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Minutophobie (Nouvelle)

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MINUTOPHOBIE

 

Atteindre le fond du gouffre ne signifie

pas contourner le pire.

 

 

 

 

 

 

 Je périssais... L’appartement dans lequel je déprimais, de tous ses angles presque vides, mais débordant d’amertume, accentuait mon désespoir: une souffrance incurable.

Rien de plus odieux par exemple qu’une solitude que l’on ne désire pas, mais dont on reconnaît les raisons; rien de plus insupportable de savoir et de se répéter qu’il est trop tard …, vraiment trop tard ! Aucune évasion ne voulait m’apparaître. Par moment, mon esprit la cherchait pourtant. L’instant était court, et l’issue demeurait introuvable. Le retour au présent, à l’état présent, à l’immédiat, ce retour, dis-je, se confirmait tout aussi cruel que la minute qui l’avait précédé.

Le temps qui s’écoulait, lourd d’inactivité, s’imprimait partout à l’intérieur et autour de moi avec une violence passive, néanmoins connue puisque je la vivais depuis des mois : un amour incontrôlable, et voici un autre exemple ; une inertie mêlée de torpeur et de hargne, un ensemble imperceptible, une alcôve de détresse autant proche du passé qu’à peine éloignée du futur. Enfin, misérablement courbé vers l’abîme inévitable du présent, cet enfer obstiné m’imposait son détestable défilé d’images à vomir, mais non à vivre. 

Ces bons et mauvais souvenirs enserraient mes larmes avec leurs origines, comme un python occupé à étrangler sa proie sans désirer réellement en finir avec.

J’étais donc enveloppé de toutes ces choses ainsi que des ignominies les accompagnants.

Mon cœur, de son côté lamentablement complice, me refusait la diminution de son ardeur. Il s’éloignait, il s’échappait loin, toujours trop loin de ce qu’aurait pu me sauver.

Quel imbécile ! Lui, il est pire que terrien; il reste pitoyablement humain.

Maintenant je le hais, du moins je hais son obésité, l’insolence de ses facultés...

Durant les étendues de silence qui nous opposaient constamment au choix de rester ou de ne plus être, parfois j’entendais un bruit, je percevais un son venu de l’extérieur, venu du Paris au bas de mes fenêtres; ce Paris déplorablement déjà sous la pluie d’octobre.

En quelques mots: rien de plus confortable au-dehors !

Également, là, je me torturais encore de cette idée maigre que les inconnus, les invisibles, sans détenir une félicité particulière, conservaient peut-être l’avantage d’un autre départ. Disons du quasi impossible pour l'heure...  Descends et recommence…, sors de chez toi et retrouve le point zéro, toute la découverte solennelle du mouvement, des fruits juteux ou acides de la crainte; refaire ou remplir une existence, transformer l’environnement pour y trouver une paix … : l’accalmie du « moi » peut-être.

Jamais l’inespérance ne m’avait envahi d’une aussi parfaite manière. Le ou les environnements probables m’oppressaient comme l’aurait fait une horloge déréglée, si une minute pouvait m’empoigner davantage qu’une autre. L’univers, avec le souhait de l’ignorer même, disparaissaient sous mes pieds, sans plus aucune prétention, ni l’un, ni l’autre.

Malgré cela, je descendis, j’accédai à l’extérieur, j’allai enjamber ce coin de Paris qu’en d’autres jours plus stables j’aurais nommé mon quartier. Hélas,  mon état incompatible n’y trouva pas l’ombre d’un réconfort. D'ailleurs,  mon corps eut froid...

Un instant, j’ai cessé de penser. J’abordai le rien sans exigence.

Je m’offris humblement  l’occasion de croire à ce que j’eusse qualifié d’incroyable au préalable. Enfin, dans un tel magma de confusions, ma sortie fut brève. Entre le bas de mes fenêtres, pas plus de satisfaction que le haut, derrière ces mêmes fenêtres.

L’homme n’est pas un spectacle ; il restera désespérément un reflet... Le tout m’exaspéra. Rien de plus saugrenu que les palliatifs, du reste ! Je perçus alors mon acte comme une usurpation, et me convint prolonger ma souffrance légitime, sanglante peut-être, hideuse assurément, mais obligatoirement personnelle.

Hâtivement, ma décision fut prise: je remontai alors livrer ma bataille avec le temps, me jurant alors d’avoir l’œil sur lui sans jamais faiblir.

Non pas pour jouir des effets d’une quelconque victoire, mais pour m’auto-leurrer d’une force que d’ordinaire je supposais m’escorter malgré l’ombrage intense de cette partie de vie. Cette vie que je devais impérativement transformer.

Mais comment ?...

Déjà, l’irréel de cette volonté demeurait gigantesque !

Cependant - et Dieu dut m’entendre -, l’impossible devint instantané. J’espérais changer toute ma vie, disais-je, et cette opération ne dura ici qu’une minute trente.

Sur le palier de mon étage, muni d’un porte-documents, stationnait Maître Simonet, huissier de justice à Bonne Nouvelle (celui-ci inconnu pour moi, mais pas invisible, je puis vous l’attester).

Aurais-je négligé quelques dettes ?... Les impôts sur le revenu, et voici la parfaite créance; la plus utile en somme...

Chacun sait que ce type de visite reste nécessaire, voire indispensable lorsque, disons-le, vous avez atteint les cimes les plus hautes de la dépression.

Quelque soit l’importance de la somme réclamée, chacun sait également qu’il demeure impossible de ne jamais croiser un huissier de justice au moins une fois durant tout un karma. Là, comprenez-moi, rien de fortuit pour moi. Cette rencontre souffrait indiscutablement d’un manque d’organisation, d’une avarie totale de synchronisme. Aussi, convoyées d’un langage exécrablement procédurier, la détermination ainsi que l’arrogance de mon interlocuteur engendrèrent ma fureur immédiate, hélas suivie d’une tragédie inévitable.

L’homme - puisqu’il s’agissait de cela - fut empoigné, projeté, puis

ré empoigné avant de rouler jusqu’à l’étage inférieur. Notez que la minute d’après s’entendit plus calme, car le bipède, décédé dans son parcourt, gisait à présent en silence intégral  (ce qui lui allait le mieux !).

Quant à moi, ce silence, depuis dix sept ans que l’on me transfert d’une prison à l’autre, ce silence, dis-je, il ne m’a plus quitté.

Ce jour là, dans l’expiation certes, j’avais changé ma vie.

 

Laurent LAFARGEAS, 1999.

ed.19.05.2010.

 

 

 

 

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