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La légende d'Ivanec - 3ème partie (Nouvelle)


Musique de Vincent Lafargeas. Concerto pour piano et clarinette in a minor (allegro)

                                                                      Jean-Luc


 

IX

 

 

 

La nuit est très épaisse. Un unique éclairage tente de veiller la cour. Alympe a fait lever la herse depuis qu’elle fut informée du sommeil de sa mère. Couverte d’un fin voilet, au mieux parée d’un jacint, au plus ornée de babelets, elle attend le chevalier Kévir de Maloë. Celui-ci, selon l’organisation de Mandoret, doit la conduire et l’escorter pour son aller et retour clandestin : son escapade, cette liberté dérobée qui lui fait déjà autant vibrer le cœur que, pour l’heure, tout le reste de sa personne. L’instant revêt une intensité, admettons-le; se risquer dans l’obscurité - ce que jamais sa vie durant elle ne fit -, le faire à l’insu du château, de l’autorité inviolable qu’il représente, chevaucher avec un inconnu – il aurait tué plus de cinquante hommes, dit-on -, tout ceci pour s’entretenir avec un autre inconnu, ennemi de la famille de surcroît. Nous devons avouer que l’entreprise est osée pour une jeune fille de dix sept ans. Cependant, elle a une entière confiance en la complicité de son oncle. Lui, qui jamais n’a fait preuve de défaillance en quoique ce soit. Et c’est bien cette participation d’un adulte proche qui cautionne et détermine son action aventureuse. Kévir de Maloë a lui trente-cinq ans ; c’est aussi un adulte, mais il apparaît encore tout de même comme un jeune homme, et, de plus, très élégant, très distingué. Malgré son peu de naissance, c’est le type même du chevalier courtois qui ne saurait être en retrait de faits d’armes. D’ailleurs, les siens sont multiples à coiffer son charisme éclatant. Il est sorti vainqueur absolu de vingt et un tournois, il accompagna le roi durant quatre années, il participa à la bataille d’Idelfaste en 1248, à celle de La Gélonne l’année suivante, et faillit rencontrer la mort au pont de Babieskou, là où elle emporta douze mille valeureux guerriers des plus attachés à la couronne. Malgré quelques béantes cicatrices  dissimulées par son équipement, l’homme conserve toujours l’abord le moins répugnant. Si l’on détenait la nomenclature de l’individu mâle parfait, celui-ci pourrait y correspondre ; pas un mot inutile, pas un ongle noirci, pas un cil galopant…

Bref ! si Alympe n’était pas plongée dans l’âtre de sa passion encore inassouvie, si elle s’était trouvée au-delà de sa juvénilité donc, elle aurait probablement et naturellement succombé aux charmes aveuglants du chevalier Kévir de Maloë. Ce dernier arriva à Jélénia avec fort peu de retard, et accompagné de trois gens de sa suite : disons des écuyers. Se prémunir de tous dangers demeure évident ; la mission garde son côté illicite ! Et voilà donc notre cortège délictueux s’avançant dans la nuit froide. Du côté Ivanec, l’expédition fut un peu plus rude à ses débuts ; du moins pour le régisseur qui ne sut comment s’y prendre, sans se compromettre, pour duper la surveillance de Fambert. Le manque de finesse de celui-ci n’ayant d’égale que sa défiance permanente !…

Auprès de cet inlassable hallebardier, Orlande devait user de palabres, de maintes philosophies basiques, et surtout de procédés vieux comme le monde, tels que le sont les ingrédients soporifiques mêlés au vin. Notre butor attablé n’est certes pas charitable de son flacon ; en dehors, c’est du meilleur qu’il exige au boisseau. Le régisseur en eut pour ses frais ! Enfin, Géraud et son complice quittèrent leur château quelque peu tardivement aux vues du programme de Mandoret.

Les escarpements ornant la rive sud du lac Evering présentent un relief plus que surprenant. Ici, la nature a œuvré avec l’étrange en façonnant un enchevêtrement confus de roches diverses autant de forme que de composition. Ainsi, des pics se succèdent et s’alignent parfois vers le plus haut, un peu comme le font les pilastres extérieurs d’une église gothique, tout en s’unissant à une autre multitude de rocailles moins oblongues, de creux inélégants et d’importantes sombres cavités.

C’est le cas de notre souterrain ; celui du Montoi Faussart qui, dans son ensemble, se compare davantage à un amas de pierres à peine posées les unes sur les autres qu’à une vraie montagne, comme le suggère son appellation. Son extrémité nord donc est traversée sur cent cinquante pieds environ du passage évoqué par Mandoret, situé, ce passage, un peu au-dessous du niveau du lac voisin. Si sa hauteur l’eut permis, aisément, un attelage complet aurait pu emprunter ce souterrain. En revanche, et à mi-parcours dudit passage, une peu large ouverture donne accès à une seconde cavité parallèle, plus haute mais beaucoup moins régulière, et surtout sans aucune autre sortie. Disons, un labyrinthe de parois calcaires, très humides par endroits : une grotte en quelque sorte…

 

C’est là, équipées de quelques torchères, qu’attendent Alympe et son ultra-digne escorte.

Les deux amants, s’étant quelque peu improvisés comme tel, se jetèrent aussitôt dans les bras l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient toujours connus, et comme s’ils avaient été séparés depuis cent ans. Puis, un long moment, ils ne cessèrent de se raconter comment l’un avait pensé à l’autre.

Oserions-nous blâmer ou rire de cette deuxième rencontre dont la teneur nous aveugle de son évidence ? Oserions-nous joindre à l’écoute et à l’odeur de leurs échanges une quelconque sentence qui ne pourrait avoir d’autres origines que celles étayant la convoitise, à défaut de celles entièrement constituées d’une basse et vile désuétude ?

En vérité, rien de plus magnifique à voir et à entendre sur cette terre que deux individus libérant ce qu’ils ont de meilleur en eux pour, le plus maladroitement, se l’offrir mutuellement. D’ailleurs, Orlande et Kévir de Maloë, comme paraissant avoir dérobé une part de cette scène, convaincus de leur indiscrétion, se retirèrent en silence pour rendre à nos deux tourtereaux une intimité devenue légitime en à peine le temps écoulé d’une demi-minute.

Aussi, après et durant de longues embrassades, Alympe en vint aux stratégies à envisager afin d’établir un avenir plus confortable à leur volonté commune        (chacun sait que les femmes, même jeunes, auront toujours le pragmatisme naturellement en avance sur celui des hommes – ceci est depuis la nuit des temps ! -) :

- as-tu renoncé à tes noces ?

Peut-être surpris de cette question, Géraud, au plus enflammé que l’on puisse l’être à l’entente d’une telle considération de sa personne, du moins de son devenir, répondit en échappant une promesse dont il était totalement assuré.

- De ce mariage, apprends qu’il n’en sera plus jamais question. Si les contraires à notre liaison s’aviseraient de me l’imposer, je puis te confirmer qu’ils devront me conduire à l’autel, agonisant ou encore tout à fait agonisé de leurs tourments. Je t’aime, et suis apte et mûr à subir tous les parjures ainsi qu’à la pratique de toutes les vilenies dont les démons de l’enfer sont capables.

 

- Je doute que cette rageuse volonté ne suffit à dégriser l’épais nuage de nos adultes.

- En effet, répondit Géraud, mon père souhaite me verrouiller jusqu’à la Saint-Jean, mais il n’a pas encore une correcte estime de ce dont ma subtilité pourrait mettre en œuvre pour faire annuler ces noces. Du reste, à Dieu, il m’appartiendra de dire non.

- Je ne puis de mon côté m’offrir la patience de ce jour, mon tendre ami ; mon grand-père s’apprête à trépasser, et commande ses derniers vœux à me voir épouser le plus opulent des hobereaux qu’il aura sélectionné. Ma seule résistance à ce choix serait ma fuite. Mon oncle m’a promis de manœuvrer au mieux pour dissuader ces récentes intentions, mais comprends que mon aïeul ne mérite pas de mourir dans l’ombrage d’un nouveau chagrin.

- Alors, j’irai au plus vite lui exiger ta main.

- Oh, mon amour, qu’il accepte serait prodigieux !… Je vais l’entretenir moi-même en préambule à ta visite car, sans la langue du moine qui lui encombre l’âme, je doute fort qu’il persiste à entretenir la haine sur le nom d’Ivanec.

- Ivanec est dans mes gênes, certes j’en suis fier, mais en suis tenaillé à la fois.

Pour cela, ma mie, conduisez-moi vers un guérisseur, même le pire des excommuniés, et qu’il extirpe en moi toutes les males viscères affectant ce nom…

Là, le jeune homme se trouvait plus qu’agenouillé. Puis, se relevant, il émit une menace.

- Et, si ton moine perfide, ce Jarris il me semble, si icelui s’avisait d’éblouir votre mourant de ses mesquineries contraires à notre alliance, s’il souhaitait contrarier mon vueil, si tu l’aperçois ou le devines à ce dessein, apprends-lui de moi qu’il mangera tôt son aumusse, certes sans sel, mais surtout sans boire.

La jeune femme enlaça son amant.

- Mon Géraud, je t’aime et ne puis davantage souffrir que nos rencontres demeurent en tapinois plus qu’elles ne le furent ce jour. Je t’aime et suis convaincue demeurer sans aucune ardeur commune si ma vie devait se réaliser sans toi… Entends que, si tu quittais ce monde, je ne serais plus qu’une ombre… Si tu devenais spectre, je serais la muraille que tu traverses.

 

- Ma mie, si tu étais rivière, je serais ton lit, et si tu étais vin, je te lécherais jusqu’à la lie comme du nectar on en suce les dernières gouttes.

- Mon amour, si tu étais sang, je serais ta veine…

Ainsi, nos deux jouvenceaux s’étreignirent à nouveau, et durant un long temps au terme duquel Orlande et le chevalier eurent à employer l’autorité afin de les désunir avant l’aube.

 

 

 

X

 

 

Robert Tréban, sire de Jélénia, n’est pas dans le fond un véritable personnage de conflit. Nous l’avons déjà évoqué, la guerre qu’il pérennise à l’encontre de son voisin demeure viscérale, puisque ancestrale avant toutes autres causes mûrement fondées. L’homme est âgé, cela aussi nous l’avons déjà dit, et s’il devait s’obstiner à prolonger les rixes au-delà de son existence, ce ne pourrait que desservir au mieux l’assise de son legs.

La fatalité lui a ravi son héritier mâle. Ce qui, de courte synthèse, amoindri ostensiblement tout espoir, toute assurance de lier pour l’infini les armes de Jélénia aux terres et privilèges qui lui sont assujettis. Peut-être, d’ailleurs, que cette prise de conscience constitue sa plus violente douleur. Ici, rien ne doit lui en être blâmé. Notre XX è siècle nous interdit de le comprendre puisque celui-ci a classé simplement cette priorité avec celles des libéralités abusives. Aujourd’hui, vouloir transmettre l’intégral du fruit de nos efforts à notre proche survivance relève – soi-disant – du plus parfait égoïsme, et nous en sommes enseignés dès nos pères. Ceux-ci ne sont du reste pas plus en vogue de leur intellect que résistant à la nécessité collective " évoluante " qui, peu à peu, les démunit de ce que pourtant ils ont réalisé par amour de nous.

À l’époque où vit Robert de Jélénia, cette transmission légitime demeurait  non prohibée ; elle n’était pas taxée. Aussi, elle se percevait naturelle comme nous souhaiterions qu’elle le redevienne, et s’il s’oblige à voir le concret qui lui reste, notre châtelain ne peut absolument rien considérer ni quiconque davantage qu’Alympe, sa petite-fille. Dans ce cas de figure, vous comprendrez qu’il ne put très longtemps lui imposer le refus à ses exigences. Tout cela, elle ne le devinait lorsqu’elle lui sollicita son audience ; au mieux, elle supposait rencontrer une colère tarissable à l’écoute de la mauvaise nouvelle dont elle était porteuse.

Le vieillard commença par la presser un moment contre son cœur.

- Ma fille, lui dit-il, j’entrevois les raisons de ta visite, et observe beaucoup de bonnes opinions de ton initiative. Je comptais bientôt me rendre auprès de toi pour t’entretenir aux mêmes fins.

 

- Si vous souhaitez parler de vos projets d’alliance me concernant, c’est en effet de cela que je viens vous rapportez les derniers faits.

- Comment ce peut-il ? interrogea Robert. Frère Jarris ne sera pas de retour avant mardi.

- Votre conseil n’y est guère informé, mon grand-père, ces faits me viennent d’ailleurs, et de bien moins éloigné d’où ce moine chevauche à présent… Avant qu’il ne soit dimanche, Géraud, le fils du sieur d’Ivanec se rendra à Jélénia pour vous exiger ma main.

- Serait-ce ta mère, mon enfant, qui t’aurait commandé de venir distraire mes regrets par des facéties à peine situées au-dessous du grotesque ?

- Par faveur, mon sire, utilisez votre temps et vos réflexions à meilleur égard envers mon avenir. Celui-ci n’accepterait pas davantage d’être confondu à une blague.

- Mais, quel est-il ? …, qu’est-ce ?…Le fils d’Ivanec, tu dis ?…Jamais je ne recevrais cette engeance de damné, ce futur gueux… Pour lui donner ta main, ajoutes-tu ?… L’hérésie dont il est question exigerait sans conteste l’assistance de trois cardinaux, au moins de huit experts … Dis m’en plus alors, avant que je détruise ma rate fragile des rires sonnant déjà la requête à mon âme.

- Vous avez bien entendu, mon grand-père, il s’agit d’une demande en mariage scrupuleusement méditée ; ce qu’il y a plus de sérieux, en somme … Pour ma part, je l’accepte.

- Je vois, en fait je ne vois pas ; je ne perçois pas très bien la vaine démarche de cet affreux. Voudrait-il en savoir davantage sur les offenses qui lui sont destinées en venant quérir ma langue indisposée ?

- Non, mon sire, j’aime ce garçon. Du reste ce n’est pas un affreux, et j’entends l’épouser.

- Effrontée ! tu ne saurais plus mauvaisement me faire trépasser d’avoir seulement eu que la pensée d’une telle avanie…Un mariage avec Ivanec, tu dis ?… Par pitié, mon enfant, épargne-moi la douleur de connaître cela, une fois même arrivé dans l’autre monde qui me quête déjà. Te donner ici mon consentement équivaut à parapher un contrat avec les ténèbres … Ce fils de poivré dans notre château ! Veux-tu que les revenants gèlent nos bouillottes ?…

- Grand-père, entendez bien ma quémande, à votre tour. Je ne souhaite plus m’instruire des paroles de la haine… Géraud d’Ivanec, de son côté, les exècre autant que moi; du reste, il n’y en perçoit aucun insigne fondement pas plus que la moindre défendable utilité. À l’heure de notre entretien même, il en œuvre un autre d’identique terminaison auprès de son père.

- Foulque le barbare ? Ce maraud qui se repaît à l'auge et se désaltère au timbre ?… Cet iracond né ?…Pour celui-ci, il ne s’échangerait pas plus de monnaie que pour la propriété d'un clou… Si ce vilain eut été une femme, il aurait détrôné Proserpine, et c’est bien l’atmosphère qui fut violée le jour où ce rosse est né. Crois-moi, ma petite-fille, ton jeune varlet stentor d’Ivanec, malgré toute sa fameuse volonté dont tu m’enseignes, n’a pas l’ombre d’un espoir d’embellissement à la nature pugnace de son géniteur.

- C’est pourtant ce qu’il obtiendra, à moins que je ne meure avant cela de n’avoir pu rien obtenir de vous.

En disant cela, Alympe, le visage assombri d’un gris peine, fit poindre une larme à son œil qui, lui, traduisait presque déjà l’échec de sa plaidoirie. Le vieil homme en fut ému, mais prolongea néanmoins ses argumentations opposées :

- mais à quelle sorte d’acide tu t’es vouée ? Songe à la froideur de ta vie au milieu de cette famille de philistins ignorants des usages, aveugles aux arts, aux écritures, constamment hirsutes des mauvais vins dont ils s’abreuvent, et déjà honteusement cuirassés pour la chasse lorsqu’ils se rendent aux offices. Pense à cette existence d’écrouée qu’ils t’offriront entre les murs de leur château peu davantage orné que ne l’est un cloître obéissant à la règle du Carmel…Ces gens se sont exilés des bases de toute éducation, des raffinements de celle que tu as reçu; d’aucun ils n’en ont la pratique. Auprès d’eux, en dehors de l’ennui, ton quotidien ne pourra que se ternir d’un isolement dont je gage te voir ne supporter plus d’une année.

- Ce que vous dites est le portrait de Foulque et des incivils qui l’entourent. C’est Géraud, son fils, que je veux me voir épouser… Je puis vous maintenir, mon grand-père, qu’icelui demeure d’une toute autre constitution. Des raffinements dont vous parlez, je vous confirme qu’il n’en est pas étranger. C’est de lectures antiques dont il est pourvu.

- C’est possible, répondit Robert Tréban, mais le loup n’engendre pas le cabri.

À présent, notre châtelain se fatiguait à parcourir les différents espaces vides de sa vaste chambre. Déambulant de la porte à la fenêtre, de l’âtre au bureau, son visage s’aggravait et s’assombrissait d’une fâcheuse patente: il devait céder ! Accablé de luttes, de chagrin et de vieillesse, de son plus sombre intérieur, il dut s’avouer considérablement en manque de hargne à l’encontre de cet avenir qu’il ne reconnaissait pas plus maîtrisable que le récent passé venant de le desservir.

Alympe perçut presque immédiatement son désarroi. À son tour, elle voulut presser son aïeul contre son cœur. Elle s’en abstint, mais, sans maladresse, probablement animée d’un amour familial – et Dieu sait ce que peut-être un amour familial -, elle puisa dans ce qu’elle détenait de plus convaincu afin d’en extraire les phrases les mieux fidèles à sa sincérité.

- Mon grand-père, je vous aime et de cela m’interdirais toute manœuvre à nuire à votre accalmie si sa pérennité n’en dépendait.

Si, dans l’éternel, vous aspirez au légitime repos de votre âme, je ne puis qu’humblement le concevoir et m’incliner, de ce fait, devant les sacrifices que vous avez réalisés pour mon aisance de ce jour… Croyez-bien que ma priorité demeure ici celle de vous satisfaire en tous points. Pour ma part, comprenez que mon avenir restera celui, qu’en votre sens, vous m’avez accordé… Femme, je deviendrais sans conteste ; femme heureuse, si cela peut, ne relève que de votre volonté, si ce n’est de votre œuvre d’aujourd’hui.

Sans désirer humilier, voire agresser votre sagesse, il me vient, toujours par amour de vous, que tandis d’ici évoquons la connaissance des écritures, entendons les pensées savantes dont la maison d’Ivanec semble avoir été spoliée, d’autres éruditions - oserais-je les qualifier de malveillantes ? - encombrent, à ma vue juvénile, l’ensemble de vos sereines décisions.

- Alympe, ne crois pas que l’existence soit d’une telle simplicité à percevoir. Je crois ici que tu accuses Jarris …

- Pas plus celui-ci qu’un autre. Je n’affirmerais pas détenir la science exacte de détection appropriée quant aux mauvais hommes,

d‘ailleurs, mon jeune et faible esprit d’interprétation ne saurait ici avoir l’audace de glorifier ou d’exclure quiconque sans une plus ample et plus scrupuleuse méditation. Je vous le répète, je ne suis qu’une future femme.

- Mais, tu es ma femme, tu es ma fille, tu es ma petite-fille, tu es mon arrière petite-fille ; sais-tu cela ? … Sais-tu également que je ne sais plus rien ?… Je sais que mes nuits sont hantées par l’incertitude quant à l’assise de ton héritage, quant au meilleur qu’il m’appartient de te garantir avant mon départ.

Ici, l’étreinte des deux humains fut inévitable. Aussi, elle dura longtemps. Alors, Robert Tréban, sire de Jélénia, ici compris, ou peut-être le savait-il déjà, que toutes les philosophies, que toutes les écritures saintes, jamais ne remplaceront ces quelques minutes ; ces minutes d’étreinte que personne n’attend ou ne souhaite vraiment, mais qui, dans un espace vie indéfini, doit inévitablement se présenter un jour, et entendons-le par triomphe, si ce n’est par amour. Et, c’est là frustration de ne pas s’assouvir d’en dire beaucoup plus !

Nous l’avons évoqué, notre châtelain devait céder, mais il différait encore sa reddition en s’égarant fort maladroitement sur leur dernier sujet. Celui qui ne répondait absolument plus aux attentes de la jeune fille dont les yeux ouverts à souhait réintroduisaient la quémande au débat.

- J’ai cru ne servir et m’enrichir que de gens de savoir, disait-il. Des sages qui me le rendraient un jour au centuple, et, en réalité, ce ne furent que des coquins qui me ruinèrent comme immanquablement se vide le haut d’un sablier…

Il se dirigea vers la fenêtre, observa sa petite fille devenue muette, puis, ajoutant un sourire à ses rides, il reprit en n’offrant que le dos à la fin de cet entretien.

- Qu’il en soit ! épouse ton Géraud, si son père y consent… Et fais leur porter, à tous deux, que ma paix leur est accordée.

 

 

 XI

 

 

 

Les chasses du sire d’Ivanec sont quelques peu anarchiques; elles se passent de veneurs ! Néanmoins, tandis qu’œuvrent par l’ouest du bois les vingt limiers et leurs valets, la monture de Foulque, escortée de trois lices et d’un fort alant, s’enfonce progressivement dans la sylve épaisse et argentée des premières neiges de novembre. Derrière, suivent Krestan, Fambert, les piqueurs et d’autres conviés.

Au préalable, plusieurs têtes ont été rembuchées, et la certitude des hommes à rapporter le gibier, ce jour semble rendre les chevaux particulièrement nerveux. Parmi ces sangliers, un grand vieux fut signalé, et le silence observé par le sire d’Ivanec traduit parfaitement sa détermination à ne pas le laisser s’enfuir. Au loin devant, nous entendons les chiens courants, pas encore mis à la voie, mais la galopade ne saurait tarder. Bernard de Krestan rejoint Foulque qui interrompt son avancée. C’est là qu’il faut attendre, doivent-ils penser. La patience de Krestan trouve beaucoup moins d’intérêt à la chasse que son ami qui paraît en vouer à la méthode davantage de respect.

- Une nuit récente, je ne sais plus laquelle, et j’avais omis de vous en parler, alors que soudainement la lune devint favorable à tout œil, et surtout à celui de votre forestier qui me l’a rapporté, quatre nobles montures furent distinguées, attelées au pied du Montoi Faussart, près de quelques cytises appauvris. Le forestier, gardien de vos alberoies, s’en est approché, sans être vu à son tour, je puis vous le confirmer, tout comme la certitude qu’il vit en l’une d’icelles, un limonier portant les armes de Jélénia. Le fait ne saurait être d’une plus ample étrangeté quant aux négociations que vous menez…

- À quelles maisons appartenaient les autres afres ? interrogea Foulque, moins murmurant.

- À des écus inconnus, m’a t-on-dit.

- Ce forestier est un mal adestre…, terminons-en avec le porcel qui nous occupe et rendons-nous à ce montoi dont vous parlez ; bien des indices y seront maintenus, je le pense.

- Si le constat n’avait été de nuit, mon sire, le fait s’indiquerait déjà lui-même. Votre descendance portant grande affection à ceux de Jélénia, il n’apparaîtrait peu de hasard à noter ce cheval sur vos terres.

Ici, Foulque s’irrita autant de ces dernières paroles que du lourd plançon lui fatiguant le bras.

- Allons ! hurla-t-il, crois-tu que je laisserais courir et joliver mon fils aux draps de la débauche, de surcroît celle enfantée par mon plus vil ennemi; et ceci par simple quémande d’une paix d’intérêt ? …Jamais, entends, jamais ce vieux Robert ne jouira de me voir adesentir à une quelconque mouvance de nos alleux par l’envoûtement de sa garcelète… Ce méchant qui s’entoure de mille prêtres pour faire croire qu’il détient une sagesse tant en matière de liturgie qu’en science des âmes…,ce mercantile prétendant une loge à l’empyrée…, ce moins que vavasseur, pas plus noble qu’un étalon persan, ou encore qu’un genêt d’Espagne, et qui parle et agit comme s’il était l’héritier de l’empire romain…

Si l’attaque n’eut été sonnée, sans conteste, ces injures se seraient prolongées, mais alors devenu impatient d’en finir avec la bête qu’il venait traquer, le sire d’Ivanec se rua aux arrières du bien-aller de la première meute. Krestan et les autres cavaliers n’eurent pas l’élan aussi prompt, et, très vite, ils furent distancés. Ainsi, la poursuite, non menée au pas de l’amble, parcourue plus d’un mile de bois aérés avant d’atteindre le clos que Foulque avait façonné.

Ici, l’endroit, vallonné, plus feuillu, diminua l’aisance des montures;

l’animal buissonna rapidement, les chiens n’y consentirent, et ce fut le terme de cette chasse à vue. Alors, longeant sa récente construction, Foulque voulu gravir le tertre afin de contourner les taillis et d’en faire sortir le sanglier. Ce dernier, soudain, la hure déterminée à prendre le contre-pied, quitta la ierne et fonça tout droit sur le cavalier.

Effrayé, l’alezan destrier se cabra aussitôt sans prévenir, et, surpris, le sire d’Ivanec fut parfaitement désarçonné dans le même et bref temps.

Aussi, le gibier s’enfuit sans avoir été amatie !

Une chute de cheval de cette nature en soit n’est jamais bien grave, mais ici, la tête de l’homme heurta violemment un moellon du clos, et les suites de ce choc furent beaucoup plus dramatiques.

Tout d’abord, du sol, il eut besoin de plusieurs minutes pour retrouver l’équilibre de ses jambes, il s’avança vers son cheval vuit et navré, en saisit les rênes, puis rebascula à terre dans un complet désordre, comme fondrait une marionnette abandonnée de ses commandes. Il se releva à nouveau, et, le visage blanc comme un albe, le regard livide, paraissant même étranger, il s’appuya le haut de la face contre un fût avant d’éructer l’équivalent d’une bonne demi- fiole de bile. Alors, semblant ne plus garder la connaissance de lui-même, Fambert et Krestan firent œuvrer en hâte une litière à bras, et c’est ainsi, à l’horizontale, que le seigneur d’Ivanec reprit la route de son château.

À l’approche de celui-ci, une croisée présentait une large sente conduisant aux abords sud du lac Evering. Par ce chemin, certains pouvaient joindre aisément le fameux Montoi Faussart qui inquiétait toujours Foulque le moribond, retrouvant néanmoins ici une considérable part de ses esprits. Faisant alors arrêter son cortège, jusque-là silencieux de son état inquiétant, il ordonna à Fambert de s’instruire des dires de Krestan.

- Fambert, rendez-vous à la montjoie dont parle notre ami… La nuit tombe, et, si vous surprenez quelques paltoniers rôdeurs ou nobles étrangers n’y justifiant de leur présence, apprenez-leur du glaive mes conceptions de l’hospitalité comme vous-même la connaissez déjà.

- Vous pouvez, mon maître, gagner le lit de vos présents maux sans y joindre ceux de la tracasserie dont ces clandestins ont eu l’imprudence de vous soumettre… Soyez sûr, qu’identifiés ou non, devrais-je en démanteler toute la rive, ils finiront par le fil de mon épée… Du reste, vous sied-t-il que je vous en rapporte les crânes ?…

Bernard de Krestan s’interposa en insistant sur sa première idée:

- nous savons que les liaisons prohibées, les aler entor , ont mieux aise au théâtre de la nuit, Foulque, mais s’il ne s’agit point de cela, de ce que nous évoquions avant votre rencontre de mal heur avec le ver sauvage, il serait prudent d’accompagner Fambert du meilleur fer …, dans le cas où il y est ici préparatifs de guerre.

- Mais il ne s’y rendra pas seul, répondit d’Ivanec… En dehors de mes porteurs, conduisez toute la piétaille à votre chasse nocturne ; toi, Bernard, mon chef étant au plus souffrant, demeure à mon retour…

Je te le demande.

Ceux-ci furent les derniers mots prononcés par Foulque d’Ivanec car, probablement atteint de ce que l’on nomme aujourd’hui une hémorragie interne, en humble et non coutumier silence, il expira durant le court chemin qui le séparait alors de sa forteresse.

Krestan, prématurément en larmes de ce passage de vie à trépas, l’ayant deviné depuis l’accident, ne lui ferma les yeux qu’une fois arrivé dans la basse cour du château.

 

 

 XII

 

 

 

Le tourmenteur Fambert est une sorte de colosse ; une exception génétique, et d’un aspect, sous les rayons du jour, de ce qu’il existe de plus repoussant en matière de bipède. Autant le sinciput de ce phénomène s’écrase sur lui-même, autant l’occiput souffre de toutes les défaillances de symétrie que l’on puisse mal rêver ; l’ensemble de ce faciès décrit, en groin, en hure de saillie à effrayer une enclume !

Enfin, un illustre contrefait qui ne s’interdit pas néanmoins de déambuler comme un paon.

Le pire, c’est que l’homme, malgré cela, disons l’humano-ursidé comme le dépeint Orlande, ne détient guère plus la volonté de réfléchir que le souhait d’améliorer son quotidien d’une quelconque sage considération venant d’autrui.

C’est une bête, et c’est en bête ce soir qu’il agira.

Sa rencontre avec le destin, avec le sien et celui des autres, fut, comment pourrions-nous le qualifier ? voyons: un lamentable destin pour tous, car justement, ce soir-là, la belle Alympe et le varlet Géraud avaient réitéré une seconde entrevue illégale au Montoi Faussard. Et, tandis que ces deux là s’enivraient de liesse au consentement du vieux Robert, tandis que trépassait Foulque sur un autre chemin, sans le savoir, l’inhabile Fambert chevauchait vers l’ultime tragédie qu’il allait orchestrer.

Très discrètement, légèrement chaussé de crépides hors saison, il pénétra dans le souterrain; immédiatement il localisa la cavité, et, par des lueurs à peine dissimulées, il estima assez rapidement que l’endroit se trouvait l’antre d’un délit d’occupation.

Il aurait été d’extrême utopie de vouloir lui solliciter une plus clémente opinion ! Derechef alors, il ordonna à ses piétons d’emmurer au mieux l’accès de cette cavité voragine qu’il semblait connaître sans plus d’autres issues. Observons ici la manière petit-maître d’occire l’inconnu par peu d’effort, comme peu de remords.

Aux aguets cependant, se tenait le chevalier Kévir de Maloë ; la voûte et l’intérieur du crâne beaucoup plus agréablement servis.

Les bruits de Fambert et de son escorte ne furent pas suffisamment menés au pas de velours pour qu’il n’en perçoive pas l’arrivée.

Sans avoir alors l’intention de surgir, mais plutôt celle d’avertir, Maloë, à deux mains gantées, manchettes à crispin, brandit sa lourde épée au devant des nouveaux arrivants. C’est, bien entendu, la croix recercelée du plastron de Fambert qu’il distingua en premier de la faible lueur des torchères éloignées.

Ces deux natures d’homme sont autant opposées que peuvent l’être celles de Jarris et d’Orlande. Hélas,  contrairement à ceux-ci, ce n’est pas de dialogues qu’ils s’agresseront, mais davantage du fer qu’ils ont en main. D’ailleurs, au premier œil, chacun le sait déjà. Quelques brandons s’approchèrent. Fambert, déterminé, tournoyant son arme au devant de son nouvel adversaire, voulut pourtant au préalable déstabiliser celui-ci d’une niaise terreur verbale.

- Depuis né, ce fléau ne m’a quitté; de séant, vous en goutterez la secousse.

Paré lui de la croix de Saint-Eloi sur fond inde, Kévir de Maloë est fabuleux personnage, a-t-on dit, et sa réponse ne fut pas exempte de ce qualificatif non dérobé.

- Devrais-je entendre, par vos mouvements fidèles aux commentaires qui niaisement les accompagnent, que vous entameriez la rixe sans connaître qui je suis, qui nous sommes, et qui converse au-delà de cette paroi ?

Ne serait-il pas plus de ce que vous dites séant de confier un plus apte délibéré à des âmes moins croisées que le sont les nôtres.

- Il m’est ordonné d’en découdre, répondit Fambert. Les sciences du parler ne sont pas les miennes, et à vous voir, mon sire, je doute que les vôtres n’en soient davantage au fait.

- Alors que vos proches s’apprêtent à ouïr votre courte oraison, car il ne me serait d’abus permis d’encombrer le monde d’une telle laideur qu’est votre face.

Adonc, que Dieu me pardonne ! j’ai ici le devoir de corriger ses mauvaises façonneries….

Approchez-vous, Monsieur, que je vous déforcie, que cette alemele vous délaye en parts, que l’on vous trie au pasquier.  Approchez-vous, que je vous ouvre le jardel, que votre visele vous serve d’encolure, que de vermeil j’embellisse votre bliaut.

Engagé du plus spontané cartel, assorti des plus singuliers défis, ce duel prometteur fut soudainement interrompu par une catastrophe, entendez-la non fortuite.

Un fracas tonitruant retenti dans toutes les parties de la montagne.

Les tâcherons improvisés de Fambert, en s’affairant de hâte à l’amoncellement de leurs moellons, œuvrèrent une telle brèche au fondement de l’édifice de roches, que celui-ci s’écroula partiellement à un endroit trop proche du lac attenant, de fait, qu’en moins d’une minute, l’eau s’introduisit dans la cavité par flots d’une violence incroyable qu’aucun humain n’eut ni le temps ni la force nécessaire à joindre leur salut par l’une des deux issues.

Tous périrent noyés à la pareille vitesse qui suffit de le dire. Tous, y compris Alympe, Orlande et Géraud, ignorants autant de la venue et des prises de Fambert que des dangereuses manœuvres qu’il avait commandé.

Ce sinistre, constaté par les transformations du relief, relater par aucun, puisqu’aucun n’en échappa, eut la conséquence de mettre autant un terme à la continuité de deux ancestrales illustres maisons, qu’un autre terme plus méritant : celui d’une guerre paraissant interminable, et honteusement chargée de récits plus horrifiants les uns que les autres.

Gabrianne de Mandoret, veuve depuis peu, apprenant la disparition de sa fille, sombra dans une subite et incurable démence dont Héraïl, son frère, jamais ne put endiguer, pas plus qu’il ne put stopper l’hémorragie des dettes contractées par Robert de Jélénia, lui qui ne survécut que quelques semaines au-delà de ce nouveau drame. De plus, Mandoret n’ayant pas non plus de descendance, le château échut par vente à une autre famille qui ne mit guère un demi-siècle à le laisser à l’abandon. Le malheur y circulait dans tous les couloirs, disait-on !

Aussi, du côté d’Ivanec, les ruines devinrent plus promptes. Seule, Adélaïde, ayant perdu le même jour son mari et Orlande - en vérité le premier et seul vrai amour de sa vie -, Adélaïde, dis-je, vécut un certain temps en recluse de ses murs déjà sans âmes, ceci avant de s’avouer meilleure survivante dans ceux d’un cloître très éloigné des Hyderlands.

Quant à Jarris et Bernard de Krestan, tous deux crochetés aux vaisselles par fidélité tactique, ils furent rapidement éconduits par les suites de l’événement qu’ils avaient indirectement provoqué.

Le moine, en quête perpétuelle de nouvelles audiences, narra tant qu’il en fut entendu cette triste mésaventure, et l’autre personnage, au-delà d’avoir épuisé les écus de son flamand pommelé, de l’harnois et de tous ses fers, rencontra ensuite, mendiant devenu, la première peste mortelle qui endeuilla le continent. La fin donc, non moins pitoyable que tragique des derniers acteurs de l’incompréhensible conflit d’Ivanec et de Jélénia, se délogea ainsi des mémoires et de l’histoire du royaume presque aussi vite que le cheminement de la lumière.

Retenons que l’abominable haine que s’était mutuellement vouée ces deux familles dans le passé, laissait à présent la place à leur indestructible amour, et pour l’éternité, car ce qui accompagne cette légende et qui déserte encore d’effroi les rives du lac Evering, c’est qu’on dit que, depuis et toutes les nuits de novembre, se retrouvent ici deux spectres, non lésés de charmes et d’élégances : celui d’Alympe de Jélénia et celui de Géraud, dernier sire d’Ivanec.

 

 




 

Laurent LAFARGEAS ( Les pays sombres,1981.)

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