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Musique de Vincent Lafargeas
Toccata pour cordes in E flat minor
Le domaine d’Otte Otobé
Dans ce monde où aucun lendemain ne saurait se connaître maîtrisé,
où tous les efforts sont vains quand leurs fruits ne deviennent tôt les proies
d’un inévitable et renforcé milan au guet, dans ce monde, royaume du jamais
apaisé, seuls les morts gardent un langage digne de neutralité.
Peu de temps après le trépas retardataire de ce cochon de roi Louis, quatorzième du nom, de ce scélérat, ce voyou couronné, toujours dit « le grand » par une majorité d’imbéciles, mon père, dit lui, « le finassier », décida de paraître riche, hors qu’il s'évertua la plus longue part de sa vie à dissimuler ses fortunes. Dans cette aberration peu calculée - et il le reconnut plus tard -, il me sermonna d’en devenir son confident collaborateur, si ce ne fut son complice aveugle. Disons que cette entreprise ne convenait pas à ma mère auprès de laquelle, sans aucun doute, il avait érodé autant la taie d’oreiller qui les vit tous deux s’épouser le premier jour, autant l’autorité que lui conférait son rôle masculin. En d’autres termes, maman n’avait plus confiance en lui…Disons également - en aparté - que les femmes les mieux fournies se lassent, en générale, de ces élans vers le risque qui jadis les charmèrent, qu’au demeurant les mettent en péril d’un avenir différent ; pour ne pas dire avec moins de dents.
Mon père, Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, s’enlaidit malgré lui, et ne s’en rend pas forcément compte ; Madame, oui ! c’est sûr !…Probablement donc, motivé par le comblement de cette carence naturelle, Monsieur mon père, dis-je, voulut mettre en exergue son opulence financière afin de collecter d’autrui beaucoup moins d’animosité qu’il en percevait de coutume jusque-là.
Mal lui en prit ! car c’est à ce juste moment que les nommés du conseil de régence, malgré leurs querelles intestines, s’employèrent à débusquer toutes les richesses du royaume qu’ils soupçonnaient d’illégitimité. En effet, nombre d’inédits potentats émergèrent des dernières misères ; aussi autant du détriment de la noblesse que de celui du bas peuple.
En résumé, observons et condamnons ici, à juste titre, certains spéculateurs friands des largesses étatiques et autres fermiers généraux peu scrupuleux, s’octroyant, et, de fait, s’érigeant d’amples fortunes au nez d’une économie nouvellement considérée comme "nationale", mais éternellement en marge du raisonnable.
Alors, désireux de remplir ses caisses en vidant celles de ces vils profiteurs, notre souverain, le gendre, neveu et tout ce que voudrez, le reconnu débonnaire prince Philippe d’Orléans mit au vote, ou ailleurs, la dénonciation populaire (ce qui, en France, surpasse en réussite, et même de très loin, tant nos apports intellectuels, tant nos finesses de la table !).
De tout cela, bien que mon père n’ait en vérité rien à y voir, de sa toute neuve cape d’aisance, il fut cependant confondu avec les nombreux parias du genre ; je veux dire les accusés. Je n’ai pas crainte de le répéter, depuis la sombre efficacité du châtelet, en notre royaume, la délation demeure toujours fort courante puisque, au gré des décideurs (somme toute interchangeables), elle fournira toujours un coquet pourcentage abrité de vertu. Ici, ces décideurs, ils iront jusqu'à promettre aux milliers d’avides candidats à la dénonciation l’équivalent d’un cinquième des bénéfices mis en causes. Avouons, qu’à la parfaite connaissance de notre ancestrale jalousie du voisin, la politique récente fit ici preuve de stratégie assortie d’une des plus remarquables évidences, si ce n’est d’un considérable gain immédiat. Nous étions en 1715, mon père, pourtant coupable d’aucune fraude, essuya tout de même une embastillade de quelques mois, avant de se voir dépouillé de tous ses comptoirs parisiens.
De mon côté, je puis vous assurer que ce ne fut pas la période de mon existence qui m’accorda au mieux les éléments pour devenir obèse. Enfin, tous connaissons l’axiome : « chassez le naturel, il reviendra toujours au galop ». Ainsi, mon éminent père Amédée, dans l’art des finances, celui qu’il termina par m’enseigner du reste, réitéra derechef ses investissements, mais cette fois-ci avec davantage de discrétion, et accompagnés, croyez-moi, d’une méfiance non superflue à l’encontre de ses concitoyens de proximité.
Pour poindre au bienséant de ses intentions nouvelles, notre bon inspiré régent Philippe fit encourager la spéculation - il reste vrai que les donnés du problème furent d’une analyse différente.
Entendons ici, que le déficit du pays paraissant impossible à endiguer, les sauvegardes extrêmes et les alchimies non moins issues de charlatanisme eurent et obtinrent droit tant à leurs audiences qu’à leurs effets directs. Nous voyons apparaître, pour l’heure sans amertume, celui que mon père qualifiait de génie : l’inconscient et mal baptisé John Law de Lauriston. Sans faire l’éloge ni le panégyrique de ce dernier, j’avouerais cependant qu’il fut prompt aux résultats générateurs de liesses. Par son invention du "crédit protégé", par l’agiotage qu’il préconisa à tout humain vivant, du lad au duc, alors forte enviée des états étrangers, notre France, reconnue virtuose en prépondérances instantanées, récupéra soudainement l’éminence internationale qu’elle semblait avoir perdu. Rapidement, les billets au porteur se substituèrent aux lettres de change. En quelques mois la fameuse banque générale se mua en banque royale (à ce lieu, absolument tout devint rentable), pour quidam qui le veuille douceur fut accessible, et châteaux poussèrent en mai comme champignons en septembre. Puis, advinrent les premiers échecs dus aux multiples courants contraires, mais non moins spéculatifs. Un antisystème pointa son danger probant, et le génie se vit bousculé par une obligation de tricher : situation peu confortable pour certains de ses adeptes avertis.
Fin usurier de naissance, le père Amédée eut le blaire suffisamment en éveil pour ne pas miser davantage, ceci même au-delà de la victoire de l’écossais protestant Law, pas plus que de l’entière garantie exposée par la propulsion de ce dernier au poste de contrôleur général des finances.
Papa s’estompa de cette explosive euphorie en y retirant ses billes. Il s’en écarta, et, pour cet acte, je ne lui en veux pas !
Volte-face, fit-il donc, en préférant la pierre à tout autre jeu pervers préconisé de nos peu fiables dirigeants.
Ainsi, acquérir une vaste propriété fut sa dernière idée. Et ce fut bien là, sur celle où mon enthousiasme flagrant l’accompagna au moins critique. Devrais-je ici ajouter que mon ironie déstabilisante n’avait d’égale que le mauvais œil de ma mère ?… J’étais jeune, et j’avoue ne pas toujours avoir bien assimilé autant les difficultés que les déceptions auxquelles mon géniteur devait faire face pour me léguer, disait-il, le fruit de sa vie d’efforts et d’embûches.
Quoiqu’il en advienne - et ce dernier mot reste faible -, au-delà de ses multiples recherches en ce sens, une opportunité non négligeable apparut du vaste panier hasardeux des offres de l’époque.
Une très calme unité foncière du diocèse de Sées, isolée dans la forêt d’Ecouves, entre Carrouges et Mortrée. Une chasse dite de trois cents hectares, de maints bâtiments, d’une écurie tout récemment désertée et d’un manoir annoncé conséquent à l’ensemble : le domaine d’Otte Otobé, notre vendeur…
Avant d’acquérir, il fallut voir ! Dans cette expédition, ni maman, ni autre que moi ne fut convié. C’est alors un vieux père fatigué et son fils prometteur qui risquèrent une pneumonie sur les routes de Normandie de cet hiver 1720.
Le voyage fut assez court, mais à Sées, un foirail organisé comme aurait pu l’être une émeute nous fit accuser un retard considérable de telle sorte que nous arrivâmes bien après la tombée de la nuit. Certes, le château n’attendait que nous !
Nous fûmes accueillis par Monsieur Devillars, ex-notaire royal ayant longtemps officié à Pacy-sur-Eure, Jurandeau, son porte-crayon, vicieux codicillaire au cas où, ainsi que Francette et Fanchette, jeune et moins jeune ménagères, incontestablement toutes deux à mon goût (ce dernier mal dissimulé à l’écoute des premières remontrances de mon père). Otte Otobé, notre hôte absent, avait manifestement délégué sa réception. Devillars, désagréablement mutilé d’un œil de vert non assorti à l’autre, se confondit en mille excuses avant de nous proposer un soi-disant faste dîner. « Nous allons converser attablés des choses d’importances ; au-delà, nous verrons toutes les parties habitables », disait-il, en ajoutant que la nuit ne permettait pas mieux.
Lorsque je dis « soi-disant faste dîner », mon expression reste faible ! Pour sûr, la qualité de la vaisselle ainsi que les autres apparats, dignes d’une cérémonieuse table, ne furent certes pas négligés, mais pour le contenu de nos assiettes... Disons qu’aucune remarque de ma part n’aurait été tolérable si seulement j’eus été victime d’une totale anorexie, et de surcroît édenté. Bref ! mon père, Monsieur Devillars et son sbire, négligeant ma famine, ne cessèrent de palabrer sans vraiment se comprendre durant tout ce malheureusement trop court dîner. Tous trois finissaient donc leur maigre ripaille, je me réjouissais de la future visite partielle du domaine, aussi Francette et Fanchette, toutes deux constituées de morphologie non mal dotée - de surcroît très accortes -, paraissaient agréablement s’approcher de ma conversation lorsque la plus inimaginable déconvenue apparut.
Un orage pointait depuis un moment. Nous l’entendions sans qu’il nous perturbe plus que cela. Jusqu’ici, mon observation des lieux et des gens m’isolait parfaitement de ce constat ; je dois le reconnaître…
Cet orage, disais-je, fut cependant la prime raison pour laquelle, en quelques secondes, une dizaine de personnes, non des moins insolites, s’introduisirent soudainement dans la salle où nous terminions notre chétif et pitoyable repas.
Avant ce jour, jamais je n’eus le loisir de m’effrayer d’une quelconque situation. Je n’aurais alors pu m’obliger d’une raison immédiate exigeant m’écarter de cette indolence - trait notoire de mon caractère -, par contre, mon père fut ici remarquablement prit de brusques convulsions de stupeur. Un instant, je crus que ses deux yeux, triplés de leur volume de base, allaient quitter ce soir l’emplacement où ils se trouvaient depuis leur conception embryonnaire.
À y bien regarder, nos impromptus visiteurs n’offraient pas l’aspect idéal et susceptible d’engager autre chose que de la belligérance instinctive. D’ailleurs, en distinguant celui qui s’avançait le plus comme en proue de ce cortège insolent, celui qui du reste débuta la conversation, j’eus à mon tour une once de répulsion avant de sombrer dans l’hilarité la plus incivile.
C'était un grand bonhomme s’échappant de ses linges autant de son col, d’un visage poudré au trop pâle frimas, desservit d’une gravité tremblante et bégayante au possible à solliciter mon impolitesse.
- Qui vous a permis d’entrer là ? hurla Monsieur Devillars.
- Quelle est cette imposture ? surenchérit mon père.
L’élancé bipède, toujours tremblant, accusa un mouvement de recul, mais ne défaillit peu à la mission semblant lui avoir été confiée par les autres. S’il s’agissait-là d’une secte, disons que ce grand maigre n’en trahissait pas être le coryphée.
- Nous ne pouvons, Messieurs, demeurer davantage en extérieur plus que vous ne l’exigez ; le violent orage y sévissant gâterait nos habillements aussi plus qu’il nous serait permis de l’accepter, ni même d’en envisager matériellement les réparations, affirma cet individu (le premier invectivé donc).
- Mais qui êtes-vous ? qui sont-ils ? interrogea encore mon père terrifié.
- Nous sommes les invités permanents du châtelain : ses locataires, répondit le blanc visage de l’intrus.
- Dis plutôt que nous sommes ses victimes, s’interposa la femme coiffée à guiches, située juste derrière lui.
Ici, quand je parle de femme, je ne garde que le souci de comparaison car, autant celle-ci que l’ensemble de cette étrange équipée – neuf individus au total -, autant leurs apparences que leurs attitudes à tous, en général, présentaient l’attribut d’une sortie groupée d’outre-tombe, si ce ne fut de l’imposture dont s’alarmait en vociférant papa, lui, fidèle à son idiosyncrasie de naissance.
Qu’aurions-nous de légitime à maintes autres plaintes ? Rien, car rapidement tout devint plus limpide, quoi qu’à peine croyable en entendant ladite femme qui en ajouta à nous faire frémir - voyons que c’était la moins effacée de l’essaim.
- En effet, un temps, jadis, le sieur d’Otte Otobé m’a convié ici pour en partager quelques agapes non moins assorties d’autres diverses réjouissances qu’en qualité de complète libertine j’eusse été opposée à mon naturel d’en refuser l’attrait. De cela, je puis vous garantir que mal en dois-je à ma faible méfiance. Cet horrible ne méditait que le dessein de m’occire en ces lieux préparés ; par vengeance, devait-il m'avouer plus tard. Pour l’histoire, à peine m’eut-il gavée comme une oie à la table où vous êtes, qu’il m’étrangla un peu plus loin, ceci de toute la force de ses mains, alors alimentées d’une haine dont je ne débusque toujours pas l’origine du magma de mes songes.
- Ce fut également mon cas, s’écria un trapu de la meute, et, tous que nous sommes, disons tous que nous étions, il en œuvra d’identique façon, et de surcroît par esprit vindicatif, s’expliquait-il avant d’agir ; avant de nous abattre avec aussi peu d’âme que l’aurait fait, de son martel, un jacquemart de beffroi… Moi, ce fut en plein cœur qu’il m’introduisit sa dague après avoir tenté de me faire rôtir en la grange, à votre sud, qu’il enflamma avant d’en avoir verrouillé le moindre accès. De ma force, je parvins certes à m’extraire de ce brasier, mais ce vil me cueillit aussitôt comme vous auriez eu autant de peine à ôter un pétale d’une marguerite découverte en juillet.
À cela, un vêtu capucin, à son tour, narra son calvaire :
- Pour ma part, Eudiste de mon état, je devais enrichir ce scélérat d’un ajout d’acte mal connu de son nouveau testament dont il me flattait d’en être érudit, m’écrivait-il… Ne m’eut-il pas accordé le confort du gîte pour la nuit, qu’il m' étouffa tant qu’il le put de tous les éléments de ma literie, et ceci durant mon premier lourd sommeil.
- Je suis Adélaïde de Malancourt, de longue date intime et confidente de Madame de Longueville, s’avança ainsi une autre femme. C’est durant une copieuse cérémonie, et non moins de hauts rangs fournis, que ce mauvais hôte, à l’insu de la vigilance de mon escorte, m’entraîna à la soi-disant visite nocturne de son domaine. Puis, du plus gelé des sangs, il me précipita dans le vide, au départ de l’échauguette que vous n’avez pas manqué de percevoir à votre arrivée.
Tous, ici présent, souhaitaient raconter leurs déboires, tous désiraient haranguer au plus fort à l’encontre de celui qui demeurait absent pour l’heure ; c’est-à-dire, le propriétaire actuel…
- Allons ! allons ! Mesdames, Messieurs, conservez vos mépris, mettez les sous vos mantelets, ordonnait ainsi Devillars quelque peu excédé de cet imprévu affaiblissant les négociations de vente qu’il avait entamé.
Sans que je m’en rende compte immédiatement, ni même sans m’en alarmer, le trapu ayant échappé à la cuisson s’était approché de la chaise que j’occupais, et, en complète marge des conversations macabres qui s’échangeaient là, son bien taillé et entaillé cuir de Cordoue ainsi que son entrain outrageusement primesautier vinrent ici m’asphyxier d’une haleine impossible à décrire.
- Vous qui vivez à Paris, dites-moi comment se porte ce Monsieur de Saint-Simon ?… Vous le connaissez, n’est-ce pas ?…
Ici, niaisement, peut-être également ne désirant pas décevoir d’une façon plus immédiate, stupidement je me remis à me discréditer en rires de plus en plus outrecuidants à la perception directe de mon honorable père, si ce ne fut à celle de Monsieur Devillars et de son acolyte. Ce dernier s’attachait en coin à la peu définie importance des documents qu’il semblait manœuvrer de fort intérêt ; la réelle attention du reste manifestement fuyante !
Pour ma part, mon comportement, disons l’ironie déplacée dont je ne pus me dispenser, amplifia les courroux de tous.
Ainsi donc, une quasi instantanée cacophonie émergea d’un ensemble d’êtres humains, autant de certains vivants que de reconnus morts-vivants. Mon père, Monsieur Amédée Jean Gabriel Dussy-Miremont, perdait là son latin. Ceci en dehors de ce que j’aurais pu interpréter d’autre.
Voyons, au plus vite que la lumière ne puisse avancée, en des minutes transformées au moins clémentes, des hommes, des femmes, des adultes – serait-ce utile de l’ajouter ? -, des gens s’escarmoucher de verbes indescriptibles pour la plupart, mais non point exempt de hargne ; reconnaissons de hargne et de peur ; de cette peur qui dicte l’inévitable autodéfense. Devillars, d’une voix dépourvue de la moindre pincée de courtoisie, commandait aux nouveaux venus de quitter le château sans plus jamais y revenir, tandis que d’autre part, d’une main beaucoup plus commerciale, il s’efforçait de retenir mon père qui menaçait de reprendre la route de Sées sur l’instant.
Ah, que cette scène fut amusante ! D’ailleurs, j’en ris encore…
Percevant alors quelques attouchements vers le haut de mes chausses, provenant sans conteste de l’attention que me portait Francette, ma voisine de table, il fallut séant que je raisonne mon direct ascendant afin qu’il détourne sa gravissime décision d’affronter l’orage dans un sens, disons le sens qui me convenait le moins.
Je ne saurais dire comment je fis, mais j’y parvins ; Devillars m’y aida, n’en doutez pas ! Celui-ci, tout en préconisant que les nuits demeurent plus fécondes en sages conseils, il garantissait que ses fantômes iraient, eux, méditer dans certaines dépendances situées plus au nord, et totalement isolées de notre habitat.
À cela, Mon père consentit à reporter sa fuite au lendemain. Dans le calme à présent, nos chambres respectives nous furent attribuées, mais très peu devais-je utiliser la mienne. Ici, vous aurez deviné, qu’en dehors de l’effroi relatif que peut susciter la proximité de personnes dialoguantes quoique officiellement trépassées, mon aisance trouva davantage d’intérêts à la couche de la soubrette qui, au préalable, avait ostensiblement titillé mon ardeur sanguine ; particulièrement téméraire dans le cas.
Complétons alors l’agréable souvenir de ce séjour en avouant que ma nuit ne fut pas celle où fourmillèrent les sages conseils évoqués par Monsieur Devillars. À l’aube, je ne puis me souvenir du détestable rapport que me fit mon père du déroulement de sa nuit, mais, quant à la mienne de nuit, croyez-moi, elle fut des plus mouvementées, et assurément dépourvue de la terreur que suggérait la situation.
À peine avais-je gratifié Francette de ma première semence, que sa collègue, Fanchette, trop proche de nos pourtant sourds et discrets élans, en fut promptement candidate au point d’en mettre en œuvre tout le nécessaire à lui en accorder une seconde quasi derechef. Ce qui, de ce temps employé, suggéra à l’autre au repos, de revenir quémander l’incontestable joie d’un nouvel assaut. Songer et dormir, de ce côté du château, je puis vous garantir qu’il n’en fut peu question, et c’est de gloire, au levé, qu’humblement j’observais l’âge défraîchi de mon père comme un handicap.
Lui, de son côté, comme l’avait suggéré Devillars, un certain nombre de résolutions l’avaient sollicité en marge de son court sommeil. Pour le prix, le domaine d’Otte Otobé restait une affaire !
- Nous allons nous entretenir avec ces revenants, disait-il. Nous allons nous activer à connaître leurs intentions, si ce n’est leurs raisons de se maintenir en ces lieux. Nous allons les interroger les uns indépendamment des autres pour qu’ils nous révèlent enfin la solution adéquate à les faire mourir ailleurs. Ce ne sont pas des maux inertes moribonds qui vont me plonger dans l’étron !…
Menée en ce sens, notre enquête devint rapidement concluante autant que riches en récits sanguinaires. Le trapu au cuir percé se nommait Anatole de La Roussais. « Enfant de Dieu », acolyte de Gédéon Laporte et de l’ « Esprit » Séguier, il participa entre autre au massacre de toute une famille au château de la Devèze, en juillet 1702 (massacre que l’histoire d’ailleurs retiendra comme l’un des premiers actes d’une guerre locale à peine endiguée à ce jour). Tandis que ses complices furent arrêtés, tués non loin ou exécutés plus tard, lui, La Roussais, il put s’enfuir des Cévènes sans jamais tomber entre les griffes de la répression qui s’abattit ensuite sur les reconnus Camisards. Ce fut en effet pour lui faire payer ce crime de 1702 qu’Otte Otobé le réfugia un temps dans son domaine avant de le massacrer à son tour.
Le domaine d'Otte Otobé (seconde partie)