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La légende d'Ivanec - 1ère partie (Nouvelle)






Musique de Vincent Lafargeas
concerto pour piano et clarinette in a minor (moderato)




chevalier-en-f-ret.jpg

                                     Jean-Luc


La légende d’Ivanec

 

 

 

 Que l’accalmie s’impose, que les conflits

s’évanouissent par ailleurs donc, force est à

la stupidité de toujours l’emporter.

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Les maisons de Jélénia et d’Ivanec étaient en conflit depuis bien des âges. Jamais on ne vit tant de haine entre deux seigneuries aussi proches l’une de l’autre, et leurs animosités héréditaires – animosités démunies de toute diplomatie prioritaire - pouvaient devenir mortelles à tout moment. Cette mini-guerre froide  prit sa source le jour où, lors d'une chasse désorganisée, Pierre d’Ivanec tua par accident le palefrenier de Jélénia. Bien sûr les années auraient pu faire oublier cet incident, et, d’intérêt, les descendants des deux familles auraient dû occulter depuis longtemps le premier différent de leurs aïeux, mais des jets de vengeance réveillaient sans cesse cet antagonisme qui devint peu à peu viscéral, plus que de réfléchis fondements, et s’inscrivait davantage comme une tradition locale, puisque connu dans tout le royaume (voyons également poindre certaines avidités probablement créatrices de nouveaux prétextes à la belligérance).

Là, nous trouvons un écuyer pendu à un orme. Ici, une ferme est incendiée et ses occupants massacrés. Encore combien d’hommes d’armes de chaque maisnie avaient disparu ?… De combien les deux châteaux gorgeaient de squelettes dans leurs puits murés et leurs oubliettes ?… C’était l’horreur omniprésente, et quelquefois même au quotidien. Le prince d’Ivanec n’avait pas moins de cinq tourmenteurs à son service ; celui de Jélénia entretenait douze écorcheurs à sa discrétion.

 

Un été, une ambassade du roi, avec beaucoup d’autorité et durant quelques semaines, tenta de rétablir la paix entre ses deux proches vassaux, mais ce fut en vain !

La discorde ne s’apaisa que deux ou trois jours après le départ de cette légation, et la cruauté reprit derechef son infernale besogne.

Aussi, cette sanglante querelle, paraissant éternelle, isolait les deux châteaux de toute vie publique ; du moins de la noblesse extérieure.

Non conviés aux joutes, adoubements et autres cérémonies, exilés de toutes liesses donc, leurs présences, très occasionnelles, inspiraient aux autres fieffés autant la crainte que parfois le mépris. Si les deux étendards devaient rejoindre l’ost, le monde et les pairs s’accordaient à disposer ces antagonistes, l’un en escorte et l’autre à l’arrière-garde.

Le pire, c’est que les unions respectives de ces deux familles demeuraient quasi impossibles. Aucun prince, aucun baron n’aurait accordé sa fille à un fils d’Ivanec ; ceci par crainte de se voir déclarer l'ennemi de Jélénia, avec laquelle pourtant aucun héritage n’aurait osé se lier.

D’ailleurs, pas une aristocrate sensée aurait consenti vivre recluse, dans l’indifférence du monde, dans l’enseignement de l’amertume, et dans un château sans faste comme l’était celui d’Ivanec, par exemple. Alors, cette situation  détestable (convenons-en) n’offrait aux enfants de ces deux rivales maisons que des alliances roturières, à défaut de celles provenant d’une bourgeoisie naissante.

Cette tragédie ancestrale devait pourtant connaître un jour son dernier acte, hélas dans le même temps que ses dernières générations.

Et ceci aux faits d’exigences purement organiques tant que par une succession de mauvais sorts : eux seuls capables de mettre un terme à une telle guérilla, à une telle folie…

Tâchons de relater ces événements marginaux, et de les prôner à la place qui leur est due : celle que nous pouvons ici qualifier de bel avenir avorté du reste.

Le ciel des Hyderlands, région et théâtre de ce drame, est avare en clarté derrière les vitraux ; surtout en octobre !

La pure et belle Alympe de Jélénia demeure assise et silencieuse auprès de sa mère. Toutes deux, proches de l’âtre, attendent la visite annoncée du vieux sire Robert Tréban.

De quelles graves nouvelles est-il porteur ?…

 

Bien que le château qui les abritent ne soit guère plus vaste qu’un manoir andalou, leurs rencontres se font rares, et, malgré la coutume qui dicte le contraire, le sire Robert Tréban de Jélénia respectait l’intimité de sa belle-fille; en théorie du moins, car en pratique il se passait volontiers de sa compagnie !

Arrivant, le septuagénaire transportait en effet une gravité formelle sur son visage ignoblement altéré, buriné par les ans.

D’ailleurs, son salut s’inclina d’une façon tant inhabituelle qu’il trahissait la venue d’un sévère entretien. De cela, forte intuitive, Gabrianne de Mandoret en devint très inquiète, de surcroît encore plus avenante à l’égard de son beau-père.

- Alympe !…, libérez votre siège.

- Sans vous offusquer, ma fille, j’aurais souhaité qu’Alympe s’absente un moment.

- Mon père, avez-vous à discourir sur des sujets dramatiques ?

- Non !…, enfin oui !…, mais ce que j’ai à vous dire doit pour l’instant demeurer entre nous.

Sans qu’il fut besoin d’en ajouter, Alympe s’éclipsa autant avec déférence qu’avec la discrétion constituant sa personnalité.

Gabrianne s’impatienta:

- qu’est-il arrivé, mon sire, qui désole tant votre regard : icelui qui se lit comme la tragédie d’un livre à peine fermé ?…Qu’est-il advenu ?…, quelle est cette tristesse vous envahissant avant que je ne la mésaccueille à mon tour ?

- Cessez de me presser de vos questions, ma fille, ma torture est déjà suffisamment lourde pour que vous ne l’augmentiez de la votre.

L’effroi, déjà progressivement installé dans l’âme de Gabrianne, rejoignit soudainement la crainte que peut-être elle avait tenté d’ignorer, ou de faire semblant d’ignorer jusqu’ici, mais dont à présent l’évidence devenait éclatante.

- M’annonceriez-vous la mort d’Henri ?…

- Juste avant la Noël de l’année passée…Trois séculiers de Balester l’ont entendu à la cour, et, chevauchant jours et nuits d’allure prompte, ils sont venus me conduire cette affreuse nouvelle.

- Dites-le moi, ils ont pu mal entendre…, confondre l’homme…, ne pas comprendre tous les dires…

 

- Hélas, ma fille, notre souverain n’a probablement pas songé ni nous duper, ni avoir été lui-même abusé lorsqu’il remit les armes de votre époux à ces trois clercs.

Ici, un horrible et long silence s’installa sur leurs deux paires de lèvres vibrantes et asséchées, auxquelles se mêlèrent très vite un flux de larmes incontrôlables.

À l’instant où le vieil homme voulut étreindre sa belle-fille afin de soutenir autant son indubitable déchirement que le total désarroi qui l’anéantissait lui, Gabrianne de Mandoret s’effondra sur le siège qu’elle venait de quitter en hurlant un désespoir que jamais auparavant les murs du château n’eurent à entendre.

Le sire de Jélénia, dont personne n’aurait pu voir s’affaiblir d’aucune façon, là, le sire de Jélénia s’écroula à son tour sur la fragilité de ses genoux, tout en s’efforçant de maintenir ses paupières closes, tout en s’efforçant à ne pas joindre sa détresse - pour l’heure à son comble- à celle de sa bru, de son côté sujette à la frénésie.

- Comment se peut-il ? …, quelle est l’origine de ce malheur que nous ne saurions obtenir autrement et ailleurs d’un étroit commerce avec le diable en personne ?… Qu’il me soit permis de m’entretenir avec cet impitoyable destin n’ayant pas l’once d’une compétence au fondement de ses choix. Mon père !…, que nos assassins se fassent connaître, à défaut qu’ils succombent à la haine qu’il m’est impossible ici d’interdire de naître en moi… Dites-le…, dites-le…, qui sont-ils ?

- Ils ne sont qu’elle, et elle est seule !… La typhoïde, ma fille, compte mille fois plus d’ennemis que les infidèles qu’Henri s’en fut allé combattre ; la typhoïde qu’il rencontra dans un  krak  non loin de Césarée… Voilà notre assassin !…

Ce furent ici les derniers mots prononcés par le vieux châtelain avant qu’il n’en revienne aux pleurs. Pleurs dont il avait beaucoup de mal à ne pas joindre à ceux plus manifestes de Gabrianne qui, maintenant, frappait inutilement le plancher d’une énergie que seul un tel chagrin, seule une telle douleur pouvait commander.

- Est-il vraiment possible que ce fléau n’ait pas de figure connue quelque part dans ce monde, que je ne puisse lui porter un glaive ?… Cette méchante fatalité aurait-elle un autre nom de celui que vous me dites ?… Oh, mon Dieu !…, pourriez-vous m’apporter un réel support à ma vengeance ?…, un être à mille jambes qui me soit aisé d’en arracher une à chaque jour, puis une autre à chaque nuit…

 

Oh, mon Dieu !…, que vous ai-je fait pour que ma souffrance ne puisse rien châtier en retour de cette peine insupportable ?

Dehors, le ciel s’assombrissait davantage. Immobile, au fond d’un couloir, Alympe, percevant ces interminables cris et lamentations, comprit qu’il s’agissait du deuil de son père. Aussi, devinant la terreur qui affectait sa mère, tremblante, sortant à peine de l’enfance, elle apprenait autant la puissance de ce qu’avait été l’amour de ses parents que les horribles conséquences de leur séparation, à présent définitive.

Peut-être, fut-ce ce jour-là qu’elle devint adulte ?

Toujours est-il, qu’estimant alors que Gabrianne devait accueillir son soutien, elle se précipita auprès d’elle juste à temps pour lui ôter les mains, les bras et la tête que la malheureuse s’apprêtait à plonger au cœur de l’ardent foyer. De nouveau et de lui-même, le feu s’était attisé !

Robert de Jélénia, de son côté doublement affecté par la mort de son fils et de l’épreuve de sa belle-fille, ne put réagir d’assistance à cette nouvelle déconvenue, et, tandis que les gens de maison qui suivirent Alympe s’employaient à panser les brûlures de Gabrianne, lui, péniblement, regagnait ses appartements en aidant sa marche par l’appui de tous les éléments intérieurs du château.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Le duché d’Alvérique est une frontière du royaume. Marche occidentale d’une couverture prioritaire, les tumultueux X et XI ème siècles l’ont parsemé de mille places fortes; un peu moins sur les hauteurs des Hyderlands dont le relief escarpé constitue déjà une parfaite défense naturelle.

Bien qu’estimées imprenables à l’époque, ici beaucoup de ces forteresses furent démantelées depuis, car jugées abusivement inaccessibles comme l’est Ivanec. Celle-ci se gagne certes par deux pôles, mais demeurent cependant très éloignée de toutes activités rurales.  Ces terres exploitables sont d’ailleurs situées à plusieurs heures de marche. Aussi, surplombé de sa muraille, le lac Evering n’offre aucune possibilité d’accès, et pas une mule ne peut gravir les quelques sentes qui longent le récif de part et d’autre. C’est donc plus au sud que Foulques, dernier seigneur d’Ivanec, visite et organise toutes ses censives.

Aujourd’hui, c’est une plantation de trois arpents qu’il veut soustraire du passage des sangliers en élevant, à l’intérieur du bois voisin, un clos de pierres en appareil cyclopéen à demi-hauteur d’homme. Afin de correctement définir l’emplacement de cet ouvrage, il est assisté de Géraud, son dernier fils survivant, et d’Orlande, son régisseur. Comme tous maçons avérés, ils utilisent des fiches, des maillets et un cordeau.

Tandis qu’à l’éminence d’un tertre, Ivanec et son fils veillent à la direction empruntée des futurs travaux, Orlande fend la sylve en déployant seul le cordeau vers le bas, ceci avant de s’arrêter soudainement à l’approche des deux tiers de son parcours. Les plus de trois cents pieds qui le séparent alors des autres rendent toutes communications impossibles, si ce n’est que par des gestes.

- Descends à lui, pesta Foulques (bouillant d’origine), rapporte-moi la cause qui lui dicte l'inertie au labeur, ainsi que celle qui le pousse à chercher une lune en plein jour.

Encombré de tout le matériel de bornage, Géraud se rendit péniblement auprès du régisseur qui, en effet, paraissait n’être étrangement concerné que par le ciel.

 

- Mon père s’interroge…Disons que la patience lui échappe !

- J’eusse été étonné d’autrement, répondit Orlande.

- Et qu’épiez-vous vers le haut ?

- L’âge de ce frêne…, pour l’innocence duquel je crains.

- En effet Orlande, vous avez bien estimé l’avenir de cet objet perturbant notre tâche.

- Un arbre n’est pas un objet ; cela naît, cela vit, et cela meurt… Nous pourrions là disposer deux relais en œuvrant un coude qui l’épargne.

- Je doute fort que ce clément projet se joigne au dessein de mon père… Enfin, je m’en vais lui exposer.

- Inutile…, vois-le qui arrive à renfort de grande ire.

Le sire d’Ivanec, s’approchant du frêne, devina aussitôt la cause de cette interruption de travail.

- Orlande, demanda-t-il, souhaiteriez-vous contrarier une ligne droite ?

- Non, mon maître, je me suis attardé sur une idée puisque ma connaissance des vôtres aurait dû me dicter son contraire.

- Vous devenez sage et prévenant !…Placez donc un relais devant ce fût que nous allons abattre; ce lendemain, de la soue, nous gagnerons l’orée.

En ordonnant cela Foulques s’éloigna afin de rejoindre Otto-Guillaume, Bernard de Krestan et quelques de leurs gens de pieds qu’il vit s’approcher par une sente parallèle à son cordeau.

Une fois de plus, Géraud se trouva déconcerté par l’autorité aveugle de son père.

- Il semble que nous ne soyons entendus, dit-il après son départ.

Orlande, serviteur depuis vingt trois ans, lui répondit avec davantage de fatalisme.

- Même pourvu d’arguments pieux et légitimes, s’opposer au désir d’un chef équivaut à desservir plus promptement lesdits arguments. Quant à ce goût pour les lignes droites, qui ne saurait être partagé ni par la forêt ni par le moins idiot des sangliers, il demeure cependant une antique et indétrônable priorité dans l’âme de la plupart des hommes… Par endroit, comme ici, vouloir contester son nécessaire conviendrait à s’essouffler en vaines paroles.

Géraud l’écoutait à peine.

- Descendons, Krestan est de retour, et je suis le principal concerné des nouvelles dont il est porteur.

 

Voyant son fils le rejoindre, Foulques interrompit la conversation qu’il avait entamée avec les nouveaux arrivants.

- Géraud, ton mariage est à présent définitivement scellé… Le sire de Fréan’s nous commande les cérémonies pour la Saint-Jean.

Et Bernard de Krestan, quittant son cheval, ajouta :

- elles auront lieu sur vos terres, et le duc Wenceslas y est convié.

À cette dernière nouvelle, le regard du jeune garçon devint instantanément plus lumineux.

- N’est-ce pas déjà liesse, père, d’apprendre qu’un si haut personnage consente à séjourner à Ivanec ?

- Bien sûr, c’est grande liesse, attesta Foulque, mais il n’est pas dit que ce ne soit sans tourmente.

- Je ne vois pas ni où, ni comment pourrait se loger la tourmente à ces noces.

- Mon fils, les cortèges arriveront de septentrion, et, à moins qu’ils ne s’attardent de trois pleines journées, nous ne pouvons les voir qu’emprunter le gué de Vestan, situé au cœur des alleux administrés de Jélénia.

Orlande s’interposa:

- de ce côté, rien de redoutable à cette heure; Jélénia est en deuil !

Nous serions à tort d’épouvante de croire ici le vieux Robert apte à manipuler l’enseigne.

- Nous savons cela Orlande, répondit le sire d’Ivanec, mais c’est pour l’heure…, et ce ne serait ni tort d’épouvante ni abus d’émoi de le convenir débonnaire que pour un temps. Un deuil n’est pas une amputation !... Si son esprit batailleur somnole depuis peu, vous verrez combien sa nature lui commandera l’éveil d’ici la Saint- Jean… Croyez-moi, il n’y aurait pas dommage à l’espérer mort avant ce jour.

- Profitons alors de sa présente léthargie pour l’engager, proposa Orlande, et mandons-lui trêve, au moins jusqu’à ces fastes épousailles.

Immédiatement, Foulques retrouva sa colère ordinaire.

- Je me déporterai autant de l’intention que des manœuvres de cette ambassade… ; plutôt, un mois durant, lécher ma propre botte ! Et puis, l’expédition n’est pas sans risque.

 

Le chevalier Bernard de Krestan, médusé par l’impertinence d’Orlande, interrogea ce dernier avec autant de dédain que de suspicion dans le terme.

- N’auriez-vous pas conservé quelques amitiés auprès de ce monsieur de Mandoret ?…

- Pas l’ombre d’une querelle, mon bon sire, répondit le régisseur.

Krestan, aristocrate sans fief et presque sans bien, aussi noble sans prestance, avait trop souvent l’indélicatesse d’afficher son rang à la moindre occasion. Là, jalousant la récente et soudaine fortune d’Hérail de Mandoret dont la basse naissance l’excédait, agacé par les étroites relations qu’il maintenait malgré cela toujours de ce côté, notamment celle d’un asservi comme l’était Orlande, Krestan voulut imposer une intelligence qu’en général il était incapable de fournir.

Paraissant donc convaincu d’un stratège infaillible, il s’adressa au sire d’Ivanec, son ami :

- déléguez…, députez Fambert ou autre de ses hommes que Mandoret introduira auprès de sa sœur à la supplique d’Orlande.

- Fambert n’a pas reçu l’enseignement de toutes les pruderies indispensables à une telle mission, répondit Foulques.

- En effet ! , confirma Géraud…, et nos dires, s’ils doivent être invités, pourquoi les confier à la bouche d’un minotaure ?… Mon père, l’absence de votre diplomatie ne pourrait-elle mieux se remplacer que par mes plaidoyers ?

Orlande préféra cette dernière proposition, Krestan n’y trouva rien à contester, et Foulques d’Ivanec en convint que ce serait l’intervention la mieux adaptée à la requête dont il était question.

Alors Géraud, prenant de l’assurance au-delà de cette approbation majoritaire, plastronna à son tour un charisme naissant.

- Raconte - moi cette Améliade que l’on m’empresse de connaître, tant que les caprices de mon sommeil en abrègent les nuits, demanda-t-il au jeune Otto-Guillaume (muet jusqu’ici). À quelle icône, à quelle allégorie, à quelle divinité la compares-tu ?…Érudite comme on me l’a décrite, quel fut le langage qu’elle utilisa pour t’interroger sur les traits de ma personne ?… Parle Otto…, l’as-tu vu ou non ?…

Le sire d’Ivanec éclata de rire.

- Voyez ce godelureau, il est déjà ivre sans vin tasté… Il s’enflamme à devenir un homme sans en connaître les dépenses… À propos, Krestan, parle-moi de la dot que nous a consentie le père de ma future bru.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

 

 

Depuis le jour où ils apprirent la mort d’Henri de Jélénia, sa veuve Gabrianne et Robert Tréban, le père du défunt, s’étaient isolés chacun de leur côté, chacun dans l’une des extrémités du château. Aussi, depuis ce jour, depuis près d’un mois durant, tous deux s’étaient cloîtrés de leur chagrin, se refusant ainsi toutes sorties autant que toutes visites. Malgré cela, ignorant ces interdits, usant presque de la force, rusant la garde personnelle de sa sœur, Hérail de Mandoret s’introduisit  dans les appartements de cette dernière qui, endeuillée, se situait presque au quart d’heure d’atteindre la folie.

- Que m’apprennent vos gens Gabrianne, vous ne sortez plus de cette chambre ?…

- Oh, c’est juste qu’il me faille un peu de repos.

- Que me dites-vous ?…, un repos de vingt huit jours n’est plus une quête de vigueur, c’est celle d’une complète atonie à laquelle quiconque ne saurait trouver le remède. À rester isolée du monde, dans cet endroit que vous avez transformé en recluserie, vous perdrez autant l’usage des mots, autant vos couleurs de figure, que vos chambrières vous confondront des linges qu’elles portent au lavoir… Également, à vous connaître ainsi, nous dirions que vous apprenez aux ombres à s’élargir et aux lueurs à s’éteindre !…

Vous laisseriez-vous mourir à votre tour dans le dessein d’achever tous chagrins par le début du notre ; à votre fille et à moi-même ?

- Vous êtes bon, mon frère, de vous émouvoir ainsi de mon teint, mais croyez-bien que les plaies de l’âme ont une telle lenteur à la guérison que j’ai pour l’heure grand aria à soigner le reste de ma personne.

- Allons ! allons !…, je comprends que la tourmente de votre beau- père ne peut désormais découvrir sa fin. Acceptez, cependant, qu’à y regarder mieux, n’ayant qu’un héritier, il n’aurait jamais dû lui accorder ce voyage en Terre sainte. Tous savons que très peu n’en reviennent, et que c’est la route de la mort avant d’être celle du salut ; ceci autant pour le plus misérable des pèlerins que pour notre noblesse la mieux enferraillée !… Je sais, dis-je, que la douleur de ce vieil homme est double, qu’elle ajoute au trépas d’un fils, qu’il avait unique, la disparition de sa lignée, et, par là, de toute descendance de nom, mais vous, ma sœur, qui ne comptez guère plus la moitié d’âge que Robert, pensez-vous que vos trente mille lendemains peuvent demeurer en cet ermitage ?…

Eh bien !…, que pensez-vous de mes dires ?…

Cette dernière question qui, en réalité ne sollicite et ne sollicitait de coutume aucune réponse de la part d’Hérail de Mandoret, constituait une désagréable carence de sa personnalité. Issu de famille roturière, pas toujours à son aise en plus haute conversation, il s’efforçait du mieux qu’il le pouvait à parfaire son langage en toutes circonstances. Fier de sa sœur – surtout de son alliance -, l’homme était bon et voulait croire que le mal ne pouvait exister. Ceci tout comme il demeurait convaincu que personne lui porterait ombrage d’une quelconque maladresse de diction. Toutefois, déstabilisant parfois son interlocuteur, il clôturait presque toujours son dialogue de cette phrase qui agaçait particulièrement Gabrianne: " que pensez-vous de mes dires ? "

- À vous accorder l’oreille, Hérail, nous pourrions croire et agir d’un cœur et de membres sans trouble. .. À ouïr vos arguments, nous entendons ceux d’une cohorte aveugle qui en remplacerait une autre, totalement défaite…Seriez-vous façonné de nos granits environnants ?… Je suis votre parente, et votre froideur me glace plus qu’elle n’en serait capable venant d’ailleurs.

- Certes, un malheur comme celui qui vous atteint, comme vous le dites, est une plaie longue à guérir – j’ajouterais même que jamais elle ne forme une réelle cicatrice -, mais les éléments célestes qui nous ont constitués ainsi que nos multiples obligations terriennes nous commandent justement de ne pas offrir au mauvais sort l’occasion de compléter, de nos personnes, d’autres victimes à son triomphe.

Il est vrai que de la réalisation, de l’utilité ou de la défaite de toute une existence, seul Dieu en garde le sens, mais si ce dernier rappelle à lui, d’injuste hâte, certains d’entre nous, qu’il en ait ou non mal estimé la nécessité, nous devons, humbles, se satisfaire de ne pas avoir été choisis… ; aussi estimer, à notre tour, que nous avons ici beaucoup à lui rendre.

- Que puis-je rendre ou donner à ce Dieu qui m’a déjà tout pris ?…

- Votre fille…, ce château, le rang dont il est assorti… N’est-ce pas là d’autres richesses que le ciel vous alloue ?…La misère qui vous afflige, ne serait-elle pas mieux cruelle en l’absence de ces fortunes ?…Ma sœur, occupez-vous ! Ne pas oublier votre époux ne vous commande pas de vous oublier vous-même. Ma sœur, j’insiste, occupez-vous !… À ce propos, deux messieurs d’Ivanec m’attendent à la herse avec une requête. Pourriez-vous obliger votre beau-père à les entretenir.

- Dans son état ?… D’Ivanec, me dites-vous ?… Vous n’y songez pas… L’écoute de ce nom, pour l’heure, suffirait à Robert à prendre la route du cimetière avant le retour de la dépouille d’Henri… Et que veulent ces tueurs ?

- Je me laisse dire que ce sont des messages de paix qu’ils conduisent… ; Ivanec s’apprête à marier son fils…

De notre côté-ci, ma sœur, voyez le chagrin remplacer les murs davantage que lever des hordes… Si Robert ne le peut, recevez ces gens, Gabrianne…, acceptez la trêve qu’ils vous portent… ; le temps de ce deuil que vous souhaitez prolonger ! Ce faisant, épargnez à Robert la conscience et la gestion d’un conflit qui, pour sûr, l’accablerait plus qu’il ne l’est.

- Mon frère, entendez-moi, je n’en ai pas la force…

Que Jarris les reçoive ; nous aviserons plus tard.

- Jarris ?…, ce moine froqué par erreur ? Cet empersoné de triche, ce pique-lardon qui se dit ex-carme, éminent exégète, mais que lui seul en atteste. Ce cafard, ce finassier, ce diable en réalité dont le calice dominical n’est en fait de lui servir sa propre messe de chaque jour. Gabrianne, entendez que ce trompeur n’est pas plus connaisseur ni usiteur des règles de la foi chrétienne qu’un leveur de fosse à Bagdad. C’est sa comptabilité personnelle qu’il porte au canon plutôt que les prières de notre Saint Office … Je doute fort, ma sœur, que cet esprit, de surcroît batailleur, ne soit apte pour un tel entretien… Un dévot ?… ; estimez un autre.

Mener son astuce en proue de votre pavillon avorterait toutes avantageuses négociations…Mandez votre fille…Alympe n’est-elle pas l’avenir de cette maison ?…

- Eh bien là, mon bon frère, vous avez gagné… ; qu’il en soit donc ainsi !… Faites-là venir à nous, et enseignons lui la convenance d’entendre sans rien céder.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

 

Nous sommes dans la plus grande salle du château de Jélénia ; la mieux éclairée, quoique fort sombre.

Toujours candide, jovial à l’idée qu’une concorde aboutisse de son intervention, Hérail de Mandoret n’en demeure pas moins silencieux, à la droite de sa nièce dont il devait admirer les premières habiletés de langage.

Devant elle, et comme pour confirmer son aptitude aux négociations, s’imposait frère Jarris, le prieur, le confesseur, la mauvaise âme de sire Robert.

Introduits là, avec l’ensemble des égards qui sont dus, les deux hommes appartenant à la maison ennemie se confondent en politesses exagérées et en remerciements interminables ; surtout le plus jeune !

Orlande en vint au fait. Ayant à peine estimé l’âge d’Alympe, il s’adresse tout d’abord à la cheminée – pour l’instant, la moins muette du côté Jélénia - :

- notre ami…, votre oncle, a probablement dû vous exposer les pacifiques et nobles motifs de notre visite : ceux, qu’au-delà de moult débats et profondes méditations, nous conduisent à requérir l’accalmie sur nos domaines attenants.

En disant "votre oncle ", le régisseur d’Ivanec avait spontanément orienté son regard vers l’interlocutrice qu’il espérait unique. Disons que l’indélicatesse d’occulter Jarris trouvait légitimement ici sa raison (Les gens de bien et ceux porteurs du mal se reconnaissent antagoniques plus vite que peuvent s’accorder ceux qui s’aimeront pour l’éternité) . 

Le moine, de constitution espiègle, excessivement en crainte d’être marginalisé des décisions à venir, s’octroya aussitôt le droit de la réponse :

- cette maison est endeuillée, Monsieur, et je doute qu’elle ne puisse correctement ni entendre ni porter une juste analyse à toutes suppliques avant plusieurs semaines. Dans l’immédiat, nous ne pouvons qu’écouter, recueillir vos dits motifs ainsi que la précision de vos demandes.

Alympe s’avança avant de prendre la parole qui lui avait été justement et légalement confiée à la base :

- certes ! vous devez savoir cela, tout comme nous sommes en connaissance des préparatifs de la haute alliance qui vous députent…À présent, veuillez nous apprendre vos attentes…

Géraud s’empressa à son tour :

- il ne s’agit pas d’une députation…, je suis l’héritier d’Ivanec; l’intéressé même de cette alliance, et c’est très humblement de mon unique personne que je sollicite la trêve entre nos deux familles. Trêve que, pour ma part, je juge nécessaire à mes noces autant qu’au deuil qui vous afflige.

Un moment, Alympe dut chercher sa réplique.

- Nous voyons bien l’amour porté à votre future dame, Monsieur, et nous ne saurions accorder une autre meilleure cause à la trêve dont vous parlez. Cependant, veuillez me dire ce que Jélénia nuirait ou comblerait à votre mariage.

- C’est que, Demoiselle, l’amour demeure une chose inapte à détourner le cours d’une rivière autant qu’à en déplacer un gué. L’aristocratie qui accompagne ma fiancée, les cent autres conviés arrivant de toutes parts du royaume devront emprunter, sans détour possible, les routes et les chemins qui traversent vos alleux, et, malgré les faveurs de la saison à venir, nos climats sont si peu favorables qu’il nous apparaît malséant de prolonger la caravane de cette éminence… J’épouse la fille du vicomte Judicaël d’Agénie-Fréan’s !

Le moine, désireux d’abréger cet entretien dont la maîtrise lui avait rapidement échappée, répondit à Géraud comme si Alympe eut manqué de clairvoyance.

- Enfin, nous percevons ici le réel fondement de votre requête : la paix contre un passage ! Que l’on devienne les pontoniers de vos alliés !…

Il conviendrait, Monsieur, que notre châtelain s’affaire d’une longue analyse à cet échange dont l’assurance des lendemains nous paraît bien faible… J’ajouterais également qu’une liesse reste très éphémère, et qu’elle n’engendre pas aux esprits la sérénité permanente indispensable à la meilleure politique…

Agacée, Alympe interrompit Jarris qui, déjà, utilisait un ton fort désagréable.

Elle le fit avec une telle ardeur, une fougue tant surprenante que Mandoret parut s’en alarmer tout comme Orlande en eut la face bée.

Elle le fit avec un tel élan, se rapprocha de ses interlocuteurs de si près qu’elle devait, par cette exaltation à peine justifiée, transformer le cours de l’histoire des Hyderlands.

Pourquoi ?… Tout simplement parce qu’elle était fort belle, et que Géraud d’Ivanec l’était tout autant.

Géraud, maintenant renversé par un contact si joint, un presque volcan inattendu ; et là, reparlons de stupeur ; et là, comment un autre de son âge aurait pu s’en soustraire sans en dissimuler sa fausse mal aisance ?… Géraud faisait ici soudainement connaissance avec lui-même. Disons que, aux premiers abords, bien qu’il puisse ne s’agir peut-être  de frivolités incontrôlables, le garçon n’en demeurait pas moins ébloui. Et, tout en parlant, la jeune fille regagnait ici - à son insu - le temps perdu par l’hystérèse de ce parfait coudoiement, l’une de ces magies de l’humanité. Observons là ce début d’amour comme une alchimie, et qu’il me soit permis plus modestement de nommer une chimie qui s’opère, s’obtient et se subit à certains endroits de la vie, tellement diversifiés qu’il demeure impossible de les consciemment orchestrer pas plus que de les prévoir ou de s’en préserver.

Elle revêtit une mine d’infante, il regroupa toutes ses verves, elle ajouta du velours à sa voix, il s’immobilisa comme l’eut fait le modèle d’un maître italien ; et chacun devint le miroir de l’autre.

Pourquoi ?… Tout simplement parce qu’Alympe était fort belle, et que Géraud l’était tout autant. Ce dernier fut pourtant un soupçon agressé par l’autre.

- Sachez, Monsieur, qu’il n’est pas coutume en notre lignée de maintenir et de prolonger des guerres inutiles, mais vous comprenez que l’accordance d’une trêve momentanée ne peut s’envisager qu’au-delà de notre réception d’avantages.

 

- J’entends bien, répondit le jeune garçon, et… quelle serait la nature de ces avantages ?

- De ceux que mon grand-père, seul, peut décider ; quoiqu’il vous appartienne de les proposer !

- À votre tour, Demoiselle, apprenez-là, qu’en ma réserve, les conflits de toute nature ne sauraient être plus convenant de disparaître du monde qui nous vit naître et qui nous verra mourir. Ma présence ici vous le confirme !…Notez-le, mon père et moi regardons cette guerre - comme vous la nommez -  inutile, voire tellement absurde qu’elle ne pourrait se porter mieux qu’en se rapprochant de sa fin. Cependant, autorisez ma confusion quant aux structures exactes de nos renoncements indispensables à l’accueil de cette paix.

Ainsi, Géraud, infatué, joignait à ses dires le maximum d’emphases. Du mieux qu’il le put, son enjouement inspirait et contrôlait sa rhétorique qui ne semblait pas vouloir s’épuiser, et ceci malgré qu’il parlait maintenant pour ne rien dire. Disons, qu’au grand étonnement des trois adultes présents, il en arrivait à se raconter lui-même, à mentionner une partie de ses projets ainsi qu’un ensemble d’autres sujets divers n’ayant plus l’ombre d’un cautionnement direct à sa requête initiale. Alympe l’écoutait, elle lui répondait, l’interrogeait ; Alympe buvait ses paroles, et personne n’osa interrompre cet échange puéril, mais néanmoins enrichi d’une osmose située au pas de l’irréel. Et les trois adultes, dis-je, furent ici les témoins de la naissance d’un feu que rien ni qu’aucun ne put jamais éteindre.

 

 


 

 

 

 


 

 

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