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Et incarnatus est du crédo de la grande messe en do mineur de Wolfgang Amadeus Mozart.
Le monde, Paris, mon épouse et moi.
Qu’infime ou large soit l’errance, partout elle domine…
Et, contre celle, tout restera vain.
À partir de juin et encore parfois jusqu'en septembre, Josiane et moi, le dimanche, dès le matin, nous nous rendons dans l’une des forêts proches de Paris. Saint-Germain, Montmorency, Fontainebleau ou Ermenonville sont les lieux que nous fréquentons le plus souvent. Là, munis de quelques provisions, à l’ombre ou un peu moins selon les cas, nous déjeunons sur l’herbe avant de nous endormir, écouter le chant des oiseaux, voire lire des textes de Johann von Goethe ou de Francesco Pétrarque, ceci à la faveur du soleil. Ce dimanche 11 juillet 2004, pour varier, nous choisîmes le bois de Montgé, au nord-est, dans le Goële. Ici, en dehors du bas trafique aérien de l’aéroport de Roissy, le site demeure calme et surtout parfaitement déserté. Ce fut donc sans regret que nous appréciâmes cette forêt pour nous inconnue jusque là, et, profitant du total isolement que nous constations vers 13 heures, je décidais, en plein air, d’honorer mon épouse comme le ferait un homme singulièrement amoureux de sa femme. Ce qui demeure une légitime, normale et peu coûteuse façon de profiter des joies de ce bas monde ! Ayant au préalable tous deux quelque peu abusé de notre Clos Vougeot dominical et indispensable au bon déroulement de ce plaisir champêtre, nos siestes se synchronisèrent quasi immédiatement au-delà de nos ébats. Nos réveils, identiques également ! Après concertation, nous partagions la même sensation de désagrément ; à savoir celui d’avoir été envahi par une végétation ayant poussé en exagération durant notre court sommeil, ceci au point commun d’en être agressé à maints endroits de notre corps. Parfaitement sortis de nos torpeurs, le constat fut, qu’en effet, nous étions envahis par un fort excédant d’herbacés plus que résistant : genre des salades frisées très épineuses et juchées sur des tiges raides comme du béton ; des bonsaïs en quelque sorte…
Ça, ce fut la première modification étrange qui s’était opérée durant notre léthargie. Et il y en eut d’autres ! Notre voiture par exemple ; un cabriolet jaune au possible qui de coutume s’étendait sur le bitume d’une longueur d’environ trois bons mètres, et qui, soudainement, se retrouvait à portée de ma main, puis dans ma main sans n’y occuper plus d’espace que trois centimètres. Avouez que nous étions confrontés à une sacrée bizarrerie, d’autant que Josiane et moi nous nous trouvions complètement nus, comme l’aurait été Adam et Eve lors de la Création. La promptitude de l’analyse de tout cela je le dois à ma femme. Aussi, devrais-je ajouter qu’elle eut bien du mal à me convaincre de l’évidence ? À savoir celle que nous étions devenus des géants… Oui ! en probablement une heure ou une heure quinze, nous avions en effet tous deux multiplié par dix mille le volume de base que nous imposions à la planète depuis notre adolescence, et cette transformation génétique s’était opérée à notre insu, et sans même en avoir couvé l’idée auparavant. Debout, je devais m’élever à un quelque cent quatre vingt mètres, tandis que Josiane m’accompagnait comme à son habitude – là, rien de changé - en avoisinant les cent soixante dix mètres. Une belle plante, croyez-moi, mais qui n’avait plus rien de comparable à une bachelette !
Également, vous aurez compris que les encombrantes salades épineuses étaient, en réalité, les magnifiques chênes de cette forêt de Montgé, qu’hélas nous avions un soupçon bousculé lors de notre éveil. De surcroît, je le répète, nous étions totalement nus et indubitablement très éloignés d’une région susceptible de nous fournir les feuilles de vignes offrant une largeur suffisante à couvrir décemment nos appareils reproductifs, devenus eux particulièrement gigantesques.
Dire que la situation fut invivable ne serait pas d’une grande honnêteté de ma part, par contre Josiane faillit entrer dans une sorte de démence quant à l’évaporation de son état de femme normale - déjà qu’elle avait beaucoup de mal à adapter ses rondeurs d’âge à sa condition de sexe dit faible. Bien sûr, j’employais aussitôt les mots adéquats à la reconduire au calme. Tout de même, elle frappa le sol violemment. Ceci pour manifester sa colère ; ce qui somme toute n’eut aucune incidence notoire si l’énergie de son geste n’avait pas été, lui, multiplié par dix mille comme je l’ai mentionné plus haut. De ce fait, lorsque nous décidâmes de quitter cette forêt de Montgé dont les arbres ne semblaient pas vouloir nous retenir davantage, nous vîmes l’importance du dégât général que pouvait engendrer le courroux d’une femme contrariée. J’en fus moi-même surpris ! Un autobus totalement retourné hors de la chaussée, une habitation avec sa toiture un tantinet décalée de son utilité, bref ! oserais-je parler de traces comparables à celles du passage d’un fort violent ouragan ?…
Nous prîmes la direction de Paris. Pourquoi ? je me le demande encore.
Assurément l’instinct du retour à la maison lorsque les choses se compliquent ! Au passage, on ne peut pas dire avoir été très délicat avec les blés des terrains que nous étions contraints d’emprunter.
La première chaussée fréquentée que nous dûmes franchir par grande enjambée fut la Francilienne, à hauteur de Mitry-Mory. Inutile ici de vous préciser l’importance du bouchon que nous avons créé. Aussi, un peu plus loin, en observant bon nombre de véhicules hésitants ou même complètement à l’arrêt par terreur de notre présence, je remarquais un inconscient si ce ne fut un aveugle au volant qui, à grande vitesse, s’exerçait au slalom avec son automobile. Dans ma vie de petit homme conventionnel, je ne supporte absolument pas ce type de comportement lié davantage à de l’inconscience qu’à la supposée conviction riche en gain de temps obtenu sur les autres. Je ne supporte pas non plus cette jeunesse loockée américaine qui constamment et en tous lieux impose à mes oreilles très sélectives sa dite musique dont l’inspiration s’auto-conditionne à une rébellion systématique plutôt qu’à un réel désir artistique. Là, je repérais le cas presque instantanément ; du moins ses symptômes…
Sur la question, le regard de ma femme en disait long. Elle comprit aussitôt que ma condition de géant n’allait pas se priver d’une telle leçon de mouvement.
Le pilote, abruti par je ne sais quelle ambition justifiant de sa vitesse excessive, ne dut pas m’apercevoir immédiatement. Eh bien, tans pis pour lui !... Seulement avec deux doigts, j’interrompis sa folle avancée en soulevant son véhicule, sans dommage apparent, pour le déposer ensuite au centre d’un magnifique bourbier de terre glaise et autres immondices proche de Villepinte ; avec le rappeur toujours à l’intérieur, bien entendu. Ce privilège physiquement incontestable ne manqua pas de faire rire Josiane pour la première fois de l'après-midi. Je m’en réjouis, et, heureux de retrouver sa complicité habituelle autant que sa confiance, je décidais de nous conduire vers l’aéroport de Roissy. Faut dire que traverser Aulnay-sous-bois, dans notre état, sans rien écraser, ne paraissait pas une opération de simplicité évidente !… Puis, après tout, la journée ne faisait que commencer .
- Allons voir les avions, dis-je à mon épouse, comme un enfant qui lui aurait proposé, dans le même enjouement : « allons voir passer les vaches ».
Non mal nous en pris ; ce fut un délicieux spectacle. Je parle des atterrissages car, au sol, c’était plutôt la panique. Quel plaisir de voir passer les Boeïngs, les airbus et autres bâtiments, comme nous verrions de gros oiseaux venir s’approcher de nous sans crainte ! À cet effet, je ne pourrais vous confirmer que la peur des âmes occupant les appareils demeurait inexistante. Dans l’euphorie du jeu, je me permis d’en attraper un au vol avant de le reposer moi-même sur la piste qu’il désirait atteindre. Ici, Josiane ne manquait pas de me sermonner:
- Nous allons avoir des ennuis, disait-elle.
Elle n’avait pas tout à fait tort. En peu de temps, presque juste celui de le dire, le trafic fut brusquement interrompu et nous fûmes aussi rapidement entourés d’une multitude à peine chiffrable de cars bleus remplis de C.R.S. ainsi que d'autres engins vert kaki. Aussi, de partout l’atmosphère s’encombrait d’hélicoptères de la gendarmerie nationale.
Peu de réflexions compliquées me firent reconnaître l’appréhension logique animant ce raid. Maintenant, qu’allaient-ils faire de tragique à notre encontre ? Josiane fut très inquiète ; elle me rendit perplexe un instant du reste. Enfin, l’homme c’était moi, et, comprenez-moi, devant toute agression, l’homme conçoit bien ou conçoit mal, mais il conçoit.
Reparlons de ma taille, par exemple ; bah je ne voyais pas comment cette réunion de minuscules belligérants pouvait amoindrir son problème en usant d’artillerie. Connaissant alors les compétences des sciences humaines en matière d’affrontement, j’optais de mon côté par ce que j’avais toujours connu dans mon triste passé, c’est-à-dire le choix de l’offensive avant celui de la défensive. Donc, une démonstration s’imposait. Ainsi, avec l’auriculaire de ma main droite, je secouais l’un des cars de police, histoire d’inquiéter les types en faction du bien séant de rester là. Je ne vous relaterais pas la hâte qu’ils employèrent à s’extraire du véhicule concerné. Notez ensuite, que d’un geste nécessitant qu’une seule phalange, je retournais le véhicule de la manière la plus douce, mais conservant néanmoins l’effet escompté : celui de rendre ledit véhicule totalement inutilisable. Oserais-je dire que le peu d’effort de cette manœuvre devait beaucoup m’enthousiasmer ?…
Josiane et moi, on ne méditait rien de particulier, même pas le souhait d’aller ailleurs ; c’est pour vous dire ! Du reste, je lui dis que c’était ici que nous allions vraiment constater ce dont est capable l’humanité lorsqu’elle se trouve face à un séisme irrémédiable. Elle m’écouta, elle m’admira comme à ses us, mais, je dois l’avouer, elle se sentit bien seule, un instant, pour l’échafaudage d’arguments ayant la capacité de me contredire. Par le monde entier, j’étais le plus fort. Ce qui n’est pas rien au regard de mon vécu, de mon esprit, voire même de mes conceptions sur une meilleure existence et cohabitation universelle.
Détenant alors une suprématie de la taille, indiscutable au demeurant, je profitais de cette occasion rêvée pour m’imposer. À ma place, qui aurait préféré une option différente ? Je vous le demande...
L'espace temps nécessaire à l’ensemble de ces prises de conscience se juxtaposa avec l’arrivée d’un porte-parole des autorités locales ; en l’occurrence celui qui avait quelque chose à me dire. Courageux le mec !…Un préfet, un outrageusement médaillé, un haut fonctionnaire supposé garantir - du moins représenter - toutes les vertus indétrônables de l'univers ; ce que je déteste le plus ; ce que j'exècre à vomir !
Un abusif au possible d'une élocution moraliste usant odieusement à convenance de technocraties verbales.
Entendez cette répugnante faculté du langage administratif conçu à souhait pour déstabiliser, voire anéantir toutes philosophies, toutes pensées contraires au service de la fonction publique ; celle protégée par excellence des ramifications de l'estimée suprême nation ; celle injustement favorisée de nos bases historiques ; cette technocratie, dis-je, qui mieux que quiconque sait elle-même avoir usurpé le cautionnement de la priorité de son aisance.
Bref ! si d'habitude notre préfet appuyait son autorité par une relative grandiloquence du terme employé, là, je puis vous certifier, face à deux géants, que la crainte le dispensa d’emphase. Muni d’un porte-voix, il nous priait de quitter le pays. Bel accueil ! n’est-ce pas ?…J’en fus renversé ( c’est ici, une façon de parler ; imaginez que ce fut le cas …).
Lui confirmant alors que nous n’étions ni des repris de justice, ni même des clandestins, je lui répondis que l'idée de quitter le pays m’avait cent fois traversée l’esprit en qualité de contribuable, d’autant de fois victime de l’inquisition fiscale qui y prédominait, que de s’exiler demeurait en effet dans ce cas une raison hélas de plus en plus fréquente de la part d’un certain nombre de français légalement mais injustement taxés, aussi j’ajoutais être un citoyen héritier, tout comme lui, des mêmes derniers avantages de la France, mais j’insistais sur le fait, qu’ayant toujours été solvable, je ne voyais pas pourquoi, maintenant, ma taille et celle de Josiane nous obligeraient à s'expatrier.
Là-dessus, je lui en remis une couche :
- Il nous est imposé, personnes physiques que nous sommes, de contribuer sans cesse au déficit de l’Etat - celui-ci éternellement croissant depuis trente ans - ; j’entends ici que nos conforts personnels doivent se priver afin de subvenir aux utopies sociales que vous faites miroiter dans le dessein de pérenniser vos élections. Alors, personnes physiques que nous sommes, assumez-nous, à présent… Et, vous avez de la chance, nous ne sommes que deux !
- Mais d’où venez-vous ? m’interrogea-t-il.
À cette question, niaisement, je dois l’avouer, je sollicitais une idée de réponse dans le regard de ma femme. Là, cette dernière finit par bien répondre à ma place :
- De la forêt de Montgé, dit-elle.
Ce qui était d’autant plus vrai que j’en fus considérablement surpris. Quelle intelligence cette épouse !
Le coruscant microbe uniforme fut complètement déconcerté, si ce n’est discrédité par son entourage immédiat. Cependant, il insistait encore :
- Qui êtes-vous donc alors ? …
Sans réfléchir, et j'eus à le regretter plus tard, je répondis être Dieu ; le bon Dieu, et voici mon épouse, devais-je préciser.
Inutile de vous décrire les effets bœufs de cette dernière nouvelle. Inutile d’en relater la liesse qui s’engendra instantanément au sein des curieuses populaces qui s’étaient agglutinées autour de l’aéroport, et qui entendirent parfaitement mes révélations.
Enfin, Dieu était arrivé sur terre, Dieu, celui que le monde interroge depuis des siècles, depuis des ères ; Dieu, celui que tous espèrent l’intervention un jour, le guérisseur de toutes les misères, le "sauveur" est-il nommé au sein d’autres obédiences plus éloignées des contraintes matérielles ; ce dieu était là !…, ce dieu c’était moi, et j’étais fier de moi.
De son côté, Josiane pensait, non à juste titre, que j’y avais été un peu fort. Il fallut que je la rassure :
- Ma che di'tu ?... Che cosa fare di altro ?...Se ciò non va, ciò non va, ma se ci credono tanto ingenuamente, allora tutto può andare solamente al nostro vantaggio.
Bon ! d’accord je n’ai jamais correctement su m’exprimer en italien, mais elle me comprit tout de même, et c’est l’essentiel. Quant aux autres, j’espérais que non.
Le représentant des autorités plus qu’envahissantes voulut reprendre sa série de questions indiscrètes, mais je l’interrompis derechef en l’informant, d’une part qu’on ne se trouvait pas dans un commissariat, et d’autre part que Dieu décide de tout en général, et que de surcroît il n’a de compte à rendre à personne.
- Quelles sont donc vos intentions ? me demanda-t-il.
- Nous allons rentrer sur Paris, lui dis-je, et que l’on nous foute la paix.
Ici, il m’avait manqué le minimum de la logique expresse ; à savoir où, sur Paris ? car dans notre nouvel état, l'appartement que nous occupions d’ordinaire pouvait difficilement nous accueillir ce jour comme il nous abritait tous les soirs.
- Bon ! certes ! mais parisiens nous sommes, parisiens nous resterons, dis-je à ma femme qui acquiesçait cette dernière exigence .
Mon interlocuteur émit une timide opposition à mon désir. Il me fit comprendre, en quelques phrases bien ficelées, que nos tenues pouvaient offusquer un certain nombre d’autochtones, et qu’il devrait faire face, lui, à maints discrédits au rapport de sa négociation.
- Depuis quand, lui demandais-je, depuis quand Paris se préoccupe-t-il de ses mœurs ; avec son maire actuel, celui-là en total affichage de ses déviations sexuelles. Depuis quand la pudeur serait-elle la priorité de la capitale de France ?… Cessez de me faire sourire avec vos démagogies à sens unique qui, depuis longtemps, ne respectent plus rien… Ma femme est belle et complètement nue. Serait-ce alors son état qui gênerait votre premier magistrat de la ville ? serait-ce la géante beauté féminine qui dérangerait maintenant ses locataires favoris du Marais ?… Pour ma part, entendez que depuis trop longtemps nos élus se prennent et agissent comme des empereurs romains sur une place qui s’est antérieurement et péniblement constituée d’échanges, non des moins violents, entre une pseudo démocratie imposante de ses bases et une royauté perdante mais pourtant forte de ses étais. Je ne suis pas républicain, je suis..., retenez que je suis Dieu.
- Soit ! obtempéra le préfet du Val d’Oise. Toutefois, devait-il ajouter, en dehors du champ de Mars, nous ne voyons pas où d’autre ailleurs nous pourrions vous loger correctement sans vous y voir à l’étroit.
- Le champ de Mars ! pestais-je. Auriez-vous le dessein de nous y conduire afin de nous massacrer comme des sans-culottes ?… ( certes, pour l’heure, nous l’étions).
À cet endroit, y auriez-vous déjà installé une dardière efficace à souhait pour nous occire au mieux ?…Je vous préviens, n’en échafaudez à peine l’idée… Mon humeur pourrait se montrer plus qu’apocalyptique. Voyons…
L’armée était déjà là ; un char Leclerc, dernier modèle, parfaitement aligné comme les autres, un char Leclerc que je pris au hasard de ma main droite, fut, en guise de démonstration de mes capacités divines, projeté violemment sur une piste de l’aéroport. Un vrai tas de ferrailles à l’atterrissage, vous pouvez me croire.
- Voyez qu’il ne s’agirait pas, ni de me contredire, ni de me trahir, commentais-je mon acte ; il en serait de même pour le moindre lance missile que votre indélicatesse placerait sur mon parcours. On s’est bien compris ?…
À cet instant, Josiane calma l’ardeur de ma supériorité corporelle. Je venais de réaliser une belle boulette !
De mon geste, trois militaires avaient trépassé à l’intérieur du tas de ferraille. Pensez bien que je dus m'excuser :
- Et va pour le champ de Mars, mais pas d’embrouille…
Un autre intervenant s’empara alors du porte-voix.
- Nous allons vous y escorter, dit-il. Pour bien se faire, il conviendrait que nous empruntions l’autoroute A3, puis, par la porte de Bagnolet, le boulevard périphérique sud jusqu’au quai d’Issy ; nous remontrons le plus délicatement possible par la rive ensuite.
Il est clair qu’ils voulaient éviter la casse. Du reste, il nous aurait fait passer par Saint-Denis, je n’aurais certainement pas résisté à balancer un coup de pied de vingt cinq mètres dans l’affreux stade qui fait de l’ombre à la basilique. J’obtempérais donc à mon tour - je m’étais présenté comme Dieu, je n’allais pas me conduire davantage en diable !
Cependant, mes exigences furent plus précises quant à l’intendance culinaire. À cela, un trente huit tonnes achalandé et en provenance de Rungis me fut garanti.
- Pas que des fruits et légumes, nous ne sommes pas baccivores, leur signala Josiane, qui traditionnellement ne laissait jamais s’empoussiérer une fourchette dans le tiroir.
- Du vin également, ajoutais-je, et aucune quantité de chasse-cousin, balzac ou autres vinaigres du genre…, et puis une loupe ; dorénavant, j’aimerais bien voir la tête de ceux qui s’adressent à moi.
Et nous voilà parti, devancés et suivi d’une brigade motorisée, encadrés de toutes parts de mille caméras de télévision. Sacré dimanche !… Je crois bien que tout Paris et sa banlieue s’étaient agglutinés sur notre parcours.
Arrivé aux abords de la tour Eiffel, c’était pire encore. L’armée, la gendarmerie mobile, le G.I.G.N., tous s’y trouvait autant pour canaliser les curieux que pour se prémunir d’un de nos malencontreux gestes.
Enfin, cette ruée d’admiration à notre égard nous plongea un instant dans une sorte d’isolement quelque peu nauséabond. Josiane et moi, ayant tous deux compris qu’il serait inutile de communiquer en italien, pour s’échanger quelques intimités, nous décidâmes que seuls nos regards auraient, à l’avenir, la compétence de cela.
Bon ! surhomme et surfemme nous étions, nous allions donc en profiter.
Aussitôt, je réitérais une belle poignée d’exigences. Il me fallait un grand écran pour suivre les informations, notamment celles évoquant notre sujet. Aussi, j'ordonnais aussi que l’on évacue au maximum tous ces gens autour du parc, que les fenêtres avoisinantes se ferment ; je dis,
- nous sommes des dieux, pas des bêtes de cirque.
Puis, je demandais à m’entretenir avec un responsable unique : un individu élu ou nommé en ce sens. Je m’entends, quelqu’un de notoirement apte à converser avec les puissances du ciel.
Encore un fonctionnaire s’avança outrecuidant pour soi-disant me faire part d’une bonne nouvelle donnant suite à ma requête :
- Le maire de Paris va s’entretenir avec vous, disait-il avec beaucoup d’enthousiasme.
Je puis vous garantir que celui-là fut éconduit sur le champ - et ce fut presque le cas de le dire. D’ailleurs, je me demande toujours comment je pus me retenir à ne pas l’écraser à la seconde d’un de mes pouces.
- Votre maire ? …, qu’il ouvre la bouche, et, croyez-moi, en dehors de toutes les grossièretés qu’il m’est possible d’émettre, ce dégénéré bipède risquerait ici de se voir occire de la manière la plus humiliante que vos âmes sensibles ne pourraient le concevoir. Approchez-moi davantage le chef de l’Etat, même si ce dernier n’est guère plus capable de cohérence verbale, à mon avis. Et vite, s’il vous plait ; Dieu n’est pas l’entité la mieux représentante de la patience.
Sacré dimanche, me répétais-je ; je m’amusais comme un jeune fou !…
Néanmoins, ce furent mes derniers excès d’humeur, mais, comprenez-moi, c’était bien la première fois que nous déambulions nus dans les rues de Paris, et toute cette populace autour n’offrait pas la faculté requise à nous mettre à l’aise.
L’écran fut installé – quatre mètres sur trois - ; petit mais suffisant pour comprendre ! Toutes les images ayant été tournées sur nous dans le courant de l’après-midi, sans cesse, étaient retransmises en boucle. Les commentaires fusaient de toutes parts ; des témoins, des victimes, des pompiers, des élus locaux et même des ministres étaient interviewés sur nos cas. Les dignitaires de l’Eglise émettaient le doute, les scientifiques la surprise, aussi les représentants de toutes les parties du monde s’interrogeaient, autant sur la véracité des rapports qui leur parvenaient, autant sur la finalité de nos présences : « pourquoi Dieu aurait-il choisi de séjourner à Paris plutôt qu’ailleurs ? »
Enfin, le Président arriva ; ostensiblement protégé, je puis vous le confirmer !
Dès ses premières prises de paroles, il utilisa sa langue de bois habituelle.
- Pas de cela avec moi pépère, l’invectivais-je aussitôt.
Il se reprit instantanément, et, devenu alors plus audible, humblement, il me demanda ce que Dieu venait faire sur terre.
Lui rappelant que c’était moi, à l’origine, qui avait structuré l’ensemble de la planète, j’en demeurais, par conséquent, le propriétaire légitime, et que de m’y promener aujourd’hui devait s’entendre comme un droit parfaitement naturel. Cependant, il fallait que je trouve autre chose… Nous ne pouvions pas, Josiane et moi, décemment s’exhiber là toute une vie. Une urgente nécessité nous obligeait à négocier des vêtements, un toit, disons une aisance de taille… J’en arrivais donc au second mensonge de la journée.
- L’esprit du mal, constamment en œuvre sur le monde et ses dépendances, couve le projet, d’ici la Noël, d’en finir avec les hommes, les femmes et les autres. Pour ce faire, son dessein, mûrement étayé, serait d’éclater notre globe comme vous éclateriez une citrouille.
- Et comment compte-t-il s’y prendre, s’alarma le Président.
- Bien ! voyez-vous, ne disposant pas de point d’appui - pas plus que moi d’ailleurs -, son plan consiste à introduire au centre de la terre un projectile particulièrement explosif et d’environ trois fois ma taille ; ceci, par le cratère du Vésuve, afin de fendre de l’intérieur la plus grande part de l'hémisphère nord…Machiavélique, n’est-ce pas ?…Autant vous dire que, s’il y parvient, vos yeux ne pourront plus constater alors la belle entaille de quatre cents kilomètres de large s’allongeant de Stockholm jusqu’à Ouagadougou. Aussi, la secousse, je puis vous le garantir, ne laisserait dormir personne, pas plus à Tokyo qu'à Sao Paulo.
Interrogez vos sismologues ; ils vous établiront un dossier fort riche en effets apocalyptiques… Bref ! je suis là pour stopper ce projectile, le détourner de son but avant de le renvoyer à son expéditeur… Seul, j’aurais eu un peu de mal, je dois l’avouer ; c’est du reste pour cette raison que je suis venu avec ma femme. Elle n’a pas l’air, comme ça, mais je vous confirme qu’elle n’a rien d’une mièvre, ni d’une bamboche, et, en colère, non avare de citations. Fâchez-la un peu pour voir l’efficacité de ses griffes…
- Mais, dites-moi, reprit mon interlocuteur, le Vésuve se trouve en Italie.
- Je sais, je sais, lui répondis-je, mais en attendant, mon épouse préfère séjourner à Paris, et puis, là-bas, en Italie, on ne manie pas trop bien la grammaire, si vous voyez ce que je veux dire… Bon ! bah ce n’est pas le tout, mais il va falloir que l’on aille se coucher… Nous ne pouvons pas rester là durant la nuit ; c’est trop exigu et trop fréquenté.
Là-dessus, notre Président fut quelque peu embarrassé. Ici, il dut s’entretenir avec la brochette de secrétaires d’Etat l’ayant accompagné.
Pendant qu’ils palabrèrent ainsi à leurs futures décisions, nous, on regarda l’un des films de Gilles Grangier, à la « télé ». Ceux-là, je ne les rate jamais ; je ne vois pas pourquoi, une fois devenu Dieu, je m’en priverais. Voyez-là que, rapidement, nous fûmes écroulés de rires. Ce qui fut peu partagé par bon nombre des fragiles oreilles occupantes de la rive gauche.
Puis, docilement, le Président de la République Française attendit la fin du film avant de nous informer des dispositions qui avaient été prises afin de nous faire passer la nuit correctement.
Quasi par le même chemin que nous avions parcouru pour nous rendre ici, il nous invitait à joindre le parc de La Courneuve pour y passer la nuit. À cet endroit, disait-il, les autorités veilleraient à ce que nous y trouvions une totale intimité ainsi que davantage d’espace pour nous y étendre sans bousculer quiconque. Le grand écran y serait immédiatement remis en fonction, et, devait-il ajouter, dès demain le conseil des ministres se réunira en assemblée exceptionnelle pour voter au mieux d’autres dispositions plus confortables encore pour les jours suivants.
Le pauvre homme ; il en avait assez pour sa journée !
La Courneuve, résidence d’un Dieu ?…Ils auraient pu opter plus smart, pensais-je… Pour Josiane, qui avait grandi à Neuilly (avant d’avoir grandi à Montgé, s’entend !), ce parcage souffrait d’un insolent manque de préséance.
Le monde, Paris, mon épouse et moi (seconde partie)