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Histoire de la littérature française.
La vulgaire
De notre langue écrite et parlée, nos ancêtres les Gaulois nous ont laissé peu de mots - quelques 150 à 200.
À part l'alouette et son bec, quelques autres syntaxes dont la nomenclature nous échappe, et quelques noms de villes ou de rivières, ces dialectes épars d’origine celtique ne peuvent s’assimiler, s’identifier, voire se retrouver de nos jours que par le Breton ou encore le gaëlique d’outre Manche.
Pour le reste de notre territoire hexagonal, avant d’autres diverses influences, le latin est le principal constituant de notre bien fournie langue française.
Voyons que cinq cents ans d’occupation romaine y ont particulièrement œuvré. À noter également que l’organisation de l’envahisseur, au préalable de la conquête des Gaules, avait déjà crée et institué nombre écoles culturelles autant à Marseille que sur l’ensemble de nos côtes méditerranéennes. Ici d’ailleurs, notre gaulois - ou ligure, pour rester plus exact - avait adopté depuis longtemps l’écriture grecque. Au-delà, Jules César contribua à l’étendue du principe vers le nord que tout acte public ne trouvait sa réelle valeur que lorsqu’il se rédigeait en latin. Colonialisme oblige !...
Observons par la suite, qu’une hégémonie - quelconque soit-elle - ne peut durer qu’en usant et défendant le concret, le pragmatisme, car plus tard, lors des grandes invasions dites germaniques, un monopole clérical bien ancré sur les lieux investis par la force, eut à son tour le pouvoir de gérer et d’unir au mieux les parties civilisées de notre pays ; et toujours par la culture, bien entendu. Un héritage romain que je m’efforcerais de constamment mettre en exergue, puisque il demeure la base incontestable de notre bien souvent merveilleuse littérature.
Chez nous, la biforme installation du latin certes l’éroda, mais elle oeuvra aussi à l’émergence de ce parler (nouvel écrit) que l’on nomma le roman en période carolingienne.
Histoire de prononciation, le latin administratif, pour ne pas dire le latin lettré, se voyait complètement défiguré au sein des ruralités n’ayant pas la maîtrise de la plume.
Certes encore, la soldatesque véhiculait le parler de Cicéron - déformé la plupart du temps -, mais nombre provinces y ajoutèrent, de leurs échanges commerciaux autant que de leurs gutturales ancestralités, une variante déformant peu à peu, au-delà des principaux fleuves, la compréhension idéale de ce langage constitutionnel.
Là où le sénat employait le mot « caput » pour évoquer la tête, le légionnaire inculte disait « testa » pour parler d’une bouillotte.
Et, c’est en ce sens qu’il fut biforme notre langage. À savoir, que selon l’endroit même d’où fut émis l’écrit, les abrégés locaux s’installèrent en formes académiques. Toutes désinences casuelles se virent ainsi déformées ainsi que l’auxiliaire intervenir en outrageant prédominant de la dialectique en vigueur. Aussi, l’usage des temps employés se diversifia. Voyons ici le paysan gaulois ainsi que le paysan toscan s’exprimer selon son mauvais heurt dans la parlure d’aujourd’hui, pour dire : « j’en ai ras le bol », « e quella cagna del vita », par exemple (bien avant Jésus-Christ, il y avait déjà deux latins : celui des palais et celui parlé dans les faubourgs de Rome).
Le populaire eut donc le dessus sur l’intellectuel, et même jusqu’en Gaule Belgique. Voyons les grandes classes de la société apprendre une « rhétorique » perçue déjà obsolète par la rue. Egalement, observez la prime nécessité de s’entendre entre colons et soumis : de part et d’autre l’harmonie ne pouvait aboutir que par un effort venant du dominant. Ça, c’est pour ce qui est de l’adaptation du milieu ; pour la suite, les grammairiens ont dû s’y fortement adapter au-delà des invasions barbares : au-delà de l’hégémonie romaine donc.
Ils s’y sont adaptés certes, mais non en occultant le dialogue de l’Eglise qui perdurait ses écrits dans le sens de l’unification des peuples par le dogme inscrit. Nous lui devons au moins cela, à notre Eglise !
Quoiqu’il en fut, la fatalité transforma, à partir du Ve siècle de notre ère, le latin littéraire en latin populaire. Ce qui bien entendu engendra, au sein de nombre textes, la naissance progressive du roman. Langue dite « vulgaire » au Concile de Tours, en 813, et apparaissante pour la première fois dans l’écrit du Serment de Strasbourg, en 842. Depuis le baptême de Clovis et de ses antrustions, en 495, appréciez le chemin parcouru !
Et pourquoi avons nous tant de mots de consonance proche et signifiant parfois la même chose ?
C’est que ceux lisant et écrivant le latin, transforment la désinence à leur manière française, tandis que la population tend à abréger l’expression en lui cassant une syllabe ou deux. C’est ce que l’on nomme les doublets syntactiques. Ainsi, le latin fragilis donne frêle et fragile, gracilem donne grêle et gracile, follis, fol et fou.
Certains autres de ces doublets se sont par extension très éloignés de leur sens originel, comme par exemple l’étymon hospitalis devenu hôpital, mais aussi hôtel, legalem, devenu légal, mais aussi loyal. Ce qui ne présente plus du tout la même notion, vous en conviendrez…
Notre histoire y est aussi pour quelque chose, bien entendu. Voyez qu’un avoué, tout comme l’avocat issu d’advocatus, n’est plus celui d’avant l’institution de la cour d’appel, et que le procédé, petite rondelle de cuir disposée à l’extrémité d’une queue de billard depuis le XIX e siècle, n’a rien à voir, elle, avec une procédure judiciaire.
Et la séparation des doublets n’épargne pas nos adjectifs et noms grecs, même encore de nos jours. Un icone graphique d’ordinateur n’a pas sa place chez les iconoclastes. Enfin, de tels exemples se comptent déjà par milliers et ne manqueront pas de faire appel à d’autres.
Revenons sur notre progressive émancipation du latin.
Les invasions barbares eurent un rôle prédominant quant à la seconde étape ; entendez celle de muer, de notre côté, le gallo-romain en gallo-roman, dans le sens que Francs, Burgondes, Gépides, Wisigoths et Ostrogoths ne parlaient pas la même langue, et, bien que tous adoptèrent la « langue romane rustique » du lieu investi, celle-ci se fragmenta tout de même selon les nouveaux apports linguistiques de l’envahisseur. Plus tard, ces langues romanes influencées deviendront l’espagnol, l’italien, le français, etc…
Parfaitement distincts aujourd’hui, elles n’en conservent pas moins de nombreux éléments similaires, et c’est en cela qu’elles sont dites « langues latines ».
De notre côté, Clovis, notre premier roi, parlait le francique : forme germanique qui ne disparut de la cour que lors de l’avènement d’Hugues Capet, en 987, mais qui toutefois apportera quelques centaines de mots à notre « français » pas encore constitué.
En cela, le germanique se qualifiera de superstrat au français !
Sans évoquer ni dresser la liste de ces mots franciques et germaniques qui vinrent s’ajouter à notre vocabulaire naissant, distinguons deux principaux idiomes séparant la Gaule transalpine en une partie septentrionale où se parle la langue d’oïl, et une partie méridionale où s’entend la langue d’oc jusqu’à La Rochelle, Angoulême, Limoges, Clermont, Lyon et Grenoble.
Oïl et oc sont ici les deux différentes façon de dire oui. Bien sûr, nombre dialectes locaux ne rejoignaient pas toujours cette coupure géographique théoriquement nette, mais maintes similitudes pourtant se trouvaient opposées aux abords des villes précitées. En partie méridionale, de ces dialectes, retenons le provençal, le gascon et l’occitan aux extrêmes sud, puis le limousin, l’auvergnat et le dauphinois dit aussi vivaro-alpin, plus au nord.
Au-delà, ladite partie septentrionale se subdivisait en bourguignon, Franc-comtois, Lorrain, wallon, champenois, orléanais, picard, poitevin, angevin, normand, gallo, tourangeau, berrichon, saintongeais et dialecte d’île de France, nommé francien par les érudits du cas.
Nous l’avons vu plus haut, le breton restait à part, tout comme le franco- provençal, rencontré autour du Jura et du lac Léman. Quant à l’Alsace, pour l’heure, ce n’était pas encore la France.
Ça, c’est une carte du pays linguistique que nous pourrions exposer en vigueur du début de la féodalité jusqu’au règne de Saint-Louis.
Au-delà, pour ce qui est de la partie nord, il semblerait que certaines notoires modifications se soient opérées.
Dans ce premier Moyen Age, malgré que les troubadours occitans, dit aussi languedociens, furent les plus prolifiques, tous les autres « patois » eurent leurs auteurs dans le courant du moyen âge.
Et, bien que l’on abandonna que très tardivement nos systématiques écrits latins, cette diversité romane devait se prolonger encore bien après l’ordonnance de Villers-Cotterêts, et même jusqu’à la querelle des anciens et des modernes, au XVIIè siècle. De prime intérêt politique, c’est - et vous le comprendrez aisément - le dialecte d’Ile de France qui s’imposa sur les autres quand il fut question d’état surpuissant.
La monarchie de l’époque ne pouvait pas ignorer ce détail contraire à l’unification nécessaire face à l’ennemi.
Et puis, il y a les taxes ; le dialogue, en ce sens, doit demeurer limpide et sans équivoque en toutes provinces.
Cela aussi vous le comprenez !
Nos chroniqueurs, nos érudits de l’évangile ainsi que nos théologiens, quant à eux, parfois fort opposés aux dogmes en vigueur, persistent à s’exprimer selon la règle de Rome, estimée pour encore longtemps indétrônable. Et pour cause ?..., elle aussi souhaitait unifier ses ouailles.
Passons alors sur les conflits, très souvent non anodins, opposant le dieu de l’Eglise à l’évolution grignoteuse, et venons-en à notre genèse « sémantique ». L’usage de la plume, disais-je plus haut, appartenait aux clercs, aux scolastiques, ne se combinait qu’au sein des abbayes, cloîtres et autres prieurés, et ce ne fut pas l’inventeur de l’école, le moine Albinus, ni son sponsor, l’empereur Charlemagne, qui en transformèrent la situation. Constat est que les échanges de la rue n’y avaient que faire. Disons que peu savait lire ; entendez ici, que lecture suivie d’écriture demeuraient matières secrètes. Certes, pas toujours liturgiques, mais secrètes ! Ailleurs, et je ne parlerai pas que de la rue mais aussi de l’intérieur des châteaux, là où quasi personne ne savait lire, obligation demeurait au narrateur concurrent de s’exprimer en langue comprise, puisque tout venante. Pourtant, les lettrés du temps d’Albinus s’efforcèrent de bien « encrer » le latin en notre culture ; bon nombre de classiques romains furent remis à la page, et mille mots de cette langue intellectuelle vinrent encore s’imposer dans le bilinguisme indispensable aux savants de l’époque.
Advinrent donc les glossaires précédés de leurs nécessités.
Il s’agissait-là d’opuscules faisant office de lexiques, pour ne pas dire de dictionnaires, à la parfaite compréhension du vrai latin de base.
Aussi – et non moins en marge -, coûte que coûte, notre sacro sainte liturgie devait bien entrer dans les crânes !
À ce sujet, apprécions que Rome fit un effort urgent à contre-courant : à partir de 813, elle fit obligation à tous prêtres séculiers d’officier en « romane rustique ». Ce qui, somme toute, démocratisait quelque peu la connaissance divine. Au préalable, une ouaille sur cent occupant la nef comprenait le quart de ce qui avait été dit. On dira alors de cette date qu’elle fut celle du synode de « l’attextation du français », selon l’expression de Bernard Cerquiglini. Disons que ce fut la naissance de notre écriture car, très vite derrière, arrivèrent ensuite les pédagogies textuelles.
Outre le glossaire de Cassel traduisant le tudesque en roman, dans le même but, nous trouvons celui de l’abbaye de Reichenau, s’attachant à faire correspondre ledit roman avec ledit latin, employé plus conventionnellement donc. Là, nous sommes sous le règne de Charlemagne ; celui d’Albinus selon comment nous concevons l’introduction intellectuelle en notre pays.
Ensuite, reparlons du fameux Serment de Strasbourg, reconnu comme le premier document marginal aux vues d’une culture romaine quasi millénaire. Marginal certes, mais parfaitement officiel.
Charles, dit le chauve, opposé aux prétentions de son demi-frère Lothaire, s’allie ce jour, et par serment de surcroît, avec son autre demi-frère, Louis le Germanique, pour, d’une part faire échouer par l’union lesdites prétentions, et, d’autre part, créer par la suite ce que nous nommerons la France et l’Allemagne.
Ici, deux états qui naîtront peut-être justement par ce texte, du moins par les langages employés et écrits de ce texte. C’est-à-dire, tout ou presque tout sauf du latin pur…
Voyons notre futur roi Charles s’exprimer en tudesque, et l’autre, le germanique, jurer la même chose en roman.
Les vocabulaires de cours et de rues sont couchés sur papier : une nouvelle culture tente à s’imposer !
Nous sommes en 842, ai-je dit plus haut, officiellement la nativité de notre Francie date de l’année suivante au traité de Verdun, mais, prématurément, notre réelle identité nationale se confirma davantage ce jour-là.
Maintenant, examinons ce qu’était donc cette langue romane à ce moment là, et lisons ce que jurait Louis.
« Pro Deo amur, et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in adiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra, salvar dift in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon voi, cist meon fradre Karle in damno sit.»
Traduction : « Pour l’amour de Dieu, et pour le commun salut du peuple chrétien et le nôtre, dorénavant, autant que Dieu m’en savoir et pouvoir, je défendrai mon frère Charles que voici, et par aide, et en chaque chose, ainsi qu’on doit, par devoir défendre son frère, à la condition qu’il me fasse de même ; et avec Lothaire je ne prendrai aucun arrangement qui, par ma volonté, soit au préjudice de mon frère Charles que voici. »
Reconnaissons que nous sommes ici encore bien loin de nos écrits d’aujourd’hui. Néanmoins la progression, certes assez lente, devra s’opérer malgré cela au cours des siècles suivants. Pour l’instant, observons que l’ensemble de toutes les expressions employées demeurent comme un intermédiaire entre le latin (classique ou vulgaire) et notre français actuel. À cet effet, remarquons amor, devenu amur avant amour, frater, devenu fradre avant frère ; aussi populus, abrégé en poblo avant d’être le peuple.
Notez, que du serment de Strasbourg, il ne s’agit que d’un texte et non de littérature. Que nos mots harmonisent leur diction dans les siècles qui suivirent, ce fut une toute autre alchimie !
Par la suite donc, qu’ils soient d’auteurs connus, présumés ou totalement anonymes, une bonne majorité de nos textes d’oïl ou d’oc furent très souvent remaniés à différentes époques, et parfois certains uniques manuscrits parvenus jusqu’à nous présentent une lecture fort éloignée des originaux. Ceci s’expliquerait aisément de nombre causes, mais surtout du fait que le premier Moyen âge n’est guère lecteur. Auditeur l’est-il davantage !…
En ce sens, les monuments archéologiques sont nombreux : mystères, romans, gestes et cantilènes…
Par exemple, la geste se narre à un endroit et se propage à mille autres lieux où elle s’orne et se travestit souvent selon les diverses interprétations.
Retenons, qu’en dehors des chroniques et des mémoires, quasi toutes traditions littéraires demeurent incapables de trouver son original. Encore, de ce fait, rien ne peut déterminer une relation exacte d’avec une époque vraiment précise.
Alors, qu’elles soient épiques, lyriques ou satiriques, il conviendrait davantage à comparer ces architectures à celles des cathédrales s’érigeant en parallèle, où nous constatons une nef du XII e siècle, augmentée d’une abside du XIII, le tout s’élevant sur une bi-fondation des IX et X e siècles . Une construction gothique se mêlant à quelques parties romanes estimées viables.
Les générations reprennent les mêmes sujets, et les styles se regroupent pour se modifier, s’augmenter de prolixités ensuite à la génération suivante.
Là, aucun doute pour la Chanson de Roland, dite formée au XI siècle, qu’elle eut été rédigée antérieurement en des termes plus génériques et dont certains fragments y demeurent.
De plus une avarie matérielle s’avèrent être aussi la cause de ces transformations. Je veux parler de l’usure des manuscrits, car les trouvères ou jongleurs – grands voyageurs par nécessité – furent plusieurs fois dans leur vie contraint de recopier leurs textes, voire ceux des autres, sur un support neuf, et ce fut parfois là que des modifications s’imposèrent en vertu du renouvellement, voire du rajeunissement.
Et si nous reparlons de l’épopée de Roland, retrouvée en divers endroits en un texte tout autant divers, c’est que les « copistes » auxquels était commandée une version, additionnaient à leur guise nombreuses actualités, certes n’altérant pas l’œuvre, mais supplantant en formes l’initiale détenue. Pour tout ce qui fut historique ou didactique, une majorité de documents restait protégée en monastères et, par la suite, en universités, mais en ce qui concerne la geste, la chanson et surtout le fabliau de basse-cour, le respect de l’original s’accidentait considérablement d’un opuscule à un autre.
Peut-être ici, réside le génie français ? l’inventeur de la littérature, en quelque sorte !
Ici, ma pointe toute personnelle ajouterait, non sans animosité à l’égard de l’Académie, que la naissance de notre dominant français écrit doit tout aux mutations spontanées, plus qu’à la fixation des acquis.
Complétons à cela, et même au-delà du Moyen âge d’ailleurs, que les différentes classes sociales s’abreuvèrent de différentes littératures, et n’avaient d’oreilles que pour de différents styles. De ce fait, les œuvres furent, par endroit, remodelées selon les goûts.
À présent, revenons à nos monuments, et observons les cantilènes.
La plus ancienne, retrouvée près de Valenciennes en 1837, daterait du X e siècle (fin IX, selon d’autres sources). Il s’agit de la Cantilène de sainte Eulalie, épopée constituée de 29 vers assonancés, rythmiques et élaborés sur l’alternance de temps forts et de temps faibles, et comme beaucoup d’autres, soulignant d’une forme lyrique les faits héroïques d’un personnage national, comme aussi la plupart du temps.
Mais, commençons à parler de poème, puisqu’il s’agit d’une œuvre très certainement inspirée de pénible réalité. Lisons-là donc dans ses deux formes, l’antique et la compréhensible, ceci pour mieux assimiler ce qu’est le lyrisme, ce qu’il représente auprès de notre sensibilité , ce qu’il fut également en ces temps reculés, et de ce qu’il pourrait avoir de géniteur en nos esprits supposés assoiffés d’une réelle justice.
TRANSCRIPTION
Buona pulcella fut Eulalia.
Bel avret corps, bellezour anima.
Voldrent la veintre li Deo inimi,
Voldrent la faire diaule servir.
Elle no'nt eskoltet les mals conselliers
Qu'elle De o raneiet, chi maent sus en ciel,
Ne por or ned argent ne paramenz
Por manatce regiel ne preiement.
Niule cose non la pouret omque pleier
La polle sempre non amast lo Deo menestier.
E por o fut presentede Maximiien,
Chi rex eret a cels dis soure pagiens.
Il li enortet, dont lei nonque chielt,
Qued elle fuiet lo nom chrest iien.
Ell'ent adunet lo suon element:
Melz sostendreiet les empedementz
Qu'elle perdesse sa virginitét;
Por os furet morte a grand honestét.
Enz enl fou lo getterent com arde tost.
Elle colpes non avret, por o nos coist.
A czo nos voldret concreidre li rex pagiens.
Ad une spede li roveret tolir lo chieef.
La dommzelle celle kose non contredist:
Volt lo seule lazsier, si ruovet Krist.
In figure de colomb volat a ciel.
Tuit oram que por nos degnet preier
Qued auuisset de nos christus mercit
Post la mort et a lui nos laist venir
Par souue clementia.
TRADUCTION
Eulalie était une bonne jeune fille.
Elle avait le corps beau et l'âme plus belle
encore.
Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre;
Ils voulurent lui faire servir le Diable.
Elle n'écoute pas les mauvais conseillers
qui lui demandent de renier Dieu qui demeure au ciel là-haut,
Ni pour de l'or, ni pour de l'argent, ni pour des bijoux
Ni par la menace ni par les prières du roi.
Rien ne put jamais la faire plier ni amener
La jeune fille à ne pas aimer toujours le service de Dieu.
Et pour cette raison elle fut présentée à Maximien
Qui était en ces temps-là le roi des païens.
Il lui ordonna, mais peu lui chaut,
De renoncer au titre de chrétienne.
Elle rassemble sa force.
Elle préfère subir la torture plutôt
Que de perdre sa virginité.
C'est pourquoi elle mourut avec un grand honneur.
Ils la jetèrent dans le feu pour qu'elle brûlât vite.
Elle n'avait pas commis de faute, aussi elle ne brûla point.
Le roi païen ne voulut pas accepter cela.
Avec une épée, il ordonna de lui couper la tête.
La jeune fille ne protesta pas contre cela.
Elle veut quitter le monde ; elle prie le Christ.
Sous la forme d’une colombe, elle s’envole au ciel.
Prions tous qu’elle daigne intercéder pour nous,
Afin que le Christ ait pitié de nous
Après la mort et nous laisse venir à lui
Par sa clémence.
Il ne saurait subsister peu de doute que cette transposition romane fut puisée d’une séquence latine d’église. Probablement celle de Saint-Amand, où l’abbé découvrit les reliques de la martyre, en l’an 878, et, bien que nous sommes dans un pays picard, beaucoup de controverses s’opposent encore quant au dialecte employé ici ; à savoir le picard ou le wallon dont Valenciennes est isoglosse.
En général, la cantilène prend sa source au sein des armées, puis elle se propage de la bouche des aèdes, et entre davantage dans la narration en abandonnant parfois totalement son lyrisme chanté.
Entendez qu’à l’origine, c’est une chanson !…
Ma foi, cette tradition ne fut pas que française ! Ulysse reste grec, et les germains conservaient depuis la nuit des temps la coutume de célébrer haut la voix les faits d’armes de leurs aïeux.
Coutume qui franchit le Rhin aisément au-delà de l’intervention musclée de Clovis, le plus illustre de nos mérovingiens.
Là, aucun doute que les cantilènes latino-vulgaires fusèrent de toutes parts.
Et, selon certains témoignages, l’épique en langue romane existait déjà sous le bon roi Dagobert, victorieux des saxons.
Plus tard, voyons ces épopées soumises à plus grave lorsqu’il fallut bouter les sarrasins de notre balbutiant royaume chrétien.
Avant le grand Charles, il y eut le Martel avec sa boucherie de Poitiers ; ici, le danger suscite la poésie, vous en conviendrez !
Comme pour Homère, la guerre de Troie engendra le texte ; comme pour notre triomphe sur l’envahisseur, la cantilène s’accentua.
À chacun son époque ! La nôtre, c’était surtout celle de l’Eglise, dont nous étions la fille aînée du reste. Politiquement indubitable qu’ensuite la fougue narrative se développe.
La renaissance de l’empire d’Occident ne fut pas des moindres évènements à en générer l’abondance, sans aucun doute. Encore que, dès lors, la romane s’impose en mille lieux sur la latine, mais une forme satirique apparaîtra peu à peu quant à la souffrance des querelles de succession d’entre les moins héroïques enfants et petits-enfants du grand chef.
Déjà là, puis avec la féodalité naissante, viendront les poèmes évoquant les grands vassaux – surtout leurs rivalités -, et toujours de variés récits à la gloire des Carolingiens. Au-delà, le XI è siècle restera faible en œuvres épiques. Comprenons alors que la mémoire de l’illustre Charlemagne devenue obsolète à l’avènement des capétiens, ne passionnait plus aucun châtelain, par conséquent, n’inspirait plus aucun jongleur ou autre spécialiste du genre.
Il fallut attendre les premiers retours des croisades pour que l’épopée redevienne une mode.
Pour l’historien Joseph Bédier qui souligne la carence de textes originaux quant à la France carolingienne, il ajoute que la plupart des cantilènes demeurent en rapport à certaines légendes locales empruntes, très souvent, d’influences cléricales. Disons, que les gestes et chansons se muaient localement selon l’endroit parcouru du pèlerin. Ainsi, la chanson de Roland s’adapte aux différentes étapes de la route menant à Roncevaux, tandis que la Geste de Guillaume se rapporte à chacun des sanctuaires édifiés sur la route de Compostelle.
Enfin, M. Bédier souligne que la plupart de ces œuvres épiques restent contemporaines des croisades et non liées à des textes antérieurs.
Bien entendu, il s’appuie sur le manuscrit d’Oxford, daté de 1080 et nous ayant conservé Roland, mais nombre chroniqueurs attestent que lors de différentes batailles la chanson fut entonnée bien avant cette fin du XI e siècle. Idem pour le Pèlerinage de Charlemagne de 1060 qui ne serait pas le premier texte sur le sujet, mais seulement une trace de son passage dans le temps, une étape de son évolution. D’ailleurs, les siècles suivants le remanièrent encore. Aussi, pour le ménestrel itinérant, certes le sujet ne manquait pas de piquant, mais renouvelant ses escales aux identiques périodes de l’année, il devait y ajouter de nouveaux épisodes afin de ne pas lasser son auditoire. Ainsi furent créés les cycles entremêlant les gestes, apparentant les héros sans le moindre respect de vérité historique. Bref ! tout comme la Grèce antique avait brodé ses demi-dieux, la France se permettait à son tour d’entrer dans l’ère de l’imagination.
Jusqu’à la fin du XII e siècle, la geste, fournie du modèle de Roland dans le genre et par sa forme, est majoritairement colportée de la voix du barde : poète voyageant de château en château, accompagné de sa vielle et de ses manuscrits. Ces derniers sont composés en vers décasyllabes regroupés en laisses : tirade comprenant en moyenne quinze vers homophones et assonancés. Puis, à partir du siècle de Saint Louis, la récitation, peu à peu, fait place à la lecture. Le texte n’est plus l’exclusivité du jongleur et l’assonance disparaît au profit de la rime.
Peu à peu l’octosyllabe et l’alexandrin se mettront au service d’une rhétorique plus développée dans le sens de la féerie ou encore de l’intrigue amoureuse. L’arrivée des poésies allégoriques et des romans courtois y est pour quelque chose !
C’est encore les premiers pas de la littérature, car le soir du Moyen âge nous fournira la prose, tout juste avant l’imprimerie.
Mais ce parcours paraissant limpide ne l’est aussi qu’en apparence car, en marge de notre dite évolution littéraire, se greffèrent maintes autres formes de pensées dont l’outil principal restait l’écriture. Reparlons de la liturgie, peut-être, de la philosophie probablement !...
Entendez-là, que toutes périodes obscures révèlent autant de contres courants logiques que de non moins incisives déstabilisations par le fond. Oserais-je évoquer ici les principaux détracteurs de l’ordre
établi ? …Non, je m’en abstiendrai pour ne pas compliquer cet exposé sur notre littérature, mais comprenez que, rédigées en latin, elles n’en demeuraient pas moins marginales, ces dites déstabilisations. Entendez aussi, qu’à mon humble avis, le latin maître - reconnaissons le vecteur - ne fut pas pour tous un outil obsolète.
En parfaite symbiose avec notre proto-français, il conserva, dans tout notre Moyen âge, l’aptitude - pour ne pas dire la compétence universelle - de contrer, voire de contrecarrer ce fameux obscurantisme que j’évoquais plus haut.
Ceci fera l’objet d’un autre débat, si vous le permettez.
Pour l’heure, attachons-nous à la langue romane et à son évolution.
Nous trouverons, au-delà de sainte Eulalie, d’autres poèmes sur la passion religieuse, tel la La vie de saint Léger
ou celle de saint Alexis , qui furent probablement aussi des transpositions de textes latins.
La geste, issue de ces poèmes et cantilènes (légère par conséquent), fut assurément le principal véhicule écrit de notre réel langage, c’est indiscutable !
Laurent Lafargeas