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Et qu’ainsi reste-t-il
Promenez-vous dans la lumière de votre feu,
dans la flamme que vous avez allumée.
Isaïe
Au moins deux fois dans la semaine, je me rendais au cimetière pour estimer des travaux, vérifier la présence ou l’état d’une semelle, garnir une jardinière, ou sceller une photo.
C’était là, une part de mon métier !
Un jeudi, et je reste formel sur ce jour, je remarquai la présence d’un type rivé à la face d’une sépulture. Jusqu’ici, rien de surprenant puisque c’est, précisément, à cet effet, à ce court ou long recueillement auquel sont destinées les concessions.
Ce type, sans conteste plus âgé que moi, portait un pull - estimé de loin - d’épaisse laine, et parfaitement rouge. D’un écarlate à nous crever les yeux, au milieu de toute cette grisaille de tombes !
Le jour suivant, aussi la semaine suivante, quelle que soit l’heure où je me rendais à ce même cimetière – j’en visitais d’autres -, il se trouvait toujours au même endroit, et toujours vêtu de la même façon ; façon, d’ailleurs, excessivement chaude pour le mois de juillet que nous vivions alors.
Rien d’illégitime en cela, nous en conviendrons. Cet homme devait probablement être chargé d’une lourde peine, de la profonde douleur de son deuil récent, et la discrétion exigée de notre déontologie professionnelle m’interdisait toute curiosité déplacée. Je me contentais, singulièrement, de lui envoyer un bref salut lorsque je devais emprunter l’allée où il se statufiait, assurément la plus grande période de la journée. L’existence nous conduit souvent ainsi à croiser des humains non identifiés, mais dont notre civisme nous oblige à traduire de la bienveillance par une niaiserie, elle-même dictée du quotidien.
Ce fut lui qui, le premier, m’adressa la parole. Un matin, j’étais courbé entre deux stèles, occupé à ôter un débordement de silicone, lorsqu’il apparut, debout de ce qu’il y a de plus droit, devant moi, se proposant amicalement prêter sa main à ma tâche.
Très courtoisement, je le remerciai, mais refusai néanmoins son aide pour le juste motif que mes finitions se terminaient. Au-delà, je ne sus quoi lui dire, si ce n’est que lui rappeler stupidement qu’il faisait très chaud.
Comme s’il ne s’en était pas rendu compte !
Je regroupai mon matériel, tandis qu’il s’éloignait alors à travers la division pour enfin regagner sa place.
Un autre jour, il me rejoignit dès mon arrivée au cimetière, et me proposa son aide une seconde fois. Je n’avais, alors que des mesures à prendre, et, m’adressant à lui presque comme à un ami, je lui confiai l’extrémité de mon bi-mètre rouleau pour obtenir, de son aide donc, les seules dimensions qu’il me fallait pour l’heure.
En regagnant l’entrée principale, marchant à mes côtés, il m’interrogea sur mes fonctions, sur l’intérêt des mesures que nous venions de noter, sur les différences de granit. En m’arrêtant sur quelques exemples au passage, je l’informai succinctement tout en observant qu’il demeurait guère attentif, ni même au fait de ses questions. Sa curiosité ne s’employait, ici, que pour combler un manque de conversation dont, sans aucun doute, il devait souffrir.
Ces deux brefs entretiens n’avaient hélas pas obtenu, par la suite, le résultat nécessaire à me faire gagner du temps.
Un cimetière n’est certes pas reconnu comme l’idéal lieu de rencontre. Ce n’est pas, non plus, l’endroit où l’on peut se permettre, à distance, de se projeter des bonjours au bras levé. Ainsi, ma politesse fut embarrassée entre deux formes de savoir-vivre : celle de ne pas négliger le détour de me rendre à lui, et celle de la décence m’obligeant à ne pas interrompre son recueillement d’auprès de la sépulture l’occupant. Cependant, je ne devais pas choisir cette dernière option.
Il n’en parut pas dérangé, et, ce fut ainsi, à la lecture des inscriptions gravées sur la stèle du chevet, que je pris connaissance de l’identité de la personne l’endeuillant. Il s’agissait d’un jeune homme décédé dans les années soixante dix, et dont je tairais le nom.
Mon étonnement, moins instantané qu’il aurait dû l’être, ne se traduisit pas plus qu’il me fit entamer un dialogue sur le sujet.
Je détiens un minimum de compassion destinée à l’écoute des âmes parfois totalement dévastées par la disparition d’un proche, mais je n’ai pas particulièrement le plaisir de l’utiliser ; surtout lorsque l’on ne m’en formule pas directement la demande.
Tout de même, ce premier constat surprenant, pour ne pas dire insolite, ne manquait pas de bousculer quelque peu mon esprit. Le deuil de cet homme ne datait pas d’hier !… Son frère, probablement ?… Un ami ? c’est possible !
Enfin, très vite, je cessai de m’interroger. D’autant, qu’à notre époque, les exhumations et les transferts de monuments d’une ville à une autre sont de plus en plus fréquents. De cela, je ne pouvais être mieux placé pour le savoir ! Du reste, ce devait être le cas …
Auparavant, lui, je ne l’avais jamais vu ; par conséquent, il ne pouvait y avoir aucune autre raison. Et puis, cela ne me concernait pas.
Toutefois, ce ne fut pas la dernière bizarrerie qui vint s’ajouter à cette observation.
Si j’admets, qu’à cette heure, cette histoire m’angoisse en permanence, j’amplifie la réalité, mais nier qu’elle demeure au fait de perturber mes nuits serait me constituer le plus vil avocat de la défense d’un mensonge, et si je la relate ici en la qualifiant de bizarrerie, c’est que je ne peut encore l’attribuer d’un autre nom.
Voici les faits. À chacune de mes interventions dans l’enceinte dudit cimetière, ce Monsieur Pull-over rouge, toujours présent à mon entrée, et même après mon départ, s’improvisait mon assistant de sa seule volonté, en refusant catégoriquement toute gratification que je pouvais lui tendre.
Le quittant, un lundi, je l’informai de mon retour le lendemain, ceci afin de couvrir en gravillons la surface d’une concession. Comme à son habitude, spontanément, il proposa son entière participation à cet ouvrage de courte durée. J’en convins, et lui précisai même l’heure de ma venue, mais, de retour au bureau, un service imprévu transforma mon planning immédiat. Je devais partir en province pour une longue distance, et ceci dès l’aube.
Ce fait nouveau, vous le comprenez, annulait mon rendez-vous du cimetière.
Malgré que l’inconvenance n’aurait pu être gravissime, il ne me coûtait néanmoins pas grand chose d’avertir mon récent camarade de ce contretemps. Ne possédant alors, ni son téléphone, si même son nom, je décidai, pour se faire, de solliciter la conservatrice du cimetière – au demeurant, toujours très avenante à mon intention.
Pour moi, l’identification de visu s’avérait fort élémentaire ; l’individu stationne quasi toujours à la même place, et ne quitte jamais son pull-over rouge.
Par contre, pour mon interlocutrice, formelle au bout du fil, le personnage que je lui décrivis ainsi, afin qu’elle le prévienne de cette annulation de travaux, n’avait jamais été remarqué, ni par elle-même, ni par les fossoyeurs. Un instant, elle quitta son combiné pour vérifier mes dires. De retour, elle m’assura qu’aucune des personnes circulant dans son cimetière ne correspondait audit signalement, et que, de plus, elle ne conservait le moindre souvenir d’un tel homme.
Alors, sans donc plus insister que cela, je repris mon véhicule aussitôt, et me rendis, à la hâte, sur les lieux avant leur fermeture.
La conservatrice, Madame B., s’apprêtait à clore ses portes.
- Tout le monde est parti… Plus une âme qui vive à l’intétieur, plaisanta-t-elle.
- Zut ! J’arrive trop tard, mais il me reste un doute.
- Vérifiez, me dit-elle en m’accompagnant de quelques pas au-delà du portail.
Du doigt pointé, je lui indiquai, situé à près de cent trente mètres, le quidam en rouge se tenant toujours immobile, et toujours au même endroit.
- Eh bien ! je ne le vois pas, je ne vois rien, m’affirma-t-elle.
Un employé municipal indiscret, interrompant notre déplacement, ajouta :
- Il n’y a personne là-bas.
- Moi, je puis vous garantir qu’il est bien là, lui répondis-je un peu agacé. Approchons-nous.
Ils s’exécutèrent tous deux, et, ayant atteint pratiquement le lieu où notre soi-disant invisible se recueillait, j’arrêtai notre course.
- Et lui, c’est un fantôme ? leur demandai-je avec une toute relative arrogance dans le terme.
Madame B. ne regardait que moi, et d’une façon des plus désagréables, soyez-en sûr ; comme si j’eusse été la victime d’une première apparition venant d’un excès de travail, ou encore d’un autre quelconque syndrome non répertorié, mais indubitablement lié à l’exercice de ma profession. Une fois de plus, j’en fus irrité, et, restant calme, je me dirigeai vers le supposé bipède n’étant, pour l’heure, présent que dans ma tête. Avouez qu’en matière de bizarrerie, s’en était bien une autre !
Hélant mon nom, la conservatrice et son subordonné tournèrent les talons en me priant humblement de ne pas m’attarder.
De son côté, celui dont j’ai cessé de nommer mon camarade depuis ce jour, semblait, lui, avoir perçu mon désarroi ainsi que ma manifeste irritation.
- Qu’avez-vous d’urgent à cette heure-ci ? m’interrogea-t-il.
- Rien ! je venais seulement vous prévenir d’un changement en ce qui concerne demain ; je dois me rendre en province et…
- Il ne fallait pas vous déranger pour cela…, vous savez, je n’ai rien d’autre à faire.
Son attitude se percevait quelque peu tremblante ; comme s’il n’était pas affermi lui-même de ce qu’il avançait. Pour ma part, j’hésitai à formuler la question qui me pressait. Enfin, l’affaire était trop grave ; je me risquai.
- J’ai l’étrange impression, Monsieur, que les gens du cimetière ne vous ont pas vu…, seriez-vous l’un des produits de mon imagination ?
Cette question, il s’y attendait car, évitant mon regard, il me répondit aussitôt.
- En fait, oui !… Pour ces gens-là, et pour bien d’autres, je suis invisible, sans voix, sans odeur, ni même sans ombre. La vérité, c’est que depuis quelques temps, je suis mort ; je n’existe plus
en somme !… Etant donc cloîtré dans cet isolement, vous comprendrez aisément que, l’autre jour, lorsque vous m’avez salué pour la première fois, je n’ai pu résister à m’enrichir, non pas des sujets de votre conversation, mais de votre contact, de nos échanges, si courts soient-ils. Du reste, je vous en remercie grandement, car nos dialogues m’éloignent un moment du calvaire auquel je suis condamné.
- Mais, à quoi de pire pourriez-vous être condamné, puisque vous êtes déjà mort, si je tiens pour réel ce que vous affirmez ?
- Je suis damné… Damné inacceptable dans l’univers paisible des morts ; du moins, on me refuse son accès.
- Je travaille avec la mort, lui dis-je, je ne suis pourtant pas informé de ses exigences, ni quant à ses règles éminentes (ici, j’avortai un de mes rictus, bien souvent des plus déplacés), mais j’en conclus que, de votre état, il doit y avoir une non moins éminente raison.
- De mon vivant, j’ai assassiné une personne. Celui qui se trouve inhumé là fut arrêté, jugé, condamné et exécuté à ma place, alors qu’il était innocent de tout. Les autorités du cosmos – nommez-les comme vous voudrez - m’ont rejeté de l’accalmie éternelle pour que j’erre dans les tourments de l’infini, ceci à cause de mes crimes, si ce n’est que d’obtenir le pardon de mes victimes entre temps. J’ai récemment obtenu assez aisément celui de la première ; lui, demeure moins conciliant… Il ne veut pas céder.
- Vous êtes donc un odieux criminel doublé d’un couard ?… Sachez donc que je vous refuse, moi, mon amitié.
- Votre réaction était prévisible ; je n’en attendais pas plus…
Vous êtes aussi intransigeant, et sans moins de stupidité que la justice aveugle des hommes, ostensiblement dans l’erreur en orientant ce pauvre homme vers l’échafaud… Celui-ci, ce n’est pas moi qui l’ai tué !… Si la vengeance collective n’avait pas autant besoin de sang immédiat, je n’en serais pas, pour l’heure, à négocier mon entrée dans la lumière de Dieu.
- S’il vous plaît, n’évoquez pas ce nom…, il vous est interdit. Regardez plutôt, qu’en parfaite connaissance de l’hystérie générale de l’humanité, de l’ineptie de ses institutions, vous auriez dû prévoir sa conclusion quant au sort de cet individu. Vous auriez dû le sauver de cet enfer qui s’est abattu sur lui comme s’abattrait la main du diable. Sachez-là encore, que j’approuve le refus de votre seconde victime, car je me permets, à mon tour, de juger l’ensemble de vos méfaits comme parfaitement ignobles. Vous ne méritez absolument pas la paix de votre âme. Imaginez, un instant, ce que lui a vécu avant de se sentir et être perdu. Imaginez la haine qu’on lui voua, jusqu’à ses dernières minutes. Pensez à la valeur qu’aurait pu devenir son existence ; ce qu’il aurait pu produire et jouir de la longue vie qu’il n’avait pas volé, voire ces nombreuses années où il aurait pu apporter aux autres. Également, supposez qu’il aurait pu avoir des enfants…
Monsieur, cela représente aussi les pertes de votre première victime.
- N’en rajoutez pas… J’ai compris, et croyez bien que, tandis que les proches de l’un maudissent les proches de l’autre, j’en suis le seul à regretter les actes.
- Taisez-vous ! Vos actes sont abominables, et je ne peux le concevoir autrement… Aux tortionnaires, aux tyrans, aux dictateurs animés des plus viles raisons, convaincus des plus ordurières nécessités, ou voire même aux tueurs gratuits, comme vous l’êtes, jamais ne devrait leur être pardonné le mépris qu’ils ont eu à la vie d’autrui. Aussi, la vôtre de vie, avait-elle le mérite suffisant pour que, de lâcheté, elle se préserve d’une exécution naturelle, et non arbitraire comme le fut celle de ce jeune homme ?
- Sans vous offusquez, me répondit le fantôme, entendez que votre sermon reste classique.
- J’ose croire, en effet, que des millions de gens partage cette opinion, et je déplore qu’elle ne soit malheureusement pas totalement universelle et prioritaire sur la multitude d’autres règles absurdes encombrant nos libertés par ailleurs. Ces interdits s’appuyant sur des morales collectives interchangeables et oublieuses à souhait du principe de base qui consiste à ne jamais nuire à quiconque, même muni de la plus sage des idéologies, de la plus majoritaire des convenances… Mais là, je m’égare ; je ne suis plus au fait de vos ignominies qui considéraient la mort d’un autre comme sans gravité, comme le simple passage d’un séjour d’existence à celui des ténèbres… Maintenant, savourez-le ce dernier séjour ! De mon côté, je vous confirme ne plus rien faire vous étant agréable, et assurément rien qui puisse contrarier les décisions, autant du régisseur de l’éternel que de vos victimes.
- Mais, je vous le répète, c’est un tribunal qui a opté pour la peine de mort de ce malheureux. Devrais-je demeurer mille ans aux enfers pour le meurtre que j’ai effectivement commis, j’accepterai ce châtiment. Accordez-moi, cependant, que je ne peux, en plus, rembourser les dégâts de la frénésie judiciaire.
- C’est bien là que réside l’ambiguïté du problème. Il n’y a peut-être pas de pire méfait que celui qui s’accomplit dans l’incertitude, et qui, malgré cela, se cautionne par une vengeance unanime. C’est bien là, le cas de la justice aveugle dont vous parlez. Reconnaissez, s’il vous plaît, qu’aveugle, elle l’est tout autant que votre homicide !
Ici, la magistrature n’est pas à défendre ; vous me fournissez d’ailleurs la preuve indubitable de sa lamentable incompétence, mais croyez bien, à mes yeux, vous ne présentez pas qu’une demi-crapule, et aucune clémence ne doit être offerte à la race de crevure à laquelle vous appartenez… À moi, il ne m’appartient pas d’en juger davantage, Monsieur, mais, dès maintenant, je vous prie de ne plus jamais m’adresser la parole.
Sur ces derniers mots, je m’apprêtai à quitter la compagnie de ce monstre, du moins le spectre de ce monstre, lorsqu’une autre incommode préoccupation m’envahit l’esprit.
- Et pourquoi ne suis-je que le seul à vous voir comme à présent ? lui demandai-je.
Mon interlocuteur fit un double geste vers le ciel, et me fit comprendre qu’il n’en savait pas plus que moi sur ce point.
Pour conclure, de cette rencontre, je ne puis, à ce jour, répondre à cette dernière question. Ajoutons, du reste, qu’il serait vain de vous conduire à ce cimetière afin que vous y constatiez la véracité de mes dires par sa présence, puisque, au-delà de tous mes essais en ce sens, je reste encore seul à l’apercevoir.
Ce que je peux néanmoins joindre à mes certitudes, c’est qu’un damné, cela ressemble à Monsieur tout le monde.
Laurent Lafargeas, 1993.
N79. ed.10.12.2013.