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Musique de Vincent Lafargeas. Symphonie in f minor (allegro)
Cumulus
Puisse Dieu donner une heureuse issue à la situation présente,
pour que, moi qui fut tant de fois trompé par de fausses espérances,
je sois au moins une seule fois trompé par une fausse crainte.
Francesco Pétrarque.
Traditionnellement, et depuis ma création, je suis, du moins j’étais, un abusivement débonnaire, et candide qui plus est. Je suis un nuage, maintenant un gros nuage noir: un apocalyptique cumulonimbus.
Mais voyons quelles ont été les circonstances qui me conduisirent à cet état, et quels furent mes débuts.
Mes premières formes se compactèrent dans le ciel de la région de Padoue, à quelques huit cents mètres au-dessus de Monselice, voire même un peu plus au nord.
Les faibles vents de la saison chaude qui me vit naître me portèrent ensuite vers l’ouest.
En chemin, nombre de mes similaires voisins me côtoyèrent, et d’eux, j’appris beaucoup de choses. Tout d’abord que notre altitude et nos destinations pouvaient varier sans notre consentement, puis que notre volume demeurait susceptible de s’épaissir; se charger d’eau, disaient-ils. Ce qui somme toute constitue le rôle essentiel d’un nuage, excepté peut-être pour l’élite des cirrus ou cirrostratus nous dominant. Sur ces derniers, je fus enseigné également qu'ils se trouvaient être les moins vulnérables en tous points.
Bref ! ce que j’appris ce jour fut à mes entiers dépends car, très vite, mes compagnons me distancèrent, et, pour ma part devenu plus dense, plus lourd que je ne l’avais été, je compris ainsi en devenir plus seul.
Le lendemain, cependant les vents tournèrent, je revis les autres poindre vers moi, et de si près que je pus constater alors qu’ils se débarrassaient partiellement de leurs vapeurs en grossissant les miennes; en fait, ce qu’ils avaient opéré la veille à mon insu.
Pour cette fois-ci, je fus moins docile à me laisser aborder.
De cela, je puis vous confirmer qu’ils s’en offusquèrent à souhait.
Je fus même outrageusement invectivé !… Dame, il me fallait des explications.
L’un d’eux m’attesta de la pérennité de son avantage à ne jamais s’intensifier, un autre, qu’en effet, être moins aérien qu’il ne l’est, l’obligerait à faire du sur place - là n’était point ses ambitions. Encore un autre, de rhétorique plus honnête, m’avertit qu’en se chargeant d’eau au plus inconvenant, nous générons immanquablement un orage tôt ou tard, parfois violent du reste, et que notre existence s’arrêtait là par dissolution complète, quasi dans tous les cas. Enfin, un quatrième, plus sournois, me fit croire qu’il ne désirait pas créer des inondations au grand malheur du sol, de ses récoltes et de ses hommes, plus bas, mais toutefois évoluant de principes identiques aux nôtres.
On délibéra longuement, on disserta, on épilogua sur la question, et, au terme d’une complète analyse de la fragilité de nos destins, nous décidâmes de les partager au mieux par une mutuelle entraide.
Nous convînmes donc, qu’à défaut de s’essaimer en paisible stratus durant les rudes climats, il serait de haute perspicacité qu’un seul d’entre nous se charge du surplus des autres dans le courant de la journée, puis, qu’au soir, cet excédent soit transmis à tour de rôle, et ainsi de suite tous les jours que Dieu fait.
De cette stratégie bien pensée, il fut entendu que jamais aucun ne se verrait alors menacé d’un quelconque violent orage, et, que si les pressions en décidaient autrement, proches et unis, nous pourrions toujours aisément diluer le problème.
Naïvement enjoué d’avoir auprès de moi de nouveaux amis sécurisants, hors mon obésité déjà remarquable à leurs comparaisons, je proposai néanmoins d’assumer la première charge de notre contrat.
Comme il fallait s’y attendre, je m’emplis encore copieusement de l’eau de mes associés, je gonflai donc, à vrai dire assez rondement pour ce mois d’août, mais lorsque arriva le soir, disons la tombée de la nuit, mes dits associés avaient bel et bien pris la tangente.
Au petit matin, je me vis triplé de mon volume originel; hélas, en vue de plus aucun complice. Non plus, pas une once de vent apte à me déporter.
Ainsi j’errais, amplifiant au plus inconfortable, au-dessus de cette pourtant magnifique région qu’est la Toscane.
En fin d’après-midi, une poignée d’inconnus maigres autres cumulus vinrent m’accoster. Aussitôt, ils tentèrent de se débarrasser du peu qui les encombrait.
Pour ce troisième coup, je m’y opposai rudement, vous pouvez me croire. Néanmoins, ils insistèrent, et le plus cotonneux d’entre eux défendit sa théorie qu’il estimait en marge des idées générales.
Toujours philosophes ces nuages !
Dans un premier temps, sa dialectique me prouva, qu’au regard de mon état actuel, il m’était impossible d’éviter l’orage. Puis il fut ensuite fort convaincant lorsqu’il m’invita, dans mon intérêt, à ne pas différer cette désagréable échéance trop longtemps, car plus on attend, disait-il, plus nous sommes altérés d’électricité. Par conséquent, plus notre orage sera dévastateur, et, de là, moins nous avons de chance de nous en sortir.
Certes, je l’écoutai, mais je conserve honte à vous assurer, qu’à l’époque, mon inexpérience n’avait d’égale que ma crédulité.
Oui ! j’ai cédé à sa supplique; oui ! je renouvelai ici ma précédente et triste confiance en autrui ; oui ! je consentis à les alléger, lui et son escorte.
À ce moment là, j’étais déterminé à faire face au mauvais temps, et mal m’en prit !…
S’a mia voglia ardo, onde ‘l pianto e lamento ?
S’a mal mio grado, il lamenter che vale ?
O viva morte, o dilectoso male, come puoi tanto in me, s’io nol consento ?1
Musique de Vincent Lafargeas. Symphonie en f minor (adaggio)
Après le passage de ces opportunistes, je me muais pitoyablement en gris sombre avant d’espérer ce fameux sale temps capable de me dégrossir à mon tour.
Hélas, ce ne fut certes pas aussi rapide que l’on me l’avait affirmé.
Ce fut encore au-delà d’une autre longue et entière journée, où je suintais mon âge sur place, qu’enfin je me mis à pleuvoir.
Calmement au départ, mais derechef les vents s’en mêlèrent, et ma déconfiture devint plus prompte. Le tonnerre m’assourdissait, c’est en trombe que je fus déchiré de toutes parts, et cet enfer se prolongea plus d’une heure, comme pour m’enjoindre la conscience de son incontestable éminence.
Pensez-bien, un douloureux espace temps à se voir inspiré de sa propre oraison !
Malmené de cette façon, j’en ressortis néanmoins grâce à ma
témérité ; dommage, sans plus trop de formes !…
Tout de même, admettons que j’avais retrouvé ma taille de guêpe !
Comptez-bien que, les jours suivants, je veillais prudent, pour ne pas dire méfiant.
Malheureusement, j’entretenais autant de rancœur du souvenir de mon calvaire que je souffrais d’une infernale solitude.
Et puis, le savoir dire non est une armure que tous n’ont pas…
Advint alors ce qui devait advenir. Aveuglément généreux, je réitérais mes largesses en échange d’un peu d’amitié, de considération ponctuelle, et, sans pouvoir m’extraire de mon navrant destin, toujours j’aboutissais à l’incontournable, incommode et punitif orage.
Mon Dieu ! pourquoi la bienveillance n’est-elle pas plus rémunératrice que cela ? me demandais-je
Aussi, en observant les hommes, sur la terre, je constatais, en effet, qu’ils fonctionnaient et agissaient avec des rapports et selon des résultats identiques aux nôtres.
Soyez prévenant, complaisant, soyez charitable, fraternel et oublieux, votre monnaie rendue gardera, en mémoire et sans équivoque, le goût acide de l’ingratitude.
Dans ce bas ou moins bas monde, la dominante c’est le profit, et, au service de celui-ci, s’emploient sans répit le mensonge, l’espièglerie, et parfois même la cruauté. Quant aux règles établies ayant dessein de garantir l’équité, elles n’engendrent que fausses probités éternellement avides des richesses d’un autre. Entendons que ces règles ne sont utilisées qu’en qualité de couvertures, voire d’édredons à nombre de congénères, tout autant prédateurs que le seraient nos opposés.
Soyez bon, soyez convivial et secourable, offrez votre main dans la parfaite obligeance que vous dicte le cœur, indubitablement l’ensemble de votre fortune personnelle se verra tôt réduit à un simple orteil. La voici la règle éminente !…
J’étais un bon nuage, mais un nuage victime de toutes mes compassions ainsi que de toutes mes vaines espérances car, la majorité du temps, je demeurais toujours horriblement seul.
Il reste vrai qu’il y a plus d’intérêt à rester seul que d’être accompagné d’un esprit ayant la mauvaise nature de vous déléguer ses tâches.
Certes, j’en conviens !…
Et s’io ‘l consento, a gran torto mi doglio. Fra sí contrary vènti in frale barca mi trovo in alto mar senza governo. 2
Là où je fus le plus profondément attristé, là où ma colère vêla du mépris à ne plus s’interrompre, c’est lorsque, à la minute d’une pluie torrentielle que je luttais à retenir, mais que fatalement je m’apprêtais à déverser comme l’aboutissement de ma unième stupide générosité, à cette minute, dis-je, je croisai mes soi-disant premiers collaborateurs - ceux avec lesquels j'étais lié d'un soi-disant réel contrat d’unisson.
Entendez, et croyez-moi bien, ces ingrats, non seulement firent mine de ne pas me reconnaître, mais, en prime, ils refusèrent catégoriquement de m’alléger à cet instant plus que critique, et, pire encore que cela, ils nièrent en bloc avoir un jour souscrit à une quelconque entraide.
De cela, j’en eus profond émoi, et reconnaissez mon désarroi ;
c’en était trop !… Isolé, j’affrontais donc cet orage, d’un coutumier talent du reste, mais pensez bien qu’à l’heure d’après, mon âme se laissa totalement envahir de fermes et terribles résolutions quant aux manières de concevoir l’avenir.
Puisque pas un ne m’accorde son aide spontanée, puisque aucun n’a le réflexe de la reconnaissance, puisque tous, égoïstement, ne gèrent que leur survie, leur aisance, enfin puisque tous semblent s’accorder au mieux sans moi tout en profitant de ce que je dois nommer à présent ma faiblesse, je vais alors les côtoyer à mon tour, moi, et comme ils le désirent. Je vais d’ailleurs encore faire mieux dans leur sens : je vais m’enfler au plus vaste qu’aucun nuage n’eut atteint ; je vais m’étendre au plus large qu’ils ne puissent m’éviter, à un tel point que ce sera la totalité de leurs vapeurs que je joindrai à ma noirceur.
Cela fut hargneusement médité, mais ce fut médité.
D’une accumulation volontaire et particulièrement électrique, j’allais me transformer en orage permanent. Déjà qu’en qualité de nuages, nous n’avons pas la réputation de garder les pieds sur terre, là, vous parlez d’une nébuleuse !
S’odio non è, che dunque è quel ch’io sento ? 3
Comprenez aussi, qu’avec une telle intention, à l’approche de l’automne, je ne mis guère de temps à réaliser ce funeste projet.
Ma s’egli è odio, perdio, che cosa et quale ? 4
Et c’est maintenant qu’il faut me voir. Maintenant où je règne comme le plus monstrueux des cumulonimbus que le monde n’ait jamais connu.
Mais, en quel autre mouvement plus salutaire aurais-je dû croire ? M’en était-il proposé un autre ? et devrais-je me confesser de tout
cela ?…
Non ! le tout fut sans orgueil, je puis vous le confirmer, et n’en cherchez pas le mal fondé.
Notez que j’aurais pu faire plus clément ; devenir un nuage poète, par exemple.
Dois-je reconnaître que je fus, un temps, emprunt de cette aspiration sans nécessité ?
Probablement, aurais-je œuvré là, de comparaison, à la meilleure vertu des autres. Mais en quoi cela m’aurait-il avantagé ?...
À présent, eh bien, tans pis pour eux !…
Che cos’è l’effecto aspro mortale ?5
Par contre, dommage pour le sol !
Ici, ce ne fut que débordements de rivières, glissements de terrains et embouteillages routiers.
Et, onde sí dolce ogni tormento ?6
Terrorisant ainsi l’ensemble du ciel italien, optant donc pour l’hystérie suicidaire - celle qui ne méritait que l’effroyable rencontre d’un typhon -, à part quelques réfugiés en bas stratus, aucun de mes semblables ne fut épargnés, et, pour coiffer ma haine, celle précisément que je ne souhaitais pas voir naître, c’est d’entendre des « pitiés » que moi, je m’accordais au plus séant, les souvenirs conservés de ce monde absurde ; ce monde que je ne tarderai pas à quitter, assurément sans y laisser un regret, mais notez sans non plus en avoir de regrets.
Et que me restait-il d’autre à dire ? sinon , sí lieve di saver, d’error sí carca ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio, e tremo a mezza state, ardendo il verno.7
Laurent Lafargeas, 2005.
N93 ed. 11.05.2010.
1 - Si de plein gré je brûle, pourquoi ces pleurs, ces plaintes ?
Si c’est contre mon gré, à quoi sert de me plaindre ?
O mort vivante, o mal délicieux,
Comment, si n’y consens, sur moi un tel empire ?
2 -Si je suis consentant, à grand tort je me plains.
Par des vents si contraires, sur une frêle barque
je me retrouve en haute mer, sans gouvernail.
3 - Si ce n’est point la haine, qu’est-ce donc que je sens ?
4 -Si c’est la haine, par Dieu, quelle chose est-ce là ?
5 - Qu’est-ce me procure cet effet d’âpreté et de mort ?
6 - …d’où me vient la douceur des tourments ?
7 - … si légère en sagesse, si lourde d’errements,
que je ne sais moi-même quelle est ma volonté,
et brûlant en hiver je tremble en été.