Chant onzième
Pour la seconde fois, fort heureusement, Tréphaïs put joindre le docteur Gilis'Iénal. Comment, y parvint-il ?... ; aucunement cela nous fut rapporté, mais reconnaissons que cette ultime rencontre entrait dans la parfaite logique des échanges qu'ils avaient eu au préalable. Cependant, notre garçon, n'offrit aucune nouvelle positive au vieil homme qui n'en fut pas plus contrarié ; ceci, compte tenu que ce n'était encore pas lui qui souffrait d'un mal de tête.
- As-tu cherché à l'intérieur de toi ? demanda-t-il à son visiteur.
- Que y aurais-je trouvé ? ..., avec une migraine de surcroît ! répondit notre jeune malheureux.
- Eh bien, tout simplement, une vérité.
- Voyez plutôt qu'en me dirigeant là où vous me dites, j'aurais couché sur votre livre un amalgame de convictions personnelles n'offrant aucun intérêt, si ce n'est du reste qu'une fontaine de mensonges.
- Oh, jeune homme, garde en ton esprit que rien n'est inepte, et que de bien habiller un mensonge, c'est en faire une vérité.
Un mensonge, une utopie, un rêve, voire une vaine espérance, sont en eux des micros révolutions qui eurent ou auront autant le pouvoir de détrôner cent réalités que celui de remplacer d'autres révolutions du même type. Entends ici que toutes les choses sont amenées à disparaître, donc n'ont de non illusoire que l'espace et le temps dans lesquelles elles demeurent et évoluent. Antérieurement à leur existence, elles n'étaient rien d'autre que des suppositions, au-delà, elles ne peuvent perdurer leur concept que dans les mémoires puisqu'elles ont disparu, par conséquent, sont devenues virtuelles, tout autant qu'elles le furent dans le passé les ayant supposé.
Considérons alors que toutes choses réelles ou toutes personnes ont pour finalité de se retrouver en l'état d'illusion. À l'encontre de cela, dans le temps effectif de ces choses, ou de ces personnes, il subsiste le fait notoire que leurs réalités se mêlent ou s'opposent à nombre souvenirs effectifs dans le passé, voire dans un passé très reculé.
La plupart des villes sont bâties sur d'autres, et la majorité de nos connaissances, de loin nous a précédé !... Aussi, ces choses et ces personnes, appartenant au présent, se procurent et communiquent déjà avec les éléments virtuels de leur futur. Par exemple, un but, au préalable d'être atteint, reste une complète fantaisie, mais il constitue cependant une forte probable réalité à venir. Nous pensons et nous disons : puisqu'il est prévu que j'acquiers un château, demain je serai châtelain. Pour l'heure, ce fait est encore illusoire, mais le jour d'après, autant dire dans le futur, ce fait deviendra concret. De là, un programme, un planning, un projet sont également illusoires au moment de leur rédaction ; ce qui, et tu en conviendras, diminue considérablement le champ d'action de la réalité. C'est-à-dire, que celle-ci n'est définie qu'au présent. Et, c'est uniquement là que le réel affirme son autorité...
Bien ! maintenant, observons l'étendue de ce fameux présent. Disons qu'il est la seconde, peut-être encore moins que cela, mais pourtant, tout comme le passé et l'avenir, son espace est infini. Pour nous, il est la seconde, je le répète, mais pour les vieilles choses il doit être bien plus vaste. Notre terre, par exemple, qui compterait d'âges quatre à cinq milliards d'années, et dont on suppose nous survivre de trois milliards d'années supplémentaires, son présent existentiel dans l'univers s'estime donc autour des sept à huit milliards d'années, donc infiniment plus étendu que notre court espace vie, lui, limité à cent ans tout au plus. Pour cette planète, et même pour le cosmos dans lequel elle évolue, la seconde, notre seconde, ne présente aucune espèce de mesure identifiable;
conçois-le...
Cette seconde n'est ici qu'une estimation de temps que notre échelle humaine répertorie, et, de ce fait, ne peut être perçu que de nous. Partant de là, je veux dire partant de nous, empruntons une autre direction, et comparons un autre exemple tout autant éloigné,
mais dans le sens opposé ; celui d'un micro-organisme unicellulaire
- genre microbe, si tu vois ce que je veux dire - qui se forme, naît,
vit et meurt, le tout durant la fraction, voire la demi-fraction d'une
de nos secondes. Il va sans dire que, pour cet individu, s'il détenait
la capacité de nous reconnaître, se serait aussi à des milliards
d'années qu'il estimerait notre fin.
Bien entendu, tout comme nous, qui longtemps avons institué le
monde plat, admettons que cet unicellulaire ne nous imagine même
pas. D'ailleurs, malgré notre réalité, pour lui, nous ne pouvons être
que des chimères, tout comme lui pour nous dont notre œil est, de
son côté, inapte à le percevoir.
Pourtant, il existe bien, et nous également !
Concluons alors de ce présent qu'il n'a de réel que la juxtaposition
d'idées reconnues par des choses ou des espèces quasi identiques.
Du reste, il n'aurait pas même un nom, ce présent, si nous n'avions
pas inventé le langage pour en parler.
Enfin, retiens surtout que, pour les astres, nous ne devons être que
des fictions ; nous et notre enveloppe de réalité.
Regarde ici, que de ce fait incontestable, nous restons des réelles
illusions ainsi que des illusoires vérités.
Cela n'est qu'une question de temps !...
Voyons alors que les idées et les utopies - tout comme les projets et
les plannings - sont assujettis aux mêmes règles. Tu me diras ici,
que la prime de chacun réside le plus souvent dans l'effet
immédiat, certes, mais de s'exposer aux aléas de cette unique
probabilité, laisse bien maigre le résultat de soi ; c'est mon avis !...
J'émettrais, pour ma part, l'idée prédominante que le rêve est
indispensable, et que s'il est démuni de résultats probants, palpables,
il n'en demeure pas moins efficient d'une richesse intemporelle que
notre âme ne saurait définir avec exactitude. J'entends-là, que la
réalité réside uniquement dans l'importance instantanée qu'on
lui accorde, et que le rêve, et même l'espoir, ont autant le droit de
citer au rang des vérités, comme jadis, où certaines personnes
imaginaient l'homme voler, et, qu'à ce jour, nous constatons les
infinis progrès de l'aviation.
Considérons alors que ton utopie d'aujourd'hui deviendra
probablement dans cent, ou voire dix mille ans donc, autre chose de
plus concret que l'utopie qu'elle représente maintenant. Certes encore, la notion demeure bien aléatoire, mais comparons néanmoins, à cet effet, bien des mensonges qui furent, par la suite, vraiment opérationnels.
Par exemple, la théologie le prouve : ici, les mensonges fusent ; le monde est plat, comme nous l'avons déjà dit, après la mort se trouve le paradis ou l'enfer, selon les cas. Certains disaient que nous devenions alors vil animal ou ignoble monstre, selon les cas également.
Vois-là, que la théorie de la préexistence, une fois de plus juxtaposée à celle qui se nomme Rédemption, se gèlent toutes deux en mensonge bien habillé ; du moins, suffisamment pour devenir une réalité. Regarde que cette nébuleuse théorie n'en a pas moins institué un amas de dogmes controuvés, détenant leur hégémonie sociale. C'était bien là, et reconnais-le, l'aberration dominante du temporel. Je pourrais m'en discréditer, mais le monde nous fournit des preuves allant dans mon sens, et j'indique, à bien des endroits, que le mythique conserve le droit de vie ou de mort sur quiconque ; et c'est hélas ici, une déplorable réalité. Bien sûr, il te serait permis de dire, voire te révolter sur un fait détestablement imminent : celui de dire que le monde s'extermine d'idées, et rien de cela ne serait faux ... Toi qui représente à mes yeux une espérance de ma survivance spirituelle, puisque je te parle, indique et attache-toi, je te le demande, à ce que sera ta vérité ; celle que tu écriras. Qu'elle soit lue, j'insiste sur ce point, et elle le sera, mais, par pitié, qu'elle ne s'impose à personne car, aussitôt, elle redeviendra vil mensonge...
- Vous venez donc de m'affirmer, comme toute ancestrale et obsolète croyance, qu'il subsiste une vie après la mort, et, bien qu'éloignée du principe religieux, votre conviction n'en regagne pas moins cette idée matériellement inconcevable à notre époque.
- Oui !..., aucun sage, même moderne, n'eut vraiment d'affirmation à défendre que l'âme n'est pas immortelle. Ici, voyons cela, en effet, comme inhérent à mes propres convictions ! Sinon, nous ne trouverions même pas la nécessité d'en épiloguer davantage, et ce serait la perte de nos énergies, par excellence.
À cet effet donc, certains prônent la mutation de nos particules, la résistance de nos atavismes ; et pas plus... Pour ma part, je te persuaderais que nos conséquences détiennent une efficacité
post mortem toujours moins limitée que ce dont préconise le rationalisme dominant. Mais aussi, dans mon raisonnement, j'occulterais les milles certitudes du panthéisme sur notre complète fusion avec le divin, comme uniforme à revêtir en niant toutes les compassions d'origines individuelles... À ce sujet d'ailleurs, je doute fort que tu sois aux fins de t'interroger !... À l'intérieur de toi, disais-je, se trouve probablement la vérité qui complétera ta suffisance, non vaine pour les générations à venir, et qui, sans conteste, anéantira tes migraines. Le temps, ton temps est court - nous l'avons convenu - ; alors, recherche où nous avons dit, et écrit sur ce livre blanc ce qui te viendra à l'esprit, et surtout, sans t'encombrer de savoir si c'est absurde ou si cela ne l'est pas.
Laurent Lafargeas, 1978.
E04-12 . ed.23.07.2008.