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Septembre
« Triste amante des morts, elle hait les vivants »
VOLTAIRE
Le devoir du citoyen fut ici grandement respecté ; nous pouvons en être convaincu !
Assurément, notre peuple avait bien agi, mais n’avait rien inventé. Déjà, la Grèce antique encourageait cette arme fatale contre les détracteurs du pouvoir – les romains, ensuite.
Les soviétiques, au-delà encore, usèrent de la nécessité en poussant le paroxysme dans les écoles primaires, où les enfants s’initiaient à prévenir le régime de toutes émissions de propos subversifs venant de leurs parents. Ce qui fut parfaitement honoré par le jeune Pavel Morozov, ayant ainsi fait exécuter son propre papa (Malgré les controverses sur cette piteuse affaire, comprenons néanmoins que ce ne fut pas un cas isolé).
De nos jours, certaines nuances encadrent les effets moraux du civisme délateur ; notamment en Espagne, où l’information est refusée dès l’instant qu’elle provient d’un membre de la famille de l’accusé. En France, la démarche reste quasi obligatoire même sans cela.
Nonobstant, elle distingue la dénonciation de la délation ; quel progrès !
La dénonciation engage juridiquement le requérant de sa signature apposée au procès-verbal. Il se déclare alors comme témoin à charge. Et, ça peut faire très mal ! Ici, autant pour la victime de l’ordurerie que pour l’ordurier lui-même qui, logiquement, se trouvera tôt ou tard exposé à la vengeance. Vengeance que j’estime personnellement naturelle. Vous aurez compris là que je ne cache pas mon dégoût envers cette race d’individus qui se réfugient derrière l’intérêt de la collectivité ultra protégée pour assouvir leurs besoins privés.
Là-dessus, beaucoup d’études se rejoignent quant aux motifs du délateur : la haine, la jalousie, l’envie, le profit, le conventionnel sont les plus fréquemment remarqués. Enfin, si nous admettons qu’à ce jour l’anonymat n’a plus le droit de citer à la procédure, auparavant, il fut pourtant et longtemps un des meilleurs moyens de se débarrasser d’un ou de plusieurs humains hostiles aux dirigeants en place. Et, de dresser l’inventaire de toutes les périodes historiques en ce sens serait beaucoup trop fastidieux. Notons, qu’à bien des époques, l’ignominie cerclait au mieux tous scénarios de droit commun. Par exemple – et là, il s’agit d’un recours parfaitement gaulois -, la dénonciation s’avérait économiquement utile lorsqu’une lourde dette s’accumulait auprès d’une prostituée n’ayant aucun droit reconnu à son exercice (tous, savons que notre passé fut notoirement encombré de suites d’interdictions en ce domaine).
Pour le dénonciateur, ou le délateur, aucun recul ne s’envisage à la garantie de son aise existentielle. Existence tout autant difficile pour autrui ; son voisin, pour n'évoquer que lui.
Également, tout autant que la misère engendre la convoitise, tout autant elle apporte de l’eau au moulin de ceux chargés de l’encadrer, cette misère. En simplifiant la phrase, j’écrirais que la notion du bien s’évapore de toutes les âmes dès lors qu’elle devient contraire au bon fonctionnement de la généralité. À chacun donc de se servir !
Et puis, la bonne conduite reste majoritairement dictée par Dieu, et ne s’avorte pas de l’odieuse mémoire de Judas Iscariote. Alors, en évoquant Dieu, remarquons maintenant comment il se défend Dieu de l’utilisation abusive de son nom ; hélas, avec parfois beaucoup d’injustice. Parlons de ses effets rendus à une pourriture du genre que nous avons cité, et parlons d’Edouard Marcelin, citoyen vélineur demeurant la rue des petites écuries à Paris. Personnage envieux de naissance, bien entendu puisque c’est notre mouchard. Envieux de l’un de ses voisins, certes beaucoup plus riche, mais surtout beaucoup plus oisif. Ce qui constitue, bien souvent et encore actuellement, un état sollicitant la jalousie avant l’antagonisme y étant assorti. Des altercations, nos deux hommes en cumulèrent un bon nombre, cependant sans conséquences jusque-là, mais les derniers évènements politiques changèrent la donne assez rapidement.
Le roi vient tout juste d’être destitué, puis emprisonné au Temple - non sans violence autour de l’acte -, et les austro-prussiens, après avoir promis un massacre parisien, s’approchent de jour en jour vers leur dessein. L’agitation de la ville est à son comble, d’autant que bon nombre de désertions sont rendues publiques par les gazettes locales, toutes unanimes.
Désertions d’officiers nobles, c’est certain, mais désertions de patriotes également, qui ne sentaient pas l’issue des combats à leur avantage. Le pire, ou le plus attrayant pour Marcelin, c’est que les rumeurs circulent quant aux complots de l’intérieur du pays, et que la Commune insurrectionnelle s’est plus ou moins substituée au pouvoir de l’Assemblée. À savoir que ce sont les piques et les sans-culottes qui gouvernent en réalité, et que ces derniers ratissent au plus fin tous suspects favorables à l’ancien régime. En somme, l’opportunité rêvée pour toutes sournoises malfaisances.
Maintenant, comme nous l’avons définie plus haut, la dénonciation génère une procédure exigeant l’apport de témoignages, et là, Marcelin n’a aucune preuve à fournir à l’encontre dudit voisin. La simple délation reste de prudence !
Comment faire ?… La République de Venise disposait idéalement une boîte aux lettres destinée à recevoir ces « bonnes » intentions voilées. "La bouche de lion" était-elle nommée ! Chacun pouvait y glisser un mot directement porté à l’analyse des Doges, qui sévissaient ensuite sans inquiéter le porteur de l’information. Hélas, Marcelin dut trouver une autre option un peu moins sécurisante. Et, il la trouva assez promptement, cette option. Le 21 août 1792, pourvu d’une adresse qu’il eut sans échange, il se rendit discrètement au domicile d’un représentant de la section de Popincourt. Il s’agit de Louis Dorigny : un pur et dur candidat à la nouvelle répression préconisée avec, en plus, des pouvoirs considérables en ce sens.
Le dénoncé, c’est Hubert Chassagne, devenu quelque peu rentier par son alliance avec une lointaine héritière des Bassonville. Son grief : il reçoit beaucoup depuis ces derniers temps, et peu de mal vêtus. Certes, il faut voir, mais rien ne put s’opérer immédiatement. Pour l’heure, le nouveau Paris tente d’agir dans un ordre à ne pas s’encombrer de reproches. Le tribunal criminel vient à peine d’entrer en fonction, et applique davantage la clémence par hésitation.
Il faudra donc attendre la semaine suivante pour que les interventions musclées se multiplient jusqu’à tard dans la nuit – notons notre Marcelin comme n’étant alors pas l’unique porteur de calomnies. Impatient, plus quiet en sa démarche, donc beaucoup moins en tapinois le 26 août, il réitère et confirme ses accusations directement auprès de sa section du Faubourg-Poissonnière.
La famille Chassagne est arrêtée le 29 : le père, la mère, les deux filles, mais aussi l’un des derniers amants de l’une de ces deux filles, c’est-à-dire le propre fils d’Edouard Marcelin, qui, par manque de dialogue avec son père, se trouve à l’adresse des victimes le soir de ladite arrestation. Sacrée déveine !
Ce fils se prénommait également Edouard, comme son père. Appelons-le Doudou pour ne pas confondre les esprits. L’autre, nous le nommerons Sycophante, comme il le mérite. Doudou et le Chassagne qui aurait pu devenir son beau-père furent incarcérés à la Force ; les trois femmes, à la Salpêtrière. Et voilà notre Sycophante très animé d’autres démarches administratives. À savoir, celles de récupérer sa progéniture bien-aimée avec, dès l’aube, les pleurs de son épouse : pauvre femme intuitive du pire. Donc, durant toute la journée qui suivie, le bon citoyen délateur oeuvra de courbures à obtenir un élargissement, en vain pour cette date. Dorigny, il ne put le joindre, mais, d’autres, il fut garanti qu’un procès en règle aboutirait indubitablement sur la lucidité du tribunal. Il suffit d’attendre !
Attendre ! attendre ! mais attendre quoi, dès l’instant où une révolution s’accélère dans sa crainte, dans son absurdité ? Dans un premier temps, le Conseil exécutif émit le désir d’installer l’Assemblée en dehors de la capitale. Ce qui s’interprétait comme une fuite, voire comme encore une désertion supplémentaire. Enfin, cette requête se comprenait plus directement comme une émancipation de cette Commune dominante, et comme un écart s’éloignant de l’influence des clubs : Jacobins et Cordeliers confondus. Puis, ce fut la maladresse du ministre de l’intérieur qui mit le feu aux poudres. Jean-Marie Roland de la Platière, le 30, demande à la législative la dissolution pure et simple de la Commune insurrectionnelle.
Trahison ! trahison !... nous arrivons en septembre 1792 ; la réussite incontestée de notre République. Jean-Paul Marat, ennemi acharné des modérés appelle à l’extermination immédiate des suspects contre-révolutionnaires, animé par sa toute récente grandeur historique, Georges Danton fait sonner le tocsin, et, ainsi doublement cautionnée, l’hystérie collective devient alors incontrôlable (aux armes citoyens !). Et où se trouvent les suspects, les comploteurs ? Dans les prisons de Paris pour la plupart. Voici donc la sauvagerie de proximité s’élancer, en désordre dans un premier temps, puis en massacre organisé dans un second temps (le jour de gloire est arrivé !). C’est la prison de l’abbaye Saint-Germain qui ouvre le festival. Dans l’après-midi du 2, plus d’une vingtaine d’hommes y sont transférés : tous des prêtres réfractaires. Promptement jugés par la section du lieu, 19 d’entre eux sont exécutés sur le champ. Présidant cette mascarade de « commission populaire », Stanislas Maillard rend verdict de 280 autres condamnations jusqu’au lendemain. Et comment cette autre quantité trouve-t-elle la mort ? Eh bien par le ou les fils de l’épée dans la cour intérieure de l’établissement, où les rires du public sont soigneusement disposés sur des gradins de fortune. En parallèle, un autre groupe de septembriseurs arrivent à la nouvelle prison des Carmes, un peu plus au sud. Les premières victimes – toujours des prêtres – sont occis de toutes les manières possibles : fusillés, sabrés, égorgés ou défenestrés comme l’abbé Joseph-Marie Gros. Ça, c’est la méthode anarchique ! Un peu plus tard, tout s’arrange, certes par le même type d’exécutions, mais toutefois après un jugement, tant sommaire soit-il. Au total, 115 cadavres gisaient dans le jardin au-delà du départ de nos criminels (qu’un sang impur abreuve nos sillons !). Le soir porta les boucheries à la Conciergerie et au Grand Châtelet, où 216 droits communs furent égorgés durant toute la nuit. Et l’épouvante n’en est qu’à son début !
Le même scénario commence dès l’aube aux prisons de La Force, rue Saint-Antoine. Ici, c’est Jacques Hébert qui décide la mort. La mort pour quelques 170 pauvres gens, la mort pour la princesse de Lamballe, qui fut éventrée, la mort pour Hubert Chassagne, et la mort pour Doudou, enfourché pour aucun délit, mais bien à cause de la lumineuse conscience de son père. Mais qui aurait pu stopper le cours de l’Histoire, ce 3 septembre ? Certainement pas Edouard Marcelin, ni même la modération des Jacobins, à la mince écoute desquels il tente une intervention. Non ! l’ouragan ne peut s’arrêter que de lui-même. Les massacres se portent ensuite sur Bicêtre, Saint-Firmin et la Salpêtrière, où cependant 186 prisonnières sont soustraites à la folie meurtrière (parmi elles, les trois femmes Chassagne). Hélas, que 186, car 35 autres périssent d’une atrocité telle que je m’abstiendrais de la décrire.
Ce jour du 4, il y avait de l’ambiance à la Salpêtrière, vous pouvez me croire, et aucune pitié pour les aliénés, ni même pour certains enfants ( …égorger vos fils, vos compagnes). Ces carnages ne trouvèrent leur fin qu’au matin du 7 avec un quelque 1 200 victimes. Du moins, en ce qui concerne Paris car, ailleurs, nos illustres Danton et Marat envoyèrent l’ordre d’opérer au plus similaire, et ceci au nom de la justice populaire (Entendez-vous dans les campagnes !). De cela et du reste, ils s’en défendirent plus tard.
Bon ! maintenant, il a l’air fin Sycophante. Sans aucun doute, sa délation lui a rapporté gros : un repentir qu’il traînera le reste de sa vie, une femme déjà dépressive, et des frais d’obsèques pour ce qui est de l’immédiat. À cet effet, rien n’est simple non plus. Il faut retrouver le corps. Alors voyons ici comment le peuple agit pour continuer la fête. Voyons toutes végétations bordant l'amont de certains quais de Seine ornées de têtes, de viscères et autres organes humains ; voyons comment la nouvelle loi nationale compte ainsi terroriser les éventuelles vengeances aristocratiques (l’étendard sanglant est levé) ; enfin, voyons Marcelin ne jamais pouvoir identifier le cadavre de son Doudou. Ceci, même après une longue et macabre recherche aux carrières de Montrouge.
Reste à voir de plaisant en ce retour de bâton, c’est que, dorénavant, ce mauvais homme réfléchira longtemps avant de porter ombrage à autrui, et que plus jamais il ne chantera la Marseillaise.
Laurent Lafargeas,1995.
180-ed.25.02.2012.
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