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Les chants de Tréphaïs (extrait : chant premier)

Chant premier




Au terme de sa courte journée, le soleil envoyait un rayon affaibli qui perçait les carreaux de la fenêtre et se glissait entre les doubles rideaux pour s'accomplir, s'irradier à l'intérieur en une cloison transparente tant qu’éphémère. En surface du faisceau lumineux, un carillon muet, composée d'une infinie poussière, effectuait un ballet chaotique très irrégulier.
L'ascension devenait vertigineuse ! Tout en bas, au fond de l'abîme, les petites billes s'entrechoquaient les unes aux autres dans une course accélérée, comme lancées de part et d'autre du champ magnétique par une sorte de ressort électronique surpuissant.
Catapultées dans le couloir éclairant, celui-ci en forme de cône horizontal, ces milliers de billes microscopiques s'éparpillaient dans tous les sens, folles, s'attirant puis se repoussant presque aussitôt pour aller se perdre finalement dans le vide.
En haut, depuis l'éternité d'un instant, les yeux contemplaient.
Ils semblaient attirés par ce mælström et, s'ils n'abandonnaient pas immédiatement la fascination de ce spectacle, ils auraient probablement, eux aussi, fini au fond du gouffre, happés et projetés par le ressort gigantesque.
Il allait bientôt atteindre le sommet. L'escalade avait peut-être duré des heures ; des années peut-être ? Il ne le savait pas... Aussi, il ne cherchait pas à savoir. Bientôt, il serait arrivé ; il pourrait enfin s'allonger, se reposer... La paroi était lisse et brûlante comme une immense vitre de verre chauffée par un soleil cuisant. Néanmoins, les doigts de ses mains et ses orteils, pareils à des ventouses, lui permettaient de se tenir à la verticale. Son cœur battait très fort !
Il ne faut pas qu'il éclate, pensait-il, du moins pas avant d'être en haut. Il sentait ses forces décupler rien qu'à l'idée de croire qu'il pourrait claquer là, sur cette paroi abrupte et bouillante, tout en étant si près du but.
Déjà, lorsqu'il s'était arrêté un peu plus tôt pour reprendre sa respiration, il avait constaté, dans sa halte, que la chaleur consumait sa chair plus rapidement. Il ne pouvait donc pas s'arrêter au risque d'être ignoblement rôti comme une saucisse dans la braise.
Il fallait continuer !...
Soudain, en jetant un bref regard vers le bas pour constater l'altitude obtenue, l'emprise de sa main droite devait lui échapper. Pris de panique, il voulut se rattraper, mais trop tard, le cœur avait lâché. Comme quoi, un coup d'œil, même bref, cela peut devenir mortel ! Observons ici, à notre tour, que des mille différentes façons de trépasser, celle-ci les résume toutes, car la difficulté ou l'épreuve universelle, pour chacun d'entre nous, n'est pas tant de pouvoir mettre un terme à notre existence de la manière la plus agréable possible, mais davantage ne jamais nier l'évidence de l'infernale absurdité qui nous poursuit durant toute notre vie. Et, si le contraire semble parfois vouloir nous illuminer, c'est que l'on est justement conçu pour évoluer idiot, aveugle et lamentablement en perpétuelle recherche d'une cause obsolète : la surdite félicité.
Disons que l'existence n'offre donc pas, dans la majorité de ses représentations, une nécessité absolue si ce n'est celle de fuir les maux et les dangers qui la menace.
Voyons alors ce jeu de la vie comme tout autant pervers qu'il demeure inutile !... Malheureusement, notre anatomie s'encombre d'un cœur mystérieux - lien probable avec l'au-delà, - dont les motivations nous échappent, et dont nous supposons les ordonnances toujours nous conduire vers un plus.
Et, pour l'humain - et pour lui seul - , c'est bien là ce qui le maintient, parfois très longtemps, sur ses quatre, puis deux, puis trois pattes sans que l'ensemble de ses ombrages ne s'éclaircissent d'une demi-lueur de ce pourtant basique raisonnement.

Laurent Lafargeas, (Les chants de Tréphaïs, 1978)
E04-02. ed.23/07/2008.

 

Les chants de Tréphaïs II

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