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Akasuki, le cœur serré, marche sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller sa fille. Elle se penche sur le petit lit. Le bébé pince ses lèvres. Soudain, ses yeux s'ouvrent, incertains, entre ombre et lumière. Elle s'appelle Aiko, elle a six mois. Akasuki sort la petite fille de son berceau, et d'une voix douce, lui murmure la comptine de la fleur de cerisier. Et puis, le vent porte un bruit léger, végétal. Ce sont les bambous, liés par un fil de soie. D’habitude, cela indique la force de la brise ou l'imminence d'un tremblement de terre. Ce tintement là, est différent : doux, délicat, presque imperceptible, il annonce l'arrivée, à petits pas ramassés, d'Akari, la mère d'Akasuki. Akari est une hibakusha, survivante des mortifères champignons d'Hiroshima et de Nagasaki. Sans dire un mot, elle prend sa petite fille dans ses bras. Les regards de la mère et de la fille s’entrecroisent brièvement. Tout est dit sans le dire. Akasuki s'habille. Avant de partir, elle regarde une dernière fois le portrait de son mari : Ichirô. Au Japon, ceux qui s'aiment ne disent pas " je t'aime ", mais "il y a de l'amour", comme on dirait qu'il neige ou qu'il fait jour. Ichirô est à l'hôpital, en soins intensifs, irradié en l'année 2011, à Fukushima, où il était employé. Sur son petit carnet, il avait noté, d'une petite écriture serrée : "quand j'ai atteint mon poste, la radioactivité montait, montait... Je ne me souviens plus des chiffres, mais ils dépassaient largement les niveaux acceptables en temps normal. Et c'était avant les explosions''. Depuis, Ichirô tente de survivre avec ses compagnons d'infortune, loin, très loin des médias du japon, et surtout, des médias du monde entier ! Ceux qui osent parler, on les licencie, pour dénigrement envers leurs employeurs. Dans ces cas là, le suicide est la seule échappatoire, personne n'en parle, jamais, nulle part. Quelque temps après la tragédie, le réacteur Sendai 1 à été remis en route. Aujourd'hui, même Godzilla, légende sacrée de l'écologie, ultime protecteur de la terre, est fatigué. Il reste plongé au plus profond des abîmes. Quand la mer nourricière, pourrie, violée par le césium 137, lui transportera le message de ce nouveau génocide écologique, peut-être rejaillira t’il pour châtier les criminels. Quant aux irradiés, il est trop tard, beaucoup vont mourir. Ils n’entreront pas dans les statistiques, les autorités diront qu’ils étaient déjà malades avant la catastrophe. Moins d’indemnités à payer, plus de bénéfices, l’équation est simple. Malgré les manifestations, les pétitions, le lobby nucléaire continuera à commettre ses crimes contre l’humanité, avec la certitude de l'impunité. La balance commerciale est plus forte que la survie des générations futures. Comme disait Hishiro (le père d'Akasuki) après l'immonde carnage causé par la bombe d'Hiroshima : ''on n’arrête pas la technologie, c'est la technologie qui nous arrête''. Voilà Akasuki, pressée de toutes parts dans les transports bondés (comme d'habitude) direction le port de Kobé. Pour le désastre nucléaire, il est trop tard. Akasuki à un autre combat à mener , son combat ! Et son combat, c'est la survie des baleines. Le japon bénéficie d'un cota d'abattage de cétacés. Cette année, sous prétexte de pêche scientifique, plus de trois cent baleines ont étés écorchées vivantes, tout ça pour finir en whale-nuggets. Akasuki veut que sa fille voit les baleines, que ses petites filles et petits fils voient les baleines, que ses arrières petits enfants voient les baleines et que tous ceux d'après, jusqu'à la fin des temps, voient les baleines. On dit d'Akasuki qu'elle est têtue, obstinée. Pour elle, c'est un compliment. Son combat, elle a décidé de le mener au cœur de l’archipel. Farouchement, elle s'emploie à cette tâche, elle en a le cœur et la force. Les passagers de la boîte à sardine ferroviaire ne se doutent pas de ce que la résistante transporte dans le sac accroché dans son dos : une mine marine, avec son détonateur à distance, prête à l'emploi. Par dessus l'explosif, elle a calé un wok. Son cheval de Troie à elle, c'est sa nouvelle apparence : nouveau déguisement, nouveaux papiers, nouvelle identité. Cette fois-ci, elle se fait passer pour la cuisinière de la cantine du bord d'un baleinier. Deux heures après, ruisselante de sueur, elle arrive au port. Il n'y a personnes à bord, hormis un agent de sécurité et le capitaine. Elle passe les contrôles, sans difficultés particulières. Tout étant informatisé, ses amis hakers ont piraté les systèmes. Les portes s’ouvrent, les alarmes se taisent, les systèmes de sécurité (réputés inviolables) ont étés neutralisés en une poignée de minutes. Vite, elle se rend dans la salle des machines. En quelques secondes, elle sort la mine de son sac et la fixe avec de l'adhésif, au ras du sol, sous la ligne de flottaison. Maintenant, il faut faire évacuer l'équipage. A la vitesse du vent, Akasuki pénètre dans la cabine de commandement. Elle hurle un avertissement. Le capitaine, effaré, se rue vers l’extérieur. Le vigile aperçoit l’intruse, il se met en travers de sa route. Akasuki lui assène un parfait mae-geri (coup de pied circulaire). Le cerbère s'effondre. Il faut dire que, dans la vie, Akasuki est professeure d’art martiaux. D’un geste vif, elle remonte son foulard et charge le vigile sur son dos. Dehors, les sirènes se sont mises à hurler. Vite, la combattante sort du baleinier. Les secours sont là. Elle leur confit l'assommé, prétextant qu'il s’est effondré, terrassé par la peur. Il n'y a plus personne à bord. A l'abri des regards, Akasuki déclenche la mine. Une énorme explosion déchire l'air. Tout le monde recule. La combattante profite de la confusion pour s'éclipser. Trois heures après, la voilà rendue à son domicile. Sa fille dort à poings fermés. Sa mère regarde les informations à la télé. On y voit le baleinier en flamme s'enfoncer dans les eaux du port. Comme à chaque fois, il n'y a eu aucune victime, c’est le credo des pacifistes. D'un geste lent, la mère d'Akasuki se lève. Sans rien dire, elle se dirige vers la cuisine et reviens avec une bouteille de saké. Elle verse l'alcool dans deux petits verres. Des larmes de joie, vite essuyées, coulent le long de ses joues. Elle tend un verre a sa fille et, d'une voix émaillée par un flot de fierté elle trinque : ''kampai !''. La petite se réveille. Akasuki prends sa mère par la main et l'emmène vers le berceau. Les deux femmes se penchent sur le petit lit. Akasuki prends sa petite fille dans ses bras. Elle murmure, d'une voix ferme et douce :
- Petite, tu verras les baleines, tes enfants verront les baleines, il faudra que tu te battes pour que cela continu. Nous, nous ferons, notre devoir, moi, ta mère, et tous nos autres compagnons tant que nos forces nous porterons, nous t'en faisons le serment...
Sur l'écran de la télé on ne voit plus que la poupe du baleinier. Les trois femmes réunies entendent et voient ce que d'autres ne peuvent pas entendre et voir : Godzilla leur fait un clin d'oeuil. Il reviendra.
Franck Dumont – juin 2016