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Concerto pour piano et violon in G minor (allegro non molto)
Musique de Vincent Lafargeas.
Mense
L‘ignorance est un état dont les frontières
sont consolidées par la raison.
Le square paraissait déserté sous la persévérance d’une pluie fine et glacée dont la ville était couverte depuis quelques heures. Déjà, nous approchions du soir. Derrière la brume, les premiers éclairages bordaient l’horizon d’une faible lumière rose. Par endroit, le pavé humide brillait comme une guirlande mêlée de plusieurs couleurs, et, en dehors des artères du parc, aux pieds des arbres, l’obscurité naissante, au-dessous d’un ciel gris, traduisait sévèrement la pauvreté de la saison .
Ce fut dans la pâleur de ce décor que je devais rencontrer Mense.
Aussi, ce jour là, j’avais froid !...
Soudainement, cette fée entra dans ma vie comme un apaisement incontestable, hélas une guérison précaire ; peut-être aussi une passion accidentelle qui ne fit qu’amplifier mon désespoir au-delà de notre brève relation. Cette relation dont j’ai encore bien du mal à définir la nature exacte, mais dont la cause en devait assurément trouver sa source dans l’ambiguïté de ma réalisation affective. Ici, je devrais parler plus honnêtement d’absence de tout rapport affectif, du moins d’aucun partage épanouissant. Le bénéfice de ma naissance en effet se traduisait volontairement au sein d’une profonde misère sentimentale. Le pourquoi, je le cherche toujours. Non pas que j’entretenais mon isolement au profit d’une vocation perpétuelle, mais une soif de perfection imposait son règlement au moindre écart de mes instincts.
Et que d’autres que mes instincts pouvaient être sollicités par l’absurdité du langage qu’entretient l’humanité ; celle-ci davantage au service d’un relationnel d’intérêt plus qu’à celui d’un échange équitable ?
Aussi, l’origine de ma souffrance, constituée essentiellement de ce manque d’équité, trouvait également sa raison dans mon refus inviolable à m’assujettir - par opposition - aux lois de la convoitise, de la vanité et de l’autosatisfaction qu’elles engendraient.
Il reste cependant toujours vrai que ce mépris des côtés productifs du désir ne favorisait en rien mon équilibre, ici vulgairement nommé, pas plus que mon état de méritant. Ce dernier, fort heureusement, demeure accessible à personne. D’ailleurs personne ne s’embarrasse de la difficulté ; et je m’en console !
Je considérais, j’associais et j’assimile encore cette paresse générale à tout ce qui doit impérativement s’écarter de ma fonction vitale ; si le court espace temps de mon existence détient une fonction, bien entendu. Car, dans l’hypothèse que notre âme ne nous appartienne pas, il devenait donc déjà indispensable pour moi de m’interdire le mauvais usage du bien d’autrui. En résumé, la question de l’utile ou de l’inutile accomplissement total m’importait peu, mais l’atteindre un jour, trouver l’idéal, composait un précepte incontournable avec lequel je me dictais mes propres règles. Pourtant, je me disais souvent qu’il serait aisé et plaisant de bâtir une cellule privée avec une femme, et une seule, me protégeant ainsi du bien et du mal qui, du fait de l’existence même des ces milliers de cellules de l’insouciance, continuent inlassablement d’évoluer en parallèle ; et le mal surtout !
Je ne peux donc toujours pas nier que mes émotions subissaient un étranglement contre nature, et que c’était bien là l’unique partie de ma personne en lutte permanente avec le reste de l’individu, lui persuadé d’appartenir à d’autres coutumes...
Lorsque je vis Mense pour la première fois, elle ne me suggéra que de l’attention, de la curiosité. Puis, très peu de temps après l’avoir quitté, un immense désir de la revoir me fit retourner auprès d’elle. Pour moi, un désir étranger mais un désir justifié.
Tout en elle sollicitait la contemplation : ses formes, son visage, sa grâce. Aussi, tout en elle exposait l’amour ; bien sûr, ma définition de l’amour. Dans la même soirée, je la vis trois fois, et sans la moindre lassitude. Pour la connaître tout d’abord, pour l’admirer ensuite, avant de l’aimer, avant de l’adorer. Le lendemain et les jours suivants, je retournais la voir ; ceci régulièrement. Le plus souvent, une certaine agitation intérieure ralentissait ma course de vers elle ; probablement ici la crainte de mes envies, ou bien, peut-être, la fragilité du cordage de mon indiscipline. Ainsi, je n’osais l’approcher. Je me séparais d’elle en masquant mon obsession derrière une haie dense, feuillue, mais jamais infranchissable ; jamais longtemps…
Une seconde de trop, le passage de quelques promeneurs malveillants, et c’était mon infortune.
Mense s’élevait avec quatre vingt dix huit pour cent d’élégance.
Les deux derniers résidaient dans ce que nous pourrions nommer la faculté du défaut. Cette part d’imparfait de chacun qui recueille précisément l’affection de l’autre. Ce défaut qui crée la différence, mais qui peut aussi tout autant unir ou opposer le créateur à sa créature, le penseur à sa pensée, l’auteur à son œuvre, et parfois même l’œuvre à son auteur. Cette imperfection : principe fondamental de l’intimité !...
Un voile gris couvrait à peine son profil, ne laissant ainsi apparaître qu’une partie de son expression déjà affaiblie par un manque de façonnage à cet endroit. Son regard de désert conservait néanmoins ce qu’il m’appartient de définir comme l’absence du verbe entre elle et moi, entre la souffrance que j’incarne et l’inertie qui la fit reine du désir ; ce désir qui demeure étranger, mais justifié. Parfois, son immobilité se laissait trahir par l’abondance de lumière que précédait la sévérité de l’ombre. Constamment, je luttais pour ne pas la toucher, quelquefois je ne pouvais y résister, et, à la nuit tombante, dès que l’obscurité le permettait, lorsque l’audace m’avait vaincu, alors plus rien ne s’opposait à ma frénésie, et ma main se perdait un temps sur sa nuque, une épaule, puis un sein. Là, cette main s’y attardait, encerclant toute la volupté de ses formes, avant d’y inviter l’autre main qui s’emplissait, de la même façon, de l’autre galbe de sa poitrine.
Son ventre, je l’écoutais, ses pieds, je les embrassais, et tout ces débordements me procuraient la joie d’un nouveau sens : celui de l’enchantement... Oserais-je dire celui de l’absolu ?
Bercé ainsi d’un chant muet, rythmé par l’enjouement et la vélocité de mes gestes, la flamboyance de ce délit éveillait en moi le goût de l’irraison. Car, à cet instant, seulement pour moi, son sommeil finissait, et, tandis que mes yeux se fermaient dans une immobilité identique à la sienne, je criais mon amour …, puis, je reculais d’un pas. Je m’agenouillais. J’invoquais alors mon insuffisance ; j’hurlais ma faiblesse…
Mense n’était pas une substance soumise à mon analyse. C’est ce que j’avais pourtant cru le jour de notre première rencontre. Ici, une fois de plus, je m’étais enlisé dans l’erreur, car elle fut, et peut-être à mon insu, autant ma nourriture que ma fonction, autant ma vitalité que ma finalité. Elle avait été l’amour, et le vrai. Celui qui se prive de lieu, d’objet et même de temps. J’aimais et j’aime encore celle qui n’existe pas ; j’aimais celle qui n’existe plus, ou qui n’existera jamais.
Je m’étais abreuvé d’une beauté appartenant au passé et au futur mêlé. Ceux-ci réunis dans un seul présent : celui de l’intemporel …, le toujours.
J’avais vécu l’image de l’union absolue ; j’avais communié avec l’absolu.
Concerto pour piano et violon in G minor (andante)
Musique de Vincent Lafargeas.
Mense avait été le véhicule de toutes les réflexions ; le porteur d’un message écrit par l’au-delà, adressé à mon âme sinistrée, perdue dans sa part d’infini, mais surtout prisonnière de l’incertitude.
N’étais-je pas moi-même qu’une représentation ?
Probablement, car comment aurait-elle pu sinon me mettre ainsi dans l’obligation d’aimer ?...
Cet amour, je l’avais peut-être déjà connu. Cette chaleur je l’avais sans doute déjà vécue puisque très vite elle me fut familière, sécurisante ; très vite elle m’enlaça d’un bien-être comme retrouvé. Aussi, au cours de la deuxième semaine de notre alliance, le désir m’apparut souvent trop faible à précéder cette communion.
Pourtant, je l’avais cependant comparé au désir d’un aveugle pour la lumière, mais il persistait dans sa qualité de verbe sans sujet, et moi je profitais donc du sujet sans l’action.
Pas même l’action du baiser ; de l’inutile baiser dont je m’étais interdit puisque traduisant une désuétude de l’offrande corporelle.
Pas même donc la vétille de ce baiser n’avait eu place à une quelconque forme d’échange matérialisé, car Mense avait réduit le besoin à sa plus vile forme ; à plus aucune signification réelle. D’ailleurs, et j’en suis à présent convaincu, Mense avait été la pluralité tant que l’unicité, aussi le refuge de l’abandonné que j’étais, mon réconfort - celui du martyr -, mon issue.
En m’accompagnant du souci de l’exactitude, je préciserais que les parfums de cette liaison, de cet hymen, m’offrirent, et je m’invite à ne pas l’oublier, une évasion : un verrou qui s’était brisé laissant s’enfuir mon âme et mon cœur qui ne soupçonnaient pas auparavant l'effective présence de leurs chaînes.
Concerto pour piano et violon in G minor ( allegretto)
Musique de Vincent Lafargeas.
Je m’étais échappé de mes propres murailles, délivré comme une eau jaillissante, pour m’unir avec une robe d’accalmie dont était revêtue cette beauté plus que femme.
Hélas, un jour, elle devait disparaître ; avec elle tout le réconfort du dialogue. Ce dialogue que l’on attend tous …
Lorsque Dieu créa les souffrances, il commença par le culte de l’identité, précisément dans le but de l’opposer à l’immortalité de l’âme. Non pas de l’esprit qui lui doit avoir un âge pour devenir constructif, mais de la pensée dont la route est longue ; la pensée qui doit alors préparer son chemin en ce sens ; la pensée qui, même sous la forme d’un murmure, doit toujours se confondre à un cri puisqu’elle est perçue comme un cri. Et Dieu, s’il s’amuse de nos épreuves, c’est justement dans l’intention de nous rapprocher de ses règles. Mais des cris aux soupirs, à chacun de mes rêves, j’ai l’impression d’en avoir volé un peu. Considérons alors que l’amour reste un métier, et qu’il me faudrait au moins trois vies d’apprentissage avant de pouvoir l’exercer parfaitement. À cet effet, puisque dans l’envol il y a plusieurs mouvements, je remercie l’au-delà de m’avoir permit de pratiquer à ma guise au moins celui de l’élan.
Mense disparue…
Suivant mes habitudes, je lui rendis une première visite matinale.
Aussi, ce jour là, j’avais froid !…
Le parc venait d’ouvrir ses portes. Je devais être alors l’unique promeneur sous les galeries et les arbres dont le silence paraissait se vouer à la circonstance du jour. À l’extrémité sud du jardin, à l’endroit où l’amour m’avait invité, en ce lieu où de coutume je la priais, au centre d’une géométrie de fleurs adroitement disposée, ne se trouvait plus qu’un amas de terre retournée. Mense avait-elle été déplacée ?
Ce fut ce que j’espérai un instant, mais en vain, car les quelques effigies et autres statues du voisinage jamais ne purent m’enivrer de moi-même autant que Mense qui s’en était probablement enrichie, et, tandis que je vomissais de pauvreté, sa disparition me fit comprendre que moi seul ajoutai la tristesse à la fin de nos relations, aussi que l’absurdité du monde qui devait hélas, de son côté, demeurer inviolable, s’était peut-être contenue là, entre mon âme et cette pierre.
À présent, en qualité de collectionneur d’ivresses, il ne me manque qu’une partie de la mort. J’échangerais donc volontiers cette dernière contre cette passion et toutes les autres dont les effets s’éventent peu à peu, et dont je me lasse de plus en plus.
L’ennui, c’est que l’inaccessible réside dans le fait de mourir parfait.
LAFARGEAS Laurent, 1981.
ed. 08.07.2009. <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/"><img alt="Licence Creative Commons" style="border-width:0" src="http://i.creativecommons.org/l/by/3.0/88x31.png" /></a><br />Ce(tte) oeuvre est mise à disposition selon les termes de la <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/">Licence Creative Commons Attribution 3.0 non transposé</a>.