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Mise en bière

Mise en bière 

 

“ La composition qui additionne temps libre et manque

d’esprit peut parfois devenir un cocktail de choix ! ”

 

 

 

 

 

 

 

Tous ceux qui ont connu Maurice Godeau, comme moi, peuvent affirmer, comme moi, qu’ils ont connu le vide. Un personnage des plus insipides, un né sans relief, un défavorisé du charisme, pour ne pas dire un générateur de silence ! Même après sa mort, il ne légua à son faible entourage aucun souvenir particulier, aucune anecdote le concernant et pouvant être relatée avec intérêt, enfin, à personne aucun regret, soyez-en sûr et, c’est probablement ici que réside l’unique avantage d’une telle relation.

Il essaya pourtant mille deux cents trente huit choses pour les additionner lui, ses relations, et encore trois fois plus pour les conserver.

Tout ceci pour grand peu du reste, car plus il tentait de conduire vers son écoute les besogneux de charmes, les amateurs de sel, plus il devenait expert reconnu en création de somnolence générale ; le virtuose de la plaisanterie qui tombe !

Maurice Godeau est un banal, je le répète, et tous les amusements qu’il imagine demeurent anodins au possible, y compris le dernier, tout juste situé aux limites du larmoyant, pour en introduire la teneur.

Dans l’immédiat, voyons un individu constamment en quête d’originalité lui laissant supposer qu’il en recueillera une part d’admiration de quiconque serait capable de le voir en ce sens.

Accordons lui, à cet endroit, la compassion toute relative de celui qui souffre de solitude ; celle dont nous n’aurions à peine la perception d’entrevoir à nos effets ; cette solitude incontestablement procréatrice des névroses les plus tendance. Accordons lui cela, dis-je, mais seulement cela car, pour le reste, disons que sa stupidité constante fait muraille hermétique à tous filets de tolérance. Pas l’un de ses raisonnements, pas une réflexion sur un sujet quelconque ne manque de rejoindre le point zéro ; l’endroit d’ailleurs déjà occupé par son inactivité.

Ce Godeau n’a rien à faire, alors il ne fait rien, si ce n’est qu’un puzzle de cinq mille pièces représentant la pyramide de Kéops.  Aussi, son appartement est fort peuplé de ce type de mauvaises représentations !

Ayant clôturé assez tôt le bilan de ses “ hautes ” études, il fut titularisé quelques sept ou huit ans au service de la D.D.E. d’Indre-et-Loire, puis, atteint d’une maladie – paralysante, disait-il -, il cumula douze arrêts de travail les uns quasi derrières les autres. Ainsi, pour finir, il obtint une pension suffisamment confortable pour ne pas directement envisager la reprise d’une carrière. Logé gracieusement à l’intérieur d’un bien de famille, maîtrisant ses dépenses au plus pingre, la nécessité de redevenir imposable ne présentait donc pas pour lui un caractère d’extrême urgence ; vous vous en doutez…

Quant à la conversation de Maurice Godeau, en dehors des médisances sans réel fondement qu’il émet à l’encontre de ceux qui n’ont pas souhaité s’encombrer de son amitié, les phrases restent courtes, les blancs se succèdent à nous momifier, et les superlatifs les plus détestables à l’oreille suivent ou précèdent un mot sur trois :

-         Il fait méga beau, ce matin… Peut-être temps d’boire une super canette ?…

Bref !, oscillant, sans une once d’ambition, entre son chez lui, le café du coin et chez sa mère le dimanche, si cet homme de trente quatre ans souffrait de toutes les carences intellectuelles possibles, nous l’avons dit, de cette souffrance, cet homme là en demeurait néanmoins pitoyablement le seul à ne pas vraiment la subir. Pire encore, ce dont il se persuade, de son côté, c’est d’avoir la plus exacte conception du monde, les plus originales pensées sur tout, et même parfois la critique la mieux adaptée aux sciences en actuel perfectionnement.

Permettez-moi de dire ici : le parfait connard, l'idiot sous tiare !

Seulement voilà, comme toute bonne idée sans exemple demeure comme le serait une couronne sans roi, impérativement, notre personnage doit se mettre en quête d’inspirations ; ceci afin d’étayer sa dite hégémonie spirituelle. En effet, il lui manque des preuves à sa future promotion relationnelle, et c’est là, que la tâche devient complexe…

Le champ de la verve n’étant pas celui où son aise se traduit au plus manifeste, celui des illuminations n’étant pas non plus au bas de sa porte, il alla donc percer dans le domaine des inepties, dans le vaste puits des marginalités. Et, c’est maintenant, que l’on dresse le tableau de ce que parfois l’humain à, de non pitoyable comme je l’indiquais plus haut, mais davantage de ce qu’il véhicule de piteux comme je le précise maintenant.

Tout d’abord, notre ex-fonctionnaire, pour joindre de l’épice à sa fréquentation, se déclara malhonnête homme ; voleur, pour rester plus fidèle à son expression. Et, en guise de trophée de ses prouesses délictueuses, il fit trôner, au beau milieu de son salon, une  Victoire de Samothrace avoisinant un bon 1,10 m et façonnée dans du  comblanchien ou dans une autre pierre de ce genre.

Il aurait eu l’audace, la force et le cran naturel à dérober cet objet d’ornement initialement scellé à l’étage de la sous-préfecture de Châtellerault.

Je vous demanderais d’apprécier là, et de ma forte intuition, que l’objet s’apparentait au plus certifié à une vaniteuse et défigurante marque de mauvais goût acquise par l’un de ces propriétaires de pavillons de faubourgs, souffreteux d’une noblesse, qu’à défaut d’être perceptible dans l’âme, l’aurait été dans le jardin.

En somme, un délicieux constat !… A savoir qu’il n’y a point tristesse d’apprendre que les imbéciles se lèsent entre eux.

 Plus que cela encore, notre Godeau, qui d’ordinaire indiquait à tous qu’il avait du mal à supporter les enfants et qu’il vint au monde avec une allergie notoire envers les animaux de toutes natures, notre Godeau pourtant installa dans le même salon – celui ne méritant pas davantage de descriptions que celles que j’ai déjà données -, il disposa dis-je,  un vivarium où, durant plusieurs semaines,  il fit évoluer les sons les plus désagréables à entendre : ceux d’une tribu de mentes religieuses se dévorant entre elles.

Passons sur le soit-disant ex-moine tibétain qu’il hébergea trois jours et qu’il exhibait comme insigne de sa culture mystique, aussi sur le pistolet mitrailleur, ayant servi durant la guerre 14, constamment chargé et qui embarrassait non moins constamment, sur trépied,  toute la longueur de sa salle d’eau, passons sur tout cela et venons-en à son ultime ineptie ; celle qui lui coûta la vie.

Ici, l’ensemble de ce que je vous relaterais, nous l’apprîmes bien après les faits, à la lecture des rapports, mais, si moi j’y trouve le besoin d’y ajouter une part quelque peu théâtrale c’est que je souhaite exorciser le mauvais souvenir d’une mauvaise relation. Vous me le pardonnerez, je le pense !…

Maurice Godeau en vint à s’insérer dans l’âme que la généralité des méditations pouvaient recueillir beaucoup plus d’ascendances externes   quant au lieu des dites méditations. Pour lui, et cela nous l’avons bien entendu dire, le canapé, le lit ne peuvent en aucun cas engendrer une quelconque illumination digne d’être apprécier comme telle. Pour Godeau, la planche à clous, voire le nid à serpents restent les endroits ou les situations les mieux adaptées à la parfaite dite réalisation de soi. Cela aussi du reste, je l’ai entendu dire !

D’ailleurs, je me souviens lui avoir répondu, alors peut-être moi-même dans l’erreur : “ la planche à clous ce n’est que la démonstration extraordinaire de la compassion que vivent certains convaincus du peu d’importance de leur chair au regard du divin avec lequel, toute une vie durant, ils ont œuvré à constituer une osmose ”, j’ajoutais aussi “ … et que les conditions existentielles de leur environnement les conduisaient parfois à se livrer une toute relative concurrence en ce sens. Nos ambitions d’occidentaux, sont incomparables à cela ! ”

Sur le nid à serpents, de mon côté un tantinet jovial spectateur des prises de risques, j’osais à peine ne pas inviter mon Godeau à tenter le coup. Bien parti en goguette, j’aurais pu espérer cela !

Bref !, avec l’étai d’autres esprits autant cyniques que pouvait être le mien, nous abandonnions, ce Maurice Godeau, à sa supposée fertile mais estimée dangereuse imagination.

Tous, nous savions qu’il n’aurait pu nous surprendre en quoi que ce soit. Par contre, il se surprit lui-même ; et vous allez voir comment.

Quel idiot ! ; dois-je le répéter ?

Voilà, compte tenu que depuis peu, il n’y avait plus de régie municipale des pompes funèbres en sa ville, notre excentrique n’eut peu de difficulté à se faire livrer, à domicile, un magnifique demi-tombeau chêne massif à sa taille. Un meuble, de ce qu’il y a de plus original lorsqu’il est surélevé, lui aussi, au beau milieu du salon, avec la Victoire de Samothrace  à son chevet. L’objet fut équipé de tous ses accessoires : un capiton satin lie de vin, quatre poignées d’imitation bronze, huit vis tire-fonds et un crucifix de matière identique. Egalement, la partie inférieure de la pièce avait été parfaitement usiné de tout son périmètre d’un régulier ornement rais de cœur dont le relief procurait un certain plaisir au toucher. L’ensemble, vernis, rutilait au mieux contrastant le tek, sapin et stratifié du mobilier voisin.

Voilà donc ce que deviendra le futur lieu de méditation du bien pensant Godeau.

Pour sa première, il faut créer l’ambiance. Changer les rideaux par exemple, et là, le velours noir s’impose ; tamiser l’éclairage, et pourquoi pas joindre à cela un bénitier sur guéridon ?

Rapidement œuvrée, la mise en scène est exquise. Il faut maintenant répéter. A l’aide d’un escabeau, il convient donc de s’installer dans la bière et en ressortir sans inélégance ; cela s’exige !

Alors Godeau prend place, et derechef il médite ; il échafaude…

Ce soir j’invite ; je laisse la porte entrouverte, ils entrent et, constatent autant mon absence que la présence du cercueil fermé. Ça, c’est l’effet bœuf !

D’ores et déjà, étudions comment opérer seul. Ici, n’apparaît qu’une possibilité : disposer la partie supérieure, disons le couvercle, à mi- parcours de sa totale fermeture, se glisser ensuite par la tête de l’objet, et pour finir, de l’intérieur,  à l’aide des bras, emboîter sur soi les deux parties du meuble pour obtenir ainsi l’aspect complet de son utilité de base.

Va sans dire que pour se faire, la délicatesse doit accompagner tous les gestes car, les tire-fond papillons, très faiblement maintenus par les orifices leur étant attribués peuvent, à tous moments, basculer sur le sol ; par conséquent, ne plus tenir le rôle d’une vraie mise en bière.

De cette façon, Godeau s’exécute, mais le premier essai ne fut guère concluant. N'avait-il pas ramené à lui le couvercle sur dix centimètres que déjà deux papillons avaient pris la tangente.

Quelque peu téméraire, notre garçon s’y reprit plusieurs fois.

Là, comme nous aurions eu beaucoup de plaisir à observer le déroulement de tous ses efforts afin d’arriver au résultat escompté ; quelle représentation, style Godeau, avons-nous raté là !…

Bref !, vers midi trente, il atteignit son but. Il se retrouva enfin dans l’obscurité totale de laquelle il s’attendait, et, pour cette fois, pas un seul tire-fond n’avait heurté le carrelage.

Etrange sensation de s’allonger ainsi à l’étroit ; exigu l’espace d’un mort, et quel sublime environnement pour l’ “ oraison ”  mentale ; quel rapprochement avec le cosmos !

Au terme de ces quelques minutes nécessaires à ces émotives impressions, ce fut pour sortir que Maurice Godeau rencontra l’infernale difficulté ; entendons celle de ne jamais y parvenir.

En dehors du fait qu’il n’est jamais considéré d’une haute prudence de jouer avec la mort, en général, observons, à présent, pourquoi notre ostrogot trépassa d’un évident manque d’oxygène. Nous rappellerons qu’il s’est fourré dans un demi-tombeau, c’est-à-dire un cercueil de forme évasée, contrairement à ceux de formes dites parisiennes ou lyonnaises, à couvercle plat. De ce fait, voyez le détail mortel – pour notre Maurice -, c’est que la partie supérieure de la bière reste de forme galbée à la jonction de l’autre partie, et que le tire-fond se visse ou pénètre de lui même dans un pas incliné. Lorsque l’imbécile – paix à son âme – manœuvra au plus précis qu’il croyait son lourd morceau de bois , il omit de se garantir de l’atterrissage exact des huit pointes constituant le bouclage définitif. Sous-estimant alors la maîtrise qu’il aurait fallu avoir de cela, il juxtaposa en effet au mieux les deux parties, mais hélas, les accessoires métal de fermeture ne correspondaient que partiellement à leur lieu d’encastrement.

Voyons que l’un se logea directement dans son trou, déterminé à ne plus le quitter, qu’un autre, situé au flanc opposé, se coinça trop à l’extérieur et à la limite de la déformation, et qu’un troisième, ce dernier plus pervers peut-être, obstruait, d’un idéal travers tel l’aurait élaboré Machiavel, toutes possibilités d’ouvrir ladite boîte par sa face, sa partie basse ; les pieds du défunt pour être plus précis.

Certes, à la tête tout semblait bien vouloir se libérer, toujours à la force des bras, mais les points d’appui de ces derniers demeuraient à peine existant. D’ailleurs, ces fameux bras, encore aurait-il fallu les déporter vers l’endroit le plus vulnérable de cette mauvaise fatalité des choses ; cette infernale déconvenue qui s’abattait sur une productive sommité telle que le fut celle de feu Maurice Godeau.

En soi, le problème demeure purement mathématique. Plus l’on s’agite, plus l’air indispensable à la réussite de nos énergies s’amenuise ; c’est un axiome !

Combien d’heures sont indispensables à la preuve de cela ?, ma foi, je ne saurais le dire, et je me garderais bien d’en envisager une expérience personnelle.

Le sujet, victime de cet axiome – et c’est a peine dommage -, notre ex-sujet  Maurice Godeau ne pourra jamais nous relater la finalité, de la sienne d’expérience car, nous arrivâmes le soir, comme il l’avait programmé, nous découvrîmes autant son absence que la présence du cercueil fermé, comme il l’avait orchestré, aussi lui à l’intérieur, selon sa volonté, mais l’anicroche de sa facétie c’est que, le surlendemain, l’ensemble fut conduit au cimetière comme cela se pratique naturellement dans un tel cas.

 

Laurent LAFARGEAS, 1998.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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