelconque se voulant prépondérante de la mienne (entendons celle de Dieu) n’espérait ici que confirmer les pourtant mille inepties que lui et ses prédécesseurs avaient entériné, à bon rapport, dans une majorité d’esprits sur la planète : ceux-ci, principaux sujets de notre conversation . Vinrent les questions justifiant son transport à La Courneuve. Ce borné prélat, dis-je, désirait savoir, entre autre, où, de coutume, séjournent les dieux, qu’était-il advenu du Christ, étais-je   le seul concepteur de l’univers, et surtout si j’étais bien le maître du paradis dont lui-même demeurait convaincu d’atteindre au-delà de son prosélytisme.

-         J’ai en effet crée le paradis, lui répondis-je, l’enfer également, j’ai d’ailleurs récemment conçu une autre éternité plus modérée afin d’accueillir une nouvelle espèce de contrevenants, hélas de plus en plus répandus : à savoir, les imbéciles. Cependant, j’ai intégralement confié la gestion de ces trois parcs à quelques anges qui s’en sortent très bien du reste. Ce ne sont pas les morts qui sollicitent mon intervention, ceux sont davantage ce qu’ils ont réalisé ou détruit de leur vivant qui peut encore relever de mes compétences. Ce qui n’est déjà pas une mince affaire !…

Voilà ce que ma perspicacité me fit dire. Sur le reste, j’éludais au mieux !

Puis, ce fut le tour des philosophes, des contre-apostoliques et autres penseurs de l’époque. Beaucoup d’entre eux insistèrent sur la forme exacte de l’infini ; où se situaient ses limites ?

Là, je dus broder pour mes réponses, et comme un chef !  

- Je suis le créateur de l’univers et même de ce qu’il y a d’encore plus loin que portent vos connaissances, mais je voisine d’autres univers relevants d’autres autorités dont je ne puis vous décrire la nature puisque l’accès m’y est interdit. C’est tant mieux du reste car j’ai déjà beaucoup à faire. Et puis, le chacun chez soi, c’est une règle divine !

Assailli de toutes ces questions, je regrettais profondément  de m’être présenté comme le père de tous.

Là où ils m’ont fait bien rire, par contre, c’est quand une poignée de ministres sollicitèrent mon conseil pour endiguer l’exorbitant déficit du pays.

-  Attendez ! en décourageant la production, comment voulez-vous générer autre chose que des pertes ? leur demandais-je. D’un côté, par vos quatorze mille lois préconisant le partage en tous sens, vous démotivez les entreprenants, de ce fait, vous défavorisez l’embauche. Ainsi, créant un surplus d’inoccupés, d’un autre côté vous y contrez en instituant davantage de postes improductifs. Voyez que votre problème est purement mathématique !… Vous allez me dire que ce sont les dispositions des précédents gouvernements qui vous ont conduit dans cette mélasse… Je vous l’accorde, mais que partiellement, car il ne tiendrait qu’à vous de réformer dans l’urgence plus que timidement comme vous ne le faites. Par exemple, entamez un réel exorcisme des absurdes moralités sociales ; c’est le ver dans la pomme !              

De là, supprimez deux bons tiers d’auxiliaires ou même de titulaires parfaitement inutiles ; outrageusement inutiles, me permettrais-je de dire. Si vous détenez la totale connaissance et maîtrise de vos chiffres, vous ne pourrez nier que, pour l’heure, c’est le public qui s’impose d’être au service de son Service public, et non le contraire. De toutes vos taxes, vos charges, vos procès verbaux et autres condamnations arbitraires vous précipitez les actifs dans une telle précarité qu’il vous faut ensuite promulguer des aides. Ces dernières, cumulées aux autres et n’offrant plus aucune raison de s’en priver, ces aides vous contraignent alors à rémunérer autant de personnel d’encadrement qu’il y a de candidats à l’assistance abusivement distribuée. Il est là votre déficit, car tout cela devient vite un national jeu de Monopoly à la pratique duquel bon nombre d’experts peuvent s’alimenter au mieux : indemnités ASSEDIC, R.M.I., aide au logement, aide à l’emploi, arrêt maladie, CMU, APA, pension d’invalidité, exonération ciblée, et j’en passe.

Le géniteur de chiffre d’affaire, en France, n’est certainement plus un homme intelligent ; disons, pas un futé. Il est par là davantage géniteur de son stress avant d’être celui de sa culpabilité. Aujourd’hui, un sans travail demeure beaucoup plus heureux, puisque exempt de tous risques.

Traditionnellement, un dieu ne fait pas de politique, mais si vous me demandez mon avis, apprenez qu’à coup sûr vous empruntez la direction d’une misère générale au sein de laquelle la croissance des oisifs supportera de moins en moins les minorités capables de s’auto-subvenir, et où la guerre civile poindra inévitable.

Aussi, revoyez donc, en ce sens, les termes de votre constitution. Si, à la base, elle n’avait pas le souhait de produire tant d’administratifs, observez à présent qu’elle en déborde. Voyez-là une infernale usine à gaz. Voyez-là des kilomètres carrés de bureaux surchauffés, des tonnes de documents tamponnés à la limite de l’hystérie que l’on en tapisserait aisément deux fois la voûte céleste. Admettez-le ! au début, vous divisiez les pouvoirs en exécutif et législatif ; jusque-là ça va, du moins je le conçois, mais pourquoi diviser ensuite le parlement en deux  chambres ?… À quoi sert vraiment le Sénat au-delà d’un vote à l’Assemblée Nationale, celle-ci déjà trop peuplée ?… Pourquoi encore surcharger le territoire et les besoins du trésor en juxtaposant une préfecture, des communes, des conseils régionaux, la chambre du commerce et celle des métiers ? pourquoi une cour de cassation au-dessus d’une cour d’appel ? pourquoi encore un trésor public devant ou derrière un hôtel des impôts ? pourquoi une gendarmerie apte aux mêmes fonctions qu’un commissariat ; pire que cela, pourquoi une police municipale de quasi identiques pouvoirs qu’une police nationale, elle-même divisée en compagnie de C.R.S., brigades spéciales, Renseignements généraux, brigade financière et brigade d’intervention ?… Celle-ci, du reste me laisse pantois, et c’est à mon tour de vous interroger ; dois-je comprendre que les autres brigades n’interviennent pas ?… Bref ! ma liste est très exhaustive, et vous le savez mieux que moi qui suis correctement agacé rien que d'en parler. Entendez que les dépenses de l’Etat, dans tous les recoins de l’Etat, voire même plus loin dans les dépenses protocolaires des soi-disant indispensables ambassades, pourraient probablement se justifier dans la vision d’une osmose entre tous les individus concernés par une production infaillible à l’échelle internationale, mais en l’absence de cela – et c’est le cas -, entendez donc que tout est à revoir. Avec l’arrivée des anti-libéraux au pouvoir, vous avez constatez immédiatement la fuite des capitaux – aussi bien que moi, vous savez que les capitaux ont toujours été le nerf de la guerre. Pourquoi donc réitérer indubitablement les mêmes échecs du passé ?… C’est un grand coup de balai que vous devez opérer et non attendre, sinon ladite République qui s’enorgueillit ce jour de posséder la meilleure assistance maladie, cette République que vos aïeux ont eu  tant de mal à faire dominer, vous verrez qu’elle sera mangée par ses propres enfants si ce n’est par d’autres. Les hommes, majoritairement, vous leur accordez la phalange de votre index, c’est en très peu de temps qu’ils vous réclament le bras entier. Ce n’est tout de même pas cela que je dois enseigner à des ministres ?…

Pour en revenir à votre histoire de déficit et à celle de votre République que, pour ma part, je n’affectionne pas particulièrement, je vous conseille d’agir vite. Autrement, je puis vous assurer ( parole de Dieu) que si je repasse dans vingt ans, de votre drapeau tricolore qui berne à son arrière, je le constaterai alors uni, et que de rouge.

Au-delà et durant même ces entretiens, la télévision ne cessait d’émettre des points de vue trop variés, parfois incompréhensibles, sur ce qu’il conviendrait d’envisager quant à l’obéissance à Dieu. Certains affirmaient que l’humanité, pour s’en être intelligemment passé depuis des millénaires, serait encore capable d’évoluer sans lui à beaucoup d’endroits où son intervention ne peut que se voir stérile et sans fondement, si ce n’est totalement obsolète. D’autres soulignaient que Dieu nous avait trop longtemps abandonné pour prétendre, aujourd’hui, à l’éminente place qu’il aurait paraît-il un jour occupé.

Quant aux hommes politiques, leurs insultes se multiplièrent d’heure en heure.

Mais que m’aurait-il été permis d’espérer d’autre ?…Je le souligne à mon tour, la République est une pieuvre gluante, une poisse dont on ne peut s’échapper, paralysante et se nourrissant des planctons que nous sommes ; une pieuvre occupant donc tout l’espace disponible et dont chaque tentacule entraîne les deux cents quarante trois autres dans sa volonté de nuire. La qualité requise pour ce faire étant la démagogie !

Ici, tous désiraient accrocher Dieu en tête de proue de leurs navires dont les naufrages étaient cependant quelques fois reconnus garantis.

Je pensais que si nous avions été plus stratégiques, c’est par la force ou la menace que nous aurions pu changer le monde ; mais à quoi bon ?… En coulisse, les tricheries auraient perduré, et d’autres querelles seraient nées aussitôt l’évaporation de celles en vigueur .

De toute façon, changer le monde n’avait certes pas été le but de notre promenade lorsque nous sommes sortis dimanche dernier.

Enfin, disons que, même vu de très haut, la société des hommes se voit toujours aussi pitoyable, démente, épineuse, et surtout malheureusement sans aucun espoir d’amélioration spirituelle.

Je n’étais pas Dieu, hélas !…Seule donc ma corpulence pouvait m’offrir de l’ascendance sur mes congénères de proximité pour ce jour, mais rien de ce que nous avions entendu, Josiane et moi, rien ne nous encouragea à vouloir entreprendre quoi que ce soit… Alors, nous décidâmes de partir…

Nous n’allions tout de même pas rester là jusqu’à la fête de l’huma, ni au-delà attendre la saison des ciels gris !

Avant cela, j’aurais pu me calmer les nerfs en détruisant certaines horreurs défigurant Paris, comme le ministère des finances à Bercy, l’arche de la Défense, ou encore l’Opéra Bastille, mais là aussi, à quoi bon vouloir exhorter l’indécrottable ?… Ils auraient aussitôt reconstruit encore plus laid après notre départ. Et puis ma seule expression divine aurait été là celle de ma pointure, et ce n’est pas dans ma déontologie.

Oh ! puis de toute façon  encore, bien qu’issu de la plèbe, je n’ai pas besoin de militants à ma cause ; mon supposé talent aurait dû suffire.

Également, on s’ennuyait, nous avions froid le matin, nous en avions assez d’être tous les jours bâclés comme des pétroliers, les oiseaux outrecuidants s’habituaient de nous comme de leur perchoir favori ; fallait donc que l’on déménage, et davantage vers le sud. De plus, en qualité de dieux sur terre, nous n’avions pour l’heure pas encore créé grand chose, si ce ne fut quelques fétides et mal odorantes collines artificielles dans le parc qui nous avait été alloué. En tout cas, et cela devait me démanger, rien en ce lieu n’inspirait Josiane à revenir à nos profonds échanges affectifs. En fait, nous étions des dieux S.D.F., le paysage urbain nous accueillant restait fort laid, sans conteste, nous devions nous déporter dans un ailleurs mieux adapté à nos gaudriolles.

Sans aucun doute, la résolution était sage ! mais après un bref constat, il nous apparut évident que notre exode souffrirait incontestablement d’un manque de discrétion. C’est donc de nuit que nous devions opérer. Ainsi notre fuite annulerait donc tous nos rendez-vous, car je puis vous confirmer qu’ils en programmèrent d’autres !…

Traversant alors très passablement les pistes du Bourget, puis celles de Roissy, nous regagnâmes la forêt de Montgé : le lieux qui nous avait vu grandir…

Inutile de vous indiquer que nous avions bel et bien été repérés… Cependant, et je dois le reconnaître, notre nuit fut quelque peu moins agitée que les précédentes. Et pour cause : Josiane redevint instantanément beaucoup plus affective qu’à La Courneuve.

  À l’aube, au réveil de la basse température, nos vêtements nous firent grand défaut ( beaucoup plus que la veille, devrais-je ajouter), car aussi miraculeusement que le dimanche d’avant, nous avions retrouvé nos tailles d’homo sapiens conventionnels, c’est-à-dire celles d’insipides mortels.

Transis comme nous l’étions, nos échanges de commentaires sur le sujet furent de courtes durées, vous pouvez encore me croire !

Heureusement, notre véhicule stationnait toujours là ( les clés mirent davantage de minutes à se laisser retrouver ), et, à l’intérieur,  nos légères vestes suffirent à banaliser notre retour sur Paris ; enfin, notre retour chez nous.

Longtemps, au-delà de cette semaine particulière, où nous eûmes maintes difficultés à justifier de nos absences aux fonctions que nous occupions de moindre intérêt, je crus que les français et tous les autres peuples s’entendraient plus avertis des suprêmes lois qui les régissent, qu’ils avaient maintenant perçu la gravité de toutes leurs déviations, et qu’ils s’attacheraient, ayant entendu Dieu, à devenir plus responsables de leurs idéologies et des actes qui en sont les fruits. Hélas, de cela, il n’en fut rien !… La majorité des esprits agissants conservèrent en mémoire le simple passage d’un géant sur terre, et, pire que cela, les plus démunis de pouvoir à la base revendiquèrent et opposèrent outrageusement aux autres le privilège d’avoir rencontré Dieu. Voyez aussi depuis, que le monde ne s’imposa aucune notoire transformation, que Paris continua de s’agrandir laid, que mon épouse garda en secret un désagréable souvenir, et que moi, à présent complètement convaincu de la stupidité universelle, je ne cesserais de me lamenter sur notre sort à tous sans jamais comprendre vraiment à quoi peut servir mon existence, si ce n’est d’entendre la grande messe, opus 427 de Wolfgang Amadeus Mozart.

 

Laurent LAFARGEAS, 2004

 

 

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