Partager l'article ! Le Capitolar d'Hagues: Le Capitolar d’Hagues « Le remplacement est la ...
Le Capitolar d’Hagues
« Le remplacement est la pire des injustices du temps ».
Comment le mieux parler du Capitolar que de le décrire comme il fut avant – avant son martyre. À l’origine, c’était une église romane de faible relief, puis, à partir de 1895, et au-delà durant huit ans, plusieurs sculpteurs et architectes de talent y œuvrèrent une transformation des plus gigantesques.
La nef fut alors surélevée de 18 mètres, l’abside fut supprimée pour obtenir un parfait rectangle de l’ensemble, et deux bas côtés augmentèrent considérablement la surface de l’édifice, lui-même soutenu par d’harmonieux contreforts ajourés en son extérieur. Quant à l’ornement général, ce fut une prouesse de l’Art nouveau en vogue à cette époque. Pour ce qui est de la façade ouest ainsi que de son portail, parlons davantage de jugendstil, puisque réalisés par Franz Keerbel, un élève d’Hermann Obrist. Le portail : une galbe de palissandre lisse, renflée, couverte d’un arc en accolade et parée de multiples bronzes figurant notre mythologie. L’huisserie : en bronze également. L’encadrement : une autre galbe de marbre épousant la centrale, sculptée d’une nature grimpante en pur respect du style, et s’achevant par l’impérieuse culminance de deux splendides nudités symétriques. Également symétriques, deux colonnes ioniques se terminant encore par des représentations divines bien au-dessus de la faîtière. La vue du tout charme l’œil de la parfaite union du néoclassicisme avec cette nouveauté architecturale. Comment dire ; un mariage sans divorce possible, tout comme pour les flancs de l’édifice où le nouvel art enrichit les formes gothiques des vitraux ainsi que celles des pilastres ; encore ici le bronze dominant la communion entre les formes inspirées du végétal et celles de l’évocation religieuse. La toiture de cuivre, de son vert, coiffe l’aspect général du bâtiment de son accolade renversée. Ainsi, elle le confirme petite forêt au milieu de la ville.
Le plus magnifique des monuments de toutes les régions septentrionales. Par là-bas, le seul méritant le détour. Et, pour l’intérieur, quelques mots demeurent insuffisants. C’est réalisé en un temps où les femmes obtinrent l’accès à ce type d’ouvrage. Là, il se remarque en conséquence. Quelques mots, dis-je, alors tentons de les juxtaposer au réel spectacle. Donc là, absolument aucune offense n’est faite à la charpente. Toutes les courbes, toutes les successions de sculptures et d’images lui rendent l’hommage du céleste dont elle est sensée représenter, cette charpente. Et, partout du synchronisme, partout de l’équilibre, partout cette élégance toujours jointes au profit du visiteur. Les antiques voûtes romanes sont à peine stigmatisées par des fresques plus généreuses que la régularité de leur alignement. L’expression, l’aristocratie du style se distinguent en tous les endroits de la structure visible ; de surcroît, sans aucune exagération des rythmes. Et puis, une hiérarchie des motifs s’échelonne à la montée des escaliers dont les rampes se stimulent d’entrelacs un peu plus évocateurs du règne animal. En aucun lieu, la stérilité du façonnage ne se remarque. Que de la grâce, que du pétillant, de l’étincelant sur les parois - encore et encore de la ligne courbe ; aussi, pas la moindre perte de lumière extérieure. Ici, toutes les ombres sont traquées pour solliciter la curiosité de tous côtés. Parfois même où une scène un peu moins vertueuse que les autres attire le regard. Parfois où l’humour de cette scène ne veut se cacher de rien ; expressions arabesques en d’autres lieux. Oui ! le Capitolar d’Hagues, c’est une œuvre : disons un chef-d’œuvre. Tout de même, et heureusement, il eut ses heures de gloire. Ceci jusqu’en 1937.
En moyenne, trois concerts s’y produisaient au mois ; sinon bal tous les soirs.
Surplombant la partie romane, une mezzanine cerclait entièrement l’intérieur du lieu. Mezzanine, où de nombreux commerces y servaient des boissons 24 heures sur 24. Absolument toute la population de la ville y venait au moins une fois l’an, si ce n’est plus régulièrement. Le mondain s’y mêlait au commun d’un naturel à peine remarqué. C’était la belle époque !
Hélas, tout comme l’Art nouveau fut particulièrement éphémère, cette dite belle époque eut aussi une courte durée. Comme partout, elle fit place à des guerres, elles-mêmes suivies d’autres récessions temporellement plus sournoises, et notre bâtiment en fut injustement déserté, pour ne pas dire abandonné : un temps suffisamment assez long pour que le souvenir du lieu fonde dans les mémoires .
C’est alors que les assassins entrent en scène. Et, lorsque je parle d’assassins, j’observe une courtoisie toute relative. Disons qu’ils m’auraient tué, ils ne m’auraient pas fait plus de mal ! Entendez que je m’accorde ici la légitimité de dire ou de crier qu’il y a encore plus odieux d’exterminer un homme, c’est d’anéantir, par la suite, l’esprit de cet homme ; l’esprit de cet ou ces hommes ayant œuvré au bien quelque part. Pourtant, cela se réitère normale coutume en notre monde. Voyons-y qu’aucune réussite ne se pérennise dès lors qu’elle en améliore le quotidien intellectuel. Donc, dis-je, remarquons l’arrivée des imbéciles plus tard, au-delà de tout cela. Je le répète, ils m’auraient tué ces imbéciles, ils ne m’auraient pas nui davantage. Citons-les : tout d’abord le maire de la ville, premier responsable, son adjoint chargé de l’urbanisme, en second, et surtout l’ « architecte » des années 80 ; le pire. Yves Renaudin, c’est l’élu : un personnage comme je les « aime ». Ceux nés au bon endroit, au bon moment, et fils de qui il faut – avouez que ça aide en république. Ça devient maître de conférence à 28 ans, candidat aux législatives à 30, puis premier magistrat d’une collectivité de plus d’un million d’habitants après avoir échu à la cime des hautes espérances étatiques (la renommée fait le reste). À savoir que le pays entier épie au mieux ce qu’il croit être l’absolue compétence, tout en n’ayant hélas aucune analyse personnelle. Du fait : portes ouvertes aux opportunistes. Maintenant, pour l’étiquette politique, la réelle participation à cette étiquette, tout comme le protocole, on fait semblant. Par contre, il faut rester comptable, à défaut d’être honnête. Mais là, c’est un art que l’on connaît depuis la naissance – les fonctionnaires ont leurs écoles. Justifier la dépense reste la base de ce calcul simple. De laisser penser que l’on pense pour tous, c’est aussi une règle ; il suffit de paraître inventif.
Oui ! ces types-là, je les adore, mais Monsieur Renaudin, lui, il surpasse haut la main cette élite d’incompétents brevetés. Inventif, il compte bien l’être au moins une fois par an. Cependant, l’idée vint de l’adjoint, Armand Cohen-Jacquet. Réhabiliter le Capitolar ; lui offrir une jeunesse. Une idée, certes pas plus lumineuse qu’une autre, mais constituant un marché juteux pour les intervenants ; à commencer par l’architecte, le « créateur », Alexandre Kielefeld pour le nommer à son tour. Celui-ci n’en est pas à sa première défiguration. Beaucoup d’autres communes furent victimes de son talent – talent qui demeure avant tout celui de s’immiscer à l’épuisement des budgets municipaux. Le résultat : du multicolore criard, du cube ou du tube qui s’entrecroise au plus inélégant. Disons la recherche de l’esthétisme dans le disgracieux. Enfin, de l’incompréhensible dans tous les cas !
Pourtant, l’ignoble projet ne tarda pas à se faire adopter, et sans référendum bien sûr. Du verre, quasi rien que du verre. Les vitraux gothiques remplacés par du verre ; la toiture en cuivre par un dôme de verre ; le portail oriental tout en verre également. Plus criminelle encore, la substitution des pilastres par d’agressives aiguilles de verre, et toujours du verre à l’intérieur où pas moins de soixante dix fresques furent sacrifiées à la transformation soi-disant nécessaire au XXIème siècle qui s’approche. Au regard de l’importance des fonds sollicités, la création d’une institution collectrice s’avère indispensable. Ici, il suffit de le vouloir, le dire, et cinq postes justifiés s’assortissent immédiatement de gras émoluments. Pour l’heure, appelons-la SSN cette institution : Société des Suceurs de Nations.
Pour la réalisation des travaux, l’appel d’offre reste une obligation administrative, mais là encore, aucun souci ; certains gestes sans publicité ratissent très efficacement un cumule de devis plus qu’exagérés au tri desquels les rejets restent mécaniquement naturels. Et, croyez-moi, nos trois hommes savent orchestrer idéalement ce type de dépenses. Voyons qu’ils en sont experts. Voyons également le projet en directe corrélation avec la basique stratégie de noyer certains autres poissons par l'accent mis sur le distrayant ; le ludique. La stratégie d'égarer une majorité vers l'ailleurs que l'essentiel (ici, la construction d'un stade aurait été préférable). Alors, à vos marques ! Le tiercé du contribuable est lancé. Le perdant : mon Capitolar ! Ce qui subsiste d’un temps où le beau, voire le divin, s’imposait au moindre intervenant ; où le beau, dis-je, restait prioritaire dans l’âme de l’authentique artiste – des gens morts et enterrés. L’actuel massacre, quant à lui, se prolongea sur seize mois (douze plus quatre de supplément rémunérateur).
Et puis, il fallait inaugurer durant une belle saison !
Pour se faire, il faut du grandiose ; un tantinet de spectaculaire. Notre Capitolar, transformé donc en grossière bulle de verre, allait maintenant servir de théâtre à une autre horrible prouesse dite moderne. À savoir un « concert » psychédélique. Une acoustique des plus stridentes, et rivalisant à peine à l’odieuse nouvelle apparence de notre édifice. Trois mille blaireaux trouvent une place assise en intérieur ; environ huit mille entendent et perçoivent l’ineptie du dehors, sur le parc cerclant le bâtiment. La faune et la flore réunies aux vues et à l’écoute de l’ineptie séculaire ! Il est vrai que s’il n’y avait pas autant d’abrutis circulant de majorité, on ne se reconnaîtrait plus, nous les réels pensants. L’illuminé virtuose de la soirée n’est autre que Rick Norman, un éminent spécialiste du suivi des foules euphorisées du « n’importe quoi pourvu que ça mousse ». Le Monsieur, non satisfait de se véhiculer d’avec pas moins de trois wagons de matériel technique, oblige, pour ce jour, le philharmonique de Chodesbourg à joindre son vacarme à peine audible. Du vilain, du vilain, rien que du vilain partout, voire de l’outrancier ; et aucune paix pour les riverains !
Heureusement, ce type de fêtes n’eut lieu qu’une fois. Avec, en prime, 45 citoyens en moins, et 32 blessés graves. La sono, probablement envoyée en son maximum, émit un décibel en trop dont l’aigu fit éclater un pan de la nouvelle toiture de verre. Jusque-là, peu de dégâts pour le peuple siégeant, mais une branche de l’armature métallique céda, emportée par le poids du pan voisin.
Maintenant, le résultat est plus dramatique. C’est un autre ensemble du pignon de l’édifice que cette armature alla ensuite percuter dans un fracas sans nom.
Et là, des verres de toutes les tailles s’éclaboussèrent à l’extérieur en découpant au mieux le public stationnant au plus près.
La soirée fut donc ainsi sanguinairement écourtée ; aussi, la pyrotechnie prévue remplacée par un macabre défilé d’ambulances et autres véhicules administratifs.
Nos artistes avaient réussi leur spectacle, sans aucun doute. Les suites du sinistres furent traditionnelles : enquête sur la nature des responsables, mise en examen de certains charpentiers, indemnisations conséquentes pour les victimes les plus handicapées, etc…
Quant aux trois concepteurs, pas de réelle rancune ! Kielefeld sévira ailleurs tout en laissant sa triste signature sur le flanc nord du monument, Cohen-Jacquet devint rapidement le maire d’une banlieue, et Renaudin est encore en place à l’heure où je vous écris.
Notez, qu’une fois de plus, le grand perdant de ce malheur, c’est hélas notre Capitolar, qui, pour le coût (un océan de finances englouties), se vit encore déserté en son nouvel état, avec en plus le souvenir de cette lamentable tragédie.
Laurent Lafargeas, 1986.
165 - ed. 16.02.2012.
Commentaires