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Jean-Baptiste Greuze
Le coq révélateur
" Chaque fois que cet œil tombait sur moi, mon sang se glaçait ;
et ainsi, lentement, par degrés, je me mis en tête d’arracher la vie
du vieillard, et par ce moyen de me délivrer de l’œil à tout jamais. "
E.A.Poe.
Parmi tous les plaisirs de la vie dont je ne me prive guère, il en est un auquel je me livrerais volontiers plusieurs fois dans l’année ; c’est celui de parcourir les campagnes de France, et, si vous me le permettez, je vais le raconter, puisque j’ai une très forte envie d’en parler. Parcourir ce pays qui est le mien, errer dans ses provinces - puisque j’erre en réalité -, sillonner, au hasard, les routes de Gascogne, par exemple, flâner en voiture sur celles plus ombragées du Morvan, de Bretagne ou de Normandie, admirer, au passage, les ruines et les vieilles constructions, les châteaux, les églises, les dolmens, les calvaires, tous chargés de quelque chose ou chargés d’une histoire, d’une fiction ou encore d’une légende qui détient peut-être le pouvoir de me faire rêver, moi le parisien, de me faire croire, moi l’étranger, appartenir à cette osmose antique, vivre avec la terre, et voilà un autre exemple, la sentir pleinement, l’apprécier à foison avec tout ce qui l’occupe ; et même s’il ne s’agit que de créations humaines. Ah oui ! que j’aurais aimé remplir mon âme de vagues croyances, voire de sortilèges d’influence locale, humer à pleins poumons cette nature somme toute prodige, puis de m’en contenter, bien sûr ! De tous ces lieux, non pas trop encore défigurés par le besoin, les reliefs du Périgord et du Limousin demeurent ceux que je préfère autrement ; aussi, ce sont les berceaux d’une part de mon ascendance… Rien ne vaut ce tableau imposant que peuvent nous fournir en automne les méandres de la Vézère. Là, dans cette vallée profonde et sinueuse, la promenade nous charme d’une richesse tout à fait particulière et offre, au regard émerveillé, une multitude d’horizons différents les uns des autres, tant par leurs formes que par leurs variétés dans les couleurs. La région est sauvage ! Son abondance de végétation semble tout envahir, sa verdure éblouissante donc nous transforme en aventurier dès notre première venue. Vous venez à peine d’emprunter la courbe d’un virage, parfois très abrupt, qu’un autre panorama entier se présente à vos yeux, et les merveilles laissées derrière vous sont déjà diversifiées par cette nouvelle perfection. Dieu, Satan et moi-même n’avons, ici, vraisemblablement rien à y voir, mais en dehors de mes idées noires, quel spectacle de contempler ce ciel qui, par endroit, accepte la courbe des collines !
Vous les franchissez ces collines, et vous voici engagé dans un nouveau paysage dont l’aspect magnifique paraît sculpté d’un tout autre univers. Encerclé par la falaise ainsi que par les yeuses dorés et les châtaigniers brunis, une quantité de manoirs aux pierres lumineuses vous introduit dans une époque plutôt médiévale.
Aussi, vous traversez des villages toujours silencieux, quelquefois même totalement désertés ; tous se veulent isolés, inconnus au reste du monde, et, un peu plus loin déjà, à travers les bocages encore verdoyants et les plus basses forêts, vous apercevez les toits pentus de quelques habitations presque abandonnées. Elles vous semblent peu éloignées et pourtant elles se révèlent difficiles à atteindre.
Également, arrivé au milieu d’un groupe de maisons, près d’une fontaine à peine jaillissante, je suspends volontairement ma promenade, et, assis, profitant de l’air d’un vent chaud, sans aucune raison bien définie, je m’attarde un instant sur l’unique banc de la place centrale et, avant de repartir, je peux alors apprécier le calme, la sérénité de notre beau pays.
Entouré par les faibles chants d’une assemblée d’oiseaux timides mais pourtant indifférents, le clocher d’une église interrompt régulièrement le silence de cet endroit pieux, et un manque de passage sollicite mon attention sur des sujets mobiles quoique sans intérêt. Ainsi, mon regard, sans discrétion, s’oriente niaisement sur un chien qui traverse la chaussée. Sans qu’il soit pour autant un animal vagabond, il erre lui aussi, comme à son habitude, du moins à sa façon, et je le vois longer les trottoirs, raser les murs ; je le vois s’arrêter un court moment, puis retraverser la rue pour recommencer avant de disparaître. C’est ensuite, la porte carillonnante d’une échoppe que j’entends s’ouvrir ; elle se referme derrière une vieille femme qui, probablement sans raison, hâte son pas, avec peine à y bien regarder. Certainement pour rejoindre l’épicerie voisine ou encore une autre boutique située un peu plus loin. Les vieux, quant à eux, nous les voyons se déplacer d’une toute autre façon : sans gravité notoire, mais plutôt lentement, malgré l’aisance de certains, et, toujours paisibles, leur expression répond très souvent à la même curiosité que je trahis maladroitement en les observant là ; c’est-à-dire, sans l’ombre d’une bienveillance immédiate ! Quelquefois, ils se rencontrent tous ces vieux, du moins ils se croisent volontairement, et alors, ils parlent… Ils s’échangent de vagues propos, tout d’abord, puis ils se racontent des histoires ; presque toujours les mêmes, et davantage celles d’un passé lointain. Suivant les nouvelles du jour et précédant leurs réflexions personnelles, la dernière guerre mondiale demeure peut-être trop longtemps le sujet animant le dialogue. Il est vrai que la province à beaucoup souffert ! Alors, à cet effet, chacun mentionne ou répète un événement particulier constituant sa vie ou celle de son village et, lorsqu’ils jugent le temps suffisamment écoulé, ces hommes repartent vers chez eux ou vers plus loin. Au cours d’une de mes expéditions solitaires, j’eus agréablement le privilège de m’introduire dans l’une de ces conversations rurales ( malgré les difficultés plus que remarquables que je dus affronter pour y parvenir, en tant qu’étranger, je ne vous relaterai pas ici, les stratégies employées pour ce faire). Cependant, et veuillez m’en remercier, la chronique intriguante que je pus en soustraire, mérite que je tente humblement de vous en faire profiter, et ceci même dans l’hypothèse que ses faits n’eurent jamais lieu. Certes, elle accuse une toute relative banalité, mais le vieux qui en entreprit le récit paraissait tout autant embarrassé de ses effets que convaincu de sa réalité. Ce vieil homme, s’adressant également à l’assemblée de ses voisins, de ses conscrits, fut incapable de nous préciser à quelle époque son histoire se déroula, mais, en ce qui concernait l’endroit, les détails dont il apportait la situait sans conteste dans son propre village. Un village comme les milliers d’autres villages, pourvus d’aucune limites réellement distinctes, un coin du monde où tout ce qui s’y passe fini assurément par être connu de tous. D’ailleurs ce fut la cas lors de ma première visite dans la commune ! Vivre ici et demeurer protégé d’un total anonymat reste impossible. Excepté, peut-être, pour ceux qui sont mis à l’écart de la population par le souhait modestement intransigeant de ladite population. Ceci à cause de certaines rumeurs, mal fondées pour la plupart, de quelques médisances dépourvues de preuves ; ce qui n’est guère plus rarissime dans nos campagnes qu’au sein de nos grandes villes ! Bref, ces gens- là, on ne préfère pas les connaître, sans se priver pour autant de faire cas de leur sombre vécu, on s’efforce tout de même de les ignorer et, s’ils sont nos voisins même, eh bien, on évite d’en parler…
Aux abords du village de mon narrateur, il y eut jadis un tel phénomène. Celui-ci se présentait ou s’incarnait sous les traits d’une très vieille femme laide ; affreuse disait-on !…
Ce que les habitants lui reprochaient ? … Rien de bien vindicatif, mais toujours les rumeurs l’avait entouré de la plus détestable méfiance générale. Quelques-uns se plaisaient à laisser entendre qu’elle n’avait jamais eu d’amants, d’autres qu’elle les aurait assassinés. Certains affirmaient qu’elle se nourrissait de ses chats. On a dit également qu’elle ne dormait jamais - pas plus la nuit que durant la journée ; on a surtout dit qu’elle pratiquait la sorcellerie : le principal argument qui détournait sa fréquentation de celle des étrangers qui n’en voulaient pourtant rien croire ! Enfin, les autochtones l’évitaient comme si elle fut la peste, et fort heureusement autant pour eux que pour elle, son éloignement du bourg raréfiait l’éventualité du contact. Elle vivait donc à l’orée d’une épaisse forêt, à l’intérieur d’une étroite bâtisse grossièrement aménagée : un ancien corps de ferme constitué essentiellement en dépendances plutôt qu’en surfaces habitables. Du moins, ce fut constaté après sa mort ; celle-ci non moins tragique qu’avait été son existence !
À une époque pas plus définie que le reste de cette histoire, le garde-forestier de la commune, disons l’employé municipal – le genre qui perçoit ses émoluments du contribuable mais qui s’occupe ailleurs - , un homme public donc, autant stupide que quasi inutile, se vanta, sans plus de discrétion que d’humilité, d’avoir pu s’introduire dans cette bicoque. Sur le comment et le pourquoi, il fut assez évasif, mais son auditoire, quelque peu naïf, lui attribuant alors un certain courage de circonstances, il en profita pour amplifier la terreur et la haine abusivement et ancestralement déjà suggérées :
-Je l’ai vu moi, le chaudron dans lequel elle fait cuire ses chats…Je les ai bien vu toutes ses fioles et ses flacons de produits empoisonnés ; et ils sont bien en rang, sur la cheminée !… Tenez, j’ai même vu un coq, seigneur !…, gigantesque. Et , tellement qu’il était vieux, qu’on aurait dit qu’il avait cent ans… Et puis, tenez- vous bien…, cette affreuse bête…, elle dit des mots !… Eh oui, comme nous, il parle son coq de malheur… Ce n’est pas de la sorcellerie ça ?…Je vous le dis moi, si l’on ne fait rien tôt, vous le verrez que c’est vos gosses qu’elle finira par se bouffer…
Cette incitation au pugilat n’eut heureusement aucun lendemain. L’homme qui avait ainsi parlé, ne bénéficiait pas plus d’une intelligence héréditaire que d’une toute autre faculté acquise par ailleurs. Nul ne peut être reconnu prophète en son pays ; et surtout pas lui !
Les paysans auxquels il s’était adressé oublièrent très vite ses propos de poisons et de coq qui parle mais, les enfants, par contre, s’en étaient profondément alarmés et, si cela horrifiait les plus jeunes d’entre eux, pour certains autres, l’affaire devint alors autant une aventure passionnante qu’un dossier à traiter dans l’urgence. Bientôt, une inquisition en culotte courte ne tarda pas à se constituer sur les places du village : une fameuse équipe composée de garçons pas encore tout à fait adolescents. Pas forcément de brillants individus, mais pour la plupart, les aînés de familles du cru. La commune, ils la connaissaient bien ces gamins-là. Spécialistes en pitreries de tous genres, leurs méfaits se voyaient trop rapidement pardonnés, et puis, comme ici, tout fini par se savoir de tous, eh bien, ces garnements, à la sortie de l’école, on les autorisaient à se regrouper, malgré les conséquences incontestablement estimées inévitables.
Pierre était le plus âgé de la bande ; il atteignait sa treizième année. C’était peut-être aussi le plus fourbe et se révélait toujours à l’instigation des pires âneries. Jean-Marc, lui, avait pour père le garagiste du village ( ce qui ne le vouait pas davantage aux sciences de la mécanique) ; son inspiration personnelle trouvait une apologie beaucoup plus notoire dans le maniement du lance-pierre. Et puis, il y avait Serge, qui se prétendait le chef… En classe, pourtant, il occupait une place bien différente ! En effet, c’était plutôt dans l’art de l’influence à l’égard de ses camarades qu’il traduisait pour le mieux son érudition.
Quant aux autres, ils n’étaient pas expressément à l’origine des réunions les plus malsaines, quoique toujours grandement satisfaits d’y participer ; il y avait Antoine, Eric et Sylvain, un grand timide, sec et idiot, enfin, il y avait Gauthier, le plus sage de l’équipe mais, hélas, sans l’ombre d’une quelconque hégémonie et guère plus d’initiative en ce sens. Le " gros " qu’il fut surnommé. Il est vrai que ce petit bonhomme trahissait de l’embonpoint… Pas méchant toutefois ! C’est d’ailleurs en vertu de cette raison que les autres s’en servaient quelquefois, à défaut de la proximité d’autres victimes, comme leur souffre-douleur. Bref, lorsque toute cette hargne juvénile, cette tribu de jeune barbares eut entamé ses tyrannies envers la vieille folle, leurs parents, les adultes, s’efforcèrent de les ignorer. Le village donc, demeurant alors indifférent au machiavélisme de leur progéniture, ce nouveau champ de bataille fut donc considéré comme épuré de tout obstacle. De surcroît, ce ne fut pas le soit-disant " garde-forestier " qui devait s’empresser de détourner ces enfants de leur dessein. Bien au contraire, sournoisement, cet imbécile ne fit que les encourager !
Vous pensez bien, me précisa mon narrateur, que dans de telles conditions, une catastrophe restait à prévoir. Alors, le siège débuta par de simples invectives ; des moqueries… " Sorcière " !
C’est avec cette première appellation que les gosses sifflaient la pauvre femme – il est inutile d’ajouter-là, que pour ce baptême, la supposée coupable n’eut pas besoin de l’ouverture d’un tribunal-.
Durant plusieurs mois, l’octogénaire isolée, dont le sort n'inquiétait personne au bourg, eut bien du fil à retordre avec ces petits démons.
Tout d’abord, ils lui brisèrent presque tous les carreaux lui restant à ses fenêtres, ensuite, leur diabolisme, s’élargissant de jour en jour, se déchaîna sur les animaux domestiques qui peuplaient l’environnement de la masure. Alors, sans vous parlez des crapauds morts qu’ils entassèrent dans le puits de la grand-mère, celle-ci eut plusieurs fois la désagréable surprise matinale de retrouver l’une de ses poules pondeuses pendue à un arbre voisin de la basse-cour. Un jour, ils lui ôtèrent, tuile par tuile, le quart de sa toiture (je dois vous préciser, que pour le parfait accomplissement de cette perfidie astucieuse, ces bandits n’attendirent pas l’approche de la saison chaude).
Et puis, peu à peu, les enfants, naturellement, se lassèrent de cette mascarade, spontanément ils trouvèrent d’autres supercheries toutes aussi garnies de méchanceté et, ils abandonnèrent progressivement leurs mesquineries contre la vieille. Cette dernière, de son côté, sans échafauder une vindicte, eut néanmoins le loisir de cultiver une certaine offensive et, croyez- moi, après tout ce que l’on lui avait fait subir, elle conserva une méfiance toute relative envers les enfants. Du reste, elle n’avait pas tout à fait tort… , car notre fâcheuse équipée, si elle s’occupait à d’autres inepties, n’accordait cependant aucune once de repentir à ladite sorcière, et cette cible idéale pouvait, à tous moments, redevenir une nouvelle fois le martyre favori de nos futurs délinquants.
Ce qui fut hélas le cas !…
Un jeudi, dans le courant du mois de février, le clan, réunit devant l’église, ne disposait guère d’activité ludique ce jour -là. De plus, il faisait très froid !… Ayant erré donc toute une partie de l’après-midi dans les rues et ailleurs, tous finirent très vite par se lasser et, assis sur les marches du portail des lieux saints, leurs échanges s’orientèrent inévitablement sur la pauvre vieille. Une fois encore, il faut reconnaître qu’ils y furent invités ; et toujours par le garde-forestier, bien entendu !…
Celui-ci, quelques heures auparavant, refit cas du caractère insolite du vieux coq et, parmi les jeunes oreilles qui l’entendirent, celles de Serge y trouvèrent l’occasion d’engager ses complices vers une excursion immédiate :
- J’ai bien du mal à y croire moi, à cette histoire de coq… Serait plutôt que le garde champêtre a dû confondre avec un perroquet ; ou alors, c’est la vieille qui a parlé… De toute façon , il est tellement bête cet homme -là…
Le rire général approuva cette dernière affirmation, mais Serge l’écourta rapidement :
- Faudrait peut-être s’en assurer …, s’il y a vraiment un coq qui parle chez cette bonne femme ; eh bien, il faut lui tordre le cou à celui-là …
- Non !…, s’interposa Jean-Marc, faudrait plutôt le chaparder et le vendre à un cirque…Tu penses bien qu’on a jamais vu ça ; pardi un coq qui parle, ça ferait du bruit ça, dans le secteur…
- Ne t’inquiète pas va, c’est pas toi qui deviendra célèbre, lui rétorqua Serge qui méditait autre chose :
-J’ai une idée !… Ce qu’on va faire ; il y en a un de nous autres qui va s’introduire chez la vioque…
Etonnés, tous le questionnèrent :
- Mais, pourquoi faire ?…
S’ensuivit un bref silence et Serge réfléchissait encore lorsqu’il reprit la parole :
- Tiens !…, il s’adressait à Gauthier : tu vas faire semblant de t’être perdu… Tu as perdu ton chemin, tu ne sais pas où aller, et puis, tu frappes chez la grand-mère… Elle te fait entrer chez elle, et là, comme ça, tu le vois le coq…, et tu le fais parler… Nous, on écoutera à la fenêtre…
Croyez-moi, le petit gros ne se sentait pas trop à l’aise !
- Et pourquoi c’est moi qu’irais ?…, demanda-t-il.
Serge, déjà sur le départ, lui posa une main " d’amitié " sur l’épaule :
- Toi, elle ne t’a jamais vu !…
- C’est vrai, confirmèrent les autres enchantés de ne pas avoir été mandatés pour cette mission jugée périlleuse.
- Tu n’as rien à craindre, ajouta Sylvain ; … elle ne sait pas que t’es de la même bande que nous…, elle te prendra pour un gosse abandonné !…Et puis, te bile pas, on ne sera pas loin, nous autres…On veut le savoir s’il parle réellement ce bon dieu de coq…
Ainsi, tous se dirigèrent à l’extérieur du bourg. Bientôt, ils durent hâter leur marche car la nuit s’avançait quelque peu, et Pierre, qui avait observé le silence jusqu’ici, arma son camarade, au passage, d’un énorme bâton, ramassé sur le bord de la chaussée.
- Tiens ! prends ça, dit-il à Gauthier…, cache-le dans ton froc et, si la vieille tente de te bouffer, tu y vas, tu lui crêpes le chignon une bonne fois pour toute… De toutes manières, vu comme tu es solide, elle ne s’y hasardera pas ; fais- moi confiance !
Arrivée à proximité de la fermette abritant la bonne femme, toute l’équipe se blottit derrière un talus afin de donner à Gauthier les dernières recommandations. Le pauvre gamin, encore hésitant, dut se voir pousser vers sa perfide délégation mais, bien avancé, à présent, il dut enfin s’y résigner.
La vieille femme, à cette heure, préparait naturellement sa soupe quotidienne, autant avec lenteur qu’avec une habitude calculée. Son menton, bénéficiaire d’une magnifique verrue bleue pourpre, du type furoncle entretenu, prenait lui aussi, non moins quotidiennement, la direction d’un nez comparable au bec d’un épervier fatigué.
Quant à ses yeux – plutôt un et demi -, personne n’aurait pu attester sur qui ou sur quoi, ils pouvaient bien s’orienter en permanence. Ses cheveux, érigés sur la tête comme la roue d’un paon supposé amoureux, elle se positionna en sentinelle à la porte de sa cuisine où, derrière l’unique carreau qui lui restait, elle put distinguer la nature du bruit qu’elle entendit. C’était là, notre petit bonhomme, tremblant vers la maison !
- Ils en ont de bonnes, ces gars- là, pensait-il de ses camarades. C’est pas eux qu’iraient se risquer à rentrer là-dedans…Va encore m’arriver une couillonnerie, pour sûr !…
- Qu’est-ce qu’il vient par ici, celui-là ? balbutiait la femme, du côté de l’intérieur.
N’ayant certes pas oublié le désastreux bilan de ses mésaventures récentes, toujours sur la défensive donc, elle se précipita vers la cheminée – notez, avec peine -, empoigna un tisonnier fort rouillé, tordu, cendré, puis revint ouvrir sa porte, convaincue et décidée à prendre garde. Dissimulant son arme improvisée derrière son tablier crasseux, elle interrogea l’enfant qui s’approchait :
- Que veux-tu ici, p’tit gars ?…
- Ecoutez madame, je ne suis pas du coin moi…, je me suis perdu ; je ne sais plus où j’habite…Fait pas chaud !…Je me suis bien dit que chez vous, il y avait peut-être du feu dans la cheminée.
La main de Gauthier vibrait considérablement sur le bâton qu’il maintenait dissimulé derrière le dos. Il en était de même pour celle ridée, salie, cornée tenant le tisonnier. La vieille réfléchissait :
- Où sont tes parents gouilla ? lui demanda-t-elle.
- Ils étaient avec moi tout à l’heure…, vont sûrement repasser par là quand ils vont voir qu’ils m’ont oublié, moi…
L’octogénaire fit deux pas en arrière.
- Entre petit, et crotte un peu tes chaussures, lui dit-elle.
Suite à cette invitation, vous l’avez remarqué, fort peu chaleureuse, Gauthier tressaillit et eut un bref mouvement de recul (ses tremblements redoublèrent). Craignant que la sorcière s’aperçoive de son hésitation mal dissimulée, il fit alors mine d’être satisfait et se résigna à franchir le seuil de cette mauvaise porte.
De son côté, la vieille, ayant un tantinet remarqué l’attitude peu sécurisée et peu sécurisante de son visiteur se contint une fois de plus dans un esprit défensif que personne n’oserait, là, avoir matière à lui reprocher. Se postant au chef de l’unique table de sa cuisine, elle surveilla davantage qu’elle n’observa le gosse, les deux mains soudées au tisonnier. S’échangea alors un long silence, situé à des années lumières de la bienveillance, tandis que la parfaite rondeur des yeux du gamin faisait le tour de l’intérieur.
Au sol, par endroit, la tomette avait disparu ; un petit néon, dans un coin, éclairait fort peu la salle, et lui donnait une ambiance qui n’atténuait guère l’anxiété de notre petit aventurier. Cette ambiance malséante s’amplifia du reste, lorsqu’il aperçut les flacons d’élixirs variés sur la cheminée, et l’énorme chaudron noir qui murmurait dans l’âtre. La vieille femme ne disait plus rien. Il est clair qu’à cet instant, elle se demandait si elle n’avait pas été dupée :
- Il m’a l’air bien curieux ce gamin-là, pensa-t-elle… Ça sent le coup fourré, cette affaire !
A présent, notre Gauthier, lui aussi intuitif, cherchait un moyen de s’échapper de cette cuisine d’enfer sans devoir révéler à la sorcière l’authentique origine de sa visite. Soudain, par on ne sait d’où le coq s’introduit dans les lieux. Un bel animal, put constater l’enfant. D’une taille égale à celle d’un vautour et, de son âge paraissant prohibé, notre petit plaisantin crut un moment que la vieille avait jeté un sort sur son mari, maintenant transformé en coq. Venant assurément d’une autre pièce de la maison, le volatile stationna un moment avant de se joindre à l’humanité ici présente. Comme ceux d’un automate mal graissés, ses mouvements lents et peu étudiés, semblaient cependant vouloir estimer, disons-le, la triste situation. Avec des attitudes similaires à celles d’un chat, il tourna autour de l’enfant, puis arrêta sa course un instant. Gauthier ne bougeait plus ; une goutte de sueur avait pris sa source à la racine de ses cheveux ! Celle-ci, maintenant, lui agaçait le visage. Ayant repris sa parade mécanique, le gros poulet, blanc-jaune- terre, se dirigea vers sa maîtresse qui n’avait pas bougé. Ici, arrivé auprès d’elle, il exécuta le même débile rituel, et, admettons-le, adroitement, il finit par se jucher presque comme un demi-dieu sur l’unique table de la maison. Là, dressant sa tête et sa crête comme un glorieux vainqueur - symbole de notre pays, dois-je le rappeler ? - , il domina la scène tout en restant immobile.
Durant sa fastidieuse intrusion, le silence fut encore respecté par les deux " sapiens " et, Gauthier, d’autant plus malaisé, se hasarda tout de même ; il fallait bien en venir au fait !
- Les gens de ce village, ils disent que votre coq, il parle, il dit des mots comme moi, comme vous ;… c’est vrai ça, Madame ?
- Ce coq-là ? Bien sûr qu’il parle mon vieux coq, affirma-t-elle.
Elle fit quelques pas vers le volatile. Gauthier s’en approcha également.
- Dis-lui à ce gosse-là que tu parles, toi…
S’étant adressé de la sorte à l’animal qui ne bougeait pas, la vieille gardait son œil unique fixé sur son futur agresseur ; d’autant qu’elle l’épiait davantage depuis qu’il s’était rapproché d’elle. De cela, Gauthier ne put s’en rendre compte immédiatement car toute son attention s’orientait alors sur le bec noirci de l’oiseau, duquel devait s’échapper quelques mots. D’un ton de moins en moins conforté, d’un ton malaisé donc, la femme insista :
- Mais parle donc, bon sang.
Gauthier hurlait à son tour :
- Parle, parle, vieux coq !
Une main constamment accrochée au tisonnier, la femme rapace s’inquiétait du comportement inhabituel de sa bestiole. Le gosse, de son côté, voyant que la vieille ne le lâchait pas de son demi-regard, agrippa avec force le gourdin dont il ne regrettait pas d’avoir été muni.
- Parle.
- Parle, parle…
- Mais vas-tu parler, à la fin ?…
La tête du coq pivota. Un instant, on n’entendit plus que les sourds gémissements du chaudron dans l’âtre de la cheminée et enfin, l’animal se mit à parler :
- Le tisonnier, c’est ma bonne mère qui le tient dans son dos…Pourquoi c’est faire ?… Le gamin aussi, il a son bâton !…A quoi ça sert ?…
La stupeur fut partagée. Pour l’enfant, la révélation miraculeuse de l’oiseau confirma l’hérésie criminelle de la vieille femme. Pour l’adulte, la situation n’était que trop limpide ; ce gamin ne pouvait être que l’instrument d’un nouvel attentat dirigé contre elle.
Trop tard ; l’horreur devait se mêler à ces courtes réflexions ! Le pauvre gosse fut plus vif que son assaillante. La grand-mère brandit son bout de ferraille avec une telle fureur que si Pierre, Jean-Marc, Serge et les autres se tinrent encore au talus, ils auraient pu entendre le cri démoniaque qu’elle entonna. Seul, Gauthier, désespéré, s’acharnait tant qu’il put, sur le crâne de l’octogénaire qui, s’effondrant sur le sol, eut néanmoins le temps de parfaitement embrocher notre bon gros gaillard " innocent ", ceci juste avant d’agoniser. Tous deux, s’unirent au sol et près du chaudron. Ce dernier, qui fut abandonné jusque-là, commençait sérieusement à s’impatienter. La soupe était prête depuis un moment déjà ! …
Quant au vieux coq, le symbole de notre beau pays, disais-je, on le vit descendre de la table, très confiant, aussi toujours la tête en ballade, et il put à son entier loisir, picorer sur les deux cadavres étendus, un œil, puis un autre sur l’enfant ; puis encore un autre, et enfin, ce qui restait du dernier.
Laurent LAFARGEAS, 1982.
ed.25.02.2012.