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MONSIEUR KREST
« La vanité, qui se disait mon amie,
je savais où un jour elle me conduirait,
je n’ai pas tenté de l’ignorer pourtant,
au diable, je suis maintenant ».
Jamais je ne connus d’homme autant porté à l’excès que ce bedonnant, ce ventru Monsieur Krest. Bien qu’il se charmait lui-même de sa gastronomie - « innée », ajoutait-il -, de l’art culinaire, il ne paraissait toutefois n’en retenir que l’abondance. Dissimulant sa gloutonnerie derrière un raffinement dont il demeurait le seul à s’attribuer, il ne vivait que pour manger. Consacrer une demi-journée soudé à une table bien garnie, c’était la meilleure et la plus rentable utilisation de son temps. C’était alors une main de foie gras de Montignac ; c’était un homard velouté et entier au riz créole , un sanglier farci nappé d’une sauce Alérianne ; c’était aussi une moitié de tarte Mourienne, ou encore un parfait exotique aux amandes de Wesse. Enfin, pour Krest, c’était tous les jours Noël. Il ne s’écoulait pas une heure après le repas qu’il n’eut orienté ses préoccupations vers la teneur du menu suivant. Autant certains consommateurs raisonnables veillaient à ne pas sombrer dans l’abîme de l’exagération, autant celui-ci ajoutait à sa gourmandise un surplus démesuré défiant même ce qu’il était capable d’avaler. Si la nature proposait un éclatement du ventre possible au-delà d’une consommation abusive, Krest, sans aucun doute, aurait pu s’en inquiéter. Heureusement pour lui, Dieu n’a prévu aucune restriction à ce sujet lorsqu’il créa l’homme. L’obésité, l’adiposité, il ne s’en souciait guère.
Sa vocation de mangeur s’était depuis longtemps transformée en sacerdoce, et, où nous aurions pu souffrir de la présence d’un scrupule ou encore d’une certaine honte, lui, il se répondait par des phrases toutes faites dont il se plaisait à hurler lorsqu’il pressentait l’audition d’une remarque désobligeante. Ainsi, « l’homme doit avoir qu’une seule religion : celle de sa digestion », ou encore, « manger reste une faculté, boire est un savoir » demeuraient trop souvent les paroles que mon oreille subissait quand il m'arrivait de m'attarder aux devises de ce primate dont la conversation se révélait rarement enrichissante.
Car, en effet, aux commandes de son énorme stature, de l’autre côté de ses yeux grossièrement enfoncés, se logeait qu’une mini cervelle en aucun cas formée suivant la proportion logique du reste de l’individu. Si l’intelligence humaine pouvait s’inscrire sur la liste des meilleurs produits français exportables, Krest n’en aurait sûrement pas été le représentant idéal. Autrement formulé, il était bête ! D’une stupidité insupportable, appuyerais-je. Car ce parfait imbécile avait l’audace de compléter son manque d’esprit avec l’une des plus désagréables vanités. Ses vues et opinions sur toutes choses n’étant que superficielles, ses conceptions se forgeaient alors que sur celles émises par la généralité, et, lorsqu’il ne pouvait saisir une subtilité quelconque, il la rejetait immédiatement comme une cause sans fondement et digne d’aucun intérêt. De cette façon, également, il exhalait une totale agressivité à l’égard de ceux qui refusaient de partager son opinion sur des sujets dont il prétendait connaître aussi bien l’origine que les attributions. De plus, incapable de fournir une réflexion sensée devant un auditoire qui paraissait le deviner, il avait pour très fâcheuse habitude de mentionner les inaptitudes à la conversation de son interlocuteur,ceci afin de soustraire les siennes aux vues de l’assemblée. Cette dernière n’était que trop limitée puisque les relations de Monsieur Krest ne se comptaient que sur les doigts d’une main. Il reste évident qu’avec une telle mentalité, il ne pouvait pas avoir beaucoup d’amis, et, sa physionomie mal conçue, son âme de basse origine, ne trouvaient davantage de complaisance que dans les réunions d’alcooliques. En résumé, ses formes étaient appropriées à ses défauts autant qu’à son environnement. Malgré cela, il s’était marié. D’une beauté et d’une finesse contrastant la sienne, sa femme se prénommait Sophie.
Une magnifique chevelure à demi rousse coiffait un visage dont la sensualité paraissait à peine réservée à la corpulence de son époux. L’origine de leur alliance découlait du miracle . Ce fut du moins la première pensée qui me vint à l’esprit lorsque le goinfre me présenta celle qui devait lui fournir d’autres plaisirs que ceux du ventre. Cette pensée, je devais également la partager avec l’une de leurs relations communes : Richard Levasseur. La fréquentation de celui-ci n’avait rien de plus avantageux que celle de Krest. Levasseur faisait partie de ces honnêtes citoyens qui s’accordent aisément la faculté de vivre en parfaite harmonie avec les bonnes valeurs de l’existence, mais qui s’empressent d’éviter d’en faire directement les frais. S’il nous laissait entendre par là qu’une chose présentait davantage d’intérêt par rapport à une autre, beaucoup plus modeste, il se gardait bien cependant d’engager sa propre bourse dans la réalisation de ce qu’il proposait. En d’autres termes, autant l’homme était riche en bonnes idées qu’il restait avare matériellement ; excessivement pingre !
C’est bien là ce qui déterminait naturellement le choix de ses relations ; celle, encombrante de Monsieur Krest entre autre, car celui-ci était ours pour ne pas dire autrement. Il se plaisait beaucoup d’ailleurs en la compagnie de Levasseur qui, malgré son intéressement, conservait néanmoins l’avantage de ne jamais s’opposer à ses avances. Ainsi, à ce compère quelque peu hypocrite, à longueur de journée, le gros imbécile, en toute impunité morale, débitait à loisir une élocution puérile et parfois ordurière dont la facétie avait depuis longtemps éventé ses effets. Quant au fourbe Levasseur, qui n’avait pas encore jeté l’ancre auprès de la femme de son choix, s’il veillait à entretenir l’ignorance de son ami, c’est qu’il convoitait davantage l’élégance de sa belle. Que Krest soit devenu obèse par ses excès, ou que ses chromosomes l’avaient prédestiné à son état, ce n’était pas la question qui encombrait l’esprit de Levasseur dont les flatteries à l’égard de son énorme compagnon n’avaient pour visées essentielles que de lui ravir les charmes de sa merveilleuse épouse. Celle-ci, n’ayant pas expressément considéré le contrat de mariage comme une des lois de l’éternel, apprécia très tôt la galanterie de l’acolyte de son mari, et, si les situations financières des deux hommes ne pouvaient en aucun cas se rivaliser à ses yeux, par contre, en ce qui concerne leur aspect physique, celui de Levasseur présentait davantage la garantie d’une certaine légèreté.
La jalousie et surtout une sainte affection que Krest vouait à sa propriété ne pouvaient absolument pas justifier ici les symptômes d’un ménage à trois. Néanmoins, lorsque l’occasion s’en présentait, Levasseur ne devait pas s’interdire les plus instinctives familiarités sur le corps de Sophie dont la coquine féminité ne semblait pas trouver là, l’ombre d’une quelconque inconvenance, pas plus que celle d’une trahison. Pour elle, l’infidélité n’était pas synonyme de gravité. Ainsi, notre trio inséparable devait évoluer à travers la Bourgogne où abondent les restaurants de grandes qualités ; ceci à la charge exclusive de Krest ! Bien entendu, "le gros" ignorait les cornes qui lui poussaient peu à peu sur la tête. Quant aux deux autres, si les sentiments qu’ils s’échangeaient ne ressemblaient à aucune passion réelle, le désir de consommer l’adultère n’allait pas tarder à devenir plus pressant, donc le cocu plus gênant. Ce dernier, peu après son mariage, devait épaissir sa fortune grâce au décès d’un oncle qu’il n’avait pas connu, mais dont il fut le plus proche héritier. Ce don du ciel lui fit augmenter ses dépenses ; celles relatives à l’estomac, bien entendu. Inutile de vous préciser que celui de Levasseur en bénéficia aussi. Parmi tous ses biens, le parent défunt abandonnait également au neveu, dont seule la mort d’autrui pouvait avantager, une petite gentilhommière isolée, pourvue de plusieurs hectares boisés en bordure d’une rivière, ainsi qu’une cave richement garnie de grands crus de la région. Il y avait là toutes les appellations de la côte de Beaune, du Pernand-vergelesses au Sampigny les Maranges, une vingtaine de millésimes différents pour chaque terroire de la côte de Nuit avec une abondance impressionnante de Gevrey-Chambertin : Charmes, Mazis, Clos de Bèze, Latricières, Ruchottes … Aussi, les Vosne-Romanée envahissaient les parois de cette crypte du paradis : Conti, Richebourg, Saint-Vivant, La Tâche, Echézeaux… De plus, l’endroit aurait pu attirer les plus grands œnologues du Monde car, entre autre une centaine de châteaux Bordelais, tous les cépages Alsaciens, les vins des Mauges, du Cahors, du Beaujolais, se trouvaient classés là ; également, des crus de la Hesse Rhénane, du pays de Bade, du Valais, du canton de Fribourg ; des vins d’Italie, d’Espagne, de Hongrie, de Grèce et de certaines enclaves britanniques.
Enfin, j’en oublie, et, si ce trésor accumulé - on ne sait par quel miracle - inspirait un certain respect à quiconque, pour d’autres, il n’en demeura pas moins le sujet d’une intolérable convoitise. Depuis qu’il avait imposé sa bestialité une première fois dans ce lieu imprégné de senteurs divines, Krest ne vivait plus. La tentation était trop forte. D’aucune façon il ne put se résoudre à une absorption raisonnable des joyaux que contenait cette cave. Alors, il suggéra à sa femme un week-end dans leur nouvelle propriété. Sophie accepta et, mielleuse à souhait, négocia, sans difficulté, qu’un tel pillage ne pouvait pas souffrir l’absence de Levasseur. Ainsi, tous trois s’installèrent très tôt dans la demeure de l’oncle tout juste inhumé, et dont la collection de bouteilles n’allait pas tarder à subir une fatale diminution. Durant trois jours, les talents de Sophie ne s’exercèrent qu’à la cuisine et à l’entière faveur de son mari. Ceci avec l’aide de Levasseur qui n’éprouvait pas directement un réel plaisir à mettre la main à la pâte, mais qui cependant trouvait là, l'occasion de la mettre discrètement ailleurs.
Pour Krest, ce week-end ne devait pas être un véritable séminaire gastronomique, mais plutôt celui d’une infernale gloutonnerie.
Dans l’analyse de la proportion des organes humains, le cas de Monsieur Krest ne figure nul part, pourtant, s’il nous est permis de croire que les scientifiques l’ont omis parce qu’il ne représente aucune généralité, nous devons voir cependant ici l’exemple idéal d’une sauvagerie de la table, fort répandue dans notre pays où la contenance n’est certes pas une vertu traditionnelle, et, si nous couvions une tendance à penser le contraire, là, elle s’évanouirait immédiatement. Croyez-moi, cette frénésie de l’absorption n’avait rien de métaphysique. Un seul homme mangeait bien tout ce que quatre autres auraient eu beaucoup de peine à finir. Quand il ne mangeait pas, Krest buvait, il dormait, il ronflait… Le troisième jour, Sophie et Richard Levasseur abandonnèrent ; ils étaient repus, gavés. Ils leur étaient impossible de ne plus rien avaler, mais de crainte d’engendrer la colère facile de Krest, ils s’efforcèrent tout de même a remplir leurs assiettes. De plus, le peu de noblesse avec laquelle Krest vidait la sienne suffisait pour leur rendre tous les plats amers, écœurants, immangeables. Le soir, pourtant, ils préparèrent plusieurs darnes de saumon, un énorme cuissot de chevreuil aux girolles ainsi qu'un magnifique gâteau lydésien, mais leur présence à table ne fut que de pure convenance.
La situation leur devint rapidement insupportable, car plus Krest s’engraissait, moins sa nature n’offrait de complaisance, pas plus que de spiritualité du reste. Aussi, Levasseur débordait d’envie de s’enivrer d’une toute autre chair. Il rêvait de s’enlacer avec Sophie et de parachever ainsi une intimité à peine amorcée. Sur le regard de sa complice, se lisait aisément le même désir, mais comment celui-ci pouvait-il se réaliser ? C’était bien la question qui devait arracher l’attention de Levasseur à la ripaille de son hôte.
- À quoi penses-tu ? lui demanda Krest qui s’inquiétait de le voir ainsi songeur.
- À rien de bien défini… Je me demandais si tu vas pouvoir te lever de table à la fin du repas.
- Rien n’empêche rien et tout n’empêche pas tout, affirma le pansu qui trouvait ici une autre désagréable occasion de faire croire en la valeur de ses propos.
- Je suis encore lest…, n’est-ce pas ma chérie ? interrogeat-il son épouse en laissant échapper un sourire à travers le cuissot qu’il dévorait. Sophie baissa les yeux et fit mine de l’approuver.
Levasseur insista :
- Tu veux dire qu’après tout ce que tu viens de boire et manger, tu serais encore capable d’accomplir quelques prouesses physiques ?
- Assurément.
- J’en doute.
Ici, la vanité s’installa une fois de plus. Krest se débarrassa violemment de la serviette qui lui servait davantage de bavoir, ceci avant et d'emprunter un ton plus agressif en réponse à la dernière insolence de son invité .
- Mon pauvre ami, tu ne seras jamais qu’une demi-portion écrasée par tes propres complexes… Je me demande, moi, si tu prendras conscience un jour que tu n’es pas grand chose …
Sophie l’interrompit afin d’apaiser le plus rapidement possible la tension qui s’installait :
- Chéri, pourquoi ne lui prouves-tu pas ce que tu es capable de faire ? Krest s’étouffa de rire et, toujours d’un ton vaniteux, s’adressa à son assiette :
- Oui ! Oui ! C’est bien ça…, je vais reprendre un morceau de ce délicieux chevreuil… On passera ensuite au fromage… ( il regardait Levasseur avec le plus détestable orgueil), puis je finirai le gâteau…, puis je prendrai deux cafés…, puis trois cognacs et, pour finir, un verre de cette prune alermoise dont je n’ai pas eu encore le loisir de gôuter, "à verre vide, spleen rapide", et puis…
Sophie suivit attentivement ce que prévoyait ainsi son mari ( ces prévisions, personne ne pouvait douter de leur réalisation possible).
Puis elle s’impatienta :
- Et puis ? lui demanda-t-elle.
- Et puis ? insista Levasseur.
Krest réfléchissait sur ce qu’il allait bien pouvoir inventer comme exhibition pour épater l ‘assemblée. Les deux autres se heurtaient du regard : non ! si ! non ! si !
Levasseur mit rapidement un terme à ce désaccord silencieux.
- Et puis, tu vas traverser la rivière à la nage, proposa-t-il à Krest qui saisissait la cinquième bouteille de Corton-Charlemagne de la soirée (c’était son jour blanc).
- Amusant ! ajouta Sophie.
- Plutôt deux fois qu’une, certifia le glouton.
Tous trois étant enchantés de ce nouveau programme, de cette nouvelle festivité dont le caractère aventureux paraissait convenir à tout le monde, Krest se resservit une autre pleine assiette de chevreuil aux champignons. Les autres attendirent avant de servir la suite du menu. Ainsi, comme il l’avait annoncé, il avala trois ou quatre morceaux de fromage, il finit l’énorme gâteau que Sophie avait préparé, comme convenu, il prit deux tasses de café, trois cognacs et un verre de prune alermoise. Il s’en servit même un second, et amena la bouteille avec lui lorsqu’ils sortirent tous de la maison pour gagner le bord de la rivière. Ce soir là, il ne faisait pas très chaud. Nous n’étions pas encore en mai. Pourtant, aussitôt sur la rive, le monstre se dévêtit. Au point où il en était, il ne jugea pas utile de s’encombrer de ses sous-vêtements, et, entièrement nu comme un ver (le mot reste un peu fort), Levasseur put constater alors qu’il n’y avait pas là que la cervelle qui n’avait pas été taillée en proportion du reste de l’individu. Voyant que ses deux spectateurs observaient l’importance de ses membres, Krest rompit le silence par un rire nerveux et par une longue rasade puisée dans la bouteille qui l’accompagnait. Ensuite, il s’adressa à ses admirateurs muets avec une phrase des plus nébuleuses :
- Maigrir c’est mourir un peu.
- Oui ! … maigrir c’est mourir un peu, répéta Levasseur qui dévisageait, avec beaucoup de mépris, la masse de graisse qui s’approchait maintenant de la rivière.
Alors Krest, ajoutant "quand l'eau nettoie, le vin fait joie", poussa un hurlement bestial, - commentaire favori de son ivresse -, puis se jeta à l’eau avec la prune alermoise sous le bras.
Sophie murmura à l’oreille de son voisin :
- Il n’arrivera jamais jusqu’au bout .
- C’est bien là toutes mes espérances…
Ayant parlé ainsi, le coquin Levasseur promena sa main sur les jambes dénudées de sa complice . Au terme d’un profond silence, Sophie et son amant aperçurent une vaste silhouette blanche se détachant de l’obscurité de l’autre rive. Celle-ci demeura immobile un long moment, puis elle émit des sons lointains :
- Il fait froid… ; j’ai perdu la bouteille…
Peu après, la silhouette disparue. S’ensuivirent des soufflements réguliers se rapprochant peu à peu. Les yeux de Levasseur dévoraient le visage de Sophie. Les soufflements s’interrompirent. Alors, venant de la surface de l’eau, on entendit un rugissement, puis un étouffement, puis un glou suivit d’un autre , peu après.
Demeurant sereinement assis sur l’herbe, Levasseur interrogea sa voisine :
- Tu as entendu quelque chose ?
- Non, je ne crois pas … et toi ?
- Non ! … Moi non plus .
Tous deux s’embrassèrent alors d’un baiser qui ne fut pas le premier, mais qui fut assurément le plus long et le plus insouçiant.
Puis, Sophie se leva et s’adressa à son amant :
- Il va falloir prévenir les secours maintenant, son corps va bientôt flotter.
- Tu le crois vraiment ?
- Disons que… Tu as raison…, j’en doute !
LAFARGEAS Laurent, 1982.
ed 3.02.2012.