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Mutation d'attribut

 
               
Woflgang Amadeus Mozart
Andante du quatrième concerto pour piano en sol majeur,
interprété par Derek Han et l'orchestre philharmonique de Paul Freeman
 
 

 

Mutation d’attribut

 




  …On eût dit des âmes en peine aux soupiraux du purgatoire qui donnent sur l’enfer…
                                                                                           
Victor Hugo.



   
    

Je suis un don, et suis tel depuis le début de l’univers : le chaos…

Autant dire là que je ne sais depuis quand précisément.

Je ne présente aucune forme matérielle, mais je me sens être, croyez-moi.

Non plus, je ne saurais vous dire à quel endroit du cosmos j’attends les ordres de la direction, et ceci depuis plus d’un demi-siècle, maintenant.

J’attends d’accompagner une vie, comme je l’ai toujours fait.

On est quelques milliers à stationner comme ça ; autrement, des milliers de dons à attendre.

Le plus souvent, c’est sur Terre que l’on m’envoie, et c’est pour des hommes que je dois agir. Hélas, certains de ceux-là ont de courtes vies. Enfin, ils ont tout de même le don durant, et tant qu’un non fortuit malheur ne vient  troubler notre harmonie, avec moi, cet homme ne s’en sort pas trop mal.

Le dernier que j’ai accompagné ainsi fut un ébéniste de renom ; Aubertin Gaudron, pour le citer.

Aussi, j’ai beaucoup vécu avec des forgerons, des artistes comme ce Fra Angélico, avec lequel j’ai bien bossé près de cinquante ans.

Des musiciens, jamais !

Un écrivain, un poète, ça me plairait, mais ce n’est pas moi qui décide ;  c’est  la direction…

La direction ; parlons-en. Elle a bien du labeur à nos affectations. D’autant que ceux qui la composent, cette direction, ne s’accordent pas toujours au mieux. En théorie, le Destin la préside. Notez que sa charge fortement s’encombre de l’avis des autres ; à commencer par la Fatalité qui s’impose tant qu’elle le peut. Diable ! il faut bien qu’elle les occupe ses légions de malheurs…

En ce qui me concerne, c’est davantage la Félicité qui œuvre en notre faveur, à moi, les autres dons, les deux cents dix huit talents et le Génie.

Maintenant, sur Terre, c’est plus complexe qu’ailleurs, et c’est probablement pour cette raison que j’attends si longtemps.

Ici, la Misère s’en mêle plus qu’à d’autres endroits. À croire que la planète lui appartient !

Et, je ne vous parle pas du Hasard qui s’obstine à nuire de ses aléas, quasi autant nombreux que les malheurs de dame Fatalité.

Alors, je le répète, nous les dons, on attend par milliers.

Vous remarquerez  cependant, qu’en général, nous attendons moins que les talents. Parfois, je discute un peu avec eux ; disons que je me renseigne.

Aux débats, la Félicité travaille beaucoup pour eux, mais elle peine énormément à les missionner.  Ce sont les autres qui sont le plus souvent mutés : les milliards de médiocrités, les hordes de stupidités…

Tout ce beau monde ça pullule, vous pouvez encore me croire, tandis que nous, on attend.

Les stratèges attendent également ; les bontés aussi.

Elles sont peut-être tout autant nombreuses que nous les dons, mais elles attendent, tout comme nous.

Quand j’y pense ; quel gâchis !

Et plus nous avançons dans le temps, moins nous circulons.

À penser que c’est l’Absurde qui domine la direction.

J’avais oublié d’en parler de celui-là. Avec le Hasard, ils s’entendent, je puis vous le confirmer.

Pourtant, sur cette même Terre, nous en sommes à l’époque des lumières.

Encore à se demander ce que nous croupissons-là !

Un talent de mes amis œuvre actuellement avec un certain d’Alembert, et cela va durer longtemps paraît-il.

Certes, beaucoup sont occupés, tout comme l’unique Génie de l’univers, actuellement à Vienne dans l’âme d’un compositeur, mais les médiocrités fusent sur Paris, et moi j’attends.

J’attends, mais pourquoi ?

 

Laurent Lafargeas, 1983.

ed. 16.05.2010.

 

 




    

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