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Ernest Hébert
La poupée
Les mépris, les amours, les sentiments assortis autant de joies que de pleurs instantanés ne concernent que celle ou celui qui les vit… L’humble perception de cela nous dicte à s’abstenir, sans conteste, devant même toute faiblesse d’autrui. Hélas, nuire demeure notre compétence la moins nécessiteuse de nos basiques réflexions.
Ce que Magalie éprouvait d’affectif à l’attention de Sandy, sa poupée, beaucoup d’autres enfants de son âge pourraient mieux que moi le décrire, du moins en traduire une plus exacte profondeur.
Se juxtaposant depuis un certes peu grand nombres d’années, toutes deux n’ayant pourtant aucune faculté à dater leur première rencontre, leur attachement l’une pour l’autre ne saurait s’entendre altéré d’une quelconque façon, et certainement pas par une durée de cohabitation jugée trop longue. Elles se veulent unies pour le toujours, disons dans le délai qu’une fillette de sept ans nommerait l’infini, mais cette union, dans l’état, ne correspond plus aux normes que d’autres - les adultes - estiment d’hygiène acceptable.
Voyons-là que les cheveux de la poupée, tout synthétiques soient-ils, furent, de flagrant épuisement, léchés, sucés, voire même de ces faits agglomérés entre eux d’une vision parfois des plus répugnantes à maintenir au-delà de quelques secondes.
Il est vrai que nos mœurs ont toujours exigé à l’Amour de se montrer discret ; au séant, qu’il nous en expose un peu moins le résidu émanant de ses créations génétiques. De cela, en somme - je le conviens de mon côté -, admettons qu’il en est de moindre dégoût au sein de l’âme d’une enfant, d’un petit animal de sept ans, mais c’est aussi de cela cependant que notre âme, à nous, se doit de reconnaître l’originel de ce que nous étions, et ensuite de ce que nous concevions ou ne concevions pas au même âge.
Au risque de vous offusquer, je précise toutefois, j’indique l’état, je relate la présentation actuelle de Sandy, la poupée, comme celle, au regard et à l’appréciation de la maman de Magalie, celle, dis-je, d’un jouet plastique ne conservant à peine de formes ; parlons de ces formes dites recueillantes de l’affection qu’un être humain peut exhaler à l’égard d’une ressemblance, fusse-t-elle non directement humaine.
Pour l’instant, rien à y faire ! Papa ne s’irrite qu’en fréquences hebdomadaires, quant à Maman, plus douce, pourtant moins neutre sur le sujet, ne préconise que fort timidement un éventuel remplacement.
Un jour, cependant il faudra bien agir ; mais, comment ?…
À plusieurs festives occasions d’autres candidates ont été chichement proposées : il y eut Nora, la plus ressemblante à Sandy, avec les joues plus rose vif, la coiffure brillante à souhait – deux mignonnes petites mains perpétuellement levées vers le ciel -, Pauline, plus grande, blonde, et vêtue d’une magnifique robe écarlate, ouis Elodie, Cécilia, Natacha ainsi que la très coûteuse Ursula ; celle-ci pourvue de la non négligeable compétence d’émettre quelques phrases entières sans une once de mal diction. Nous ajouterions " la poupée vivante ", s’il nous était permis de s’en mêler !
Hélas, tout comme les autres, cet ultime investissement s’ennuie poussiéreusement à la surface du coffre à jouets, ce dernier, dans son ensemble, rarement visité du reste.
Ainsi, la séparation d’avec Sandy s’avérait impossible. Profiter d’un matin choisi, lorsque la petite est à l’école, donc opérer en son absence à l’extermination du monstre aurait été la solution la moins assortie de hurlements ; reconnaissons la plus sournoise, encore qu’assurément la moins douloureuse, mais, pour ce faire, c’est tout de même le cran qui manque.
Ah ! c’est pas simple d’assumer pleinement son rôle de parent !…
La charge en demeure bien trop souvent complexe, et particulièrement dans un tel cas. Maman est de nature ultra sensible, et connaît mieux que quiconque ce même trait de caractère de Magalie. Jamais elle ne pourrait concevoir attrister sa fille par une abusive décision, jamais elle ne se risquerait à la peiner d’une amputation arbitraire. D’ailleurs, lorsqu’elle y songe, ce sont davantage les regrets postérieurs à l'acte qui lui hantent déjà l'esprit. Et puis, la poupée, celle que l’on ne peut plus supporter, celle qui de son transport aromatise détestablement toutes les pièces de l’appartement, la poupée Sandy, de son côté, elle, ne traduit pas expressément, de ses deux yeux ronds bleus ainsi que de son regard inlassablement droit, un profond désir de quitter les lieux. Elle ne semble pas non plus vouloir abandonner la famille, qui cependant la jetterait volontiers dans les flammes de l’enfer.
À bien observer la situation, la poupée, ici, c’est elle l’enfer, car
malgré toutes les mutilations qu’elle eut à subir, cent fois les griffes du chat par exemple, des tâches d’encre à divers endroits, des brûlures à d’autres, elle ne s’en maintient pas moins comme une reine, comme une menace permanente autant par les invisibles bactéries qu’elle véhicule que par l’ascendance acquise sur la fragilité de la fillette.
Et si nous reparlons de ses yeux, à cette poupée ; si un commentaire spontané nous échapperait au contact de Sandy, ce serait peut-être celui de dire : “ ce jouet détient l’âme suffisante à deviner la mauvaise intention à son encontre que l’on s’apprêterait derechef à mettre en œuvre ”.
Ce qui terrorise Maman, ce n’est certes pas le destin de l’objet, ni même son opinion, l’on s’en doute, ce qui terrorise Maman, ce sont les conséquences.
Bon ! voyez-là que Maman voue beaucoup de haine à l’égard de Sandy. Haine augmentée ici par la prise de conscience d’une faiblesse parentale plus qu’évidente ; haine amplifiée par le temps qui passe, et qui paraît vouloir se montrer complice d'une ingérence ; ingérence disons sans issue. Et Papa, lui, il en rajoute. Non seulement il ne s’alarme plus de rien, mais en plus, ce nigaud se permet d’épiloguer à la limite de la tension nerveuse.
« Les atomes composants toutes les matières de l’univers se meuvent d’un cycle tellement incontrôlable, mais d’une telle intelligence qu’ils se réunissent et forment une telle diversité, qu’en nous, qu’en les objets, se trouvent autant de pouvoir d’analyse propre qu’aucune compétence sensorielle se verrait primordiale à une autre. Entendons qu’il y a autant d’âme dans le cerveau d’un être humain, qu’il en demeure dans la gazinière, voire dans la poupée. Entendons également que tous méritons un cimetière. »
Voilà ce que dit Papa lorsqu’il ne rentre pas trop tard.
En termes populaires, nous dirions que Papa conserve le don de mettre de l’huile sur le feu.
Enfin, la journée sombre arriva tout de même.
Tout d’abord, Maman se réinvestie dans le travail. Assez vite elle occupa un emploi contraignant, et, de ce fait, elle dut faire appel à une aide familière ; nommons cela une nourrice en quelques sortes.
Cette dernière, Madame Lemaître, proche de la cinquantaine et du quintal, ne fut utilisée que pour les après-midi – finances obligent.
L’essentiel de sa mission étant la sortie de l’école, à 16h30, où, vous vous en doutez, elle prenait charge de Magalie jusqu’à 19h00 : l'heure où Maman finissait sa journée.
Trois semaines s’écoulèrent à merveille ainsi. Madame Lemaître et Magalie s’accommodaient aussi à ladite merveille, et ceci sans la moindre anicroche, sans un soupçon de conflit de génération, vous pouvez me croire.
Cette osmose devait alors suggérer une idée : une stratégie, un plan…
Revenons donc à celui qui nous préoccupe. Occire la poupée, anéantir à jamais la fameuse Sandy : l’ombre numéro un de cette histoire.
Papa souffrait d’un manifeste manque d’autorité par endroits, d’une totale indolence en d’autres lieux, manifestement pusillanime à jamais donc, Maman n’osait pas, c’est entendu, il fallait alors qu’un tiers se charge de cette sale besogne sans cesse reportée.
Me serait-il ici autorisé d’indiquer que le plan fut mûrement confectionner ? Non ! les attributions générales de celui qui écrit, celui qui décrit, n’ont pas la vocation immédiate de toujours étayer les principes d’une science beaucoup plus exacte que celle qui néanmoins il aurait grand plaisir à détériorer.
Pourtant, plan il y eut, et le voici : la fourberie momentanée mais indispensable de Madame Lemaître devait se voir d’une extrême érudition en matière de poupée, justement en restauration, en soins, en guérison de poupée. Pour la notre de poupée, souffrant sans conteste des pires maux, l’urgence dictait au plus vite l’intervention d’un spécialiste – l’une des connaissances de Madame Lemaître, cela va sans dire. L’auscultation fut envisagée, puis accordée, et le diagnostic qui suivit engendra forcément les premières réelles inquiétudes de l’enfant devenu responsable en la circonstance.
- Il faut prendre le risque, disait Madame Lemaître. Il faut tenter l’opération sans plus attendre. Il y va de la vie de Sandy !
Magalie, pour sa part, fut d’une hésitation plus brève que le plan l’avait envisagé. Elle confiait de tout son coeur, confirmait-elle, l’avenir de sa poupée entre les mains de ce chirurgien recommandé par Madame Lemaître, pour laquelle elle reconnaissait avoir une confiance identique.
Bien entendu, et vous l’aurez aisément compris, la suite du plan comportait l’échec du médecin : à savoir le trépas de Sandy.
Au-delà de cette affreuse nouvelle, les artisans de la duperie devaient également préparer les arguments consolateurs adaptés. Papa, le dernier informé de ce deuil familial, devait arrivé à la maison le soir, ignorant de tout bien sûr, mais accompagné d’un achat totalement imprévu : vous l’avez deviné, celui d’une extraordinaire poupée neuve.
Les bonnes intentions, soient-elles judicieusement orchestrées au profit de qui nous semble de composition et de réflexions similaires, elles n’en restent pas moins vaines à certains endroits, remarquez ceux dont notre incompétence spirituelle nous aurait fait croire trop proche de nous.
Madame Lemaître - cette grosse nouille - ne fut pas suffisamment discrète à la mise en scène de cette mission marginale ; Magalie eut l’espionnage inné à suivre la contrevenante, et, sans assister à tous les actes, retrouva Sandy découpée en quarante-trois morceaux non raccommodables, ceci à l’intérieur de la poubelle collective de l’immeuble.
La résultante de tout cela fut, et nous l’avons copieusement évoquée, nous en avons peut-être par excès envisagé les formes les plus noires, du moins celles subodorées par l’inquiétude de Maman - cette dernière bileuse de nature, je le rappelle-, mais la résultante de cela, dis-je, fut tout autrement. Elle fut ce que personne aurait imaginé au préalable, et vous vous en doutez ! Nous ne saurions définir exactement les déductions du pénible constat que fit Magalie – ce dernier probablement doublé par la notoire trahison de la garde d’enfant -, nous ne saurions dire précisément ce qui se déroula dans l’esprit sombre de la fillette, mais elle remonta naturellement, se dirigea presque immédiatement dans sa chambre, en boucla l’accès de l’intérieur, et pour finir, comme elle dut le voir faire à la télévision, elle utilisa les quelques secondes nécessaires à inquiéter Madame Lemaître de cet inhabituel comportement pour se défenestrer du haut des cinq étages qui séparait l’appartement de la surface du sol.
Lorsque Maman rentra, sur les coups de 18H50, confiante en la réussite de son plan, mais s’attendant tout de même à une soirée de larmes, lorsque Maman rencontra la police dans le hall de son immeuble, aussi les pompiers toujours stationnés à l’extérieur, elle apprit très vite que les larmes, à présent, ne couleraient pas que durant l’espace temps d’une seule soirée, comme elle l’avait redouté.
Laurent Lafargeas, 1999.
N96 ed.3.07.2008.