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Le domaine d'Otte Otobé (seconde partie)
La femme à guiches et aux manches pagodes, Ninon Fandéon, surnommée la Diane des routes avant ses premières noces, s’était ensuite rendue cinq fois veuve par le poison. Il semblerait que l’une de ses victimes fut quelque peu apparentée au maître des lieux, d’après ses dires.
Aussi, parmi nos malodorants morts-vivants, il y avait Moïse Lambert, un sergent pourfendeur au service du cardinal de Richelieu. Celui-ci nous avoua fit pendre au moins trente va-nu-pieds normands durant l’émeute de ces derniers, en 1639. Un Monsieur B., ne voulant pas révéler son patronyme d’un souci mal défini, reconnu cependant être un parfait délateur, et, de par cette exaction plus qu’ombrageuse, précisait-il, jamais il ne trouverais la paix de son âme. Il aurait été le traître ayant conduit le berger d’Amboire et une partie de sa famille à être brûlés vifs. Un autre encore plus nauséabond, situé à l’intérieur d’une souquenille maculée d’immondices, sans nous relater les détails de ses méfaits, ne cessait de se repentir de ce que fut sa vie. La plus grande part de celle-ci ayant été consacrée au commerce des hommes. « Je suis un infâme négrier », disait-il, « dans le complet et vil irrespect des règles que Dieu pourtant fournit à mon éducation, je ne fis, par mille exemples, qu’avilir l’existence de mes semblables ; ceci pour l’unique ampleur de ma bourse ». Celui-là, également assassiné par Otte Otobé, se nommait Jérômius Van Hoderssing. Quant aux autres, ils restèrent humblement muets autant sur la façon dont ils furent trucidés ici, que sur les avaries qu’ils ont commis dans le passé les ayant ainsi dirigé vers ce purgatoire. Le capucin, Adélaïde de Malancourt et le grand porte-parole pâle qui nous apprit, tout de même, avoir été soldat du roi, et avoir servi sous les ordres de Turenne durant la guerre de Dévolution.
La neuvième, une ingénue manifestement victime d’aphasie héréditaire, se percevait comme une goutte d’eau sans nom au milieu des autres présents ; une identique goutte d’eau dans l’océan de l’humanité ; l’insignifiance, si ce n’est l’incarnation du silence préalable à l’apocalypse.
Enfin, tous, malgré leur soupçonné mutisme, conservaient, tout en les niant, les remords d’une méchante saloperie de leur vécu.
De ceci, tout demeurait limpide : le criminel, l’invisible Monsieur Otobé, n’avait pas agi gratuitement ! Je précise « invisible » car nous apprîmes également qu’il n’avait pas quitté le château avant notre arrivée, comme le prétendait Monsieur Devillars, et, qu’à l’heure où nous dissertions, ce meurtrier, nous ne sûmes pour quelle exacte raison, déambulait dans une autre partie de l’édifice qu’il souhaitait vendre. Peut-être à l’intérieur d’une apendance où encore tout prêt de nous, par l’un des cent passages muraux dont les accès restaient fort bien dissimulés.
Cette dernière information assombrit considérablement mon père qui n’observait pas là les symptômes les mieux assortis à la négociation, si ce n’est aux convenances minimales à l’hospitalité. Décidément, cet individu, aujourd’hui âgé de cent trois ans paraît-il, augmentait parfaitement sa mal estime, et ceci de minute en minute.
Sur le champ, il fallait s’adresser à Devillars, ne serait-ce que pour obtenir un repentir de ses mensonges. Papa m’affirma ici, et avec le plus immédiat bénéfice, qu’un piètre menteur, une fois découvert, ne peut que maladroitement devenir une mine d’or d’informations rémunératrices. Certes, ce ne fut pas aussi spontané que je l’imaginais, mais cependant nous obtinrent, juste avant le déjeuner, le plus notoire des éclaircissements de la journée : des révélations toutes autant rocambolesques que les constats surnaturels que nous eûmes à entendre jusque-là.
D’après Maître Devillars, Otte Otobé, le propriétaire des lieux, était immortel. Si je vous disais qu’à l’écoute de cette information et du ton laconique avec laquelle elle fut prononcée mon état hilarant réapparut instantanément, je pense que vous me croirez sans hésitation.
Passons sérieusement à la suite. Toujours d’après les dires de l’ex-notaire royal, Otte Otobé souffrirait d’une à peine définissable malédiction, si ce n’est d’une ordonnance particulière des régisseurs de l’au-delà. À savoir qu’ayant commis son premier crime à l’aube de son adolescence, il aurait alors sollicité humblement les puissances du ciel afin que ces dernières lui accordent un instantané pardon jugé indispensable à la paix de son âme ; celle-ci, au demeurant prestement inquiète de son devenir autant que de son accalmie (c’est une évidence incontestable pour ceux qui ont eu, à la base, la notion du bien, mais qui resteront pour toujours la proie des remords).
Ce repentir fut entendu, insista Monsieur Devillars. Les puissances célestes l’écoutèrent avant de l’invectiver, avant de lui imposer certaines règles qui, du reste, il fut incapable de respecter par la suite. Notons seulement celle-ci : les décideurs du ciel l’informèrent qu’il serait dorénavant immortel, si ce n’est par le bûcher ou encore par un suicide particulier : celui de se noyer volontairement dans l’étang de Malcrozet - endroit de sombre notoriété, et situé près de la nécropole des Aliscamps d’Arles. Bien sûr, ils lui commandèrent également de ne plus se rendre coupable d’un pareil acte à celui qu’il venait de commettre. Enfin, ils ajoutèrent que toutes les personnes desquelles il s’aviserait à ôter la vie, de motifs justifiés ou non, ne pourraient, de leur côté, ne jamais disparaître complètement du monde des vivants. Cette dernière assertion se confirmait d’elle-même par les fameux locataires, hélas, grand Dieu toujours présents dans le château. Ici, l’imbroglio se démêlait quelque peu ; l’ensemble de la situation s’avérait…, disons discernable. Veuillez à nouveau me pardonnez, mais, pour moi, cette dite situation ne pouvait que me faire rire davantage. Surtout d’ailleurs lorsque je m’attardais sur les multiples expressions de mon père : celles-ci oscillant de la pâleur aux larmes, de la rougeur de faciès à un retour jointif à la gravité du notaire, admettons du maître parlant.
Que faire donc ? Tels furent les seuls mots qui me vinrent en réponse au regard livide du père Amédée. La veille nous faisions la connaissance d’un aggloméré de fantômes, ce jour celle moins directe d’un immortalisé par la volonté des dieux. Avouons que pour un spéculateur rationnel comme l’était mon proche parent, Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, la dragée pesait lourd.
Lui vint alors ses anciennes idées de quitter les lieux. Inutile de vous le rappeler, mes ébats d’avec Francette et de sa non farouche complice ne me suggéraient peu la fuite sans dialogue. Peut-être pensais-je là conduire l' une d'elles à l’autel ?… Donc, je m’affairais du plus intellectuel possible au détournement des instincts affairistes de mon père. Coûte que coûte, il fallait que j’abuse au moins d’une seconde nuit dans ce château.
- Que diable aurions-nous intérêt (pense à ta mère) à nous hanter d’une telle pierre grisonnante de ces occupants, certes non mangeurs, mais non démunis d’apparence mouvante et de langue déprimante, me disait-il sans cacher son désir d’abandonner la transaction.
Arriva l’heure du repas. Devillars, Jurandeau et les deux ménagères se plièrent en quatre au service de papa. Hélas, une fois de plus, ni lui ni moi ne furent étouffés par la maigre ripaille que l’on nous présenta.
Bref ! ayant eut ici l’avantage de ne pas perdre de temps, je me hasardais seul à convaincre les fantômes d’envisager ailleurs leur éternité. Ce jour, c’est camouflés dans un bois fangeux que je les retrouvais.
Je n’eus que fort peu d’arguments à défendre pour les joindre à ma cause, mais tout de même certains ne s’opposèrent pas directement à ma suggestion ; notamment Madame de Malancourt qui précisait qu’elle connut domaine plus confortable, et que rien ne la retenait vraiment ici, si ce ne fut la détermination générale à rester groupés. - - -
- Dans quel but ? leur demandai-je.
Les réponses que j’obtins à cette question fusèrent quelque peu différentes. Le camisard, me confirmant une partie des inédites révélations de Devillars, ajouta qu’Otte Otobé, une fois passé de vie à trépas, lui-même et les autres redeviendraient des êtres humains, de ce qu’il y a plus de vivants. « C’est ici une option de la malédiction dont nous fûmes bénéficiaires », affirmait-il. Là-dessus, Van Hoderssing, le moine et Monsieur B. m’expliquèrent que cette évidente option ne leur avait certes non échappée, mais que néanmoins un retour à l’existence du quotidien des mortels les motivait pas plus que cela.
- Ma foi, une demi-mort n’est pas si inconfortable que ses deux contraires, ajoutait le capucin. Dans cet état, il est vrai comparable à de l’errance caractérisée, nous conservons toutefois le privilège de n’être esclave de tous les besoins de l’existence sans avoir à séjourner dans les ténèbres, comme les défunts normaux.
Ici, Monsieur B. voulut en dire plus.
- Mourir - lorsque nous en sommes arrivés là - reste le passage, au préalable, le plus difficile à concevoir. Celui assorti des plus terribles angoisses que notre âme ne puisse nous suggérer. Je parle pour l’encore vivant, bien entendu ! Mais ayant atteint l’autre côté du miroir, comme beaucoup utilisent l’expression, nous y découvrons cette harmonie d’apaisement, malgré nos hargnes, que le désir de la quitter n’apparaît pas comme la première idée nécessiteuse au service de l’urgence … Oserais-je dire que nous sommes enfin dans l’infini du calme, de la sérénité à tous les instants, toutes les heures, toutes les minutes, qui d’ailleurs n’ont plus vraiment cours ? Oserais-je dire, du moins relater au mieux le parcours du vivant en l’observant comme celui d’un constant batailleur tant pour le confort de son lendemain que pour celui de la seconde même de son présent. Ce dernier indubitablement mit en péril. Quelques d’entre vous me diront que Dieu nous a accordé vie, et que vie demeure offrande de Dieu. Je confirmerais à cela qu’ils ont partiellement raison, voire aussi que cette raison reste source de félicité aux vues de ce que le monde peut laisser entrevoir de bénéfique. Là, je citerais l’amour, disons les merveilleuses et inoubliables secondes que nous avons tous plus ou moins vécues sous l’agréable et doux voile de cette entité supérieure aux autres énergies constituant l’univers. L’amour d’une femme, celui de nos enfants, celui que nos enfants nous redonnent - encore plus appréciable -, celui que nous percevons, et parfois savourons de notre avide intellect de tous les éléments de cette fameuse vie. Comment mon humble, dire insignifiante personne, pourrait contester la flagrante prépondérance de cela ? …Elle ne le peut …, mais, dans la vie, il y a aussi l’espoir ; l’espérance de cette vie dont je vous parle, celle que je vous décris ; l’espoir qui contorsionne au plus insupportable l’ensemble de vos viscères réunies à vos besoins revenant inlassablement à la charge de leur exigences. Et, c’est le mal qui advient de cette vie reconnue mirifique. Ce mal qui, en dehors de la comparaison de celui d’autrui, laissera toujours une moindre ou excessive amertume dans le corps et dans l’âme du sujet tristement façonné que nous sommes. J’entends ici le sujet pitoyablement homme que nous sommes. Une fois mort, ou à moitié mort, nous ne sommes plus les assujettis de cette souffrance. Reconnaissez-le ! Aussi, voyez de toutes les excellences de cette dite vie en réalité un magma de convoitises permanentes engendrant le supplice.
En résumé, aucun de ces trois personnages n’échafaudait le dessein d’un retour à une existence normale. Par contre, les autres se proposèrent, déterminés, à devenir mes complices dans l’hypothèse d’une extermination d’Otte Otobé.
- Cette crapule ne méritait que cela, disaient-ils en ajoutant qu’ils auraient tous plus ou moins des affaires urgentes à traiter dans le monde des vivants, et, qu’ici, ils avaient suffisamment perdu assez de temps.
Là-dessus, la plus « jeune » de cette fourmilière de cadavres riches en arguments - la goutte d'eau - parla à son tour pour contredire ces dernières espérances émises ; ceci par une certitude malvenue qu’elle défendit hardiment.
À savoir que notre châtelain une fois tué, c’est directement vers les enfers qu’elle se dirigera, et qu’elle percevait difficilement pourquoi il en serait autrement pour tous les autres ici présents. La pauvrette ! Elle reçut ici l’une des plus violentes estocade venant de notre camisard, sujet notoire à d’extrêmes courroux, et, sans plus de commentaires, d’un second élan, ce rustre lui décolla la tête du reste de sa personne sans qu’aucun n’intervienne plus que cela. La pauvrette, dis-je, devenue ainsi acéphale, eut ensuite bien du mal à replacer l’ensemble de son chef considérablement décoiffé au lieu d’entre les deux épaules que la nature avait décidé originellement qu’il s’y trouve (déjà qu’elle comptait parmi les autres par décapitation !). Pour ce faire, dois-je avouer que mon aide fut des moins pourvues de sciences anatomiques, ni même de la délicatesse m’obligeant de coutume à la galanterie. Grand Dieu ! sur l’instant, toutes citations de la jeune femme furent bel et bien interrompues.
Faisant mine d’ignorer la déconvenue de cet incident, Monsieur B., pour meubler le blanc qui suivit, narra du mieux la façon dont lui fut refroidi par Monseigneur Otte Otobé.
- Ce pourri, connaissant parfaitement mon incapacité à me sortir de l’eau sans aide, voulut me mener d’une rive à l’autre de l’étang que vous voyez-là. Je le suivis en toute confiance, tous deux transportés par un acon dont il eut percé le fond au préalable, puis ce fut à quelques palades, au beau milieu, disons à l’endroit le plus profond de ce lac, qu’il m’abandonna en prenant soin de libérer l’ouverture malsaine dont il avait opéré dans la coque du chaland. Inutile de vous décrire la suite de mon devenir. Je m’engorgeais tel à son souhait que l’air m’ayant été indispensable à la survie ne tarda pas à me faire défaut. Inutile aussi de vous confirmer avoir à loisir bien visité la vase de ces fonds. Je suis bien remonté un jour à la surface, puis à la rive, mais cette fois, sans plus d’haleine qu’il m’en reste aujourd’hui.
À sa suite, tous exigèrent la considération de leur calvaire. Le grand porte parole, vêtu mousquetaire, m’informa s’être réveillé ficelé comme un cochon de lait avant d’avoir été pendu ; d’où sa pâleur de visage. Le sergent du cardinal Richelieu fut empoisonné, quant à Van Hoderssing, attiré dans un guet-apens des plus sournois, fut paralysé au possible dans une fosse que son criminel combla au plus vite, l’enterrant ainsi vivant à l’heure où il le fit. C’est beaucoup plus tard que feue Madame de Malancourt l’en fit sortir. Sur cela, l’hargneux camisard, lésé ici d’avoir auparavant relaté les conditions de son trépas, s’exprima néanmoins d’une troisième violente façon en redistribuant un coup brutal à la demoiselle dont j’avais eu beaucoup de mal à restaurer.
Bref ! vous l’aurez aisément compris, peu de charme m’encourageait à prolonger la conversation avec cette nature de gens ; ceci d’une analyse prompte et générale. Non plus, aucun d’eux ne paraissait s’accorder quant aux stratégies communes utilisables à l’encontre de leur assassin. J’avais entendu que le bûcher demeurait une des options possibles à faire disparaître l’invisible criminel. Hélas, rien qu’à l’écoute du mot « feu », mes supposés complices tremblaient et s’échappaient comme des feuilles de robinier aux premiers vents d’automne. Ce plaindre, ils savaient tous le faire ; agir demeurait une toute autre entreprise.
Quel ramassis d’hypocrites !…
Je devais me rendre alors au plus stérile des constats : rien à modifier du côté de ces gens ; ils sont morts !…
Quoiqu’il en fût, mon obsession à réitérer mes ébats d’avec les ménagères de la veille devait absolument rejoindre les ambitions de mon père ; notons-là, pour l’heure, celles d’acquérir un château hanté.
La convergence ambiguë récemment entendue de la part de nos fantômes - leurs comportements surtout -, je dois l’avouer, me plongeait dans un tout relatif embarras. Comment allai-je cependant m’y prendre pour convaincre ?… Sans intérêt, papa finissait sa visite du domaine. Admirant alors la multitude de vieux chênes satellites à l'écurie, il me fit part de sa grande déception :
- c’est dommage ! me dit-il.
Comme à ma triste habitude, je fus inapte, aussi, devrais-je ajouter, niais au possible.
Sa décision de quitter l’endroit s’était parfaitement étayée durant mon absence, et le peu de futurs calmes scénarios que je proposai pour l’inviter à revoir ses positions ne firent que presser notre départ.
Qui pourrait prétendre avoir eu l’adresse d’obtenir une reddition bénéfique, voire même à long terme, de l’humilité de son propre père quand celui-ci s’observe de surcroît éminent en tout ?
Certains diraient qu’un père nous n’en avons qu’un ; qu’il serait judicieux de profiter de l’enrichissement de ses sciences pures ; que ces dernières nous sont transmises, en universelle théorie, sans l’ombre d’une incivile arrière pensée ; que nous en sommes également les favoris gagnants, malgré l’abondance probable du toujours incomplet résultat.
Je dus m’incliner, ne pas insister ; l’homme restait entièrement déterminé. D’autant, qu’en totale discrétion, le fourbe Jurandeau lui indiquait, connaissant bien notre hôte Otobé, que celui-ci, non en hâte d’interrompre le déroulement de son existence dite éternelle, méditait, de son côté et à grands regrets, de quitter au plus vite ce magnifique château, hélas encombré de fréquentations lourdes à supporter.
- C’en est trop ! hurla mon père. Il est clair que cet homme invisible cherche à nous transmettre la propriété de son bien pour se débarrasser d’un ensemble de remords invivables… En nous portant ses acquéreurs, il nous appartiendra alors d’en répondre et d’en subir la proximité dont nous eûmes hier déjà l’aperçu le plus significatif… Mon fils, regagne tes raisons ; à ton écoute, j’entends que ces gens, non vraiment décédés, n’offrent aucune ambition révélatrice, ni même dans le sens d’améliorer l’existence de celui ou de ceux qui les hébergent… Mourir ?…, ne pas mourir ?…, ils ne savent pas ce qu’ils veulent… Crois-moi, ce domaine est un infernal bourbier !… Quittons-le au plus prompt, et investissons ailleurs…
Je ne pourrais dire que le père Amédée eut la meilleure intuition de cela, mais lorsque je constatais la flagrante déception sur les visages des deux vivantes des lieux lors de notre inévitable départ, celui qui ne suggéra aucun applaudissement, je compris, moi, avoir complètement failli à la mission que je m’étais imposée. D’autant que le dernier argument de mon père sur le sujet fut débordant de la logique qui m’avait complètement fait défaut ; à savoir, qu’une fois grillé, il aurait été particulièrement difficile à notre vendeur de faire figurer ses signatures aux actes de la cession.
Le retour sur Paris fut, en dehors du constat notoire d’avoir usé d’une considérable perte de temps par excellence, une triste remise en question, autant pour papa, quelque peu désemparé, que pour moi-même qui regardais le monde, son avenir, mon avenir, comme chargé de maintes difficultés susceptibles de surgir à tous moments. Notre retour sur Paris donc fut la plus évidente et noire prise de conscience de l’assurance que nous étions des perpétuels pauvres gens en quête d’apaisement inaccessible.
Nous ne sommes ni roi, ni régent, pensais-je.
Certes, c’est le lot de mille.
Mais, tout de même, devenir les maîtres d’une parcelle de l’univers habitée de quelques désaxés venant de l’au-delà, nous méritions mieux !…
Alors, sans aucune autre alléchante proposition immédiate, devenir châtelain, revêtit l’aspect d’un projet quelque peu utopique, cette pensée s’évanouit avec le temps qui suivit, et les économies de mon père reprirent le chemin de la rue Quincampoix : siège de la banque royale. Là, notre avenir se mua rapidement au noir que j’avais suggéré ci-dessus car, en effet, si l’euphorie des agioteurs parisiens s’était un tantinet remise en éveil depuis les dernières alertes, le printemps arrivant fut le plus riche en désastres financiers que nous ayons connus. Les hausses attractives et générées par la fameuse Compagnie du Sud s’éclipsèrent par une coulisse de l’Etat dont personne ne put vraiment localiser, mais la triche plus évidente de l’écossais Law, cautionnée du Bourbon en charge du pays, ne tarda pas à ruiner bon nombre de petits porteurs, parmi lesquels se comptait le père Amédée qui, têtu, s’était accordé le droit de rêver aux dépens de sa famille. Rapidement, c’est sur de la paille, sans plus de legs qu’une mâle sertie, abandonnataires d’un unique objet donc, que ma mère et moi nous nous retrouvions à se mirer le blanc des yeux. Lui, Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, sans rien rater cette fois, il se tira une balle dans la tête.
Même encore aujourd’hui, du royaume des morts, duquel je vous écris et que j’ai rejoint à mon tour, j’ai bien du mal à comprendre les nomenclatures exactes de l’humanité, les règles qui l’animent autant que les hourvaris qui la conduisent aux pires actes, si ce n’est aux plus lamentables orientations.
Mort à mon tour, dis-je, à l’aise donc, profondément je regrette de ne pas avoir été suffisamment convainquant lors de notre expédition en Normandie. Car, à bien y regarder, entre un monde assorti de vivants tous plus ou moins dangereux les uns que les autres, un monde crépitant d’envieux aptes à vous saisir, voire à vous occire, entre ce monde donc et un paisible château isolé de ce tumulte perpétuel, le choix aurait été davantage reposant à opter pour la compagnie des fantômes qui l’occupaient.
Enfin, croyez-moi, je puis vous garantir que depuis cette année 1720, mon irritante manière d’éclater de rire sur toutes choses, celle de me gausser à tout va donc ainsi que mon candide optimisme disparurent hélas pour toujours.
Laurent LAFARGEAS, 2004.
ed.24.05.2010.