Club littéraire d'Ile de France est un site de publication internet de littérature francophone. Vous desirez lire des textes inédits ou publier vos propres textes ? Nouvelles fantastiques, romantiques ou fantaisy... Des poesies, des essais ou autres... N'hésitez pas à nous contacter. Vous êtes le bienvenu !
Musique de Vincent Lafargeas
Concerto pour piano et orchestre in D minor (Andante)
Gustave Doré
III
C’est tandis qu’il admirait la proche campagne en empruntant le chemin de ronde que Sergueï prit connaissance de la première missive du roi. Le porteur essoufflé, qui l’avait trouvé là, demeura silencieux durant toute la lecture. Le ton en était ferme :
Nous, Eble-Harold, deuxième du nom, par la grâce de Dieu, roi de Bervie, Adelehlme, comte de Bermesnil, Otton, sire de Mule’Yvec, Tassilon de Vourh, teneur de l’abbaye d’Urianthe, notre conseil, à Sergueï de Krive, comte de Grimont, notre neveu.
Ainsi que le sire Hubert, comte d’Ervandois, son ambassade conduite par le sire Matfrid de Rambach, nous mandent que trêve leur soit accordée. Ceci, après inventaire de nos droits et perceptions sur les provinces d’Endronie, du Micellois et de la Galence septentrionale.
Ainsi, qu’il n’est plus lieu de les tenir par la force, nos avis spécifiques ont arrêté que vos armées demeurent en la cité de Berhe’Kévine, comme garantie du traité non encore établi.
Déjà, Hélie d’Arex avait rejoint le prince sur les murailles. Supposant la teneur des nouvelles directives, il paraissait enchanté de l’amertume qu’il lisait sur le visage de Sergueï.
Ce dernier, d’un geste congédia le porteur de la missive.
- Il nous est commandé d’attendre, Monsieur d’Arex !… Il semblerait que l’ascendant de votre ami Vourh sur mon oncle tienne lieu de gouvernail dans cette guerre…La lettre dit que d’Ervandois, le fessier chaud de notre proximité, serait devenu plus docile qu’auparavant, et qu’il chercherait à s’amender à présent sur d’autres terrains que celui de la bataille ; enfin, lisez vous-même…
Ce rustaud de comte et ses complices se savent déjà vaincus, mais, pour nous, il n’y a pas de meilleure campagne qui ne mène à la concorde sans aucune perte ; convenez-en ! … C’est bien fait que notre ennemi décide la trêve avant l’affrontement !
D’Arex n’était guère apprécié de Sergueï. Ceci pour cent raisons : pour sa récente noblesse, pour son influence à la chancellerie, son ambition initiale de roturier, aussi son esprit réformateur, mais surtout pour son désir de centraliser les pouvoirs au détriment des grands feudataires parmi lesquels le prince aurait pu compter. D’ailleurs, cet encombrant quinquagénaire paraissait ici vouloir être le seul à représenter les intérêts de la couronne.
De coutume, une expédition militaire de ce genre offrait toujours beaucoup d’opportunités à ses intervenants. Dans la plupart des cas, l’ennemi était anéantit, et chacun s’octroyait une part de ses biens dont les revenus, même éloignés, grossissaient parfois considérablement la fortune personnelle des vainqueurs. À présent, les courants politiques, dominants le caractère pusillanime et l’apathie du nouveau roi, insistaient pour qu’il en soit autrement. C’est-à-dire que l’essentiel était de réduire les pouvoirs féodaux en accordant le maximum de chartes aux villes et communautés rurales afin d’étendre ainsi la sphère de l’impôt direct et la juridiction de l’état. Sans léser la prébende du clergé, bien entendu !
Pour beaucoup, la défense des chyles n’était qu’un prétexte en la vue d’obtenir un bailliage ou une prévôté.
Aussi, le prince déconsidérait Hélie d’Arex pour ce qu’il désapprouvait constamment ses décisions…
Pour moi, ce jeudi 24 la dernière journée d’accalmie. Mon avenir empruntait une issue, peut-être pas d’une totale aisance, mais une issue tout de même. Pour l’heure, l’esprit allégé, je n’étais plus un quêteur d’emploi, et, croyez-moi, c’est déjà un beau soulagement…
Les matins ne sont plus les mêmes !
Devenu presque un autre homme donc, je complétais ma prochaine situation par un certain nombre d’investissements : un costume trois pièces, tout d’abord – ce qui fit une large crevasse dans mon budget -,
une nouvelle cravate ensuite, un attaché-case et une calculette à cristaux liquides. La panoplie du négociateur, en somme !
Dans le courant de l’après-midi, afin d’équilibrer ces achats, je tentai de revendre l’une de mes dernières pièces de collection auprès d’un antiquaire du quartier. Il s’agissait d’un sabre d’officier de cavalerie légère, expertisé de l’an IX, monté d’un magnifique bronze à la chasseur, et reconnu en service au sein de la grande armée. L’ennui, c’est qu’il avait été démuni de son fourreau !
Cependant, l’ayant acquis le double de ce que me proposait le commerçant, j’abandonnai la transaction et revint chez moi avec cet objet plutôt encombrant. Dommage, puisque ma propriétaire ne m’autorisait même pas à le suspendre en décoration murale!
Le nouveau sieur d’Harlande est arrivé à Berhe’Kévine. Sergeï lui fit un accueil des plus chaleureux. Leurs deux familles restaient très liées, et depuis des siècles ! Le défunt Loup d’Harlande avait été parrain du prince, et, à présent, Sergueï, en tant qu’aîné de ce jeune Etienne, voulait tenir le même rôle à l’égard de son fils ; le chaperonner du mieux qu’il aurait pu.
Alors, les vins et les viandes furent encore servis abondamment durant deux jours, puis parvinrent d’autres informations quant aux objectifs de l’ennemi. Un fort contingent de mercenaires s’était rejoint sous la bannière du vicomte d’Aliancelle, à douze miles, à l’est de Berhe’Kévine. Ici, Sergueï avait parfaitement deviné les réelles intentions des rebelles ; un conseil s’improvisa, et Tancrède de Wall’Waas n’eut besoin que de quelques secondes pour convaincre
la plupart de l’assemblée :
- Olav d’Aliancelle est un habile aubainier. S’il n’a pas été convié à nos tueries, par ailleurs, c’est qu’il en envisage une indépendante récolte, et, si son intervention fut à notre profit, le connaissant, il nous aurait consulté bien avant d’enrégimenter… Sans conteste, il faut que nous nous apprêtions à gêner sa réunion d’Ervandois.
Hélie d’Arex, indûment attribué de l’autorité royale absente, voulut éviter l’ordre de rencontre.
- Moi aussi je connais d’Aliancelle, et je crois que son cuirassement vient d’un souci de protection neutre. Qu’aurait-il à obtenir d’un conflit dont il demeure tout autant éloigné des causes que des produits ?
Wall’Wass lui répondit avec un soupçon de mépris dans le terme :
- Son allégeance n’est pourtant pas là des plus manifeste !…
Si ce n’est de la terre bien asservie, c’est du sou coruscant qui sera la clé de son engagement… Il semblerait, Monsieur, que le gel et l’humidité de cette ville ont alangui un endroit de votre chef.
Piqué au vif, d’Arex tenta d’obtenir la caution de ses dires auprès des autres.
- Notre suzerain n’a pas convoqué l’ost pour le voir s’émietter dans des querelles en marge de son objectif…Guerroyer par tous les pôles, dès qu’apparaît une menace à peine confirmée, aurait tôt fait d’épuiser nos forces tout en apaisant les craintes de notre véritable ennemi. Subir ou triompher de combats inutiles n’offrirait nul avantage à la couronne tant que nul profit à ceux d’entre nous qui y laisseraient une chaire. À moins que le dépossédé sieur Tancrède ne songe à manœuvrer nos formations pour défaire la concurrence d’Aliancelle ; de s’enrichir de ses biens ?… S’il avait été dit en cour que nous partions fortifier une crapulerie sur les ruines d’une autre, peu ici se seraient armés.
Sans le savoir, avec ses derniers mots, Hélie d’Arex venait d’achever sa carrière. Tandis que le connétable de Sancy s’abstint sur la question, Wigéric d’Ordémont exprima son approbation intégrale à l’égard des propos de Wall’Waas. Puis, stupidement excédé, le gros duc de Méoraine prit la parole à son tour :
- Il n’est point de notre dessein que nous lancions nos troupes sur n’importe quel pirate pour le motif qu’il brandirait l’étendard.
Ici, Enguerrand de Valonne replaça quelques éléments :
- Messieurs…, me serait-il indispensable de vous refaçonner la mémoire en tous points ?… Le sire de Krive reste notre commandeur ; il est séant de ne pas en devenir oublieux !…
- Comprenez que si nous intervenons militairement à l’encontre d’épars et divers fieffés, hommes liges d’Ervandois ou temporairement à sa solde, à l’instant où les négociations de paix doivent se libeller, comprenez donc que cet infructueux croisement de fer ne pourrait que nuire aux intérêts de l’Etat ; je parle ici de ceux dont on aimerait lire sur le traité.
Ennuyé de devoir répondre, Amaury de Vyons-Courtange mit un certain temps avant de contrarier d’Arex en l’informant des tarifs journaliers peu abordables d’un mercenaire, de l’interdit d’un tel agglomérat, fut-ce-t-il neutre. Par conséquent, il lui précisa que personne ne pouvait ici débattre d’une autre raison d’Aliancelle que celle, logique, de grossir les troupes d’Ervandois. Ignorant l’unanimité à rebours de ses vœux, d’Arex, désordonné, tenta d’user d’influence auprès des intimes de Sergueï en manifestant toutefois et maladroitement une totale indélicatesse envers Périnet-Périne de Fançon qu’il dépréciait comme affranchi. Ce fut en vain, car tout autant Etienne d’Harlande qu’Hue de Saléon se rangèrent à l’avis de Wall’Waas.
Fair-play, le prince n’avait pas interrompu le débat ; sa décision s’était forgée au préalable, et aucun n’en doutait… Il fut donc établi que l’aube verrait s’éloigner le gros de l’ost au devant d’Aliancelle, tandis que Barshe, Pantemerle et d’Arex resteraient en garnison.
Hélas, la chevauchée fut repoussée d’un jour car, le lendemain, avant même le scellement des montures, Adalbert III de Méoraine,
« le flasque », fut-il rebaptisé à cette date, annonça qu’il ne pouvait participer à ce raid, que son service s’achèverait bientôt, et que, si le ciel confirmait sa clémence de l’instant, il quitterait l’armée dès ce jour.
Cette désertion, augmentée du caractère hésitant d’Evrard de Sancy, parlait d’elle-même ! Provenant toujours du même côté, des intrigues s’étaient opérées durant la nuit… Quoiqu’il en soit, à présent, l’ost, considérablement diminué, ne pouvait se risquer dans une mêlée dont l’issue s’avérait incertaine. Néanmoins et en aucun, cette annulation ne devait amoindrit la détermination de Wall’Waas.
Celui-ci, après une longue méditation accompagnée de silence
(principale composante de sa nature), fit convenir, qu’en évitant la rixe alignée, une moindre cavalerie aurait la compétence de taquiner les arrières d’Aliancelle ; au mieux, perturber le cheminement de ses routiers en attendant que des renforts nous parviennent. Renforts qu’il conviendrait de solliciter plus fiables, et dès à présent en dépêchant une missive expresse vers Keyanis.
Inquiet d’avorter toutes suspicions quant aux remarques d’Arex sur son appétence, Wall’Waas déclara n’aventurer que ses gens dans cette opération de harcèlement. Le commandeur approuva toutes les parties de cette initiative osée, mais tout de même insista pour que l’importance des troupes de Vyons-Courtange en garantissent les résultats.
Comme il l’avait dit, Méoraine quitta Berhe’Kévine, mais, soucieux de ne pas être retenu par l’histoire pour étant le démissionnaire de son époque, il laissa au prince un fort contingent d’archers ; ceux-ci menés par le non moins remarquable Renaud le Péon. Le matin suivant donc, l’ost vit s’éloigner la sinistre bannière de Wall’Waas, qu’il élevait sans réserve malgré la spoliation de son héritage.
Aussi, parmi les deux cents quarante soldats qui sortirent de la ville, personne ne put vraiment constater l’absence des proches de Tancrède : les épouvantables Dode le Haut, Mourh’Neuve et Tranche gosier.